CHAPITRE III
RENAISSANCE CLASSIQUE DU XVie SIECLE. — SITUATION GÉNÉRALE DES ESPRITS EN EUROPE. ÉPOQUE ITALIENNE. — CE Qu'eLLE FUT EN FRANCE.
Le seizième siècle ouvre une ère de nouveautés ; dans ce tableau mobile, figures, perspectives, ëvènemens, tout se succède et tourbillonne avec iiMc rapidité confuse.
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La découverte tle l'AmeVique a reculé les limites du inonde ; l'invention de l'imprimerie va reculer les bornes de la pensée ; mais un nuage impe'ne'trable voile encore l'horizon ; la surprise et l'incertitude se mêlent aux vagues pressentimens de l'avenir.
L'he'ritage de la maison d'Anjou, procès ardu pour les le'gisles, question insoluble que les e'pe'es compliquent et ne tranchent pas, livre l'Italie aux fluctuations d'un conflit sans arbitres. Le Milanais a e'të choisi pour champ clos ; trois de nos rois, Charles VIII, Louis XII et François I" viennent l'un après l'autre y rompre des lances ; tous trois y font les mêmes prouesses et les mêmes fautes; les Maximilien, les Ferdinand , les Charles-Quint, ne sont ni moins valeureux ni plus sages. Milan, e'galement écrase' par ses conquc'rans et ses libérateurs, ne fait qu'ouvrir et fermer ses portes ; les Sforce, releve's un jour pour être renverse's le lendemain, vieillissent et meurent sur le chemin de l'exil ; Naples, enfui, compte cinq souverains en trois ans, et le dernier n'est pas encore venu!
Au moyen-âge qui vient de finir, l'Europe avait un centre ; unie par le catholicisme, elle conside'rait la ville pontificale comme sa me'tro-
pôle; et maintenant, c'est h qui fera divorce avec Rome, à qui lui prodiguera l'insulle. Une soldatesque avide de pillage fond sur elle comme sur une bicoque, et cette tourbe sacrilège ne sort pas des contrées infectées par l'hére'sie ; le souffle d'aucun schisme ne l'a pousse'e vers le Vatican; c'est l'arme'e espagnole, l'arme'e de l'empereur Charles-Quint que des argentiers infidèles ont ne'glige' de payer, et qui vient chercher sa solde dans le tre'sor de l'Eglise. N'est-ce Va qu'un accident de la guerre? le transfuge qui commande les Impe'riaux, le conîie'table de Bourbon, n'a-t-il fait que renouveler à Rome ce qu'un chef de routiers, Arnaud de Cervoles, osa dans les murs d'Avignon? Il
se peut; mais le pivot européen n'en est pas moins rompu, et les rêves de domination universelle, dont aucune puissance ne se berçait plus depuis Charlemagne, enivreront bientôt la cour de Castille.
L ambition étourdie qui gouverne la politique, envahit jusqu'à la religion; l'Allemagne se morcelle en sectes ; François I" s'appuie au dehors sur les scliisraaiiques, qui combattent Charles-Quint, et frappe au dedans ceux que sa sœur eiuourage (i). L'Angleterre change de
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cultes aussi facilement qu'elle a changé de dynasties ; liabitue'e à marcher en avant comme en arrière, les pieds dans le sang, elle immole ses ide'es et ses prêtres sur les mêmes e'chafauds ; son Henri VÏII est un Néron dogmatiste, pédant, fanlasque, dont la brutalité se complait dans la violation de toutes les lois respectées par les hommes; ne sachant que faire de sa volonté, après l'avoir riroraenée de crime en crime, il abat les autels qui! avait soutenus, et se proclame souverain pontife.
Sur presque tous les points du nord, on dispute, on égorge, on massacre; et au milieu des prédications sanguinaires, des cris de douleur et de rage, on entend des chansons séditieuses, des pamphlets moqueurs , des rires étranges ; l'odieux et le ridicvile, le sublime et le grotesque se heurtent à chaque moment et partout.
En regard de ce monde en désordre, l'Italie, incertaine entre toutes les formes de gouvernement, entre tous les partis, entre toutes les invasions, attaquée, déchirée, saignante, confond la pitié par son attitude victorieuse ; on dirait que tout ce qu'elle avait de caractère aux jours antiques est devenu du génie : indifférente au choix de ses maîtres , elle s'abrite sous les lau-
riers de ses poètes; on la croit e'puise'e par sa prodigieuse fe'condite, elle attend le prodige d'une fécondité' plus grande encore; semblable à ces terres qui, par une année de repos et d'engrais, doublent l'abondance de leurs moissons, elle pre'pare, dans un recueillement laborieux, la renaissance classique et des lettres et des arts. Etudier pendant un siècle, afin de produire dans le siècle qui suit ; dès que la poésie du Dante ou de Pétrarque a e'të recolte'e, tenter un nouveau de'frichement, et charger vin Pic de la Mirandole ou un Lascaris d ensemencer les sillons, pour que l'Arioste et le Tasse n'aient qu'à moissonner, tel est , tel sera désormais l'ordre invariable de cette active culture. La chute de l'Empire d'Orient survenue sur les entrefaites, n'est, pour les autres nations, qu'un événement politique et religieux; pour l'Italie c'est, de plus, un e'vènement littéraire ; elle y voit une occasion inattendue de s'emparer de l'héritage de l'antiquité, et de faire rentrer dans 1 Occident tout ce qui lui a été ravi. Jean de Lascaris, envoyé de Laurent de Médicis, court prendre possession de cette succession magnifique; et bientôt à Florence, à Milan, à Rome, à Naples, à Ferrare, on n'entend parler
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que fie trésors de'couverts ou retrouvés. Un au-» tre Médicis, l'honneur de la tiare, Le\)n X, excite 1 émulation des travailleurs par ses encouragemens et son exemple ; des manuscrits inappréciables, tirés de la poudre des monastères, sont imprimés et traduits, tandis que les statues grecques et les tableaux de Byzance rendent aux arts les modèles dont le souvenir était perdu ; ainsi exhumée membre par membre comme la Vénus de Praxitèle, l'antiquité reçoit de 1 oubli même où elle était ensevelie, un attrait de nouveauté qui augmente l'ardeur des recherches et des études; tous ses écrivains, tous ses artistes ont presque autant de rivaux que d'élèves ; il est déjà difficile de tenir la balance entre les maîtres et les disciples; comment déterminer qui a le plus d'invention d'Homère ou de l'Arioste, qui a le plus de charme de Virgile ou du Tasse !
L'amant de Laure, le chantre des triomphes, a ressuscité Pindare ; maintenant, c'est Horace, c'est Ovide, c'est Tibulie qui renaissent avec Casîiglione, Broccardo, Sannazar, Guarini. La simplicité de Pline, dans la description des œuvres de la nature, n'est pas plus claire que 1 élégance de Fracastor ; lincisive énergie de I. 8
Tacite ne pénètre pas plus avant dans l'esprit que la ftnesse insinuante de Machiavel.
Enhardis par le succès de Boyardo, qui s est joue' de toutes les {ictions chevaleresques comme de toutes les traditions historiques, les successeurs de Boccace ouvrent au roman et à la nouvelle un monde enchante, plein d'e'motions et de surprises, où l'on passe en un moment de 1 admiration à l'effroi, du rire aux larmes ; bulles légères qu'un rayon colore, qu'un souffle élève et détruit, ces caprices de l'imagination n'auront pour la plupart qu'une bien courte existence ; mais tous ne mourront pas : tels Homéo et Juliette viennent de sortir des mains de Luigi Porto, tels Schakespeare les fera connaître un jour à l'Angleterre, et ce couple infortune' que le ge'nie du Nord disputera au ge'nie du Midi , sera de tous les pays et de tous les temps, comme l'amour et le malheur.
Le the'àtre n'est qu'à demi de'gage' des ruines dont les cirques l'ont couvert; les jongleurs, venus à la suite des troubadours, s'efforçaient hier encore d'y fixer leurs tréteaux; et toutes les formes de l'art dramatique , la tragédie, la comédie, la bouffonnerie, y paraissent simultanément; dès qu'Ange Politien, Machia-
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vel et Pierre Bemîîo ont donne le signal, oii voit accourir le Trissin, Gio Rncellai, Nicole de Coreggio, Secchi, et le Silène du genre burlesque, le face'tieux Berni, soutenu par ses deux satyres, le Varchi et le Mauro.
Architectes, sculpteurs, peintres, musiciens, tous les enfans des arts sont comme des orphelins qui auraient retrouve' leur mère. Inspires p?r une pense'e plus haute que les artistes du monde païen, ils atteignent sans effort une perfection plus complète ; la basilique de Saint- Pierre forme, au milieu de tous les ateliers, un atelier suprême ; Raphaël et Michel Ange y luttent de chefs-d'œuvre , et c'est là que l'Italie couronnée d'une double aure'ole , pose devant l'Europe pour la seconde fois ; c'est là que ses oppresseurs vont alternativement la contempler, et cherchent à surprendre le secret de tant de splendeurs.
Dans ce travail ge'ne'ral d iinitation, la France fit de son mieux, ce qui ne veut pas dire qu'elle fit bien; inge'nieuse alors comme toujours, elle n'e'tait pas encore initiée à Tart, et sans l'art que peut le ge'nie! La plupart de nos poètes n'ëiaient que de faibles apprentis beaucoup plus capables de comprendre l'expression mate'rielle du beau,
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que d'en saisir le sens intime. Ce qu'ils remarquèrent principalement dans une poe'sie divine, ce fut sa forme terrestre ; la riche diversité' de ses rhythmes absorba toute leur attention ; ils ne virent rien au-delà de ces draperies que le ge'nie italien plissait avec une grâce capricieuse; comme on en e'tait encore aux essais, on se crut tout permis ; le clavier poe'lique retentit des sons les plus bizarres ; le mètre descendit en gamme brise'e de l'alexandrin jusqu'au monosyllabe; les refrains en ëcho eurent un succès inoui; Molinet et Cre'tin, que Rabelais compare à des carrillonneurs de cloches, inventèrent les consonnances d'hémistiches; on ne vit que rimes batele'es, fraternise'es, enchaîne'es, rc'îrogrades, équivoques, couronnées; cette manie de fioritures, qui réduisait l'art des vers à des combinaisons purement diatoniques, convenait trop aux esprits médiocres pour n'avoir qu'un règne passager : chaque jour, une variation nouvelle opposait un obstacle de plus à l'inspiration, et des poètes d'une naïveté charmante, Clément Marot , Bonaventure Desperriers , Octave de Saint-Gelais, ne purent conserver leur popularité qu'en sacrifiant à la mode ; après avoir trouvé le vrai tour de l'épître, du rondeau, de
1 ëpigramme, ils durent s écarter souvent de la route qu'ils avaient aplanie, et par laquelle La Fontaine devait venir.
Les re'volutions du rhythme recommencèrent autant de fois que des re'formateurs pre'tendirent les terminer; laple'iade s'en mêla, et Pierre Ronsard, qui crut tout arranger, ne fit, comme dit Boileau, que brouiller tout; son plus brillant satellite, Joachim du Bellay, oublia, en attaquant les pctrarcjuistes , que lui-même s'e'tait glorifie' d'avoir le premier
Fait sonner assez bien, Sur les rives angevines, Le sonnet italien (2).
Ces ambitieux sectaires, de'daignant les améliorations de détails , entreprirent un remaniement gênerai ; c'e'tait trop peu de tourmenter la pi*osodie, ils se mirent à tirailler la langue en tous sens, pour lui donner des proportions antiques; ils voulaient qu'elle fût magiiiloquente et haut-tonnante {ci).
« Là doncques, François, marchez, s'e'criait
(m) Joachim du Bellay, Illustration de la langue française.
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du Bellay en agitant son drapeau, marchez courageusement vers cette superbe cite romaine, et des serves de'pouilles d'elle, comme vous avez fait plus d'une fois, ornez vos temples et vos autels ; . . . . semez, encore un coup, la fameuse nation des Gallo-Giecs; pillez-moi sans conscience les sacre's tre'sors de ce temple delphique; vous souvienne de votre
Marseille, Athènes la seconde, et de votre Hercule gallique tirant les peuples* après lui par leurs oreilles, avec une chaîne d'or attache'e à sa langue! »
Les Brennus de la ple'iade, on le voit, n'entendaient pas mieux 1 imitation des anciens que leurs devanciers n'avaient entendu l'imitation de l'Italie ; ceux-ci n'avaient cherché qu'à saisir, dans des arrangemens de forme, une mélodie de sons inhe'rente au génie de la langue italienne, et par conse'quent insaisissable; ceux-là trouvèrent plus noble de piller l'ancienne Rome que d'imiter la nouvelle ; Gallo-Latins du Bas- Empire, maigre' leur prétention à passer pour Gallo-Grecs, ils n'omirent qu'un point dans le perfectionnement de la langue, ce fut de parler français.
En fuyant la monotonie et la frivolité, ili^
avaient donne dans la rudesse et la pédanterie; le remède était plus dangereux que le mal.
Que Ronsard, plein du juste sentiment de sa supériorité personnelle, fît pleuvoir les sarcasmes sur les doucereux successeurs de Clément Marot, qu'il renvoyât dédaigneusement leurs épures cupidiniqucs aux demoiselles, et les épiceries de leurs petites devises aux commensaux de la Table-Ronde, rien de mieux; qu'il recommanda! à ses élèves de ne décorer les modèles de l'antiquité que pour les convertir en sang et en nourriture, rien de mieux encore ; cela était, assurément, beaucoup plus raisonnable que de conseiller le plagiat, fût-ce JTieme des trésors du temple de Delphes. Mais cette transformation substantielle qui, pour l'art, équivaut à une création primitive, oii en était la théorie? Qui en donnait l'exemple dans l'école de Ronsard?
Etait-ce Jodelle, imitateur négligent du froid, mais régulier Sénèque , poète hardi à entreprendre, faible, désordonné, confus dans l'exécution, et souvent plus latin que français?
Etait-ce Robert Garnier, moins latin que grec, élevé par ses amis ou ses complices audessus d'Eschyle, à? Sophocle, d'Euripide, et
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que la postérité n'a laissé qu'au-dessus de Jodelle?
Etait-ce Rémi Belleau, faiseur de poèmes macaroniques dédiés à la nature, qui prenait l'afféterie pour la grâce, et croyait sincèrement remplacer Anacréon, parce qu'il l'avait défiguré dans une traduction musquée?
Etait-ce Antoine de Baïf, qui cherchait on ne sait quelle harmonie imitative dans le choc des termes les plus barbares; versificateur dur, pesant, trivial, qui fit sur Plante et Térence une application si déplorable de son système du mélange des langues?
Etait-ce du Bartas, dont la muse gasconne se crut obligée de gonfler d'hyperboles ronflantes jusqu'au récit de la création du monde?
Etait-ce Pontus de Tyard, l'homme aux erreurs amoureuses, qui cultiva le sonnet avec l'intelligence de ces horticulteurs indiens dont tout l'art consiste à faire d'une fleur odorante et belle, une fleur naine et sans parfum?
Etait-ce enfin Desportes, cet abbé spirituel qui avait su gagner, par ses poésies, un loisir de dix mille écus de rente, loisir tant de fois célébré et envié par Régnier, son neveu , mais qui, pour débarrasser la langue du latin et du
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grec dont elle e'iait surcharge'e, l'inondait d italien ?
De toute la ple'iade , sans excepter Joachim du Bellay, poète d'un me'rite emînent , qui tenait d Ovide par quelques rapports heureux, Ronsard seul pouvait diriger et seconder la marche de l'art ; il avait la première qualité' du poète, l'imagination; il sentait, il concevait vivement: par malheur, il avait plus de feu qu il ne pouvait en contenir ; son enthousiasme dègëne'rait en boursoulïlure , son abondance en de'sordre , sa verve en affectation : les ailes qu'il avait données à sa muse s'ouvraient immenses ; elles frappaient l'air à grand bruit, mais elles ne le fendaient pas. Souvent visite' par l'inspiration, et rarement habile à la gouverner, il s e'Iançait à î'e'tourdie, s'élevait ou se traînait au hasard, plus occupe' de s éloigner des sentiers battus que de s'orienter sur les étoiles de la France.
S'il obtint des succès incroyables, si la couronne que ses concitoyens lui décernèrent rayonna jusque sur sa tombe, si des fune'railles, et surtout des apologies royales , témoignèrent d'une admiration passionnée , il n'en est pas moins vrai qu en mourant dans sa gloire il mourut avec elle. Pourquoi cela? parce que toute
reJte idolâtrie r.c reposait que sur un mensonge: parce qu'il n'y avait, dans Ronsard, que la moisie' d'un re'formateur; parce qu'il de'truisit et ne fonda point ; parce qu'après avoir cherche' une route nouvelle dans la nuit des temps et loin des sources nationales, il ne sut, de tout ce passe' qu il avait saisi à pleines mains, rien faire pour l'avenir : la postérité, en le de'trônant, ne lui a laisse, dans l'histoire de la litte'rature, d'autre place que celle d'un chef de parti. Il a eu le sort de ces pre'tendus novateurs de toutes les e'poques, porle's aux nues par les cabales qui les soutiennent, et qui, faute d'e'tais plus durables, retombent ensuite dans l'obscurité'. Qui oserait aujourd'hui relever la statue au grand lions ard , de ce prince des lauréats, qui fut chanté de son vivant par un roi de France, et auquel l'immortel auteur de la J érusalem délivrée brigua l'honneur d'être présenté? L'étourdissante renommée de cet usurpateur déchu n'est guère plus intelligible pour nous que la langue qu'il s'était faite , et nous en sommes venus h lire ses œuvres avec une curiosité aussi désintéressée que si elles étaient d'un poète étranger (3).
Lorsque Lascaris, amené en France par Charles VIII, déchira aux yeux de Guillaume
Budee l'enveloppt' grossière dont i'aruiquilë était couverte, aurait-on pu croire qu'une nouvelle confusion allait naître de la multitude et de la perfection même des modèles? Avant l'active collaboration qui associa les connaissances de ces deux ëruditsau profond savoir d'Erasme et de l'Espagnol Vives, le grec était si oublie' dans les écoles de Paris, que tout professeur qui rencontrait une citation en cette langue, avait coutume de dire : grœcwn est, non legiiur (c'est du grec, cela ne se lit pas). Peu après, au contraire, l'enseignement du grec e'tait en plein exercice, et le nombre des hellénistes augmentait chaque jour; l'he'breu même, long- temps repousse comme rempli de ronces et de vipères (4), t?n d'autres termes, comme suspect d'he'rësie, avait ètë compris dans la fondation du collège, des trois, langues , premier nom du collège de France. Jean Dorât, maître de Ronsard, ne se contentait pas d expliquer Homère et Virgile à ses e'ièves, il composait des vers dans la langue de l'Iliade et de l'Enéide. D'autres savans docteurs, enflamme's du même enthousiasme pour les chefs-d'œuvre des siècles de Përiciès eî d'Auguste, s'efforçaient de Jes rendre à leur puretë primitive, en comparant les manuscrits.
et en ne livrant h l'impression que les exemplaires dont l'authenticile' n était pas e'quivoque; Passcrat, de Tliou , Nicolas Rapin sëtaient attacliës spe'cialeraent à la restauration de la belle latinité' ; mais tous ces hommes de lettres, qui n épargnèrent aucune peine, soit ]iour propager le grec, soit pour arrêter l'alte'ration du latin, ne firent rien pouraccële'rer le perfectionnement du français. Dorât, que Charles IX avait décoré du titre de poète royal, ne songea point à mériter le nom àii poète national; nous ne lui devons que les anagrammes et quelques autres niaiseries de collège dignes d être réunies aux acrostiches. Passerat, émule heureux des San~ nazar et des Vida, dans ses poésies latines, ne sut consacrer ses poésies françaises qu'à de gracieuses futilités. De Thou, qui eut quelques inspirations poétiques, n'en fit pas hommage à la France, et c'est aussi en latin qu'il écrivit l'histoire de son temps. Rapin, bien inférieur au jésuite du même nom, pour l'habile mécanisme du vers didactique, tortura notre poésie dans le but avoué d'en exclure les rimes, et de la plier aux constructions des langues anciennes. En revanche, IKglise, lUniversité et le barreau faisaient d'incroyables violences au latin en vou-
lant 1 assujëtir aux tournures françaises, et lui faire exprimer des choses pour lesquelles son vocabulaire n'avait pas un seul mot ; mais ce monde, habitue à être obéi parce qu'il avait en main l'aulorile' ou l'influence, formait pre'cise'raent la cabale de Ronsard, cabale nombreuse, puissante, active, qui se croyait offensée quand on de'daignait son idole, et glorifie'e lorsqu'on l'encensait. Une solidarité' tacite rendait intraitables tous ceux qui se disaient disciples du grand homme ; ils e'faient gens à exiger de ladmiration 1 e'pee au poing, elles plus ignorans n'auraient pas supporte' la moindre raillerie sur ce qu'ils appelaient leur doctrine. Balzac, qui, trente ou quarante ans après la mort de Ronsard, aurait eu peur encore de compromettre son repos en confiant la moindre critique à la plus intime amitié', a e'claté sur la fin de ses jburs, au sein de la retraite qui le mettait à l'abri de tous les coups. «Quelle doctrine/ s'est-il e'crie', de h philosophie hors de sa place, des mathe'matiques à contre-sens, du grec et du latin grossièrement et ridiculement iravestis! Tous ces savans-là n'e'taient que des fripiers et des ravaudeurs ; ils traduisaient mal au lieu de bien imiter; ils barbouillaient, ils défiguraient, ils déchiraient, ils
ecorchaient Horace comme Pindare, Pindare comme Virgile (o)! »
Certes, Mallierbcs aurait eu trop à faire s'il avait dû de'blayer le sol de tant de ruines; assisté de Racan, de Berlaut, de Colomby, de Maynard, de Lingendes, esprits plus sages que puissans, il remit de son mieux les mots à leur place, et donna le signal de cette re'action qui fit célébrer sa venue comme un bonheur national, réaction incomplète et de peu de portée, qui arrêta le mal sans pousser assez énergiquement vers le bien, mais qui, en élevant autel contre autel, permit à la France de reconnaître de quel côté étaient les faux dieux.
Il serait injuste, après tout, de traiter avec rigueur une époque traversée par tant de courans contraires; le seizième siècle, troublé dans toutes ses crcîyances, ne savait en qui mettre sa foi; comme les siècles de défrichement, il était destiné à semer dans des sillons mal tracés, et à ne voir éclore que des germes. L'atmosphère était en feu ; aux désastres des guerres d'Italie avaient succédé les atrocités des guerres civiles et des guerres religieuses ; on avait donc bien
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peu de ioisir pour les pacifiques hostilités des guerres litte'raires. Luther et Calvin occupaient ailleurs la plupart des plumes savantes; mais l'activité' curieuse qui caractérisait l'époque, se portait sur toutes les questions, et 1 esprit d'cxaraen y répandait d'utiles clarte's. Re'cemment e'tablie dans les deux premières villes du royaume, l'imprimerie ne se bornait déjà plus à la refonte du passe'; anciennes ou nouvelles, toutes les idées remuées à la fois dans cette ardente fournaise, commençaient à y bouillonner, et les têtes qu'échauffait une fermentation inconnue, étaient impatientes de produire, sans savoir ce qu elles produiraient.
Attirer les talens étrangers, les enlever à Léon X, qui les gardait d un œil jaloux, ou à Charles-Quint, qui n'en avait qu'un médiocre souci , fut l'occupation constante de François 1" (5); séducteur irrésistible, il n'épargna rien pour multiplier ses conquêtes : dans son expédition du Milanais, il exploita l'Italie; dans sa prison de Madrid, ne pouvant gagner les auteurs vivans, il s empara de ceux qui n'étaient plus. \i Amadis de Gaule, consolateur de sa captivité, accompagna son retour, et acquitta envers ses sujets une partie de sa rançon; ce-
tait plus pour eux que l'importation d'un chetd'œuvre , c'e'iait la glorification de la vieille France. Amad'is fit fureur; sa vogue fut telle que les derniers exemplaires furent enleve's à la pointe de l'e'pe'e, et bientôt la re'surrection des preux fut suivie d'une multitude de productions romanesques (6),
Emancipaleur de la langue, fondateur du colle'ge de France, protecteur des écrivains et des artistes, le roi de la renaissance enrichissait ainsi son royaume de tous les modèles qu'il pouvait y transporter ; ce n'était pas sa faute si on les imitait avec maladresse, et si les élèves restaient Italiens ou Espagnols comme leurs maîtres.
L'e'vocation de la chevalerie avait re'veille' des souvenirs qui seront toujours populaires chez vine nation belliqueuse ; mais c'était une institution suranne'e qui n'avait plus aucune racine . dans la socie'te française. Demeurant d'un autre âge, Bayard seul faisait revivre l'image des paladins ; ne' pour les prouesses du temps de Roland ou du Cid ; ne connaissant, ne voulant coiniaître que 1 arme blanche, soit qu'il combattît Soto-Mayor en champ clos, ou les Impériaux en rase cam])agne , il lui etai^ diffi-