CONFÉRENCES CHEZ LES GRECS
C’était l’usage aux jeux de Delphes et d’Olympie d’entendre des poètes, des rhéteurs, des philosophes, des historiens, entre les courses du matin et les combats du soir; une place leur était réservée au premier rang, dans le stade, près des juges mêmes du concours. C’était un concours, en effet ; les lectures y étaient publiques, écoutées avidement par le peuple attentif, et produisant sur lui des émotions qui se manifestaient par des acclamations bruyantes.
Ce fut 456 ans avant Jésus-Christ que le célèbre historien Hérodote lut, devant les Grecs assemblés aux jeux Olympiques, le commencement de son grand ouvrage; il y excita un enthousiasme univcrscL
Lejeune Thucydide, qui avait alors quinze ans, fut si profondément ému qu’il versa d’abondantes larmes et se promit de prendre l’orateur pour modèle, ce qui noos a valu, sans doute, la belle histoire de la guerre du Péloponèse. Plus tard, Démosthènes se proposant à son tour d’imiter Thucydide, copia huit fois de suite les ouvrages de ce grand historien.
Douze ans après sa première lecture aux jeux Olympiques, Hérodote lut son ouvrage entier à la fête des Panathénées; les Athéniens, émerveillés, récompensèrent l’orateur en lui envoyant une somme de dix talents, équivalant alors à cinquante-quatre mille francs de notre monnaie.
La lecture de ces œuvres historiques et de ces productions poétiques n’avait pas sans doute une analogie complète avec les conférences de nos jours; c’étaient, comme nous l’avons dit, de véritables concours où des orateurs et des poètes se disputaient la palme réservée aux vainqueurs , mais c’étaient aussi, et avant tout peut-être, des lectures publiques où l’âme éloquente de tout un peuple venait s’exprimer, s’écouter et s’applaudir en ceux qui avaient le mieux traduit ses rêves charmants et ses pensées ingénieuses. Alors, comme aujourd’hui, l’intelligence éprouvait des aspirations qu’il fallait satisfaire et le mode adopté convenait aux goûts, aux sentiments du peuple d’Athènes.
Les philosophes ne tardèrent point à prendre une part active au mouvement intellectuel ; ils établissent des enseignements qui constituent des conférences réelles, complètes, dans lesquelles les auditeurs ar-
gumentent et discutent, s’adressant alternativement les syllogismes les plus habiles et les plus acérés.
C’était alors l’époque la plus brillante d’Athènes ; les inspirations du génie, de la poésie, des beauxarts, faisaient éclore les merveilles que nous admirons encore aujourd’hui; Socrate, Platon, Agathon, Pausanias, Aristophane, Alcibiade, etc., se réunissaient, discutaient sur la beauté, la vertu, le courage ou autres sujets intéressants de la philosophie. Ces dissertations ou plutôt ces conférences, car elles en avaient le caractère dans le sens vrai du mot, nous ont été conservées par Platon ; elles duraient quelquefois une nuit entière; chaque interlocuteur exposait son sentiment ; mais Socrate, que l’oracle de Delphes avait proclamé le plus sage des hommes, dominait tous les orateurs par l’élévation de la pensée et la puissance des arguments.
A cette même époque, une femme célèbre par son esprit et sa beauté, Aspasie, tenait chez elle des conférences où se traitaient les plus hautes questions de philosophie, de politique et de littérature. Socrate, Périclès, Alcibiade y étaient des plus assidus, et Phidias venait s’inspirer aux accents éloquents de ces hommes illustres.
Ce magnifique mouvement intellectuel ne se bornait pas à des dissertations amenées avec intention ou provoquées par le hasard, il y avait aussi un enseignement, presque régulier, fondé d’abord par Platon (1) et continué plus tard par Aristote. Le pre-
(4) Platon. -i30 avant J. C.
mier de ces hommes immortels donnait ses leçons
dans les célèbres jardins d’Académus ; il comptait parmi ses disciples Aristide, d’abord, puis Speusippe, Xénocrate, Isocrale, etc., et même des femmes distinguées, au nombre desquelles se trouvaient Lasthénie et Axiotée dont les noms nous ont été conservés par l’histoire.
Aristote fonda le lycée vers 320 avant Jésus-Christ; ses leçons n’étaient aussi que des conférences faites sous les portiques, en se promenant et en discourant avec ses nombreux élèves.
On a fait aussi des conférences en Égypte. Sous l’influence des Ptolémée, les savants de la Grèce portèrent en Egypte leurs connaissances et leur mode d’enseignement. Voici, sur ce point de l’histoire, les indications que nous fournit l’illustre et malheureux Bailly : (1)
« Après la mort d’Alexandre, après le partage de » la grande succession, l’ambition tranquillisée, » c’est-à-dire épuisée par ses efforts, forcée à l’équi- » libre par les résistances réciproques, laissa respirer » sous différens maîtres les peuples de ce vaste » empire, et Ptolémée Soter se reposa sur le trône » d’Égypte. C’était le pays des sciences; les Grecs » étaient accoutumés à les y venir chercher; il était » naturel que Ptolémée se proposa de les cultiver.
» Il commença des établissements utiles, et Ptolémée » Philadelphe son fils, en lui succédant, acheva son
(i) Histoire de V Astronomie moderne depuis la fondation de l'école d'Alexandrie, par Bailly. — In-4-0, pag. 4. — 1779.
» ouvrage. Il annonça des bienfaits et surtout des » honneurs. Tout ce que la Grèce avait de gens » célèbres accourut en foule pour illustrer son » règne. Il leur prépara un asyle dans le Muséum, » dont le projet était d’un homme éclairé, et la » fondation digne d’un grand prince. C’était un » superbe bâtiment, composé de galeries, de grandes » salles pour conférer des matières de littérature » et de sciences. Les savants *y étaient logés et >, entretenus. »
Champollion-Figeac confirme ce qu’avance Bailly, seulement il dit que le Muséum faisait partie du palais du roi. Il ajoute: « Il l’avait comme consacré » aux Muses, en lui donnant le nom de Musœum qui » est venu jusqu’à nous. » (1)