LECTURES PUBLIQUES CHEZ LES ROMAINS
Bientôt le soleil d’Athènes pâlit ; la guerre, l’asservissement de la république sous les rois de Macédoine , et peu après sous la domination romaine, calment l’essor poétique du peuple inspiré par les dieux du Parnasse; ce n’est point que la philosophie et l’éloquence fussent bannies de la ville, mais elles étaient sans force, le génie de la liberté ne les animait plus.
(1) Egypte ancienne, par Champollion-Figeac. .Un vol, in-8°, pag. 4. — 1859.
Le mouvement intellectuel s’achemine alors vers Rome; les superbes, mais rudes vainqueurs de la terre, sentant le besoin d’adoucir leurs mœurs et de polir leur esprit, s’adressent à la Grèce ; leurs orateurs, Cicéron à leur tête, leurs littérateurs et leurs poètes vont à Athènes ou engagent les savants de cette ville à se rendre à Rome ; Plutarque y arrive sous Domitien et il y donne des leçons de philosophie qui sont suivies avec empressement.
Ces communications, ces échanges de pensées, exercent une grande influence sur les habitudes des Romains, et bientôt le génie d’Athènes domine dans la capitale du monde. Sous son influence, les conférences littéraires s’introduisent et prennent une expansion qui finit par dégénérer en abus.
Les poètes satiriques saisissent cette faiblesse de l’esprit pour plaisanteries orateurs qui se produisent en public; ils nous en font un portrait dont le type n’est pas complètement effacé. (1) Écoutons Perse donnant un conseil à un débutant :
D’abord vous aurez sçu, lecteur harmonieux,
Pour rendre votre ton plus pur, plus gracieux,
D’un sirop pectoral adoucir votre organe. (2)
Un peu plus haut, l’auteur avait dit :
Ainsi donc, étalant votre magnificence,
Et paré comme au jour qu’on fête sa naissance,
(!) Perse. Satire I, traduction en vers français, par Raoul, page 7. In-8°. 1818.
(2) Sede leges celsa, liquide cum plasmate guttur Mobile collueris, etc.
Bientôt on vous verra sous de riches habits,
Bien parfumé, les doigts éclatants de rubis,
D’un fauteuil élevé déclamer votre ouvrage Et briguer en tremblant un futile suffrage.
Tacite, le sévère historien, n’encourage point non plus la jeunesse romaine à solliciter les applaudissements du public en faveur d’œuvres poétiques péniblement élaborées ; il en montre l’inanité comparée aux avantages et aux honneurs réservés à l’orateur, c’est-à-dire à l’avocat qui défend un client avec talent. À cette occasion, il fait un tableau, toujours vrai, des ennuis réservés au poëte qui veut se produire.
« Les vers naissent d’eux-mëmes, dit-il, sous la » plume de Bassus, et des vers assurément pleins de » charme et d’intérêt; toutefois, quel en est le dcs- » tin ? Lorsque durant une année entière il a travaillé » tous les jours et une grande partie des nuits à polir » et repolir un seul livre, il faut qu’il se mette à sol- » liciter et mendier des auditeurs qui veuillent bien » l’entendre. Encore ne lira-t-il pas sans qu’il lui en » coûte : il emprunte une maison, fait arranger une » salle, loue des banquettes, distribue des annonces. » Et sa lecture fût-elle couronnée du plus brillant » succès, cette gloire d’un jour, ainsi qu’une mois- » son coupée en herbe ou séchée dans sa fleur, ne * porte aucun fruit solide ni durable. Le poëte ne » gagne à ce triomphe ni un ami, ni un client, ni au- » cun droit aux souvenirs d’une àme reconnaissante, » mais des acclamations vagues, de stériles applau- » dissements, une joie qui s’envole. Nous avons loué
» naguère, comme un rare et admirable exemple, la » générosité de Vespasien donnant à Bassus cinq cent » mille sesterces. (1) 11 est beau sans doute de mé- » riter par son talent les grâces de l’empereur; mais » combien il est plus beau de pouvoir, dans le be- » soin, recourir à soi-même, se rendre son génie » propice, faire l’essai de sa propre munificence î » Ajoutez que les poètes, s’ils veulent produire une » œuvre digne qu’on la regarde, doivent renoncer » aux douceurs de l’amitié et aux agréments de » Rome, se soustraire à tous les devoirs de la vie, » et, comme ils le disent eux-mêmes, s’enfoncer » dans le silence religieux des bois , c’est-à-dire se » condamner à la solitude. » (2)
Tous les orateurs n’étaient pas de jeunes débutants venant solliciter timidement les suffrages du public ; parmi eux se trouvaient aussi des personnages importants, consulaires ou sénateurs, cultivant les lettres, les honorant, voulant, par leur exemple, en développer le goût et inspirer le respect qui leur est dû. A leur tète, il faut placer Pollion, ami de Virgile (3) et du poète Horace (4), qui font immortalisé dans leurs écrits ; ce fut lui, le premier dans Rome, qui établit une bibliothèque publique et qui
(1) oOOQOO sesterces, équivalaient, à cette époque, cà 88466 francs.
(2) Tacite. Dialogue sur les orateurs , traduction de Burnouf, page 686. In-12. 1863.
(3) Virgile. Voir la 4e églogue.
(4) Horace. Livre II, ode Ire.
n’hésita point à lire l’un de ses ouvrages devant de nombreux auditeurs.
Mais de tous les personnages consulaires qui s’efforcèrent de donner du relief aux conférences de l’époque, il faut signaler en première ligne Pline le Jeune : nous lui devons de connaître les détails intimes de ces réunions; il les a photographiées, en quelque sorte, pour nous les transmettre. Laissons la parole au peintre :
« L’année, écrit Pline, a été fertile en poêles : le » mois d’avril n’a presque pas eu de jours où il ne se » soit fait quelque lecture ; j’aime à voir que l’on » cultive les lettres et qu’elles excitent cette noble » émulation, malgré le peu d’empressement de nos » Romains à venir entendre les productions nou- » velles. La plupart, assis dans les places publiques, » perdent à dire des bagatelles le temps qu’ils de- » vraient consacrer à écouter ; ils envoient demander » de temps en temps si le lecteur est entré, si sa » Préface est expédiée, s’il est bien avancé dans sa » lecture. Alors vous les voyez venir lentement, et » comme à regret. Encore n’attendent-ils pas la fin » pour s’en aller ; l’un se dérobe adroitement ; l’autre, » moins honteux, sort sans façon et la tête levée. Il » en était bien autrement du temps de nos pères î On » raconte qu’un jour l’empereur Claude, se prome- » nant dans son palais, entendit un grand bruit; il en » demanda la cause : on lui dit que Nonianus lisait » publiquement un de ses ouvrages. Ce prince quitte » tout, et par sa présence vient surprendre agréable- « ment l'assemblée. Aujourd’hui, l’homme le moins
« occupé, bien averti, prié, supplié, dédaigne de » venir; ou, s’il vient, ce n’est que pour se plaindre » qu’il a perdu un jour, justement parce qu’il ne l’a » pas perdu. Je vous l’avoue, cette nonchalance et ce » dédain de la part des auditeurs, rehaussent beau- » coup, dans mon idée, le courage des écrivains, » qu’ils ne dégoûtent pas de l’étude. » (1)
Ce n’est pas tout encore; parmi les auditeurs se trouve le débiteur assistant à la lecture de son créancier et l’applaudissant en raison de son insolvabilité.
D’autres, semblables à des sourds-muets, restent immobiles; ils n’entr’ouvrent pas la bouche, ne font point un mouvement des mains et ne se lèvent même pas pour se reposer de la fatigue d’ètre assis. Cette attitude impertinente fâche Pline, le témoin de cette scène et peintre de ce charmant tableau de genre, et
il soulage sa colère dans le cœur d’un ami : « Que
» signifie, s’écrie-t-il, cette insultante gravité? Etes- » vous plus habile que le lecteur? C’est une raison » pour ne pas être jaloux de lui, car être jaloux, c’est » s’avouer moins capable. Ou vous lui êtes inférieur, » ou supérieur, ou égal; dans tous les cas, vous » devez le louer: s’il vous est supérieur, parce que, » lui refusant la louange, vous n’y pouvez prétendre » pour vous-même ; s’il vous est inférieur ou égal, » parce qu’il importe à votre réputation qu'on fasse » le plus grand cas de celui que vous primez ou qui
(4) Pline le Jeune à Sosms Senecion. Livre I, lettre XIIL Édition Panckoucke.
» va de pair avec vous. Pour moi, ajoute-t-il, j’honore,
» j’admire toujours ceux qui tentent quelque chose » dans les lettres, ce sont des travaux si difficiles, si » pénibles, si remplis de déceptions ! »
En prenant si chaudement la défense des lectures publiques, Pline était personnellement désintéressé; sa haute position, son talent, sa fortune, lui faisaient des amis nombreux ; aussi courait-on en foule à ses conférences. Son auditoire, malgré un temps affreux, n’hésitait point avenir écouter, pendant trois jours de suite, la lecture du fameux panégyrique de Trajan. (1)
Pline avait aussi des femmes parmi ses auditeurs; dans le nombre se trouvait la sienne, la belle et savante Calpurnie. Pline en était charmé, et, dans son ravissement, il écrit à sa tante Hispulla la lettre suivante : (2)
« Je connais votre cœur : je sais que vous aimiez » votre excellent frère autant qu’il vous aimait lui- » même; je sais que sa fille a trouvé en vous, non- » seulement l’affection d’une tante, mais toute la » tendresse du père qu’elle avait perdu. Vous appren- » drez donc avec une extrême joie qu’elle est tou- » jours digne de son père, digne de son aïeul, digne » de vous. Elle a beaucoup d’esprit, beaucoup de » retenue ; elle m’aime, et c’est un gage de sa vertu. ■» Elle a du goût pour les lettres, et ce goût lui a été » inspiré par l’envie de me plaire. Elle a constamment
(1) Pline à Sévère. Livre III, lettre XVIII.
(2) Pline. Livre IV, lettre XVIV.
» mes ouvrages entre les mains; elle ne cesse de les » lire; elle les apprend par cœur. Vous ne pouvez » vous imaginer son inquiétude avant que je plaide, x> sa joie après que j’ai plaidé. Elle charge toujours » quelqu’un de venir lui apprendre quels applaudis- » sements j’ai reçus, quel succès a eu la cause. S’il » m’arrive de lire un ouvrage en public, elle sait se » ménager une place où, derrière un rideau, (1) elle » écoute avidement les louanges que l’on me donne. » Instruite par l’amour seul, le plus habile de tous » les maîtres, elle chante mes vers, en s’accompa- » gnant avec sa lyre. J’ai donc raison de me promettre » que le temps ne fera que cimenter de plus en plus » notre union. »
La naïveté, la bienveillance, et même la vanité de Pline, se révèlent si librement dans cette lettre, que je n’ai point hésité à la donner presque entière; elle complète le tableau de ces mœurs antiques qui ne vont pas tarder à disparaître, et qu’effaceront l’ignorance et la barbarie.
Il y avait aussi, au temps de Pline, des improvisateurs merveilleux, qui, comme Pradel de nos jours, dissertaient en public sur les sujets qu’on leur présentait. Pline en exprime son étonnement et son admiration à son ami Nepos, auquel il adresse la lettre que voici : (2)
« Isée avait été précédé d’une brillante réputation,
(1) Eadem , si quando recito, in proximo, discreta vélo, sedet, laudesque nostras avidissimis auribus excipit.
(2) Pline à Nepos. Livre II, lettre III, page 89.
» et l’on a trouvé sa réputation au-dessous de son » mérite. Rien n’égale la facilité, la variété, la richesse » de son élocution. Jamais il ne se prépare , et il » parle toujours comme s’il était préparé. C’est la » perfection du langage grec, ou plutôt de la langue » attique. Ses exordes ont de la grâce, de la délica- » tesse et de la douceur, quelquefois de la grandeur » et de la majesté. Il demande plusieurs sujets de » discussion, prie les auditeurs d’en choisir un, et » souvent même de lui indiquer l’opinion qu’il doit » soutenir. Il se lève, il se compose, il commence : » tout se trouve presque à la fois sous sa main. Ses » pensées sont profondes, et les mots semblent voler » au-devant des pensées. Mais quels mots! les mieux » choisis, les plus élégants. On sent à ses discours » les moins étudiés qu’il a lu beaucoup et beaucoup » composé. Il entre naturellement dans son sujet; il » narre avec clarté; il argumente vivement; il réca- » pitule avec force, et sème partout des fleurs avec » un goût exquis. En un mot, il instruit, il plaît, il » remue, sans qu’on puisse décider si c’est à remuer, » à plaire ou à instruire qu’il excelle. »
Rome ne possédait pas le monopole exclusif des lectures publiques : longtemps avant Pline le Jeune, Eschine, (1) l’adversaire de Démosthènes, forcé de s’exiler d’Athènes, s’était retiré à Rhodes où il fonda une école de rhétorique. Un jour qu’il lisait la harangue que Démosthènes avait prononcée contre lui, les auditeurs applaudissaient avec enthousiasme. Que
(1) 587 ans avant J. G.
serait-ce donc , s’écria-t-il, si vous eussiez entendu le monstre lui-même ? (1) aveu par lequel Eschine attestait que l’auteur du discours l’aurait encore infiniment mieux débité que lui.
Plus tard, au premier siècle après Jésus-Christ, Stace faisait les délices de Naples ; il remporta, aux fêtes lustrales de la ville, plusieurs couronnes poétiques. Lorsqu’on apprenait que Stace se décidait à parler en public, cette nouvelle se transformait en événement. Juvénal nous dit : « Stace a mis la joie » dans la ville, en fixant son jour : tant il sait captiver » les cœurs , tant il sait passionner tout son » peuple. »
Mais les meilleures choses traînent après elles des abus. Destinées d’abord à épurer le goût, à élever le cœur en inspirant l’amour des grandes et belles choses, les lectures publiques provoquent aussi la vanité en agitant ces esprits incomplets qui rêvent la gloire qu’ils n’atteindront jamais.
Déjà la foule d’auteurs médiocres jetaient le discrédit sur les lectures; les poètes éminents n’en voulaient plus faire; Horace se révolte et nous dit carrément :
Non, jamais je ne lis mes écrits à personne,
A moins qu’on ne m’en prie ou qu’on ne me l’ordonne,
Et lorsque par hasard malgré moi j’y consens,
Ce n’est point en tout lieu et sans choisir mes gens.
D’autres, en pleine rue, au bain, sous les portiques,
(1) Pline. Livre II, lettre III, page 93.
Viendront vous débiter leurs chefs-d’œuvre emphatiques,
Etc. (1)
En effet, parmi les orateurs et les poëtes incompris, se trouvait un grand nombre de pauvres diables qui, n’ayant pas le moyen de louer une salle et des banquettes, étaient réduits à faire leur lecture en plein air, sous les portiques du forum de César, ou même sur le grand forum, appelant quelques connaissances et même s’adressant aux passants. C’était pitié de les voir lire leurs discours ou leurs vers en plein soleil d’été, s’épuisant pour appeler sur eux un instant d’attention. Ce spectacle émeut Juvénal et, attristé, il s’enfuit par la porte Capène pour ne plus voir ces malheureux poëtes brûlés par le soleil du mois d’août .
. Et Auguslo recitantes mense poetas. (2)
Désormais, les lectures publiques s’éloignent, elles se traînent encore pendant deux siècles, sans éclat et sans influence ; mais les ténèbres grandissent, elles envahissent définitivement l’Europe ; les guerres civiles, l’invasion des barbares détruisent les monuments de Rome et l’ancienne civilisation de la Grèce; la force seule domine. Les arts, les lettres sont délaissés, dédaignés, les œuvres de l’esprit sont tenues pour mauvaises et dangereuses.
(1) Non recito cuiquam, nisi amicis, idque coactus.
Non ubivis, coramve quibuslibet .
Horace. Livre I, satire IV, traduction en vers français par Raoul. Tournay. 1818. In-8°.
(2) Juvénal. Satire ÎÎI.
Un seul sentiment survit, fort heureusement, à tous les désastres; c’est le sentiment religieux; il ramènera un jour, après de longs efforts de piété et de dévouement, les cœurs endurcis des puissants de la terre à des dispositions justes et humanitaires; c’est aux travaux silencieux du cloître qu’est dû cet heureux changement ; on leur doit aussi le réveil de l’esprit humain provoqué par les discussions théologiques.
MOUVEMENT INTELLECTUEL ET PHILOSOPHIQUE DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE.
Après dix siècles de silence , pendant lesquels s’était opérée la rénovation des croyances , un homme, un génie audacieux apparait ; c’est Abailard : renonçant à la gloire militaire, il se livre tout entier à la science de la dialectique. En véritable chevalier errant de la philosophie, il parcourt les provinces, cherchant à la fois des maîtres et des adversaires.
Abailard n’avait guère que vingt ans lorsqu’il vint à Paris, vers 1100; il alla entendre Guillaume de Champeaux, archidiacre, surnommé la colonne des docteurs , chef de l’Ecole épiscopale de Paris, la plus fréquentée, la plus célèbre, et que remplace l’Université d’aujourd’hui.
Abailard ne tarda point à devenir le rival de son maître. En 1102, il fonde une école à Melun, qu’il
transporte bientôt à Corbeil, afin, disait-il, d’être plus à portée de donner l’assaut à la citadelle de l’Ecole de Notre-Dame de Paris. Après de longues luttes, Abailard finit par triompher, et il devint, en 1113, le chef philosophique de la capitale de la France.
La réputation d’Abailard s’étendait au loin, partout on parlait de lui ; des lieux les plus éloignés, de la Bretagne, de l’Angleterre et de la Germanie, on accourait pour l’entendre; Home même lui envoyait des auditeurs : il en attira un si grand nombre à Paris, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir. L’affluence des étudiants fut si considérable, que plusieurs auteurs en font monter le nombre jusqu’à trois mille. Ses dissertations publiques avaient lieu partout, dans les rues et sur les places; les habitants des maisons descendaient et couraient pour l’entendre ; jamais réveil de l’esprit humain ne fut si prompt, si large, si puissant; aussi, malgré des efforts inouïs en sens contraire, ne put-on jamais l’arrêter définitivement dans sa marche progressive.
Les succès d’Abailard éveillèrent violemment la jalousie des autres maîtres, et ils parvinrent, en 1 121 , à le faire condamner par le concile de Soissons ; il passa quelques jours en prison, et, redevenu libre, il s’éloigna de Paris.
Abailard se réfugia dans les Etats du comte de Champagne ; là , dans un lieu désert, près de Nogent- sur -Seine, il se construisit un oratoire de chaume et de roseaux, auquel il donna le nom de Paraclct, c’est-à-dire consolateur. Sa retraite fut
bientôt découverte, et de toute part les auditeurs, les admirateurs de sa parole accoururent. Des tentes se dressèrent autour de lui; des murs de terre couverts de mousse s’élevèrent pour abriter de nombreux disciples, qui couchaient sur l’herbe, et se nourrissaient de mets agrestes et de pain grossier.
On n’avait jamais vu pareil enthousiasme et semblable dévouement!
Comment les savants de notre époque ont-ils jugé Abailard ? Voici le sentiment de notre philosophe Cousin : « Héros de roman dans l’Eglise, dit-il, bel esprit » dans un temps barbare, chef d’école et presque mar- » tyr d’une opinion, tout concourt à faire d’ Abailard
* un personnage extraordinaire. Mais de tous ses » titres, celui qui se rapporte à notre objet et qui lui » donne une place à part dans l’histoire de l’esprit » humain , c’est l’invention d’un nouveau système » philosophique et l’application de ce système, et en
* générai de la philosophie, à la théologie.
» L’introduction de la dialectique dans la théologie » pouvait seule amener cet esprit de controverse qui » est le vice et l’honneur de la scolastique. Abailard » est le principal auteur de cette introduction ; il est » donc le principal fondateur de la philosophie du » moyen âge; de sorte que la France a donné à la » fois à l’Europe la scolastique du douzième siècle » par Abailard, et au commencement du dix-septième » dans Descartes, le destructeur de cette même sco- » lastique et le père de la philosophie moderne. * (1)
(1) Cousin. Introduction aux oeuvres inédites d’ Abailard .
Le mouvement philosophique excité par Àhailard, fut énergiquement réprimé par les théologiens; des peines sévères furent prononcées contre les audacieux qui osaient s’écarter de l’orthodoxie religieuse; le savant et malheureux Roger Bacon passa la plus grande partie de sa longue existence dans les cachots pour avoir fait des découvertes qui l’élevaient audessus de ses confrères, moines ignorants et jaloux; aussi l’obscurité la plus profonde se fit-elle de nouveau. Ce ne fut que vers le milieu du dix-septième siècle que les lettres reprirent faveur. C’est dans le célèbre hôtel de Rambouillet que se réunissaient les beaux esprits de l’époque : on y remarquait, parmi les grands seigneurs, le cardinal de Richelieu, Coudé, Montausier, etc. ; parmi les auteurs, on distinguait Racan, Voiture, Ménage, Chapelain, etc. ; les dames y étaient en grand nombre : c’étaient la duchesse de Longueville, la marquise de Rambouillet, MMmes de Sévigné, Deshoulières, etc.
Dans ces réunions on discutait littérature, théâtre, poésie ; mais la saine critique et le bon goût ne dictaient pas toujours les décisions de l’illustre aréopage : c’étaientplaisirs de grands seigneurs auxquels le peuple restait tout à fait étranger. A force de vouloir épurer la langue française, on tomba dans l’afféterie; les femmes n’employaient entre elles qu’un langage de convention ; chacune des personnes de la société recevait un nom emprunté à la Grèce ou tiré des romans à la mode. Molière, en traduisant ces personnages sur la scène dans, ses Précieuses ridicules, brisa le prestige et porta un coup mortel à cette
académie inspirée et constamment dirigée par la vanité.
Si on excepte, maintenant, les lectures que Racine faisait quelquefois aux jeunes demoiselles de Saint- Cyr, mises sous la tutelle de Mme de Maintenon, on ne trouve plus trace de la vie publique littéraire; toutes les intelligences se courbent sous le despotisme de Louis XIV; le théâtre seul obtient, par faveur exceptionnelle, la permission de parler au peuple, et Richelieu voulant simuler de l’amour pour les lettres, fonde, en 1635, notre illustre Académie française.
Par un singulier hasard, c’est sous Louis XIV que nous voyons pour la première fois le mot conférence interprété dans le sens que nous lui donnons souvent aujourd’hui; il fut employé par Massillon pour désigner les discours qu’il prononçait devant le clergé de son diocèse, et auxquels il donna le nom de Confèrences sur les devoirs ecclésiastiques.
La même expression fut adoptée par l’abbé Frayssinous, lorsqu’il reprit, au mois d’octobre 1814, ses conférences à l'église Saint-Sulpicc : le peuple s’y portait en foule et l’orateur abordait, sans suite et presque au hasard, tous les sujets qui lui offraient l’occasion de combattre les effets et les conséquences de la Révolution française.
Entre Massillon et Frayssinous, un grand mouvement social et politique s’était accompli; les esprits s’étaient affranchis du despotisme et avaient recouvré la liberté de la parole. Des hommes éminents avaient compris que, pour donner au peuple la dignité et la
véritable puissance, il fallait l’instruire, et aussitôt ils organisèrent des leçons publiques. Mais il ne s’agissait plus alors de se prélasser en épanouissements lyriques; on avait fait assez longtemps de la poésie et de la littérature ; il fallait un aliment plus solide pour préparer les hommes aux luttes qu’ils devaient bientôt soutenir : c’était à la science que revenait la parole; elle était la dernière venue dans le monde de l’intelligence, mais elle devait en être bientôt la principale force.
On ignorait encore, il y a cent ans, ce qu’étaient l’air, l’eau et presque tous les corps qui nous entourent; un enseignement sévère et savant était donc impossible; enfin les découvertes les plus importantes surgissent, les esprits s’émeuvent et les lectures publiques recommencent à la fin du dix-huitième siècle. En 1785, Pilâtre des Roziers, le célèbre et malheureux aéronaute, fonde au Palais- Royal, sous le nom de Musée , un athénée qu’on appela ensuite le Lycée de Paris et le Lycée républicain ; Fourcroy, Chaptal, Monge, Lemercier, Ginguené y firent des cours publics.
En 1792 s’ouvre, dans le cirque du Palais-Royal, sous le nom de Lycée des arts, un nouvel Athénée , où viennent enseigner Lavoisier, Lalande, Vicq d’Àzir, Condorcet, Parmentier, Berthollet, Millin, Daubenton, Vauquelin, Lesueur, Sicard, Dalayrac, etc.
Marmontel et Garat étaient chargés des cours d’histoire, La Harpe de celui de la littérature; ces leçons étaient suivies par l’élite de la société; les femmes y
allaient avec empressement, et les critiques les plus renommés de l’époque rendaient compte dans les journaux de chacune des séances de l’Athénée. On a avancé (1) que le premier établissement d’instruction supérieure libre a été fondé, en 1786, sous les auspices de Monsieur (depuis Louis XVIII ) ; mais il est peu probable que ce prince grand seigneur ait songé à favoriser l’instruction du peuple et à préparer son affranchissement.
La ville de Metz avait précédé le mouvement intellectuel qui venait de se produire à Paris. Voici la marche des événements.
Le 22 avril 1755 il se forma à Metz une Société d'études qui se réunissait d’abord chaque semaine, dans la bibliothèque de M. de Lançon, et qui, sous l’inspiration de Dupré de Geneste, son secrétaire, se donna des statuts et décida que désormais elle tiendrait ses séances dans la maison des chanoines au fort Moselle. Cette société commença par organiser des cours publics sur la physique et sur la chimie; ils avaient lieu chaque semaine, le mercredi pour la physique, le vendredi pour la chimie.
Ce fut le chanoine de Sainlignon qui fit le cours de physique, et Peyvieux, apothicaire de l’hôpital militaire, celui de chimie.
Après trois années de succès, la Société des études décida le 19 novembre 1758 que chacun des membres serait tenu de faire un cours sur la matière qui
(1) Revue des cours littéraires , 1er volume, page 216, année 4865-64'.
conviendrait à son aptitude ou qui ferait l’objet spécial de ses travaux.
Cinq membres s’inscrivirent pour la physique , cinq pour la chimie , un pour la botanique , un pour la mécanique, un pour l’éloquence , un pour la poésie , deux pour la philosophie, deux pour l'agriculture, quatre pour l’histoire, un pour la médecine, deux pour les médailles .
Cette énumération nous montre que la variété et la nature des matières professées, rentreraient aujourd’hui dans le cercle de nos conférences, et constitueraient un enseignement large et presque complet.
Grâce à la protection du maréchal de Belle-Isle, alors gouverneur de la ville, la Société des études fut élevée au rang de Société royale des sciences et des arts, au mois de juillet 1760. Elle voulut justifier l’honneur qui lui était fait en continuant les cours qu’elle avait inaugurés cinq ans auparavant; elle en augmenta même le nombre, car nous voyons qu’un cours d’anatomie fut fait par un religieux, et plus tard par le médecin Read, professeur.
Après quelques années de durée, ces cours cessèrent ; mais le cours de chimie fut repris en 1778, par Michel du Tennetar, sur la proposition qu’il en fit à la Société royale des sciences et des arts. Ce savant distingué s’exprime ainsi, dans un passage de son rapport : un grand moyen de faire accueillir cette instruction, c’est de la proposer gratuitement ; il ajoute:
» elle exige cependant des frais assés considérables et » il ne paroit pas juste que celui qui offre son tems et
ses soins sacrifie encore de l’argent
à cet objet
» d’enseignement public; c’est au corps qui réunit » les hommes instruits de la province à employer $ une partie de ses revenus à favoriser l’étude des » sciences. » Michel du Tennetar se borna à demander 300 livres chaque année pour se charger du cours. Sa proposition fut agréée, et il fit sa première leçon le jeudi 26 novembre 1778, à trois heures de l’après-midi, sous les auspices de la Société royale des sciences et des arts, et dans la salle de ses exercices. (1)
Tels sont les premiers essais de l’œuvre que nous avons reprise de nos jours.
Entre ces deux époques, une révolution sociale s’était opérée , l’empire avait été renversé et les princes de l’ancienne dynastie étaient remontés sur
(1) L’Académie impériale de Meiz , continuatrice de l’ancienne Société royale, possède dans ses archives plusieurs documents intéressants qui se rattachent au sujet que nous exposons.. Parmi eux se trouvent deux affiches pour annoncer l’ouverture du cours de chimie, l’une porte la date du 26 novembrer 1778, l’autre celle du 6 juin 1780. Voici la copie textuelle de cette dernière.
En tête se trouvent les armes du maréchal, surmontées d’une banderole flottante sur laquelle est inscrite : Société royale des sciences et des arts cle Metz.
Le corps de l’affiche, qui n’a que 16 centimètres de largeur sur 21 de hauteur, porte :