DES
ETATS ET EMPIltES DE SOLEIL
XFIN, nolro vaisseau surgit au liavre de Toulon ', ni d'abord, après avoir rendu gràee aux vents et aux étoiles pour la félicité du voyage, chacun s'embrassa sur le port et se dit adieu. Pour moi, parce qu'au monde de la Lune, d'où j'arrivais, l'argent se met au nombre des contes faits à plaisir, et que j'en avais comme perdu la mémoire, le pilote se contenta, pour le naulage, de l'honneur davoir porté dans son navire un homme tombé du ciel. Uien ne nous empêcha donc d'aller jusqu'auprès de Toulouse, chez un de mes amis. Je bridais de le voir, pour la joie que j'espérais lui causer au récit de mes laventures. Je ne serai point en-, nuyeux à vous réciter tout ce qui m'arriva sur le chemin; je me lassai, je me reposai, j'eus soif, j'eus faim, je bus, je mangeai.
Au milieu de vingt ou trente chiens qui composaient sa meute, quoique je fusse en fort mauvais ordre, maigre et rôti du hàle, il ne laissa pas de me reconnaître. Transporté de ravissement, il me sauta au cou; et, après m' avoir baisé plus de cent fois, tout tremblant
1. A la fin (lu yojjaf/c à la Lime Cyrano dit qu'à Rome il monta sur une galère qui l'amena jusqu'à Marseille. - Contradiction historiquii d'ailleurs sans importance.
lis IIISTOIIÎE UOMlni i:
d'aise, il m'entraîna dans son château, où, sihH (jiie les larmes eurent fait place h la voix :
« Enfm, s'écria-t-il, nous vivons, e( nous vivrons, malgré tous les accidents dont la fortune a ballotté notre vie! Mais, bons dieux ! il n'est donc pas vrai, le bruit courut que vous aviez été brûlé, en Canada, dans ce grand feu d'artifice duquel vous lûtes l'inventeur? Et cependant, deux ou trois personnes de créance, parmi ceux qui m'en apportèrent les tristes nouvelles, m'ont juré avoir vu et touché cet oiseau de bois dans lequel vous fûtes enlevé. Ils me contèrent que, par malheur, vous étiez entré dedans au moment qu'on y mit le feu, et que la rapidité des fusées qui brûlaient tout alentour vous enleva si haut, que l'assistance vous perdit de vue. Et vous fûtes, à ce qu'ils protestent, consumé de telle sorte que, la machine étant retombée, on n'y trouva que fort peu de vos cendres.
— Ces cendres, lui répondis-je. Monsieur, étaient donc celles de l'artifice même, carie feu ne m'endommagea en façon quelconque. L'artifice était attaché au dehors, et sa chaleur, par conséquent, ne pouvait pas m'incommoder. »
Je lui racontai ensuite fort au long toutes les particularités de mon voyage, et M. de Colignac, ravi d'entendre des choses si extraordinaires, me conjura de les rédiger par écrit. Moi, qui aime le repos, je résistai longtemps, à cause des visites qu'il était vraisemblable que cette publication m'attirerait. Toutefois, honteux du reproche dont il me rebattait, de ne faire assez de compte de ses prièi-es, je me résolus eiilin de le satisfaire. Je mis donc la plume à la main, et, à mesure que j'achevais un cahier, impatient de ma gloire, qui lui démangeait plus que la sienne, il allait à Toulouse le prôner dans les plus belles assemblées. Comme il était en réputation d'être un des plus forts génies de
^on sit'cle, mes louanges, dont il semblait Tinfaliguble >'r]io, me firent connaît rc de tout le monde. Déjà les -I aveurs, sans m'avoir vu, avaient buriné mon image, <'t la ville retentissait, dans chaque carrefour, du gosier enroué des colporteurs qui criaient à tue-téte : « Voilà Lr portrait de l'auteur dea États et empires de l.v Lune. » Parmi les gens qui lurent mon livre, il se rencontra beaucoup d'ignorants qui le feuilletèrent. Pour contrefaire les esprits de la grande revolée , ils applaudirent comme les autres, jusqu'à battre des mains à chaque mot, de peur de se méprendre, et, tout joyeux, s'écrièrent : « Qu'il est bon ! » aux endi'oils qu'ils n'entendaient point. Mais la superstition, travestie en remords, de qui les dents sont bien aiguës, sous la chemise d'un sot, leur rongea tant le cœur, qu'ils aimèrent mieux renoncer à la réputation 'de philosophe (laquelle aussi bien leur était un habit mal fait), cjue d'en répondre au jour du jugement.
Voilà donc la médaille renversée : c'est à qui chantera la palinodie. L'ouvrage dont ils avaient fait tant de cas, n'est plus qu'un pot-pourri de contes ridicules, un amas de lambeaux décousus, un répertoire de Peaud'Ane à bercer les enfants ; et tel qui ne connaît pas seulement la syntaxe condamme l'auteur à porter une bougie à saint Mathurin i.
Ce contraste d'opinions entre les habiles et les idiots augmenta son crédit. Peu après, les copies en manuscrit se vendirent sous le manteau ; tout le monde, et ce qui est hors du monde, c'est-à-dire depuis le gentilhomme jusqu'au moine, acheta cette pièce ; les femmes même prirent parti. Chaque famille se divisa, et les intérêts de cette cjuerelle allèrent si loin, que la ville
1. C'pst-à-rlire le déclare fou. on vertu de la tradition pnimlaire qt atti'ibunit à S. Mathurin la vertu de guérir lu folie.
Il ISTOHIK c;().M InlE
i'iit part.iijéc vn deux soclions, lu Liiiiaiio cl l'Aiililiijiaire.
On était aux escarmouelios de la bataille, f[uand un matin je vis entrer, dans la rhambre de Colip;nac, neuf ou dix barbes à longue robe, qui d'abord lui parlèrent ainsi :
<( Monsieur, vous savez qu'il n'y a pas un de nous en cette compagnie qui ne soit voire allié, votre parent ou votre ami; et que, par conséquent, il ne vous peut rien arriver de bonteux qui ne nous rejaillisse sur le front. Cependant, nous sommes informés de bonne part que vous retirez un sorcier dans voti'e cbàteau.
— Un sorcier ! s'écria Colignac ; ô dieux ! nommezle-moi ! je vous le mets entre les mains. Mais il faut prendre garde que ce ne soit une calomnie.
— Eb quoi ! monsieur, interrompit l'un des plus vénérables, y a-t-il aucun Parlement qui se connaisse en sorciers comme le nôtre ? Enfin, mon cber neveu, pour ne vous pas davantage tenir en suspens, le sorcier que nous accusons est l'auteur des États et empires de la Lune. Il ne saurai I pas nier qu'il ne soit le plus grand magicien de l'Europe, après ce qu'il avoue lui-même. Comment ! avoir monté à la Lune, cela se peut-il sans
l'entremise de Je n'oserais nommer la bête; car
enfin, dites-moi, qu'allait-il faire chez la Lune?
— Belle demande ! inlerrompit un autre, il allait assister au sabbal, (fui s'y tenait sans doute ce jour-là : et, en elfet, vous voyez qu'il eut accoinlance avec le démon de Socrale. Après cela, vous étonnez-vous que le diable l'ait, comme il dit, rapporté en ce monde? Mais, quoi qu'il en soit, voyez-vous, tant de lunes, tant de cheminées, tant de voyages par l'air ne valent rien, je dis rien du tout ; et, entre vous et moi (à ces mots il approcha sa bouche de son oreille), je n'ai jamais vu de sorcier qui n'eut conmierce avec la Lune. »
Ils sr (iirC'iU aj)r("'S res Ijons avi.s ; et Colif,'iiac dennura tellement surpris de leur commune extrava- ;^Mn((% qu'il ne put jamais dire un mol. Ce que voyant, un vt'nérable butor, qui n'avait point encore parlé:
'< Voyez-vous , dit-il, notre parent, nous connaissons où vous tient l'enclouure. Le magicien est une personne que vous aimez. Mais n'appréhendez rien ; à votre considération, les choses iront à la douceur : vous n'avez seulement (ju'à nous le mettre entre les mains; et, pour l'amour de vous, nous engageons notre honneur de le faire brûler sans scandale. »
A ces mots, Golignac, quoique ses poings dans ses côtés, no put se contenir ; un éclat de rire le prit, qui n'offensa pas peu messieurs ses parents ; de sorte qu'il ne fut pas en son pouvoir de répondre à aucun point de leur harangue que par des ha a a a ou des ho o o o ; si bien que nos messieurs , très scandalisés , s'en allèlent, je dirais avec leur courte honte, si elle n'avait duréjusqu'à Toulouse.
Quand ils furent partis, je tirai Golignac dans son cabinet, où, sitôt que j'eus fermé la porte dessus nous : Comte, lui dis-je, ces ambassadeurs à long poil me semblent des comètes chevelues; j'appréhende que le bruit dont ils ont éclaté, ne soit le tonnerre de la foudre qui s'ébranle pour choir. Quoique leur accusation soit ridicule, et, possible i probablement;, un effet de leur stupidité, je ne serais pas moins mort, quand une douzaine d'habiles gens, qui m'auraient vu griller, diraient que mes juges sont des sots. Tous les arguments dont ils prouveraient mon innocence ne me ressusciteraient pas, et mes cendres demeureraient tout aussi froides dans un tombeau qu'à la voirie. C'est pourquoi, sauf votre meilleur avis, je serais fort joyeux de consentir à la tentation qui me suggère de ne leur laisser en cette province que mon portrait; car
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j'enragerais au double de mourir pour une eliose ;i laquelle je ne crois guère. »
Colignac n'eut quasi pas la patience d'attendre que j'eusse achevé, pour répondre. D'abord, toutefois, il me railla; mais, quand il vit que je le prenais sérieusement :
« Ah! par la mort! s'écria-t-il d'un visage alarmé, on ne vous touchera point au bord du manteau que moi, mes amis, mes vassaux, et tous ceux qui me considèrent, ne périssent auparavant. Ma maison est telle qu'on ne la peut forcer sans canon ; elle est très avantageuse d'assiette et bien flanquée. Mais je suis fou de me précautionner contre des tonnerres de parchemin.
— Ils sont, lui répliquai-je, quelquefois plus à craindre que ceux de la moyenne région. »
'De là en avant, nous ne parlâmes que de nous réjouir. Un jour, nous chassions ; un autre, nous allions à la promenade ; quelquefois, nous recevions visite, et quelquefois nous en rendions; enfin, nous quittions toujours chaque divertissement avant que ce divertissement eut pu nous ennuyer.
Le marquis de Cussan, voisin de Colignac, homme qui se connaît aux bonnes choses, était ordinairement avec nous et nous avec lui ; et, pour rendre les lieux de noire séjour encore plus agréables par ce changement, nous allions de Colignac à Cussan, et revenions de Cussan à Colignac.
Les plaisirs innocents dont le corps est capable, ne faisaient que la moindre partie ; de tous ceux que l'espi'it peut trouver dans l'étude et la conversation aucun ne nous manquait, et nos bibliotlièques, unies comme nos esprits, appelaient tous les doctes dans notre société. Nous mêlions la lecture ta l'entretien, l'entretien à la bonne clière, celle-là à la pèche ou à la chasse, aux promenades, et, en un mot, nous jouissions, pour ainsi
dire, ol de nous-iiiriiics el de loul ce que la nature a l>rodiiit de plus doux pour noire usage, el ne mettions ({MO la raison pour bornes à nos désirs.
Cependant ma réputation, contraire h. mon repos, rourait les villages circonvoisins et les villes mêmes de la pi'ovince. Tout le monde, attiré par ce bruit, prenait pivtexte de venir voir le seigneur, pour voir le sorcier. (Juand je sortais du château, non seulement les enfants '1 les femmes, mais aussi les hommes me regardaient ' (imme la bêle, surtout le pasteur de Colignac, qui, par malice ou par ignorance, était en secret le plus grand de mes ennemis. Cet homme, simple en apparence, et dont l'esprit, bas et naïf, était infiniment plaisant en ses naïvetés, était, en effet, très méchant ; il était vindicatif jusqu'à la rage ; calomniateur, comme quelque chose de plus qu'un Normand, et si chicaneur, que l'amour de la chicane était sa passion dominante. Ayant longtemps plaidé contre son seigneur, qu'il haïssait d'autant plus qu'il l'avait trouvé ferme contre ses attaques, il en craignait le ressentiment, et, pour l'éviter, il avait voulu permuter son bénéfice. Mais, soit qu'il eût changé de dessein ou seulement qu'il eût diiiféré pour se venger de Colignac, en ma personne, pendant le séjour qu'il ferait en ses terres, il s'efforçait de persuader le contraire , bien cjue des voyages qu'il faisait bien souvent à Toulouse en donnassent quelque soupçon. 11 y faisait mille contes ridicules de mes enchantements; et la voix de cet homme malin, se joignant à celle des simples et des ignorants, y mettait mon nom en exécration. On n'y parlait plus de moi que comme d'un nouvel Agrippa \ et nous sûmes qu'on y avait
1. H. Corneille Agrippa, môdocin ot philosophe hermétique, déjà nommé dans le précédent récit comme une des notabilités de la science magique, né à Cologne vers 1480, mort en lo.3.) à l'hôpital de Greno- ])!<'. L'étrangeté de son existence et la misère de sa fin donnèrent lieu
124 HISTOIRE ClO.MlQl i:
iiirino iiiforim'' coiilrc moi, à la poursuile tia curé, loi|uel avait été précepteur de ses enfants. iSous en eûmes avis par plusieurs personnes qui étaient dans les intérc^ts de Golignac et du mari|uis, et, bien que l'iiumeur gi'ossière de tout un pays nous fût un sujet d'étonnemont et de risée, je ne laissai pas de m'en effrayer en secret, lorsque je considérais de plus près les suites fâcheuses que pourrait avoir cette erreur. Mon bon génie, sans doule, m'inspirait celte frayeur; il éclairait ma raison de toutes ces lumières, pour me faire voir le précipice où j'allais tomber; et, non content de me conseiller ainsi tacitement, se voulut déclarer plus expressément en ma faveur.
Une nuit, des plus fâcheuses qui fut jamais, ayant succédé à un des jours les plus agréables que nous eussions eus à Golignac, je me levai aussitôt que l'aui-ore, el, pour dissiper les inquiétudes et les nuages dont mon esprit était encore offusqué, j'entrai dans le jardin, où la verdure, les fleurs et les fruits, l'artifice et la nature enchantaient l'âme par les yeux, lorsqu'en même instant j'aperçus le marquis, qui se promenait seul dans une grande allée, laquelle coupait le parterre en deux. II avait le marcher lent et le visage pensif. Je restai fort surpris de le voir, contre sa coutume, si matineux ; cela me fit hâter mon abord pour lui en demander la cause. 11 me répondit que quohpies fâcheux songes, dont il avait été tiavaillé, l'avaient contraint de venir, plus malin ([u'à son ordinaire, guérirau jour un mal que lui jivail causé l'ombre. Je lui confessai qu'une semblable lieine m'avait empêché de dormir; et je lui en allais conter le détail ; mais, comme j'ouvrais la bouche, nous a|)erçûmes, au coin d'une palissade qui croissait dans
fiiix coiitos los pliiï ridir.il's. n'st»-- j l'ct it (!'■ Ii\;^(":i(ln (I;nisl;i rroyanro im|,Ml.nr.".
l)i:S ETATS ET EMPIRES D l' SOLEIL 12:j
l.i iK'itrr, Colij^'tuic (|ni nianluiil ;i ;,Maiids pas. D'aussi loin ((ii'il nous aperçut :
" Vous voyez, dit-il, un homme (|ui vient d'échapper aux plus affreuses visions dont ie spectacle soit capable de faire tourner le cerveau. A peine ai-je eu le loisir de mettre mon pourpoint, que je suis descendu pour vous II' conter, mais vous n'étiez plus ni l'un ni l'autre dans \i»s chambres. C'est pourquoi je suis accouru au jardin, iiit' doutant que vous y seriez. »
Kn effet, le pauvre gentilhomme était presque hors dhaleine. Sitôt qu'il l'eut reprise, nous l'exhortâmes de se décharger d'une chose qui , pour être souvent fort légère, ne laisse pas de peser beaucoup.
« C'est mon dessein, nous répliqua-t-il ; mais, auparavant, asseyons-nous. »
Un cabinet de jasmins nous présenta tout à propos de la fraîcheur et des sièges; nous nous y retirâmes, et, chacun s'étant mis à son aise, Colignac poursuivit ainsi :
« Vous saurez qu'après deux ou trois sommes, durant lesquels je me suis trouvé parmi beaucoup d'embarras, dans celui que j'ai fait environ le crépuscule de l'aurore, il m'a semblé que mon cher hôte, que voilà, était entre le marquis et moi, et que nous le tenions étroitement embrassé, quand un grand monstre noir, qui n'était que de tètes, nous l'est venu tout d'un coup arracher. Je pense même qu'il lallait précipiter dans un bûcher, allumé proche de Va, car il le balançait déjà sur les tlammes; mais une fille, semblable à celle des Muses ({u'on nomme Euterpe, s'est jetée aux genoux d'une dame, qu'elle a conjurée de le sauver (cette dame avait le port et les maïques dont se servent nos peintres pour représenter la Nature). A peine a-t-elle eu le loisir d'écouter les prières de sa suivante, que, tout étonnée : (( Hélas ! a-t-elle crié, c'est un de mes amis ! » Aussitôt
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elle a porté à sa bouche une espèce de sarbacane, el a tant souftlé par le canal, sous les pieds de mon cher hôle, ([u'elle l'a fait monter dans le ciel el la garanli (les cruautés du monstre à cent têtes. J'ai crié après lui , J'ort longtemps, ce me semble, et l'ai conjuré de ne pas s'en aller sans moi, quand une intinité de petits anges, tout ronds, qui se disaient enfants de l'Aurore, m'ont enlevé au même pays, vers lequel il paraissait voler, et m'ont fait voir des choses que je ne vous raconterai point, parce que je les tiens trop ridicules. »
Nous le suppliâmes de ne pas laisser de nous les dire.
« Je me suis imaginé, continua-t-il , être dans le Soleil, et que le Soleil était un monde. Je n'en serais pas même encore désabusé, sans le hennissement de mon barbe S qui, me réveillant, m'a fait voir que j'étais dans mon lit. »
Quand le marquis connut que Colignac avait achevé : «Et vous, dit-il. Monsieur Djrcona-, quel a été le vôtre? — Pour le mien, répondis-je, encore qu'il ne soit pas des vulgaires, je ne le mets en compte de rien. Je suis bilieux, mélancolique ; c'est la cause pourquoi, depuis que je suis au monde, mes songes m'ont sans cesse représenté des cavernes et du feu. Dans mon plus bel âge, il me semblait, en dormant, que, devenu léger, je m'enlevais jus({u'aux nues pour éviter la rage d'une troupe d'assassins qui me poursuivaient ; mais que, au bout d'un eiiort fort long et fort vigoureux, il se rencontrait toujours quelque muraille, après avoir volé par-dessus beaucoup d'autres, au pied de laquelle, accablé de travail, je ne manquais point d'être arrêté. Ou ])ien, si je m'imaginais prendre ma volée droit en haut,
J. Cheval (le sang arabe.
-2. Anagramme de Cyrano, avec un 1) en iilii.-* iini peut cire là pour la iiarticuie dr.
eiicuie (|iie j'eusse avec les bras iia^'é fort longtemps dans le ciel, je ne laissais pas de me rencontrer toujours proche de terre; et, contre toute raison, sans qu'il me semblât être devenu ni las ni lourd, mes ennemis ne faisaient qu'étendre la main, pour me saisir par le pied el m'attirer à eux. Je n'ai guère eu que des songes send^lables à celui-là depuis que je me connais ; lioi mis que, cette nuit, après avoir longtemps volé conmie de coutume, et m'ètre plusieurs fois échappé de mes persécuteurs, il m'a semblé qu'à la tin je les ai perdus de vue, et que, dans un ciel libre et fort éclairé, mon corps soulagé de toute pesanteur, j'ai poursuivi mon voyage jusque dans un palais où se composent la chaleur et la lumière. J'y aurais sans doute remarqué bien d'autres choses ; mais mon agitation pour voler m'avait tellement approché du bord du lit, que je suis tombé dans la ruelle, le ventre tout nu sur le plâtre, el les yeux fort ouverts. Voilà, Messieurs, mon songe tout au long, que je n'estime qu'un pur effet de ces deux qualités qui prédominent à mon tempérament ; car, encore que celui-ci difl'ère un peu de ceux qui m'arrivent toujours, en ce que j'ai volé jusqu'au ciel sans rechoir, j'attribue ce changement au sang, qui s'est répandu, par la joie de nos plaisirs d'hier, plus au large qu'à son ordinaire, a pénétré la mélancolie et lui a ôté, en la soulevant, cette pesanteur qui me faisait retomber. Mais, après tout, c'est une science où il y a peu à deviner.
— Ma foi! continua Cussan, vous avez raison, c'est un pot-pourri de toutes les choses à quoi nous avons pensé en veillant, une monstrueuse chimère, un assem" blage d'espèces confuses, que la fantaisie, qui dans le sommeil n'est plus guidée par la raison, nous présenig sans ordre, et dont toutefois, en les tordant, nous croyons épreindre le vrai sens et tirer, des songes
\-2-< IIISTOIIIE CO.MloLI-:
coiuiUL' des oracles, une science de l'avenir ; mais, pju' ma loi, je n'y trouve aucune autre conformité, sinon que les son^'es, comme les oracles, ne peuvent être entendus. Toutefois jugez par le mien, qui n'est point extraordinaire, de la valeur de tous les autres. .J'ai songé que j'étais fort triste ; je rencontrais partout Dyrcona qui nous réclamait. Mais, sans davantage m'alambiquer le cerveau à l'explication de ces noires énigmes, je vous développerai en deux mots leur sens mystiijuc. C'est, par ma foi, qu'à Colignac on fait de fort mauvais songes, et que, si j'en suis cru, nous irons essayer d'en faire de meilleurs à Cussan.
— Allons-y donc, me dit le comte, puisque cetrouhlefète en a tant d'envie. »
Nous délibérâmes de partir le même jour. Je les suppliai de se mettre donc en chemin devant, parce que j'étais bien aise (ayant, comme ils venaient de conclure, à y séjourner un mois) d'y faire porter quelques livres. Ils en tombèrent d'accord, et, aussitôt après déjeuner, montèrent en selle. Ma foi ! cependant, je fis un ballot des volumes que je m'imaginai n'être pas à la bibliothèque de Cussan, dont je chargeai un mulet; et je sortis environ sur les trois heures, monté sur un très bon coureur. Je n'allais pourtant qu'au pas, afin d'accompagner ma petite bil)liothè(|ue, et j)our enricbii' mon àme avec plus de loisir dos libéralités de ma vue. Mais écoutez une aventure (|iii vous surprendia.
J'avais avancé plus île quatre lieues, quand je me tir)iivai dans une contrée que je pensais indubitablement avoir vue autre part. En cfTel, je sollicitai tant ma mémoire de me dire d'où je connaissais ce paysage, que, la présence des objets excitant les images, je me souvins fpie c'('tait justement le lieu rpie j'avais vu en songe l.i niiil jtassée. Cette rencontre Ijjzarre eût occupé mon alteiiiJoii plus de temps qu'elle ne l'occupa, sansune
élninge apparition par qui j'en lus réveillé. Un spectre (au moins, je le pris pour tel), se présentant à moi, au milieu du chemin, saisit mon cheval par la bride. La taille de ce fantôme était énorme, et, par le peu qui paraissait de ses yeux, il avait le regard triste et rude. Je ne saurais pourtant dire s'il était beau ou laid, car une longue robe, tissue des feuillets d'un livre de plaincliant, le couvrait jusqu'aux ongles, et son visage était caché d'une carte où l'on avait écrit ïbi principio. Les premières paroles que le fantôme prononça : « Satanus diabolas! cria-t-il tout épouvanté, je te conjure par le grand Dieu vivant )>
A ces mots, il hésita; mais, répétant toujours le fjrand Dieu vivant, et cherchant d'un visage effaré son pasteur, pour lui souffler le reste, quand il vit que, de quelque côté qu'il allongeât la vue, son pasteur ne paraissait point, un si effroyable tremblement le saisit, que, à force de claquer, la moitié de ses dents en tombèrent, et les deux tiers de la gamme, sous lesquels il était gisant, s'écartèrent en papillotes. Il se retourna pourtant vers moi, et, d'un regard ni doux ni rude, où je voyais son esprit flotter pour résoudre lequel serait plus à propos de s'irriter ou de s'adoucir : « Oh bien ! dil-il, Satanus diabolas, par le sangué î je te conjure, au nom de Dieu et de M. saint Jean, de me laisser faire ; car, si lu grouilles ni pied ni patte, diable emporte, je t'étriperai. »
Je tiraillais contre lui la bride de mon cheval; mais les éclats de rire qui me suflbquaient m'ôtèrent toute force. Ajoutez à cela qu'une cinquantaine de villageois sortirent de derrière une haie , marchant sur leurs genoux et s'égosillai>t à chanter Kyrie eleison.
Quand ils furent assez proche, quatre des plus robustes, après avoir trempé leurs mains dans un bénitier, que lenail tout exprès le serviteur du presbytère,
nie prirent au collet. J'étais à peine arrêté, que je vis paraître messireJean, lequel tira dévotement sonétole, dont il me garrotta ; et ensuite, une cohue de femmes et d'enfants, qui, malgré toute ma résistance, me cousirent dans une grande nappe; au reste, j'en fus si bien entortillé qu on ne me voyait que la tête. En cet équipage, ils me portèrent à Toulouse, comme s'ils m'eussent porté au monument'. Tantôt l'un s'écriait que sans cela il y aurait eu famine, parce que, lorsqu'ils m'avaient rencontré, j'allais assurément jeter le sort sur les blés ; et puis, j'en entendais un autre qui se plaignait que le claveau n'avait commencé dans sa bergerie que d'un dimanche qu'au sortir de vêpres je lui avais frappé sur l'épaule.
Mais ce qui, malgré tous mes désastres, me chatouilla de quelque émotion pour rire, fut le cri plein d'effroi d'une jeune paysanne, après son fiancé, c'està-dire après le fantôme, qui m'avait pris mon cheval (car vous saurez que le rustre s'était acalifourchonné dessus, et déjà, comme sien, le talonnait de bonne guerre) : « Misérable ! glapissait son amoureuse , es-tu donc borgne ? Ne vois-lu pas que le cheval du magicien est plus noir que charbon, et que c'est le diable en personne qui t'emporte au sabbat ? »
Notre pilaud -, d'épouvante, en culbuta par-dessus la croupe; ainsi, mon cheval eut la clef des champs.
Ils consultèrent s'ils se saisiraient du mulet, et délibérèrent que oui ; mais, ayant décousu le paquet, el, au premier volume qu'ils ouvrirent, s'étant rencontré la Physique de M. Descartes, (piand ils aperçurent tous les cercles par lesquels ce philosophe a disthjgué le
1, Au tombeau.
'2. Pitaud (de pedito> fantassin), nom donné jadis à des pajsftns qiii formaient des compagnies de gens à pied dans leâ armées du moyeu àgc.
mouvement de chaque planète, tous dune voix hurlèrent cfue c'étaient les cernes que je traçais pour appeler Beizébuth K Celui qui le tenait le laissa choir d'appréhension, et par malheur, en tombant, il s'ouvrit dans une page où sont expliquées les vertus de l'aimant ; je dis par malheur, parce qu'à l'endroit dont je parle, il y a une figure de cette pierre métallique, où les petits corps qui se déprennent de sa masse pour accrocher le fer sont représentés comme des bras. A peine un de ces marauds l'apei-çut, que je l'entendis s'égosiller que c'était là le crapaud qu'on avait trouvé dans l'auge de l'écurie de son cousin Fiacre, quand ses chevaux moururent-. A ce mot, ceux qui avaient paru les plus échaulfés rengainèrent leurs mains dans leur sein, ou se regantèrent de leurs pochettes. Messire Jean, de son côté, criait à gorge déployée qu'on se gardât de toucher à rien ; que tous ces livres-là étaient de francs grimoires et le mulet un Satan. La canaille, ainsi épouvantée, laissa partir le mulet en paix. Je vis pourtant Mathurine, la servante de M. le curé, qui le chassait vers l'élable du presbytère, de peur qu'il n'allât dans le rimetière polluer l'herbe des trépassés.
11 était bien sept heures du soir quand nous arrivâmes à un bourg, où, pour me rafraîchir, on me traîna dans la geôle; carie lecteur ne me croirait pas si je disais qu'on m'enterra dans un trou, et cependant il est si vrai qu'avec une pirouette j'en visitai toute l'étendue. Enfm, il n'y a personne qui, me voyant en ce lieu, ne m'eût pris pour une bougie allumée sous une ventouse. D'abord que mon geôlier me précipita dans cette caverne :
1. C'était ordinairement en se plaçant dans un cerne, ou cercle tracé sur le sol, qu on procédait an\ é\ocations des esprits infernaux.
-2. La laideur du crapaud lavait fait placer au nombre des animaux incarnant les influences diabolifiues.
132 niSTOIIlE COMIQUE
a Si VOUS me donnez, lui dis-Je, ce vêlement de pierre pour un habit, il est trop large; mais si c'est un tombeau, il est trop étroit. On ne peut ici compter les jours que par nuit; des cinq sens il ne me reste l'usage que de deux, l'odorat et le toucher : l'un, pour me faire sentir les puanteurs de ma prison ; l'aulre, pour me la rendre palpable. Eu vérité, je vous l'avoue, je croirais être damné, sije ne savais qu'il n'entre point d'innocents en enfer. »
A ce mot d'innocent, mon geôlier s'éclata de rire :
«Et, par ma foi, dit -il, vous êtes donc de nos gens? car je n'en ai jamais tenu sous ma clef que de ceux-là ^ »
Après d'autres compliments de cette nature , le bonhomme prit la peine de me fouiller, je ne sais pas à quelle intention; mais, parla diligence qu'il y employa, je conjecture que c'était pour mon bien. Ses recherches étant demeurées inutiles, à cause que, durant la bataille de Dlabolas, j'avais glissé mon or dans mes chausses -, quand, au bout d'une très exacte anatomie, il se trouva les mains aussi vides qu'auparavant, peu s'en fallut que je ne mourusse de crainte comme il pensa mourir de douleur.
<( Oh ! verlubleu ! s'écria-t-il l'écume dans la bouche, je l'ai bien vu d'abord que c'était un sorcier ! il est gueux comme le diable. Va, va, conlinua-t-il, mon camarade, songe de bonne heure à ta conscience. »
Il avait à peine achevé ces paroles, que j'entendis le carillon d'un trousseau de clefs, où il choisissait celle de mon cachot. Il avait le dos tourné ; c'est pourquoi, de peur qu'il ne se vengeât du malheur de sa visite, je tirai dextrement de leur cache trois pistoles, et je lui dis :
1. Autroincnt dit ; Je n'iù j;iin;iis vu aucun ilr nu; [uisoiiiiicrs a'iivoucr LuiipabU'.