‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 12 sur 45 · La novailf · texte numérisé non relu

La novailf

HISTOIRE COMIOIK

une aveiilure (jiii va vous surpreiuliH'. Comme j'avais la bouche ouverte, un liomme, qui ;ivail eu grande diflicullé à traverseï- la foule, vint choir aux pieds du roi, et se traîna lonj^Memps sur le dos en sa i)résence. Cette façon de faire ne me surprit pas ; car je savais que c'était la posture où ils se mettaient, quand ils voulaient discourir en public. Je rengainai seulement ma hai'angue; voici celle que nous eûmes de lui:

« Justes, écoutez-moi ! vous ne sauriez condamner cet liomme, ce singe ou ce perroquet, pour avoir dit que la Lune est un monde d'où il venait ; car, s'il est homme, quand même il ne serait pas venu de la Lune, puisque tout liomme est libre, ne lui est-il pas libre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoi ! pouvez-vous le contraindre à n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la Lune n'est pas un monde, mais il ne le croira pas pourtant ; car, pour croire quelque chose, il faut qu'il se présente à son imagination certaines possibilités plus grandes au oui qu'au non ; à moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou (|u'il ne vienne de soi-même s'olfrir à son esprit, il vous dira bien qu'il croit, mais il ne le croira pas pour cela *.

« J'ai maintenant à vous prouver qu'il ne doit pas être condamné, si vous le posez dans la catégorie des bêtes.

(( Car, supposé qu'il soit animal sans raison, en au-

1. « Et cependant rllc tourne.' » avait dit à voix basse on so relevant Galilée, contraint de réliacter à genoux et jmbliquement la prétendue erreur du mouvement de la Terre. Selon toute évidence, il est fait ici allusion à ce mot du célèbre astronome ; toujours est-il que ce plaidoyer, ou il est déclaré que » tout homme est libre et peut s'imaginer ce (pi'il voudra », est une violente criti(|ue de cette formalité dite avvndf honorable , (|ui était si souvent obfeinic pat" la crainte des toiirnieiits, et (jui pioinuitsi iieu la sincérité de la rétractation.

riez-vous vous-jnèiiics de raccuscr d'avoii' péclié contre elle? il a (lit que la Lune était un monde ; or, lesbètes n'agissent que par instinct de la nature; donc, c'est la nalure qui le dit, et non pas lui. De croire que cette savante nature qui a fait le monde et la Lune ne sache ce que c'est elle-même, et que vous autres, qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez d'elle, ne sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais, quand même la passion vous ferait renoncer à vos principes, et que vous supposeriez que la nature ne guidât pas les bêtes, rougissez ta tout le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête. En vérité, messieurs, si vous rencontriez un homme d'âge mûr qui veillât à la police d'une fourmilière, pour tantôt donner un soufflet à la fourmi qui aurait fait choir sa compagne; tantôt en emprisonner une qui aurait dérobé à sa voisine un grain de blé ; tantôt mettre en justice une autre qui aurait abandonné ses œufs, ne Testimeriezvous pas insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage? Comment donc, vénérable assemblée, défendrez-vous l'intérêt que vous prenez aux caprices de ce petit animal? Justes, j'ai dit. »

Dès qu'il eut achevé, une sorte de musique d'applaudissements fit retentir toute la salle; et, après que toutes les opinions eurent été débattues un gros quart d'heure, le roi prononça:

<( Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que la punition d'être noyé serait modifiée en une amende honteuse (car il n'en est point en ce pays-là d'honorable) ; dans laquelle amende je me dédirais publiquement d'avoir soutenu que la Lune était un monde, à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter dans fàme des faibles.

Cet arrêt prononcé, on m'enlève hors du palais; on

SO IIISToUîK CO.MIQUE

m'iiabillo, par ignominio, forl magiiiliquemoiil ; on lutporle sur la tribune d'un magnifique chariot ; et, traîné que je fus par quatre prinros qu'on avait attachés au joug, voici ce qu'ils m'obligèiont de prononcer aux carrefours de la ville:

« Peuple, je vous déclare quf cette Lune-ci ji'est pas une Lune, mais un monde; et que ce monde là-bas n'est pas un monde, mais une Lune. Tel est ce que le Conseil trouve bon que vous croyiez. »

Après que j'eus crié la même chose aux cinq grandes places de la cité, j'aperçus mon avocat qui me tendait la main pour m'aider à descendre. Je fus bien étonné de leconnaitre, quand je l'eus envisagé, que c'était mon démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser : a Et venez-vous-en chez moi, me dit-il; car de retourner en Cour après une amende honteuse, vous n'y seriez pas vu de bon œil. Au reste, il faut que je vous dise que vous seriez encore parmi les singes, aussi bien que 'Espagnol votre compagnon, si je n'eusse publié dans les compagnies la vigueur et la force de votre esprit, el brigué contre vos ennemis, en votre faveur, la protection des grands. »

La tin de mes remerciements nous vit entrer chez lui; il m'entretint, jusqu'au repas, des ressorts qu'il avait fait jouer pour obliger mes ennemis, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient embabouiné le peuple, à se déporter d'une poursuite si injuste. Mais, comme on nous eut aveitis qu'on avait servi, il médit qu'il avait, pour me tenir compagnie, ce soir-là, piié deux professeui's d'académie de cette ville de venir manger avec nous.

« Je les ferai tomber, ajouta-1-il, sur la philosophie qu'ils enseignent en ce monde-ci, et, par même moyen, vous verrez le fils de mon hôte. C'est un jeune homme autant plein d'esprit que j'en aie jamais rencontré; ce

>. r.iil lin socoiul Soci-alo, s'il pouvait n'i^ler ses liimiè- K^s, et ne point étoulfer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter le libertinage S comme il fait, par une chimérique ostentation et une alfectation de s'acquérir la réputation d'homme d'esprit. Je me suis logé céans pour épier les occasions de l'instruire, »

H se tut, comme pour me laisser à mon tour la liberté de discouiir; puis, il fit signe C[u'on me dév^-tit des honteux ornements dont j'étais encore tout brillant.

Les deux professeurs que nous attendions entrèrent jM'esque aussitôt.

Le moment du repas étant venu, nous nous étendîmes sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis; et un jeune serviteur, ayant pris le plus vieux de nos philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée, d'où mon démon lui cria de nous venir trouver sitôt qu'il aurait mangé.

Cette fantaisie de mangei- à paît me donna la curiosité (l'en demander la cause.

« 11 ne goûte point, me dit-il, d'odeur de viande, ni même des herbes, si elles ne sont mortes d'elles-mêmes, à cause qu'il les pense capables de douleur.

— Je ne suis pas si surpris, répliquai-je, C|u'il s'abstienne de la chair et de toutes choses qui ont eu vie sensitive; car, en notre monde, les pythagoriciens et même quelcjues saints anachorètes ont usé de ce régime; mais de n'oser, par exemple, couper un chou, de peur de le blesser, cela me semble tout à fait ridicule.

— Et moi, répondit mon démon, je trouve beaucoup d'apparence (de raison) en son opinion 2.

I. Le mot libcrtinaf/e sViitpndait alors dans le sens (Vimpiéti'.

1. La philosophie épicurienne et gassentliste admettant la diffusion

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