‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 10 sur 45 · GS HISTOIRE CO.MIQIE · texte numérisé non relu

GS HISTOIRE CO.MIQIE

du tout la raison et voiri commenl je vous ivpoiids : Quoiqu'une roche tombe avec plus de rapidité qu'une plume, l'une et l'autre ont même inclination pour ce voyage; mais un boulet de canon, par exemple, s'il trouvait la terre percée à jour, se précipiterait plus vile à son centre qu'une vessie grossie de vent; et la raison est cjue cette masse de métal est beaucoup^de terre recognée en un petit canton, et que ce vent est fort peu déterre en beaucoup d'espace; car toutes les parties de la matière qui logent dans ce fer, jointes qu'elles sont les unes aux autres, augmentent leur force par l'union, à cause que, s'étant resserrées, elles se trouvent à la fm beaucoup à combattre contre peu, vu qu'une parcelle d'air, égale en grosseur au boulet, n'est pas égale en cjuantité.

« Sans prouver ceci par une enfdure de raisons, comment, par votre foi, une pique, une épée, un poignard, nous blessent-ils ? si ce n'est à cause que l'acier étant une matière où les parties sont plus proches et plus enfoncées les unes dans les autres que non pas votre chair, dont les pores et la mollesse montrent qu'elle contient fort peu de matière répandue en un grand lieu, et que la pointe de fer qui nous pique étant une quantité presque innombrable de matière contre fort peu de chair, il la contraint de céder au plus fortj de même c[u'un escadron bien pressé entame aisément un bataillon moins serré et plus étendu; car pourquoi une loupe d'acier embrasée est-elle plus chaude qu'un tronc de bois allumé? si ce n'est qu'il y a plus de feu dans la loupe en peu d'espace, y en ayant d'attaché à toutes les parties du métal, que dans le bâton, qui, pour être fort spongieux, enferme par conséquent beaucoup de vide, et que le vide n'étant cju'une privation de l'être, ne peut être susceptible de la forme du feu. Mais, m'objecterez-vous, vous supposez du vide comme si vous

l'aviez prouvé, et c'est cela dont nous sommes en dispute ! Eh. bien, je vais vous le prouver, et, quoique cette (lilTiculté soit la sœur du nœud gordien, j'ai les bras assez forts pour en devenir l'Alexandre.

« Qu'elle me réponde donc, je l'en supplie, celte bête vulgaire, qui ne croit être homme que parce qu'on le lui a dit! Supposé qu'il n'y ait qu'une matière, comme je pense l'avoir assez prouvé, d'où vient qu'elle se re- Icàche et se restreint selon son appétit? d'où vient qu'un morceau de terre, à force de se condenser, s'est fait caillou? Est-ce que les parties de ce caillou se sont placées les unes dans les autres, en telle sorte que là où s'est fiché ce grain de sablon, là même, dans le même point loge un autre grain de sablon? Tout cela ne se peut, et selon leur principe même, puisque les corps ne se pénètrent point; mais il faut que cette matière se soit rapprochée, et, si vous voulez, se soit raccourcie, en sorte qu'elle ait rempli quelque lieu qui ne l'était pas.

a De dire que cela n'est point compréhensible qu'il y eût du rien dans le monde, que nous fussions en partie composés de rien : hé! pourquoi non ? Le monde entier ii'est-il pas enveloppé de rien? Puisque vous m'avouez cet article, confessez donc qu'il est aussi aisé que le monde ait du rien dedans soi qu'autour de soi.

« Je vois fort bien que vous me demanderez pourquoi donc l'eau, restreinte par la gelée dans un vase, le fait crever, si ce n'est pour empêcher qu'il ne se fasse du vide? Mais je réponds que cela n'arrive qu'à cause que l'air de dessus, qui tend aussi bien que la terre et l'eau au centre, rencontrant sur le droit chemin de ce pays une hôtellerie vacante, y va loger : s'il trouve les pores de ce vaisseau, c'est-à-dire les chemins qui conduisent à cette chambre de vide trop étroits, trop longs, trop tortus, il satisfait, en le brisant, à son impatience pour arriver plus tôt au gîte.

IMSTOIKK COMIQUE

(( Mais, sans m'amiisor à répondre à loutes leurs objections, j'ose bien dire (jue, s'il n'y avait point de vide, il n'y aurait point de mouvement, ou il faut admettre la pénétration des corps. U serait trop ridicule de croire que, quand une mouche pousse de l'aile une parcelle de l'air, celte parcelle en fait reculer devant elle une autre, cette autre encore une autre, et qu'ainsi l'a^'itation du petit orteil d'une puce allât faire une bosse derrière le monde. Quand ils n'en peuvent plus, ils ont recours à la raréfaction; mais, en bonne foi, comment se peut-il faire, quand un corps se rarétie, qu'une particule de la masse s'éloif^ne d'une aulie particule sans laisser ce milieu vide? IN'aurait-il pas fallu que ces deux corps qui su viennent de séparer eussent été en même temps au même lieu où était celui-ci, et que de la sorte ils se fussent pénétrés tous trois? Je m'attends bien que vous me demanderez pourquoi donc, par un chalumeau, une seringue ou une pompe, on fait monter l'eau contre son inclination : à quoi je vous répondrai qu'elle est violentée, et que ce n'est pas la peur qu'elle a du vide qui l'oblige- à se détourner de son chemin, mais que, étant jointe avec l'air d'une nuance imperceptible, elle s'élève quand on élève en haut l'air qui la tient embarrassée.

« Cela n'est pas fort épineux à conq»rendre, quand on connaît le cercle parfait et la délicate enchainure des éléments; car, si vous considérez attentivement ce limon qui fait le mariage de la terre et de l'eau, vous trouverez qu'il n'est plus terre, qu'il n'est plus eau, mais qu'il est l'entremetteur du contrat de ces deux ennemis; l'eau, tout de même, avec l'air, s'envoient réciproquement un brouillard qui pénètre aux humeurs de l'un et de l'autre pour moyenner leur paix, et l'air se réconcilie avec le feu par le moyen d'une exhalaison médiatrice qui les unit. »

DES KTATS ET 1:.\1I>1HES DE LA El NE "i i

Je |i(.'iisi' (Hi"il voulciil. encore parler ; mais on nous ;i|»|MjiLa noire man^'eaille; et, itarce que jious avions i'.iiin,je fermai les oieilles à ses discours, jiour ouvrir iestoniac aux viandes qu'on nous donna.

Il me souvient qu'une autre ibis, comme nous |)liilosophions, car nous n'aimions {iuève ni l'un ni l'autre à nous entretenir des choses basses : « Je suis bien t'àclié, dil-il, de voir un esprit de la trempe du votre infecté des eireuis du vulgaire. Il faut donc que vous sachiez, malgré le pédantisme d'Aristole, dont retentissent aujourd'hui toutes les classes de votre France, que tout est en tout, c'est-à-dire que dans l'eau, par exemple, il va du feu'; dedans le feu, de l'eau; dedans l'air, de la terre, et dedans la terre, de l'air. Quoique cette opinion fasse aux scolares les yeux grands comme des salières, elle est i)lus aisée à prouver qu'à persuader. Car je leur demande premièrement si l'eau n'engendre pas du poisson ; quand ils me le nieront : creuser un fossé, le remplir du sirop de l'aiguière, et qu'ils passeront encore, s'ils veulent, à travers un bluteau, pour échapper aux objections des aveugles, je veux, en cas qu'ils n'y trouvent du poisson dans quelque temps, avaler toute l'eau qu'ils y auront versée ; mais, s'ils y en trouvent, comme je n'en doute point, c'est une preuve convaincante qu'il y a du sel et du feu. Par conséquent, de trouver ensuite de l'eau dans le feu, ce n'est pas une entreprise fort diflicile. Car qu'ils choisissent le feu,

1. Cette assertion, abjolument extra\agaiitc pour IVpoque, est aii- )(jurd'hui passée à l'état daxiome jihysique , comme dailleurs maint autre principe que le verbeux dissertateur émet au cours de ses démonstrations. Presque partout dans sa difluse argumentation, apparaissent à l'état de vérifés intuitives (si nous pouvons ainsi dire) des données que depuis la science a rendues palpables, évidentes, et dont la prévision témoigne du grand esprit qui animait les anciens chercheurs, aux prises avec la solution, aujourd'hui même encore si incomplète, des grands pi oblèmes de la nature.

HISTOIRE GOMIQL'E

même le [)lus détaclircle la matière, comme les comètes, il y en a toujours beaucoup, puis([ue si cette humeur onctueuse dont ils sont en^^endrés, réduite en soufre par la chaleur de l'antipéristase qui les allume, ne Irouvait un obstacle à sa violence dans l'humide froideur qui la tempère et la combat, elle se consommerait brusquement comme un éclair. Qu'il y ait maintenant de l'air dans la terre, ils ne le nieront pas; ou bien ils n'ont jamais entendu parler des frissons eiïroyables dont les montagnes de la Sicile ont été si souvent agitées : outre cela, nous voyons la terre toute poreuse, jusqu'aux grains de sablon qui la composent. Cependant personne n'a dit encore que ces creux fussent i-emplis de vide : on ne trouvera donc pas mauvais que l'air y fasse son domicile. 11 me reste à prouver que dans l'air il y a de la terre ; mais je ne daigne quasi pas en prendre la peine, puisque vous en êtes convaincu autant de fois que vous voyez tomber sur vos têtes ces légioiTs d'atomes , si nombreuses (pi'elles étouiïcnt l'arithmétique.

« Mais passons des corps simples aux composés : ils me fourniront des sujets beaucoup plus fréquents ; et ])our montrer que toutes choses sont en toutes choses, non point qu'elles se changent les unes aux autres, comme le gazouillent vos péripatéticiens; car je veux 'soutenir à leur barbe (juc les principes se mêlent, se séparent et se remêlent derechef en telle sorte que ce qui a été fait eau par le sage Créateur du monde le sera toujours ; je ne suppose point, à leur mode, de maxime que je ne prouve.

c< C'est pourquoi prenez, je vous prie, une bûcbe ou quelque autre matière combustible, et y mettez le feu : ils diront, quand elle sera embrasée, que ce qui était bois est deveim feu. Mais je leur soutiens que non, et (fu'il n'y a point davantage de feu, quand elle est tout

t'iillaiiiiiiée, qu'aupiuavaiil qu'un en eût approché l'allujnelte; mais celui qui élait caché dans la bûche, que le froid et l'humide empêchaient de s'étendre et d'agir, secouru par l'étranger, a rallié ses forces contre le llogme qui l'étoulfait et s'est emparé du champ qu'occupait son ennemi; aussi, se montre-t-il sans obstacles, en triomphant de son geôlier. Ne voyez-vous pas comme l'eau s'enfuit par les deux bouts du tronçon, chaude et fumante encore du combat qu'elle a rendu?

« Cette tlamme, que vous voyez en haut, est le feu le plus subtil, le plus dégagé de la matière et le plus tôt prêt, par conséquent, à retourner chez soi. 11 s'unit pourtant en pyramide jusques à certaine hauteur, pour enfoncer l'épaisse humidité de l'air qui lui résiste; mais, comme il vient en montant à se dégager peu à peu de la violente compagnie de ses hôtes, alors il prend le large, parce qu'il ne rencontre plus rien d'an" tipathique à son passage, et cette négligence est bien souvent cause d'une seconde prison; car, cheminant séparé, il s'égarera quelquefois dans un nuage. S'ils s'y rencontrent, d'autres fois, en assez grande quantité, pour faire (été à la vapeur, ils se joignent, ils foudroient, et la mort des innocents est bien souvent l'effet de la colère animée de ces choses mortes. Si, quand il se trouve embarrassé dans ces crudités importunes de la moyenne région, il n'est pas assez fort pour se défendre, il s'abandonne à la discrétion de son ennemi, qui le contraint par sa pesanteur de retomber en terre ; et ce malheureux , enfermé dans une goutte d'eau , se rencontrera peut-être au pied d'un chêne, de qui le feu animal invitera ce pauvre égaré de se loger avec lui; ainsi le voilà qui revient au même étal dont il était sorti depuis quelques jours auparavant.

« Mais voyons la fortune des autres éléments qui composaient cette bûche. L'air se relire à son quartier,

HISTOIRE COMIQLH

(Micore poiiilaiil iurlé de v;i peurs, à cause que le feu lout en colère les a ])ius(|iuMnent chassés pèle-iiièle. Le voilà donc qui sert de liallnn aux venls, fournil aux animaux de respiration, remplit le vide (pie la nature fait, et peut-elre que, s'élanl euveloppé dans une f^oulle de rosée, il sera sucé et digéré par les feuilles allérées de cet arbre, où s'est retiré noire feu. L'eau, (pic l;t llamme avait chassée de ce Ironc, élevée parla chaleuijus(pies au berceau des météores, retombera en pluie sur notre chêne aussitôt que sur un autre; et la (erre, devenue cendre, et puis j^uérie de sa siérilité, ou par la chaleur nourrissante d'un fumier, où on l'aura jetée, ou par le sel végétatif de quelques plantes voisines, ou par l'eau féconde des rivières, se rencontreia peut-être près de ce chêne, qui, i)ar la chaleur de son germe, l'attirera, et en fera une partie de son tout'.

(( De celte façon, voilà ces quatre éléments qui reçoivent le même sort, et rentrent en même état d'où ils étaient sortis quelques jours auparavant. Ainsi, on peut dire que dans un homme il y a tout ce qui est nécessaire pour composer un arbre, et dans un arbre tout ce qui est nécessaire pour composer un homme. Entin, de cette façon, toutes choses se rencontreront en toutes choses; mais il nous manque un Prométhée qui nous lire du sein de la nature et nous rende sensible ce que je veux bien appeler matière piemière. »

Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps; car ce petit Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien toutefois n'était que la nuit, à cause que, de- ]»uis six heures du matin jusques au soir, la grande foule du monde qui nous venait conlemplei' à notre

I. Ces théories, alors fort audacieuses dn tuoiueineiit et de lu transformation iiicessaiifc des éléments, sr lioMX'iit |ioiir la iduiuirt eonlirniecs par les tra\aii\ de la sciener nioeirinr.

DES ETATS ET EMPIRES DE LA LUNE r\

lofîis, nous eût d(HoiiinL'.s; car quelques-uns nous jelaient des pierres; d'aulres, des noix; d'aulres, de riierbe. II n'était bruil que des bêles du roi.

Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que iii'>}i mâle à leui's simagrées et à leuis Ions, mais j'appris plus tôt que lui à entendre leur langue et à l'écor- "lier un peu : ce qui lit qu'on nous considéra d'une aulîe façon qu'on n'avait fait; et les nouvelles couruienl aussitôt par tout le royaume qu'on avait trouvé deux liommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures c|ue la solitude leur avait fournies, et qui, par un défaut naturel, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer dessus.

Cette créance allait prendie racine à force d'être confirmée, sans les docteurs du pays, qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres, fussent de leur espèce.

« 11 y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité et de l'immortalité^, par conséquent, à cause qu'ils sont nés dans notre pays, qu'une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la Lune; et puis, considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons à quatre pieds, pai^-e que Dieu ne se voulut pas lier d'une chose si précieuse à une moins ferme assiette; et il eut peur qu'allant aiutrement, il n'arrivât malheur à l'homme ; c'est pourquoi il prit la peine de l'asseoir sur quatre piliers, atin qu'il ne pût tomber; mais, dédaignant de se mêler de la construction de ces deux

1. Tout ce passage est dirigé contre l'école de Descartes, qui, déniant aux animaux la moindre parcelle de raison et d'intelligence proprement dites, les réduisait, contrairement à l'opinion des Gussendistes, à l'état de pures machines.

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brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de cliose, ne les appuya que sur deux pattes.

« Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles; car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air, quand nous les éconduisons de cbez nousî au lieu que la nature, en ôtant les deux pieds à ces monstres, les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre justice.

« Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la lôte tournée vers le ciel. C'est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui l'a située de la sorte, car celle posture suppliante témoigne qu'ils se plaignent au ciel de celui qui les a créés, et qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la tête penchée en bas, pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs ; et comme n'y ayant rien au ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie. »

J'entendais tous les jours, à ma loge, faire ces contes ou d'autres semblables; et ils en bridèrent si bien l'esprit des peuples sur cet article, qu'il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes; car ils confirmaient les persuadés sur ce que, non plus qu'un oiseau, je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut.

Là, tous les jours, l'oiseleur de la l'cine pi-enait le soin de me siffier la langue, comme on fait ici aux sansonnets. J'étais heureux , à la vérité , en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j'appris à parler comme eux, en sorle que, quand je fus assez rompu dans ridioine pour exprimer la plupart

de mes conceptions, j'en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots et de l'estime que l'on faisait de mon esprit. On vint jusque-là que le Conseil fut contraint de faire publier un arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi ((lie je pusse faire de spirituel, que c'était l'instinct qui nie le faisait faire.

Cependant la définition de ce que j'étais partagea la ville eu deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour; et enfin, en dépit de l'anathème par lequel on tâchait d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des États, pour résoudre cette controverse. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient ; mais les arbitres pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée, comme l'on fit; mais j'y fus traité aussi sévèrement qu'on se le peut imaginer. Les examinateurs m'interrogèrent, entre autres choses, de philosophie : je leur exposai, tout à la bonne foi, ce que jadis mon régent m'en avait appris; mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes; de sorte que, n'y pouvant répondre, j'alléguai pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas davantage que les sophismes ; car, en deux mots, ils m'en découvrirent la fausseté. « Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science , accommodait sans doute les principes à sa philosophie, au lieu d'accommoder sa philosophie aux principes *, et encore devait-il les

1. i< Accommoder h philosophie aux principe?, au lieu d'accommoder

HISTOIRE COMKn 1^

jiroiivoi' MU moins plus raisonnables que ceux des aulros secles dont vous nous avez parlé. C'est pouniuoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons It^s mains, »

Enlîn, comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d'une commune voix que je n'étais pas un homme, mais possible quelque espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tète droite ; que je marchais sur deux pieds, etcju'enihi, hormis un peu de duvet, je lui étais tout semblable; si bien qu'on ordonna à l'oiseleurdemereporter en cage.

J'y passais mon temps avec assez de plaisir; car, à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la Cour se divertissait à me faire jaser. Les lllles de la reine, entre autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était si transportée de joie, lorsqu'étant en secret je l'entretenais des mœurs et des divertissements des gens de notre monde, et principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique, qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que, si jamais je me trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon cœur.

Un jour, de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage. a Uéjouissez-vous, me dit-elle; hier, dans le Conseil, on décida la guerre contre le roi La-la-ut-mi K

los piiiiciiics ù 1.1 iihilosopliie », toile est la forniule exacte de la dillereiice existant entre le mouvement scientiLiqiie moderne, s'astreignant ù l'étude de la nature, et l'école ancienne, restant exclusivement asservie, sans idée dexamen, aux assertions trop souvent erronées des devanciers.

1. Dans le tevte primitif, le nom de ce roi e«t li'.niuit par (|iiatre noies planes sur un Inifrment de ]iortée niusicalf.

DES KTATS KT EMPIRES DE LA El NE 7'.)

J'espère, pai'iui lonibarras des préparatifs, pendant (|iie notre monarque et ses sujets seront éloignés, faire iiaiire l'occasion de vous sauver.

— Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-l-il des querelles entre les princes de ce monde-ci comme entre ceux du nôtre? Hé ! je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.

— Quand les arl)itres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, on! désigné le temps accordé pour Tarme- Mient, celui de la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant dégalilé qu'il n'y a pas dans une armée mi seul homme plus que dans l'autre, les soldats estropiés, d'un côté, sont tous enrôlés dans une compagnie; et, lorsqu'on en vient aux mains, les maréchaux de camp ont soin de les exposer aux estropiés ; de l'autre côté , les géants ont en tête les colosses ; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les courageux; les débiles, les faibles ; les indisposés, les malades; les robustes, les forts; et, si quelqu'un entreprenait de fiapper un autre que son ennemi désigné, à moins qu'il ne put justifier que c'était par méprise, il est condcimné comme couard. Après la bataille donnée, on compte les blessés, les morts, les prisonniers; car, pour les fuyards, il ne s'en trouve point ; si les pertes se trouvent égales de part et d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux.

u Mais, encore qu'un'royaume ait défait son ennemi de bonne guerre, ce n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées, plus nombreuses, de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des États.

« Un savant est opposé à un autre savant, un esprité à un autre esprité ^, et un judicieux à un autre judicieux.

1. E-ipriti^. liomnio .lyaiit do ri^sprit o;i faisant profi^s.sion dVn a\oir.

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