VIII PRÉFACE
entièrement nouveau , devenu le chapitre IV et intitulé : Relations continentales et maritimes de la ville de Bantzig avec la Pologne et les contrées qui l'avoisinent ; nous avons enfin remanié l'épilogue et mis à profit les publications plus récentes qui nous avaient échappé à l'époque du dépôt de notre travail. Dans ces recherches nouvelles, nous avons été soutenus par le désir de donner aussi ample satisfaction que possible aux esprits investigateurs et de rendre notre mémoire de plus en plus digne de la haute faveur qui l'a accueilli.
11 serait difficile pour l'auteur de bien exposer, difficile pour le lecteur de bien comprendre l'histoire commerciale d'une ligue de villes aux visées à la fois mercantiles et politiques, sans des prolégomènes, où se déroulent d'une part le fil peu embrouillé du commerce antérieur, d'autre part la marche d'abord incertaine, puis mieux assurée, et, enfin triomphante de la bourgeoisie.
Avec cette précaution, l'histoire particulière qui nous occupe trouvera d'elle-même la place qui lui appartient dans l'histoire universelle, et il nous sera possible de pénétrer le ressort de ce grand mouvement hanséatique, de démêler les éléments qui ont concouru à sa formation et à sa grandeur, comme aussi les causes qui ont fini par l'enrayer.
Sans remonter aux premiers âges, on comprend aisément que l'antiquité, avec son organisation politique toute basée sur le népotisme ou les préférences de castes, devait retarder, sinon paralyser le développement du commerce.
Sans doute quelques villes florissaient, prospéraient par-c par-là ; mais ces points lumineux de la civilisation demeuraient isolés, n'étant reliés entre eux que par une population rurale sans éducation et sans liberté.
Aussi ne peut-il être question encore ni d'un commerce ni d'une industrie véritablement nationales ; ce qui les viciait,
c'était une exploitation exclusive ; ce qui les tuait, c'était l'opinion publique avec son amour immodéré de tribune, de camps, de grandeur personnelle, et ses dédains incompréhensibles pour les sources de la richesse, le bien-être de tous et la grandeur de l'État; et quoique quelques hommes de génie, notamment Cicéron, s'élevant au-dessus de leur siècle, aient entrevu et recommandé les véritables préceptes de l'économie politique, il n'est pas moins certain que l'usage, d'accord avec la législation, abandonnait les arts, le négoce, la culture des champs à des mains serviles.
Le commerce fut d'abord essentiellement continental ; ses allures lentes et uniformes l'appelèrent bien plus à pourvoir aux caprices du luxe qu'aux premiers besoins de la vie. Le commerce maritime était appelé à de plus hautes destinées ; à lui appartenait la mission, dans ses trajets lointains, de s'attacher les peuples les plus opposés , de les affranchir , d'éveiller en eux, parle placement facile de leurs richesses, l'amour du travail et des rapports internationaux, et de leur apporter avec quelque pacotille les bienfaits inestimables de la civilisation ; et où ce commerce pouvait-il trouver un théâtre plus glorieux que dans la Méditerranée, qui baigne trois continents ?
La période la plus florissante du commerce ancien précède et embrasse toute la durée de la monarchie des Perses de 600-300 ans avant Jésus-Christ; car nulle autre époque de l'antiquité ne prêta plus, d'expansion et de vitalité au principe de l'individualisation. Les premiers que nous voyons dans l'ordre des temps et aussi du mérite occuper la scène d'une façon éclatante, sont les Phéniciens, qui ont été surnommés les Anglais de l'ancien monde par l'étendue de leurs relations et le nombre de puissantes colonies qu'ils fondèrent.
La Phénicie, sur laquelle on obtient de précieux rensei-
gnements dans un fragment d'Eusèbe, dans l'Écriture sainte, dans Hérodote et Diodore, était formée par une parcelle très-étroite de terre, longeant les côtes de la Méditerranée dans une étendue d'environ cinquante milles géographiques.
C'est dans cette contrée restreinte, mais où les ports abondaient, que les Phéniciens étaient venus chercher un refuge contre les migrations de la haute Asie, qui les avaient déjà réduits à délaisser les environs du golfe Persique.
Par cette nouvelle situation, ainsi que par les nécessités de l'existence, ils semblaient tout naturellement poussés à servir d'intermédiaires entre l'Orient et les rivages de l'Occident , et à ouvrir un marché à tous les pays depuis l'Inde et l'Arabie jusqu'à l'océan Atlantique.
Aussi l'art de la navigation s'enrichit-il par eux des perfectionnements les plus notables; et cependant cette navigation, que le Liban alimentait de son bois, n'était pas leur unique ressource. En effet, les nomades qui vivaient sur leurs frontières leur fournissaient une laine très-fine et des chameaux pour le commerce intérieur; ils tiraient le blé, l'huile et le vin de la Terre sainte, leur voisine. Les côtes de la mer donnaient leurs mollusques purpurifères, et le rivage du fleuve Belus procurait avec son sable la matière première de la verrerie; et voilà comment au commerce maritime ils joignirent l'industrie et le commerce de terre.
Une revue rapide des colonies phéniciennes donnera peutêtre la meilleure idée de l'essor puissant que sut prendre ce petit peuple; mais, au préalable, il y a peut-être quelque intérêt à se pénétrer de l'essence même des colonies.
Une colonie était une expédition d'un certain nombre de nationaux, émigrant sans esprit de retour daos des pays étrangers, où ils s'approprieront le sol, construiront des
villes, et vivront d'une vie propre sans répudier naturellement leurs mœurs, ni les liens d'affection ou même de dépendance qui les unissaient à la mère patrie. Les causes, qui dans l'antiquité produisirent les colonies, furent généralement partout les mêmes; tantôt l'accroissement trop notable de la population engendrait un malaise social, auquel des retranchements seuls pouvaient obvier-, tantôt des dissensions éclataient à l'intérieur, et le parti vaincu était réduit à s'expatrier; tantôt des invasions de peuples, poussant en avant, obligeaient à déserter partiellement les foyers ; tantôt des fléaux publics venaient souffler sur le pays, comme, par exemple, des tremblements de terre sur les côtes de la Phénicie. Mais à côté de ces causes imposées il y avait les causes volontaires, l'amour des aventures, le désir d'assurer à la patrie des relations suivies et lucratives avec des pays nouveaux, et, à ce dernier point de vue, on peut dire que les colonies offraient les avantages des comptoirs modernes.
Les Romains demandaient à leurs colonies l'affermissement de leurs conquêtes ; quant aux Phéniciens, conquérants pacifiques, nous ne doutons pas que leurs colonies fussent destinées à agrandir leur capital bien plutôt que leur territoire.
Mais ce serait aussi trop restreindre la portée de vue des Phéniciens que de ne les croire attentifs qu'à des intérêts matériels; la liberté, qui était d'ailleurs le fondement de leur puissance, était un bien non moins précieux à surveiller. Mais la liberté chez une petite nation, entourée d'autocrates puissants et jaloux, court des dangers sérieux; son essence est d'ailleurs de s'étendre, de se communiquer, de dépasser les limites en dedans desquelles elle a pris naissance. Les colonies, en portant partout le souffle et les institutions de la métropole, lui créaient des alliés innombrables
et travaillaient le plus utilement à sa consolidation. Quelles étaient donc ces colonies ?
En Asie, Ton pouvait rencontrer sur le parcours des routes commerciales qui conduisent aux contrées de l'Euphrate, une série de stations marchandes établies par les Phéniciens, telles que Nisib, Edessa, etc.; il y en avait d'autres aux points de départ du commerce asiatique antérieur, comme Tarsos en Cilicie et Laodicée en Syrie.
Il n'est pas impossible même qu'ils aient concouru aux origines de Palmyre.
Au sud de la Phénicie se déroule une chaîne de leurs établissements commerciaux, parmi lesquels Joppé et Ascalon, et cette chaîne se continue à l'occident vers l'Égypte et au midi vers la mer Rouge.
Les îles du golfe Persique virent également prospérer quelques-unes de leurs fondations, comme Tylus et Aradus.
Dans la Méditerranée nous les retrouvons en Chypre, qui fait face à la Phénicie; dans les îles de Rhodes, de Théra, de Melos, de Crète, de Cythère, et jusqu'au détroit de Gallipoli; notamment aussi dans l'île de Thaso, aussi remarquable par ses mines d'or et d'argent et ses carrières de marbre, qu'utile à leur commerce et à leurs colonies auxquels elle servait de point de départ vers la Thrace.
Déjà, vers l'année 1100, toutes ces colonies du bassin oriental de la Méditerranée étaient abandonnées par les Phéniciens, qui maintinrent d'autant plus longtemps leurs possessions du bassin occidental, à savoir en Sicile, en Sardaigne, dans l'île de Malte et dans les îles Baléares et d'Iviza, dont les excellents ports servaient de relais pour les voyages en Espagne.
Quant à l'Espagne, en ce qui concerne son territoire sudouest, les colonies phéniciennes en firent un de leurs sièges les plus importants, et il y a même quelques raisons de
penser qu'elle fut complètement subjuguée par les Phéniciens, qui y conservèrent pendant des siècles un rigoureux monopole. Les colonies phéniciennes qui s'établirent en Espagne, venaient d'Afrique, et c'est ce qui explique la parfaite coïncidence que nous rencontrons dans beaucoup de noms de villes appartenant aux deux pays.
Enfin l'Afrique présente sur ses côtes septentrionales et occidentales une longue rangée de colonies qui se suivent à l'ouest jusqu'à l'île de Cerne, et jusque dans l'intérieur de l'Afrique sur le parcours des anciennes voies commerciales. On voit, d'après ce tableau succinct, quel champ s'était ouvert la navigation phénicienne.
Leur commerce, prenant naturellement les mêmes proportions, reliait l'Orient à l'Occident, allait se procurer par voie de terre et de mer les produits des pays les plus lointains, et après leur avoir fait subir des transformations partielles, les livrait à la consommation par un système colonial des plus étendus.
Ce commerce s'alimentait donc moins des productions naturelles ou manufacturées de leur pays que de marchandises qui venaient soit directement de l'Égypte et des contrées de l'Euphrate, soit de l'Inde et de l'Éthiopie, en traversant ces territoires. L'Orient recevait en échange de ses produits particulièrement des métaux; l'argent surtout y était importé en grandes quantités; l'argent, dont l'usage comme monnaie n'était guère répandu dans les anciens temps que parmi les races sémitiques. Un mot aussi de l'industrie chez les Phéniciens.
Le rôle d'intermédiaires qu'ils jouèrent entre deux civilisations extrêmes n'a pas peu contribué à accréditer l'opinion, par eux propagée, qui faisait remonter à eux le mérite de beaucoup d'inventions dans l'ordre économique et social. Ils passent* encore, soit dit en passant, pour les
inventeurs de l'écriture en lettres, pour les premiers mathématiciens et astronomes.
Sans doute cette réputation paraît être usurpée en partie, et assurément ils avaient beaucoup emprunté aux peuples d'Orient; mais il est incontestable que de bonne heure ils se vouèrent avec succès aux principales branches de l'industrie, telles que l'extraction et le travail des métaux, la tisseranderie et la teinture, la fabrication du verre appropriée aux exigences du luxe, comme aux usages de la vie ; quant aux progrès qu'ils imprimèrent à l'art nautique, ils demeureront leur titre de gloire exclusif.
Si tant de richesses, tant de prospérité, tant de gloire ont pu s'évanouir, les noms des cinq États qui composèrent la Phénicie, les noms de Beryt, de Byblus, d'Aradus, de Sidon et de Tyr demeureront immortels dans l'histoire de la civilisation.
En nous tournant maintenant du côté de la Grèce, nous sommes étonnés de ne lui voir, malgré l'abondance de ses ports, qu'un commerce purement passif, au moins durant sa période héroïque ; quoique cependant de bonne heure les Crétois et les Phéaciens fussent connus pour leur navigation et leur piraterie.
C'étaient les Phéniciens qui pourvoyaient aux approvisionnements delà Grèce, tant avec les produits de l'industrie phénicienne qu'avec ceux de l'Éthiopie, de l'Arabie, de l'Inde et d'autres contrées étrangères; et parmi les substances importées nous remarquons notamment l'ambre jaune.
Mais les Grecs finirent par secouer cette dépendance, et par donner à leur commerce et à leur navigation une impulsion décisive, notamment au moyen de colonies qui, à la différence des colonies phéniciennes, poursuivaient des tendances tout autant politiques que mercantiles.
A la tête de ce grand mouvement nous voyons Égyne, Sikyon, Athènes, les Cyclades, l'illustre Corinthe, dont les richesses et l'autorité étaient devenues proverbiales, et ies colonies ioniennes d'Asie, parmi lesquelles notamment la ville de Milet, qui, à elle seule, fonda près de cent établissements sur les rivages de la mer Noire ; mais il ne faudrait pas oublier non plus la puissante Phocée, qui étendit son commerce maritime vers l'Italie, la Corse, la Gaule et l'Espagne.
Le commerce de l'île de Rhodes, à laquelle se rattache le souvenir du premier phare et du plus antique droit maritime, acquit une grande importance avec l'ouest et survécut même aux guerres intestines qui amenèrent la décadence d'Athènes.
L'île de Corfou rendit de grands services au commerce occidental de la Grèce, et fonda des établissements notables sur les côtes d'Illyrie, tels qu'Épidamnus et Apollonia.
De nombreuses expéditions finirent par transformer l'Italie inférieure, qui reproduisit bientôt l'image animée des côtes de l'Asie Mineure avec Sybaris, Tarente, Syracuse, Agrigente et tant d'autres villes.
Grâce aux guerres avec les Persans, et aussi à la législation de Solon, bien plus propice au commerce que celle de Lycurgue, la ville d'Athènes était devenue le centre intellectuel, politique, industriel de la Grèce. Mais sa prospérité reçut un coup funeste de la guerre du Péloponèse et des guerres intérieures qui la suivirent, et s'évanouit avec sa liberté. Parmi les villes qui héritèrent de ses dépouilles , Carthage réussit à établir sa prépondérance en Sicile, et devint à son tour la reine de la Méditerranée; sa domination s'étendait jusqu'en Angleterre au nord, et jusqu'à la Guinée au midi, et ses caravanes traversaient la haute Égypte, pénétraient profondément avant en Afrique, et
répandaient partout les produits des manufactures nationales.
Vint Alexandre, qui subjugua sans trop de peine la Grèce expirante et l'Asie efféminée, et qui, après avoir renversé l'État de Tyr , fit d'Alexandrie le foyer de tout le commerce oriental, tandis que Carthage maintenait sa prééminence sur l'Occident.
Carthage, colonie phénicienne, nous offre le premier exemple d'un État qui ne vécut que pour et par le commerce, et de nombreuses institutions appropriées à des tendances aussi saillantes.
Ainsi nous y rencontrons des signes monétaires, se rapprochant de notre papier-monnaie, un système de douanes qui fonctionne régulièrement, des emprunts d'État et des lettres de marque; sa politique commerciale, tout exclusive, tend à condamner ses colonies au rôle passif d'entrepôts , et à en éloigner les vaisseaux étrangers dont la concurrence pourrait menacer son monopole. Il est vrai de dire qu'elle met au service de ses prétentions exorbitantes et de ses actes, quelquefois perfides ou violents, des armées de mercenaires et une marine redoutable. Il n'y a pas jusqu'à des traités qu'elle n'ait, conclus avec des puissances étrangères, et les historiens romains nous en offrent quelques exemples. Mais une lutte s'étant engagée entre elle et Rome, au sujet de l'Italie inférieure et de la Sicile, dont la possession lui était indispensable, elle succomba, et sa succession passa à la ville d'Alexandrie, qui, sauf Antioche et Séleucie, avait seule jusque-là tenu entre ses mains le commerce d'Orient.
Alexandrie n'annonça pas dès l'origine ses futures destinées; sous la pression de l'esprit égyptien, qui se manifestait par la limitation philosophique des besoins aux productions du sol national, par réloignement inné pour toute
influence étrangère, et par la domination des prêtres, son trafic ne dépassa pas d'abord, malgré la puissance agricole et industrielle du pays, les limites d'un commerce de terre.
Les premiers Ptolémées lui imprimèrent un mouvement plus vigoureux en créant une flotte et en faisant creuser un canal du Nil au golfe Arabique.
Les relations qui s'établirent alors avec l'Inde furent encore favorisées par la conquête de la Nubie, de l'Abyssinie et de la Syrie, et la destruction de Cartbage et de Corinthe la délivrèrent de compétiteurs redoutables.
De leur côté, les Séleucides ne négligèrent rien pour faire des centres de plus en plus importants de Séleucie et d'Antioche.
La Méditerranée continuait d'être le théâtre des opérations de l'île de Rhodes, dont le commerce prospère avait survécu à la chute de ses rivaux, et qui rivalisait non sans bonheur avec les villes mentionnées.
Quelque temps avant l'ère chrétienne, on vit, avec la décadence d'Antioche et d'Alexandrie, s'élever la ville d'Éphèse que les Romains avaient choisie pour leur principal entrepôt oriental, depuis qu'ils avaient inauguré des relations directes avec l'Inde et l'Orient tout entier. Mais déjà l'industrie surgissait sur d'autres points de l'empire romain, et l'on vit fleurir les fabriques de soieries en Italie, des ateliers d'armes en diverses provinces, les manufactures de toiles en Espagne, et de teinture en pourpre dans les îles Baléares et dans les villes méridionales de la France.
Quand l'empire d'Occident croula sous les invasions des peuples germaniques, le commerce en désarroi alla se reconstituer dans Byzance, ancienne colonie fondée par Milet, et devenue la glorieuse et forte capitale de l'empire d'Orient. Cette ville servait, depuis la prise d'Alexandrie, d'entrepôt principal aux marchandises du Levant, lesquelles parve-
IMRODULTION. 11
naient en Occident par des agents intermédiaires, qui furent dans Tordre des temps les Grecs, les Avares, les Bulgares, et enfin les Hongrois. Byzance subissait une rude concurrence de la part des villes italiennes de Gênes, de Pise, d'Amalfi et de Venise, qui, par des routes variées, envoyaient leurs négociants trafiquer jusqu'en Orient.
Dès le huitième siècle nous voyons Bagdad, la ville des califes, à la tête d'un commerce universel. Au dixième siècle, c'est le Caire qui grandit sous la protection des Fatimites, et les rapports de Constantinople avec les Arabes dominateurs de l'Espagne acquièrent une très-grande animation. Arrivons maintenant, en brusquant un peu la transition, aux onzième et douzième siècles, dont les événements se rapprochent de notre histoire et peuvent déjà, jusqu'à un certain point, lui servir de fondement.
Ici, comme dans l'antiquité, il ne faut chercher de corn- * merce et de civilisation que dans La Méditerranée ; le commerce de terre continue à jouer le rôle principal, et la navigation ne se dépouillera du rôle accessoire de moyen indirect de transport que du jour où l'Amérique sera découverte.
On comprend aisément que l'Europe, avec ses ressources restreintes, dut, dans l'intérêt de son avenir, chercher à consolider ses relations avec l'Orient; ces rapports, grâce aux Grecs, avaient fini même par s'établir directement, et ce qui les féconda, c'était l'extension considérable de l'empire romain, qui, en subjuguant des peuples jusqu'alors isolés, les faisait naturellement entrer dans l'arène commerciale.
La migration des peuples et les bouleversements qu'elle entraîna, tout en interrompant momentanément le commerce, produisirent néanmoins, à notre point de vue, des résultats fort satisfaisants dans l'avenir. L'Allemagne même se rapprocha du Midi, la France chercha à participer au
commerce italien, et l'Angleterre fut entraînée dans le mouvement général; les Pays-Bas fondaient une fortune stable sur les industries et manufactures qu'ils créèrent; il n'y eut pas jusqu'aux contrées les plus septentrionales qui ne sortissent de leur engourdissement.
La Russie et l'intérieur de l'Allemagne virent affluer les produits de l'activité combinée des Arabes, des Catalans, des Marseillais à l'ouest, de Gènes, Florence, Pise et Venise au midi, des villes arabes en Asie et en Égypte, et enfin de Constantinople, entrepôt et intermédiaire de la plus haute importance.
Les croisades consolidèrent les relations de l'Occident et de l'Orient; le commerce redevint universel, mais perdit cette mobilité cosmopolite qui le caractérisait dans l'antiquité, pour s'asseoir sur les fondements plus solides des nationalités nettement accusées qui se développèrent au moyen âge. C'est cette base nationale qui fit défaut au commerce de l'Italie et de la ligue Hanséatique, et leur chute doit être moins attribuée à la découverte de routes commerciales nouvelles, qu'aux efforts louables tentés par les autres pays pour développer chez eux l'industrie manufacturière et les richesses du sol, et pour s'affranchir par une politique indépendante de toute sujétion étrangère.
Les croisades amenèrent une plus grande intimité entre les diverses nations et les diverses classes de la société ; le pouvoir royal, grâce à leur influence, s'agrandit aux dépens de la noblesse et pour le bien des peuples; le clergé leur dut sa haute main sur la marche de la civilisation, et le tiers état lui fut redevable d'un accroissement de bienêtre et d'importance.
Parmi les villes italiennes, c'était à qui accaparerait l'Orient, et le commencement du treizième siècle nous montre Venise et Gênes, placées à la tète du commerce avec
le Levant, arrivées à uue grande prospérité, multipliant leurs établissements sur les rivages de la mer Noire et intervenant dans les affaires de l'empire, d'Orient qui se meurt.
Deux lignes commerciales, dont l'une, partant de Constantinople, suivant le Danube et passant notamment par Vienne et Ratisbonne, allait aboutir à l'Allemagne centrale et méridionale, dont l'autre, partant des ports maritimes de l'Istrie, allait par l'Italie, le Tyrol et la Suisse, gagner l'intérieur de l'Allemagne du côté d'Augsbourg et de Nuremberg, acquirent également une importance tous les jours grandissante.
L'Allemagne septentrionale eut à l'est son marché principal dans Erfurt, et à l'ouest dans Mayence et Cologne ; mais un flot commercial, plus compacte encore, suivait le cours du Rhin et allait se précipiter dans les villes de Flandre et des Pays-Bas, qui avaient d'ailleurs noué des rapports directs avec le Midi par les Vénitiens.
Notre France dut à l'ancienne ville de Marseille, et aussi à ses propres croisades, l'avantage de conserver un contact non interrompu avec l'Orient, notamment avec l'île de Chypre et les ports africains.
Elle possédait en outre, à l'intérieur, l'importante ville d'Aigues-Mortes, qui avait des rapports avec Avignon, dont les Italiens avaient fait l'entrepôt des produits des contrées plus septentrionales.
Quant aux fabriques de drap fin du Languedoc, elles n'avaient pas attendu jusque-là pour acquérir une juste célébrité.
En remontant vers les contrées septentrionales de la France, alors si distinctes encore du Midi par la langue et les usages, nous voyons que la Champagne forme le centre des transactions commerciales, notamment par les grandes foires de Saint-Jean et Saint-Remy, qui se tenaient à Troyes,
et c'est là le point de départ d'une chaîne de marchés, qui se tire à travers toute la Champagne, l'Ile-de-France, la Normandie, la Picardie, le Hainaut, l'Artois, la Flandre, le Brabant, Liège et Bruges, laquelle dernière ville devint comme l'embouchure de tout ce courant, et par ses entrepôts, ses lieux de débarquement et ses sluis, acquit des destinées brillantes auxquelles se rattachent les origines de la ligue Hanséatique.
Nos ports occidentaux, tels que Bordeaux et Harfleur, ne devinrent importants qu'à partir des guerres de l'Angleterre avec la France et par elles.
Ce qui retardait l'essor de l'Angleterre, c'était le régime féodal si incompatible avec tout ce qui se nomme artisan, bourgeois, travail , industrie ; pendant longtemps, ce pays demeura en dehors du commerce général, se bornant à l'exportation de laine, de peaux, de plomb et d'étain.
Néanmoins vers le septième siècle, Londres apparaît comme une place de commerce en voie de prospérité, et quoique au onzième siècle ses habitations fussent encore en bois, son avenir donnait déjà de sérieuses espérances.
Jean sans Terre ruina le système féodal avec l'aide des citadins et inaugura l'ère des libertés communales.
En ce qui concerne le Nord tout entier, l'histoire de son développement et de ses progrès trahit l'influence décisive des Northmans, qui, bien qu'étouffant plus d'un germe civilisateur par le brigandage de leurs expéditions, amenèrent au moins la naissance d'États indépendants.
Pour n'effleurer que le Danemark, on voit au neuvième siècle déjà des relations très-suivies s'établir de Hédaby (le Schleswig actuel) à la ville d'Elbing, intéressant à la fois les pays slaves de l'Ouest et les empires du Nord. Vers l'an 950, le Danois Haquin aurait, d'après certaines versions, fait la conquête de l'île de Samsoè,et y aurait fondé une colonie
indépendante; enfin, la fin du dixième siècle nous montre Éric, prince danois, engagé avec le prince "Wladimir dans une guerre qui, il faut cependant le reconnaître, ne tourna pas à son avantage.
Tout en recevant des rois carlovingiens la concession de places de commerce très-importantes, les Northmans n'auront peut-être pas rompu les liens qui les rattachaient à la patrie, et c'est ainsi aussi que des Northmans, tels qu'Other, qui doubla le cap Nord, ou Wulfster, qui entreprit un voyage sur les côtes de la Prusse, ont rendu de signalés services à la navigation d'alors.
Des vaisseaux prussiens étaient rencontrés à Hédaby ou bien à Sigtuna, qui était devenu le centre du commerce suédois; les villes deVineta, deStettin, de Belgard florissaient, et il n'est pas improbable que la création des évêchés de Yerden, de Brème et de Hambourg, ainsi que l'ardeur religieuse de leurs prêtres, aient contribué plus tard à resserrer les liens entre les pays de la Baltique. Ce sont des Northmans qui, sur les sollicitations de la contrée de Novogorod, lui fournirent ses souverains, dont l'un, nommé Rurick, établit son siège à Novogorod même, et posa les bases d'une monarchie future, qui lui emprunta son nom.
Les premières manufactures' de coton et de drap de Flandre remontent au moins à l'année 960. A la fin du onzième siècle, les commerçants de Thielt et de Cologne sont parvenus à obtenir d'assez considérables privilèges dans Londres, qui avait beaucoup gagné en indépendance depuis l'octroi, en 1 101 , par Henri 1er, d'une grande charte de libertés, laquelle abandonnait à cette ville le choix de ses autorités municipales.
Un regard jeté sur les contrées orientales nous fait souvenir du commerce de terre des Arabes et des Grecs avec la Russie.
Le traité de paix qui fut couclu en 911 entre le prince russe Oleg et les empereurs d'Orient, fait mention , entre autres, des hôtes, c'est-à-dire des commerçants amis de l'étranger, et aussi de la renonciation au droit de varech.
Un second traité de paix et de commerce de 945 stipule la défense d'exporter des substances précieuses de Constantinople en Russie.
Nulle autre contrée de la Russie ne s'éleva plus rapidement avec l'aide du commerce à une signification politique que Novogorod, qui obtint déjà en 1015 de Jaroslaw l'octroi d'une espèce de grande charte et qui, un lustre plus tard, fut gratifié par le même prince d'un code, qui devint bientôt le code national de la Russie. Encore dix ans plus tard, Jaroslaw bâtit un fort, qui devait un jour s'appeler Dorpat; et les années 1032 et 1040 sont marquées par des expéditions hardies de Novogorod, dont l'une descend la Dwina, entre dans l'Océan boréal, longe Newaja Selmja, pousse jusqu'à l'embouchure de l'Ob et débarque en lngrie, après avoir ainsi inauguré la route de commerce Sirjana; dont l'autre fait la conquête de la province de Tavastlande, qui va servir à alimenter de fourrures les débouchés occidentaux et méridionaux, parmi lesquels figurent Sliasvic, Birca et notamment la ville de Julin en Poméranie, qui, déjà florissante en 1020, vit rayonner vers elle tout le commerce des pays slaves. Une charte de l'archevêque Reinold de Cologne, qui porte la date de 1165, ne permet pas de douter qu'il n'ait existé un commerce direct entre Cologne et la Russie.
Les hôtes ou commerçants étrangers, dont la présence à Novogorod est mentionnée dès 1142, contribuèrent puissamment à la prospérité de cette république.
La succession de Julin, qui tomba en 1177 et qui avait été l'emporium du commerce de la Baltique, le marché des produits du Nord et notamment des fourrures russes, fut
recueillie par Wisby dans l'île de Gothland, placée sous la suzeraineté suédoise.
Les Russes, aussi bien que les Danois, y firent un commerce très-actif, et c'est là apparemment l'époque vers laquelle l'élément allemand commence à se mêler au mouvement commercial de la Baltique.
Mais avant d'entreprendre l'exposition de ce mouvement qui se communiqua à tout le nord de l'Allemagne, il convient de revenir quelque peu sur nos pas pour nous arrêter sans trop d'impatience à l'Allemagne même et notamment à l'histoire de ses cités.
Les races germaniques présentaient entre elles, par l'identité de langage, de mœurs et d'institutions sociales, de nombreux points de contact ; mais cette conformité n'allait pas jusqu'à effacer dans chaque tribu certains traits caractéristiques qui devinrent pour le développement politique ultérieur des Allemands d'une véritable importance.
La population des Francs se répartissait en hommes nobles ou libres et en gueux (Liten, Schalken) ; leur constitution était aristocratique et républicaine; la peine capitale et les peines corporelles y étaient inconnues ; les hommes libres y jouissaient d'une plus grande indépendance, et les liens de famille y étaient plus étroits que dans les autres tribus.
Des entreprises guerrières, tentées et menées à bonne fin par de simples particuliers nobles, amenèrent des modifications constitutionnelles, et les sièges de cette peuplade ne furent pas plutôt devenus fixes, que le régime républicain céda la place à la forme monarchique.]
Devenus rois, les chefs de bande écartèrent la caste nobiliaire et transportèrent ses privilèges à ceux des hommes libres qui consentaient à se mettre, la vie durant, à leurs ordres; le reste de leurs compagnons, qui étaient moins disposés
à des expéditions incessantes, devenaient des propriétaires fonciers, et ne prenaient part qu'aux luttes de tribu à tribu.
C'est sous les Mérovingiens, et alors que les jeunes États francs, issus du compagnonnage, eurent assujetti les tribus de Francs restées en arrière dans leurs anciens sièges, que s'accomplirent tous ces changements.
Les rois demeuraient cependant, au moins dans les affaires et les conjonctures les plus graves, assujettis à l'assentiment des hommes libres; mais tous leurs efforts tendirent à s'affranchir de ce joug.
L'éclat dont ils s'entourèrent et la création de grands offices de cour furent un appât pour la vanité; les nouveaux dignitaires étaient préférés à l'ancienne noblesse; les serviteurs royaux étaient admis aux fonctions échevinales; le prince se ménageait une grande influence sur le pouvoir judiciaire par le choix à lui appartenant du Gaugraf, qui présidait le tribunal; il trouvait aussi moyen d'enrichir son fisc en soustrayant ceux qui renonçaient aux successions auxquelles ils avaient droit, de l'obligation alors existante, de garantir les faits et gestes de tous les membres quelconques de leur famille.
Mais la position des gueux se modifia aussi sensiblement, et dès l'introduction du christianisme, l'Église, il faut lui rendre cette justice, poussa de toutes ses forces à leur affranchissement. Ceux des Liten, qui devaient leur liberté aux clercs, s'appelaient tabularii; ils devenaient tributaires de l'Église et vivaient selon le droit romain; ceux, au contraire, qui étaient affranchis par le prince, prenaient le nom de denarii; ils jouissaient du bénéfice des lois franques, et à leur troisième génération ils acquéraient les privilèges de la noblesse franque inférieure, en cessant en même temps d'être, comme ils avaient été jusqu'à ce moment, les tributaires de leur libérateur.
A l'origine, les droits publics étaient l'apanage exclusif de la propriété foncière; les personnes non établies étaient dans la dépendance d'autrui, et les propriétaires ne confiaient la culture de leurs terres qu'à des serfs et à des esclaves.
Mais quand ceux-ci vinrent à manquer, on vit s'établir insensiblement l'usage de confier des terres même à des personnes libres, au prix de certaines redevances et de certains services, et sans que ces dernières encourussent comme autrefois la déchéance de leur liberté.
L'Église, aussi bien que la royauté, prit l'initiative de cette pratique; la propriété passait du concessionnaire primitif à ses héritiers, et ce n'est qu'à défaut de descendance qu'elle rentrait dans le domaine du cédant; bientôt même la noblesse militaire du roi et les grands imitèrent l'exemple parti d'en haut, et c'est ainsi que lentement, graduellement, la féodalité vint à supplanter l'antique constitution en resserrant la caste des hommes libres de droit commun dans des limites de plus en plus étroites et gênantes.
Grâce donc aux affranchissements et aux faveurs dont il combla les gens de service, le pouvoir royal, qui fut d'ailleurs secondé par l'Église, réussit, parmi les Francs du sixième siècle, à s'élever aux dépens de l'aristocratie.
Les Allemands pratiquaient la liberté individuelle sur une échelle des plus larges, et éprouvaient une répugnance invincible pour tout ce qui était impôt et redevances ; le pouvoir politique se trouvait chez eux concentré entre les mains d'une noblesse à trois degrés, et au sommet du système il y avait un duc investi d'un pouvoir peu étendu.
Quand les Francs eurent soumis ces peuplades à leur domination et les eurent converties au christianisme, les biens de famille, qui jusque-là y avaient été indivisibles, furent déclarés transmissibles au profit du clergé, qui en-
couragea d'ailleurs de semblables donations, en rétrocédant en fief les biens donnés au donateur, pour qu'il en pût jouir sa vie durant.
Cet agrandissement des forces de l'Église profita indirectement à la royauté, et quoique la domination franque ne confisquât pas l'indépendance provinciale des Allemands , leurs ducs paraissent être entrés avec les rois francs dans des rapports de vassalité.
Il y en aurait à dire autant pour les Bavarois, sauf que chez eux les hommes libres pouvaient subir des châtiments corporels en présence du comte, et que le roi pouvait prononcer la peine capitale ou la déchéance contre les ducs.
Après que la puissance des Mérovingiens fut tombée aux mains de leurs majordomes, il s'opéra sous Pépin Ier (752-768) un véritable revirement dans la situation politique des États allemands.
La première race royale avait été attaquée par cette même noblesse militaire, qu'elle avait comblée de bienfaits, mais qu'avait pervertie l'esclavage dont elle était issue.
Plus forts et plus habiles, les Carlovingiens comprirent les avantages qu'ils pourraient retirer d'une protection efficace, étendue sur le christianisme et le clergé, et mirent à profit le zèle religieux de Winfried (autrement appelé Boniface) pour soumettre la Hesse et la Thuringe à leur propre autorité ainsi qu'à celle du Saint-Siège.
En réunissant les synodes du haut clergé au Champ de mars des vassaux royaux et des gens de service, ils créèrent les diètes des Grands de l'Empire, tant de l'ordre séculier que de l'ordre ecclésiastique, et jetèrent ainsi les fondements de toute la future organisation de l'État.
Les juges cantonaux (gaugrafen) ne furent plus restreints à leurs fonctions de judicature, et y joignirent, notamment dans les contrées nouvellement acquises, toutes les attribu-
tions administratives; on ne les choisit plus, après la déchéance des ducs nationaux, que dans les rangs de la noblesse militaire du roi; ils devinrent dignitaires de l'Empire au même titre que cette noblesse dont ils sortaient, et perçurent des revenus fort considérables.
La pression exercée par les gens du roi sur les hommes libres devint de jour en jour plus écrasante, et il ne resta bientôt à ces derniers, pour s'y soustraire, que de recevoir leurs biens en fiefs des mains de leurs oppresseurs. C'est ainsi que l'antique noblesse disparut insensiblement devant la nouvelle noblesse militaire et féodale.
Les rangs inférieurs de la société obtinrent peu de soulagements à leurs misères. S'il est vrai que durant le septième et le huitième siècle les affranchissements allèrent en augmentant, et que les nombreux monastères se peuplèrent surtout de serfs, il n'est pas moins certain qu'en dehors de ces retraites, leur situation fut des plus précaires, et que même au huitième siècle c'était chose des plus difficiles pour eux que de se créer un établissement qui leur permît d'en vivre.
On vit sans doute, en fait, se manifester une certaine activité industrielle dans quelques villes, telles que Mayence, Worms, Cologne, Salzbourg, Ratisbonnc, Bamberg, Vienne, Wurzbourg, Saalfeld, Aix-la-Chapelle, Augsbourg; mais jusqu'à cette époque la vie urbaine ne se développa qu'avec une extrême lenteur, et très-restreint fut encore le nombre des serfs qui purent s'associer au fécond mouvement d'une bourgeoisie naissante.
Les rois francs, auxquels l'appui du pape et du clergé avait inspiré d'abord une si vive reconnaissance, durent s'apercevoir ensuite de l'ascendant de plus en plus écrasant exercé par l'Église sur les affaires séculières.
Mais l'important était pour le moment de soumettre les
SaxoDs, et une telle entreprise sollicitait le concours de toutes les forces; Charlemagne, comme on sait, la mena à bonne fin, et c'est le lieu ici de rappeler brièvement ce qui concerne la constitution des Saxons, ainsi que celle des Thuringiens et des Frisons, qui avait avec la première les plus grandes affinités.
La constitution saxonne a conservé plus fidèlement que toute autre l'héritage des époques germaniques les plus reculées, et la division des habitants en quatre classes ou états, savoir : Adalinge, Frilinge, Liten et Schalke; l'achat des femmes, l'inaliénabilité des biens de famille, la Faide, qui est l'expression la plus pure de l'indépendance individuelle, se sont, même après les victoires des Francs, maintenus dans le pays de Saxe.
La vengeance privée n'y appartenait pas aux classes inférieures, et ne pouvait être exercée que par la noblesse, qui, à son degré supérieur, retint entre ses mains un plus grand pouvoir.
Cette contrée sauva donc de précieuses libertés, sut préserver ses coutumes et son antique noblesse de toute atteinte, assurer pour l'avenir l'indépendance de quelques-uns de ses états, et prouver par là que l'empereur d'Occident était plutôt entré avec elle en arrangement qu'il ne l'avait soumise et ne lui avait dicté la loi.
Cependant on concéda à la monarchie quelques cas d'application de la peine de mort; on introduisit en faveur du fisc un droit de succession, on restreignit le droit de défense personnelle et on légitima les donations de biens de famille, faites au profit du souverain ou du clergé.
Les Frisons, qui se trouvaient placés sur le même rang que les habitants de la Saxe, durent, comme ceux-ci, fournir leur contingent à l'armée, mais conservèrent même leurs ducs, dont l'autorité était d'ailleurs singulièrement res-
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treinte par l'indépendance excessive de toutes les classes de la société.
La Thuringe n'offrait, sous le rapport que nous étudions, rien d'exceptionnel ni de remarquable, si ce n'est que ses habitants étaient sans contredit en possession des textes législatifs les plus anciens.
Les institutions politiques de Charlemagne, qui contenaient les éléments de la société française à venir, entrèrent en conflit avec ces particularités de l'Allemagne septentrionale dont nous venons de faire une rapide esquisse, et qui, en sortant victorieuses de la lutte, agirent puissamment sur le développement du futur empire d'Allemagne.
Cependant, comme les innovations du monarque franc n'en sont pas moins devenues fort importantes pour les temps ultérieurs, il convient de leur consacrer au moins ici une courte mention.
Charlemagne travailla avec persistance à réaliser deux projets principaux, consistant : le premier, à étouffer l'esprit indépendant et rebelle de la noblesse et à la dépouiller de ses prérogatives; le second, à effacer les dernières traces de l'idolâtrie germanique, et à y substituer comme une puissance fonctionnelle de l'État, l'Église apostolique et romaine.
C'est ainsi qu'à part Paderborn, il fonda les sept autres évêchés de Minden, Munster, Osnabruck, Verden, Brème, Hildesheim et Halberstadt, auxquels il accorda de grands ressorts, qu'il enrichit de dîmes, et qu'il protégea contre des attaques extérieures par de fortes garnisons. C'est dans un ouvrage de Schlôzer1, écrit avec cette chaleur qui pénètre toutes les productions du grand historien allemand,
1 . Livland und die Anfœnge deutschen Lebens im baltischen Norden. Berlin, 1850.
qu'il convient de lire les vicissitudes qui atteignirent ces fondations, et notamment celle de Brème.
L'Église reçut une organisation rigoureusement hiérarchique, et les charges de cour, dans lesquelles les juges et les comtes palatins acquirent bientôt une importance prédominante, furent également réglées avec un soin mi- . nutieux.
Hormi la Frise, tout l'Empire était divisé en districts ou fractions de territoire appelées Gauen, et gouvernées par des comtes qui étaient de véritables lieutenants du roi, en ce qu'ils le remplaçaient en toutes choses.
Des légats royaux, appelés missidominici, étaient chargés de surveiller cette inflexible centralisation de tous les pouvoirs, cet écrasement de toute indépendance, et devaient, dans des rapports adressés à l'empereur, lui rendre compte de leurs tournées.
Il y avait des diètes annuelles, et l'on espérait en vain, à l'aide de cette fabrique législative dont les produits s'appelaient des capitulaires, pouvoir remplacer avantageusement l'énergique élément populaire que l'on avait foulé aux pieds.
Ce qui concernait l'administration de la justice avait subi peu de modifications depuis les Mérovingiens.
La constitution militaire imposait non-seulement aux vassaux, niais encore à tous les hommes libres l'obligation, , sous peine d'une amende de 60 schellings, de faire partie de la levée d'hommes qui serait ordonnée.
Les frais considérables d'équipement avaient fait établir que l'étendue d'un domaine serait l'unité ou la mesure qui assujettirait à une prestation entière, et comme c'était le Gaugraf qui commandait les hommes de sa circonscription et qui était investi du droit de déterminer leurs obligations ou même de les en atfranchir, on voit jusqu'à quel point la
classe des hommes libres se trouvait à la discrétion de ces fonctionnaires.
La revue annuelle, qui avait antérieurement eu lieu au mois de mars, fut reculée d'un mois, et prit désormais le nom de Champ de mai.
La liste civile du prince, qui s'était jusque-là composée des revenus de ses terres, des redevances des vassaux, des péages, des amendes et des successions échues au fisc, devint insuffisante avec le temps, et dès lors il fallut, contrairement à la dispense d'impôt dont avaient joui autrefois les hommes libres, que la commune offrît dés prestations en nature à la cour dans ses tournées, et plus tard en offrît même de plus à l'armée et aux fonctionnaires en mission.
Le cadeau honorifique qu'il était d'Usage de faire à l'occasion du Champ de mai, fut converti en une redevance annuelle fixe, et c'est ainsi que s'introduisit et se fit consacrer . le principe de l'impôt.
La justice fut atteinte dans sa publicité, en ce que les tribunaux qui avaient siégé jadis en plein air se retirèrent désormais dans l'intérieur des demeures, et la défense de paraître en armes devant un Lribunal public, ou même d'en porter dans l'intérieur du pays, prépara le désarmement des populations.
Les conséquences désastreuses d'un pareil régime ne pouvaient se faire attendre bien longtemps; déjà, sous le successeur de Charlemagne, les affaires publiques accusèrent un désordre extrême, résultat d'une gestion sans contrôle et du joug d'une bureaucratie rapace sur une population sans défense et sans liberté. Aussi vit-on éclater bientôt en Flandre , dans les pays côtiers du Nord et en Saxe, des émeutes qui ne purent être apaisées qu'à l'aide des plus sanglantes répressions.
Le traité de Verden, et plus tard l'éloignement de la race Carlovingienne, fondèrent l'unité de l'empire d'Allemagne, vers laquelle Conrad Ier tourna tous les efforts de son règne (91 1-918) et même ses pensées d'avenir, en recommandant pour son successeur son vaillant ennemi, Henri Ier, dit l'Oiseleur, de la maison de Saxe, qui était seul en mesure d'entourer son avènement au trône d'une adhésion générale, et d'unir le nord au sud de l'Allemagne par des liens indissolubles.
Ce grand prince porta toute son attention sur les améliorations à réaliser à l'intérieur de l'empire ; l'agriculture trouva en lui un zélé protecteur; jadis les grandes terres appartenant aux nobles et aux hommes libres avaient manqué de laboureurs, mais déjà Charlemagne avait poussé au défrichement des forêts, et l'exemple donné par les monastères sur les biens dont on les gratifiait provoqua des progrès nombreux dans la science agricole.
Le commerce aussi reçut une plus vigoureuse impulsion ; les propriétaires du sol, dans la vue, il est vrai, de prélever des péages, jetaient des ponts et construisaient des routes ; le pillage, qui était à l'ordre du jour, donna naissance à des escortes armées; les foires annuelles qui se tenaient dans diverses villes, comme Trêves, Mayence, Cologne, Spire, Friedberg, Passau, Linz, Mersebourg, Bautzen, Halle, exercèrent une influence des plus salutaires; mais ce qui faisait défaut au commerce, tout entier encore entre les mains des Juifs, que l'on réduisait d'ailleurs à cette seule branche d'activité, c'était une classe moyenne, autrement dite la bourgeoisie.
Or, c'est Henri 1er qui peut être considéré comme le père de la bourgeoisie allemande pour avoir accordé toute sa protection aux cités, sans lesquelles la cause première de cette classe sociale, qui se trouve dans le concours d'un
grand nombre d'industriels dans une même localité, devient inimaginable.
Mais il ne faudrait pas croire qu'il fût le fondateur même des villes allemandes; car, déjà à l'époque carlovingienne, il en existait un très-grand nombre qui devaient leur existence soit aux Romains, soit à l'Église.
Voici, d'ailleurs, ce qui arrivait dans la plupart des cas, dès avant l'élévation du prince saxon au trône d'Allemagne.
L'affluence des masses à des fêtes religieuses excitait l'activité des marchands, qui construisaient des baraques dans le voisinage des églises. Grâce à la protection épiscopale, ces constructions temporaires se transformaient en localités et en villes durables. L'autorisation du propriétaire territorial étant nécessaire pour l'exercice de n'importe quelle industrie, c'était, en dehors du rayon des biens nobiliaires, le roi que l'on considérait comme le dispensateur des « libertés. »
Les évêques en recherchèrent pour leurs églises; cependant les nouveaux établissements ne pouvaient guère prospérer que d'accord avec la noblesse ou parle recel d'esclaves échappés au pouvoir de leurs maîtres.
Ainsi prirent naissance et se développèrent le plus grand nombre de villes dont l'existence précéda l'avènement du roi Henri.
Mais lui-môme multiplia les fondations urbaines dans le nord de la Saxe, et fit élever en Saxe, ainsi que dans la Thuringe, beaucoup de nouveaux bourgs, dans l'intérêt de la sécurité publique. A l'approche du danger, tout le monde allait y chercher un refuge, et bien des personnes aisées y continuaient leur résidence.
Il vivifia aussi l'industrie, éleva le niveau de la classe ouvrière, et devint de la sorte le véritable créateur d'une bourgeoisie libre. Il accorda aux nouveaux citadins de con-
dition servile une personnalité juridique, leur enleva la tâche inhérente à leurs travaux, et transporta toutes les fêtes, toutes les assemblées populaires dans les villes, qu'il dota en outre du droit de foire et du droit si important, qui n appartenait auparavant qu'aux seigneurs territoriaux, de battre monnaie.
Force fut désormais à la noblesse de traiter avec plus de douceur leurs serfs industrieux, de peur que ceux-ci, en fuyant, n'allassent chercher dans les centres de population des moyens d'existence plus faciles; et c'est ainsi que les créations du souverain aboutirent à l'adoucissement et plus tard à l'abolition du servage.
Ses descendants et successeurs, les Othon, firent durant tout le dixième siècle traverser à l'Allemagne une période d'éclat et de prospérité, dans laquelle le particularisme des races germaniques parvint, grâce aux tempéraments apportés à une excessive centralisation, grâce aussi au contrepoids opposé à une aristocratie jusqu'alors toute- puissante, à marcher insensiblement vers son développement et son triomphe.
Ce dixième siècle compta les duchés de Lorraine, de Bavière, de Franconie, de Souabe, de Saxe, ainsi que grand nombre de puissances d'un ordre plus secondaire, et les efforts des empereurs capables tendirent à disposer à leur gré des couronnes ducales. Les Othon, ainsi que l'empereur Henri III, réussirent dans cette entreprise; aussi peut-on constater sous leurs règnes un temps d'arrêt, qui se prolongea jusqu'à l'avènement de Conrad le Salien, en 1024, mais qui n'en fut pas moins glorieux.
Voici quelle fut, à l'avènement de cet empereur et durant son règne, la situation faite aux cités allemandes.
Nous avons vu que les évêques favorisaient la formation des villes, qui leur offraient d'ailleurs uno source de reve-
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dus considérable, et sur lesquelles ils cherchaient souvent à conserver leur autorité, en demandant aux princes de les investir du droit de juridiction sur ces places.
La plupart du temps, les villes avaient un maître, qui prélevait sans doute des impôts sur les citadins, mais qui cependant n'était pas le propriétaire de leur sol, et les laissait vivre à leur guise du produit de leur travail.
Des seigneurs territoriaux allaient se fixer dans les cités; ils y utilisaient leurs ressources dans les entreprises de la bourgeoisie, et y furent plus tard désignés sous le nom de familles (Geschlechter), en opposition avec les citoyens ordinaires, sur lesquels ils avaient l'avantage d'une origine tout à fait libre.
C'est eux qui, sous la présidence du prévôt, désigné par Tévêque ou le roi, dirigeaient toute l'administration conimunale, sans que les bourgeois de droit commun y prissent la plus petite part ou fussent admis à la jouissance des moindres droits politiques.
Cependant ces derniers avaient obtenu du roi Henri Ier la faculté d'ouvrir des délibérations sur leurs intérêts professionnels, et de statuer sur l'admission de nouveaux artisans, et c'est grâce à ces concessions et autres semblables que se formèrent les divers corps de métiers.
Les villes, dont le développement progressif exigeait avant tout le règne calme de la justice, tenaient naturellement toujours le parti des souverains patriotiques contre le clergé et la noblesse ; mais hélas ! leur dévouement à la cause royale ne leur valut que rarement la protection du chef de l'État.
C'est ainsi que le premier Othon lui-même, qui malheureusement ne pouvait se passer de l'appui de la noblesse pour ses nombreuses expéditions, fut encore amené à rendre des ordonnances contre la prescription libératoire en ma-
tière d'esclavage. Il faut cependant dire aussi que Conrad II, tenant l'affaiblissement des grands pour indispensable, décréta que l'investiture d'un vassal resterait pour ses descendants un droit acquis à perpétuité, et chercha à faire prévaloir de nouveau le principe, qui ne voyait dans les ducs que des fonctionnaires de l'État, dépendant pour leur choix comme pour leur destitution de la simple volonté du monarque.
Le règne de Henri III (1039-1056) compte parmi les plus énergiques et les plus féconds que connaisse l'histoire de l'Allemagne.
Il étendit sur l'Empire un calme qui ne lui était pas habituel, châtia les ducs comme il aurait châtié tous autres grands, et eut à se féliciter de l'appui des communes urbaines, dont les forces allaient en augmentant en raison de la faveur qui leur était accordée.
L'importance des villes s'accrut encore sous son successeur Henri IV (1056-1106), et on peut dire que c'est même là l'époque à laquelle leur prospérité naissante les fit entrer parmi les éléments politiques dont se composait l'Empire.
Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'à l'opposé des misérables serfs de campagne, les industriels et les ouvriers des villes fussent, au onzième siècle, en jouissance d'une complète liberté.
Exposés, en effet, à cause de leurs occupations, au souverain mépris des races nobles, ils ne pouvaient songer à aucune sorte d'alliance avec ces dernières; il ne leur était pas permis non plus de terminer eux-mêmes les dissentiments nés dans leur sein, ni de procéder au choix de leurs juges et de leurs administrateurs , choix qui appartenait à l'empereur, ou à celui en faveur duquel, prince généralement ou évêque, il s'était démis de ce soin ; et c'est même selon cette dernière distinction que les villes prenaient la
qualité soit de villes impériales, soit de villes princières ou épiscopales.
La juridiction criminelle, la police et l'administration de la justice, remises autrefois aux mains du Gaugraf, étaient à présent confiées au prévôt, que désignait le seigneur justicier, et qui recevait tout au plus des assesseurs élus parmi les familles. La gestion des biens et des revenus de la commune appartenait également au prévôt, qui la dirigeait encore avec le concours des délégués de la noblesse.
Mais, quoi qu'il en soit, et malgré d'autres restrictions encore mises par exemple à la liberté du mariage des ouvriers de ville et à la complète disposition des héritages qui leur ad venaient (Zwangsheirathen et Sterbefall), leur situation était infiniment préférable à celle des industriels campagnards, et ils puisaient dans des gains plus considérables, dans l'essor communiqué à l'industrie par l'enchevêtrement des travaux, des ressources suffisantes pour racheter les charges incommodes; d'ailleurs le commerce, qui, grâce aux faveurs des princes tels que Othon 1er, Henri II, Conrad II et Henri III, et par suite notamment de l'abolition de péages locaux, avait acquis une assez grande intensité sur les cours du Rhin et de l'Elbe, exerçait la réaction la plus salutaire sur le mouvement industriel.
Et en ce qui concerne le commerce lui-même, ses progrès sont suffisamment démontrés par celle circonstance, que déjà, en l'année 979, un roi Éthelred accordail des privilèges aux négociants allemands, et aussi par cette autre, que c'étaient des marchands qui composaient en grande partie l'armée du roi Henri IV.
Le rachat, dont nous parlions à l'instant, s'exerçait autant de la part de l'ouvrier individuellement pris qui voulait s'affranchir des liens étroits dans lesquels le retenait son seigneur foncier, que de la part des communes entières,
désireuses de conquérir par exemple les droits de foire, de justice, de juridiction criminelle, et de procéder ainsi ellesmêmes à l'élection de leurs fonctionnaires.
Mais comme les besoins pécuniaires, si utiles à exploiter, se présentaient bien plus souvent chez les empereurs que chez tout autre seigueur territorial, en raison même de leurs nombreuses expéditions, les efforts des villes tendirent à se placer sous la dépendance immédiate du chef de l'État, avec lequel elles se liguèrent d'autant plus volontiers contre les princes, qu'il était seul maître d'adoucir ou même d'abolir les péages qui écrasaient le commerce.
L'exercice militaire, auquel les bourgeois étaient assujettis sous les ordres du prévôt et dans l'intérêt de la défense de la ville, leur suggéra l'idée de secouer au besoin le joug des évêques ou des princes, et comme ils ne pouvaient trouver d'appui contre ces derniers, et les nobles leurs acolytes, que chez l'empereur, ils payaient ce dernier de retour quand la puissance impériale venait à être elle-même menacée. L'histoire de l'Empire offre de nombreux exemples de cette assistance mutuelle, et c'est certainement à la coopération des villes de Mayence, Worms, Ratisbonne, Wurzbourg et autres encore, que l'empereur Henri IV dut les succès qu'il remporta sur les Saxons, sur son antagoniste Rodolphe de Souabe et sur son propre fils, Henri V, qui s'était soulevé contre lui. De son côté, il prit des mesures pour assurer la sécurité des grandes routes et projeta sur le commerce et l'industrie un éclat inaccoutumé.
Ce fut sous le règne de ce souverain que l'Empire fut déclaré électif et que l'on établit aussi la patrimonialité des dignités princières.
Néanmoins, les libertés urbaines progressèrent moins vite que des circonstances aussi favorables pouvaient le faire espérer; car les racines jetées par le servage étaient trop
profondes, et ce n'est qu'avec difficulté que la fortune mobilière put devenir une puissance sociale à côté de la richesse territoriale.
Il faut dire aussi que le nombre des villes était par trop minime encore au douzième siècle, et que les lois de l'État les mettaient beaucoup trop en arrière de la noblesse.
Henri V (1106-1125) trouva, malgré son despotisme, un appui considérable dans les villes, mais ne témoigna guère de sa reconnaissance et de son génie politique qu'en maltraitant et en affaiblissant les seuls amis qui lui restaient.
L'interrègne de Lothaire sauva l'unité nationale contre les tentatives des Hohenstaufen, et se montra zélé pour les intérêts du peuple et des villes, en protégeant leurs elforts commerciaux et industriels.
À l'avénement de Frédéric Barberousse (1152-1190), l'Empire se trouvait avoir subi de notables et heureux changements; c'est ainsi que s'étaient élevées, dans la première moitié du douzième siècle, les villes de Dingelfingen, Halle, Landau, Landshut, Neumark, Oggersheim, Schardingen, Straubingen, Trosberg, Wismar, etc.-, et, quant à la seconde moitié de ce siècle, elle donna naissance ou communiqua au moins le droit de cité aux localités suivantes : Angermunde, Barwalde, Gardelege, Stendal, Werben, Seehausen, Cologne sur la Sprée et Bernau; l'année 11 GO vit naître Munich et Kellheim; les fondements de Fribourg furent jetés en 1179; la cité de Berne fut construite en 1 191, et c'est vers cette époque que les endroits du nom d'Eisenberg, Freiberg, Leipzig, Auclam, Demmin, Cholnow, Camin et Angermunde furent élevés au rang de villes.
On vit des communes, des associations de marchands, des propriétaires du sol urbain établir à leur compte, et relouer des entrepôts pour l'emmagasinage de provisions
alimentaires ou de marchandises; les emplacements de foire se multiplièrent selon les diverses sortes de trafic, et des galeries à colonnes s'emplirent de baraques d'artisans.
En se groupant par industries, les bourgeois armés formèrent bientôt des corps de métiers qui , se considérant comme fermés, finirent par devenir un des éléments essentiels de la puissance urbaine.
Le développement des villes intéressait à un haut point les princes, qui trouvaient dans le rachat de toutes les entraves mises à leur activité des ressources fort convenables, et qui aussi, à mesure que leur souveraineté territoriale se consolida, rivalisèrent véritablement pour rétablissement de nouvelles communes bourgeoises.
Cette disponibilité des privilèges fut mise à profit par les corporations, pour acquérir, contre les sacrifices nécessaires, certaines attributions qui avaient jusque-là appartenu au prévôt, et l'on vit, par exemple, les gilds des marchands se procurer, dans la seconde moitié du douzième siècle, le droit de régler leurs propres conflits, et de désigner à cet égard les juges et aldermen indispensables.
Cet exemple ne fut pas perdu pour les autres gilds, et de même les règlements professionnels établis à Trêves, à Wurzbourg, à Frankenberg, à Goslar et à Brunswick, exercèrent l'influence la plus heureuse sur l'avancement des corporations.
Au droit susmentionné, ajoutons le droit de réunion, le droit d'infliger dans certaines limites une amende aux sociétaires, le droit d'exclure les membres mal famés ou criminels, et Ton comprendra combien il y avait dans les corps de métiers d'éléments de cohésion et de moralisation, et comment la considération publique finit par les placer au niveau du restant des bourgeois.
Toutefois l'accès des fonctions honorifiques, et par exemple de la régence urbaine, leur demeurait encore interdit.
On vit aussi se multiplier à cette époque les diverses espèces d'industries, parmi lesquelles le tissage de laine, d'origine hollandaise, acquit en Saxe, sur les bords du Rhin et vers le milieu du parcours du Danube, une importance telle, que ses produits furent placés sous la surveillance spéciale de l'autorité.
Les guerres incessantes favorisèrent les applications métallurgiques, qui eurent leurs ateliers les plus célèbres dans les villes de Worms, d'Augsbourg et de Nuremberg; la découverte des mines du Harzwald, et leur meilleure exploitation dès H 19, la découverte de filons d'argent en Misnie, les mines exploitées à Minden et à Mansfeld, les salines de Lunebourg, de Reichenhall, de Halle sur la Saale, et d'autres localités encore, répandirent l'aisance et vivifièrent le commerce.
Ce dernier se rattacha aux cours principaux du Rhin et du Danube, et eut ses sièges les plus importants dans les villes de Cologne et de Ratisbonne.
Cologne possédait bon nombre de vaisseaux , qui se rendaient à Anvers et à Bruges, et s'y approvisionnaient de marchandises néerlandaises et flamandes, qu'ils dirigeaient ensuite sur Mayence, Bàle et Strasbourg. Les habitants de Cologne faisaient parvenir aussi de la laine anglaise dans les Pays-Bas, où elle alimentait de nombreux métiers, et c'est ce qui fit que des commerçants de cette ville fondèrent à Londres même un établissement durable qui a sa place dans l'histoire de notre ligue Hanséatique.
Vienne et Ratisbonne servaient d'intermédiaires au commerce avec l'Europe orientale ; cette dernière ville notamment était devenue l'entrepôt principal des marchandises
provenant de la mer Noire, et se trouvait en rapport avec Magdebourg et Erfurt, qui par la concentration des cours de l'Elbe, de l'Oder et du Weser, représentaient à leur tour fort dignement la mer du Nord et la Baltique.
Nous demandons la permission d'intercaler ici une courte notice sur les origines et le développement commercial de Lubeck, Hambourg et Brème, pour reprendre ensuite et poursuivre jusqu'à la seconde moitié du ^douzième siècle, l'histoire générale des cités allemandes.
La fondation de l'archevêché de Brème en 688, et la fondation de celui de Hambourg , qui suivit la précédente en 811, contribuèrent puissamment, à l'issue des guerres sanglantes de Saxe, à rapprocher du Nord l'élément chrétien avec ses tendances civilisatrices.
Tout d'abord ce fut Brème et surtout Lubeck, qui se produisirent avec quelque éclat, tandis que Hambourg, sujet à bien des vicissitudes, ne jouissant pas au même degré que les villes précédentes de la protection des princes séculiers et ecclésiastiques, n'ayant pas non plus l'avantage d'être surgi , comme probablement ces deux cités , sur le sol d'anciennes localités païennes déjà florissantes , ne se développait que dans une plus lente progression.
En ce qui concerne Lubeck, nous savons que déjà Ptolémée fait mention d'un lieu, nommé Treva, et situé près de la mer; et que sous Gottsbalk, le premier prince chrétien des Vendes, Luibien (1043) apparaît comme un endroit déjà ancien.
Le Bukuwerder, sur lequel s'est élevée la ville actuelle, servait de résidence au Vende Kruko, et les annales polonaises en font mention dans les légendes d'époques reculées.
L'ancien Lubeck refleurit sous le Vende Henri, mais ne put, même au douzième siècle, se défendre qu'avec peine
contre les pirates de l'île de Rugen, et finit par succomber sous les attaques des païens.
Ce fut alors que le comte Adolphe de Schauenbourg jeta en 1143 sur le Bukuwerder les fondements durables de cette cité, que Henri le Lion prit ensuite, comme son lieu de plaisance, sous sa puissante protection.
11 faut que dès H47 Lubeck ait eu un commerce maritime étendu, puisque le prince des Vendes, Niklot, en surprenant cette ville, que la mâle résistance de ses habitants l'empêcha néanmoins de prendre, livra aux flammes à cette occasion, une grande quantité de navires marchands avec leurs chargements.
Ce même prince ayant conclu plus tard avec les comtes du Holstein un traité de paix et d'amitié, les bonnes relations qui en résultèrent produisirent le meilleur effet sur la ville et sur son commerce , qui prospéra au point que Henri le Lion , inquiet pour le développement de sa ville Bardowick, restreignit pour cette raison celui de Lubeck.
Mais quand Lubeck eut été cédé en 1158 par le comte Adolphe au prince Henri le Lion, ce dernier envoya des messagers dans le Nord, et fit savoir aux Russes, aux Norvégiens, aux Suédois, aux Danois, qu'il les admettait à un commerce sans entraves avec sa ville favorite *.
Il y établit un péage, y organisa la fabrication de la monnaie, et dota enfin cette cité renaissante de franchises notables , parmi lesquelles figurait notamment l'avantage d'avoir à côté du prévôt ducal un consul indépendant, se renouvelant tous les ans, chargé de l'administration municipale et de la surveillance des libertés acquises.
C'est de ce moment que date l'activité de Lubeck dans
{. Die Hanse und der deutschc Ritterordcn in den Ostseelœndem^ de Schlœzer, p. 8. Berlin, 1851.
la Baltique, et que s'établissent ses relations avec Wisby, avec le Schleswig, avec les rives du Duna, avec la Livonie et l'Esthonie, et même avec Novogorod.
Quand la ville de Julin 1 tomba , en 1177, sous les coups des Danois, il n'y eut pas que Wisby qui héritât de son commerce, et Lubeck trouva probablement aussi son compte à ce désastre; mais cette dernière ville dut surtout et avant tout sa fortune à la protection de l'empereur Frédéric Ier, à qui elle s'était rendue en 1181, et qui posa la base de sa future indépendance en lui octroyant la célèbre charte impériale de l'année H 88. Cette charte, dans ses traits principaux, accordait aux habitants de Lubeck une franchise complète de péages dans toute la Saxe, une franchise de droits pour les marchands forains qui visiteraient leur ville, le droit de battre monnaie, une régence indépendante, dont ils nommaient eux-mêmes les membres, l'exemption du service militaire, la faculté pour chacun d'eux de se purger par son propre serment du soupçon du servage, et la prescription libératoire de l'état d'esclave par un séjour d'une année dans leurs murs.
Il y avait, en 1190, des vaisseaux lubeckois au siège de Saint-Jean-d'Acre. Des habitants de Lubeck, au nombre de quatre cents, prirent part à la croisade sous le commande-
i. Julin en danois, Wolin en slave, Winetha en saxon. M. Wolowski, dans son Rapport sur notre présente histoire, montre, d'après Schaflarick, la communauté d'origine des Vénètes de l'Adriatique et des Venèdes ou Wendes de la Baltique, et faisant un rapprochement entre la Venise de l'Adriatique et la Venise (Winetha) du Nord, il s'exprime en ces termes : « Singulière destinée, que celle de deux cités commerciales, qui paraissent issues d'une souche commune, et qui grandissent à la fois dans l'Adriatique et la Baltique, presque sous le même nom, l'une pour arriver à la plus haute splendeur enrichie par le commerce de l'Orient, l'autre pour servir de point de départ à l'extension du commerce du Nord. »
ment du comte Adolphe, et, de concert avec des citoyens de Brème, fondèrent l'ordre Teutonique.
L'importance maritime de Lubeck s'accrut par cette circonstance, que, présentant par sa situation de grandes facilités d'embarquement, il fut choisi comme lieu de rendezvous par les croisés, qui se rendaient dans les contrées idolâtres de la Baltique, et qu'à ce titre cette ville eut même à se réjouir de la protection particulière du Saint-Siège.
C'est ainsi que de là un évêque se rendit, en 1196, en Livonie, et il est probable qu'en 1 199, les Lubeckois prêtèrent également leur concours à l'évêque Albert, ce qui entraîna la fondation de Riga et de l'ordre des Porte-Glaives
Quand Lubeck passa sous l'autorité danoise, son commerce ne souffrit en aucune façon de ce changement; il s'enrichit même de bon nombre de privilèges, notamment du côté de la Scandinavie, et les Lubeckois obtinrent aussi une juridiction propre à Skanoër et dans la Scanie.
Mais cette cité, qui continuait à se souvenir des liens qui l'avaient unie jadis à l'Empire, secoua la domination danoise en 1226, et fut la même année encore proclamée par l'empereur ville libre de l'Empire.
Ses habitants prirent une part distinguée à la célèbre et décisive bataille qui fut livrée, le 22 juin 1227, dans une plaine proche de Bornhœved, et depuis cette époque, notamment depuis la retraite du comte Adolphe dans un couvent (1238), elle put, sans éprouver de nouvelles entraves, avancer librement dans la voie d'une large prospérité.
Il semble résulter de la charte qui présida à la fondation de l'évèché et aussi de certaines légendes, qui font partir l'expédition de Hengist et de Horsa, marchant à la conquête
i . Livlandund die Anfœnge deutscken Lebens im baltischenNorden, p. 61 et suivi
de la Grande-Bretagne, de l'embouchure du Weser, que Brème a dû avoir acquis, avant même l'époque de Charlemagne, une certaine importance; ajoutons que les Wigmodiens, dans le canton desquels celte place était située, prêtèrent assistance au duc Wittikind, et que le port de Brème, d'une situation si favorable, devait d'autant plus attirer l'attention de l'empereur et éveiller en lui le désir d'établir en ce lieu une forteresse et une église pour les conversions. L'activité religieuse d'Ansgar et de ses successeurs valut à cette ville de nombreuses relations avec le Nord, et déjà, en 934, un auteur contemporain ne craignait plus de surnommer Brème la Rome du Nord.
Olhon le Grand se montra fort libéral envers cétte même cité, qu'il dota de nombreuses prérogatives.
Comme les Saxons émigrés en Angleterre , et ceux qui n'avaient pas quitté leur patrie conservèrent entre eux, à l'origine, des rapports suivis, cette circonstance contribua à familiariser avec la mer les habitants de Brème, qui déjà en 1099 figurent au nombre de seize parmi les croisés de Godefroy de Bouillon.
Ils prirent également part à la deuxième croisade, sous le commandement de l'empereur Conrad III, et en choisissant la route maritime, ils trouvèrent occasion de porter, chemin faisant, quelques secours au roi Alphonse contre les Sarrasins, ce qui leur valut des franchises commerciales.
Ce furent trois chevaliers de Brème et deux chevaliers de Lubeck qui fondèrent, en 1190, l'ordre Teutoniqueà Saint- Jean-d'Acre, et c'est encore de Brème que le deuxième maître de cet ordre, Othon de Langen, tirait son origine.
Entre temps, cette ville se livrait aussi à des entreprises maritimes, qu'elle dirigeait vers les contrées orientales. L'année 1 158 vit, pour la première fois, des navigateurs de Brème débarquer en Livonie vers l'embouchure du Duna, et nouer
INTRODUCTION. 4l
des relations avec les Russes, à la suite desquelles Meinhard, l'apôtre des Livoniens, fonda à Ixkull la première église chrétienne (1186).
Ce fut encore avec le concours de bourgeois de Brème, que l'évêque Barthold entreprit la construction de la ville de Riga.
Brème, qui avait beaucoup souffert du conflit survenu entre Henri le Lion et le comte d'Oldenbourg, avait cependant mis à proût la faiblesse du gouvernement de son archevêque Hartwig, pour s'assurer diverses libertés municipales importantes.
Son commerce avait également grandi ; elle entretenait avec les Frisons voisins un trafic considérable, au moyen duquel elle échangeait les produits de l'industrie urbaine contre les produits naturels du sol; et les premiers temps de la Hanse nous la montreront fort mêlée au mouvement mercantile qui se produisit dans la Baltique.
En ce qui concerne Hambourg, ce fut encore Charlemagne qui, après la fondation de l'archevêché de Verden (en 786), et de celui de Brème (en 788), songea en 811 à établir sur les rives de l'Elbe, et à quelque distance de son embouchure, un saint lieu qui pût devenir le noyau d'un archevêché nouveau, et d'où la doctrine chrétienne pût être portée aux Slaves orientaux aussi bien qu'aux Danois et aux autres habitants du Nord.
L'église qui y fut construite fut consacrée par l'évêque Àmalhar; et bientôt on vit arriver un prêtre du nom d'Héridag, que l'empereur destinait à être le premier archevêque de ce boulevard septentrional du catholicisme ».
L'empereur vint cependant à mourir sur ces entrefaites, et les soucis du gouvernement ne permirent qu'en 831, à
i. Livland und die Anfœngc, etc., p. 4.
Louis le Pieux, de confier la direction de l'archevêché de Hambourg au moine Ansgar, qui avait travaillé avec beaucoup de bonheur à la conversion des païens tant dans la Norvège, qu'en Suède et dans le Danemark, et dont il s'agissait maintenant de soutenir l'œuvre, en lui créant un appui solide en Allemagne.
Les papes en firent même, à la place d'Ebo de Reims, leur légat pour les pays septentrionaux, et ils réunirent aussi le diocèse de Brème à celui de Hambourg; mais la jeune fondation dut surtout les quelques forces qu'elle acquit à la protection des Othon.
La bataille de Dornhœved et le régime dés comtes de Schauenbourg firent croître Hambourg en importance.
L'empereur Frédéric Ier lui avait octroyé, en 1189, une charte de libertés, et c'est dans la confirmation, Tannée d'après, de cet acte important, par le comte Adolphe III du Holstein, que pour la première fois il est question de conseils hambourgeois , comme désignant l'autorité municipale.
Cette ville a dû de bonne heure se livrer à la fabrication du drap et jouir d'un commerce florissant, puisque dès 1152 nous y rencontrons une corporation de boutiquiers, et une autre corporation de tondeurs de draps.
La chute de Bardowick semble l'avoir débarrassée d'une rivale importune, et il existe un témoignage authentique d'une alliance plus étroite, qu'en 1210 Hambourg conclut avec Lubeck, en vue de protéger le commerce de terre, qui s'était établi entre les deux cités ; bien plus, il est facile d'établir que, dès l'année 1224, cette ville entretenait des rapports directs avec l'Angleterre.
Et maintenant, cette digression épuisée, reprenons le fil de notre histoire générale.
Ce qui caractérise le règne des Hohenstaufen, c'est une
tendaDce prononcée des empereurs à s'unir désormais avec la noblesse pour étouffer dans leur germe les aspirations des villes qui travaillent à leur indépendance.
Ou voit naître la lutte formidable contre les républiques bourgeoises de la Lombardie, où les classes industrielles, secondées par l'influence heureuse des croisades sur l'éclat des villes italiennes* tendaient et réussissaient à s'élever au niveau d'une aristocratie qui était privée de l'appui de l'Empire depuis Lotbaire II.
L'arrogance de Milan envers ses sœurs fournit à l'empereur et à sa noblesse, qui ne craignaient rien plus pour l'Allemagne que l'exemple contagieux de la liberté, l'occasion favorable de réprimer la morgue naissante de la bourgeoisie, sous prétexte d'apporter du secours à des opprimés.
La diète qui s'assembla dans les champs Roncaliens, et qui s'assimila l'expression la plus pure de l'asservissement byzantin : « Quod principi placuit, legis habet vigorem, » frustra les villes du droit d'élire leurs autorités, d'aliéner ou donner en nantissement les biens féodaux, de passer entre elles des traités offensifs et défensifs, et prit en un mot toutes les mesures propres à affaiblir leurs habitants au profit des princes et des seigneurs.
La réponse aux résolutions de la diète se trouva dans la défense héroïque de Crema et dans la lutte désespérée que soutinrent les Milanais.
Le chef de l 'État manifesta d'ailleurs le même esprit malveillant contre les progrès de la bourgeoisie allemande, et de ce que, par exemple, quelques habitants de Mayence avaient assassiné un évéque aristocratique, il fallait que ceUe ville fût déclarée à tout) jamais déshonorée, que ses murs fussent rasés et que sa population fût dépouillée de toute franchise urbaine.
La cinquième expédition entreprise contre les républiques
lombardes fournit à ces dernières l'occasion de se venger de toutes les injures reçues, par la victoire de Legnano (H76), et d'imposer, en H 83, la paix de Constance, qui leur attribua, contre un tribut, la plupart des droits de souveraineté, et à partir de laquelle l'influence impériale céda désormais en Italie le pas à l'influence de l'ffglise.
Henri VI ne se montra pas plus favorable pour les municipalités que son père, qu'il surpassa seulement en cruauté.
Othon IV fit de vains efforts pour réprimer les excès de la haute noblesse, et le pape, d'accord avec les princes allemands, livra le trône d'Allemagne à Frédéric II, qui, de son côté, pour satisfaire son ambition, prodigua les droits de l'Empire aux grands séculiers ainsi qu'au clergé, et leur sacrifia les libertés municipales.
Les ecclésiastiques devinrent seigneurs territoriaux; le' servage ne dut plus désormais compter trouver un refuge dans les villes; défense fut faite de construire de nouvelles villes dans le rayon des suzerainetés spirituelles, et l'empereur fut investi de la mission de renverser de fond en comble celles des cités qui auraient pris naissance sans la volonté du maître territorial.
L'empereur semblait poursuivre le fantôme d'une politique représentée par l'autocratie orientale, fondée sur les débris de la liberté communale, et soutenue d'abord par les princes, la noblesse et le clergé, dont il espérait probablement pouvoir sans peine se défaire plus tard.
La lutte devenait de jour en jour plus imminente entre une bourgeoisie pleine de jeunesse et de vie et une noblesse vieillissante.
On vit se former contre l'archevêque de Mayence, et dans un but d'assistance mutuelle, une ligue bourgeoise comptant pour membres les cités de Worms, Mayence, Bingen, Spire, Francfort, Friedberg et Gelnhausen; et ce qui
agrandit le différend, ce fut la résolution inspirée par la haute noblesse au jeune fils de l'empereur, alors régent de l'Empire, qui prononça la dissolution de la confédération mentionnée.
A la même époqijMMuulant, Lubeck, Hambourg et quelques autres vilffl Hntrionales obtenaient de l'Empire la confirniatioiWHnvilt-ges étendus que Waldemar, durant le court espace Te temps qu'avait persisté sa domination, leur avait libéralement accordés.
En revanche, l'empereur Frédéric II étant, en 1232, à Ravennes, enleva aux villes allemandes le droit de nommer elles-mêmes leurs autorités locales, ordonna le licenciement de tous les fonctionnaires par elles institués, remit le soin d'en choisir de nouveaux dans les villes épiscopales ou princières au seigneur territorial, et foula ainsi aux pieds les droits les mieux acquis dans le but probable d'annihiler l'influence de son fils, en révolte contre son autorité, sur les divers municipes, ou de le surpasser en concessions envers le pouvoir seigneurial.
Et cependant, quand dans les dernières années de son existence, l'empereur vit de toute part les grands s'élever contre lui, les villes seules poursuivirent une politique vraiment allemande en se ralliant au chef de l'État, et en le soutenant, avec plus ou moins de bonheur, contre les prétendants que les partis hostiles lui avaient suscités.
Mais bientôt cette puissante dynastie des Hohenstaufen alla s'éteindre en Italie, en laissant l'Empire plongé dans un inextricable désordre, abandonné à la rapacité de ses innombrables vautours.
Alors on vit, sur cet horizon obscurci, se lever une étoile brillante, celle de la liberté municipale, qui fit espérer en des temps meilleurs, qu'elle seule pouvait d'ailleurs ramener.
L'anarchie, en se prolongeant de 1246 à 1257, enfanta la ligue des villes allemandes, dirigée contre les trafics usuraires et contre le brigandage des notables et des princes.
Bien que les cités témoignassent assez de leur désir de
cette ennemie jurée de tout commerce et de toute industrie.
Dès lors il ne resta plus d'espoir aux bourgeois que dans leur association; aussi vit-on dès 1241 les villes de Liibeck et de Hambourg conclure une alliance dirigée contre les corsaires et les brigands de la terre ferme, et l'année 1247 donner naissance, sur l'avis d'un bourgeois d? Mayence, à la première grande ligue de soixante cités appartenant à la haute Allemagne.
En 1254, les villes de Mayence, Cologne, Worms, Spire, Strasbourg et Bàle renouvelèrent pour dix ans leur ancienne confédération, qui obtint dans l'année même et l'année d'après l'adhésion tant des villes inférieures que même de bon nombre de chevaliers et comtes, et qui, en 1256, reçut à Mayence une constitution définitive.
La Ligue, était-il dit, se proposait de maintenir la paix publique et de protéger les confédérés contre les déprédateurs et les oppresseurs; quant aux conflits naissant dans son sein, un tribunal arbitrai serait chargé de les vider: les expéditions militaires seraient décidées à la majorité des voix ; défense était faite de secourir l'ennemi au moyen de subsides en argent ou en nature. Mayence était placée à la tète des villes inférieures, et Worms à celle des villes supérieures; il y aurait par an quatre diètes, visitées par les députés des villes associées, dont chacune devait, en outre, travailler à l'agrandissement de la Ligue.
Les juifs, les habitants des campagnes et les biens de
soutenir les destinées chance roi Conrad ne parut pas les cor puyer sur leurs forces, pour
es Hohenstaufen, le Let négligea de s'ap- Rn frein à la licence,
l'Empire devaient jouir également de sa protection, et comme enfin elle fit aussi quelques concessions à la noblesse, on vit successivement se rallier à elle les archevêques de Mayence, Cologne et Trêves, les évèques de Worms, Strasbourg, Metz, Bàle et ^^kH^ duc de Bavière, la comtesse deThuringe, les coc^^Hpiningen , Nienbourg, Katzenellenbogen, Duenen™ H^neurs de Munzeuberu, Trunbourg, Limbourg, Drachentels, Falkenstein, Strahlenberg, Alzei, Erbach, Limbach, Steinach et Hornberg.
Parmi les cités notables qui étaient entrées dans la confédération figuraient, en 1255, les villes de Mayence, Cologne, Spire, Strasbourg, Worms, Zurich, Bàle, Fribourg, Schelestadt, Colma?, Brisach, Neustadt, Hageoau, Heidelberg, Wimpfen, Lautersbourg , Oppenheim, Francfort, Friedberg, Wetzlar, Marbourg, GelnhauseD, Grunberg , Alfeld, Fulda, Hirschfeld, Aschaffenbourg, Bingen, Dipach, Wesel, Boppard, Andernach, Reuss, Bonn, Aix-la-Chapelle, Brème, Munster dans la Westphalie, et plus de soixante autres.
Or cette nomenclature sommaire n'est-elle pas une garantie suffisante de la fermeté avec laquelle la bourgeoisie était parvenue à pouvoir tenir son drapeau en Allemagne ; ne rendelle pas un témoignage éclatant du chemin qu'elle avait parcouru, de l'autorité qu'elle avait conquise; ne fait-elle pas pressentir aussi tous les succès qu'elle devait remporter encore par la suite?
Et maintenant nous abordons sans plus tarder notre histoire commerciale, et comme ce sujet a déjà occupé, même à un point de vue beaucoup plus général que celui de notre programme, les meilleures et les plus actives intelligences de l'Allemagne, nous voulons parler de Sartorius notamment, de Lappenberg, de Barthold, de Gallois, et de tant d'autres, sans oublier cependant un de nos compatriotes, les plus compétents en cette matière, M. Roux de Rochelle, la
difficulté pour nous consistera moins à rassembler les matériaux qu'à les trier et à les approprier au résultat particulier qu'il s'agit d'obtenir, et si nous sortons victorieux de cet obstiné travail, nous croirons avoir rempli une lacune qui certainement existe en FpJ Èflfei nous ne nous trompons, même en Allemagne.
DE LA
DE L'ORIGINE DE LA LIGUE HANSÉATIQUE JUSQU'A LA PAIX CONCLUE PAR ELLE AVEC WALDEMAR III, ROI DE DANEMARK, EN 1370.