‹ Histoire civile det militaire de Neufchâtel-en-Bray suivie de remarquesChapitre 1 sur 32 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le nouveau volume que la Société de l'Histoire de Normandie publie sur Neufchâtel-en-Bray est* une suite nécessaire des Documents qu'elle a déjà publiés sur cette ville. Aussi l'impression en avait-elle été décidée en même temps que celle du Mémoire d'Adrien Miton, parce que, comme celui du président de l'Election deNeufchâtel, le travail de Dom Bodin renferme une foule de documents sur l'histoire de cette ville, et qu'il a en plus le mérite d'offrir le premier tableau de cette histoire, depuis ses premiers temps jus-^ qu'au début du xviii® siècle.

Pas plus pour Y Histoire de Neufchâtel ^arDom Bodin que pour le Mémoire de Miton et le poème latin de Ber^ nesatUt par Percheval de Grouchy, nous ne possédons le manuscrit original. C'est d'après une copie que nous publions le texte de cette histoire; mais, faite dans les conditions que nous allons exposer, il faut reconnaître qu'une semblable copie a toute la valeur d'un manuscrit dû à la plume même de l'auteur.

L'ouvrage de Dom Bodin était plus connu que les deux autres, car il en existe au moins quatre copies, deux dans la Bibliothèque publique de Rouen, une troisième que Ton suppose se trouver en des mains particulières, à Bernay ou dans les environs, et la quatrième, dans la Bibliothèque publique de Neufchâtel. Mais, pour sûr, le manuscrit original a disparu, bien qu'on ait cru le voir un peu partout. Aussi esiril devenu l'objet d'une légende, qui sera discutée plus loin.

De cette Histoire de Neufchâtel, dont le manuscrit original portait la date de 1753, il fut fait une première copie, en 1782, celle que possède la Bibliothèque publique de Rouen, dans l'ancien fonds de ses Manuscrits, t 219, M. E. Frère dit à ce sujet : € Provenance indétermmée. — Copie faite en 1782, du ms. original qui se trouve dans la Bibliothèque Montbret, n^28 ^ » C'estunîn-8®de70pages, d'une écriture fine et serrée. Elle ne paraît pas avoir été faite d'après le ms. original de Dom Bodin. La raison en est que la disposition du texte et le nombre des « Remarques ET Additions » n*y sont plus les mêmes que dans le ms. Montbret, caria copie de 1782 a des passages intercalés dans le texte, x)u des remarques au bas des passages, qui ont été ou supprimés, ou détachés pour être placés aux € Remarques et ADDrnoNS » de la copie Montbret, et cela par le fait de l'auteur lui-même, comme on va le voir.

La seconde copie de la Bibliothèque de Rouen fait partie

^ Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque publique de Rouen, relatifs à la Normandie, p. 107. 1874. Dans ce Catalogue (p. 139) et dans le Marnai du Bibliographe normand, 1858, (1, 119) M. E. Frère donne deux auteurs à cette Histoire de Neufohâtelf Bodin bt Vioreux. Nous ne savons d'après quelle autorité.

du Fonds Montbret, Manuscrits normands, n"" 31. C*ést un in-4®, du xvm® siècle, de 126 pages, qui porte sur l'un de ses plats de précieuses annotations pour nous éclairer sur la destinée de ce ms., depuis Dom Bodin jusqu'à son entrée dans la Bibliothèque de Rouen, en 1849.

Avant le titre, le verso de la feuille de garde oflfre cette note : € La copie cy jointe est exacte et s'est faite sous mes yeux ». C'est donc bien une € copie », et non le « manuscrit original » lui-même ; mais, faite dans de semblables conditions, cette copie a toute la valeur d'un original.

Sur le plat intérieur, au centre, on voit VEx-Libris, bien connu, de l'abbé Germain Barré, curédeMonville près Rouen, qui a écrit, au-dessus, les détails suivants : « Après quelques renseignements pris à Neufchâtel, ce livre a été la propriété du Révérend Père Bodin, procureur de l'abbaye de Beaubec. Les notes sont surment (sic) de lui, ainsi que les remarques qui sont à la fin du livre. On m'a dit qu'il avait confié ce manuscrite Noël, alors imprimeur à Rouen, qui a pris la fuite pour cause de mauvaises affaires, et ce manuscrit s*est trouvé vendu à la Beurrière comme tant d'autres. »

Le Neufchâtelois qui donnait ces détails à l'abbé Barré visait Simon Barthélémy Joseph Noël de la Morinière, né à Dieppe, imprimeur à Rouen et rédacteur du Journal de Mouen^ depuis le P*" janvier 1792 jusqu'au 2 septembre 1799, date de la cession du journal à M. Duval. Gomme il s'occupa de notre histoire locale, sous bien des rapports, ainsi que le prouvent ses deux Essais sur le département delà Seine-Inférieure, 2 vol. in-S**, Rouen, 1795, Noël aurait pu prier Dom Bodin de lui confier son manuscrit sur l'histoire de Neufchâtel, et s'en aider pour esquisser l'his-

toire de cette ville, dans son Premier Essai (pages 50-62).

Ce prêt, plus ou moinsoertain, a donné lieu à une légende dont M. L. de Duranville s'est fait Técho. « Quant au manuscrit de Dom Bodin, il appartenait à Noël de laMorinière, mort à Dronthein, en 1822. La Norwège fut une des périgrinations de ce manuscrite » Rien n'est moins fondé que cette assertion, car le voyage de Noël dans le nord de l'Europe, aux frais du gouvernement français, eut lieu de 1819 à 1822, et c'est en 1821 qu'il était à Dronthein.

D'après M. de Duranville, Noël aurait donc emporté le manuscrit de Dom Bodin en Norwège, et de là il < serait passé dans la collection d'un bibliophile, fort connu chez nous, l'abbé Germain Barré, décédé curé de Monville. » Le fait est impossible, car, en 1814, M. l'abbé Barré était déjà possesseur de la copie du manuscrit qui nous occupe, puisqu'il a écrit, sur le même plat de ce manuscrit : « J'ai laissé M. Prévost, sous-préfet de Rouen, prendre copie de ce livre. » Il s'agit de M. Auguste Le Prévost, qui partageait le goût de l'abbé Barré pour les bons livres et pour l'histoire de la Normandie. La qualiflcation de < sous-préfet de Rouen > donne la date de la permission. Il l'était en 1814 et 1815, et, destitué après les Cent jours, il retourna à ses études favorites.

Ce volume n'alla donc point en Norw^e. 11 paraît, au contraire, être resté entre les mains de Dom Bodin, jusqu'à sa mort, arrivée en 1803, et c'est alors que, dans l'ignorance de sa valeur, il aura été vendu « à la Beurrière comme tant d'autres. » Mais, par un bonheur inouï, il est tombé entre les mains de M. Barré, qui, avant de se faire

^ Nouveaux documents sur la ville de Neufohâtel-en-Bray. Rbvue DE Rouen, 1851, p. 396.

prêtre, s'était établi libraire-bouquiaiste, à Rouen, dans une des échoppes avoisinant la porte Grand-Pont. A quelle époque cela se passa-t-il? on l'ignore ; toutefois ce fiit avant 1814, comme on vient de le voir.

L'abbé Barré le conserva jusqu'à sa mort, en 1836, puisqu'il figure dans le Catalogue de vente de sa bibliothèque : « SuppuImbnt : Livres concernant la Normandie, n'^ 153 : Histoire civile de Neufchâtel-en-Bray, 1753, in-4^ br. (Manuscrit). » Page 102. Le lundi, 28novembi°*e 1836, il fut adjugé à un autre bibliophile non moins fameux, M. Eugène Coquebertde Montbret, qui écrivit, sur le même plat que l'abbé Barré> cette note pour marquer sa prise de possession : <Eug. de Montbret. Manuscrit acheté à Rouen, à la vente de l'abbé Barré, 1836. » Enfin, à la mort du nouveau possesseur^ arrivée à Paris, en 1847, il se trouva parmi les manuscrits de sa riche bibliothèque léguée à la ville de Rouen, qui le possède, depuis 1849, dans sa Bibliothèque municipale.

La copie de ce manuscrit, que M. l'abbé Barré avait laissé prendre par M. Le Prévost, servit à faire celle de la Bibliotiièque de Neufchâtel, d'après le titre explicatif mis en tête de cette troisième copie : Histoire de la ville de Nèufchâtely rédigée par un religieux de V ordre de Giteauœ deV abbaye de Beauhec en Vannée MDCC LUI, copiée sur un exemplaire appartenant à M. Auguste Le Prévost^ membre de V Académie de Rouen. Cette copie fut faite par les soins du bibliothécaire de Neufchâtel, M* J.^B. Mathon, en 1819. Au bas de la même page, on a mis : « CoUationné sur deux manuscrits et copié par M. Alavoine. »

La copie de Neufchâtel est un petit in-folio de 104

pages. L6 texte occupe les 94 premières pages, et les « Remarques et Additions > vont de la page 96 à 104. On croit, à Neufchâtel, que le manuscrit de M. Le Prévost, qui a servi à la faire, doit se trouver à Bemay ou aux environs, chez un membre de la famille, après la mort du savant polygraphe normand, en 1859.

Revenons au manuscrit de la Bibliothèque Montbret, d'où procèdent ces deux dernières copies. C'est un in-4^ de 126 pages, relié en parchemin, d'une très belle écriture, sur beau papier. Les 111 premières pages sont de la main du copiste, qui avait travaillé sous les yeux de Dom Bodin, pour transcrire le texte de son manuscrit. Les 15 dernières, au contraire, sont de la main de l'auteur et contiennent ses « Remarques et Additions. » Quand cette copie fut faite, Dom Bodin ne cessa de placer, à la marge ou au bas des pages, des notes plus ou moins longues pour compléter ou pour expliquer le texte, et toutes de sa main, sauf deux ou trois ^

Avant d'aborder V Histoire cimle et militaire de Neuf-châtel^ disons quelques mots de son auteur.

« Dom Robert Bodin naquit à Neufchâtel, paroisse Saint- Jacques, le 31 juillet lîiSl, de Charles-François Bodin, advocat, et de Marguerite Delamare. Son parrain fut : M® Robert Mouchard baiUy de Londinières et eslu, et sa marraine, D"® Marie-Thérèse Chastelain, épouse de M. Ch. David LevaiUant, écuyer, sieur de Rainnemare. »

n avait donc vingt-deux ans, quand il termina la composition de son histoire, qu'il ne cessa de compléter depuis, comme on vient de le voir, pendant un demi siècle.

1 On en trouvera toujours Tindication dans nos notes sur le texte.

Le titre^de la copie de 1753 ne lui donne aucune qualité, mais on trouve^ sur le recto de là pr^nière feuille de garde, sa signature avec paraphe, et elle nous paraît être un F et un R entrelacés, suivis du nom de « Bodin, > et de la date € 1753. » Au titre original de Fauteur, le copiste de 1782 a cru devoir ajouter : (Histoire) composée par Dom Robert Bodin, religieuuc Bernardin et procureur de la commune de Beauhec^ en 1753.

« Dom Robert Bodin était l'un des derniers descendants de la branche restée à Neufchâtel (l'autre était à Gournaj), de la très ancienne famille Bodin, que l'on voit figurer dès 1550 sur lés registres de l'état civil de Neufchâtel, où elle occupait les plus hautes fonctions judiciaires.

< Cette famille, qui prétendait appartenir à celle du fameux jurisconsulte, Jean Bodin, ainsi qu'on peut le voir par quelques passages de la copie manuscrite, prétention qui ne paraît pas du tout justifiée, était originaire de Bretagne, et non pas de l'Anjou, d'où était Jean Bodin.

« Dans le relevé des diverses Réformations delà noblesse de la province de Bretagne, depuis 1400 jusqu'en 1668, par Briant de Laubière, on voit figurer les Bodin avec les titres de sieur de Lermo (qu'on ne revoit pas ici), s'^ de Durdent^ s^ de Beaurepaire^ s^ de Blargies (ces trois derniers portés par les Bodin de Neufchâtel et de Gournay ), et s' de Nbufchatel. — On rencontre aussi à Neufchâtel les Bodin de Mélinville et de Caumont.

< Les Bodin portaient : de gueules à deuco fasces d'her-mine.

« Robert Bodin est décédé à Neufchâtel, le 26 floréal

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an XI (17 ûm 1803), rue Grapaudière. On le quaUfld dans l'acte d'ex-reli'gieux penâonné *. »

La Bibliothèque publique de Neufchâtel possède un portrait de Dom Bodin, à Thuile, représenté à mi-corps, dans son costume de religieux. Il provient de l'abbaye de Beaubec, où notre aut^ir remplissait les fonctions relatées dans le titre de Tune des cofpiea de son Histoire de NeufchâteL La tête est intelligente, et rexéeution n'a riœ de reioar^ quable.

L'ouvrage dé Dom Bodin est divisé en deux parties : 1* Histoire cimle delà ville deNeufchât^^n-'Bray; 2^ Histoire militaire de la ville de Neufchâtel'-enBrayj pov/r servir en même temps d'introduction à V Histoire générale de Normandie. Ces deux histoires sont d'une étendue bien inégale, puisque la première forme à peine le cinquième de la seconde, tant on attachait alors une importance exclusive aux récits de sièges, d'assauts et de batailles dans l'histoire d'une ville, comme dans l'histoire d'un peuple.

Sous ce titre ^Histoire civile^ Dom Bodin comprend bien des choses différentes : des étymologies ; quelques mots sur le Bailliage de Saint-Pierre, anciennement établi à Neufchâtel ; ses édifices et ses paroisses ; ses seigneurs, son gouvernement ecclésiastique, ses hôpitaux ; enfin la fondation d'un collège avec la donation d'une bibliothèque publique. Il n'a rien dit des administrations qui relevaient

1 La partie de cette aotioe Mog^phique, placée^ entre gulUouetB,. est une communication de M. Ch. Lefebvre, avoué à Neufchâtel, très versé dans la connaissance de tout ce qui touche à l*histoire et aux familles de Neufchâtel et du pays de Bray. Nous le remercions de ce nouveau service, qui s'ajoute à ceux qu'il nous a déjà rendus pour le Mémoire de ititon.

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Axk Parlem^t, de la Chambre ctea Comptes» de la Gonr des Aides, ni des Eaux et Forêts. On a d'autant plus lien de a'en étonner que Fariu lui avait donné l'exemple du oo»traire, dans son Histoire de Rouen^ et que le Mémoire de Miton, dont il eut conuaissance^ lui en fournissait les éléments. Il est fôcbeux qu'il n'ait pas suivi la voie ouverte par Farin, comme Voat fait Oursel, Lecooq de Villeray et Servin, ses contemporains» dans leur Histoire de i?âte^. L'absence de cette partie importante et le peu de développement donné au reste» sauf pour tout ce qui se rattache à l'église» font que cette première partie est plutôt. uste Histoire religiewe qu'une Histoire civile de Neufchâtel.

La seconde partie justifie un peu mieux dm titre : Histoire militaire de la ville de Neufchâtel-enrBray. Cependant c'est une bien singulière idée d'avoir voulu la faire « servir en même temps d'introduction à l'Histoire générale de la Normandie. > On ne comprend guère la dualité de son but, ni surtout le moyen d'y parvenir. Pour le dire en passant, Dom Bodin a méconnu l'une des premières lois de la composition : l'unité du siyet, indispensableà toute œuvre littéraire. Il a été moins bien inspiré que son prédécesseur Miton, qui, après la composition de son Mémoire sur Neufchàtel, ayant appris « plusieurs choses qu'il n'avait pu employer, dotUant conftision, et aussi de ce qui CK)nceniait le public, en avait fait Recueil, séparément et è part dans un Inventaire d« la France ^ »

Dom Bodin, suivant l'habitude détour lea historiens ses prédécesseurs^ remonte au iemj^ des Romaii», oà il ne

ï Mémoire de Miton. Voir la fin du titre, page l.

pouvait guère être question de Neufchâtel. Il arrive ensuite aux Normands, à leurs ducs, dont il retrace rapidement l'histoire, en y mêlant, de loin en loin, les événements qui se rapportent à Neufchâtel, son véritable sujet, mais en les noyant dans les faits généraux, dont la province fat le théâtre, après son retour à la couronne, en 1204, et pendant la Guerre de Cent ans. A nos yeux, ce sont de vraies digressions, dont plusieurs ne tiennent à Neufchâtel, quand elles y tiennent, que par un âl très léger. Souvent même il faut parcourir bien des pages avant d'y rencontrer le nom de Neufchâtel. Celui de Jeanne Darc ne s'y rattache que par la mention du tombeau de l'un de ses parents, Jacques Baillard du Lys, placé dans l'abbaye de Beaubec, où il était religieux^ et dont Tépitaphe est rappelée dans une addition de Dom Bodin, au bas du texte primitif*. Vers la fin seulement des guerres de Religion, et avec Henri IV, le rôle de Neufchâtel, devenu prépondérant, reprend la place qu'il devrait toujours occuper dans cette histoire. Enfin l'ouvrage s'arrête brusquement, en 1595, et cela devait être, puisque l'histoire militaire de Neufchâtel se termine avec la démolition de son donjon et de son château, ne lui laissant d'une place de guerre que les murailles de la ville, désormais impuissantes et inutiles. Il n'ajoute plus que quelques pages, trop sommaires et assez inexactes, sur la famille des Lestendart, barons de Bully, d'où les rois de France tirèrent les gouverneurs de Neufchâtel, depuis 1620 jusqu'en 1753, date de la composition de cette Histoire de Neufchâtel.

Notre auteur ne se pique ni d'invention, ni d'originalité,

l Voir paçe 66, note 1,

ni d'une grande critique. Chez lui» comme chez bien d'autres, on trouve de ces assertions qui, à force d'être répétées, sont devenues des axiômes> sans aucun droit à cet honneur. Oubliant que la première et la plus sûre règle de critique historique est de s'attacher tout d'abord aux sources, il a bien souvent recours à des ouvrages de seconde main, le plus sûr des procédés décomposition pour aboutir à l'erreur.

Avec une bonne foi qui l'honore, il a donné, Fun des premiers, à notre connaissance, l'indication de ses sources, en écrivant de sa main, sur le verso d'une feuille de garde, placée immédiatement avant les premières lignes du manuscrit, la liste des auteurs et des ouvrages auxquels il a fait ses emprunts. La voici textuellement :

€ Noms dbs historiens dont j'ay extrait les faits de

CBITE HISTOnCB.

€ L'histoire civile est tirée de la Description de la Haute Normandie par un auteur Religieux Bénédictin anonime ^

— De Scipion Dupleix, historiographe de France *.

— De Masseville, historien de Normandie.

— Du Père Daniel, Jésuite, historien de France.

— De Davila, historien des guerres civiles.

— Du Président de Thou, Thuanus, Historia sui Temporis.

1 Plus tard, Dom Bodin i^'outa : « Dom Toussaint Duplessis de la congrégation de Saint-Maur. » Paris, 2 tomes in-40y 1740. L*édition est anonyme.

< La copie de 1782 porte en plus : « L'Histoire militaire est faitte sur les historiens dont les noms suivent. » Ces mots nécessaires devaient se trouver sur la copie originale de Dom Bodin, et ils auront été omis, par inadvertance, sur celle qu'il fit faire sous ses yeux, sans rétablir Tomission.

XVÎII

— De dô Prade, historien de France.

-^ De Jeaû de Serred, historien de France.

— De Nicolas Gilles, auteur des Chroniques et Annales de France.

— De rHistoire de l'Abbaye de St* Catherine *.

— Des Mémoires du Chancelier Hurtaut *. »

On doit croire que ce sont là les seules autorités consultées par Dom Bodinpour son € Histoire militaire, » puisqu'il l'affirme. Cependant il en est d'autres qu'on pourrait sigpaler, par exemple les Chroniques de Normandie, éditées par Le Talleur ou par Le Mesgissier, et dont le fond se retrouve pour les premiers temps de cette « Histoire militaire. » S'il ne l'a pas fait, c'est que les auteurs de l'Histoire de France qu'il cite l'avaient fait pour lui et à son insu.

Dom Bodin ne se borne pas toujours à « extraire les faits des historiens » qu'il cite. On trouve chez lui de nombreux emprunts, presque textuels et d'une assez grande étendue, par exemple, dans son^c Histoire civile, » entièrement tirée de la Description de la Haute^Normandie par D. T. Duplessis. Pour ^ l'Histoire militeire, > après les ducs de Normandie, il abrège surtout YHistoiré sommaire de Normandie par le s' de Masseville, et, pour le récit du combat d'Aumale, il copie en entier le Père Daniel, et cite même des textes latins empruntés au Président de Thou, dans la narration du siège de Neufchâtel par le duc de Parme. Sa part d'originalité se trouve dans les notes, les

^ Par Dom PomnMrasre^ à lit «uhe de son HUt^U*e de VAbbape de SMtni'^héén de Rouen.

^ Philippe Huffttilt cômtiB de tSrtVettiy, Chancelier de Frante, auteur de Mémoires d'Etat,

«Il

critiques, 1^9 Remarquas et Additionsf, pUcées en m^rge, au bas des pages ou rejetées à la fin de son travail.

Au moment de déposer la plume, il disait : « S^ nous pouvons par la suite faire quelques nouvelles découvertes qui concernât notre illustre patrie, nous ferons part d^ toutes celles qui nous paraîtront importantes par les Additions que nouis ferons cy-après, » H a tenu parole, car, bien que l'ouvrage fût 4;erminé en 1753, il n'a c^ssé de le réviser et de le compléter de deux manières. Le manuscrit offre, m eiïetj des notes marginales ou bien au bas des pages, enasse^ grand nombre, et surtout des « Remarquas et Additions, » qui ne faisaient pas partie du texte primitif. Assez re&p treintes dans la copie de 1782, elles s'élèvent à quinze dans le ms. que nous publions. Les sujets de ces Remarques Bt Additions se rapportent à l'Histoire civile, militaire et religieuse de Neufehâtel, et on les trouvera ci-açrès ^

Obéissant encore au désir d'améliorer son œuvre, il fit un travail du même genre, sous le double titre de Dringourt ou Neufchatbl, avec ce sous-titre explicatif : « Copie de chartes latines avec leurs traductions et notes «depuis la charte de l'année 1 188 inclusivement pour servir à la rédaction de l'histoire d^Drincotirt^ qui depuis a pris le nom de

Neufehâtel jusques et compris la charte de Tannée

1259. » Elles sont au nombre de douze, et toutes ont trait aux établissements religieux de Neufch&tel et des environs, pour établir leurs droits respectifi.

Ce nouveau manuscrit forme un recueil de 28 pages in-4**, d'une très belle écriture, et qui est joint à celui de Tifûtoire de Neufehâtel, de Dom Bodin, légué à la Biblio-

1 Voir, pages 121-142.

thèque de Rouen par M. de Montbret ^ Une note, de la main de M. l'abbé Barré, placée au bas du titre, nous apprend que : « Cette copie a été faite sur celle de M. Bodin, religieux de Tabbayede Beaubec, restée entre les mains de sa sœur *. » D'après cela, ne serait-ce pas M. Tabbé Barré qui aurait fait faire cette copie pour la joindre au ms. de Dom Bodin, qu'elle vient compléter heureusement? Mais, si le travail est très bien fait, au point de vue de la calligraphie, il laisse un peu à désirer pour l'exactitude des textes latins *.

Telle qu'elle est, cette Histoire de Neufchâtel a sa valeur propre. Elle vient de ce (Jue l'auteur a groupé, avec un zèle des plus louables, la plupart des matériaux fournis par les historiens ses devanciers, et qu'il y a joint des observations personnelles pour écrire l'histoire « de son illustre patrie. » Elle vient de ce que, le premier, il en a fait un récit suivi, qui le place à la tête de tous les historiens de Neufchâtel, et par la date et par le mérite ; car ses successeurs n'ont ajouté que fort peu de chose aux éléments contenus dan6 son texte et dans les divers compléments dont il l'a accompagné, pour toute la période dont il s'occupe.

M. Guilmeth s'est borné à résumer, d'une façon sèche et incomplète, V Histoire de Neufchâtel de Dom Bodin dans

' 1 Nous publions ce manuscrit à la suite des Remarques et Additions, pages 143-163, et on en verra le détail dans la « Table générale du volume. »

s « Les débris de sa bibliothèque se trouvaient en la possession de Mad*ii<» Rosalie Bodin, sa parente, décédée il y a une vingtaine d'années, à Neuville-Ferriôres. » Communication de M. Ch. Lefebvre.

s Nous remercions M. Charles de Beaurepaire d*avoir bien voulu colla^ donner celles de ces chartes dont les originaux sont aux Archives de la Seine-Inférieure.

sa Description de V Arrondissement de Neufchâtel (1838), pages 8-25, sans citer une seule fois le nom de l'auteur. Plus consciencieux et plus juste, M. l'abbé Decorde, dans son Essai historique et archéologique sur lé canton de Neufchâtel (1848), pages 23-60, fait l'article « Neufchâtel, > en indiquant comme source une < Histoire de Neufchâtel, ms. , > dont une copie existait à la Bibliothèque publique de Neufchâtel, et en donnant, vers la fin, le nom de l'auteur, Dom Bodin, suivi de cette remarque : « Nous avons souvent consulté ce manuscrit pour la rédaction du présent article. » (P. 59). C'est à lui qu'il renvoie, près d'une trentaine de fois, quand il met en note : « fifatoire de Neufchâtel, ms. » Sauf quelques détails secondaires, on n'y trouve guère que le résumé du texte de Dom Bodin. M. Léon de Duranville en parla accidentellement, mais ne s'en servit pas dans ses « Nouveaux documents sur la ville de Neufchâtel-en-Bray, » Rbvub de Rouen, 1851, pages 395-418, sauf pour lesExtraitsduilfémoir^ d'Adrien Miton ^ que contenait le manuscrit consulté par lui. Enfin M. Potin de la Mairie le mit à contribution plus souvent qu'il ne le pensait. Trois ou quatre fois il mentionne une Histoire de Neufchâtel^ qui est celle de Dom Bodin, sans se douter qu'il en a reproduit le texte dans tous les emprunts faits à MM. Guilmeth, l'abbé Decorde et autres. On voit que Dom Bodin a été jusqu'ici la source où les historiens de Neufchâtel, ou plutôt les faiseurs de Notices, ont puisé presque exclusivement. Il a joué, pour l'Histoire de cette ville, le rôle de Farin pour l'Histoire de Rouen, n a encore cette ressemblance avec lui qu'il s'arrête à la

1 Voir notre Introduction au Mémoire de Aftton, pages xxvm-zxix.

fin du xvu* siàde, car il a*ea sort guère que pour donner le nom de qudques gouverneurs de Neufeh&tel se rattachant à la famille des Lestendart, se^neurs de Bully, ou bien pour faire quelques remarques secondaires, placées sur les marges, à Toccasion d'un fait généralement peu important. La rédaction de cette histoire étant terminée, dès 1753^ il ne va pas même jusque là, faute de faits importants, sans doute, tant il est vrai de dire que l'importance de Neufchâtel était attachée à son rôle de place de guerre. Il en résulte que son travail, incomplet, laisse encore une longue carrière à parcourir pour les futurs historiens de cette ville. C'est sur les deux derniers siècles surtout que portera la nouveauté de leur travail, Dom Bodin ne pouvant leur venir en aide que pour les siècles antérieurs.

Mais un mérite qu'on ne saurait lui contester, est d'avoir bien compris que Neufchâtel devait toute son importance à son rôle de place de guerre, comme nous l'avons déjà fait remarquer, en parlant du Mémoire de Miton ^ Dom Bodin y revient à plusieurs reprises. Au début du xii®«iècle, il dit : « Le l^teur me permettra de faire icy une digression, pour luifaire observer que ce fut vers ce temps, qu'Henri P', roi d'Angleterre et dixième duc de Normandie, substitua à la ville de Drincourt un château dont luy vient le nom de Neufchâtel, qu'elle porte aujourd'huy ; l'augmentation de cette ville et ce nouveau château, que ses fortifications mettoient en étatde soutenir les plus forts assauts, la firent regarder comme une place propreàla sûreté et â la défense de la partie septentrionale de la province. En effet, les sièges sanglants qu'elle a essuyés, dont parle l'histoire,

1 Voir Introduction, p. viii-ix.

xxm

l'ont rendoe cèHère, malgré Tinjnre dm temps K » Avec la démoUtioin de ses remparts, Neufchfttel perdit de son importance, en y gagnant plus de tranquillité, ainsi que Dom Bodin le constate : < Le château de Neufchfttel, dit41, et les principales fortifications des remparts de la ville furent des premières rasées en 1595, et dès lors ceste ville, qui depuis sa fondation avoit presque toujours été en proje aux ravages de la guerre, se vit affermie dans une parfaite tranquillité dont elle a toujours jouy jusques à présent. Nos monarques, pour y entretenir le bon ordre, ont continué depuis d*y nommer des gouverneurs *. » Son rôle militaire lui avait valu une autre institution, celle d'un hôpital royal, exclusivement destiné aux gens de guerre, ce qui subsista jusqu'à la révolution, comme le dit notre auteur : € On ne recevoit alors et on ne reçoit encore aujourdliuy que des gens de guerre à l'hôpital royal '. »

On comprend donc qu'arrivé à la fin de son récit, il ait pu dire, avec un sentiment d'oi^eil : « Le cours de cette histoire nous fait assés voir que si les malheurs delà guerre servent à illustrer. Neuf châtel n'est pas une des viUes du royaume qui se soit acquis le moins de gloire. Le grand nombre de ses exploits, que Ton peut compter par ses ses sièges, la met même sans contrediten parallèle, pour la valeur, avec les principales du royaume et la rend une des plus célèbres de la province*. » S'il y a quelque peu d'exagération, dû au patriotisme local de Dom Bodin, il faut reconnaître, d'après son récit et d'après le Mémoire de

1 Voir, page 35-36.

• Voir, pages 11W18.

«Voir, p. 11.

< Voir, p. 119.

Miton, que ce rôle de place guerre imposa k la yflle Neuf-* châtel des devoirs qu'elle sut remplir avec honneur.

Enfin , bien que Y Histoire de Neuf châtel ne soif qu'une réunion, une collection de textes divers, il £Aut reconnaître que Fauteur les a assez habilement reliés et fondus entreeux, en suivant rigoureusement Tordre successif des faits avec leur date> mise en manchettes, et que le tout, présenté dans un style clair et sans prétention, forme un ensemble d'une lecture facile et attachante. Une fois de plus se trouve justifiée la remarque d'un ancien : « L'histoire plaît, de quelque £Etçon qu'elle soit écrite ; car l'homme est naturellement curieux, et la connaissance toute simple des faits le captive, habitué qu'il est à se laisser séduire par des bavardages et même par des contes ^ »

Mais comme sa méthode de prendre des textes un peu de tous côtés a ses périls, et que, pour être compris, pour être consulté, pour être cru, Dom Bodin avait besoin d'être conmienté, contrôlé, discuté, nous avons joint à son texte de nombreuses notes pour bien préciser les faits etles dates et même des Appendices pour compléter les points trop sommairement indiqués.

Si nous suivons une fois de plus ce mode de publication, c'est que nous pensons comme l'un des maîtres de la critique et de la philosophie contemporaines. « Rien n'est plus utile et plus agréable que de trouver au bas de la page la clef des personnages et des événements auxquels il est fait allusion ; c'est la méthode moderne de faire circuler à fiots

1 « Historia quoquo modo scripta delectat. Sunt enim homines natura curiosi, et quainlibet nuda rerum cognitione capiuntur, ut qui sermuuçulit etiam fabellisque ducantar^ » Pline le Jeune, Lettres^ v. 8.

la lumière autour des textes que Ton édite, et cette méthode est la bonne ^ »

Comprise de cette façon, Fœuyre inédite de Dom Bodin aura quelques chances de plus d'obtenir des lecteurs la grâce qu'il en attendait : € Le lecteur voudra bien se contenter^ disait-il, des découvertes que nous ûtisons icy, et nous osons nous promettre une indulgence entière pour tout ce petit ouvrage, qui n'est qu'un fstible reste de tout ce que la mémoire ingrate a pu nous fournir '. »

En tout cas, son Histoire de Neufchâtel^ œuvre plus saine et de plus longue haleine que toutes celles de ses successeurs, aura toujours le mérite de fournir, aux futurs historiens de cette ville, une suite de faits relatés dans leur nudité, mais généralement incontestables, un répertoire de sources pour l'ensemble de son histoire, et un cadre utile et commode pour y présenter, avec plus de succès, le résultat de leurs travaux et de leurs découvertes.

C'est dans ce but que le Bureau de la Société de l'histoire de Normandie a décidé la publication de V Histoire de NeufchàteUen^Bray par Dom Bodin, restée jusqu'ici manuscrite, avec l'espoir d'échapper au blâme que la critique de nos jours a parfois formulé en ces termes : € L'inédit trop souvent n'est inédit que parce qu'Q ne vaut pas la peine d'être édité. » Le Bureau a pris cette décision parce qu'à ses jeux^ cette seconde publication de notre Société sur la même viHe ne foit point double emploi avec

1 M. Caro. Journal dês Savants^ octobre 1881. p. 006.

1 Ce passage, qui ne ftgure pas dans la copie de 1782, a été ajouté au texte du manuscrit que nous publions par Dom Bodin lui-même, et bien certainement, à la fin de sa yie, comme le prouve Texcuse tirée de « sa mémoire ingrate. »

la première, le Mémoire d'Adrien MiionjéÀfle Mémoire met l'homme en relief, tandis que VHistoire sacrifie Thomme alix événements.

Aussi, après ces deux publications, comme nous Favons déjà remarqué S il restera encore une tâche à remplir^ tant la vérité historique est lente et tardive : ce sera de dégager le vrai des nouveaux éléments historiques qu'elles reiiferment et d'en composer, sur un plan méthodique, une histoire définitive de Néufchâtel, où le lecteur trouvera le tableau véridique et complet de tout ce qui se rattache à cette ville, depuis son berbeau jusqu'à nos jours, «n insistant sur la partie la plus curieuse de ses annales, son rôle longtemps important de place forte, à deux jours de marche seulement de notre ancienne frontière.

1 Doev/fnents^ oonoermunt VHistoire de NeufiMtel'einrBray^ Introduction, page LY.

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