CHAPITRE VI
(1) Préférence accordée par Charles-Quint ii la littérature italienne sur la littérature espagnole.
Cette préférence s'est manifestée de mille manières; mais voici un fait que l'histoire du théâtre espagnol n'a pas manqué d'enregistrer : Lors du mariage de l'infante dona Maria, fille de l'empereur, avec le prince Maximilien de Hongrie, en i548, il y eut spectacle au palais d'Aranjuez, et l'on n'y joua aucune pièce de Christoval de Castilléjo, bien qu'il fût attaché à la cour; la seule pièce qui fut représentée, avec tout l'appareil usité à Rome, était une comédie de l'Arioste. {Juan Cristobal Cahete de Estrella. — Viage del principe don Felipe, fol. 2.)
( 2 ) L 'inquisition n 'a pu se maintenir qu 'en Espagne. Les Pays-Bas, la France et même l'Italie ont rejeté
l'insliîiilioM «l'un saint Office; les lentalives les plus violentes ont échoué, malgré le cortège de bourreaux dont s'entourait le duc d'Albe. Cela prouve-t-il qu'il y eût, d'un côté des Pyrénées , moins de fanatisme que de l'autre ? nullement ; les guerres de religion, souillées par tant de massacres , sont là pour répondre. Mais l'établissement du saint Office était une institution exotique ; il n'était pas sorti des faits locaux, il ne fut pas adopté par les idées nationales , et ne put entrer dans les mœurs : /ex nota, non lata, disent les jurisconsultes romains , et rien de plus vrai. Toutes les fois qu'une loi , quelle qu'elle soit , n'est pas née sur le sol , mais qu'elle y a été apportée, elle y meurt faute de racines.
r3) L'index.
\i Index seul des livres prohibés était de deux gros volumes in-folio. La plupart des classiques anciens y sont compris, et un grand nombre de ceux qu'on voit dans la Bibliothèque royale de Madrid portent, en grosses lettres, l'anathcme ov (Wu^àra: Aurtor dam natus. Un Espagnol nous a assuré que la bibliothèque des Dominicains, composée uniquement de livres qu'ils avaient confisqués, était une des plus considérables et des meilleures de l'Espagne; quelques-uns de ces religieux avaient même la bonne foi d'avouer que les ouvrages condamnés étaient presque les seuls qui méritassent d'élre lus. On raconte un expédient assez singulier qu'employa l'un d entre eux pour connaître, en sûreté
(le cousciencc, un ouvrage mis à l'index avec défense expresse de le lire en inintn lieu de la terre : il chercha l'occasion de faire un voyage maritime, et put ainsi, sans scrupule , satisfaire sa curiosité. ( Essai sur la litt. esp. , p. iig. Paris, 1810.) ^ , •.
(4-) toridation d'une Académie par Ximénès. \-
Cet inslitut n'est autre que l'université d'Alcala, cpii deviiil si célèbre ; on l'appelait universitud compluteiisa, de l'ancien nous de la ville (Comp/uto).
L'université d'Alcala forma de nombreux professeurs, qui enseignèrent tout ce qui était négligé ou ignoré en Espagne au commencement du seizième siècle, les lettres sacrées, la jurisprudence, la médecine, les humanités, l'histoire, les langues mortes, la grammaire et la critique. C'est là que Mazarin fut envoyé conuTie étudiant par le cardinal Colona, légal de Rome en Espagne.
(5) Captivité et rac/at de Cervantes.
La Notice de D. Juan Antonio Pellicer y Saforcada renferme des détails aussi intéressans qu'exacts sur la captivité de Cervantes. On y voit que l'illustre écrivain fut pris le 26 septembre iSyS, en allant de Naples en Espagne sur la galèrt; drl Sol ; qu'il fut conduit à Alger, ci qu'il y resta cincj ans et demi; qu'il eut
lieux maîtres, savoir, Dali-Mami, renégat grec, et corsaire fameux par son audace et ses cruautés ; puis Asanaga ou baxa, Vénitien, renégat du célèbre Ochali, capitan-général de la flotte de Sélim, qui se battit à Lépante ; que ce dernier ne valait pas mieux que l'autre, et persécutait les chrétiens avec la même barbarie ; que l'existence des captifs était si dure, que la plupart ne pouvaient y résister; qu'en iSjy, Cervantes prépara des moyens d'évasion, et qu'il aurait réussi sans la dénonciation d'un traître ; qu'il se cacha dans un souterrain avec quinze Espagnols, la plupart hommes de naissance , et que , par l'entremise d'un Mayorcain nommé Viana, ils avaient obtenu du vice-roi de ÎVIayorque qu'il envoyât une frégate pour les enlever pendant la nuit; ce qui fut exécuté, mais sans succès, parce que la côte était gardée; que les quinze captifs furent arrêtés, et jetés dans les prisons et les bagnes, à l'exception de Cervantes , que son maître espérait contraindre à des aveux , et qui aima mieux s'exposer à la mort que de faire connaître l'auteur du complot; que le jardinier qui les nourrissait fut pendu par un pied et mis à mort, etc., etc. Au mois de mai i58o, deux religieux de la Merci, Juan Gil, rédempteur deCastille, el Antonio de la Bella, rédempteur d'Andalousie, arrivèrent à Alger. Outre le produit des aumônes, ils apportaient l'argent que les familles des captifs leur avaient confié. Dona Léonor de Cortinas, mère de Cervantes, avait contribué pour deux cent cinquaiile ducats, et dona Andréa de Cervantes, sa sœur, pour cinquante. Asan aga ne se contenta pas de si peu ; il exigea cinq cents
écus d'or en or d'Espagne , et menaça d'envoyer son esclave à Constantinople, d'où il ne reviendrait jamais. Fr. Gil compléta la somme, paya tous les droits exigés par les officiers de la galère d'Asan-aga, et le ig septembre Cervantes devint libre. Il élait temps; car son maître, rappelé par le grand-seigneur du gouvernement d'Alger, partait le même jour pour la Turquie. Les registres de l'ordre de la Rédemption étaient conservés dans le couvent de la Sainte-Trinité, et c'est là que Pellicer a pu lire toutes les particularités du rachat de Cervantes, ainsi que le signalement donné par sa famille. Lorsque Cervantes revint à Madrid, au printemps de i58i, il avait trente-quatre ans.
(6) Prétentions nobiliaires fin peuple espagnol.
Ces prétentions sont générales; des provinces entières se disent nobles. Ainsi les Biscayens et les Navarrais, que leurs montagnes ont protégés contre l'irruption des Barbares, n'ont pas un porteur d'eau qui ne se dise œhallero. On trouve dans la Relation du voyage en Espagne, une anecdote qui caractérise à merveille le ridicule de cette prétention populaire. Madame d'Aulnoy étant fort mal logée dans une auberge, et courant grand risque de faire un détestable souper, l'archevêque de Burgos eut l'obligeance de lui envoyer son oille (espèce de soupe), qu'on apporta dans une grande marmite d'argent. « Mais, dit elle, on fut bien 1. 3a
allrapé de trouver cette marmite fermée avec une serrure. On voulut avoir la clef du cuisinier, qui, trou vanl mauvais que son maître ne mangeât point son oille, répondit qu'il l'avait perdue dans la neige. L'archevêque ordonna à son majordome de la faire trouver; il menaça le cuisinier, qui répondit avec fierté: No puedo pndecer la rina , sien de christiano viejo , hiilalgo como el rey, y poco mas. (Je ne puis souffrir qu'on me querelle; je suis chrétien de vieille race, noble comme le roi, et même un peu plus.)
« C'est ordinairement de cette manière que les Espagnols se prisent. Celui-ci n'était pas seulement glorieux, il était opiniâtre ; et quoi que l'on pût faire et dire, il ne voulut point donner la clé de la marmite. » ( Tom. 2, p. 63.)
(7) Ignorance des grands de Portugal.
Camoëns a stigmatisé ainsi les grands de Portugal de son temps, en montrant que leur indifférence pour les lettres venait de leur ignorance profonde, et (|u'ils ne savaient, qu'ils ne voulaient savoir que le moyen de s'enrichir :
M La Lusltanie enfante des Scipions, des Césars, des Alexandre; elle produit aussi des Augustes ; mais chez nous les héros ne sont que des soldats aguerris. Octave, au sein des discordes civiles, composait des vers pleins de grâce ; d'un trait vif et perçant, il repoussait
celte Fulvie qui, It- front dépouillé de pudeur, le poursuivait de son amour.
«( César, vainqueur des Gaules, ne renonçait pas aux lettres pour les armes ; mais , aussi éloquent que Scipion, d'une main il tenait la plume et de l'autre la lance. Mars et Thalie se partageaient les heures de Scipion ; Homère était tout entier dans la mémoire d'Alexandre; la nuit il reposait sous le chevet du vainqueur d'Arbelles.
« Romains, Grecs ou Barbares, tous les grands capitaines ont connu le culte des muses; elles ne sont négligées que par les guerriers de la Lusitanie. Je le dis avec douleur, si les doctes sœurs sont muettes pour eux, c'est qu'ils sont sourds pour les doctes sœurs ; c'est qu'ils ignorent l'art divin qu'ils dédaignent : il n'appartient qu'aux esprits cultivés de sentir le charme des beaux vers.
« N'accusons point la nature : le mépris des lettres étouffe seul parmi nous le génie des Virgiles et des Homères ; et si ce dédain se prolonge , nous n'aurons bientôt plus ni pieux Enées ni vaillans Achilles. De tous les dieux de la riante antiquité, Plutus est le seul qu'ils connaissent ; et pour comble de honte, ils ne savent plus en rougir. » {Lusiade, chant V\ traduct. de Dubeux. )
(8) Condition des poètes espagnols. .
En général, les poètes espagnols, plus élevés par
leur condition sociale que les poètes français, avaient moins besoin d'être protégés, et ils l'étaient mieux; ceci tient à une circonstance particulière. La noblesse française vivait disséminée dans ses châteaux; la noblesse espagnole, au contraire, était agglomérée dans les villes et surtout dans la capitale : elle n'avait pas de châteaux, ou ne les habitait jamais. On comprend sans peine tout ce que ce rapprochement devait exercer d'influence sur l'éducation des grands , et par suite sur leur concours et leur patronage. - i •
(9) Francisco de Figuerua.
Ce poète, qui vivait du temps de Montemayor, et que nous ne citons ici que parce qu'il s'agit d'apprécier le genre pastoral dans ses plus hautes expressions en Espagne, était natif d'Alcala de Hénarès : il passa une grande partie de sa vie sous le ciel de l'Italie. C'est lui, le premier, qui osa faire des endécasyllabes sans rimes ; et il y a tant de nellelé dans son vers libre [suelto)^ qu'au dire des Espagnols il se fixe de lui-même dans la mémoire.
Il ne faut pas confondre Francisco de Figueroa avec Christoval Suarez de Figueroa, auteur de la Constante Amarills, et traducteur du Pastorjido de Guarini.
(10) Gil Polo. ' ' Gaspar (iil Polo lilait né à Valence; il dédia sa
Diane à dona Jerouiiiia de Castro y Bolea : la dédicace est datée de Valence, 9 février i564.. Son poème eut un tel succès, qu'il fut traduit et imité dans toutes les littératures vivantes; Gaspar Barth le traduisit même en latin. Montemayor avait fait six livres, Gil Polo en ajouta cinq.
Florian juge ainsi la Diane , dans son Essai sur la pastorale : « Cet ouvrage pèche par la conduite, l'invraisemblance et la multiplicité des épisodes ; il a, de plus, le défaut capital de commencer par l'infidélité non motivéede l'héroïne, et d'employer la magie pour guérir le héros de sa passion : mais une infinité de détails et beaucoup de morceaux de poésie portent un caractère de sensibilité qui attache le lecteur et lui fait verser des larmes. Trop souvent le goût est blessé, presque toujours le cœur jouit ; il ne faut pas traduire la Diane, parce que la grâce ne se traduit pas. Gil Polo l'a continuée. "
Il y aurait plus d'un mut à dire sur celte critique un peu précieuse ; mais nous retrouverons Florian dans notre seconde partie, et nous aurons à examiner alors si les défauts qu'il a signalés tiennent aux auteurs ou au genre.
Lacancion àeNerea, par Gil Polo, a recueilli autani de suffrages que la Diane. Il est fâcheux que ce poète n'ait pas toujours fait parler ses bergers avec la simplicité de leur ignorance ; on s'étonne de les entendre citer l'enlèvement d'Europe cl la catastrophe d'ilyppolile.
j ■ ( ï 1 ) Pedro de Espinosa.
Pedro de Espinosa, natif d'Antéquéra, était ecclésiastique ; grâce au duc Médina-Sidonia , son protecteur, il fut nommé en 162.3 recteur du collège de Saint- Ildefonse, que ce duc avait fondé à Saint-Lucar de Barrameda : c'est là qu'il mourut. II avait recueilli diverses poésies de son temps, sous le titre de Flores de poetas ilustres, ouvrage imprimé à Valladolid en i6o5.
Les Espagnols appelaient, dès lors, du nom d'/dylles [ydyllios ) des poèmes narratifs différens des romances. Ces poèmes, imités en partie des anciens, étaient traités dans l'ancienne manière romancière. La première idylle est la traduction libre que Boscan fit de l'histoire de Héro et de Léandre; ce mol, en espa gnol, ne réveille donc aucune idée de poème pastoral: les poésies pastorales sont toutes comprises sous la dénomination d'églogues [eclogas); et cependant c'est une variété de l'espèce.
Casiilléjo a donné le titre A^idyl/es à quelques traductions qu'il fit des fables d'Ovide.
,(12) Baraliona.
Luis Barahona de Soto , natif de Lucena , province de Grenade , était médecin : il aurait occupé un rang plus élevé parmi les poètes de la fin du seizième siècle.
s'il avait pu modérer sa fougue et melire plus (J'onhc flans ses compositions. v
(i3) Vicente Espînet {sa vie et ses poésies).
Vicente Espinel, né dans la Ronda , province de Grenade, en i544i mourut en i634. La traduction de l'épître d'Horace aux Pisons , vulgairement appelée r Art poétique y est intitulée Casa de la memoria; elle est en vers blancs iambiques. Espinel appartenait plus à l'école des anciens qu'à celle des Italiens , et il abusa souvent de son érudition classique, comme, par exemple, dans son épître sur l'Incendie de Grenade, où ses comparaisons sont tirées de la destruction de IVoie, des éruptions de l'Etna et du veau brûlant de Phalaris. A part ce défaut, qu'il a mieux dissimulé peut-être que tous les érudits de son époque, c'était un esprit supérieur, et plus fait pour servir de modèle que pour se traîner sur les traces de qui que ce soit. C'est lui cjui ajouta une cinquième corde à la guitare , qui employa le premier les dizains qui ont conservé son nom (espinelas),et qui enfin dota l'Espagne du roman de Don Marcos de Obrégon.
Dans sa jeunesse , il avait été militaire , et il avait voyagé en Italie , en Flandre et en France ; plus tard il prit l'habit religieux, et devint chapelain d'un hôpital. La fortune le favorisa peu ; il vécut et niourut pauvre; mais sa vieillesse fut entourée d'un respect affectueux. Cervantes l'appelait le meilleur ami d'Apollon:
el Lope de Véga , dont il avait corrigé les premiers vers, lui consacra l'éloge suivant dans son Laurier d'Apollon :
Honraste à Manzanares, Que venera en humilde sepultura Lo que el Tajo envidio, Termes y Henares; Mas tu metnoria eternamente dura.
Noventa anoi, viviste :
Nadîe te dio favor : poco cscribistc , ' ,
Sea la tierra levé A quien Apolo tantas glorias debc. >■ ■'
Voir plus loin, chap. VII, note (4)-
(14.) Balhitena.
Bernardo Balbuena naquit à Valdepenas en i568; il devint abbé de la Jamaïque, et y résida douze ans. Il fut nommé évêque de Porto-Rico en 1620, et mourut dans cette ville en 1627. Dans une des invasions que les Hollandais firent à la Jamaïque, ils enlevèrent à Balbuena toute sa bibliothèque , événement que Lope de Véga mentionne dans son Laurier d'Apollon, en faisant l'éloge de ce poète. . ■
Balbuena commença par publier la Grandesa meji- <ana; c'était ouvrir une nouvelle source de poésie. Ses églogues, son poème pastoral du Siècle d'or et son poème épique de Bernardo, mélange souvent bizarre de qualités du premier ordre et de défauts vulgaires.
ont fait de lui une de ces renommées qui échappent à tout classement. Quintana le met au rang des trois poètes les plus féconds de l'époque des Argensola ; Bouterwek , ordinairement si exact , n'en fait aucune mention : c'est un oubli fâcheux. . ' ;
(i5) Arguijo.
Don Juan de Arguijo, né a Séville, était un des vingt-quatre : on nommait ainsi les membres du corps municipal. Ce fut le protecteur le plus généreux des poètes de son temps, et il était supérieur à la plupart de ses protégés. On doit regretter qu'il n'ait rien entrepris de considérable, car tout ce qu'il a fait annonce un talent élevé. Parmi ses sonnets moraux , il y en a deux d'une grande beauté : le premier sur V Avance, le second sur le Calme et la Tempête.
Lope de Véga, qui l'a salué du nom de Mécène, lui a dédié quatre de ses ouvrages : la Hermosura de Angelica, la Dragontea, las Rimas humanas , et son épîlre neuvième. Dans cette épître , l'auteur recherche quel est le meilleur âge pour être poète :
Il fait ainsi l'éloge de Arguijo :
«Toi seul, en notre siècle, tu dois le sceptre de l'empire au naturel el à l'art avec lesquels tu sais allier le grave au doux. »
(i6) Les Argensola. -
<"es deux frères descendaient d'une famille noble de
Ravenne établie en Aragon, dans la petite ville de Barbastro.
Lupercio Leonardo, l'aîné des deux, naquit en i563; il fit ses études à l'université de Hucsca, et apprit ensuite l'éloquence et le grec à Sarragosse. En i585, il parut à Madrid comme secrétaire du duc de Villahermosa. C'est alors qu'il composa ses trois tragédies, qui eurent beaucoup de succès, au dire de Cervantes. La veuve de Maximilien II l'attacha à sa personne en qualité de secrétaire ; et le fils de cette princesse, l'archiduc Albert, le fit gentilhomme de sa chambre. Ce nouvel emploi obligea notre poète à se fixer à Madrid. Phili|)peIII,qui monta peu après sur le trône, le nomma chroniste du royaume d'Aragon. Lupercio rédigea pendant quelque temps les Annales de cette province; mais on ignore ce qu'est devenu son travail. Il vécut ensuite à Sarragosse, partagé entre l'étude et les plaisirs des champs; plus lard, il suivit à Naples le comte de Lémos, vice-roi de Sicile, et il exerça auprès de lui les fonctions de ministre de la guerre jusqu'en i6i3, époque où il mourut à l'âge de cinquante ans.
Comme homme public, comme littérateur et comme poète , Lupercio a joui d'une immense considération. On ne sait par quel caprice il brûla un jour tous ses ouvrages; on n'a conservé que les vers qui étaient dans les mains de ses amis , et qui ont été imprimés avec ceux de son frère.
L'Académie des oisifs {de /os ociosos), instituée à Naples , et dont Lupercio était im des membres les plus illustres, lui fit des obsèques magnifiques. On peut voir
les détails de celle cérémonie curieuse dans la Notice littéraire publiée par don Juan Antonio Pellicer y Saforcada, pag. 36.
Lupercio s'était fait quelques ennentiis en s'associant , dans sa jeunesse, aux poursuites dirigées par Philippe II contre Antonio Ferez, qui s'était réfugié en Aragon : ces inimitiés lui survécurent, et son frère eut à défendre sa mémoire contre d'injustes reproches.
Prosateur et poète latin également distingué, Lupercio a soutenu en cette langue des thèses intéressantes avec Justo Lipsio et l'historien Mariana.
Bartholomé ou Barthélémy, d'un an plus jeune que son frère Lupercio, suivit la carrière ecclésiastique. Leur sort fut étroitement lié , comme celui des deux Corneille; leurs études avaient été les mêmes : Bartholomé dut au crédit de son frère d'être recteur de Villa hermosa , chapelain de l'impératrice , et attaché au comte de Lémos. Après la mort de Lupercio, le pape Paul V lui donna un canonicat à Sarragosse, où il revint s'établir en 1616 , et les Etats d'Aragon le nommèrent chroniste du royaume. Il mourut à soixantequatre ans, en i633. Ses ouvrages sont V Histoire de la conquête des îles Moluques , publiée en 16 10 ; les Annales d'Aragon, imprimées en i63o, et les Rimas, que le fils de Lupercio publia, avec celles de son père , en i634-
(17) Cespedès. ^ w -■ .
Pablo de Cespedès était né à Cordoue en i538. 11
fui sculpteur, peintre, antiquaire et poète. C'est en Italie, sous le célèbre Frédéric Zucaro, qu'il apprit à peindre ; il fit une excellente copie du tableau de l'Annonciation de ce maître pour le couvent de la Trinité à Valladolid ; la cathédrale de Cordoue s'est enrichie de plusieurs de ses ouvrages , notamment d'une Cène admirable. II fut inquiété par l'inquisition en i56o. On avait trouvé plusieurs lettres de lui dans les papiers de Bartholomé Carranza ; il y critiquait l'Inquisiteur-général Valdès avec une liberté qui lui fit courir des dangers sérieux. Il mourut dans sa ville natale en 1608.
Son poème de la Peinture n'est pas complet; mais tout ce que l'on a sauvé de l'oubli est d'une beauté de travail qui fait vivement regretter le reste. Cespédès a imité la marche des Géorgvjues de Virgile. 11 a évité autant qu'il l'a pu, par des épisodes, la monotonie du genre didactique. Y a-t-il entièrement réussi.'* nous ne le croyons pas.
(18) Jaure^uy. ■
Juan de Jaureguy était né à Séville. On le trouve à Rome, en 1607, faisant la traduction de V Aminta du Tasse. Il fut chevalier de Calatrava et cavalier d'honneur de la reine dona Isabelle de Bourbon, première femme de Philippe IV. Il mourut à Madrid en ifj^i.
Ses Rimas furent publiées à Séville, avec son Aminta, en 1618, la Pharsale à Madrid en i684, et l'on réimprima en même temps Orphée, qui avait paru en iG24-
Aminta est la Iraduclion la pins classique de la poé-
sie castillane. Qui aurait pu croire qu'après un tel début Jaureguy aurait fini par la Pharsale? Voilà ce que c'est que de n'être pas soi! Il résista d'abord à Gongora ; puis il se laissa aller, et remania dans le nouveau goût tout ce qu'il avait traduit de Lucain. Ce poète, d'ailleurs, ne lui convenait nullement; Jaureguy n'avait ni le même nerf ni la môme âpreté ; il ne pouvait rendre ses qualités, et il exagéra ses défauts.
(19) Cayrasco Figueroa.
Ce Figueroa, que les Espagnols classent au-dessous de ses deux homonymes, Francisco et Christoval Suarez, a de l'élégance et de la pureté ; mais il est d'une pédanterie insupportable : c'est un bel- esprit de collège. Ses chants édifians sont intitulés ainzoni et canlos. On lui attribue la première imitation des vers italiens terminés par des dactyles, oersi stiucdoli ; en espagnol,, i'ersus esdrujolos.
(20) San Juan de la Crux.
Ce religieux était né à Hontiveros en 1 542 ; il mourut à Ubeda en iSgi. Ce fut le premier carmélite déchaussé de l'Espagne. Il eut la gloire de servir de coadjuteur à sainte Thérèse dans la réforme de son ordre. Parmi ses cancions mystiques, on cite principalement la ISuit obscure {la Nuche. escura), et le Dialogue entre
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une âmo et le (]hrisl son époux ( Uiaiogu entre el aima y Cristo su esposo).
^■.H (21) Villêgas.
Don Estevan Manuel de Villêgas naquit à Majera en lôgS, et y mourut en 1669; mais sa vie poétique fut courte. Ses Cantilènes, ses Délices, ses Erotiques, tout cela avait paru dès les premières années de sa jeunesse ; et depuis lors, ses idées prirent un nouveau cours : il dirigea ses études vers les recherches érudiles. Cette circonstance explique la place que nous lui avons donnée parmi des auteurs généralement plus âgés que lui, mais dont il a été le contemporain, l'élève ou l'émule.
(22) Poèmes d'Alexandre, du Labyrinthe et du Cid. Voir plus haut, chap. II, note (2).
(23) Ercilla.
Don Alonso de Ercilla y Zuniga, chevalier de l'ordre d'Alcantara, et gentilhomme de la chambre de l'empereur Rodolphe II, était né à Madrid le 7 août i533. Il appartenait à une famille noble de Biscaye. Attaché à la cour dès le règne de Charles - Quint , il avait éié nommé page de l'infant, depuis Philippe U,
qu'il accompagna dans ses divers voyages en Italie, en France, en Angleterre et en Allemagne. Il était à Londres avec ce prince, qui venait d'épouser la reine Marie, lorsqu'il entendit parler de la guerre allumée dans le Chili entre les Espagnols et une peuplade belliqueuse de l'Arauco. C'était en i554. Géronymo de Alderete, récemment arrivé du Pérou, fut chargé de mettre fin à cette guerre : il s'embarqua aussitôt , et emmena avec lui Ercilla , qui avait alors vingt et un ans. La traversée ne fut pas heureuse : Aldcrele mourut sur mer; Ercilla ne s'arrêta qu'à Lima, où il rendit compte de sa mission à don Andrès Hurtado de Mendoza, gouverneur-général du Pérou. Celui-ci chargea son fils de diriger l'expédition ordonnée , et une flottille mit bientôt à la voile.
Ercilla vécut sept ans de la vie du soldat. Après avoir concouru à la soumission des Araucaniens, il poursuivit le rebelle Lope de Aguirre ou plutôt ses complices , car Aguirre échappa par la mort au supplice que méritaient sa révolte et ses cruautés. Ercilla voulut encore accompagner son général , don Garcia Hurtado de Mendoza , à la conquête de la dernière terre qui avait été découverte par le détroit de Magellan. N'ayant avec lui que dix soldats , il osa , sur une frêle pirogue, braver tous les écueils de l'archipel d'Ancudbox.
Son poème de l' Araucante fut commencé dès l'ouverture de la guerre, qui dura plusieurs années, et pendant laquelle on livra jusqu'à six batailles rangées, outre des combats de chaque jour. On assure qu'à dé-
iaut de papier ou de parchemin , Ercilla écrivait ses vers sur de petits morceaux de cuir. Il ne pouvait, du reste, travailler que la nuit, car les attaques se succédaient à chaque heure de la journée. De retour en Europe , notre poète parcourut de nouveau l'Allemagne et la France ; puis il se fixa à Madrid , où il épousa cette dona Maria Bazan , dont il a fait un si délicat éloge dans un passage de son dlx-hultième chant.
Ercilla avait les passions vives; les aventures romanesques ne lui manquèrent pas; mais la cour ne fut pas aussi prodigue de faveurs pour lui que les admiratrices de son caractère et de son talent : peu s'en fallut qu'il ne tombât dans le même étal d'indigence que l'auteur des Lusiades. Philippe II, qu'il avait connu dès sa plus tendre jeunesse, l'intimidait tellement, qu'il ne pouvait rien lui demander que par écrit.
Les trente - sept chants de l'Araucanie furent publiés successivement de iSGgà iSgo. «Si Ercilla, dit Voltaire, est dans un seul endroit supérieur à Homère, il est, dans tout le reste, au-dessous du moindre des poètes Ce poème est plus sauvage que les nations qui
en sont le sujet. » Les Espagnols n'ont pas été de cet avis, et ils ont bien fait, car Voltaire ne connaissait pas mieux V Araucaria que les Mocedades del Cid. Peu d'ouvrages ont été plus souvent réimprimés; l'édition de Madrid de 1610 est très - estimée : Osorlo, Sancha Piferrer n'ont fait que la suivre, sauf les corrections nécessitées par le progrès grammatical et typographique.
(24.) Début de rAraucanie (texte).
No las damas, amor, no gentilezas De caballeros canto enamorados; Ki las inuestras, régales ni terne/.as De amorosos afectos y cuidados :
Mas el valor, les hcchos, las proezas De aquellos cspanoles esforzados Que à la cerviz de arauco no domada, Pusieron duro yugo por la espada-
(25) Les Lusiades.
M. Charles Magnin, membre de l'Institut, qui a écrit la vie de Camoëns, a parfaitement caractérisé les Lusiades dans le passage suivant :
« Aux charmes d'une poésie ravissante, cette épopée joint tout le sérieux de l'histoire et tout l'intérêt d'un voyage de découverte. Elle n'a pour théâtre qu'un vaisseau , pour horizon que le ciel et la mer, pour points do relâche que les petits ports de Mozambique, de Mélinde et de Calicut, où l'équipage aborde à peine; et cependant tel est l'art du poète, qu'avec si peu de matière rien n'égale la variété des tableaux qu'il fait passer sous nos yeux. On a dit souvent de Shakespeare, qu'il est le meilleur historien dé son pays ; on en peut dire autant de Camoëns : il chante, comme l'indiquent le titre et le début de son poème , tout ce qui fait la I. 33
gloire (lu Porlugal ; niais il est l'historien et non le flatteur de sa patrie. Peintre enthousiaste des batailles d'Ourique et d'AIjubarola, il gourmande avec rudesse ses contemporains dégénérés. »
Dans son Laurier d' Apollon , LopedeVéga a fait l'éloge de Camoëns; c'était pour lui un poète favori, et presque un compatriote. On trouve, en effet, dans les œuvres du barde portugais, jusqu'à vingt sonnets en langue castillane; et, certes, l'Espagne n'appauvrirait pas son patrimoine lyrique, en y réunissant cet héritage négligé.
(26) Camoëns, Ertillu et le Tasse contemporains.
Camoëns était né en 1624, Ercillaen i533, le Tasse en i54-4-
Camoëns mourut en 1^79, Ercilla en iSgô, le l'asse en I jgS.
Camoëns partit pour Goa en i553 ; Ercilla partit la même année pour le Chili ; le Tasse était alors à Ferrare. • •
Camoëns avait conçu son poème des Lusiades avant (le quitter le Portugal; il l'avait même commencé à Santarem; il le continua dans ses diverses résidences de Ceuia, Goa, Macao, Sofala, et il y mit la dernière main à Lisbonne : cependant, son principal travail parait avoir eu lieu de i553 à 1572 ; et c'est précisément dans la même période (|u'Ercilla et le Tasse conçurent et composèrent la plus grande partie de leurs épopées.
Ercilla , qui avait commencé le premier, ânit le dernier ; r Araucaria parut par fragmens de iSGg à iSgO; et cet intervalle de vingt et un ans , pendant lequel la Jérusalem et les Lusiades firent une si grande impression dans l'Europe méridionale, fut mis à profit par le poète espagnol.
Le Tasse avait commencé sa Jérusalem à l'âge de vingt-deux ans, c'est-à-dire en i566; mais il composa avec plus de suite et de rapidité qu'Ercilla et Camoëns.
(27) Rufo.
Jean Rufo Gutierrez est un des auteurs que les biographes ont le plus négligé ; Nicolas Antonio ne rapporte aucune particularité de sa vie : ainsi que Cervantes, il l'appelle y«ra^ de Cordoba.
La première édition de l'Austriada est de i586.
(28) Viruès.
Christoval f!e Viruès était né à Valence vers l'an i55o. Il était fils d'un médecin qui lui fit donner une brillante éducation. Il suivit la carrière des armes, prit part à la bataille de Lépante, et obtint le grade de capitaine. Il servit depuis, dans le Milanais, avec la plus grande distinction. Ses tragédies sont : la granSemiramis (1679), Attila furioso {1S80), la infelix Marcela (1S81), Elisa Dido (i58i). Elles furent imprimées avec ses au-
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très poésies en 1609. On présume que Viruès a dû mourir à cette époque. Contemporain de Bermudez et de la Cueva , il a précédé Cervantes de quelques années au théâtre. Il portait à un assez haut degré l'intelligence des effets de la scène ; et quoique ces pièces puissent aujourd'hui passer toutes pour mauvaises , il n'en est pas une qui ne renferme quelque situation remarquable.