‹ Histoire civile et religieuse de la Colombe depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A quelle occasion ce livre a élé entrepris.

Un jour, — il y a deux ans ce jour dont le souvenir m'est à fois si cher et si pénible encore, — j'étais tranquillement assis dans mon cabinet d'étude, les genoux chargés d'un de ces énormes in-folios que les intré- > pides savants d'autrefois maniaient avec tant de bonheur, et que nous , dans notre dévorante impatience de connaître tout et vite, n'ouvrons jamais

qu'avec effroi et chagrin, — lorsque je vis tout à coup venir se poser sur le châssis de ma fenêtre large ouverte, la plus jolie colombe qu'on se puisse représenter. Ce n'est pas qu'elle se ût remarquer par cet éclat scintillant, par ces mille reflets d'or et d'azur que l'on admire tant chez quelques pigeons; son plumage, au contraire, était d'une simplicité extrême, mais en même temps d'une élégance charmante. Le fond en était d'un blanc pur et brillant; une bande bleue bordait chacune des deux ailes : très-peu sensible d'abord , elle s'élargissait peu à peu, sur l'une et l'autre, avec une régularité parfaite. L'extrémité des pennes de la queue, était de la même couleur, ainsi que le léger duvet du sommet de la tête. Rien de plus simple, je le répète; mais aussi, rien de plus gracieux.

L'oiseau fit trois ou quatre fois le tour du châssis, s'arrêta ensuite un moment en roucoulant, jeta un regard dans ma chambre, et reprit la volée.

Le jour suivant, à la même heure, je me retrouvai dans mon cabinet, ne songeant plus ni â mon ennuyeux in-folio, ni à mon aimable visiteur de la veille. Mais celui-ci ne m'avait point oublié. En effet, à mon grand étonnement, il se montra de nouveau dans ma croisée, piétinant avec vivacité,

agitant ses ailes avec force, comme s'il voulait ro'exprimer, par cette pantomime animée, tout le plaisir qu'il éprouvait de me revoir. Il parcourut, vingt fois au moins, le châssis dans toute sa longueur, s'aventura même sur le bord intérieur, fixa un œil scrutateur sur tous les meubles, sur tous les objets de l'appartement, et, plein de confiance, il allait s'avancer jusqu'auprès de moi, lorsqu'un mien voisin^ un importun mille fois plus insupportable que celui d'Horace, entra brusquement et me cria : bon jour! d'une voix de Stentor. Inutile de dire que l'oiseau s'envola épouvanté. Pour moi, je ne pus m'empôcher, je l'avoue à regret, de- répondre au salut que je venais de recevoir , par un de ces souhaits énergiques, mais très-peu charitables, que les poètes comiques latins mettent parfois dans la bouche de leurs personnages en colère : j'envoyai in maiam partemj mon malencontreux voisin.

Le lendemain, je pris les précautions nécessaires pour que personne ne vint me troubler : j'étais impatient de revoir mon charmant oiseau , et de m'en faire un ami. Certain de parvenir à ce résultat, je m'empressai de lui donner un nom, et l'appelai Tom, en mémoire d'un pauvre chardonneret que j'avais possédé pendant trois ans, et que j'avais eu

la donleur de voir expirer, de la manière la plus

horrible, entre les grifies d'an chat Hélas ! est-il

donc vrai , comme le croit Faotear de la Physiologie des passions^ que les noms influent quelquefois sur nos destinées ?

Comme il entre presque toujours, fort souvent du moins, un peu d'intérêt personnel dans nos affections, je crus ne pouvoir mieux captiver celle de Tom qu'en lui offrant un festin somptueux. C'est un moyen si puissant de persuasion qu'un excellent dîner! n'est-ce pas, M. le député?... Je couvris donc à pleines mains, le châssis de ma fenêtre, de riz, de froment, de milet, de chènevis, et surtout de maïs dont les grains rouges et jaunes brillaient au soleil comme autant de perles de corail et d'or. Avec quel empressement, me disais-je, mon bienheureux Tom se rendra-t-il désormais à nos rendezvous, une fois qu'il aura goûté de toutes ces friandises aristocratiques! — Mais, je ne tardai pas à m'apercevoir que je faisais injustice aux sentiments généreux de l'oiseau, et que ses visites étaient dégagées de tout motif d'^oïsme et de gourmandise. A l'heure accoutumée, le lendemain, il reparut dans ma croisée, au mOieu des riches provisions amassées autour de lui, et destinées k produire sur son

appétit cette tentation irrésistible qu'éprouva l'illustre compagnon de Don Quichotte à la vue des préparatifs du banquet de noces de l'opulent Gamache. — Qu'on juge de ma surprise, lorsqu'au lieu de s'en régaler à cœur-joie, je vis.Tom piétiner avec un dépit visible parmi toutes ces graines et les faire tomber par milliers dans la rue, comme s'il eût voulu, jusqu'à la dernière, en déblayer le châssis. Après ce premier mouvement d'indignation, il s'arrêta un moment, la tête baissée, les ailes immobiles, et sans m'accorder un seul regard, il s'envola avec une brusquerie qui témoignait à l'évidence de sa mauvaise humeur.

Cette conduite de Tom était un reproche manifeste de la mienne : j'avais blessé sa délicatesse, j'avais méconnu son désintéressement, et il tenait à honneur de me faire sentir mes torts. Je ne pouvais m'y tromper : toutefois, après avoir réfléchi à ce que je venais de voir, je cherchai à me persuader qu'il n'y avait eu rien que de très-naturel, de trèssimple, dans tous les mouvements de Tom. — Il a fait tomber les graines en marchant avec rapidité? Qu'y a-t-il là d'extraordinaire?.... Il n'a pas voulu manger? Eh bien! c'est qu'il n'avait pas faim.... Il a brusquement quitté ma fenêtre? Qu'est-ce que

ceta prouve ? Il faut si peu de chose pour effrayer un oiseau...

Yoilà ce que je me disais, et cependant, malgré ce raisonnement, qui était d'ailleurs d'une logique rigoureuse, je ne parvins pas k détruire dans mon esprit l'interprétation que j'avais donnée d'abord aux procédés de Tom; procédés trop différents, en effet, de ceux qu'il m'avait témoignés dans notre seconde entrevue, pour ne pas renfermer une intention réelle de sa part.

Ne sachant à laquelle de ces deux hypothèses m' arrêter, je pris la résolution de résoudre cet intéressant problème par de nouvelles expériences; je laissai donc le précieux appât sur le châssis de ma croisée, curieux de voir comment l'oiseau se conduirait dans la suite. — Le jour suivant, je le vis arriver de loin ; mais au lieu de se diriger vers ma fenêtre , il se mit à voltiger au-dessus des magnifiques acacias en fleurs du jardin de l'Académie, dont les innombrables bouquets, mollement balancés par une légère brise, répandaient jusque dans ma chambre, le parfum le plus suave. — J'observai Tom avec la plus grande attention : son vol était vif et saccadé ; il décrivait des milliers de lignes droites et courbes, les entrelaçant avec une rapidité qui

fatiguait les yeux : en un mot, dans chacun de ses mouvements 9 on reconnaissait, à ne pas s'y méprendre, le caractère des gestes d*un homme en colère. Deux fois il s'échappa du cercle dans lequel il se livrait à ses fatigantes évolutions, et s'approcha tout près de ma croisée, mais sans daigner s'y reposer un seul instant. Au bout d'un quart d'heure je le perdis de vue.

Cette épreuve ne pouvait plus, me semblait-il, laisser le moindre doute, ni sur le mécontentement de Tom , ni sur le motif qui le lui inspirait : il voulait que je le reçusse en ami, et non en parasite affamé. Cependant, déterminé à me convaincre moimême, sans réplique, que je ne prenais pas une illusion pour une réalité, je voulus continuer mon expérience, et pour mieux obtenir la certitude que l'appât offert à Tom était bien réellement, l'unique objet de son ressentiment ^ je réparai les brèches considérables que les moineaux du quartier, pour qui mon châssis était une vraie terre-promise, y avaient faites depuis trois jours.

Jamais pigeon , j'en suis sûr , n'avait assisté à un festin aussi splendide que celui qui attendait mon susceptible Tom. J'avais peine à croire que cette fois, il résisterait à la séduction. Eh bien ! non

seulemenl il y résista, mais encore , pendant toot le temps qu'il se titra , le lendemain, à ses circonvolutions au-dessus du jardin de l'Académie, il ne dirigea pas une seule fois son vol du côté de mon cabinet.

J'aurais pu me borner à ces épreuves dont les résultats paraissaient positifs, irrécusables : je résolus pourtant de ne pas les cesser encore ; je ne pouvais me décider à reconnaître qu'un pigeon fût capable de tant de générosité. Je fus, enfin, puni de mon obstination. Au bout de trois jours, Tom se fâcba tout de bon, et ne reparut plus. Je l'attendis le lendemain, le surlendemain, pendant dix autres jours encore, mais en vain : il me gardait rancune; tout était fini désormais entre lui et moi. C'est du moins ce que je crus alors, et dans cette persuasion , j'accordai volontiers à mes faméliques moineaux, la permission d'enlever, jusqu'à la dernière miette, le banquet dont Tom n'avait pas voulu*

Depuis quelque temps déjà, je ne songeais même plus à celui-ci, lorsqu'une après-midi, je le vis, tout à coup, venir s'installer dans ma croisée , et se montrer tel qu'il avait paru lors de sa seconde visite; s'agitant avec vivacité, mais sans la moindre

brusquerie; secouant ses jolies ailes aux deux eon^ leurs nationales grecques , et roucoulant d'un air de satisfaction dont le sceptique le plus endurci aurait été forcé de convenir. Après avoir fait, vingt fois peut-être , le tour du châssis , Taimable oiseau sauta légèrement dans ma chambre, et se promena autour de mon fauteuil, et des livres éparpillés sur le plancher. Dans la joie que me causait le retour imprévu de mon cher Tom, j'étendis la main pour Tinviter à s'approcher plus près encore de moi ; mais , après m'avoir donné un touchant exemple de cet entier désintéressement qui constitue la véritable amitié, il voulut^ sans aucun doute, me faire comprendre aussi que la plus grande prudence doit toujours présider aux liaisons que nous désirons former. Au moment où il remarqua le mouvement de mon bras , Tom prit son essor , sans toutefois montrer le moindre déplaisir ; la preuve , c'est qu'avant de me quitter, il s'arrêta pendant cinq minutes encore dans ma croisée.

Fidèle désormais au rendez-vous, Tom revint les jours suivants, et chaque jour, je faisais un nouveau progrès dans sa confiance ; si bien , qu'au bout d'une semaine , il becquetait dans ma main le riz et le maïs qu'il avait dédaignés autrefois. Oh ! la différence

était grande aujourd'hoi : c'était à la table d'un ami que Tom mangeait maintenant. Aussi , Tintimité la plus franche existait-elle entre nous : de son côté la plus légère méfiance eût été une injure pour moi; il le comprenait parfaitement : de ma part» la plus petite atteinte aux droits de l'hospitalité, eut été une lâcheté indigne. Tom m'en jugeait incapable, et parfaitement rassuré à cet égard , il n'éprouva jamais un seul moment d'inquiétude sur les dangers possibles auxquels il exposait sa' liberté.

Ces relations régulières avaient tant de charmes pour moi, que, plus d'une fois, je fis, et sans regret, le sacrifice d'une fête, à laquelle j'étais convié; je voulais surtout épargner à mon cher Tom le chagrin de ne pas me voir à l'heure accoutumée. Quand parfois il m'arrivait forcément de lui causer cette peine, ah ! il eût fallu voir quelles caresses affectueuses il me prodiguait le lendemain. C'était une joie, une expansion que je ne saurais décrire : il courait, il sautillait autour de moi, sur mes genoux, sur mes épaules^ frémissant de plaisir sous ma main qui le flattait : on eût dit que nous avions été séparés pendant tout un an.

Ces relations duraient depuis quatre mois, lorsqu'un jour — jour néfaste , dont le souvenir , je

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