Histoire buissonnières
Comme la pleine nuit était venue, j'ai allumé une bougie dont je protège la flamme avec ma main, et je m'engage dans le vieux jardin.
Depuis cinq ans, et même un peu plus, personne n'y a pénétré, si ce n'est peut-etre quel-
que maraudeur à la saison des fruits. Les allées ont disparu sous l'envahissement des plantes parasites: les vignes rampent sous les orties qui se dressent, les ronces étouffent les groseilliers affolés, et mon pied, quand il se pose, fait craquer le bois mort des branches tombées... J'avance dans la nuit humide, par le silence et l'abandon, pénétré du frissonnement secret de la solitude, de « Vhorror » du « liicus ».
Je suis parvenu jusqu'au cellier. La clef rétive grince dans la serrure mangée de rouille; je tire avec peine la lourde porte qui semble adhérer pneumatiquement , — et j'entre...
A la subite clarté reflétée par les plâtres, un fourmillement général se produit ; la lu-
l'araignée.
mière a dissous le sombre conclave, et toute une génération détestée
Tout un peuple muet d'horribles araignées
frémit, s'agite et s'enfuit éperdûment, comme les vibrations d'un soleil noir, se précipitant à grand'hâte vers les angles.
Tout s'est tapi, tout a disparu. — Un seul de ces monstres, énorme celui-là, velu,affreux, formidable, a dédaigné la fuite. Il est resté sur place, immobile et noir au milieu de la muraille blanche , campé sur ses huit pattes membrues. Assurément il me regarde et m'attend, — comme un défi !...
Plus vite encore que ma pensée, ma main a répondu. La bougie, horizontale comme une
HISTOIRES BUISSONNIERES.
lance, flambe le réprouve : il crépite, il se tord, — il tombe...
Et tandis que, la glace dans la moelle de mes os, je contemple Tagonisant qui se débat convulsivement dans ce qui lui reste de corps et de pattes, j'entends alors, — oui, j'entends d'une oreille sûre ! — l'Esprit de mon supplicié qui me dit : .
— Je ne te demande rien, je ne te coijte rien, je te sers gratuitement comme un de tes alliés les plus fidèles, et tu me hais, homme d'iniquité !
« J'ai pris pour tâche de te délivrer des mouches et cousins qui te dévoreraient sans moi ; je te donne autant que je le puis le repos de tes nuits d'été, la volupté des crépuscules du
l'araignée.
soir, — et tantôt j'ai arrêté court la terrible charbonneuse qui allait inoculer la mort inexorable à ton enfant bien aimé...
« Mais tu me trouves laide, ce qui t^appartient vraiment, étant si joli ! et pour récompenser mes services, tu m'assassines sans danger — et de ton plein droit, étant le plus fort î
«< Meurtrier, lâche, ingrat, — imbécile !!!