‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 13 sur 45 · SS HISTOIRE COMIQUE · texte numérisé non relu

SS HISTOIRE COMIQUE

<( Car, dilos-moi, ce ilum doiil vous [)îirl('Z n'esl-il pas comme vous un èlre oxislanl de la nature? Ne l'avez-vous pas tous deux pour mère également? Encore semble-t-il qu'elle ail pourvu plus nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu'il est rare que l'homme compte jamais plus d'une vingtaine d'enfants, au lieu que d'un chou il en pourra naître au moins quatre cent mille, tant les graines de cette plante sont nombreuses. De dire que la nature a pourtant plus aimé l'homme que le chou, c'est que nous nous chatouillons, pour nous faire rire^; étant incapable de passion, elle ne saurait ni haïr ni aimer personne; et, si elle était susceptible d'amour, elle aurait plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne saurait Foifenser, que pour cet homme qui voudrait la détruire, s'il le pouvait. Ajoutez à cela que l'homme ne saurait naître sans ci-ime, étant une partie du premier criminel ; mais nous savons fort bien que le premier chou n'offensa pas son Créateur. Si on dit (pie nous sommes faits à l'image du premier Être, et non pas le chou : quand il serait vrai, nous avons, en souillant notre âme, par où nous lui ressemblons, eilacé cette ressemblance, puisqu'il n'y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc notre âme n'est plus son portrait, nous ne lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche, par le front et par les oreilles que ce chou par ses feuilles, j^ar ses Heurs, par sa tige, par son trognon et par sa tête. Ne croyezvous pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler, quand on la coupe, qu'elle ne dît : « Homme, mon a cher frère, que t'ai-je fait qui mérite la mort? Je ne

d'une âme universelle, il s'ensuit que les végi-tauv doivent être considérés comme des êtres réellement animés. Ce jjoétique raisonnement a de])uis rallié beaucoup de partisans.

i. Expression empruntée à Rabelais.

I)i:s KTATS ET EMPIRES DE LA LUNE s'.i

I rois que dans les jardins, et Ton ne me trouve jamais en lieu sauvafieS où je vivrais en sûreté; je dé- (laij:iie toutes les autres sociétés, hormis la tienne; .' et, à peine suis-je semé dans ton jardin que, pour te " (énioigner ma complaisance, je m'épanouis, je te londs les bras, je t'offre mes enfants on graine, et, pour récompense de ma courtoisie, tu me fais tran- • lier la lèlel » Voilà le discours que tiendrait ce chou >i[ pouvait s'exprimer. Hé quoi! à cause qu'il ne saurait se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu'il ne saurait empêcher? Si je trouve un misérable lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu'il ne peut se défendre? Au contraire, sa faiblesse aggraverait ma cruauté; car, combien que cette misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort. Quoi! de tous les biens de l'être, elle n'a que celui de rejeter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un homme n'est pas si grand, parce qu'un jour il revivra, que de couper un chou et lui ôter la vie, à lui qui n'en a point d'autre à espérer. Vous anéantissez le chou en le faisant mourir; mais, en tuant un homme, vous ne faites ([ue changer son domicile ; et je dis bien plus, puisque Dieu cliérit également ses ouvrages, et qu'il a partagé ses bienfaits également entre nous et les plantes, qu'il est très juste de les considérer également comme nous. 11 est vrai que nous naquîmes les premiers; mais, dans la famille de Dieu, il n'y a point de droit d'aînesse; si donc les choux n'eurent point de part avec nous du fief de l'immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque autre qui, par sa grandeur, récompensa sabrièveté; c'est peut-être un intellect universel, une connais-

i. Le5 botanistes ne sont pas onrore absolument certains de connaifre Ii plunte sauvage dont la culture a fait le chou des jardins.

HISTOIRE GOMIOIE

sanr.o paifailo de lontos Ifs choses dans leurs causes; H c'est aussi pour cela que ce sage Moteur ne leur a point taillé d'organes semblables aux nôtres, qui n'ont cpi'un simple raisonnement faible et souvent trompeur, mais d'autres plus ingénieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui servent à l'opération de leurs spéculalifs entreliens. Vous me demanderez peut-être ce qu'ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées. Mais dites-moi, que nous onl jamais enseigné certains êtres que nous admettons au-dessus de nous, avec lesquels nous n'avons aucun rapport ni proportion, et dont nous comprenons l'existence aussi difficilement que l'intelligence et les façons avec lesquelles un chou est capable de s'exprimer à ses semblables, et non pas à nous, à cause que nos sens sont trop faibles pour pénétrer jusque-là?

<( Moïse, le plus grand de tous les philosophes, et qui puisait la connaissance de la nature dans la source de la nature même, signifiait cette vérité, lorsqu'il parlait de J'arbre de science, et il voulait sans doute nous enseigner, sous cetle énigme, que les plantes possèdent, privativement à nous, la philosophie parfaite. Souvenezvous donc, ù de tous les animaux le plus superbe! qu'encore qu'un chou que vous coupez ne dise mot, il n'en pense pas moins. Mais le pauvre végétant n'a pas des organes propres à hurler comme vous; il n'en a pas pour frétiller ni pour pleurer; il en a, toutefois, par lesquels il se plaint du loiM ([ue vous lui faites et parlésquels il attire sur vous la vengeance du ciel. Que si enfin vous insistez h me demander comment je sais que les choux ont ces belles pensées, je vous demande comment vous savez qu'ils ne les ont point, et que tel d'entre eux, à votre imitation, ne dise pas le soir, en s'enfermant : « Je suis, monsieur In CIiou Fri!i(\ votre très humble serviteur Chou Cahus. »

Il on était là do son discoins, quand lo joiino ^'niçoii «|iii avait enimono nolro philosophe le ramena.

« Kh quoi ! déjà diné? » lui oria mon démon.

Il répondil que oui, à Tissue (dessert) près, d'autant (|Uo le phvsionome lui avait permis de làter de la notre.

Le jeune hôte n'altendit pas que je lui demandasse l'explication do ce mystère : « Je vois bien, dit-il, que • ette façon de vivre vous étonne. Sachez donc, quoiqu'on votie monde on gouverne la santé plus né^Wi^emmont, que le l'é^ime de celui-ci n'est pas à mépriser.

« Dans toutes les maisons il y a un phvsionome, entretenu du public, qui est à peu près ce qu'on appellerait chez vous un médecin, hormis qu'il n'y gouverne que les sains, et qu'il ne juge des diverses façons dont il nous fait traiter que par la proportion, figure et symétrie de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. >"avez-vous pas tantôt pris garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C'était le physionome de céans. Assurez-vous que, selon cju'il a reconnu votre complexion, il a diversifié l'exhalaison de votre diner. Regardez combien le matelas où l'on vous a fait coucher est éloigné de nos lits; sans doute qu'il vous a jugé d'un tempérament bien éloigné du nôtre, puisqu'il a craint cjue l'odeur c{ui s'évapore de ces petits robinels sous notre nez ne s'épandit jusqu'à vous ou que la vôtre ne fumât jusqu'à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les tleurs pour votre lit avec la même circonspection. »

Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon hôte qu'il tâchât d'obliger les philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ils professaient; il m'était

trop ami pour n'en pas fuiio naître aussiteM l'occasion; c'est pourquoi je ne vous diiai point ni les discours ni les prièies qui iirent l'ambassade de ce traité ; aussi bien, la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceplible pour pouvoir être imitée. Tant y a, lecteur, que le dernier venu de ces docteurs, après plusieurs autres choses, continua ainsi :

(t 11 me reste à prouver (|u'il y a des mondes iiitinis dans un monde infini. Représentez-vous donc l'univers comme un animal ; que les étoiles, qui sont des mondes, sont dans ce grand animal, comme d'autres grands animaux, qui servent réciproquement de mondes à d'autres peuples, tels que nous, nos chevaux, etc., et que nous, à notre tour, sommes aussi des mondes à l'égard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux, des cirons; que ceux-ci sont la terre d'autres plus impfM'ceptibles; qu'ainsi, de même que nous paraissons chacun enjjarticulier un grand monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant aveuglément conduire à notre volonté*, qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mêmes et produisent tous ensemble cette action que nous appelons la vie. Car, dites-moi, je vous prie, est-il malaisé à croire qu'un pou prenne votre corps pour un monde, et que, (|uand quelqu'un d'eux voyage depuis l'une de vos oreilles jusqu'à l'autre, ses compagnons disent qu'il a voyagé aux deux bouts de la terre ou (|u'il a couru de l'un à l'autre pôle? Oui, sans doute, ce petit peuple prend votre poil pour les forets de son pays, les pores pleins de sueur pour des fontaines, les bubes pour des lacs et des étangs, etc.; et, quand vous vous peignez on (levant et en arriére, ils j)rennent cotte agitation

pour le tlux el le reJhixde rOcéaii. La déiiianyeaisoii ne prouve-t-elle pas mon dire? Le ciron qui la produit, est-ee autre chose cju'un de ces petits animaux qui s'est dépris de la société civile pour s'établir tyran de son pays? Si vous me demandez d'où vient qu'ils sont plus j^M-ands que ces autres imperceptibles, Je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous et les Ilibernois (jue les Espagnols... »

Il acheva.

Le second philosophe s'aperçut que nos yeux assemlilés sur les siens l'exhortaient de parler à son tour.

« Hommes, dit-il, vous voyant curieux d'apprendre à ce petit animal notre semblable quelque chose de la science que nous professons, je dicte maintenant un tiaité que je serais bien aise de lui produire, à cause des lumières qu'il donne à l'intelligence de notre physique, c'est l'explication de l'origine éternelle du monde. Mais, comme je suis empressé de faire travailler à mes soufflets (car demain sans remise la ville part), vous pardonnerez au temps, avec promesse toutefois qa'aussitot qu'elle sera arrivée où elle doit aller, je vous satisferai. »

Je le priai de me dire ce qu'il entendait parce voyage de la ville; et si les maisons et les murailles cheminaient. Il me répondit :

« Entre nos villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L'architecte construit chaque palais, ainsi que vous voyez, d'un bois fort léger; il pratique dessous quatre roues; dans l'épaisseur de l'un des murs^ il place dix gros souftlets, dont les tuyaux passent, d'une ligne horizontale, à travers le dernier étage, de l'un à l'autre pignon, en sorte que, quand on veut traîner les villes autre part (car on les change d'air à toutes

HISTOIRE CO.MIOUE

les saisons), chacun déplie sur l'un des cùlés de son logis quantité de larges voiles au-devant des souniets; puis, ayant bandé un ressort pour les faire Jouer, leurs maisons, en moins de huit joui's, avec les boudées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelons sédentaires, les logis en sont presque semblables à vos tours, hormis qu'ils sont de bois, et qu'ils sont percés au centre d'une gi'osse et forte vis, qui règne de la cave jusqu'au toit, pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion.

c( Or, la terre est creusée aussi profond que réditice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afm qu'aussitôt que les gelées commencent à morfondre le ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à l'abri des intempéries de l'air. Mais, sitôt cf ue les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen de leur grosse vis, dont je vous ai parlé. »

Je le priai, puisqu'il avait déjà eu tant de bonté pour moi, et que la ville parlait le lendemain, de me dire (fuelque chose de cette origine éternelle du 'monde, dont il m'avait parlé quelque temps auparavant : « Et je vous promets, lui dis-je, qu'en récompense, sitôt que je serai de retour dans ma Lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon démon) vous témoignera (jue je suis venu, j'y sèmerai votre gloire, en y racontant les belles choses que vous m'aurez dites. Je vois bien que vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la Lune dont je vous pai'le soit un monde, et que j'en suis un habitant ; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce monde-là, qui ne prennent celui-ci que pour une Lune, se moqueront de moi, quand je dirai que votre Lune est un monde, et qu'il y a des campagnes avec des habitants. »

Il ne me répondit que par un souris, et parla ainsi : « Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à l'origine de ce grand Tout, d'encourir dois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c'est l'éternité du monde ; et l'esprit des hommes n'étant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand univers, si beau, si bien réglé, put s'être fait soi-même, ils ont eu recours à la création; mais, semblable à celui qui s'enfoncerait dans la rivière, de peur d'être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras nains, à la miséricorde d'un géant ; encore, ne s'en sauvent-ils pas; car cette éternité, qu'ils ôtent au monde pour ne l'avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s'il avait besoin de ce présent, et comme s'il était plus aisé de l'imaginer dans l'un que dans l'autre. Car, dites-moi, je vous prie, a-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose? Hélas ! entre rien et un atome seulement il y a des proportions tellement infinies que la cervelle la plus aiguë n'y saurait pénétrer; il faudra, pour échapper à ce labyrinthe inexplicable , que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu. Mais, me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle, comment ce chaos s'est-il arrangé de soi-même? Ah ! je vous le vais expliquer ^ :

« Il faut, ô mon petit animal! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s'imaginer que l'univers infini n'est composé d'autre chose ([ue de ces atomes infinis,

1. Dans le discours qui suit It^ philosophe lunaire ne fait qu'ex|)Oser, d'après le jioènie de Lucrèce d'abord, la théorie de la constitution atomique de l'univers iraasrinée par lipicure , avec les modifications introduites par Gassendi.

très solides, 1res iiicorriiiilibles et très simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélof^ranimes, d'autres anf,'ulaires, d'autres ronds, d'autres pointus, d'autres pyramidaux, d'autres hexagones, d'autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa ligure. Et ({u'ainsi ne soit, posez une boule d'ivoire ronde sui' un lieu fort uni : à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-({uart d'heure sans s'arrêter. Or, j'ajoute que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée, parfaitement unie, elle ne s'arrêterait jamais. Si donc l'art est capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la nature le puisse faire? Il en est de même des autres ligures, desquelles l'une, comme carrée, demande le repos perpétuel , d'autres un mouvement de côté, d'autres un demi-mouvement comme de trépidation; et la ronde, dont l'être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous appelons feu, parce que non seulement le feu s'agite sans se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des elfets différents, selon l'ouverture et la qualité des angles où la ligure londe se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girolle, et celui-ci que le feu du fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du tout de l'univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n'est pas merveille ([lie la matière, ainsi disposée, ait formé un chêne; mais (|iie la merveille eût été plus grande, si,

DES ÉTATS ET EMPIRES HE LA LINE 0"ï

la iiuitière ainsi disposée, le chêne n'eut pas été produit ; un peu moins de certaines figures, c'eut été un orme, un peuplier, un saule; un peu plus de certaines figures, c'eût été la plante sensitive, une huître à l'écaille, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou bien six et un, direz-vous : « 0 le « grand miracle ! A chaque dé il est arrivé le même « point, tant d'autres points pouvant arriver ! 0 le grand « miracle ! il est arrivé trois points qui se suivent. 0 le (( grand miracle ! il est arrivé justement deux fiches et (( le dessous de l'autre fiche ! » Je suis assuré que, étant homme d'esprit, vous ne ferez jamais ces exclamations : car, puisqu'il n'y a sur les dés qu'une certaine quantité de nombres, il est impossible qu'il n'en arrive quelqu'un. Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu'il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu'un million de fois cette matière s'acheminant au dessein d'un homme , s'est arrêtée à former tantôt une pierre , tantôt du plomb , tantôt du corail, tantôt une Heur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu'il fallait, ou qu'il ne fallait pas, pour former un homme? Si bien que ce n'est pas merveille qu'entre une infinité de matières qui changent et se remuent incessamment, elle ait rencontré à faire le peu d'animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons ; non plus que ce n'est pas merveille qu'en cent coups de dés il aiTiveune ratle ; aussi bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d'un étourdi qui ne saura pas combien peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas été faite.

IIISTOIKF. COMIOIE

(Jiiand la graiulo rivière^ de Fa la ut la • fai-i luouclr»! lin moulin, conduit les lessorts d'une horloge 2, et que pelil ruisseau de Fa la ut ut ne fait que couler, et se dt'i'ober quelquefois, vous ne direz pas que celle rivière a bien de l'esprit, parce que vous savez qu'elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefsd'œuvre; car, si son moulin ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n'aurait pas pulvérisé le froment; si elle n'eût point rencontré l'horloge, elle n'aurait pas marqué les heures; et, si le petit ruisseau dont j'ai parlé avait eu la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes propres à l'agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété ; et qu'ainsi ne soit, qu'on crève les yeux de cet homme que le feu de cette àme fait voir, il cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures si l'on en brise le mouvement.

« Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la physique ; il n'est pas jusqu'à l'opération des sens que personne n'a pu encore bien concevoir, que je n'explique fort aisément par les petits corps. Commençons par la vue : elle mérite, comme la plus incompréhensible, noli'e premier début.

« Elle se fait donc, à ce que je m'imagine, quand les tuniques de l'œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu qu'on appelle rayons visuels, et qu'elle est arrêtée par quel-

\. Ici Piiforf If nom de la rivit-ro ot cpliii du niissoim sont l'crits on notes de musique.

2. On se servait encore en ci-rtnins pnvs d'horloges :"i e;iu on cle))svdics.

t|ii«' iMîilière opaqu»' qui le fait it-juillir chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l'image de l'objet qui l'a repoussée, et cette image n'étant qu'un nombre infini de petits corps qui s'exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé, elle la pousse jusqu'à I II lire œil. Vous ne manquerez pas de m'objecter que 1'' verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au lieu de rechasser ces autres petits corps, il spn laisse pénétrer? Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à froment n'est pas propre à l'avoine ni un crible à l'avoine à cribler du froment, ainsi une boite de sapin, quoique mince et quelle laisse pénétrer les sons, n'est pas pénétrable à la vue; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n'est pas pénétrable au toucher.» Je ne pus là m'empêcher de l'interrompre. « Un ijiand poète ^ et philosophe de notre monde, lui dis-je, a parlé après Épicure , et lui après Démocrite , de ces petits corps, presque comme vous; c'est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours ; et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir.

— 11 est fort aisé, me répliqua-t-il ; car tigurez-vous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus ; et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux ; et notre imagination, plus chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil, dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.

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