CARACTERE DE U RELIGION D'ISRAËL
La religion de Moïse, comme on peut encore appeler la gion nationale d'Israël, bien qu'elle ne doive à Moïse qu origine et non son plus haut développement, appartient, sî moindre doute, à la famille de religions dont l'étude a : sujet de cet ouvrage : à la famille sémitique ou més( mienne. Si le mosaïsme marque le plus haut degré de dé^ pement auquel se soient élevées ces religions, cependa n'est pas sorti du cercle dans lequel elles se meuvent. Les principaux traits distinctifs qui caractérisent cette famil religions, y sont très reconnaissables : sa doctrine est prii lement symbolique (1) ; l'organisation de la société relig ainsi que tout l'ensemble des rapports entre le peuple et h national, y est essentiellement théocratique.
La religion nationale d'Israël est déjà au-dessus du poi vue mythologique, et n'est pas encore pleinement entrée d point de vue dogmatique. On découvre facilement dans VA Testament les traces du premier de ces caractères qu'elle î mitivement revêtu, et la preuve qu'elle a été jusqu'aux c( du second. Mais les mythes qui ne se rapportaient pas di
(1) n ne s'agit ici que de la doctrine, non des actes de culte. Dans le c symbolisme est général, et ne caractérise pas une religion particulière.
ment à Yahveh sont, ainsi que les ôîres auxquels ils avaient trait, descendus du ciel sur la terre : les héros divins sont devenus des hommes, et les mythes, de l'histoire. Ceux dans lesquels Yahveh joue le principal rôle ou bien se confondent avec l'histoire des origines de l'humanité ou avec celle des ancêtres du peuple, ou bien se bornent à quelques Actions poétiques et prophétiques isolées et indépendantes. Mais ils ne sont pas encore arrêtés, ne forment pas un système lié et coordonné, ne s'imposent pas comme croyances ecclésiastiques ayant force de loi et dont le fidèle ne saurait s'écarter.
L'étude du caractère, du contenu et de l'origine des mythes remaniés dans les plus anciennes traditions d'Israël, n'est pas close et présente le plus vif intérêt. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait là bien des emprunts aux mythologies des autres peuples. La légende de la construction de la tour de Babel interrompue par Dieu est originaire de la Mésopotamie, quoique ce soit à tort qu'on a cru en retrouver la trace dans une inscrip^ tion de Nébukadrezar. Elle n'est autre chose que la croyance populaire qui s'était formée en rapport avec ce grand temple de Barsipa près de Babylone, inachevé depuis des siècles, et que le grand roi restaura et acheva. Le mythe du déluge a la même origine, et on le retrouve en Mésopotomie sous une forme mythique encore, partant plus ancienne. Mais ces mythes mésopotamiens doivent avoir été empruntés par les Israélites aux peuples de Canaan, bien avant qu'eux-mêmes fussent entrés en rapport avec les Babyloniens. Us empruntèrent certainement aussi aux Cananéens le mythe de Simson, le héros solaire dont tous les exploits sont placés dans le voisinage de Beth-Shémesh, la ville du soleil. Les récits relatifs aux patriarches, pères du peuple, paraissent aussi provenir des anciens habitants du pays, et quelques faibles traces de ces récits se trouvent sous .des formes plus ou moins semblables, le plus souvent rapportés directement aux dieux, dans les traditions phéniciennes et canar néennes. On croit communément que les mythes de la création et du paradis ont été directement empruntés aux Perses. Le contraire, bien qu'aussi peu vraisemblable, serait beaucoup plus possible. Il est hors de doute que le récit de la Genèse, Ch. II et suiv., celui précisément qui présente avec les tradi-
tions des Perses les traits de ressemblance les plus nombreu^d et les plus frappants, était déjà fixé par écrit au huitième siècle avant Jésus-Christ, à une date où il ne saurait encore être question d'aucune influence exercée par les Perses sur les Israélites. Ce mythe ne peut cependant avoir une origine Israélite, car les indications géographiques qu'il renferme se rapportent à une région plus orientale que le pays de Canaan. Quelques rivières qui soient désignées sous les noms de Gihon et de Pishon, le Hiddekel et le Phrat ne sauraient être que le Tigre et TEuphrate. Or, les inscriptions assyriennes attestent qu'au huitième siècle les Perses n'avaient pas encore pénétré jusqu'à* la Mésopotamie et étaient cantonnés dans la Bactriane et dans le nordest de la Médie. Le mythe ne peut donc pas avoir pris naissance au milieu d'eux. S'il n'appartient pas, comme le déluge et la tour de Babel, à la Mésopotamie, il doit avoir fait partie de la mythologie des peuples sémitiques du Nord.
Pour les yahvistes, du moins dans les récits que nous'possédons, tous ces mythes sont devenus de beaux récits religieux et moraux dont la scène est placée sur la terre. Ainsi, celui du Paradis. Il n'est pas douteux que dans la forme originale de ce mythe le jardin d'Éden avec l'arbre de la vie, les Kéroubîm préposés à sa garde, le lieu où les rivières prennent leur source el où habite Yahveh, ne représentent le ciel et les phénomènes célestes. Adam, dont le nom ne diffère pas d'Édom, d'après lequel se nommèrent les Édomites, et Caïn dont, peut-être, les Kénites tirèrent leur nom, furent, à l'origine, des dieux comme les habitants du Paradis persan, Yima et Manou, le père des Aryas ; Enosh, flls de Seth, serait le premier homme au sens propre du mot. Yima aussi s'attira par sa désobéissance la colère d'Ahoura Mazda. L'exil des dieux visibles relégués sur la terre par le dieu supérieur et contraints d'y continuer leur existence, les vengeances des grands dieux sur les dieux de second ordre, sont aussi des mythes de la nature, car la victime de ces jalousies ou de ces châtiments est toujours un dieu de feu, soit l'éclair, le feu du ciel, Hephaestos, soit le dieu du soleil, Apollon, ou quelque dieu analogue. Adam, le rouge, et Caïn, la lance ou le forgeron, entre lesquels le rapport de père à flls n'a été établi que
plus tard, rentrent aussi dans cette catégorie.
Le yahvisme mosaïque transforma ce mythe de la nature en une légende ayant une signification morale et destinée à expliquer l'origine du péché et de la mort. Le jardin d'Eden a été placé sur la terre. Adam est devenu leprotoplaste de l'humanité, Caïn le père d'une grande fraction de l'espèce humaine. L'ancienne mythologie ne fournit aux sages yahvistesque des matériaux où ils puisèrent des enseignements et des avertissements pour la postérité et des formes dans lesquelles ils enveloppèrent leurs spéculations morales et religieuses.
Les sublimes descriptions par lesquelles les prophètes ont exprimé la majesté de Yahveh et ses attributs moraux reposent aussi sur des mythes de la nature. Nous avons vu que Yahveh fut primitivement le dieu du tonnerre, c'est-à-dire le dieu dans lequel se réunissent tous les phénomènes de la vie céleste, le plus élevé des dieux de la nature. Tous les traits sous lesquels les autres mythologies représentent leur dieu du tonnerre se retrouvent dans l'image que les écrivains hébreux tracent de Yahveh. Ce caractère est encore reconnaissable dans les visions prophétiques telles que celles d'Ésaïe ou d'Ezéchiel. Dans le psaume XVIII, il est dit que la fumée sort de ses narines et le feu de sa bouche ; dans le VIP il est parlé de son arc sur lequel il place ses flèches pour détruire. Il semble quelquefois que l'ère de la formation des mythes se prolonge jusqu'aux derniers prophètes, par exemple dans la description du conseil de Dieu de l'introduction du livre de Job, dans la prophétie de Micha à la cour d'A'hab, dans la personnification de la sagesse, au livre des Proverbes. Les visions d'Ésaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel sontelles autre chose que des mythes? Pour les deux premiers du moins,' ces visions expriment bien des réalités et ne sont pas purement une expression symbolique des phénomènes intérieurs et psychologiques. Et cependant, l'élément symbolique y domine. L'attouchement des lèvres d'Ésaïe avec un charbon ardent, de celles de Jérémie par la main même de Yahveh exprime l'inspiration de ces prophètes. Le rameau d'amandier du second est l'image de l'esprit dans lequel il doit accomplir sa mission, et le vase bouillant, celle des calamités qu'il devait prophétiser. Le feu et la lumière, attributs constants de Yahveh, empruntés à son caractère primitif de dieu du tonnerre, sont-
devenus les symboles de ses attributs moraux, de sa toute puissance, de sa grandeur, de sa sainteté. Il ne faut pas entendre toutefois ici ce mot de symbole dans le sens qu'il a p jours dans le langage de la science, mais dans celui q aux notions de Tantiquité tout entière, lesquelles se de nos jours celles des masses peu éclairées, et selon Tacte symbolique est le véhicule, et non-seulement le térieur de Taction divine, et il existe un lien naturel saire entre les manifestations sensibles de Dieu et so Cette représentation plastique de la divinité fut symbc les Israélites comme chez les autres peuples de même ne représentèrent pas Yahveh sous la forme humaine celle d'un serpent, ou d'un jeune taureau, ou bien enft son arche sainte. Les êtres qui l'entourent, Kéroubîm, qui d'abord étaient des animaux merveilleux, des grii des dragons, furent plus tard en partie aussi anthropo et devinrent des êtres symboliques.
A peine est-il nécessaire d'insister sur l'existence di gion d'Israël du caractère théocratique commun à tou ligions mésopotamiennes. Chez aucun peuple le senti souveraineté de Dieu ne fut aussi puissant que chez tes. Historique ou non, le récit de l'opposition faite p à rétablissement de la royauté est l'expression fidèle des pieux Israélites. Ils ne voyaient pas, il est vn royauté, une institution incompatible avec le gou divin, mais un amoindrissement des droits souverair C'est que le véritable roi d'Israël était Yahveh, comme tous les dieux principaux des peuples sémit les traits d'un souverain absolu de l'Orient, et dont le i exprimait la grandeur et la toute-puissance. Tout li nait, la vie et les biens de ses sujets, les hommes maux, la terre et tout ce qu'elle contient. Il disposa selon son bon plaisir et n'avait de compte à rendre de ses dispensations ; bon et miséricordieux à ceux vent, redoutable à ceux qui lui résistent. Ceux qui son peuple doivent être retranchés de la terre. Les g raël furent les guerres de Yahveh auîmême titre que des Assyriens étaient celles d'Asour. Seulement, tan
derniers, unissant l'esprit pratique à la foi religieuse, ne négligeaient rien de ce qui pouvait assurer la supériorité de leurs armées, trop souvent les prophètes représentèrent la protection divine comme suffisant à tout, nourrirent un esprit qui poussait à la désorganisation des armées et lancèrent les serviteurs de Dieu dans des aventures qui ne pouvaient aboutir qu'à des catastrophes. Le roi, pour l'Israélite comme pour l'Égyptien, était Foint de Dieu, son lieutenant sur la terre. Jusqu'à la séparation des dix tribus, les rois unirent le caractère sacerdotal à la dignité royale, présidèrent aux cérémonies religieuses et ofl&îrent des sacrifices, et, en dépit des efforts des prêtres pour se créer une situation indépendante et dominante, ils restèrent les véritables chefs de la religion. Dans les nécessités publiques, si les princes n'hésitaient pas à dépouiller leur propre palais, aucune crainte religieuse ne les empêchait d'avoir également recours aux richesses du temple.
Ce fut chez les Israélites que l'idée du gouvernement divin, qui est à la base de toutes les religions sémitiques, se développa de la manière la plus complète et la plus pure. Les prophètes en furent les plus puissants organes, et elle trouva dans l'idée messianique sa plus haute expression.
La plupart des prophètes, même les plus grands, ne s'élevèrent pas au-dessus du sentiment dominant que les biens et les maux, la prospérité et les calamités, sont la récompense de la fidélité et le châtiment de la désobéissance à la volonté de Dieu. Il y avait une part de vérité dans cette idée qui, sous des formes diverses, fut commune à presque tous les peuples anciens et qui dans les religions théocratiques revêt cette forme : la fidèle adoration du dieu national doit avoir pour conséquence nécessaire la prospérité et des bénédictions, et toutes les souffrances, tous les malheurs du peuple sont la suite de la désobéissance à ses ordres. Il est certain qu'aussi longtemps qu'un peuple restait fidèle à son dieu national, il conservait son caractère propre, son unité, la conscience de sa nationalité, et que ces sentiments créaient en lui une force capable de le faire respecter même par de puissants ennemis. Mais dans la forme absolue qu'on lui donnait, elle était fausse et pouvait devenir dangereuse en empêchant de discerner le vrai caractère des situations et des événe-
ments et en créant des illusions destinées à être cruellement déçues. Il est vrai que la dogmatique a bien des ressources pour répondre à ces terribles leçons de Texpérience. La prospérité dans les âges d'idolâtrie et de corruption était attribuée à la patience, à la longanimité de Dieu, qui veut accorder au pécheur le temps de se repentir et de se convertir. Les calamités qui survenaient sous les princes les plus pieux s'expliquaient comme le châtiment de fautes antérieures qui n'étaient pas suffisamment expiées, ou comme un signe que la fidélité des princes et du peuple n'avait pas encore atteint à la perfection exigée par la loi. Cependant, à la longue, la foi plus robuste se lasse, et la catastrophe qui termina le règne de Josias ruina celle de nombre d'Israélites, au point qu'en Egypte Jérémie s'entendit dire en face que tous les malheurs du peuple venaient de la fidélité à Yahveh, et que désormais les exilés ne voulaient plus servir que la céleste Méléket.
La morale des prophètes ne fut pas moins exclusive et absolue que leur dogmatique. Ils virent et dépeignirent l'état moral du peuple sous les plus sombres couleurs, poussant tout au noir, condamnant les jouissances les plus innocentes, réprouvant les occupations les plus indispensables à la vie et à la prospérité d'un état. L'âpre té de leurs censures amassa plus d'amertume dans les âmes qu'elle n'y produisit de fruits de repentance et d'amendement.
La même exagération, la même absence de sens critique se fit jour dans la lutte que, comme organes de Yahveh, les prophètes soutinrent avec une infatigable ardeur contre l'idolâtrie. Ils eurent le courage de réclamer les droits de la moralité et de l'humanité en face de pratiques barbares, restes des cultes d'âges grossiers, de protester contre l'immolation des enfants au Mélek du Tophet, et on ne saurait trop les admirer dans ces revendications, qui ne furent pas sans danger. Mais l'excès de leurs exigences, la violence à laquelle ils recoururent toutes les fois qu'ils purent disposer de la force, compromirent la durée et altérèrent le caractère de leur œuvre. Ils ne surent pas reconnaître les éléments vraiment religieux que renfermaient les cultes qu'ils combattaient. Pour représenter la divinité sous des images matérielles, les religions de l'Egypte, de Babylone, de la Phéni-
cîe, de Canaan, n'étaient pas de pures idolâtries. Les prophètes opposaient Yahveh, leur création, aux créations religieuses des autres peuples comme le seul vrai Dieu, en regard des vanités, des dieux qui ne sont pas des dieux, mais des dieux de boue, et ce point de vue ne fut pas seulement injuste ; il fut, de plus, dangereux pour leur propre cause. Le yahvisme possédait la notion de Dieu la plus pure de l'antiquité, et, par cela même, il devait à la longue l'emporter sur les cultes rivaux. Les prophètes le comprirent ; mais ce qu'ils ne comprirent pas, c'est que le yahvisme n'était que la réalisation épurée et plus complète d'une conception de TÊtre suprême commune à tous les peuples de la même famille que les Israélites, qu'il ne différait des dieux des autres religions qu'en pureté, en perfection, non par sa nature ni par son origine. Baal-Zéboub, Melqart, Milkom, .Kamosh, Maroudouk, Nabou et tant d'autres, étaient autre chose que de pures vanités, surtout dans l'idée que s'en faisaient les adorateurs. C'étaient, ainsi que Yahveh, des noms du seul Dieu véritable et vivaijt, bien que la conception de cet être unique que ces noms exprimaient, fût moins pure que celle qu'en était venu à exprimer Yahveh. On explique, on excuse par l'ardeur de la lutte les exagérations du deuxième Ésaïe. Mais lorsqu'il raille l'ouvrier qui fait une statue à Dieu de la même matière dont il fera des ustensiles pour des usages profanes, il oublie que les vases sacrés du temple de Jérusalem, le temple lui-même que les prophètes appelaient le trône de la majesté divine, n'avaient rien de saint par eux-mêmes ; c'était aussi de l'or, du bois et des pierres. Ce hardi idéaliste a l'air de ne plus savoir que l'idée sanctifie ce qui n'est pas sacré de nature. Les prophètes furent complètement étrangers à l'idée de développement, qui inspire la justice pour ceux qui sont encore à un degré inférieur de croyances et d'adoration et apprend à les conduire plus haut et plus loin par la douceur et la sympathie, d'une manière plus efficace et plus sûre que par l'insulte et le mépris. Ils confondirent, comme font encore tant de chrétiens, la notion de Dieu avec Dieu lui-même, et ne surent pas s'élever à la largeur du sage Indien, disant dans les Védas : « On l'appelle Indra, Mitra, Varouna, Agni. Celui qui est un, les sages le nomment de diverses
manières, Agni, Yama, Mâtariçvan (1). » Au lieu que les Grecs et les Romains recherchaient toujours leurs propres dieux dans ceux des peuples étrangers, les Juifs ne reconnaissaient aucune analogie entre Yahveh et les idoles des Gentils. Les deux points de vue peuvent être également contraires à une saine critigue. Celui-là n'en est pas moins supérieur, plus philosophique et même plus religieux. Les prophètes, avec leur rêve d'une domination universelle et prochaine de Yahveh, étaient encore animés du même esprit que les Assyriens, qui étendaient par l'ascendant de leur puissance militaire le domaine de leur dieu Asour. Plus le présent leur apportait de déceptions, et plus inébranlablement ils s'attachaient à leurs espérances, plus ardemment ils embrassaient Tavenir. L'attente messianique fut un fruit de la même conception religieuse qui poussait les puissants rois de Ninive et de Babylone, les petits rois de Moab et de Syrie, qui avait poussé Saiil et David à ceindre le glaive pour l'extension du domaine de leurs dieux. C'est encore une religion exclusivement nationale. Jérusalem doit devenir la capitale religieuse et politique du monde, et un fils de David être le roi des rois. A ce titre, la théocratie yahviste ne se distingue pas de celle des autres peuples de même race : elle est complètement mésopotamienne ou sémitique.
Mais cette conception se manifeste ici à son plus haut point de développement. A mesure que les malheurs des temps ajournèrent à un très-lointain avenir la réalisation de ces espérances, elles s'épurèrent et s'élevèrent. Sans doute l'établissement de la suprématie de Yahveh ne s'obtiendra pas sans effusion de sang, le règne de Dieu se fondera par la guerre. Ce n'en sera pas moins le règne de la vérité, de la justice et de la paix. Il n'y aura plus d'arche, parce que Yahveh habitera au milieu de son peuple; plus de temple, parce que Jérusalem même sera tout entière une ville sainte, un temple consacré à Dieu ; plus de loi, car la loi sera gravée dans tous les cœurs ; plus de prophètes ni de prêtres, parce que tous, du plus petit au plus grand, connaîtront Yahveh, et son esprit sera répandu sur tous ses enfants. Les petits et les pauvres qu'on ne comptait
(1) Rig Véda. I. 164, 46.
pas, qu'on foulait et qu'on opprimait, seront traités avec justice. Or, par toutes ces idées, qu'ils ne séparaient pas de la réalisation de leurs espérances et de la future grandeur de leur nation, les prophètes furent les interprètes d'un idéal qui n'est point seulement celui d'un peuple et d'une race, mais que, sous d'autres formes, on trouve aussi exprimé ailleurs.
Les religions de TÉgypte et de la Mésopotamie appartiennent aux cultes polythéistes-monarchistes; on a coutume de voir dans le mosaïsme une religion purement monothéiste. Elle le devint en effet au terme d'un long et laborieux développement, mais elle ne le fut pas à son origine. Vraisemblablement à dater de Moïse, Yahveh fut le dieu national d'Israël, son seigneur, son divin roi, comme Kamosh celui de Moab, ou Asour celui de FAssyrie. Mais son culte n'excluait point Tadoration d'autres dieux. On a vu au prix de quelle lutte prolongée non son règne exclusif, mais sa prédominance put s'établir. La résistance ne fut pas moindre en Juda sous Hizkia qu'en Israël sous ATiab, Dans le Deutéronome, on trouve encore quelquefois Yahveh appelé un des dieux, bien que le plus grand, et cette idée persiste même plus tard. L'introduction du Décalogue proclame Yahveh le seul dieu d'Israël et défend d'adorer d'autres dieux à côté de lui, mais n'implique nullement que ces dieux n'existent pas. Le mouvement que commencèrent les grands prophètes du huitième siècle et que continuèrent leurs successeurs, fut bien plus monolâtrique que monothéiste. Ce fut là, en particulier, le caractère des réformes de Hizkia et de Josias, et le peu de durée de ces réformes, la facilité avec laquelle s'opéra la restauration du polythéisme après la mort des princes qui avaient prêté leur tout-puissant et indispensable concours aux prophètes, atteste que la masse du peuple était encore foncièrement polythéiste. D'ailleurs, le parti réformateur lui-môme était plutôt hénothéiste que monothéiste. Il prêchait Yahveh non comme le seul dieu existant, mais comme le plus grand et le plus puissant, le seul qui éclipsât tous les autres et ne souffrît l'adoration d'aucun autre à côté de lui. Il faut descendre jusqu'à Jérémie pour rencontrer une expression authentique du monothéisme, et encore bien moins précise et accentuée qu'elle Be le sera dans le deuxième Ésaïe. Après la captivité, les Juifs
furent monothéistes, parce que les plus zélés et les plus fidèles revinrent seuls dans leur patrie, et firent du yahvisme épuré la base du nouvel état, tandis que tous ceux qui avaient des tendances polythéistes se confondirent avec les populations de Tempire chaldéen. C'est cependant un fait que, dans aucune autre religion, du moins dans l'antiquité, le monothéisme n'eut autant de zélés partisans et d'éloquents interprètes que dans celle d'Israël. Gela tint sans doute, en premier lieu, au développement du prophétisme, indépendant du sacerdoce, n'obéissant qu'à sa propre inspiration et qui reporta sur le dieu national tous les attributs et toutes les perfections qui, dans les religions voisines, étaient répartis sur différents dieux. La concentration du culte à Jérusalem contribua aussi, pour sa large part, au développement du monothéisme en Israël. Mais, ce qui fut surtout décisif, ce fut le caractère même de sa religion, favorable entre tous au monothéisme et que le moment est venu de faire ressortir dans toute son originalité.
Le mot qui exprime le mieux le caractère dominant du mosaïsme, c'est celui de sainteté, qui ne signifia d'abord qu'inaccessibilité, sublimité de l'objet du culte, et, pour le peuple, isolement absolu du monde profane, mais qui, peu à peu, prit aussi un sens, moral. L'idéal de l'Égyptien, dans son pays magnifique, produisant tout en abondance, fut la vie, le bien-être, le déploiement de toutes les énergies morales. Ses dieux furent les « vivants », qui croissent et qui font croître, Noutérou. Yahveh aussi est le Vivant, l'Auteur de la vie. L'idéal des Assyriens fut la force, la puissance, la terreur inspirée au monde. Ses dieux furent les « puissants », les a forts», Ilani. La toute puissance de Yahveh, le caractère redoutable de ses jugements, sont aussi proclamés avec tremblement par les pieux Israélites. L'idéal des Babyloniens fut la connaissance, l'intelligence, et sur cet idéal ils formèrent leurs dieux. La sagesse de Yahveh est souvent aussi exaltée, surtout depuis que les stricts yahvistes furent entrés en rapport avec les sages pieux. L'idéal du Syro- Phénicien et du Cananéen fut la divinité favorable et clémente, riche de bénédictions, féconde et donnant la fécondité, et ils pensaient lui rendre le culte qui devait lui être le plus agréable par des scènes désordonjiées, çt en s'abandonnant sans frein à
toutes les voluptés. Yahveh aussi eut fréquemment le symbole d'Ashéra dressé à côté de ses autels. Lui, le dieu des nomades, ennemi de toute civilisation, ayant en abomination les cités, le vin et l'agriculture, et qui conserva toujours ce caractère originel dans les croyances d'une secte kénite, devint en Canaan le dieu en Thonneur duquel se célébraient les fêtes joyeuses du printemps et de l'automne, le bienveillant auteur de tous les dons, plein de bonté et de tendresse pour Israël. Ainsi les penseurs Israélites avaient fini par reporter sur leur dieu national tout ce que renfermaient de bon la mythologie et la théologie des peuples voisins. Mais son caractère propre, celui par lequel il se distingua surtout de ceux des autres peuples, fut et resta la sainteté. Personne ne pouvait l'approcher, personne ne pouvait le voir sans mourir ; il habitait Tobscurité et était un feu dévorant. De même qulsraêl fut essentiellement aristocrate entre les peuples de l'antiquité et, plus tard, par son orgueil insupportable, s'attira le reproche d*être Tennemi du genre humain, Yahveh fut essentiellement aristocrate entre les dieux. Cette doctrine de la sainteté divine trouve son expression dans le naziréat, dans ce qu'on racontait des suites terribles qu'avait le simple contact de l'arche, ou dans le récit de catastrophes comme celle des lils de Coré, dans l'interdiction de pénétrer dans le saint des saints, de jurer en vain par le nom de Yahveh et dans les prescriptions minutieuses, relatives à la pureté légale.
La sainteté fut. de toutes les notions communes aux peuples mésopotamiens, celle à laquelle s'attachèrent le plus fortement les Israélites, et qu'ils réalisèrent par excellence. Elle se retrouve dans les religions d'autres peuples n'appartenant pas à la même famille, par exemple des Hindous, et plus encore des Perses. Elle ne fut pas moins en honneur chez les Égyptiens, qui évitaient le contact des peuples ayant d'autres croyances et qu'ils regardaient comme impurs, et qui interdisaient soigneusement l'accès de leurs temples aux profanes. Les mêmes causes produisent partout les mêmes elTets. Un peuple mieux doué, plus jeune, débordant de sève, vivant au milieu d'une population à la vérité soumise, mais plus avancée sous le rapport de la civilisation extérieure, des arts utiles, de l'industrie, — - ce fut
le cas des Aryens dans Tlnde, des Perses dans Tlran, au milieu des populations touraniennes, des Égyptiens au milieu des Sémites qui habitaient en grand nombre les parties méridionales de la vallée du Nil, des Israélites dans le pays de Canaan, — ce peuple ne conserve sa nationalité qu'en se tenant àTécart, en s'isolant dans le sentiment de sa supériorité morale. Si la puissance d'un tel peuple s'accroît et que les éléments indigènes de la population perdent leur indépendance par l'adoption progressive de la religion et des mœurs des vainqueurs, alors le danger n'est plus si grand et, sauf pour les prêtres et pour les lettrés, la ligne de démarcation tend de plus en plus à s'effacer. C'est ce qui arriva pour les Perses sous la dynastie des Achéménides, pour les Israélites quand ils eurent soumis les Cananéens, et que ces derniers ne furent plus un danger pour leur nationalité. A ce moment, les stricts yahvistes furent débordés, ils ne purent qu'à grand'peine, et fort incomplètement, empêcher le peuple de se mêler aux étrangers. Mais viennent des revers, Tamoindrissement de la puissance des conquérants, des menaces sérieuses pour leur indépendance et leur nationalité, alors on se renferme anxieusement dans les vieux retranchements de la vie nationale. Ainsi les Égyptiens, à mesure que les colonies sémitiques et grecques se multiplièrent dans la basse Egypte, devinrent plus flers et s'attachèrent avec plus de fidélité aux institutions traditionnelles de leurs ancêtres. Ainsi les Israélites, plus ils se virent malheureux et opprimés, plus ils s'attachèrent à leur religion, plus ils furent exclusifs, plus ils craignirent de se souiller par le contact des étrangers. Dans le Talmoud cet orgueil de race dégénère en une véritable folie et devient vraiment un odium generis humani. Nulle part, cette idée de sainteté et de pureté sacerdotale, ayant son origine dans l'orgueil national, commune à tous les peuples de l'antiquité, ne s'est développée au même degré que chez les Israélites, parce qu'aucun peuple d'une égale valeur n'a été au même point le jouet des autres peuples, qu'aucun n'a nourri de si hautes espérances et n'a éprouvé de si cruelles déceptions. Cette idée a son exclusisme et son étroitesse. Sous sa forme purement nationale, elle est une pure imagination, une prétention dénuée de fondement, et elle finit par s'opposer à tout, développement
Googl^
tice propre des Pharisiens en est la conclusion lier mot. Mais elle a été l'occasion d'une persé- 1 et de la plus noble abnégation. Il est inconpuissamment contribué au développement de it à Tavènement du monothéisme le plus pur et