‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 26 sur 27 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

(i) Cervantes.

Don Vicente de los Rios s'exprime ainsi dans l'analyse de don Quichotte : « Ni antés de este Espanol hubo un original a quien el imitase, ni despnès ha hahido quien sepa sacar una copia de su original, imitando le. »

«f Avant cet Espagnol , il n'y eut aucun modèle qu'il pût imiter ; après lui, aucun imitateur ne sut tirer une copie fidèle de l'original. »

Cette observation est vraie, non seulement pour l'Espagne, mais pour le reste de l'Europe; il semble qu'une destinée protectrice ait frappé de défaveur toute tentative d'imitation de don Quichotte; c'est au théâtre surtout que les essais se sont multipliés, et de grands talens n'ont obtenu que de faibles succès. Caldéron a fait une pièce, Guillen de Castro en a fait deux sur le

même sujet, et ces trois ouvrages, (juoique conservés par l'impression , n'ont guère laissé d'autre souvenir dans le public que celui d'un titre qui ne leur appartient pas. Swift, Arbuthnot et Pope essayèrent d'écrire en commun les Mémoires d'un don Quichotte littéraire, qui cherche, sous le nom de Martin Scriblero, à réformer les abus introduits dans la poésie et dans la science ; mais ce personnage ridicule n'était pas né viable. L'ouvrage resta inachevé. ( The IVorks of Alex, Pope. )

Il serait superflu de rapporter ici les détails d'une vie si populaire que celle de Tauleur de ihn Quichotte; nous devons nous borner à relever quelques dates importantes, et à donner la liste de ses ouvrages.

Miguel de Cervantes Saavédra est né à Alcala de Hénarès, le 9 octobre iS^j. H suivit le cours d'humanités de Juan de Lopez de Hoyos, passa en Italie en i563, et y entra au service du cardinal Aqua-Viva. En iSyo, il se tourna vers la carrière des armes, et s'engagea dans les troupes de Marc - Antoine Colona , nommé par Pie V général de son armée et de sa flotte. Il fit partie de la fatale expédition de Chypre ; plus malheureux encore l'année suivante, il assista à la bataille de Lépante, où il perdit la main gauche. Privé de tout moyen de subsistance, il fut admis, quoiqu'estropié, dans les troupes que l'Espagne entretenait en Sicile, et y servit jusqu'en iSyS. C'est dans le cours de la même année, et en se rendant de !Naples en Espagne , qu'il tomba au pouvoir du corsaire barbaresque, Arnaute Mami. Captif à Alger jusqu'à la fiw

de i58o, il y montra un courage à toute épreuve, et une audace qui rendit très -difficile la surveillance exercée par ses deux naaîtres successifs. ( Voir plus haut, pour sa captivité, sa tentative d'évasion et sa mise en liberté, page 4-9^.) Rentré dans sa patrie à l'âge de trente - quatre ans , il fixa sa résidence à Madrid ; ses goûts littéraires avaient été contrariés par les évènemens; il crut pouvoir enfin les satisfaire, et commença par publier sa Gulatée, qui n'obtint aucun succès ; on le traita d'esprit lourd ( ingenio lego ). En i584 eut lieu son mariage avec dona Catalina Palacios de Salazar. Cette union n'ayant fait qu'aggraver sa position, il chercha des ressources au théâtre, et composa environ trenle pièces. Il vécut ou plutôt végéta de cette manière jusqu'en i58", époque où il s'absenta de la capitale , pour aller occuper on ne sait quel petit emploi à Séville. C'est là qu'il composa ses sonnets : une obscurité profonde couvre les années qui suivirent jusqu'à i6o4., et c'est précisément pendant celle période qu'il a dû écrire son roman de Don Quichotte. On suppose qu'appelé dans la Manche pour le règlement de quelques affaires, il fut arrêté par les habitans de Toboso, qui l'emprisonnèrent, et que, pour s'en venger, il fit naître Dulcinée parmi eux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a décrit la topographie de la Manche en homme qui avait pu l'étudier à fond ; ce qu'il y a de certain également , c'est qu'il était en prison au commencement du dixseptième siècle. Qu'avait -il faiti' rien contre l'honneur, puisqu'il a parlé lui-même «le celte détention;

mais sans doute (juelque iinpnuleuce , puisqu'il s'est accusé d'avoir laissé échapper la fortune qui était venue à lui. {Voyage au Parnasse, ch. IV, p. 29.)

Don Quichotte fut imprimé, pour la première fois, à Madrid, par Juan de la Cuesta, en i6o5, et la même année, une autre édition eut lieu à Valence. La cour se trouvait alors à Valladolid, où elle résida jusqu'en 1606 ; Cervantes se lendit dans celte ville pour se rapprocher de ses protecteurs, et en tirer quelques secours ; mais malgré sa célébrité naissante, il obtint si peu d'assistance, qu'il eut l'idée de faire le voyage de Naples, où l'appui du comte de Lémos lui était assuré; il s'adressa , pour être défrayé , aux Argensola, qui avaient toute la confiance du vice-roi, et cette démarche n'eut pour résultat que de le brouiller avec eux. Abandonné à lui-même, il revint à Madrid, se maria en secondes noces, et reprit la plume. Un concours avait été ouvert pour l'éloge de sainte Thérèse, qui venait d'être canonisée. Le programme demandait une cancion qui n'excédât pas six strophes, et qui fût faite sur le modèle de El du/ce lamentai- de dos pastores de Garcilaso ; Cervantes se mit sur les rangs, et sa pièce fut lue devant le public par Lope de Véga. On la trouve dans le Compendio de las solemnes fiesta: que eu toda Espana se hicieron en este beatijiaidon, imprimé par Fr. Diego de San Josef.

Les Nouvelles Exemplaire» {No^^elas Ejemplares)^ composées à Séville, parurent en i6i3, le Voyage au Parnasse {el Viagedel Parnaso) en i6i4, les Comédies rt les Intermèdes [Comedias y Enlremeses) en 161 5, et la

même année, la seconde partie de Don Quichotte (Jasegunda parte de Don Quixole) ; Cervantes acheva en même temps los trabajos de Persiles y Sighmunda, la segunda parte de la Galatea, les Semanas del Jardin y el famoso Bernardo. Il était atteint d'une hydropisie, qui faisait chaque jour des progrès effrayans; et plus le terme fatal approchait, plus il redoublait d'activité ; on connaît sa belle et louchante lettre au comte de Lémos, qui commence par ces mots : J'ai reçu hier Vextrêmeonction, et je vous écris aujourd'hui. « Ayer me dieron la Extrema-Uncion y hoy escribo esta. » C'était le 19 avril 1616, et il mourut le 28. Il avait alors 69 ans. Il fut enterré , selon son vœu , dans le couvent des Trinitaires déchaussés, situé près de la rue qu'il habitait.

Son portrait a été fait par lui-même dans le prolo- {^ue de ses Nouvelles, ainsi qu'il suit : « Celui que vous voyez ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez courbe, quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il n'y a pas vingt ans qu'elle était d'orj, les moustaches grandes, la bouche petite, les dents peu nombreuses ; car il n'en a que six sur le devant, encore sont-elles mal conditionnées et plus mal rangées, puisqu'elles ne correspondent pas les unes aux autres, le corps entre deux tailles, ni grand ni petit, le teint clair, plutôt blanc que brun, un peu chargé des épaules, et non fort léger des pieds, celui-là, dis-je, est l'auteur de Gniaièe, de Dun Quichotte de la Manche, du Voyage au Purn<is.st', qu'il lit a riiuilation de Cesarc

Caporale «le Pérouse, et d'autres œuvres qui courent les rues, égarées de leur chemin, et peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavédra. 11 fut soldat bien des années, et cinq ans et demi captif, pendant lesquels il apprit à supporter patiemment l'adversité. A la bataille de Lépante, il perdit la main gauche d'un coup d'arquebuse, blessure qui peut sembler laide, mais qu'il tient pour belle, parce qu'elle fut reçue dans la plus mémorable rencontre qu'aient vue les siècles passés, et qu'espèrent voir les siècles à venir, en combattant sous les bannières victorieuses du fils de ce foudre de guerre Charles - Quint , d'heureuse mémoire. »

Pour compléter ce portrait, il faut ajouter que Cervantes élait bègue : Voir ci-après la noie (5) sur Aoeltaneda et les détracteurs de Cervantes , la note (6) sur les protecteurs de l'illustre écrivain ; la note (7) sur Blas de Nasarre et l'intention attribuée par ce critique aux Comédies de Cervantes ; la note (9) sur le Voyage au Parnasse , la note (10) sur la Galatée; la note (12) sur les Nomyelles Exemplaires.

(ï) Matteo Aleman, romans del gusto picaresco.

Les romans de goût picaresque ou fripon ne remontent pas au-delà du Lazarille de Tormcs de don Diego Hurlado de Mendoza. Us le suivent même d'assez loin; car Lazarille de Termes, écrit dans la jeunesse de

l'auteur, c'est-à-dire vers i525 ou i53o, était connu en France par la traduction de Jean Saugrin, dès i56i ; tandis que le Gusman d'Alfarache n'a vu le jour qu'en ïSgg. '

On n'a aucun détail intéressant sur la vie de Malteo Aleman; il était de Séville, vécut sous Philippe II, fut attaché au palais par quelque emploi secondaire ; se retira, dès qu'il le put, pour jouir de son indépendance, et fit le voyage du Mexique.

11 existe plusieurs éditions de Gusman d'Alfarache ; une des meilleures , parmi les plus anciennes , est celle de Burgos, 1619, in-^". On estime particulièrement aussi l'édition de 1760, portant ce titre : Primera y segunda parte de la vida y hechos del Picaro Guzman de Alfarache, escrita por Matheo Aleman, Criado del Rey nuestro senor, natural y vecino de Sevilia. En Madrid, en la imprenta de Lorenzo Francisco Mojados.

Guzman d'Alfarache donna lieu à deuK suites qui en exagéraient singulièrement l'immoralité. L'une était il'un prétendu Matteo Luzan et l'autre intitulée : Justine ta Friponne (la Picara Justina ), avait pour auteur un nommé Ubéda. Cervantes, dans son Voyage au Parnasse, a flétri cette dernière imitation de tout son mé pris ; elle a été néanmoins plusieurs fois rééditée. ■

(3) Le Diable boiteux de Guevara, et le capitaine l'ulilos de Quéx'édo.

Ces deux ouvrages peuvent être rapprochés comme

satires de mœurs ; ils ont la même allure, et le Diable lie l^uis Vélèz de Guévara n'a pas moins d'esprit que le brigand de Quévédo ; mais si nous avions à faire un classement plus rigoureux encore , nous placerions le Diable boiteux à la suite de Marcos Obrégon, et Ip capitaine Pablos entre Lazarille de Tormes et Guzman d'Alfarache.

El Diablo cojuelo forme, dans une édition de Madrid, 2 vol. petit in-S" ; une édition de Bordeaux l'a réduit à un vol. du même format. L'imitation de Le Sage est tellement libre, et mêlée de tant d'inventions françaises, qu'on peut la considérer comme une seconde création* (Voir tom. 2, chap. Vil, p. 82 1.)

Le capitaine Pablos n'a pas encore été traduit dans notre lanjjue ; il a cependant d'incontestables droits à cet honneur. ( Voir plus loin, p. 54-6, la note relative à Quévédo. )

Luis Vélèz de Guevara est souvent confondu avec son fils Juan Vélèz de Guevara, qui fut comme lui écrivain et poète ; on a peu de détails sur sa vie ; il élait né à Ecija en iSjo, et mourut à Madrid en i644- Outre le Diable boiteux et quelques ouvrages en prose, il composa plus de li-oo comédies ; on n'en a conservé qu'un très-petit nombre. .

D. Eugenio de Ochoa a inséré , dans son théâtre choisi, un beau drame écrit par Guevara sur le sujet d'Inès de Castro, et intitulé : Reinar despues de morir. Les deux pièces de Bermudez, fondues ainsi en une seule, ont pu faciliter le travail de Lamotte.

(4) Don Marcos de Oèregon, par Vicente Espinel.

Voir l. 2, chap. VII, p. 32i.

(5) Avellaneda.

La prétendue suite d'Avellenada est intitulée : Vida y hechos de D. Quixute de la Mancha ; su quarta salida y la quinta parte de sus aventuras, por Fern. de Avellaneda. ^

Il existe aussi un Anti-Quixote.

De la part d'auteurs obscurs qui veulent se faire remarquer, de telles attaques n'ont rien de surprenant ; mais n'est-il pas déplorable que des esprits supérieurs, tels que Lope de Véga, Villégas, Manuel de Mello, aient méconnu le génie de Cervantes au point de le traiter avec tant d'injustice!

Lope de Véga, dira-t-on, avait été irrité par un sonnet épigrammatique de Cervantes ; il n'a fait que se défendre : à la bonne heure ; mais ce n'était pas une raison pour dire que Don Quicltotte n'était bon qu'à envelopper des épiceries.

Por el mundo va v ■

Vendiendo cspecias, y azaCran romi V al fin en muladares parara.

(1). Juan Aiit. Pelliccr y Safoicada, noticias litér., p. 170.)

Les Argensola, qui auraient pu faciliter à Cervantes le voyage d'Espagne à Naples, dans un moment où il n'avait plus d'espoir que dans la générosité du comte de J.émos, lui furent également hostiles. {Voir plus haut, p. 607. )

Quelques érudits lui reprochèrent d'écrire mal en prose, quelques poètes d'écrire mal en vers, et, plume à plume, ils n'auraient pas laissé une seule aîle à sa gloire, si cela n'eût dépendu que de leur bonne volonté. « On a imprimé plus de livres contre moi, disait Cervantes, qu'il n'y a de lettres dans les couplets de Miago Revulgo. ( Prolog, de la 2^ partie de Don Quichotte.)

(6) Protecteur de Cewantts.

Si l'auteur de Don Quichotte s'est vengé parfois de ses détracteurs et de ses ennemis, on ne peut l'accuser d'avoir manqué de reconnaissance pour ses bienfaiteurs. Voici comment il s'exprime sur le comte de Lémos et sur Bernardo de Sandoval :

« Vive le grand comte de Lémos, dont les sentimens chrétiens et généreux bien connus m'ont soutenu contre tous les coups de l'adversité ; vive aussi la charité sans pareille de l'illustre D. Bernando de Sandoval y Roxas, etc. »

Sa gratitude n'a pas éié moins vive pour les amis qui l'ont obligé , témoin , Pedro de Morales , qu'il a remercié dans son Voyage au Parnasse (cap. Il, pag. 2).

•< (]'est l'asile, a-l-il dit, où j'abrite mon malheur.

Es asilo

Adonde se repara mi ventura. '• > ■ '

, (7) D. Blas de Nasarre.

C'est dans le prologue placé en tête des comédies de Cervantes que don Blas de Nasarre, écrivain du dix-huitième siècle, a émis l'opinion que nous avons rapportée. Voici ses propres paroles : « Cervantes compuso sus comedias con la misma idea que el Quijote, haciendo las de intento desarregladas y Uenas de desatinos afin de purgar del mal gusto y mala moral el teatro. »

Ce n'est pas le seul paradoxe avancé par don Blas de Nasarre dans le même prologue ; il s'est exprimé sur les théâtres de France, d'Italie et d'Angleterre d'une manière si étrange, que le consciencieux Moratin, après avoir rapporté diverses assertions plus ou moins surprenantes, s'est borné à répondre par un démenti. ( Voir tome II, p. 344)

(8) Une taillade a douze points. ( Una cuchillada de doce puntos. )

Les chirurgiens avaient alors l'habitude de recoudre les lèvres d'une blessure. De là, l'usage d'en indiquer

la longueur par le nombre de points. Cervanlès, dans sa Nouvelle de Rinconèle et Cortadillo, fait rendre compte à un spadassin du nom de Chiquiznaque, de l'exécution nocturne dont il a été chargé ; il s'agissait d'une balafre à quatorze points que devait recevoir un marchand ; le spadassin ayant jugé que cet homme avait la figure trop étroite pour donner place à une si large estafilade, s'est rabattu sur son laquais ; il l'a marqué conformément à ses instructions. L'ennemi du marchand, qui avait payé des arrhes, refuse de compléter la somme ; on se querelle et tout finit par un arrangement à l'amiable ; il est convenu, d'une part, qu'on paiera tous les ducais promis, et de l'autre, que le marchand recevra une balafre proportionnée à sa figure, et si bien ajustée, qu'elle aura l'air de lui être venue de naissance.

(g) Voyage au Parnasse.

Outre l'édition de 1614, il existe une belle édition du dix - huitième siècle : Viage al Parnaso. Madrid, Sancha, 1784, in-8. On y a compris la Niimancia et los tratos de Argel.

Le Viage est divisé en huit parties et versifié en tercets ; l'auteur y a joint un supplément en prose.

Ce n'est pas seulement dans ce poëme que Cervantes a condamné la marche de l'art dramatique ; il a traité ce sujet d'une manière directe et approfondie dans son Bon Quichotte. Le passage commençant par

ces mois : « Habiendo de ser la comedin, segun le purece a Tulio espejû de la cida humana, etc., » est cité comme un excellent morceau de critique. On y trouve cette phrase : « Que mavor disparate puede ser en el sujeto que tratamos, que salir un nino en mantillas en la primera escena del primer acte, y en la segunda salir va hombre barbado. »> « Est-il rien de plus choquant que de voir un enfant au maillot dans la première scène du premier acte, paraître avec de la barbe au menton dès la seconde ?»

Boileau n'a rien dit de plus. Cependant, des écrivains espagnols du dix -huitième siècle ont repoussé avec amertume un trait d'observation qu'ils ont pris pour un trait de satire.

(lo) La Galatée..

Ce poème pastoral a paru en deux parties ; la seconde partie ne fut imprimée qu'en i6i5; depuis lors, on a tout réuni sous le titre de los seis libros de Galatea, 2 vol. in-8°.

Voir pour la Galatée de Florian, le tome II, p. Sag, et la note correspondante.

fil) Les imitateurs de Boccace.

L'Italie, l'Espagne et la France furent inondées d'imitations de Boccace. Nous rendrions un aussi

mauvais service aux lellres tju'aux mœurs, en essayant de dresser ici le catalogue de tous les livres ou recueils dont l'Europe fut infestée dans le cours du seizième siècle, et au commencement du dix-septième.

( 1 2 j i\ oui'elie^ de Ceroanies.

ISoi^'elas ejemplares. L'auteur a tenu a constater qu'il était le premier qui ait écrit des Nouvelles espagnoles ; selon lui, toutes celles qui ont précédé sont traduites des langues étrangères, et surtout de l'italien. li a donné aux siennes la qualification à^ exemplaires ou morales, pour les distinguer des licencieuses imitations (le Boccace.

Elles sont divisées en sérieuses (^sérias) et badines (jocosas).

La première édition , publiée par Cervantes luimême, est de 1612 ; elle comprend les douze Nouvelles suivantes : la Gitanilla la Jeune Bohémienne^, el Amante libéral {V Amant généreux" .,Vàncontit et Cortadillo Rinconète et Cortadillo ,, la Espanola-lnglesa V Espagnole - Anglaise ^^ el Licenciado vidriera ( le Licencié de oerre)^ la Fuerca de la sangre ( la Force du sang), el Zelozo estremeno (le Jaloux estramadunV/j ), la ilustre Fregona (la Servante fameuse), las dos Donçellas ' les deuv jeunes Filles), la senora Comelia ( Cornélie), el casamiento Enganoso ' le Mariage trompeur , los Perros Cipion v Bergança (les deux Chiens Sripion et Bragance ).

A ces douze Nouvelles , si l'on joint les deux qui font épisode dans l'histoire de Don Quichotte, et celle qui a été retrouvée de nos jours, et qui est intitulée : la Tia Jingida (la Tante supposée), on aura tout ce que Cervantes a composé dans ce genre; il était alors à Séville, où il séjourna de i588 à i6o3.

Ses douze Nouvelles sont dédiées à son protecteur, le comte de Lémos ; elles obtinrent autant de succès en France qu'en Espagne. 11 n'en est pas une qui n'ait été arrangé* pour le théâtre; on cite, du côté de l'Espagne, Lope de Véga, Moreto, Solis, Tirso de Molina; nous pouvons citer, du côté de la France, Hardy, Rotrou, Scarron, Quinault, etc.

Quant à la Tante supposée, Cervantes l'avait exclue de son recueil, et avec raison; car elle est loin d'être morale; et qu'élail-il résulté de là:' c'est que le manuscrit s'était égaré. Un hasard l'a fait retrouver dans les archives du collège de San Hermenegildo, réunies à celles du collège impérial de Madrid ; et la Nouvelle a paru pour la première fois dans les Œuvres choisies ' Obras escogidas ] de Cervantes , imprimées en 1826, à Paris, par les soins de D. Joaquin-Maria Ferrer.

Le fidèle traducteur auquel nous empruntons ces détails, M. Louis Viardot, a justement caractérisé les Nouvelles de Cervantes dans les lignes suivantes :

Les Nowelles sont, après le Don Quichottey le plus beau litre de Cervantes à l'immortalité. Là se révèlent aussi, sous mille formes variées, la fécondité de son magiiialion, la bonté de son cœur aimant, la verve

de son esprit railleur sans causlicilé, les ressources d'un style qui se plie à tous les sujets.

(i3) Pérèz de Montalvnn.

Les nouvelles exemplaires de Montalvan sont au nombre de huit; elles portent ce titre : Sucedos y prodigios de ainor. Elles furent imprimées à Madrid, dans les années 1624 et 1628; à Séville, en i63o et 164.1, in-4.°; et à Tortose, en i635, in-8°. Un sieur de Rampale les traduisit en français, et elles parurent à Paris, en 164.4. Leur titre, qui se sent du goût recherché de l'épftque, fut reproduit en tête d'un autre recueil d'Isidore de Rables. ( Varias prodigios de amor, en once riovelas exemplares. )

Alonso Pérèz de Montalvan était né à Madrid en 1602; il mourut dans la même ville en i638; cette trop courte carrière fut honorablement remplie : des regrets unanimes attestèrent l'estime publique. Don Pedro Grande de Tena, son ami, forma un volume in-4° de tous les éloges en vers et en prose consacrés à sa mémoire; et ce livre, intitulé : Lagrimas panrgiricas à la temprana muerte del ductor Juan Pérèt de Montalvan, parut à Madrid en i63g.

Montalvan était fils du libraire du roi ; aussi le don, qu'il plaçait devant son nom, lui attira-t-il plus d'une épigramme; à l'âge de vingt-trois ans, il embrassa l'état ecclésiastique, et peu après il fut appelé aux fonctions de notaire apostolique de l'inquisition ; c'est en

celte qualité qu'il a revêtu de son approbation les comédies de Tirso de Molina. [Foir tome II, chap. VI, note (17).

Lope de Véga fut le maître et le collaborateur de Monlalvan {voir l'anecdote rapportée dans ce volume, page 336); mais l'élève ne se distingua pas au théâtre par une physionomie spéciale; il n'avait que du talent, il n'avait pas d'originalité. Toutes ses pièces, ses comédies surtout, sont heureusement conçues, habilement conduites, dialoguées avec esprit; toutes intéressent et plaisent; aucune n'excite l'enthousiasme. Elles forment cependant deux volumes in-4-*', qui ont été imprimes à Madrid et à Alcala en i633, et à Valence en i652.

Ses autres ouvrages sont : • <

El Orfeo en Castellano (Orphée en espagnol;, poème, Madrid, 1624.

Vida y purgatorio de san Patricia, Madrid, iGay et i655„ in-S". \

Para todos (pour tous) recueils de biographies littéraires, imprimé pour la première fois en i635. On connaît neuf éditions de cet utile ouvrage; la dernière est d' Alcala, 1661. Deux eurent lieu du vivant de l'auteur, et il avait pris l'engagement, dans la seconde, d'augmenter son livre De /os ingénias de Madrid.

Fama posthuma de Lope de Véga, Madrid et Alcala, ï636. Valence, i65"2, in-^"-

Don José Antonio Alvarez de lîaena, dans ses Enfans de Madrid {liijas de Madrid)^ à l'article iVlontalvan, tome III, p. 271, lui attribue La prodigiosa m'da

de Malagas el emhustero, ouviagc qui paraît n'avoir jamais élé imprime; on sait aussi, d'après son propre témoignage, qu'outre un second volume de Para todos, il préparait un Art de bien mourir (/^r/e de bien morir)^ lorsqu'il fut enlevé aux lettres.

(i4) Mariana Caravajal et Maria de Zayas.

Mariana Caravajal y Saavedra était de Grenade. On lui doit dix Nouvelles qui ont été fréquemment réimprimées. Elle les écrivait, disait-elle, pour servir de passe-temps dans les nuits paresseuses du rigoureux hiver {en las perezosas iioches delerizado invierno). C'est un mélange de prose et de vers; on y remarque bien quelque imagination, mais le style ressemble généralement à celui de nos précieuses. Cette afféterie n'est pas moins sensible dans les Nouvelles exemplaires et amoureuses de dona Maria de Zayas y Sotomayor, qui ont obtenu un plus long succès [Novelas exemplares y amorosas de dona Maria de Zayas y Sotomayor^ natural de Madrid.

Ce recueil, divisé en deux parties, contient vingt Nouvelles en prose mêlée de vers; 11 a été imprimé plusieurs fois dans le dix-huitième siècle, et réimprimé en i8i4-

(i5) Traduction des philosophes de V antiquité. L'activité des traducteurs espagnols, au commence-

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ment du seizième siècle, a été signalée dans les chapitres précédens. ( Foir don Diego Hurtado de Mendoza, Luis de Grenade, Luis de Léon, Pérèz de Oliva, Simon Abril.) Ce mouvement, régularisé par les universités qu'avait fondées Isabelle, et soutenu par l'émulation des Académies naissantes, fut puissamment secondé par l'Italie. C'est là que les débris de l'antiquité avaient été recueillis, et c'est de là qu'ils se répandirent en Espagne : Simon Abril traduisit pour sa part Aristole, Platon, F^sope, Lucien; Socrate fut traduit par Juan de la Cruz ; Gcéron par Martin Leso de Oropesa; Sénèque par Juan Martin Cordero et don Luis Carrillo y Sotomayor; Plutarque par Alonso de Palencia; Pline par (ieronymo (iomez de Huerta; Bocce par Alberto de Aguayo.

La Bible eut six traducteurs différens; presque tous les Pères de l'Église furent traduits, ainsi que l'auteur de limitation de Jésus-Christ; elles principaux poètes ou écrivains grecs, latins et italiens vinrent en même temps apporter leur tribut d'idées à la littérature castillane. Homère, Virgile, Ovide, Perse, Martial, Jules- César, Quinte-Curce, Suétone, Tacite, Vaière-Maxime, .Sustin, Joseph, Terlullien, Aristophane, Térence, Lucain, Pomponius Mêla, le Dante, et une foule d'autres moins célèbres trouvèrent, dans la Péninsule, des interprètes zélés.

Foir l'ouvrage de don Juan Antonio Pellicer y Saforcada ; Ensayo ilr ntm liihliotJieca de trnductorcs espaiin/es.

(i6) Zuniga.

(17) Ocampo et Zurita.

(18) Morales.

(19) Mariana.

Voir tome II, chap. VIII, la note (8) relative aux historiens.

(20) Don Diego de Saavedra y Fajardo.

Il n'y a qu'une voix en Espagne pour proclamer Saavedra, le premier écrivain du temps de Philippe IV. Vaste érudition, philosophie profonde, saine morale, connaissance exacte du cœur humain, ironie fine et douce, style pur, correct et clair, telles sont les qualités éminenles qu'il réunit. Selon Capmany, on doit le considérer comme maître dans les deux .genres, grave et léger. Ses ouvrages sont : Los empresas politicas. — La repuhlica literana. — La corona Gotica, Castellana y Austriaca. Ce dernier ouvrage n'était pas terminé à sa mort ; il a été continué d'une manière malheureuse par Nunèz de Castro.

Saavedra était né en i584, à Algezarès, village du royaume de Murcie. 11 appartenait à une famille distinguée, qui lui donna une éducation brillante. Après avoir étudié à Salamanque, il prit l'habit de l'ordre des jacobins, et se rendit à Rome en qualité de secrétaire du cardinal Borja, ambassadeur d'Espagne. C'était en 1606. Il fut le conclavisle de cet envoyé extraordinaire au conclave de 162 1, où Alexandre Ludovici, archevêque-cardinal de Bologne, fut élu sous le nom de Grégoire XIII. 11 assista aussi à l'élection de 1628, qui porta au saint Siège Urbain VllI, ce grand ennemi de l'Espagne, sous le pontifical duquel eurent lieu le jugement de Galilée et le manifeste du jésuite Santarella,en faveur du pouvoir temporel des papes sur les rois. Pour récompense de ses services, Saavedra obtint un canonicat de Saint- Jacques. Il fut nommé ensuite secrétaire du roi et son agent à l\ome. Diverses missions diplomatiques lui furent confiées. Il prit part au congrès électif de Ratisbonne, pour l'élection de l'empereur Ferdinand III, ainsi qu'à plusieurs diètes helvétiques. Enfin, à la mort de Philippe IV, il fut nommé, conjointemenl avec le comte de Penaranda, tuteur de Charles II, et plcuipolentiaire au congrès de Munster, pour la négociation du traité de paix, qu'on appela traité de Westphalie, et qui mit fin à la guerre de trente ans, entre l'empire et la France. En 1646, il avait été revêtu de la charge d'introducteur des ambassadeurs, el attaché au conseil des Indes. Il rnoMiul (Il ir>|8, au couvent des Recollels <le l'ordre de Sainl-Aitguslin, qu'il avait choisi pour retraite.

(21) Don Antonio de Salis y Ribadeneira.

Solis appartient entièrement au dix-septième siècle. Sa carrière, à quelques années près, a été celle de Caldéron. Il était né en 1610, il mourut en 1686. La première partie de sa vie fut consacrée à la poésie, et surtout à la poésie dramatique; la seconde aux travaux plus sérieux de la politique et de l'histoire. Alcala était sa ville natale ; il y étudia d'abord, et passa ensuite à Salamanque. Le comte d'Orepesa le prit sous sa protection, et en fit le secrétaire de ses vice-royautés de Navarre et de Valence. Philippe IV l'éleva au rang de secrétaire d'Etat ; il conserva son poste sous la régence de la reine-mère, et fut nommé grand chroniste des Indes, place devenue vacante par la mort du docte Antonio Léon Pinelo. A l'âge de cinquante-six ans, il se fil ecclésiastique, et renonça si complètement à la poésie, qu'il fut impossible de lui faire continuer les Auîos sacramentales que la mort de Caldéron avait interrompus. Le reste de ses jours se passa dans la retraite la plus austère.

Son Histoire de la conquête du Mexique porte le titre suivant ; Historia de la cenquista de Mexico, pohladon y progresos de la America septentrional cunocida por el nombre de nueoa Espana, Madrid, En la imprenta de Bernardo de Villa-Diego, impressor de su magestad, ano M. I). C. LXXXIV (i684). Celte édition, en un 5cul volume in-folio, est ornée d'un beau frontispice

avec portrait de l'auteur. On y a joint une suite, par don Ignacio de Salazar y Olarte, imprimée à Cordoue, en 174-3, par Gonzalo Anionio Serrano, pour Fernand de Rios. L'approbation officielle de celte seconde partie a été précédée d'un rapport assez emphatique de don Antonio de Heredia Bazan, daté de Murcie, 1740; mais l'approbation de la première partie est due à la plume du savant don Nicolas Antonio, et renferme une appréciation remarquable. Nous ne discuterons ici ni les éloges ni les critiques dont l'histoire d'Antonio Solis a été l'objet: bientôt la question sera réveillée, en Europe, par un livre qui fera sans doute événement; il s'agit d'une histoire écrite sur les lieux même que Solis n'a pu visiter. On annonce qu'un auteur américain, dégagé de tout intérêt et de tout préjugé espagnol, a recherché quel était l'état du Mexique avant l'arrivée de Fernan Cortèz, et s'est attaché à caractériser, avec la plus rigoureuse impartialité, sa conquête et ses conséquences. Attendons.

CHAPITRS VIIÎ.

(i) Pamphlet contre Lope de Véga, publié à l'étranger.

Un membre de l'université d'Alcala, Pedro de Terres Hamila, écrivit en latin, et sous le nom de Ruita-

nus Laiiiira , une dialribc furieuse conlre Lope de Véga; cette diatribe était intitulée Songia; elle fut imprimée à Paris ; l'auteur n'aurait pas osé la faire imprimer en Espagne. , , . .

Lopèz de Aguilar réfuta ce pamphlet dégoûtant par un autre pamphlet ayant pour titre : Expostulatio spongiœ.

Ce digne chevalier de Malte appartenait à la famille du marquis d' Aguilar, membre de l'académie des jeux floraux, qui a traduit une partie des œuvres de Lope de Véga. . .

{■i) Nouvel art dramatique.

Cette poétique est intitulée : Arte nueoo de hacer comedias.

Voltaire, dans ses Questions sur l'Encyclopédie, a donné une version très-facile, mais très-peu exacte, du passage que nous avons indiqué ; on va en juger :

Les Vandales, les Goths, dans leurs écrits bizarres, Dédaignèrent le goût des Grecs et des Romains; Nos aïeux ont marché dans ces nouveaux chemins :

Nos ayeux étaient des barbares.

L'abus règne, l'art tombe et la raison s'enfuit : ' •

Qui veut écrire avec décence.

Avec art, avec goût, n'en recueille aucun fruit; Il vit dans le mépris et meurt dans Tindigence. Je me vois obligé de servir l'ignorance,

D'enfermer sous quatre verroux

Sophocle, Euripide et Térence.

.IVrns cti insensé, mais j'écris pour des fous.

Lope de Véga n'a jamais dit : nos aïeux étaient des barbares. Il a professé l'opinion contraire, puisqu'il a reproché à ses contemporains de ne pas suivre les vieux modèles; seulement il n'a pas dissimulé qu'il faisait comme eux, et que la faute en était au public, dont le goût corrompu ne pouvait plus sentir les beautés d'un ouvrage régulier. Pour montrer qu'il savait mieux que personne où était le mal, il a terminé ainsi sa poétique : de tous les barbares, nul ne mérite ce titre plus que moi, puisque je me hasarde à donner des règles contre les règles, et que je me laisse emporter par le courant, au risque d'être appelé ignorant par l'Italie et par la France.

(3) Le poème de Circé.

Le poème de Circé est un poème mythologique qui ne dérive pas seulement de l'Odyssée, mais de l'Enéide et des Métamorphoses d'Ovide; Ulysse y est inébranlable dans sa fidélité conjugale^ au lieu de succomber, comme dans la fable antique ; le discours qu'il adresse à (^ircé, pour qu'elle lui accorde la permission de retourner auprès de Pénélope, est le morceau le plus remarquable du poème.

(4) La Dra^otiiea et la Gatoinaqiiia.

J.-a Ihagontca tient de la satire encore plu.s que de

l'épopée. Il a fallu singuliéreineiK altérer le nom de l'amiral Drake, pour en faire le mot dragon ; Lope de Véga pouvait donner à sa douleur patriotique un accent plus digne; mais la colère l'a emporté, et il a traité le vainqueur avec un dédain qu'il n'aurait pas manifesté pour un vaincu ; il ne s'est relevé qu'en déplorant les infortunes de Marie Stuart, et en stigmatisant la haine cruelle d'Oisabcth.

La Gatomaquia est un chef-d'œuvre : les Espagnols possèdent un autre poème de ce genre dont ils font grand cas; c'est la Mosquea, Iliade burlesque de don José V'illaviciosa, qui a paru vers 1610, et qui a pu inspirer à Scarron son Enéide traç>esiie. Il existait déjà en Italie une parodie sur le même sujet, mais très-inférieure à la Mosquea espagnole. Cette parodie est celle du pseudonyme Merlin Cocayo, moine bénédictin de Mantoue, dont le véritable nom était Théophile Folengo, plus connu par sa Macanonea.

(5) Elisiu de Médinilla.

Rien de plus touchant que l'amitié vouée par Lope de Véga au jeune Elisio, la gloire de Tolède.

Elisio honor y gloria de Tolcdo. (Ep. II. p. l^^•)

Cet auteur, qui mourut à la fleur de l'âge, victime d'un assassinat, avait composé un poème estimé de ses contemporains, sur la Conception de lu Vierge. 11

adressa, à son vieil ami, une épîlre commençant ainsi :

Despues que con mas aima, Lope amigo, • *

Ëstudio en la virtud a vuestro exemplo,

Soy ya de la ciudad noble cnemigo. . ■ .j

O Lope! o mon ami! depuis qu'avec une ardeur nouvelle j'apprends la vertu sous un guide tel que vous, je ne peux plus supporter le séjour de la ville, etc.

Il existait entre eux une correspondance active ; c'est ce qu'indique Lope de Véga, dans son épître IlL

Un recueil de 1621 renferme ces diverses pièces, ainsi que l'élégie consacrée à la mort d'Elisio.

(La Filoména con otras diversas rimas , prosas y oersos de Lope de Véga Carpio. Barcelone, page 189 et ig^.)

Lope ne s'en est pas tenu à une seule expression de ses regrets .; on peut voir, dans l'épître à Rioja, qu'en faisant de son jardin un mjséc de toutes les gloires littéraires de l'Espagne, il n'a pas manqué "d'y donner place à son cher Elisio. Il paraît que l'épée qui frappa le jeune poète était empoisonnée. C'est du moins ce que Lope assure dans ces deux vers :

Muerlo por una espada rigurosa Que pienso que animo licor Dionisio.

Voir, dans le tome suivant, la note relative à Moreto, soupçonné de ce meurtre.

(6) Opinion de Lope de Véga sur les plagiaires des auteurs étrangers.

Dans sa Filoména, Lope de Véga a placé un résumé rapide de l'histoire lilléraire de l'Espagne; c'est là qu'il attaque la réforme de lîoscan et de Garcilaso, en se fondant sur le motif qu'on ne peut que s'énerver en imitant.

«Nous écrivions alors en castillan, dit-il, dans celte langue que l'Espagne dédaigne à tort, et qui n'a plus ni sa fierté ni son élégance depuis l'invasion de ces vers dont Garcilaso et Boscan ont fait usage. Nous avons perdu la finesse, la grâce et l'éclat qui distinguaient les Espagnols; nous étions les astres, les phénix du trait vif, ingénieux et piquant; c'en est fait aujourd'hui : on ne peut jamais égaler ceux qu'on imite; il est impossible de substituer aucune œuvre de notre esprit à l'originalité d'une création étrangère. »

(7) Opinion de Lope de Véga sur les critiques. — Texte :

Dizen que un Poriugues cada manana

( Oyd si era discreto y Cortesano ) •■ •

Si bien no afeclo a gente castellana

Dezia (y con razon que no era en vano )

Gracias os dou sinor por as mercedes '

De naon facerme bestia o castellanu. . •

O tu mi corto ingenio dar las puedes,

Que critico ni bestia no nacisle,

Con que es razon que satisfccho quedes.

[Epist. riona à don Juan de Arjçuijo.)

(8) Romancero du Cld.

Voir plus haut, pag. 91 et 4-o8.

(9) La sarabande. ' .

Les danses introduites sur la scène, vers i588, devinrent si lascives, qu'il s'éleva une clameur générale dans le clergé, et que Philippe II fit fermer les théâtres.

Les anciennes danses, entrecoupées ou accompagnées de chants, étaient le Turdion, la Pamna , Madame Or/iens, le Piedegibao. le roi don Alfonse-le- Bon, etc. Toutes ces danses étaient permises ; mais le théâtre en avait admis tant d'autres, que nous n'essaierons pas ici d'en dérouler la liste; on peut la trouver dans le statut royal qui les interdit.

Il faut distinguer entre les bayles et les danzas. Los danzas sont composées de niouvemens plus mesurés cl plus graves; on ne forme que des pas; les bras sont inactifs. Les bayles, au contraire, donnent lieu à des gestes plus libres ; on remue h la fois les pieds et les mains. Les plus fameux bayles étaient la sarabande, la chacone et l'escarraman.

La sarabande parut dans l'année i588. L'historien Mariana, qui la croit d'origine espagnole, l'a signalée comme une peste, elle et toutes les danses qui en sont nées. 1 ,

(lo) Résurrection de la Célestîne.

Voir plus haut, pag. 48i, pour les imitations de Salazar et de Barbadillo. - '-^ ; '

(il) Collaboration dramatique.

Ces pièces s'appellent de Dos o très ingenios ; nous en avons vu plusieurs de Ocho ingenios; que les faiseurs modernes en prennent acte !

(12) Lope de Véga.

Voir, pour la vie et les ouvrages de cet auteur, le tome 2, chap. VI note (17).

Nous avons fait connaître les prédécesseurs de Lope de Véga dans la carrière dramatique; ses contemporains et ses successeurs immédiats furent : le docteur Ramon, le licencié Miguel Sanchez, le docteur Mira de Mescua, le chanoine Tarraga, Guillen de Castro, Vêlez de Guévara, don Antonio de (ialarza, (iaspar de Avila, Pérèz de Mcntalvan, Alarcon, etc. Puis commença celte série de talens d'élite, qui porta l'art à son plus haut degré en Espagne : Caldéron, Moreto, Rojas, Tirso de Molina, don Juan de la Hoz, Mendoza, Belmonte, Coello, Enciso.

Il serait inutile d'énumérer les éditions partielles des f. 35

^ .x/jG -1^-

œuvres «le l^ope de Véga. I^a colleclion de Sancha, Madrid, 1776-1779, 21 vol. in-4°i Esp., comprend sinon tout, du moins ce qu'il y a de mieux, tant en vers qu'en prose. Diverses pièces de vers portent le pseudonyme de Tome Burguillos; elles sont en assez grand nombre pour avoir pu former un volume.

(i3) Quévédo y Villégas (don Francisco de;.

Il était né à Madrid, en i58o, dedon Pedro de Quévédo, secrétaire de Philippe 11, et de dona Maria Sautibanèz, camériste de la reine dona Anne d'Autriche; ia cour fut donc son berceau ; il fit ses études dans l'université d'Alcala, et les poussa si rapidement, qu'à l'âge de quinze ans il avait déjà pris ses degrés en théologie. Un duel le força tout-à-coup de suspendre ses travaux et de passer la frontière ; il se réfugia en Italie; le duc d'Ossonne lui donna la secrétairerie de Sicile, et lui accorda une confiance sans bornes. Quévédo suivit peu après ce vice-roi à Naples; chargé d'importantes missions, il s'en acquitta toujours avec habileté ; il fut envoyé à la cotir de Madrid, en qualité de député des royaumes de Sicile et de Naples, négocia plusieurs traités avec la cour de Rome, avec les ducs de Savoie et avec la république de \enise, et fut nommé, pour ces divers services, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques; mais il s'était lié trop étroitement à la fortune du duc d'Ossonne, pour n'être pas entraîné dans sa disgrâce. Tandis que l'on dirigeait

l'cx-vice-roi sur la forteresse d'Alameda, où il devait mourir, le secrétaire d'Etat était enfermé dans la tour de la seigneurie de .Tuan de Abad, qui lui appartenait. Les trois années de détention qu'il subit, sans savoir pourquoi, jetèrent le plus grave désordre dans sa fortune; et lorsqu'on lui permit de reparaître à la cour, il était si pauvre qu'il avait peine à s'y soutenir. Cependant, sa réputation avait grandi ; la fécondité originale de son esprit émerveillait les plus indifférens, et ses ennemis parurent un moment désarmés en le voyant appelé à remplir les fonctions de secrétaire du roi. C'est vers cette époque qu'il épousa dona Esperanza de Aragon y la Cabra, dame de Céiina. Son bonheur fut court; il devint veuf, et perdit une seconde fois sa liberté. Une satire dirigée contre le gouvernement, lui avait été attribuée; et bien qu'il n'y eût aucune preuve, sa détention fut accompagnée du traitement le plus dur; on peut en juger par la lettre qu'il écrivit au comte duc d'Olivarès, et où se trouve ce passage : No me fa/ta para muerto, sino la sepultura, por ser el descanso de los difuntos. Tndo lo he perdido. Il avait soixante-un ans, il était infirme, l'humidité de son cachot avait changé en ulcères trois anciennes blessures; et, privé de tout soin, il ne devait quelques alimens grossiers qu'à la pitié publique. On s'explique difficilement un abandon si cruel lorsqu'on songe qu'il était emprisonné dans le couvent royal de san Marcos de Léon. Le favori fut touché de sa requête, et brisa ses fers; mais il était trop tard; Quévédo ne put jamais recouvrer la santé qu'il avait perdue; il se retira

à la Torre, puis à Vlllanueva de los infantes; c'est dans cette dernière résidence qu'il mourut, le 8 septembre 1645.

Dès i63i, don Luis Vélasquèz avait édité les poésies de Quévédo. L'édition de Sancha (Madrid, 1791- 1794) comprend 10 vol. in-S".

On peut dire de l'auteur de tant d'ouvrages légers et graves, tout le bien et tout le mal possible; il prête également àl'élcge et au blâme, mais ce qu'on ne peut lui refuser, c'est une originalité et une verve qui le placent entre Cervantes et Lope de Véga. « Ses ouvrages, dit Bouterwek, ressemblent à une parure de diamans dont les uns seraient arlistement et les autres grossièrement montés, et où il y aurait autant de pierres fausses que de vraies. »

Vélasquèz a compris parmi les poésies de Quévédo, quelques morceaux portant le nom de /a Torre, nom de la terre appartenant à cet écrivain. Quintana, on l'a déjà vu plus haut, page 4^2 et 4^2, a déclaré que c'était une erreur. Il est certain que les poésies du bachelier Alonso, et même du bachelier Francisco ont un tout autre caractère; mais on trouveradans divers recueils, et notamment dans celui que nous avons mentionné ( Poesias ou ri as de oarius ingenios ), une foule de vers qui portent le cachet du temps et de l'esprit de Quévédo; cette dernière collection renferme cinq pièces signées Francisco «le la Torre, savoir : page 72, un Sonnet sur lu rose; page 88, une Enigme; page i43, une Lpigramme à une dame qui a fait une chute; page i46, id. À une grande bouche; page iSa, id. à une femme qui

^sê- 549 ^*

met du rougc.'Vonl cela sont Jo cullisrric, et ne rappelle en rien la bonne école du seizième siècle.

En résumé, puisque l'on ne prouve pas l'existence (l'un troisième la Torre, et que l'on trouve sous ce nom, dans les recueils du dix-septième siècle, diverses pièces qui rappellent une des manières, la plus mauvaise peut-être, de Quévédo, on pourrait supposer, avec quelque apparence de raison, qu'il en est l'auteur ; mais pourquoi Quévédo aurait-il choisi pour pseudonyme le nom et le prénom d'un poète célèbre? c'est là ce qui reste incompréhensible; du moins lorsqu'il prenait fantaisie à Lope de Véga de signer Tome Burguillos, il ne dépouillait personne.

(i4) Le capitaine don Pahlos.

Outre la vie du grand Tacano, intitulée : Historia de la wla delbuscon llamado don Pablos, Valencia, 1627, I vol. in-i2, Quévédo a écrit l'histoire d'un autre voleur, sous ce titre : Historia de la oida del buscon llamada Ruan, 1629, I vol. in- 12. Le premier de ces romans, del gusto Picaresco, est le chef-d'œuvre du genre burlesque. Ces ouvrages populaires devaient naturellement être plus connus que des songes philosoplùques et des discours moraux.

El padre de la risa, el tesoro de los chistes, la fuente de las sales, el maestro de lajocozitad, le père du rire, le trésor des bons mots, la source des saillies, le maître de la joyeuseté, tels étaient, selon Quintana, les priu-

cipauK titres que l'opinion publique avait maintenus sur la liste des qualités littéraires de Quévédo. C'était le Scarron de l'Espagne. Ses jacaras et ses letrilles, chansonnettes qui accompagnaient la danse, offrent une gaieté et un entrain irrésistibles.

( 1 5) Don Manuel Melo. — Esqullache. — RehoUedo. — Alcazar. — Ulloa.

Don Manuel Mclo , Portugais d'origine, était né à Cordoue en i56i,- il mourut en 1687, ^^^^ ^^^ avant son ami Quévédo. Ses épîtres doivent être distinguées du reste de ses œuvres.

Le prince Francisco de Borja y Esqui lâche , chevalier de la Toison-d'Or et vice-roi du Pérou, mourut à Madrid en i658, dans un âge très-avancé. Il descendait d'une branche de la maison italienrie de Borgia, et il avait épousé une héritière de la principauté de Squiller, dans le royaume de Naples ; l'orthographe de ces deux noms a été modifiée à l'espagnole. Les sonnets, épîtres, contes, romances et chansons de ce poète forment un gros volume in-4°, dont la dernière moitié est imprimée à deux colonnes. Ses romances, au nombre d'environ trois cents, sont dans les meilleures conditions du genre. Esquilache avait été lié, dans sa jeunesse, avec Bartholome d'Argensola, et, grâce aux premières directions qu'il en avait reçues, il ne fit que de rares concessions au cultisme. Gongora eut m lui un adversaire, sinon redoutable, du moins

persévérant. On trouve dans la préface de ses œuvres une profession de foi pleine de franchise, et qui se termine ainsi :

Y a quien se deve admitir -i y > ,

Estudie para cscrivir,

No cscriva para cstudiar. ,^

«f S'exprimer obscurément est le moyen de fatiguer son lecteur; et l'auteur qui veut être lu, doit étudier pour écrire, et non pas écrire pour se faire étudier.»

Bernardin, comte de ReboÛedo, mourut en 1676, âgé de quatre-vingts ans. La plus grande partie de sa vie s'est passée dans le nord. Après s'être fait remarquer dans la guerre de trente ans, il fut envoyé, en qualité d'ambassadeur, à Copenhague. Sa mission était de veiller aux intérêts de l'Espagne contre la Suède ; il servit utilement le roi de Danemarck, à l'époque où Charles Gustave vint bombarder sa capitale. Rappelé ensuite à Madrid, il remplit les fonctions de ministre de la guerre. ReboUedo ne put se livrer à la poésie que dans l'âge mûr et à de longs intervalles. Ses vers furent publiés de son vivant, par parties et sous différens titres. Un de ses recueils est intitulé Ocios (loisirs); un autre Sehas sagradas (forèls sacrées); ce nom de forets ou mélanges était nouveau, il fit fortune ; Rebolledo l'appliqua aussi à une histoire rlmée du Danemarck (Selvas Danicas), et à un traité d'art militaire et de politique (Selva militar y poli(ica\ Bouterwek, qui plaisante raren«ent , n'a pu s'empêcher de dire

qu'on se trouve bien perdu dans ces forêts là, surtout quand on y entre avec le souvenir de l'ancienne poésie espagnole.

Baltasarde Akazarélàh de Séville. On voit par l'Art de la peinture {/Irte de pintura) de Francisco Paclieco, publie en 164.» , qu'il avait fait deux couplets (copias castellanas) pour le porirait de cet auteur; il cultiva la poésie avec succès ; mais le mouvement avait été donné trop près de lui pour qu'il eût la force d'y résister. Sa fougue andalouse l'égara souvent.

Bon Luis Ulloa y Perdra était né à Toro. 11 fut protégé par le duc d'Olivarès, obtint le gouvernement de Léon, et s'en démit peu de temps avant l'époque de sa mort, en 1660. Son poème de Raqucl (Rachel), qui inspira la meilleure tragédie espagnole du siècle suivant, esl regardé par Quintana comme le dernier soupir de la muse castillane.

(16) Gungora.

Don Luis Gongora y Argote, naquit à (]ordoue, le II juin i56i. Il était fils de don Francisco Argote et de dona Léonor de (iongora; mais, contrairement à l'usage espagnol, il plaça le nom de sa mère avant celui de son père. Cette inversion, dit un de ses historiens, en promettait bien d'autres. Vers l'âge de quinze ans, il se rendit à Salamanque, pour y faire son droit. C'est là qu'il composa la plus grande partie de ses poésies erotiques, de ses romances, fie ses lëtrilles satiriques, en un mot, ce qu'il a fait de mieux. A quarante-

^ F^rv.] ^>

cinq ans, il embrassa l'ctai ecclésiastique, el fui attaché à la cathédrale de Cordouc ; plus tard, il dut à la faveur du duc de Lernie la place d'aumônier de Philippe III; une maladie dont le siège était dans la tête, et qui l'avait complètement privé de mémoire, l'obligea, sur ses vieux jours, à quitter Madrid, pour respirer l'air natal. 11 mourut à Cordoue, le 24 mai 1627.

Gongora était né huit ans avant Marini ; il survécut d'un an au poète napolitain. Il y avait entre ces deux hommes plus d'un rapport de conformation. Ils étaient l'un et l'autre d'une taille élevée et d'une maigreur remarquable. La figure démesurément alongée de Gongora, et son goût pour la chronique scandaleuse, l'avaient fait surnommer la cigogne de la cour.

Audacieux novateur, le poète de Cordoue devait avoir des partisans fanatiques et des détracteurs aveugles ; il faut donc se méfier également des jugemens rendus par les uns et les autres. On peut aujourd'hui convenir, sans danger, que c'était un homme d'infiniment d'esprit, et affirmer, sans passion, qu'il a contribué plus que personne à la corruption de son époque. « Il voulait, a dit Lope de Véga, enrichir la poésie et la langue d'ornemens inconnus. Plusieurs ont adopté ce nouveau genre, et ils ont eu raison; car tel homme qui, sous l'ancien système, n'eût jamais été poète, le devient maintenant dans un jour, au moyen de quelques transpositions, six mots latins et quatre sentences ou phrases ambitieuses. »

L'obscurité systématique du cultisuie a été spirifuelienient attaquée, non seulement par Quëvédo, dont

nous avons cité un quatrain, niais par Jauréguy, qui plus tard céda au mouvement. La protestation de ce dernier est intitulée : Discurso poetlco contra el hahlar culto y oscuro. Après la chute de l'idole, le nom de (xongora était devenu synonyme de poète extravagant et ridicule; mais le mal était fait, et ceux qui le signalèrent ne furent pas de force à le guérir.

Les ouvrages de (iongora ont eu plusieurs fois les honneurs de l'impression. Il exisie une édition estimée de 1654, Madrid, in-4''. La fable de Pyrame et Thisbée a été publiée séparément, en i636, Madrid, in-^"-

C'est dans Poîyphême et dans les Solitudes que le poète de Cordoue s'est attaché surtout à donner des leçons du nouvel ari.

.1. ^ (17) Gongoristes.

Le nouvel art, c'est-à-dire l'art d'estropier la nature au lieu de l'imiter, eut d'innombrables partisans. Lope de Véga nous a dit pourquoi. Gilblas est venu depuis dénoncer le comte duc d'Olivarès comme un des protecteurs du cultisme. La cour fut encore entraînée par une influence d'un autre genre. Le séduisant Villamediana, que l'on supposait aimé de la reine, et qui paya de sa vie un simple soupçon, mit toutes les femmes du côté de Gongora. Nous avons cité, parmi les membres du clergé, le premier prédicateur de l'époque, le père Horlensio Paravicino; on peut mcnlionncr aussi Alonso de Ladesma, ^\m paraphiasa les

inyslères de la religion, et Félix de Arléaga, auieur de V Invention royale, poème ainsi nommé par l'auleur, parce qu'il y avait réuni des rois, des princes et des princesses de toutes les parties du monde.

Les commentateurs étaient des admirateurs effrénés qui se chargeaient de mettre à la portée de toutes les intelligences les beautés incomprisesdu maître; mais euxmêmes auraient eu un grand besoin d'interprètes. Les commentaires sur Polyphême et les Solitudes parurent en 1629 et i636; ils sont de Salcedo Corouel. Ils furent effacés par le commentaire de Pyrame et Thisbé, chef-d'oauvre d'absurdité et de pédanterie. En i63o, Joseph Pellicer de Salas fit l'apothéose du Phénix de Cordoue, dans un ouvrage intitulé : Lecciones solennes a las obras de Luis de Gongora,

( 1 8) Épigramme de Lope de Véga contre Gongora.

Esto es una composicion llena de tropas y figuras, un rostro Colorado a manera de los angeles de la trompeta del juicio 0 de los oientos de las mapas.

Lope de Véga se moque ailleurs de ces métaphores de métaphores, de ces hyperboles extravagantes et de ce fard grossier dont les gongoristes cherchaient à couvrir toutes les difformités de leur imagination.

Pellicer a cité un sonnet d'un manuscrit de la bibliothèque de Madrid, dans lequel Lope de Véga, répondant aux invectives de Gongora, le traite avec plus diiunieur que de raison. Il s'est montré plus gé-

néreux dans son Laurier d'Apollon et dans l'Épître sur son jardin.

(19) Hioja. '

Francisco de Rioja était né à Séville, vers 1600; il mourut à Madrid en iGSg. Ses premières études furent dirigées vers la jurisprudence; il y prit le grade de licencié ; il embrassa ensuite l'état ecclésiastique, et le duc d'Olivarès le fit nommer successivement prédicateur de Séville, chroniste du royaume, inquisiteur de Séville, et enfin inquisiteur du tribunal suprême du Saint-Office. La disgrâce de son protecteur entraîna la sienne; il fut persécuté, et ne recouvra sa liberté qu'après s'être soumis à toutes les justifications que l'on exigea de lui. Cependant, il eut le bonheur de rentrer en grâce auprès de Philippe IV, qui le chargea (le la direction de la bibliolhèque royale. Il était eu outre représentant du clergé de Séville à Madrid, lorsqu'il fut atteint par la maladie qui l'emporta.

Les tableaux agrestes de ses sibas sont d'une pureté exquise; son Epître à Fa/no est considérée comme un chef-d'œuvre. C'est du Sénèque épuré et simplifié. Au lieu d'enfler les hyperboles du moraliste latin, à l'instar de Quévédo, il les a dégonflées. Libre dans le cercle resserré du tercet, il l'a rendu flexible et varié, après une belle idée vient une belle image, le style monte et descend d'une manière insensible ; c'est une perfection ravissante : Kioja ne laisse à désirer qu'une ]>hilosophie moins traditionnelle et plus précise dans

son application; ce défaut lui vient sans doute de Sénèque, car lorsqu'il travaille sur un meilleur modèle, comme dans son ode aux ruines d'Italie, il se livre à des méditations pleines de force et de vérité; il a reproduit avec tant de bonheur l'ode d'Horace : Extremum Tanaim si libères Lyce , que les Espagnols mettent l'imitalion au-dessus de l'original.

Lope de Véga, en dédiant à Rioja une de ses meilleures épîtrcs {Epistola octai>a, el jardin de Lope de Véga) , a donné la mesure de l'estime qu'il professait pour ce poète. Le début est entièrement consacré à sa gloire.

(20) Gratian et Laslanosa.

Les biographies espagnoles ne nous donnent, sur ces deux écrivains, que très-peu de détails. Le père Ballasar Gracian était né dans les dernières années du seizième siècle, et mourut à Tarazona, en i658. Il était aragonais et natif de Calatayud; il entra dans l'ordre des jésuites, et il était recteur du collège de Tarragone, lorsque son compatriote et ami don Vicente Juan de Lastanosa, fit son éloge dans le savant ouvrage qu'il publia sous le titre de Dialogos de las medallas desconocidas espanolas.

Une relation française d'un voyage fait dans la Péninsule en 1654, nous permet d'ajouter à cette note écourtée des indications précises et une appréciation très-judicieuse :

« On nous a montré, à Callaïajud, dit notre voya-

genr, le lieu de naissance et la demeure de Lorenzo Gracian Infanzon (a). C'est un écrivain de ce temps fort renommé parmi les Espagnols. Il a mis au jour divers petits traites de politique et de morale, et entre ses ouvrages il y en a un qu'il intitule : El critîcony dont il n'y a que deux parties imprimées où, suivant les âges des hommes, il fait une espèce de satire de tout If monde, assez ingénieuse, à l'imitation de Barclay en son Euphormion. En cette pièce, son style est bien différent de celui de ses petits traités, où il est si concis, si rompu et si étrangement coupé, qu'il semble qu'il ait pris l'obscurité à tâche ; aussi, le lecteur a besoin d'en deviner le sens, et souvent, quand il l'a compris, il trouve qu'il s'est étudié à faire une énigme d'une chose fort commune. Sénèque et Tacite n'ont rien entendu en cette façon d'écrire, au prix de lui. Et si l'on dit du premier que son style est du sable sans chaux, et que celui du second est si mystérieux qu'il contient plus qu'il n'exprime, on peut assurer que celui de Gracian a si peu de liaison en ses périodes, et tant de restriction en ses paroles, que sa pensée y est comme un diamant mal enchâssé.

« Il y a un autre savant en ce royaume qui affecte comme lui d'enchérir sur l'ancien laconisme; il se

[a] Les ncms de Gracian ne sont [tas plus exactement écrits ici que celui de sa ville natale. On sait qu'il avait un frère du nom de Lorenzo, et qu'il a mis sous le nom de ce frère, qui n appartenait à aucun ordre religieu-x, les principaux ouvrages qu'il a composés.

nomme don Vincencio Juan de Lastanosa. (]'est par son moyen que la plupart des ouvrages de Gracian sont imprimés; aussi y a-t-il grande amitié entre eux; et l'on voit un livre publié par Lastanosa, qui n'est qu'un recueil des sentences et aphorismes politiques ef moraux qui se trouvent dans les ouvrages de Gracian. Ce Lastanosa passe pour an des plus curieux de toute l'Espagne; il se tient à Hucsca, seconde ville de l'Aragon, où on dit qu'il a dressé un cabinet d'antiquités grecques et romaines, statues, pierres, vases, urnes, lames, camayeux, monnaies du vieux temps, médailles, anneaux. Il a fait un livre des anciennes monnaies d'Espagne, qui passe pour exquis sur ce sujet, et rare en ses remarques." . t,, ...... , , .' . i. : ■> '.'■<-'■■

La maxime favorite de Gracian était : ISe sois vulgaire en rien (en nada vulgar), et les efforts qu'il fit pour n'écrire comme personne le jetèrent dans une affectation et une rechercbe insupportables ; avec beaucoup d'esprit, d'instruction et de facilité, il n'a rien produit qui puisse aujourd'hui soutenir l'examen de la critique la plus impartiale. ;, , , -îj: .. ; ,.r •

(21) Décadence littéraire de l'Espagne.

Quintana résume ainsi l'histoire de la poésie castillane : « Dès sa plus tendre jeunesse, le front paré de fleurs des champs, elle effleure l'herbe des prairies, conduite par Garcilaso ; devenue grande, elle s'avance accompagnée d'Herréra et de Rioja, toute resplendissante

de beauté et de richesse; plus tard encore, environnée de Balbuéna, de Jauréguy et de Lope de Véga, elle se montre agréable et jolie, bien qu'elle ait moins d'élégance et de tenue ; mais dès qu'elle s'est livrée à Gongora et à Quévédo, c'en est fait d'elle; de corrupteurs en corrupteurs elle va tomber aux mains d'une foule de barbares ; elle marche, elle s'agite comme une folle; ses couleurs sont fardées, ses perles sont fausses, son or est du clinquant; vieille et décrépite avant l'âge, elle semble tomber en enfance ; son langage est un insignifiant babil; elle se dessèche et périt. » {Tesoro del Parnaso espanol.)

Nous avions besoin de rapporter ce jugement pour couvrir le nôtre. Certes, notre sévérité a été moins grande que celle du critique espagnol.

(22) Décadence politique de l'Espagne.

C'est Voiture qui, dans l'éloge d'Olivarès, a figuré l'Espagne sous la forme d'un vaisseau dont la proue était dans la mer des Indes, et la poupe dans l'Océan atlantique. Il est à regretter qu'il ne nous ait laissé qu'un fragment de cet éloge, et qu'il n'ait pas traité d'autres sujets sérieux. Sa réputation serait plus solidement établie.

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