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Tavoae sans honte, est un des plus pénibles de ma vie, — je reçus une lettre qui m'apprit une nouvelle aussi fôcheuse qu'inattendue. Il n'y avait pas une minute à perdre ; il me fallait partir sur-le-champ pour Bruxelles. Dans la préoccupation où me jetait cette malheureuse missive , je fermai la fenêtre , sortis précipitamment de mon cabinet, et par je ne sais quelle fatalité, j'en emportai, contre mon habitude, la clé avec moi.
Je fus obligé de demeurer treize jours dans la capitale. — Le nombre treize est à coup sûr un nombre fatal. — Chaque après-dinée, que dis-je? à chaque heure du jour, je pensais à mon pauvre Tom. Je me le représentais triste, les ailes pendantes, se morfondant sur le châssis de ma croisée obstinément fermée, et donnant en vain mille coups de bec contre le carreau, pour annoncer sa présence. Hélas! il n'en était pas ainsi!
Je retournai enfin à Anvers ; pendant toute la route, je ne songeais qu'au bonheur de revoir, ce même jour encore, mon oiseau chéri. Rentré dans mon cabinet, j'en ouvris aussitôt la croisée, et attendis ensuite , avec une impatience indicible , le moment de l'arrivée de Tom : ce moment étant venu, j'allai me placer à la fenêtre, et regardai de
tous les côlés dans les airs. Je restai ainsi en observation pendant vingt minutes , sans qu*aucan oiseau , pas une seule hirondelle » pas un seul pierrot , se montrât à mes yeux. Celte solitude du ciel me parut de mauvaise augure* Une heure entière se passe encore, et Tom ne parait pas! — C'est alors que je compris mieux que jamais, combien il est vrai de dire avec Fauteur de Marie Stuart :
Oh! que l'inquiétude est un affreux tourment. Et qu'une heure d'attente expire lentement!
Quel motif peut donc retenir Tom? me demandais-JB à chaque instant. — M'aurait-il oublié? Oh! non, cela n'est pas possible : ce serait lui faire injure que de douter un seul instant de sa fidélité. — Mais mon absence a été si longue ! Lassé de m'avoir attendu pendant treize jours, il croit peut-être que je suis parti pour toujours... Pauvre Tom, comme cette idée doit te causer du chagrin !. . . . Mais si Tom était mort ! Qui sait s'il n'a pas péri sous le couteau ? S'il n'est pas tombé entre les serres impitoyables d'un oiseau de proie?....
Je ne savais à laquelle m'arréter de toutes ces
conjectures plus poignantes les unes que les autres. L'heure de nos entrevues était passée depuis longtemps, et déjà, même, le soir commençait à tomber. J'avais beau me répéter cent fois que Tom était retenu prisonnier dans son colombier, et qn'il ne manquerait pas de venir le lendemain; je ne pus dissiper le pressentiment pénible dont je me sentais accablé : un je ne sais quoi me disait que je ne devais plus voir Tom vivant, et j'avais, pour ainsi dire, la certitude que ce pressentiment se changerait bientôt en une affreuse vérité. — Je ne me trompais pas.
Triste et découragé, je me promenais dans ma chambre, feuilletant au hasard un livre pour me distraire, lorsque, dirigeant mes yeux du côté de mon pupitre, j'aperçus mon malheureux Tom, couché sans mouvement, sur le coussin de mon fauteuil !...^ Tom était mort! mort après avoir enduré, pendant treize jours, l'horrible torture de la faim
et de la soif! Et c'était moi, moi, son ami,
qui l'avais tué I C'était moi qui , en emportant la clé de mon caUnet, l'avais condamné au supplice d'Ugolin !.... Je ne le cache pas ; à la vue du corps inanimé de mon oiseau , j'éprouvai une douleur sincère. Je sais que quelques-uns de mes lecteurs.
âmes froides et égoïstes, prendront cette douleur en pitié; mais d'autres, j'en suis sûr, la compren-*dront, et même, la partageront peut-être. Elle fut d'autant plus vive que Tom, pour me donner une dernière marque de son affection, avait voulu mourir sur la place que j'occupais d'habitude. Sans aucun doute, il avait eu l'intention de me faire comprendre par là qu'il me pardonnait généreusement d'avoir été l'auteur innocent de son trépas.
Elien rapporte * qu'un roi d'Egypte , du nom de Marrés, fit élever un monument à une corneille qu'il avait beaucoup aimée. Je n'imitai point l'exemple de ce monarque : quelque cher que Tom m'eût été, je ne crus pas pouvoir lui accorder un témoignage qui n'est dû qu'aux hommes qui ont servi la patrie par des services éminents. Mais ne voulant pas non plus laisser tomber dans un éternel oubli, la mémoire d'un oiseau qui m'avait donné tant de preuves de la plus touchante amitié, je tirai quelques pennes de ses ailes, et promis, en les pressant sur mon cœur, de m'en servir un jour pour écrire, non seulement l'histoire de Tom, mais encore celle de son antique et illustre famille tout entière.... Puissé-je
* De Animal, nat. Lib. VI, c. 7.
n'être pas seul aujourd'hui, à me féliciter d'avoir rempli courageusement ma promesse !..,.
Bien des personnes, en lisant le titre de ce livre, se refuseront à croire, j'en suis sûr, que l'histoire du pigeon soit assez riche de faits pour remplir à elle seule tout un volume. C'est, je l'avoue, ce que je ne croyais pas moi-même, lorsqu'à la suite du douloureux événement que je viens de raconter, je commençai mes recherches sur la race colombine. Mais à peine eussé-je secoué la poussière de quelques in-folios grecs et latins , feuilleté un petit nombre de chroniqueurs , et consulté nos savants archéologues modernes, qu'à ma grande surprise, et surtout à ma grande satisfaction, je vis le cadre de mon sujet s'élargir et s'étendre peu à peu au-delà des limites les plus inespérées. Les trouvailles curieuses que je
faisais de toutes parts, et dont le nofnbre s'aug* mentait à mesure que je m'orientais avee plus d'expérience dans mes investigations, me persuadèrent plus que jamais, qu'en recueillant avec courage et persévérance, les parcelles d'or et d'argent éparpillées et cachées, pour ainsi dire, dans les sables du champ de la science archéologique, on amasserait encore des trésors abondants.
Ainsi, je le répète, je ne tardai pas à me convaincre que loin d'être aussi restreinte que je me l'étais persuadé d'abord , l'histoire de la colombe o&ait au contraire une étendue considérable. Cette histoire, en effet, remonte à Forigine des sociétés. — Répandu sur presque toute la surface du globe, et livré à la merci d'une foule d'ennemis acharnés, le pigeon semble avoir lui-même demandé en grâce aux premiers habitants de la terre, un asile pro^ tecteur au milieu de leurs demeures. Il est, selon moi, le premier oiseau qui ait joui du privilège de partager avec l'homme les avantages précieux de la vie sociale. Et comme depuis cette époque reculée jusqu'à nos jours , il a été l'objet constant de l'affection de presque tous les peuples , et que, même, pendant des siècles, il a été honoré, chez la plupart d'entre eux, d'une pieuse vénération, on comprendra
sans peine qu'il doit occuper une place importante dans toutes les parties du vaste domaine de l'archéo* logie. Le pigeon a son histoire religieuse et son histoire civile; il appartient aux temps de la barbarie et à ceux de la civilisation ; à l'Orient et à rOccident; aux cultes, aux oracles et aux ai^ures de Tantiquité païenne; aux symboles sacrés et mo* raux du christianisme ; aux l^endes pieuses du moyen âge; à l'art, ou pour mieux dire, au charlatanisme médical des anciens ; au Grand-Œuvre de la pierre philosophale; à la législation et à la jurisprudence des peuples libres chez qui le droit de colombier était commun ; au long et absurde règne de la féodalité, sous lequel, comme on sait, les nobles seigneurs seuls avaient le droit d'accorder l'hospitalité à notre oiseau, dans l'une des tourelles de leurs sombres manoirs.
A ces considérations qui peuvent, dès à présent, donner une idée des destinées variées et curieuses de la colombe , j'en pourrais ajouter bien d'autres encore, non moins propres à éveiller l'intérêt du lecteur, et à captiver sa bienveillance en faveur de ce volume ; mais je ne veux pas m'avancer plus avant; je craindrais trop d'imiter certains auteurs qui, dans leur enthousiasme, — sincère quelquefois,
Tactice la plupart du temps, — ne connaissent pas> dans le sionde entier , de sujet plus beau , plus digne de fixer l'attention des savants et du public, de la cour et dé la viUe, comme on disait autrefois, que celui qu'ils viennent de traiter. J'aime mieux laisser à ceux qui me liront, le plaisir d'apprécier par eux-mêmes l'intérêt des faits que je me suis proposé de raconter. — Commençons par le rôle que la colombe a rempli, durant l'antiquité, dans le culte des dieux et les croyances religieuses des peuples païens : ab Jove principium.