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ÉCOLE DES ARGENSOLA, SUITE ET FIN DES CLASSIQUES

— POÉSIES ANACKÉONIIQUES DE VILLEGAS.

— ÉPOPÉE d'eRCILLA.

L'élan de l'Espagne, vers le de'clin du seizième siècle, contraste avec le ralentissement (le l'Italie et 1 immobilité de la France ; on se sent si vivement emporté dans cet essor de tons

les genres, qu il devient impossible de mesurer l'espace parcouru.

Herrera , Luis de Le'on , la Torre chantent encore, et des voix rivales s élèvent des quatre parties de la Pe'ninsule, des provinces de Flandre, du royaume de Naples, et jusque des rivages de l'Ame'rique.

On connaîtra bientôt toutes les formes que la pensée humaine peut revêtir, toutes les variele's de rhythme, toutes les fantaisies de style qu'un travail de perfectionnement peut mettre au service de l'imagination ; c'est l'âge d'or de la littérature castillane qui vient de commencer, et qui embrassera le règne des trois Philippe.

Le premier de ces rois, le sombre fils de Charles - Quint, n'a pas le ge'nie de son père; mais il est plus Espagnol. Jeune encore, il a porte' la couronne de Sicile et partage le trône d'Angleterre ; et partout il s'est montre le même : soit qu'il visite les pays e'trangers en ami ou en ennemi, en voyageur ou en roi, rien ne saurait lui donner la mobilité d'un cosmopolite; sa politique, froide en apparence, s'attise du feu cache' de toutes ses passions; elle est aussi ardemment nationale que profondément dissimulée. Sans renoncer à envelopper 1. 16

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l'Europe du rt^scau de fer confié à ses mains, il aspire d'abord à faire converger autour de son trône de Castille les divers royaumes qui lui ont e'te' le'gue's, au lieu de les laisser tourner, comme des satellites, dans le système de l'empire. ',

Charles-Quint aimait moins la lille'rature espagnole que la litte'rature italienne, et moins la litte'rature que les arts me'caniques (i) : Philippe II, homme de savoir, écrivain même assez distingué, a le sentiment des beaux-arts sans en avoir l'amour ; la protection qu'il leur accorde ne va pas jusqu'à distraire un seul moment son attention du soin des affaires : qu'ils restent dans leur sphère éthérée, qu'ils amusent les esprits sans troubler lEtal, il ne s'inquiétera pas < plus de leurs erreurs qu'il ne s'enflammera pour leurs chefs-d'œuvre. Impassible et ferme h la place qu'il a choisie au milieu du mouvement des intelligences et des évènemens, il s'efforce d'amortir tout ce qui peut l'entraîner. Son règne ainsi posé ne devait pas sui\Te la route brillante et périlleuse des aventures ; il fut de ceux qui laissent aux peuples le temps d admirer les règnes précédens.

La poésie était en partie dans les faits et dans

les hommes, autour ties grands uoitls desGonzalve , des Pescaire, des Fernand Corlès; elle put descendre tout entière de l'histoire dans la littérature, et de la litte'rature au cœur même de la socie'te'. Bientôt ce fut mieux qu'en Portugal, où, dès le quinzième siècle, « chaque colline était un Parnasse, et chaque fontaine une Hypocrèïie; » la poe'sie sortit de tout et se mêla à tout; pas un divertissement public ou prive' sans elle, pas un noël, pas une procession, pas un combat de taureaux, pas une sérénade, pas une inlrigue; la danse et la musique, ses compagnes inse'parables, la conviaient jour et nuit; elle était l'âme de tous les plaisirs, la consolation de toutes les douleurs, l'ornement de toutes les solemnites.

L'inquisition, cette censure du fanatisme, qui n'exprime pour nous qu'une pense'e de compression brutale, l'inquisition même ne fut pas hostile à la poe'sie : non, l'e'poque la plus terrible de cette institution tyrarniique, celle que le duc d' Albe marqua comme Satan de ses doigts de feu, ne vil aucun poète livre' aux tortures ou aux bûchers. Qu'on ne s'étonne pas de cette •exception; elle s'explique parles circonstances qui firent établir le tribunal du saint Office, et

par la mission (ju il reçut de ses tondaleiirs. Pour les Espagnols, il y avait eu dans les Arabes deux sortes d'ennemis, des conquërans et des infidèles; la religion et la patrie, attaque'es à la fois, avaient mis en commun toutes leurs forces pour se de'fendre : de là cette intime alliance que des siècles d épreuves avaient resserre'e, et qui avait été cimentée par un triomphe glorieux. Instituée le lendemain de la victoire, pour en conserver les fruits, l'inquisition n'était, aux yeux de tous, qu'une arme de plus, une arme utile , nécessaire , sainte et sacrée , un glaive béni par Dieu, le glaive exterminateur de 1 archange. Implantée dans toute autre contrée, l'inquisition y aurait été sans racines; elle eût répugné à l'esprit des peuples, et appelé 1 exécration sur le despotisme (2) ; en Espagne, c'était la sentinelle du camp de la foi : on savait gré au saint Office de sa vigilance ; on applaudissait à sa sévérité ; et personne ne le craignait, parce que tous ses coups semblaient diriges contre l'ennemi commun. Il y a j^lus : dans ce singulier pays, où la dévotion même a son point d'honneur, on stj piquait d'une orlliodoxie sans tache comme d'uncî vertu sans reproche ; et l'inquisition, (jui faisait jurisprudence en ma-

tièiv de pratique, ainsi que notre conseil des maréchaux en njatière de duel, jouissait des mêmes respects.

Le de'senchantement dut venir, sans doute, quand d'autres inte'réts se substituèrent à cet inte'rét primitif; mais ce ne fut que par degrés. L'inquisition, passant de la recherche de l'islamisme à la poursuite de l'Iiére'sie, put brûler les Juifs et les morisques, pendant long-temps encore, sans qu'on y vît aucun sujet de plainte ou de méfiance : il parut juste aussi qu elle redoublât de rigueurs lorsque la re'forme, prenant en flanc la Navarre, menaça l'unité' catholique; mais tant qu'on ne s'aperçut pas que les arrêts du tribunal religieux recevaient une direction politique, toute accusation aurait été' regardée comme le cri d'une mauvaise conscience.

La guerre aux livres, qui aurait dû dessiller bien des yeux, ne fit tomber aucun bandeau, parce qu'en général elle n'exerça pas ses ravages sur les poètes vivans. Luis de Léon est peut-être la seule victime que l'on puisse citer ; et encore ne fut-il poursuivi que comme religieux, et par forme disciplinaire, pour avoir enfreint une défense de l'Eglise. Les classiques d'Athènes et de Rome, aisément convaincus d idées païen-

lies, forment, avec quelques nationaux antérieurs à l'inquisilion, la principale liste dont se composent les deux in-folios de l'Index (3). Le saint Office, inexorable pour les e'carts de doctrine, pesa, de tout le poids des terreurs qu'il inspirait, sur la théologie, la philosophie, l'éloquence; et plus il fut dur pour les libertés du raisonnement, plus il se montra indulgent pour les licences de l'imagination. La poésie usa et abusa de ses immunités ; elle n'eut pas à se débattre, comme en France, dans les entraves de la controverse, cette désastreuse passion du seizième siècle ; elle bénéficia et de ce qu'on lui permettait et de ce qu'on défendait aux autres arts de l'intelligence ; il fallait, de gré ou de force, que tout ce qu'il y avait de génie en Espagne vînt à elle ; sa voix, libre et puissante, était celle qui flattait le plus cette fière nation, dont le caractère indépendant ne voulait croire à aucune servitude. Toute la littérature releva donc de la poésie, comme une va«sale de sa suzeraine. Les prosateurs les plus graves durent commencer par faire leurs preuves en redondilles ou en endécasyllabes, et la poésie seule leur valut des ^uccès populaires. Le roman de Don Ouichottc , que toutes les littératures envieront éternelle-

ment à l'Espagne, ne produisit, à sa naissance, qu'un effet me'diocre; Cervantes lui-même, imbu du préjuge national, en était moins glorieux que de sa pâle tragédie de ISumance.

La poésie tenait encore sa suprématie d'une autre cause essentiellement locale ; elle était de haute race, et noble d'épée comme de sang. Au point le plus reculé que le regard puisse atteindre, sans se perdre dans les ténèbres, on aperçoit au sein de la Péninsule une noblesse guerrière et lettrée. « Nos premières lois et toules nos chroniques, disent les Espagnols, ont été écrites en vers, et non par des moines, mais par des chevaliers.» Qu'étaient-ce ensuite que* ces don Juan Manuel, ces Lopez de Ayala, ces Pérez de Guzman, ces Alvar de Luna, ces Jorge Manrique, ces Villéna, ces Santillane, que nous avons vus se transmettre les premières palmes du génie national ? c'étaient des grands seigneurs qui avaient tous renouvelé leurs titres de noblesse dans les croisades de l'Andalousie.

Après eux, et malgré la concurrence souvent trop féconde d'une ère plus éclairée que le moyen âge, la poésie multiplia ses rameaux sans altérer son blason : quand par hasard l'éclat de la naissance manquait à ses enfans, elle les cou-

vrait d'honneurs ; ce ne sont que ge'ne'raux, pre'lats, ambassadeurs, vice -rois. A l'illustralion du champ de bataille, ceux-ci joignent la céle'hritë de l'infortune ; des aventures extraordinaires, des prouesses ou des e'preuves sans e'gales prêtent à ceux-là un prestige romanesque, et l'esprit poursuit curieusement l'ënigme de ces existences disparates qui commencent sous la tente pour s'achever dans le cloître. Grandeurs, vicissitudes, singularite's, tout ce qui e'tonne, tout ce qui intéresse, tout ce qui attache se rencontre à chaque pas dans cette galerie si diversement animée. ,

• Don Diego Hurtado de Mendoza, cet esprit dominateur qui a déjà fixé notre attention plusieurs fois, n'est-il pas le même qui, en cultivant les muses adoptées par Boscan, contraignait Rome h fléchir le genou et à lui remettre le gonfalon de l'Eglise ? Eh bien, sa mission est remplie : après un proconsulat de six ans, dont le poignard des assassins n'a pu retrancher aucun jour ni tempérer aucune rigueur, le voilà qui s'éloigne de l'Italie, et qui se met tranquillement à écrire l'histoire, au milieu des intrigues des affaires, des duels, un jour au palais d'Aranjuez, le lendeiuaiii au fond d'un rarhot.

Ximënès, le Richelieu de l'Espagne, aussi bon sol(lat et meilleur poète que le cardinal français , abat à ses pieds la grandesse castillane ; on voit son chapeau rouge, si redoutable pour les factieux, guider une armée sur le rivage africain ; il enlève Oran d assaut, et se repose de sa victoire en traçant les statuts d'une académie (4). - 1

Garcilaso de la Ve'ga, auteur de si tendres pastorales, reçoit le coup mortel sur la brèche d'un fort.

Cervantes, livre aux mêmes vicissitudes que Camoè'ns, perd une main au combat de Lépante, tombe au pouvoir des barbaresques, languit cinq ans dans l'esclavage, habite six mois un obscur souterrain, et subit toutes les e'preuves du danger et de la souffrance, jusqu'à ce qu'enfin les pères de la Merci complètent sa rançon avec les deniers de la charité publique, sans se douter que ce pauvre estropié, abandonne' de son pays, vaut plus pour l'Espagne que tout l'or du plus riche galion (5).

Lope de Véga, dégoûté du métier des armes par le désastre de l'Armada, partage le reste de ses jours entre le théâtre et l'Eglise. Familier du saint Office, il improvise gaiement une comédie

ou quelque intermè^de dans l'intervalle de deux auto-da-fé , mène douce et longue vie, et meurt aussi fête' que les plus grands saints de Castille.

Don Alonso de Ercilla, page étourdi que fatigue l'e'tiquette des palais, rêve, comme Christophe Colomb, la de'couverte d'un nouveau monde : on lui a parlé des peuplades sauvages du Chili ; il part, se mêle aux tribus de l'Atraucanie, et découvre une poésie vierge au fond de ces forêts silencieuses que la voix de l'homme n'a pas encore interrogées.

En poussant plus loin, on aperçoit le prince Esquilache, vice -roi du Pérou, qui apprend la gloire de l'Espagne aux fils des Incas, tandis que le comte de Rebolledo , ambassadeur en Danemarck, fait entendre aux enfans du Nord des accens que l'âpreté de leur langue chercherait vainement à reproduire.

Comme tous ces hommes, comme toutes ces choses devaient agir sur les esprits ! Quelle fièvre d'émulation devait surtout répandre l'ennoblissement des lettres, dans un pays où les prétentions héraldiques sont si générales et si folles, qu'on trouve des armoiries jusque sur la boutique d'un barbier (6)! L'impression a été telle, qu'elle a pénétré au fond des mœurs et s'est

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gravée dans les formes du langage; il n'est pas une nation qui ait plus de re'pugnance pour les termes bas ou vulgaires, et qui se complaise davantage dans l'appareil ce'rëraonieux. , '

La France et l'Italie du même temps présentent un tout autre aspect ; au lieu d'être poètes comme en Espagne, les grands d'Italie se contentent de prote'ger la poe'sie ; ceux de France, sauf quelques honorables exceptions , ne songent pas plus à la cultiver qu'à la soutenir ; ils la laissent ramper à leurs pieds. On pourrait adresser à leur insouciance les reproches que Camoëns adressait à l'ignorance desgrands de Portugal (y) : « Si les doctes Sœurs e'taient muettes pour eux, c'est qu'ils étaient sourds pour elles. » : La plupart de nos auteurs, sans être rele'gue's après les bouffons, ainsi qu'on le vit plus d'une fois de Triboulet à l'Ange'li, eurent à subir les de'dains de la fortune et l'indiffe'rencc du public; ils furent réduits à suivre, comme serviteurs à gages, des princes ou des gens de qualité, qui croyaient n'avoir plus rien à faire pour eux lorsqu'ils les avaient empêchés de mourir de faim. En général, leur condition différa peu de celle des troubadours et des jongleurs, qui faisaient partie des grandes maisons ; ils appar-

tenaient à tel seigneur, qui les donnait à tel autre, quand la fantaisie lui en prenait.

François I", maigre' les sympathies réelles qui ennoblissaient sa protection, releva plus la poésie que les poètes; leur sort ne s'améliora pas sous son règne. Clément iNIarot, dont le père avait été poète attitré d'Anne de Bretagne, remplit le même office auprès de Marguerite de Valois. •

* Henri II, héritier des goûts de son prédécesseur, ne distribua pas ses encouragemens avec la même intelligence; il consulta beaucoup moins l'intérêt de l'art que le caprice de Diane de Poitiers.

Charles IX fit davantage et mieux, sans faire assez. Jodelle s éteignit sous ses yeux, en lui rappelant en vain la lampe sans huile d'Anaxagore.

Antoine Baïf fut poète d'Henri III, qu'il avait amusé par ses concerts ; Desportes occupa le poste de lecteur auprès du même prince.

Malherbe , d'abord secrétaire de Bassompierre, fut pensionné par Henri IV, et assez médiocrement pour être réduit à demander l'aumône le soimet à la main.

Maynard fut secrétaire de la première femme

du Béarnais; Theopliile fut attache au duc de Montmorency; Boisrobert au cardinal de Pvichelieu; Voiture à MONSIEUR, frère du R.oi ; Sarrazin au prince de Conti; Benserade à Gaston d'Orléans; Molière, enfin, notre grand ^Molière, ne fut-ilpas valet de chambre deLoui^XIV?

Cette triste nomenclature ne finirait point, si elle devait être complète. Et que serait-cp donc s'il fallait re'capituler les pre'faces, les de'dicaces, les e'pîtres, les envois, les hommages! Il y aurait de quoi rougir mille et mille fois pour le caractère de nos malheureux e'crivains, si l'obsèquiositë de leur langage ne trouvait pas son excuse dans la position qu'on leur avait faite, et dans les traditions qui en re'glaient le style.

Il y a, nous ne l'ignorons pas, des vocations invincibles qui s'élèvent au-dessus de tout et maigre tout : à celles-là, peu importe l'appui ou l'obstacle ; aucune protection ne peut les de'grader, et tout revers les aiguillonne ; mais il est impossible qu une littérature ne se ressente pas de la condition générale des écrivains qui la représentent. Comment une égale ardeur de concours se serait-elle manifestée en France et en Espagne, lorsque la considération publique était partagée avec tant d inégalité! L'effort du

talent pouvait-il se soutenir avec la même persëvp'rance, quand d'un cote' un grand seigneur s'enorgueillissait de ne rien savoir, tandis que de l'autre il tirait vanité de son me'rite plus que de sa naissance ; lorsque là on croyait qu'un poète était propre à tout, et qu'ici on tenait pour axiome qu'il n'était propre à rien?

Ce qu'on devait prévoir se réalisa : moins il y eut de dépendance dans la condition matérielle ou morale des hommes de lettres, plus le progrès lut soutenu, plus la littérature fut nationale. A la même époque où nos poètes attachés au palais des princes ne vivaient que de subventions qu'ils payaient souvent du sacrifice de tout leur avenir, on ne connut en Espagne ni poètes ni poésie de cour; les poètes, soutenus par le goût public, n'étaient les protégés que de la nation ; ils pouvaient donc porter la tête haute et élever fièrement la voix, car la nation, ce n'est personne, et c'est tout le monde (8).

Secondé partant de circonstances favorables, le développement de l'art fut rapide dans la Péninsule : les poètes castillans n'avaient plus de leçons à recevoir; on ne pouvait demander pour eux (jue des ins[>iralions ; mais l'inslrument

qu'ils tenaient de leurs maîtres s'elait tellement assoupli, que la médiocrité même pouvait le manier. Ils étaient donc iTienacés de perdre en originalité ce qu'ils gagneraient en correction; ils avaient à craindre ou de tomber dans l'imitation des nationaux, la plus servile et la plus improductive de toutes, lorsqu elle ne s'attache qu'aux formes, ou de se fourvoyer en cherchant des routes nouvelles. Un grand nombre sut échapper au premier de ces écueils; plusieurs dédaignèrent le second, et s'y perdirent.

A la tète des talens sages qui allèrent plus loin que leurs prédécesseurs, en suivant la même ligne, il faut nommer les deux frères Argensola ; Gongora marche à l'avant-garde des esprits rebelles qui prétendirent secouer le joug de toute autorité ; et entre ces deux camps, Lope de Véga se montre seul avec un drapeau bariolé de toutes les couleurs de son génie.

Plusieurs poètes qui eurent une manière à eux, mais qui ne firent pas école, doivent aussi être séparés de la foule; il y en a deux surtout cju'il n'est pas permis d'omettre : Miguel Cervantes, qui inclina naturellement vers l'école la plus raisonnable, mais qui n'eut pas à beaucoup près, dans ses vers, la même supériorité que

ilaiis sa prose ; et Que'vëdo, qui, après avoir concouru au progrès, faillit précipiter la de'cadence par 1 abus des belles facultés qu'il avait reçues de la nature. '

-■■ Chefs des classiques, les Argensola se sont applique's avec succès à l'épuration de la langue nationale; pre'cieux travail que Lope de Ve'ga constata avec esprit, en disant que ces deux Aragonais e'taient venus tout exprès à Madrid pour apprendre le castillan aux Espagnols : mais ce genre de service est de ceux dont on oublie l'utilité', quand on trouve le code d'une litte'rature tout fait ; et alors les œuvres, dont le principal me'rite est de régler le goût, excitent toujours moins d'enthousiasme que celles qui flattent l'imagination.

L'on se tromperait néanmoins si l'on croyait que les classiques, uniquement attachés à l'art qui perfectionne, étaient dépourvus du génie qui invente : bien qu'une prosodie uniforme et l'exercice de la rime aient multiplié les versificateurs dans leur école comme dans l'école opposée, le vrai talent y conserva son cachet individuel ; et dans le cercle d'un seul genre, il y eut plus que des nuances, il y eut des couleurs distinctes fortement prononcées : Francisr.o Je

Figueroa, Gil Polo, Pedro de Espinosa, Luis Barahona de Soto, Vicenle Espinel, Balbuena, ont tous cultive' la pastorale, et l'on peut reconnaître dans chacun d'eux une manière diffe'rente et un degré' de mérite particulier. ;;;

Francisco de Figueroa , rêveur aimable , se livre à une mélancolie douce et poe'tique ; son e'glogue de ^lirsi est d une fraîcheur et d'une simplicité' qui annoncent le sentiment du vrai ; un vers nouveau, un vers libre y rapproche les bergers, sinon du langage même de la nalure, du moins d'un langage naturel (g).

Gil Polo est plus orue' ; il exprime toutes st^s pensées avec uue délicatesse ingénieuse. Continuateur de Montemayor, il dessine les scènes les plus anime'es sur le fond calme de la pastorale. La Diane amoureuse (a) achèvera de mettre en vogue une forme de roman destine'e à faire le tour du monde, et qui ne sera pas encore e'puise'e lorsqu'elle aura traversé la double étamine de Cléopâtre et de l\Astrèe; M""^ Deshoulières, Fonlenelle, Lamoite, Florian, feront plus d'un bou(juet avec les mêmes fleurs (lo).

Pedro de Espinosa, coloriste brillant et pur,

[a] Jh'aïui nmiiioradu. /, ,^)^ ,5;}tS«610cI <-iûV\i

verse tous les hësors de sa palette sur l'idylle espagnole, poème narratif qui se partage entre l'e'Ie'gie et la pastorale. Sa fable dclJenîl est une de ces compositions originales qui conservent une place à part dans la litte'rature d'vm peuple: on n'y sent pas la même chaleur de passion que dans la Diane de Gil Polo ; mais des octaves mélodieuses s'y suivent, comme le flot suit le flot dans une mer doucement agite'e. Et n'est-ce pas là le mouvement le plus juste de ces drames du cœur, dont l'amour seul fait le sujet, la pe'ripe'tie et le de'nouement? La partie descriptive est charmante ; elle peut figurer avec honneur auprès des meilleurs tableaux d'Ovide et de Sannazar (i i). •<./■><

-■ Le talent d'exe'cution de Luis Barahona est moins sûr que celui d'Espinosa ; en revanche, il y a chez lui plus d'imagination et de feu. Emporte à l'improviste vers la poe'sie lyrique, son enthousiasme fait bondir les strophes fougueuses de l'ode ou s'évapore en chansons légères. Il a laissé une églogue dont le sujet, plus artistement traité dans la ballade allemande, nous a été transmis par le théâtre sous des formes presque magi(|ues. Une hamadryade est morte ; les déités bocagères sortent du sein des arbres et

des fleurs pour gëmir ensemble : c'est une scène de sylphides ou de willis ; mais Barahona s est contente' de la dessiner, il fallait la peindre. Plus complètement heureux dans son poème des Larmes d' Angéliijue , il a surpasse' tous les continuateurs italiens de l'Ariostc, et il a me'rilë que Cervantes dît de lui : « Si l'on brûlait ces larmes, j'en verserais moi-même (12). »

Vicente Espinel, qu'une analyse patiente a mis en possession des moindres secrets de l'harmonie, fait prendre tous les tons à lapoe'sie pastorale. 11 épure les rimes provençales et il invente les dizains, qui porteront son nom (a). Aucun mode de versification ne lui re'siste ; ses e'glogues brillent des mêmes qualite's de style que ses e'Iegies et ses canzoni ; et, certes, il n'a commis aucune usurpation en se chargeant de traduire l'Art poétique d'Horace ; celte mission revenait de droit à son talent flexible et correct (i3).

Ne' avec plus de vigueur, d'abondance et de hardiesse, Balbue'na semble être appelé' à se jouer de toutes les règles transcrites par Espinel ; vous reconnaissez de suite en lui l'élève

[a) Kspliielu.s. ■ '''I;" ' ■ ' }■■

d'une antre e'cole : la nature des tropiques se déroule devant ses yeux; il la peint comme il la voit, avec des sens plus jeunes qu'un Espagnol. L églogue, vivifie'e par son pinceau, se pare des plus riches couleurs; c'est aussi bien que Garcilaso, et c'est tout autre chose. Rosanio et Beraldo, Ursanio et Tyrseo sont des tableaux champêtres qui n'ont aucun parallèle à redouter en Espagne ; mais Balbuëna n'est pas maître de lui; la poésie s'e'chnppe en bonillonnant de sa léte, et change en torrent le cours tranquille et limpide de la pastorale. Dans son Siècle d'or, le plus étendu des poèmes qu'ait inspirés l'Arcadie de Sannazar, les octaves voltigent par myriades ; autant d'épisodes, autant de bucoliques; on est étonné de la beauté du vers, de la nouveauté de l'expression, de 1 audace et quelquefois de la profondeur de la pensée : mais tant de profusion fatigue, tant de désordre rebute, et le lecteur est souvent arrêté comme le voyageur indien par ces longs filets de lianes et de ronces qui étouffent les plantes les plus vives dans les forets du Nouveau- Monde (i 4).

Ainsi, avec chaque poète, la pastorale change d'aspect : agreste et douce chez les uns, élé-

ganle el passionnée chez les autres, elle se présente tour à tour sous les traits de 1 e'glogue, de l'idylle, de I ële'gie, du drame et même de Te'pope'e. Eh bien! une varie'te' presque aussi grande se reproduit dans tous les genres, sans excepter celui qu'un mètre invariable asservit au joug le plus e'iroit : le sonnet, que les Italiens nomment divin, et que les Espagnols qualifient mieux par 1 ëpithète à' artificieux , est à la fois lyrique, e'rotique, ële'giaque, satirique.

Lope de Ve'ga, qui laissait couler ses vers sur le papier aussi rapidement que les grains de son chapelet glissaient entre ses doigts, a composé un poème entier en sonnets; c e'tail presque doubler le mètre de l'octave : et que de difficultés de plus! Don Juan de Arguijo, au contraire, s'est appliqué à faire entrer une seule maxime ou une seule image dans le même cadre, comme dans un vase de cristal : ses sonnets moraux, ujalheureusement trop rares, sont d'un travail si fini et si pur, qu ils ont été classés au-dessus de ceux d'Herrera (i5).

La magistrature suprême exercée par les Argensola, non seulement sur la plupart des poètes qui viennent d'êlre nommés, mais sur la litléra-' ture entière de leur époque, magistrature attestée^

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par tant d'hommages et déloges, dëmorilre, à l'honaeur de l'intelligence humaine, toute l'influence du beau et du vrai sur les nations même les moins soumises aux règles du goût ; car, il faut bien le dire, ce n'est ni par l'invention ni par la chaleur qu'excellèrent les deux Aragonais. Lupercio l'aine', qui avait plus d'imagination et de sensibilité' que son frère, ne sut manier avec puissance aucune passion dramatique. Ses trois trage'dies, Hlis, Isabela et Alejandra, n'ont d autre rae'rite qu'une versification harmonieuse et sans tache ; on en achève la lecture comme on l'a commence'e, dans un calme parfait. Bartholomè, de son côte, n'a ëte' ni pathétique dans la poésie lyrique, ni tendre dans la poe'sie erotique ; mais quand les idées d'ordre et de perfectionnement dominent, d'autres qualités suffisent pour constituer une autorité littéraire. Qu'un jugement supérieur soit soutenu d'un grand savoir et d'un style irréprochable, c est assez, et les Argensola portaient en eux d'autres élémens de succès. La droiture de leur caractère et la probité de leurs mœurs donnaient à tous leurs écrits ce cachet de sincérité qui impose le respect et gagne la confiance.

liUpercio était un p()lih(|ue grave, Barlholomé

un prèfre austère. Doui's tous deux du même esprit d observalion et de la même facilite a traduire en beaux vers ce qu'ils avaient obsenè, ils firent de la poe'sie satirique et morale une nouveauté' qui charma le bon sens national : ils n'avaient en ce genre qu un seul de leurs devanciers à craindre, Hurtado de Mendoza: ils e'galèrent sa force, sans avoir sa dureté ; et ni Jaure'guy ni Que've'do ne purent leur ravir la palme qu'ils avaient conquise. Avec autant d'e'le'gance, Jaure'guy fut moins naturel et plus froid ; avec autant de causticité, Queve'do fut plus licencieux et moins égal.

Chroniste des e'tats d'Aragon, et absorbe jusqu'à son dernier jour par des travaux historiques, Lupercio n'avait cherche' dans la poésie qu'un agre'able délassement; iil le prouva en jetant au feu tous ses vers, lorsqu'il sentit les approches de la mort^ on ne peut donc le juger que sur le petit nombre de pièces qui ont échappe à la destruction , et aucune n a cesse d'être classique. Chez lui, la pensée est toujours juste, l'image convenable, lexpression pre'cise et pure; on recommande encore, dans les e'tudes scolasfiques, sa cancion adresse'e a Philippe II, au sujet de la canonisation de saint

Diego, la Description du palais d'Araiijuez, et le sonnet sur le Sommeil. • - '

Pour nous, qui trouvons dans l'harmonie naturelle de la poe'sie espagnole une difTiculté de traduction insurmontable, nous n'osons indiquer ici que la pensée de cette dernière pièce, la plus courte et la plus gracieuse des trois :

Des spectres de la mort pourquoi remplir mes songes 1* Une femme, une seule a pu calmer mes maux, Tu le sais, o sommeil! et creusant deux tombeaux, Dans l'éternelle nuit à mes yeux tu la plonges!

Ah! plutôt sur le front du despote qui dort Va secouer l'essaim des visions funèbres; De fantômes affreux va peupler les ténèbres Dont s'entoure l'avare accroupi sur son or.

Inflige à ces méchahs un trop juste supplice, '■ ,

Dans l'antre du tyran que l'émeute bondisse. Et fasse un meurtrier de son^us sûr gardien!

Qu'un hardi ravisseur, luttant avec l'avare,

De son dieu, de son âme, en riant le sépare;

Mais, grâce pour l'amour! sommeil, ne lui prends rien!

Bartholomé, qui a surve'cu d'un quart de siècle à Lupercio, et qui n'a rien soustrait à la postérité, a laisse' plus de rnodèles ;ui\ jeunes poètes

de son pays. C'est lui qui a introduit dans la litlëralure castillane le sonnet satirique des Italiens, dont il a su adoucir 1 âcrete'. Ses odes ou canetons religieuses sont d'une facture large et séxvTo. ; il n'y manque qu'une étincelle de feu sacre : ses e'pîtres morales jouiraient aussi d'une réputation plus solide, si, avec le même fonds de raison, elles avaient quelque peu de l'enjouement d'Horace et de la varie'te' de Boileau; mais dans 4a satire , où les changemens de ton sont moins ne'cessaires, et où l'on se lasse moins vite d'une indignation ou d'un persifflage soutenu, il a mieux dissimule' les habitudes se'rieusesqui ont fait de lui un historien du premier ordre. Ses deux satires sur les Prétentions des hommes et sur les T^ ices des cours , l'une dans la manière deJuvënal et l'autre dans le genre d'Horace, fourmillent de ces bons vers qui, à force d être re'pétës, acquièrent force de proverbes. Toutes deux sont mordantes sans déclamation, vraies sans amertume, et inspirent autant d'estime pour le caractère de l'auteur que d'admiration pour son talent. ...

Rapporter ici un des mille pane'gyriqucs imprimés en Espagne à la gloire des Argensola, ce serait s'exposer, sans nul doute, à être taxé

d'exagération ; mais pour être impartial il faut s'abstenir, avec la même prudence, de rapporter les critiques outrées que l'instabilité des opinions a dirigées contre eux (16).

De leur vivant, et long -temps même après leur mort, ils étaient les Horaces de l'Espagne; aujourd'hui, c'est à peine si l'on veut leur laisser un rang secondaire parmi les poêles :

« Si la langue leur doit beaucoup, dit-on, la poésie est loin de leur avoir d'aussi grandes

obligations Ce que l'on a remarqué en eux,

et ce qui a fait le principal fondement de leur réputation, ce sont les défauts qu'ils n'ont pas, bien plus que les qualités qu'ils possèdent (a). »

Cela pourrait être vrai, si les Argensola n'avaient eu que le mérite négatif d'échapper à certains défauts ; mais l'absence des défauts que l'on signale suppose les qualités contraires; et ces qualités, qui ne sont rien moins que la correction, l'élégance, la pureté, la mesure, ont une valeur positive, absolue, universelle, qui ne

(a) ... iSi la lengua les dehe miicho /jor et esmero y la fimpiedad ton (jue Ih escrihian, la pocsla no taiito, doiidé su rr.putacion esta al parecer mas ajlanzada en los virios que les f al tan, (jue en las virtudes que poseen.

(Quintana, Tcsoro del Paniaso lùpano!, p. 17.}

saurait être apj)re'cie'e dans un temps et depre'cie'e dans un autre. Ce qui paraît incontestable, c'est que les de'fauts qu'ils ont évite's devaient èlre bien graves et bien ge'ne'raux, puisqu'il y eut tant de me'rite à s'y soustraire. N'est-ce donc pas alors une preuve manifeste de leur supériorité', qu'ils aient su faire autrement et mieux que tous les auteurs contemporains ? Il nous semble qu'en voulant rabaisser de cette manière les deux Aragonais, on les rehausse beaucoup, car on les pre'sente comme ces esprits hors ligne que la contagion ne peut atteindre, et qui rendent de bons exemples pour les mauvais qu'ils ont reçus. La poe'sie castillane eut en effet, dans les Argensola, des re'formateurs d'autant plus habiles, qu'ils n'ont jamais parlé de réforme, et des législateurs dont l'autorité a été d'autant plus forte à ses yeux, qu'elle n'a trouvé leurs lois que dans leurs ouvrages.

Au surplus, il n'importe pour nous que de constater l'influence des deux frères, et c'est une vérité historique à l'abri de toute contradiction. Que l'opinion publique, long -temps reconnaissante, ait changé d'elle-même et sans se croire ingrate, il n'y a rien là qui doive surprendre ; il faudrait plutôt s'étonner si des hom-

mages constaus avaient e'te' rendus à une perfection se'vère par une littérature naturellement impatiente de tout frein. Les Argensola ont marque' sinon le plus haut, du moins le dernier terme du classiijue : c'était le joug du bon goût; mais c'était un joug, et tôt ou tard on devait son affranchir. Le didacticjua hâta la ruine de leur école, en ne laissant aucun souffle de vie à la poc'sie. Un artiste illustre, qui avait de'robe' à 1 école du Vatican le secret des grandes compositions religieuses, Paul de Cespe'dès, composa sur la peinture un petit poème qui est un chef-d'œuvre de versification ; il est impossible de rendre les de'lails avec plus d'exactitude: la boîte à couleurs, la palette, la pierre à broyer ne seraient pas mieux décrites par Vida ou Vanière; mais de tels vers sont comme ces fleurs de métal qui n'ont ni mouvement, ni couleur, ni parfum; on peut en admirer mille, sans être e'mu par un seul (i y).

Jaureguy, le plus habile traducteur de lEspagne, porta plus loin encore le me'canisme de celte poésie artificielle. Poète sans conviction, il avait commence sa carrière à la Delille, et il la fmit à la Dorât, jeté', on ne sait comment, d'un atelier dans un autre, et s évertuant dans

ses vieux jours à de'monler le me'tier sur lequel il avait poli les meilleures rimes de sa jeunesse. La Pharsale et Gongora l'auraient à jamais perdu, si le temps ne lui avait pas manque' pour gâter sa belle imitation de WAminte du Tasse ; la mort le sauva (18).

Avant que le didactiifue eût travaille' ainsi à matérialiser \at^ poésie, le mysticisme avait entrepris de la spiritualiser : c'e'taient deux sphères diamétralement opposées, mais dont 1 attraction était e'galement dangereuse pour elle, car l'tme tendait à refroidir sa lumière, et l'autre à la voiler. - v ••'• ..^o.; .:>;Mn'.v;i|^ a^i. isr-s .

Cayrasco Figueroa , trop ingénieux pour un théologien et pas assez pour un poète, expliqua, dans une suite de chants e'difians, toute la pense'e du catholicisme (19). Un carme'lite de'chausse', san Juan de la Crux , quoique mieux guide' dans les profondeurs du dogme, ne réussit pas à en faire sortir de plus éloquentes re've'lations. Il avait pu s'associer aux habitudes contemplatives de sainte Thérèse, en l'aidant à re'former le couvent d'Avila ; mais il ne ressentait ni les émotions de la femme ni les ravissemens de la sainte, et il ne fit qu'une version élégante des ardens dialogues qu'elle improvi-

sait en conversant avec les anges (20). L'honneur d'ouvrir à la muse chre'lienne les re'gions vivifiantes du drame e'tait re'serve' à Caldéron de la Barca; lui seul devait faire pour l'Espagne, par ses aulos sacranientales , ce que Pierre Corneille fit pour la France par ses trage'dies. La muse profane était loin, d'ailleurs, d'avoir renonce' à son Parnasse : chaque fois que les poètes, fatigue's de l'Italie, revenaient à l'antiquité, elle essayait de leur faire adopter un de ses dieux : le plus aimable de tous, Anacre'on, n'avait e'té que traduit, et avec une crudité' qui l'aurait fait prendre pour un chansonnier vulgaire; une réhabilitation lui e'tait due; elle lui fut accordée avec éclat par Estevan de Villegas.

Elève de Bartholomé Argensola, ce jeune enfant de la Castille s'était senti appelé, dès 1 âge de quatorze ans, vers une autre poésie que celle qu'il avait étudiée : la lyre de son maître était trop tendue pour lui ; il en amollit les cordes, et sut, en les touchant d'une main plus vive et plus légère, en tirer des sons d'une suavité ravissante. Persuadé que 1 imitation de l'Italie avait produit tout ce qu'elle avait pu produire, il lui vint à la pensée de remonter aux sources même (|ui avaient alimenl(' la poésie toscane : Tibiille.,

Horace, The'ocrite, Anacre'on IVIevèrent, <]e transport en transport, jusqu'à ces voluptés de l'extase qui n'enivrent que les imaginations de poètes; il voulut traduire, ce n'e'tait de'jà plus possible : il avait saisi le génie de ses nouveaux maîtres ; le même délire l'emporta, et tout devint création originale dans ses imitations inspirées, '^^i'' '^'''^ '''^'''■■' %■'-■■•■; .■.•./i';?/ ■-v.^7-'' V".-- - Lt'ode anacréontique avait résisté aux efforts de l'Italie; aucun poète moderne n'avait trouvé . une langue assez riche d'harmonie pour la transposer : Villégas la fit passer si facilement dans la langue castillane, qu'on aurait pu croire qu'elle y était née. Heureux qui peut entendre une jeune fille de Madrid ou de Tolède réciter la cantilène din petit Oiseau {ci) ^ ou la L.utte d amour, ou l .Abeille dans le rosier (b) ! sa voix cadencée, son geste expressif, ses yeux rians, tout, jusqu'au balancement de sa tête, révèle le charme intime de ces belles mélodies aux refrains si voluptueux et si vifs : de tels chants, pour nous servir d'une comparaison espagnole, sont comme ces vins généreux et pétillans qui échauffent la

(a) Delpajarillo. '' ' ; ' ■'"■'' .f-'r'",

(b) La Jiiclia (tel amor. — La aheja en el rasai. '*.'!.,

têle (lu jfune homme, et qui lejouisseiil le cœur du vieillard.

Deux siècles ont passe sur cette poésie printannière, sans en faner une seule fleur : modèle formé sur un autre modèle, Villegas est resté maître dans la cantilène. José Iglesias, Cadalso et surtout Mélendez Valdès ont pu, vers la fin du dix-huitième siècle, faire des vers plus châtiés et aussi mélodieux que les siens ; mais cette unité antique, cette simplicité de composition, celte grâce de mouvement, cette mollesse de rliythme, personne n'en a retrouvé le secret ; il aurait fallu un troisième Anacréon pour reproduire Villegas. '•-'': -î- .".,"• L. , Lorsque les Délices parurent, l'auteur entrait dans sa vingt - troisième année ; une gloire si précoce clait bien faite pour l'éblouir : il paraît qu'il n'y résista pas, et que, dans sa présomptueuse confiance, il annonça d'un ton d'oracle qu'il allait, comme le soleil levant, faire pâlir toutes les étoiles du firmament espagnol. Ces [)aroles imprudentes soulevèrent un orage contre lui : la colère des poètes, qui n'a pas besoin d'être si directemeni provo(juée j)()ur «'dater, parvini à lui eidever la faveur publicjue; et cette punitu)n, déjà plus grand*- que la faule, ne lui

pas la seule : Villegas, degoûlé bientôt de son art, se condamna lui-même à n'écrire qu'en latin pendant tout le reste de sa vie; pénitence digne de l'asce'tisme espagnol, et qui fut observp'e jusqu'au bout avec une impitoyable rigueur (21).

Avant d'abdiquer une couronne que ses envieux trouvèrent plus facile de briser que de porter, Villëgas, trompe' par le succès des mètres légers qu'il avait empruntes aux Latins et aux Grecs, essaya d obtenir de nouveaux effets d harmonie, en substituant à l'ende'casyllabe l'hexamètre et le pentamètre. Il ne vit pas «]ue c e'tait ébranler les fondemens d'un édifice dont le faîte était déjà pose' ; que si les Boscan , les Garcilaso, les Luis deLe'on, les Herrera avaient adopte' d'autres proportions métriques, c'est qu'ils avaient reconnu des différences de quantité dans la plupart des mots transmis par les langues anciennes à litalien et à l'espagnol, et qu'enfin, bonnes ou mauvaises, les bases d'une prosodie ne peuvent plus être modifiées à volonté, lorsqu'elles ont été scellées, nationalisées, popularisées par des chefs-d'œuvre.

Une épopée manquait encore à l'Espagne; les meilleurs jours de lécole classique n'avaient L 18

vu e'clore, sous ce titre, (jue des poèmes insignifians. Etait-ce impuissance de produire un ouvrage de si haute portée, ou ignorance des règles de la composition? La seconde hypothèse est plus vraisemblable que la première.

Les poèmes à Alexandre , du Labyrinthe et du Cid{2.'i), avaient resserre' le cadre et change* la couleur; le Pelage d'Alonso Lopez Pinciano, la Sagonline de Lorenzo de Zamora, la Maltéide d Hyppolite Sanz, la Numantine de Francisco de Mesquera, la Mexicaine de Gabriel Laso de la Vèga, les Plaines de loulousc de Christoval de Mesa, le Lion de l'Espagne de Pedro deVesilla, tous ces poèmes narratifs, publie's à diverses e'poques, mais sous l'influence du même système, sont entièrement de'pourvus d'action e'pique ; ils tombèrent comme les Caroléides d'Urrea, de Samper et de Zapata («), sans faire comprendre à aucun auteur que dans l'histoire le plus héroïque, il y a tout au plus le germe d'une epope'e.

(à) Le poème d'Urrea en l'honneur de Charles- Quint est intiliilé : El Carlos iuctorioso. — Celui de Jérôme Sanj[)er, la Carolea. (^elul de Zapata, Carlos fumoso, , ^ ,'..-' .>.,...

Ercilla (23) s'eJait c'IaiHe hors de la foule par un bond vigoureux; maisile'taitreslëloiudu but; son Araucanie (a) ^ enchaîne'e à un ordre chronologique d'une exactitude minutieuse, est en tremêlee de fictions qui ne tiennent pas au fond du sujet : ce sont des pièces de rapport mal ajustp'es, qui suspendent l'action au lieu de la doubler; l'inte'rét , sans cesse divisé entre des objets e'pisodiques, s'e'carte de l'objet principal, qui est le triomphe des Espagnols, et finit par se porter sur leurs adversaires, ces sauvages inlre'pides, qui aiment mieux tomber sous la foudre europe'enne que d'accepter la domination de leurs bourreaux. Ou l'auteur ne s'est tracé aucun plan, ou il s'est laissé entraîner par ses impressions; et en vérité. Voltaire n'avait pas besoin de s'armer du fouet de la satire pour mettre en lambeaux un si faible tissu : mieux eût valu, pour l'instruction de l'Espagne et pour la nôtre, qu'il se fût borné à indiquer, avec l'autorité de sa critique, l'erreur fondamentale qui a ravi à un beau talent le succès dont il était digne. . . - ■■^ '. , .. ■;

1^'Arauvanie porte ostensiblement la trace

(m) Ln Araufaïut.

«le deux écoles différentes ; 1 erole antique domine dans les premiers chants, 1 école toscane dans les derniers. ' '.

L'originalité' espagnole, qu'on aimerait à retrouver partout, ne se montre que dans la peinture des lieux, l'expression des caractères et quelques re'cits : on e'coute avec e'motion la parole éloquente du vieux cacique, qui maudit les Européens, et les plaintes naïves que l'infortunëe Tëgualda laisse e'chapper en cherchant parmi les morts le corps de son ëpoux. ITne autre création d'origine plus castillane qu'antique, Glaura, pourrait être compare'e à notre ravissante Atala, si, avec la même fierté de sang, elle avait reçu les mêmes grâces; mais Ercilla, f|ui a règle sa voix sur celle de ses héros, quitte rarement le ton mâle et sévère.

w Je ne chante ni l'amour, ni les belles, ni les galanteries des chevaliers ; je ne chante ni les tourmens, ni les langueurs, ni les sacrifices des tendres sentimens, mais la valeur, les hauts faits et les prouesses de ces Espagnols audacieux qui imposèrent à l'Arauco indompte' le dur joug de l'e'pe'e (24). »

Tel est son début, et le reste du poème ne re'alise cpic trop ( ctte promesse d'austërife'. Les

-^ 'inn -^'

variations de maiîière ne porlt'iit jamais sut- le slyie ; elles ne modifient que la composition ; à des réminiscences d'Homère succèdent des imitations du Tasse, et même de l'Arioste, et l'on peut, chant par chant, fixer la date des diverses études de 1 auteur. Lorsqu'il partit pour l'Ame'rique, il ne s était encore nourri que des poèmes e'piques de l'antiquité; l'Espagne ne connaissait rien de la J érusaleni délivrée ; et plus tard, quand il rentra dans sa patrie, on avait tout imite' des Italiens, hormis leurs épope'es. S'il n'eût commence son poème qu'à celte e'poque, il est pre'sumable qu'il aurait pris le Tasse pour seul modèle, ou plutôt qu il aurait puise' ses inspirations h la même source. L'Espagne n'avait-elle pas été le théâtre de cette lutte chevaleresque et religieuse que le poète de Ferrare avait dû emprunter aux champs de bataille de la Palestine? à l'appui des chroniques nationales, les monumens de la conquête \\é~ taient-ils pas là comme des pages vivantes? La ièerie mythologique des Arabes oppose'e au pieux enthousiasme des Espagnols, le fatalisme des uns, l'abnégation i\^& autres, la valeur de tous, ces grands changemens de fortune, ces triomphes, ces vengeances, ces exils, que tal-

laît-il de plus pour frapper, pour émouvoir le ge'nie ? -

Quelle richesse opique dans ces grandes catastrophes qui ont de'vore, avec le double empire d'Abderrhame, les races dynastiques des Oinniades, des Almoravides, des Almohades et des Be'ni-Me'rines! Quel mouvement tumultueux de passions dans la vie romanesque des Almanzor, des Malek-Alabès, des Cidi-Muza, des Mohamed - Ganzul ! Quel charme myste'rieux dans les tourmens d'amour des Balaja, des Zaïde, des Fatima!... Le temps avait mêle' la fable à 1 hisloire, n'e'tait-ce pas la moitié de l'œuvre? Les couleurs de l'e'popée e'taient broyées ; chaque figure s était idéalisée en grandissant; les beautés étaient devenues des enchanteresses, les héros des géans, les Alfakis de Mahomet des incarnations infernales ; il y avait de tendres énigmes dans les devises des armures, de doux emblèmes dans l'assemblage des fleurs ; le barbe aux naseaux de feu s'associait aux pensées de guerre ou d'amour du cavalier ; il obéissait mieux à l'accent de sa voix qu'à l'acier de ses éperons : le merveilleux n'était donc plus à chercher; il était partout, dans l'église des Pélaj^e et des Bivar aussi bien que dans la ni()S(ju('e des Zégris

el des Abencerrages. L'Espagne laissa fout cet or à terre: et à quelle époque? lorsqu'elle était dans la ple'nilude de la force, dans la maturité' de l'expe'rience, et en possession d'une langue poe'tique aussi souple et plus nerveuse que celle des Italiens! Ercilla, du moins, a l'excuse de l'absence; on conçoit qu après un travail de sept années il n'ait pas eu le courage de refondre tout son poème dans un nouveau moule: mais comment justifier les autres poètes, qui avaient mis tant d'ardeur à rivaliser avec Pe'trarque, et qui en mirent si peu à lutter contre le Tasse et l'Arioste? Est -il concevable que ni l'e'pope'e se'rieuse ni l'e'popee badine n'aient e'te' comprises?

Pour l'e'pope'e sérieuse, on s'imaginait qu'elle se re'duisait à l'amplification d'un sujet héroïque; et plus cette amplification e'tait enfle'e de grands mots, plus on la croyait parfaite : Lucain était le modèle en honneur, et encore cherchait-on moins à imiter son énergie que son faste ; on ne sentait pas qu ime pompe continue ne'cessaire à la poe'sie lyrique, cette Pythonisse qui ne pose qu'un moment sur le tre'pied, est mortelle à la poésie e'pique; qu une Iliade ou une Ejiéidc est une carrière trop vaste pour être

franchie d'un seul élan; que, lorsque le même narrateur parle toujours, il faut, sous peine d étourdir ceux qui l'ecoutent, qu'il modère l'éclat de sa voix, et que son récit rapide, simple, anime', soit soutenu par l'inte'rét des e'vènemens et l'imprévu des situations ; que dans la trage'die même, où l'on a la ressource d'une action et d'un dialogue, qui relayent l'attention en changeant jusqu'aux figures des personnages et jusqu'au son des voix, le grandiose serait insupportable s'il durait trop long-temps : mais le plus mince versificateur voulait être plus lucainste que Lucain, et c'e'Sait un fracas de de'clamations et d'hyperboles à fendre la tête.

Le reproche, très - exagère' selon nous, que Lope de Vëga adresse à l'auteur de la Pharsale, d'êlre plus hi&torien que poète (o), est d'une ve'ritë rigoureuse pour tous les imitateurs de Lucain, ce vieux type du génie espagnol. Camoëns avait marche' aussi dans la voie historique; mais n'e'iait-ce pas à la manière de Virgile? n avait il pas invoque comme lui Calliope, la muse héroïque, et non Clio, la muse de l'histoire? Les annales de la Lusitanie et des Indes, au licti de se

(«) Imkiho hi.storiaihir mes que portn. ( F^iloinena.)

suivre feuille par feuille dans ses chants, s'y déroulent scène par scène ; chaque re'cil, revêtu de formes lyriques, est amené' par une belle fiction : c est le coup de baguette d'un enchanteur. L'apparition d'Adamastor, de l'Indus et du Gange, le conseil des dieux de la mer, l'entrevue de Vasco de Gama et du roi de Me'linde, le tournoi des douze Portugais, la fin tragique d Inès de Castro, la cour de Vénus et l'antre d'Eole, tous ces tableaux iraposans ou gracieux, tous ces personnages fantatisques ou re'els soutiennent vivement l'inte'rét, et reposent de l'effroi par la pitié' ou l'admiration.

Le Dante s'était emparé de l'enfer, Millon s'empara du ciel, mais l'Océan est resté à Cainoè'ns ; Camoè'ns est encore aujourd'hui le poète des navigateurs. Du haut du cap des Tempêtes, il a mesuré l'immensité des flots, sondé la profondeur des abîmes, étudié toutes les modulations, toutes les plaintes, toutes les colères des vents; et ses Lnsiades , arrachées au gouffre qui voulait les dévorer, ont heureusement exalté la gloire du Portugal, en donnant pour théâtre à ce petit royaume le plus grand empire du globe Lisbonne, pleine d enthousiasme maintenant pour le poète qu'elh* a laissé mourir

tians l'indigence, serait en droit de le ineltre en parallèle avec Homère, si, à l'exemple du chantre d'Achille et d'Ulysse, n'adoptant qu'une seule théogonie dans l'intervention du ciel, il avait su éviter de faire un me'lange aussi incohérent que profane des ide'es païennes et chre'tiennes (25).

Observons, sans tirer aucune conséquence de ce caprice de la nature, que les trois principales épope'es du Midi ont e'te' conçues vers la même époque et compose'es presque dans le même temps, sans modèles et sans guides. Il y a plus: Ercilla et Camoëns ont quitte' l'Europe dans le cours de la même année ; les navires qui les portaient ont sillonne' une partie des mêmes eaux; livre's l'un et l'autre aux périls sans cesse renaissans de la guerre ou de la navigation, ils ont dû, pour écrire leurs vers, profiter plus d'une fois du calme des mêmes nuits et de la clarté' des mêmes e'toiles (26).

Balbue'na, d'abord abbe' de la Jamaïque, puis e'vêque de Porto-Rico, a compose' e'galeraent dans l'antre hémisphère, et avec tout le feu des tropiques, sa Grandeur mexicaine (a) et son Ber-

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(«) Jjii {Hiiiidi'sii Mt'ji((inii. , „v •

liai d {a). Le second de ces poèmes esl prëfe'ic à l' Araucanie par plusieurs critiques : le sujet est la résistance de la Pe'ninsule à l'invasion de Charlernagne ; sujet plus national et plus large que celui traite par Ercilla : le style, constamment élevé', est resplendissant de beaute's neuves; il y a de l'invention et de l'art dans le jeu des machines épiques ; deux scènes mémorables, le combat chevaleresque de Bernard et de Roland, et la bataille de Roncevaux, captivent surtout l'attention ; mais l'action principale est coupée par trop d'épisodes : Balbuéna consacre de si longs développemens à desincidens superflus, qu'après avoir ébloui son lecteur il le fatigue. Cette surabondance de sève ne se fait remarquer ni dans la (Jonquète de la Bêtique (Ji) de Juan de la Cuéva, ni dans V Austriade de Rufo (<:), ni dans le Montferrat {d) de Viruès, poèmes qui furent tous célèbres, et qui sont tous tombés dans l'obscurité ou l'oubli. LaConquête de la Bètique est écrite d'un style qui ne

(o ) Bernardo dr.l r.arpiu.

{h) La conqidsta de la Beliia.

[c) La Austriadu. ';

[d^ Moiiserratc • . , '

répond en rleti à la grandeur du sujet. Ou ue peul louer dans Ijéastriade que des narrations assez fidèlement colore'es, telles, par exemple, que celles de la de'route de l'Armada et du combat singulierdeDiego deLeibaavecunTurc(2y). Le M on tj errât, œuvre d'uîi poète plus hardi dans le drame, se traîne terre à terre comme une chronique correctement et froidement rime'e : l'auteur n'use d'aucune des ressources, d'aucun des privile'ges du genre ; il n'opère nulle part l'alliance de l'ide'al et du vrai, pour frapper à la lois l'imagination et les sens; ses combinaisons épiques ne vont pas au-delà d'une action san;*. unité, compliquée d incidens sans liaison (28). , L'avortement général de l'épopée en Espagne est un fait que l'examen de chaque ouvrage rend évident, et qui n en demeure pas moins inexplicable. La langue, on l'a vu, était complètement fixée ; et par une exception unique dans lEurope du seizième siècle, les croyances avaient conservé toute la naïveté de leur première ferveur, les mœurs leur simplicité' antique, le caractère liational son exaltation chevaleresque : la poésie, riche dans tous les genres, et surtout flans le lyri(jue, avait réuni pour ainsi dire tous les instrumens nécessaires ; il ne fallait (ju'unc

ptiisee pour l'aire mouvoir ce grand orchestre, et pour en marier les harmonies dans un concert e'pique. La France, au contraire, trop avance'e sous le rapport moral, et trop arriérée sous le rapport lille'raire, était dans une condition qu iexplique la stérilité' de ses efforts. Ronsard, accoutume par ses faciles succès à ne douter de rien, n'acheva pas 1 épopée qu'il avait entreprise («) ; et long-temps encore après lui, les Saint-Amand, les Lemoine, les Desmarets, les Scude'ry, les Chapelain, argonautes malheureux, se mirent vainement en cherche de la toison d'or qu'il n'avait pu de'couvrir : ils n'eurent pour la plupart qu'un mérite, et nous voudrions que ce mérite eût été moins de'daigne' de leurs successeurs, c'est d'avoir choisi des sujets nationaux : Charlemagne, Clovis, saint Louis, Jeanne d'yirc ne demandaient, comme laFranciade , que des temps plus favorables et de plus hautes inspirations.

Si 1 épopée badine ne fut pas mieux cultivée en Espagne que 1 e'popëe se'rieuse , on peut «lu moins l'attribuer à une cause honorable ; ÎJoyardo et l'Arioste, tels que les traducteurs les

(//) hn brunciudf. ' , ■ r-ti ,< . ;

avaient fait connaître, n'ëtaient, pour les Espagnols, fjue des romanciers amusans; on leur pardonnait volontiers d'avoir altère les chroniques françaises, et d'avoir ramené' nos he'ros aux proportions de la faiblesse humaine ; le Portugais Lobeira avait pu remanier avec la même liberté' nos vieilles traditions, et faire de l'Amadis de Gaule un assez mauvais sujet, sauf h le corriger à coups de discipline : mais traiter avec tant d'irre've'rence les preux de l'Andalousie et de la Castille, qui l'aurait osé? Tous ces respectables personnages devaient rester éternellement graves comme leurs statues sépulcrales ; on avait pour eux une vénération profonde et sincère ; on se glorifiait surtout de n'avoir rien perdu de la noblesse de leurs senlimens ; et les Italiens, courbés alors sous le sceptre des vice-rois, étaient regardés comme des êtres efféminés qui conservaient, en matière d'honneur, une indifférence bien proche de l'athéisme : on aurait donc craint de se dégrader en se jouant, ainsi qu'ils l'avaient fait, avec la mémoire des héros.

L'esprit espagnol, doué de tant de qualités différentes et même contraires, ne serait certainement pas resté au-dessous <le lesprit italien,

s'il s'était abandonné sans scrupule à cette verve d'ironie comique et de gaieté sérieuse qui lui donne une physionomie si piquante; mais dans ' aucun cas un poète national n'aurait pu se décider à InTcr les preux au ridicule : les commentateurs qui ont attribué cette pensée impie à Cervantes, sont tombés dans une erreur grossière. Loin de porter un seul coup à la chevalerie, Cervantes a désarçonné les romanciers félons qui s'étaient cramponnés à son noble coursier, et qui l'avaient chargé de tout le bagage de leurs extravagances.

Don Quichotte est un enthousiaste qui s'est trompé d'époque, qui voit le monde tel qu'il n'est plus, tel qu'il ne peut plus être, et qui veut, en pleine civilisation, s'instituer redresseur de torts ; de là toutes ses folies et tous ses mécomptes. Des galériens, par exemple, ne représentent à ses yeux que des opprimés; il brise leurs chaînes; et il n'est pas encore revenu de sa méprise, lorsque ceux-ci l'ont remercié à coups de pierres. Martyr d'une illusion généreuse, il poursuit, la lance au poing, l'ombre qui l'entraîne ; mais jamais il ne cesse de glorifier la chevalerie, soit par ses discours remplis de rr»aximes d'honneur et de morale, soit par

^^ -iSl^ -^.

ses actions, dont le mobile est toujours aussi pur qu ëlevë. Rendu à la raison sur son lit de mori, on ne l'entend pas maudire les héros qui ont égare' son esprit ; il semble plutôt disposé à leur demander pardon d'avoir ose' revêtir leur armure, et de s'être cru un moment l'héritier de leurs vertus.

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