‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 14 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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MIGUEL CERVANTES. — SON DON QUICHOTTE. — SON THÉÂTRE.— SES POÉSIES. — SA CRITIQUE ■SERVICES qu'il A RENDUS A LA PROSP, ESPAGNOLE. PROGRÈS DES HISTORIENS.

Puisque la marche du temps, d'accord avec l'ordre des progrès, nous a conduits vers la plus grande renommée de l'Espagne, faisons halte au pied de ce monument, et tâchons d'en mesurer la hauteur. ,(-'.,

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Don Quicholte et Cervantes sont si connus, qu'il serait insensé' tle vouloir les faire mieux connaître; mais on peut les appre'cier utilement dans leurs rapports avec 1 époque et la lilte'rature qui leur ont donne' le jour.

Pour nous, pour le monde entier il y a, dans la Merveilleuse histoire , un poème, un roman, une satire, une come'die ; pour l'Espagne, il y a un modèle unique de tous ces genres : il y a mieux encore, il y a une philosophie, une morale, une éloquence dont elle savaitpeu de chose, et dont elle n'osait rien montrer.

Elevé' à Madrid, contemporain des Argensola, de Lope de Vèga et de Gongora, Cervantes n appartient pas à telle ou telle e'cole ; il n'e'tait sorti d'aucune , il n'en forma aucune : il était ne poète, c'esi-à-dire homme du vrai et du beau, comme Homère, comme Shakespeare, comme Molière; et c'est pourquoi, n'ayant imite' aucun de ses compatriotes, il est reste' inimitable pour eux (i).

Avant Don Quichotte , la comédie, enfermée dans le labyrinthe de l'intrigue, ne s'e'ludiait qu'à en multiplier les détours : uniquement occupée du comique de situation, elle effleurait à peine le comique de caractère ; elle ignorait, à phis forte raison, les effets de contraste et toutes

les ^radalions morales dont l'arl peut se servir pour le développement d'une ide'e. Si elle avait trouve' la donnée première de Dort Quichotte , elle l'aurait infailliblement gâtée par une mise en scène incomplète ou charge'e ; eût-elle eu tout le savoir-faire qu'elle n'avait pas encore après Lope de Ve'ga, elle n'aurait pas re'ussi à pe'trir d'une gravité si comique cette figure qui fait toujours rire et qui ne rit jamais ; elle n'aurait pas mieux saisi le juste degré de cette monomanie chevaleresque qui, au lieu d'attrister, amuse, intéresse, attendrit. Découpé sur l'invariable patron desgraciosos, qu'aurait étéSanchoPançai* un hâbleur, un gourmand, un fanfaron ou un poltron. Qui aurait songé à faire de ce niais à la suite un type de raison populaire? Qui aurait trouvé le lien, si naturel et si heureux, qui rapproche deux caractères si différens, pour éclairer l'un par l'opposition de l'autre? Don Quichotte est un fou plein de bon sens; Sancho un homme de bon sens plein de folie : l'un, tout poétique, n'en veut qu'à la gloire; l'autre, tout prosaïque, n'en veut qu'à la fortune, et se moûtre aussi crédule pour les rêves de sa cupidité, que le chevalier de la Manche pour les illusions de son héroïsme. Au-dessous de ces

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principaux' personnages, même vc'rite dans tous les rôles, même jeu dans toutes les physiouomies, même accord entre tous les langages: chaque de'lail concourt h l'harmonie de l'ensemble ; pas une ligure qui grimace, pas un décors qui blesse la vue.

Nous savons bien ce qu est devenu le romau après Cervantes, et quelle extension il a reçue dans toutes les litte'ratures; mais qu ëtait-il avant lui ? la peinture de deux extrêmes, des preux et des fripons. Où e'iait-il? dans les nuages du monde idéal, ou dans les fanges du mondf réel.

D'un cote', on ne voulait plus représenter l'humanité telle qu'elle est; de l'autre, on ne voulait plus montrer la société' telle qu'elle doit être.

Les imitateurs des livres de chevalerie, et Dieu sait quel en était le nombre! n'admettaient que l'impossible : des beautés sans pareilles, des princes parfaits, des palais de diamant, des îles flottantes, des lacs de feu, des chars aériens, des génies, des magiciennes, des géans, des nains, des dragons, des griffons.

Dégoûté de tant de prodiges et de monstruosités, Hurtado de Mendoza s'était mis h la tête de veux (jiii enlcndaient briser tous les enchan-

lornens ; il avail ouverl, par son Lazarîllc de Tormes, cette i^alerie fie romans del Guslo Plcaresco, où Matteo Alenian vint placer son Giismau d'Alfarache, et qui semblent avoir cto conipose's beaucoup moins pour l'e'dification de la société' que pour 1 amusement des pre'sides (2).

Excès pour excès, mieux valait sans doute enivrer l'imagination que de l'empoisonner. Cervantes resta poète sans outrager la raison, et homme sans avilir l'humanile' ; il retourna la chevalerie, et sut en faire emploi avec tant de bonheur, qu'il la rendit plus inte'ressanfe qu'elle ne l'avait jamais ète' ; transformation ingénieuse, qui créa du même coup le roman comique et le roman moral, donna le ton de l'un et de lautre, et fit la part de la poésie et de la prose avec ime rigoureuse exactitude. L'agronome qui lirerail une bonne recohe de deux champs mal cultivés, ne serait pas plus habile ; mais celle gerbe abondante que la main de Cervantes a formée, personne, ni en Espagne ni ailleurs, ne se sentira de force à lélreindre et à la soulever. Heureux d'en avoir un épi, fauteur du Diable boiteux, le spirituel Luis Vélèz de Guevara, et laulcur du ca])ilaine de voleurs T)on Pablos ^

Je luortiaiil (^ucve'flo. ue feront (|ue des satires de mœurs (3); Lesage même, qui laissa si loin de lui Vicente Espiiiel , l'irigeiiieux auteur de rEcuyer don Marcos de Obregon (4), ne nous montrera dans Gril Blas que la crédulité de Sancho ; il ne reproduira rien de la poe'sie de don Quichotte. Pour trouver l'he'ritier le plus direct de Cervantes, sans parler de Molière, ce légataire universel de tous les génies comiques, il faut franchir bien des noms et bien des années : Walter Scotl, poète de la raison comme Cervantes, et comme lui le meilleur des bons esprits de son époque, est à nos yeux l'homme qui a le mieux su réunir ce que le temps a séparé; et cependant, parmi les chefs-d'œuvre du romancier écossais, il n'en est pas un seul qui soit appelé à jouir jamais de la popularité iniiverselle de Don Quichotte. >

IjCS Argensola, épurateurs si minutieux de la satire, se doutaient-ils qu'on pouvait la traiter autrement qu'Horace et Juvénal ? Lui avaient • ils prèle celte raillerie fnie et douce qui pique iiniocemment et fait sourire ceux mêmes qu'elle atteint? Ils avaient eu le mérite de régler ses colères; elle ne grinrail j)lus dos denLs, elle

nV'ruinait plus ; mais Cervantes lui donna mieux que de la niodr'ration ; elle reçut de lui de l'enjouement et une sorte de bonhomie.

Comment ne pas admirer la parfaite égalité' d'un esprit dont la supériorité sans orgueil fait une si douce guerre aux pre'jugés et aux folies ! comment ne pas être étonne, surtout, de voir sortir d'une e'poque de passions et d'austéritt's, une philosophie si bienveillante et si calme, une morale si e'claire'e et si pure, une éloquence si persuasive et si sage ! * ,

Plus on s enfonce dans l'e'tude de Don Quichotte, plus on est frappe' d une originalité' qui semble n'avoir aucune racine locale ; c est là une sorte de phénomène que nous n'aurions point ose' indiquer, si la conduite même des Espagnols ne nous avait pas autorise's à le faire ; au lieu de se plaindre de notre observation, (ju ils nous expliquent pourquoi le chef-d œuvre de Cervantes a e'te' parodie' dès son apparition, et pourquoi la pre'tendue suite d'Avellanéda, bien que remplie d'invectives contre l'auteur, a eu plus de succès que l'ouvrage (5)?

Est-ce avec cette indifférence qu ils ont traité Lope de Vc'ga ? N'ont-ils pas salué de leurs liomiuages la ville (|ui la vu naître.' N Ont-tU

pas fait de sa sepnltiire la decoratiou d une de leurs basiliques? Pour Cervantes, demandezleur où e'tait son berceau, ils ont peine à re'pondre; demandez-leur où e'tait sa tombe, ils ne repondent pas. Deux hommes, deux seuls dans la Pe'ninsule entière, le comte de Le'mos , don Pedro Fernandez de Castro, et l'archevêque de Tolède, don Bernardo de Sandoval, ont secouru 1 intorlune du poète, et la posle'rite doit leur en tenir compte, quoique leur ;)rotechon presque clandesline ait e'ie' insuffisante (6). Qu'on nous laisse donc conclure, jusqu'à ce que l'histoire ait ëte' convaincue dp mensonge, que si le grand homme que ses concitoyens ont me'connu avait eu les défauts de ses qualite's, ainsi que Lope de Vega , on lui aurait trouve une saveur de terroir qui l'aurait mieux fait goûter; mais son génie était comme l'ëternelle vëritë, qui peut naître dans tous les pays sans être fdie d'aucun, et qui n'est bien reçue des peuples (jue lors(p!'ils ont ëte' prëparës à la recevoir.

L'auteur de Uon Quichotte tient si peu a son ëpoque et à son pays , qu on I en détacherait sans rien dëranger à l'ordre des gënërations et des dates ; il ne redevient tout Espagnol , et ne reprend son rang d'âge dans la linc'r.ilure

fie son siècle, (jue lorsque 1 atJversIli' sépare riiomme du poète, et le jette avec fous ses besoins sous l'empire du public : dès lors, plus d'inde'pendance, et, parsuite, plus d'originalité' ; son ihe'àtre adhère de tout point au the'àtre de ses devanciers, e! s'emboîte parfaitement dans celui de ses successeurs : le chaînon rompu par Don (Quichotte reparaît avec toute sa rouille : voici des alle'gories, du fantastique, de l'imbroglio, comme partout, et même un peu plus qu'ailleurs. Cervantes a ète' effrayé du mauvais goûl qui règne; et pour gagner des juges de'pravës par l'orgie, il leur verse à double dose toutes les liqueurs forles qui peuvent les enivrer; son zèle l'emporte si loin que les soupçons s'e'veillent; on l'accuse d'exage'rer perfidement Lope de Ve'ga : et qu'arrive-t-il? C'est qu'un e'diteur trop spirituel , comme il s en rencontre quelquefois, voulant écarter l'intention, confirme le fait en termes généraux et non moins explicites ; à entendre Blas de Nasarre (7), toutes les pièces de Cervantes ne sont que des charges ou des parodies, dont le but était d'agir sur le dérèglement des auteurs dramatiques, comme /)on Quichotte sur le désordre des romanciers.

Si cette assertion d'un ami maladroit avait le moindre fondement, Cervantes aurait eu le malheur de se de'vouer en pure perte, car son secret n'a pas e'ie' devine; mais, réellement, il n'y mettait ni tant d abne'gation ni tant de finesse, il ne voulait que vivre. Et comment lui, pauvre hère, qui n'était pas en état de se priver d'un seul jour de faveur, aurait-il pu ris- (juer le peu de popularité qu'il avait, dans une réforme à bout portant? N'aurait-il pas fallu <ju'il possédât tout ce qui lui manquait pour se jeter dans une entreprise si périlleuse? Ah! si la fortune l'eût traité aussi libéralement que plusieurs de ses rivaux, nul doute qu'il n'eût suivi une marche différente; rien n'était plus aisé; il n'avait qu à rester ce qu'il était, au lien «le s affubler des défauts d'autrui ; toutes les (jualilés qu'on admire dans son Dort Quichotte sont justement celles que le théâtre n'avait pas : le naturel, le bon sens, la mesure.

L'école nationale, qui avait eu raison lorsqu'elle avait secoué le joug des érudits, s'était donné deux torts en dédaignant tous les modèles du théâtre anti(|ue, et en s écartant de la ligne de ses premiers maîtres : son avenir, si bien préparé, ne semblait plus dépendre que du ca-

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prire des circouslaiices; la corruplioii avail clovaiicë le progrès. • — ■•-

Le public, mis au re'gime du merveilleux, n'avait aucune ide'e ni aucini besoin de la vërilé des caractères, de la vraisemblance des situalions, de la simplicité' du dialogue. Les inventions naïves de Lope de Rueda e'taient regardées comme des amuselles d'enfans ; on exigeait des intrigues plus embrouille'es, une action plus émouvante, un style plus pompeux. Malara avait obtenu un succès inoui à Se'ville, sa patrie, en mêlant tous les genres et tous les styles ; laCue'va, qui aurait dû le de'noncer comme un vandale , l'avait surnomme le JMénanfJre de la Béiigue, et s était glorifie' de marcher sur ses traces : formes lyriques, épiques, ëlegiaques, on faisait litière de tout dans les patios; et le bas peuple, qui composait presqu'entièrement l'auditoire, se sentaitaussiflatte'de ces tributs de la haute poésie que si on lui avait ouvert les salons d'Aranjuez.

La prose avait ëte' re'pudiëe du théâtre comme trop vulgaire. L-es come'dies n étaient, pour la plupart, que des nouvelles dialogue'es, divisées en journe'es («), ou surcharge'cs d'incidens ro-

('/) Le nombre «1rs journées avail clé réduil fie cin«(

manesques ; les tragédies presenlaieiil I irnao;<' tlii même chaos avec des atrocités de plus ; eii- (in les sujets sacre's concouraient encore à exciter la passion du surnaturel : la fiction dramatique bouleversait sans scrupule les plus saints mystères de la religion; le Christ, la Vierge, les apôtres, les saints, les anges, les de'mons apparaissaient à tout propos; il n était pas rare de voir dans la rnénie pièce une conversion, un baplème, un martyre, une canonisation; et au de'nouement, la victime couronne'e descendait du st'jour des élus pour faire un miracle ou un discours. Naharro de Tolède, nous l'avons dit, avait ame'liore' la disposition de la scène ; on lui devait des de'corations, des machines, un orchestre, quelques costumes, et 1 on imitait alors assez bien le bruit du tonnerre avec un toimeau rempli de cailloux, pour «Ml faire l'accompagnement ne'cessaire des apparitions et des apothéoses. ■ ■ *" '"' Les Ce'tina, les Virue's, les Gue'vara avaient suivi la foule au lieu de la diriger: Lupercio

à quatre; Cervantes le réduisit à trois, ou <lu moins adopta !(.' nombre trois, car l'iionneur de celle réduc-

li(Mi lui est rontesié. "■ *"

Aigensola liii-mèinr n'avait rien (ait pour ar réier le torrent, et, comme lui, les Artiëda, les Cozar, les Ortiz, les iNléjia, les Morales s étaient laisse's entraîner sans résistance. Cervantes seul était de force à tenir tète au public, s'il 1 eût , ose: lui seul pouvait rappeler l'art à sa deslina = tioii,et remettre chaque chose à sa place.

A l'epopce, qui mourait de sécheresse, il aurait renvoyé' le merveilleux, dont l'abondance parasite étouffait la sève dramatique ; au lyrisme, (jui ne vit que d'enthousiasme, il aurait renvoyé' des tirades sublinies , dont le plus grand nombre n'e'taieiit que des hors-d'œuvre insipides; il aurait appris encore, à la de'votion de ses compatriotes, que la religion ne }»ermet ni de mêler le profane au sacre', ni de falsifier les Ecritures et les légendes, ni d'inventer des miracles pour faire des coups de théâtre : enfin, il se serait efforcé de ramener le dialogue au ton le plus simple et le plus naturel; mais aucune tentative de ce genre n'e'iait encore possible; et Lope de Ve'ga, affermi sur son tjone, dut plus qu aucun autre à la complicité involontaire de Cervantes.

Quelques intermèdes écrits en prose laissent erUrevoir la direction (pic I autciu" de Don Qidi-

chotte aurait donnée à la rome'die , s'il enl ose se metlre à la tète du mouvement, au lieu de le suivre; il retrouve, dans ces petites pièces, toute la vëritë de son pinceau ; malheureusement, ce , ne sont que des scènes écourle'es; on voit qu'une limite de temps lui a e'të prescrite, et qu'il craint de l'exce'der d'une seule minute. Deux de ces intermèdes, entre autres, la Qarde embarrassanlc et les deux Bavards , auraient pu fournir aisément la matière de deux comédies. Dans le second, un certain Sarmiento imagine, pour guérir l'assourdissante loquacité de sa femme Doua Be'atrix, de lui opposer un bavard du nom de Roldan; il introduit cet homme chez lui, le présente comme un parent, et annonce qu il doit y demeurer pendant six années consécutives. Le combat s'engage au premier mot : Be'atrix et Roldan s'arrachent la parole, mais Roldan est plus tenace , sa volubilité redouble, et ne laisse aucune prise aux interruptions : Be'atrix, interloquée, exaspérée, suffoquée, finit par s'évanouir; c'en est fait d'elle, si la menace de son mari s'exécute. Six ans, juste ciel! supporter pendant six ans une contrainte qu'elle n'a pu souffrir pendant un (juart -d'heure! c'est une femme à enterrer. Un alguasil arrive Sur les en-

Irelailcs; il est charge de reconcilier SarinieiUo avec un de ses amis, que celui-ci a fail taillader à douze points, moyennant deux cents ecus (8): il reconnaît le flëau de la ville dans le bavard acharne' sur sa victime, et l'arrête; mais on 1 instruit du miracle que Roldan vient d'opërer en re'duisant Dona Bëatrix au silence ; et au lieu de le conduire à la prison publique, il se hâte de le mener dans sa propre maison, pour qu'il guérisse sa lemme atteinte de la même maladie. Le rideau tombe là, et c est vraiment donmiage ; on voudrait savoir ce qui se passe ensuite. Un bavard, quelque bavard qu'il soit, peut-il réussir deux lois à enclouer la langue d'une bavarde ? Le second assaut, soutenu par l'énergie d'une femme d alguasil, aurait eu peut-être un autre re'sultat que le premier ; peut-être la malade aulait-elle tue' le médecin : la question resie indécise.

Toutes les fois que Cervantes avait les coudées franches, ei qu'il pouvait espérer d'être écouté sans prévention , il allait bravement au bout des choses, et n'hésitait jamais à défendre la vérité, la raison et le goût. Ainsi , dans son J^oyage au Parnasse (9), comme dans son Don Quirhottr, il a posé nettement des prin-

cipes dont l'application ne serait pas plus favorable à ses corae'dies et à ses tragédies qu'aux œuvres dramatiques de ses contemporains. Evidemment il s est immole' aux intérêts de la poésie ; mais de quel saint amour n'était-il pas rempli pour celte idole de son cœur! il en faitl'àme du monde intellectuel. « Rien n'est étranger à la poésie, dit-il; sa toute -puissance envelo[)pé la création entière : la mer lui découvre ses abîmes, ses courans, ses flux et reflux ; les fleuves, les secrets de leurs sources, les plantes lui font hommage de leurs vertus, les arbres de leurs fruits et de leurs fleurs, et les pierres précieuses des trésors qu'elles renferment ; les muses des arts et des sciences ne sont honorées qu'autant qu elles l'honorent; elles doivent donc lui rendre en respect ce qu'elles en reçoivent en considération, n

La gloire apparaît dans un rêve à notre voyageur, et il s incline devant elle comme devant la poésie, en adorateur enthousiaste ; sa timidité ne le reprend que lorsqu'il s'agit des auteurs ses confrères : il s entoure alors de précautions de tout geine, et ne trouve que des louanges à décerner; louanges assez équivoques, il est vrai, puisque les commentateurs en sont encore à dé-

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cider si elles sont sincères ou ironiques; mais toute ambiguite' cesse, quand ses critiques ne s'adressent pas à des noms propres, et tombent sur des gene'ralitës littéraires. La description du navire qui le transporte au Parnasse renferme un plaisant inventaire de tous les abus dominans:

« De la quille jusqu'au hunier, ô chose e'trange ! il était fait de vers sans aucun mélange de prose: le pont était compose' de gloses et de vers libres; la chiourme de romances, espèce effrontée, mais nécessaire, qui se prête à tout ce que Ion veut; la poupe e'iait de matière extraordinaire et méle'e ; on y voyait des sonnets indigènes et ëlrangers d'un travail varie et fini ; deux vigoureux tercets remplissaient l'office des principaux rameurs à droite et à gauche, et faisaient marcher le bâtiment avec une douce re'gularitë; la galerie e'tait d'une seule pièce: c'e'tait une longue et lamentable e'ie'gie, qui ne pouvait chanter sans pleurer. »

Deux tempêtes éclatent : l'une, occasionnée par l'agitation des auteurs, qui veulent tous être inscrils sur la liste qu'Apollon demande; l'autre, excile'e par le courroux de Neptune, qui a résolu de noyer les mauvais poètes. Ve'nus intervient, et tous les innocens rimeurs qui ont

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