‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 3 sur 45 · Instrument de repasseuse · texte numérisé non relu

Instrument de repasseuse

1. Le rabat, sorte de col de toile pendant sur la poitrine, faisait alors partie du costume masculin.

2S IIISTCHUE COMIQUE

(Jiicl(iiics-ims (le lit conipai^iiiL; me icgalcrcnl d'im grand éclat de rire.

« Ainsi peut-être, leur dis-je, se mo(iue-t-on maintenant, dans la Lune , de quelque autre qui soutient quo ce globe-ci est un monde. » Mais j'eus beau leur alléguer que plusieurs grands hommes avaient été de cette opinion; je ne les obligeai qu'à rire de plus belle ^

Cette pensée cependant, dont la hardiesse biaisait à mon humeur, atfermie par la contradiction, se jdongea si profondément chez moi , ([ue, pendant tout le reste du chemin, j'imaginai mille délînilions de Lune : de sorte qu'à force d'appuyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque sérieux , il s'en fallait peu que je n'y déférasse déjà, quand le miracle ou l'accident, la Providence, la fortune, ou peut-être ce qu'on nommera vision, fiction, chimère, ou folie, si on veut, me fournit l'occasion qui m'engagea à ce discours.

Étant arrivé chez moi, je montai dans mon cabinet, où je trouvai sur la table un livre ouvert que je n'y avais point mis. C'était celui de Cardan^; et, quoique je n'eusse pas dessein d'y lire, je tombai de la vue, comme par force, justement sur une histoire de ce philosophe, qui dit qu'étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, au travers des portes fermées, deux grands vieillards, lesquels, après beaucoup d'interrogations qu'il leur fit, répondirent qu'ils étaient habitants de la Lune, et en même temps disparurent. Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s'était apporté là tout

1. En ce temps, l'on pouvait, en eTet, trouver très hasardeuse cette opinion qui constitue aujourd'hui la plus élémentaire des notions astronomiques,

2. Cardqn, très habile médecin, naturaliste, physicien, mathématicien et astrologue, né en iJiUl, mort en lo7G, après une existence fort aventureuse. Ses nombreux écrits, mélange incohérent de savoir luol'ond ut d'idées extrava«rantes. furent longtemps en grand crédit comme guides cil l'art cabalistiiinc.

seul quo do l'ondinit où il s'éfail reiiroiiliv ouvert, que je pris loute cette enchainure d'incidents pour une inspiration de faire connaîtie aux hommes que la Lune est un monde.

(( Quoi! disais-je en moi-mrme, après avoir tout aujourd'hui parlé d'une chose, un livre cjui est peut-être le seul au monde où celte matière se traite si particulièrement, voler de ma bibliothèque sur ma table; devenir capable de raison, pour s'ouvrir justement à l'endroit d'une aventure si merveilleuse; entraîner mes yeux dessus, comme par force, et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions et à ma volonté les desseins que je fais! Sans doute, continuais-je, les deux vieillards qui apparurent à ce grand homme sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon livre, et qui l'ont ouvert sur celte page, pour s'épargner la peine de me faire la harangue qu'ils ont faite à Cardan. Mais, ajoutais-je, je ne saurais m'éclaircir de ce doute, sije ne monte jusque-là! — Et pourcfuoinon? me répondais-je aussitôt. Prométhée fut bien autrefois au ciel y dérober du feu. Suis-je moins hardi que lui? et ai-je lieu de n'en pas espérer un succès aussi favorable? »

A ces boutades, qu'on nommera peut-être des accès de fièvre chaude, succéda l'espérance de faire réussir un si beau voyage : de sorte que je m'enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez écartée, où, après avoir flatté mes rêveries de quelques moyens proportionnés à mon sujet, voici comment je montai au ciel.

J'avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur, qui les attirait, comme elle fait des plus grosses nuées, m'éleva si haut, qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Mais, comme cette attraction me faisait monter avec

IIISTOIIJK GOMlQir

lanl tic rapidité, qu'an lieu ilc lu'approclior de la Lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu'à mon départ, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu'à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l'attraction, et que je redescendais vers la Terre. Mon opinion ne fut point fausse; car j'y retombai quelque temps après; et, à compter de l'heure que j'en étais parti, il devait être minuit.

Cependant je reconnus que le Soleil était alors au plus haut de l'horizon, et qu'il était là midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné : certes, je le fus de si bonne sorte, que, ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j'eus l'insolence de m'imaginer qu'en faveui' de ma hardiesse Dieu avait encore une fois recloué le Soleil aux cieux^ afin d'éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon étonnement, ce fut de ne point connaître le pays où j'étais, vu qu'il me semblait qu'étant monté droit, je devais être descendu au même lieu d'où j'étais parti. Équipé pourtant comme j'étais, je m'acheminai vers une espèce de chaumière, où j'aperçus de la fumée; et j'en étais à peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d'un grand nombre d'hommes tout nus. Ils parurent fort surpris de ma rencontre, car j'étais le premier, à ce que je pense, qu'ils eussent jamais vu habillé de bouteilles. Et, pour renverser encore toutes les interprétations qu'ils auraient pu donner à cet équipage, ils voyaient qu'en marchant je ne touchais presque point à la terre. Aussi ne savaient-ils pas qu'au moindre branle que je donnais à mon corps, l'ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rosée; et que, sans que mes fioles n'étaient plus en assez grand nombre, j'eusse été peut-être à leur vue enlevé dans les airs. Je les voulus aborder; mais,

Page 1