‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 5 sur 27 · CË QUI ADVINT A UN ROI · texte numérisé non relu

CË QUI ADVINT A UN ROI

PAR LE FAIT d'uN HOMME QUI s'ÉTAIT PRÉSENTÉ A LUI

COMME ALCHIMISTE (a).

Le comte Lucanor s entretenait ainsi avec son conseiller Patronio :

(( Patronio, un homme est venu h moi, et il ma dit qu'il était en son pouvoir de me faire

(a) De lo que contecio a un rey, con un Jiomhre que le lieda sahîafaa-r alqulmia. (Capitule) VIII.)

acquérir de grandes richesses, si je consentais seulement h faire quelques avances pour commencer l'entreprise ; car, une fois mene'e à fin, elle me rendrait dix pour un. Or, sachant que Dieu vous a doue' d'un grand sens, je vous prie de me dire quel est, à votre avis, le parti !e plus sage à prendre dans celte circonstance.

— (i Seigneur comte, dit Patronio, pour vous donner le conseil le plus conforme à vos inte'rêls, je trouve bon de vous raconter ce qui advint à un roi, par le fait d'un homme qui s'était présenté à lui comme alchimiste. »

Le comte invita Patronio à lui raconter celte histoire, et celui-ci le fit aussitôt comme on va voir.

« Seigneur comte Lucanor, il y avait un homme, effronté charlatan, qui brûlait de sortir par un coup de fortune de la vie misérable qu'il menait; et cet homme eut connaissance qu'il existait un certain roi dont l'esprit manquait de prudence, et qui se tourmentait à faire de l'alchimie. Il prit cent doublons, les réduisit en menues parcelles avec la lime, et de celte limaille cachée sous d'autres matières, il composa cent lingots, et chaque lingot pesait un doublon, plus, le poids des autres ingrédiens.

Alors cet homme alla dans la ville qu'habitait le roi, et là, après s'être vêtu d'une manière honnête, comme un cavalier de bon air, il entra dans la boutique d'un droguiste pour lui vendre ses lingots. Le marchand lui ayant demande' à quoi servait cette matière,

« A bien des choses, re'pondit-il ; mais surtout, je vous dirai qu'on ne pourrait s'en passer pour faire de l'alchimie. « Et il donna les cent lingots pour deux ou trois doublons.

— « Quel est le nom de ce me'tal? demanda encore le marchand.

— (( On l'appelle tahardit, re'pondit l'aventurier. »

« Cela fait, il se'journa quelque temps dans la ville, comme un homme insouciant et bien en point; et il allait disant aux uns et aux autres, d'un air rayste'ricux, qu'il savait le secret de l'alchimie. Le bruit en vint jusqu'au roi, qui n'eut rien de plus presse' que d'appeler l'e'tranger, et de lui demander s'il était bien vrai qu'il eût trouve' le grand secret. Le charlatan se troubla comme s'il tremblait d'être découvert, et re'pondit : « Je ne sais rien. » Pressé plus vivement, il finit par avouer.

« Au moins, seigneur, dit-il an roi, ne vous

fiez jamais, pour une telle œuvre, à qui que ce soit, et gardez -vous surtout d'aventurer des sommes conside'rables ; j'ope'rerai devant vous, si vous le de'sirez, et je ne vous cacherai rien de ce que je sais faire. »

« Bon! pensa le roi, voici qui va parfaitement; il me semble qu'avec un homme qui parle de la sorte, je ne cours aucun risque. » Il envoya alors acheter les choses demande'es par l'étranger, et qu'on pouvait se procurer aisément ; elles ne coûtèrent que deux ou trois deniers, y compris un lingot de tabardit. Or, dès qu'on les eut fondues en pre'sence du roi, il en sortit un doublon pesant d'or fin; ce que voyant, le roi fut ravi qu'un objet de si peu de valeur produisît un doublon ; il ne se tenait pas de joie, et s'estimait l'homme le plus heureux de la terre. Il dit à l'auteur de cette merveille, qu'il était un bien honnête homme ; puis, il le pria de recommencer, et de faire encore mieux ; et le charlatan re'pondit comme ayant montre' fout son savoir:

« Seigneur, autant j'en sais, autant je viens de vous en apprendre ; de'sormais, vous serez en e'tat d'opérer tout aussi bien que moi. Il faut cependant que je vous avertisse d'une chose,

c'esl que s'il manquait un seul de ces ingrerliens, vous ne pourriez venir h bout de produire l'or que vous voyez. )i'

« Cela dit, il prit congé' du roi, et s'en retourna chez lui.

« Le roi ne fut pas plutôt seul , qu'il voulut essayer de faire de l'or; il doubla la quantité', et obtint deux doublons; il doubla encore, et en obtint quatre ; et ainsi de suite, en augmentant toujours. Quand il vit qu'il pourrait faire tout l'or qu'il voudrait, il eavoya chercher une quantité' de matières suffisante pour produire mille doublons ; on apporta tout ce qu'il fallait, excepte le tabardit ; on n'en trouva plus. Le roi en instruisit aussitôt celui qui lui avait donne' la recette, et se plaignit de n'avoir plus le pouvoir de faire de l'or comme de coutume.

(c Je vous avais pre'venu, re'pondit l'e'tranger, que si un seul des objets indiqués vous manquait, il vous serait impossible de re'ussir. »

« Le roi ayant alors demande où se trouvait le tabardit, et voyant que l'e'tranger le savait, lui écrivit : « Puisque vous le savez, allez-y pour moi, et rapportez-en assez pour que je puisse faire autant d'or qu'il me plaira.

— « C'est bien, repliqtja le charlatan, mais le

premier venu peut s acquitter de cette commission aussi bien que moi ; pourtant, seigneur, si vous jugez bon de m'employer à votre service, je suis prêt à marcher, d'autant plus que je trouverai certainement une quantité' suffisante de tabardit dans les terres de mon pays. »

« Le roi se mit à calculer à combien pourrait s e'iever l'achat du tabardit joint aux autres dépenses, et cela formait une grosse somme qui! fit remettre au charlatan ; mais dès que celui-ci tint l'argent en son pouvoir, il partit, et ne revint plus.

« Ainsi, le roi fut puni de son manque de prudence. Quand il vit, cependant, que l'alchimiste tardait un peu trop, il envoya des messagers à sa maison, pour s'enque'rir si l'on avait quelque nouvelle de lui ; mais on ne trouva rien dans le logis, si ce n'est un coffre fermià clé, et l'on en retira un papier contenant ces mots :

« Je crois fort qu'il n'y a pas au monde de tabardit ; sachez que je vous ai pris pour dupe, et apprenez que, lorsque je suis venu me vanter d'être homme à vous enrichir, vous auriez dû me re'pondre : commencez par vous enrichir vous-même, et je vous croirai ensuite, n

« Quelques jours après, plusieurs hommes, (jui riaient et tievisaient ensemble, s'étaient amusés à écrire les noms de tous ceux qu'ils connaissaient, en indiquant ce que chacun était; ils disaient : Un tel est un habile homme, un tel est un sot, et ainsi de suite, bien et mal ; lorsqu'ils en vinrent aux gens imprudens, ils écrivirent le nom du roi. Celui-ci, dès qu'il le sut, les envoya chercher; et après leur avoir promis qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux, il leur demanda pourquoi ils l'avaient inscrit parmi les gens imprudens; ils répondirent que c'était parce (ju'il avait confié, sans la moindre garantie, une somme si considérable à un étranger. Le roi leur dit qu'ils s'étaient trompés ; que si cet étranger revenait, il rapporterait l'argent. Ils répli- (juèrent, à leur tour, que si en effet il revenait, rien ne serait perdu de leur encre, qu'ils se contenteraient d'effacer le nom du roi, et de mettre à sa place celui de l'inconnu. »

« Et vous, seigneur comte Lucanor, si vous ne voulez pas qu'on vous tienne pour un prince mal avisé, ne vous exposez jamais au repentir d'avoir lâché le certain ])our l'incertain. »

Le conseil fut très-goûié par le comte ; il le suivit, et s'en trouva bien; et don Juan Maïuiel

ayant juge' que ceci pourrait être tic bou exemple, l'a fait e'crire dans ce livre avec les vers suivans :

11 ne faut pas aventurer ton bien

Sur le conseil d'un homme qui n'a rien (a).

L'homme expérimente', qui instruisait ainsi les princes en les amusant, e'tait petit-fils d'un roi ; il avait gouverne' la Castille comme tuteur de l'he'ritier du trône, et sa vie n'avait e'te qu'une oscillation continuelle entre les orages du pouvoir et les fureurs des champs de bataille. Suzerain trop puissant, on lui reprochait d'avoir soulevé le royaume ; mais il e'tait de ceux qui pensent qu'une guerre ouverte est plus sûre qu'une paix douteuse ; la rivalité d'un favori lui avait fait peur ; il avait vu moins de danger à braver les armes d'Alphonse que les conseils d'AlvarNunèz; d'ailleurs, on avait traîtreusement e'gorge' son allie', don Juan le borgne; sa fille Constance, fiancée au roi en gage de ré-

(a) Non aventures mucho tu riqueza

Por consejo del ome que ha pubreza.

Cette version fait partie d'une traduction complèle que nous publierons incessamment.

conciliation, avait été répudiée avec de'dain; et ses rneTiances, justifie'es par des griefs qui s'accroissaient à la rupture de chaque trêve, ne s'e'taient dissipées que lorsqu'il avait pu reprendre à la cour une position assez haute pour être inaccessible à tous les traits de l'envie ou de la haine; dès ce moment, serviteur loyal et zëlé, il n'avait plus combattu que les ennemis de son roi; l'e'pe'e d'Adelantado-mayor, qui lui avait été confle'e pour la défense des frontières, était «levenue la terreur des Maures de Grenade ; et sans cesser d'être le premier homme de guerre de son siècle, il s'en était fait le premier écrivain. Si la sécurité rendue à son ambition n'eût pas suffi pour dégager et pour affermir sa philosophie , un autre motif l'aurait porté à user de toutes les ressources que le savoir uni à la raison pouvait offrir à un ministre ; l'anarchie politique avait enfanté une anarchie morale qui empêchait l'autorité de se rasseoir; le respect des peuples avait été profondément altéré par l'ébranlement des objets de leur foi ; témoin et complice de celte situation alarmante, don Juan Manuel mit autant de soin à rétablir l'ordre, <ju'il avait mis d'ardeur à le troubler; il composa plusieurs traités destinés à indiquer aux

diverses classes de l'Etat, la mesure de leurs droits et la règle de leurs devoirs, travail exemplaire, qui eut le me'rile d'une expiation et l'utilité d'une réforme (i5).

Vers la même époque, un sage plus désintéressé, et qui tenait peut-être moins, quoi qu'il en dise, à corriger ses contemporains qu'à s'égayer h leurs dépens, Juan Ruiz, archiprêlre de Hita, jetait la satire à pleines mains dans un des livres les plus indigestes qu ait vu paraître l'enfance des littératures ; ce serait peine perdue que de chercher à préciser le sujet d'un amas de poèmes sans accord ni suite , commençant au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, entrecoupés de fables, d'exemples, de cantiques, d'invocations à dona Vénus, d'hymnes à la Vierge, de scènes d'amour, de tableaux licencieux, de folies de toute espèce, et finissant par un sermon. L'auteur, violant avec audace les règles les plus vulgaires pour marcher au gré de son caprice, a paru prendre plaisir à coudre ensemble un drame erotique et une épopée burlesque. Les amours de l'archi-prêtre avec la belle veuve Endrina, amours servis par don Cupidon et la vieille Trota-Coventos , ne sont que l'image enluminée de ceux de Panfilo I. 6

Maurillano (i6); et maigre tout ce qu'Ovide a pu fournir aux embellissemens, il n'y a là qu'un acte, il n'y a pas une pièce. On ne saurait accorder plus d'importance à la guerre de don Carnaval et de don Carême , alternativement vainqueurs ou vaincus , selon qu'ils combattent dans la semaine sainte ou en temps pascal, avec l'assistance de mercredi des cendres ou de don déjeuner; en re'alité, c'est dans les scènes détachées, dans les apologues, dans les portraits, dans les réflexions que se manifeste, à de'faut de plan ge'ne'ral, une pense'e dominante; c'est là qu'il faut briser l'os, si l'on veut, comme dit Montaigne, trouver la moelle. ' :; ;'-•

Les Espagnols ont surnomme' l'archiprêtre de Hita leur Pétrone; est-ce un éloge? ils disent oui, et nous disons non; la ressemblance, en admettant qu'il en existe une, est prise du plus mauvais côté ; elle est tirée du langage cynique des deux poètes; mais quelle différence entre la corruption perfectionnée de l'intendant des plaisirs de Néron, et la corruption presque candide de Juan Ruiz! Pétrone est un épicurien qui enseigne à une société usée l'art de rajeunir ses sens par le raffinement des voluptés;

son festin de Trimalcion est un tableau brûlant de luxure ; on a tout Heu de supposer qu'un censeur si instruit en fait de débauches, n'attaque la de'pravation des mœurs que pour avoir l'occasion de la peindre ; Juan Ruiz, au contraire, sans être plus retenu et plus de'cent, pouvait ne manquer aux biense'ances que parce qu'il les ignorait ; la socie'té au sein de laquelle il vivait était dans l'effervescence de la jeunesse; elle avait des passions trop brutes pour avoir des vices recherche's ; et en riant d'elle, s'il songeait peu à la rendre meilleure, il ne travaillait pas à la rendre pire; son style a le même âge, la même inexpe'rience que sa philosophie ; il est informe et non de'forme'; les incorrections, les rudesses qu'on y remarque parmi les plus beaux jets de poe'sie, sont les indices d'une croissance vigoureuse, et non d'une de'cadence maladive.

Si les esprits originaux, par cela seul qu'ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes, ne rendaient pas toute comparaison de'fectueuse, l'attitude insouciante de l'archiprêtre de Hita justifierait mieux un rapprochement avec notre joyeux curé de Meudon qu'avec l'acre Pe'trone ; ce qu'il y a de positif, c'est que Tuan Ruiz et Rabelais se

sont moques de tant de choses, qu'il leur est arrive de se moquer de la même, et à peu près de la même manière, voici comment :

On sait que ceux qui disputent ne s'entendent pas mieux, bien souvent, que ceux qui commentent; pleins de leur propre pensée, ils s'imaginent que tout s'y rapporte; il en re'sulte qu ils comprennent d'autant moins leurs interlocuteurs qu ils croient les comprendre davantage; et voilà pourquoi ils s'extasient avec tant de facilité sur le mérite d'une argumentation dans laquelle ils retrouvent l'image de leurs idées. Juan Ruiz et Rabelais, condamnés par état au spectacle des controverses, ont observé cette faiblesse de l esprit humain, et l'ont traitée h la façon de Molière. L'archiprêtre en a fait le sujet de son prologue. , ^

Les Romains, raconte-t-il, avaient demandé des lois aux Grecs, et ils avaient essuyé un refus ; on les regardait comme trop grossiers; ils insistèrent, et il fut convenu, après beaucoup de débats, que s'ils pouvaient soutenir une thèse contre un docteur grec, on obtempérerait à leur vœu. Celte condition fut acceptée; mais uim difficulté se présenta, la différence des langues; on convint que les champions discuteraient par

signes, pourvu que ce fut par signes savans; et au jour marqué, on les mit en présence. Du côté des Grecs, c'était un docteur du plus haut degré; du côté des Romains, ce n'était qu'un homme de la lie du peuple, une espèce de portefaix.

La séance est ouverte au milieu d'un grand concours de spectateurs.

Le Grec se lève le premier, et montre un seul doigt, l'index; puis il s'asseoit majestueusement.

Le Romain se lève avec précipitation, et montre trois doigts qu'il dirige vers le Grec d'une manière menaçante, en leur donnant la forme crochue d'une griffe ; il se rassied ensuite, et promène un regard satisfait sur la belle robe dont ses concitoyens l'ont revêtu.

Le Grec se lève de nouveau; il ouvre sa main et l'étend devant lui avec une expression de pensée profonde.

Le Romain bondit à l'instant dans sa chaire, ferme le poing et l'agite dans la direction de son antagoniste.

: A cette vue, le docteur rompant le silence, s'écrie que les Romains méritent d'avoir des lois, et que son suffrage leur est acquis; on

vote par acclamation; I auditoire applaudit, et peu s en faut que le Piomairi ne soit porté en triomphe; cependant, à l'issue de la se'ance, quelques curieux prient le Grec de leur dire le sujet de la controverse, et celui-ci l'explique ainsi : « J'ai demande au Romain s il n'y a qu'un Dieu; il m'a re'pondu oui, et il a de plus ajoute' qu'il est un en trois personnes; souvenez-vous qu'il a levé successivement un et trois doigts. Je lui ai demandé si la volonté de Dieu est toute-puissante ; il m'a répondu qu'il tient le monde dans sa main ; vous l'avez vu faire le même mouvement que s'il tenait un globe; or, comme il n'y a rien de plus vrai, je suis demeuré convaincu que les Romains connaissent le mystère de la Trinité, et qu'ils y ont foi : et je n'ai pu que les déclarer dignes de la faveur (|u'ils sollicitent. »

Interrogé à son tour, le Romain donne 1 explication suivante : « l^e Grec m'a dit qu'avec son doigt il me crèverait un œil ; cela m'a mis en colère, et je lui ai répondu que je me chargerais de lui crever les yeux avec trois doigts, et de lui casser les dents avec le pouce ; il m'a dit de prendre garde à mes oreilles, et qu'il me souffleterait ; je lui ai répondu qu<' je lui don-

lierais un si vigoureux coup de poing, que de sa vie il ne pourrait ni l'oublier ni s'en venger. Dès qu'il a vu que la chose tournait au se'rieux, et que je n'e'tais pas homme à me laisser intimider, il s'est empresse' de faire la paix. »

Dans le livre, ou plutôt sur le the'âtre de Rabelais, Panurge, l'imperturbable e'iève de Pantagruel, est repre'sente' soutenant une discussion par signes contre l'Anglais Thaumaste ; ce dernier gesticule avec feu ; et après avoir mis toutes les finesses de son e'rudition dans sa pantomime, il ôte son bonnet, s'incline devant son adversaire, et se de'clare vaincu avec la géne'rosite' d'un athlète invincible.

(( Seigneurs, dit-il, vous avez icy un thesaur incomparable en votre présence, c'est monsieur Pantagruel, duquel le renom me avoyt attiré du fin fond d'Angleterre pour conferrer avec luy de problêmes insolubles, tant de magie, d'alchymie, de caballe, de géomantie, d'astrologie que de philosophie ; mais depre'sent je me courrouce contre la renommée, laquelle me semble être envieuse contre luy, car elle n'en rapporte la millième partie de ce qu'en est par efficace ; vous avezveu comme son seul disciple m'ha contenté

et m'en ha plus dic.l que n'en demaudoys (a). » Il est dans les habitudes de Juan Ruiz de ne laisser rien à deviner au lecteur; il lui explique soigneusement jusqu'aux fables de Phèdre, que son pilon a broyées avec les versets de l'Evangile et les proverbes de l'Espagne. Chaque exemple est ordinairement suivi d une myriade d'aphorismes et de conseils. D'après cette me'thode, il ne pouvait manquer d'éclairer d'un commentaire le prologue de son poème ; la signification qu'il lui a prêtée, ou plutôt l'application qu'il en a faite est ingénieuse, mais détournée. « Mon livre, a-t-il dit, s'adresse à tout le monde ; le sage n'y verra que sagesse, le fou n'y verra que folie; à qui la faute? si l'on désire y voir ce que j'ai voulu réellement y mettre, et rien de plus ni de moins, que chacun abandonne ses idées pour suivre les miennes. ».

Rabelais, accoutumé à garder pour lui le secret de sa pensée, et à ne prendre aucun souci des tortures qu'il préparait à ses commentateurs, s'est contenté de raconter une scène de controverse ; il a mis en action ce que Malhu-

(â) Liv. II, chap. 19. Commr Panursir frit Quinaxtii l'Angloys qui argiiayt par signes.

rin Régnier a résume par un trait de satire dans ces deux vers :

N'en déplaise aux docteurs cordeliers, jacobins, Pardieu, les plus grands clercs ne son t pas les plus fins (a).

Mais une interpre'tation si simple et si claire ne pouvait entrer dans toutes les têtes. On a dispute avec tant de confusion et d'acharnement sur cette parodie des disputes, qu'en ve'rité d'une caricature on en a fait deux : selon Leduchat, l'intention de Rabelais n'e'tait pas e'quivoque ; il n'avait eu en vue que de ridiculiser la prétendue science des signes et des nombres enseignée par Bède, et trop estime'e de Thaumaste, Anglais comme lui. «Vous vous trompez, criaient d'autres docteurs, l'allusion porte bien plus haut ; il s'agit de la conférence de Cambrai entre le cardinal de Tournon et Thomas Morus, conférence très-comique, dans laquelle les négociateurs de la paix ont beaucoup parle' sans pouvoir s'entendre. — Erreur, re'pliquaient ceux-ci ; Erasme est peint trait pour trait dans cette satire du schisme. — Non, disaient ceux-là, c est Jérôme Cardan ou Henri

(n] Satire III.

Corneille Agrippa. » On désignait avec la même perspicacité et sur le même ton d'assurance , soit les trappistes, soit les pythagoriciens, que l'obligation du silence forçait à jouer des doigts. Que serait-il arrive', si la fable de Juan Ruiz eût été' opposée à tant de certitudes contradictoires? de deux choses l'une, ou elle aurait terminé le débat, ou elle aurait fourni un nouvel aliment à la dispute ; mais elle n'existait alors qu'en manuscrit, et personne ne songeait à l'exhumer de la bibliothèque de Tolède.

Comme la prose du curé de Meudon, la poé- ^ sie de l'archiprêtre de Hita est chargée de tous les débris arrachés au vieux temps ; elle roule aussi, dans son cours désordonné, la branche morte et le rameau vert, le limon et le sable d'or; elle est loin pourtant de joindre au même degré l'originalité à la force. Rabelais, tout à sa fantaisie , ne s'ébat que sous l'inspiration qu'il en reçoit; malgr<* un savoir immense, il se montre toujours homme d'imagination; Juan Ruiz laisse voir fréquemment sa mémoire, et peut-être se souvient-il trop des poèmes et des romans de la basse latinité; la satire chez lui ;i l'air d'une leçon; chez I auteur de Gargantua et de Pantagruel, c'eî?t une boutade; l'un

♦îsl sérieux dans ses propos les plus gais; l'autre est gai jusque dans ses discours de sagesse ; il est impossible enfin d'être plus Espagnol que Juan Huiz, plus Français que Rabelais, et d'exprimer plus vivement que ces deux e'crivains le caractère national de la raillerie en France et en Espagne.

Les romances et les chroniques coulent de même source ; ce sont deux formes indigènes de narration; associées d'abord et confondues par la poe'sie, elles se partagèrent plus tard entre la poe'sie et la prose ; mais les romances conservèrent, jusqu'à la fin du seizième siècle, une couleur de nationalité' si ge'ne'rale et si vive, qu'aucune teinte particulière n'aurait pu l'altérer. Que parlons-nous de nuance individuelle! le voile de l'anonyme ne couvrait - il pas alors tout ce qui s'appelait romance ? Quel poète aurait pu revendiquer coitirae sienne une part d'invention ou de travail.'^ qui eût osé dire, en face de cet édifice public, une pierre est à moi? Le romancero est l'œuvre commune : c'est le poème, l'histoire, l'unique livre du peuple, livre des illettrés, qui n'est pas écrit, qui ne peut pas 1 êtro, livre universel, indélébile, infalsifiable, allant sans cesse du peuple au peuple, ti existant

que pour lui et par lui, ne se perp ëluant qu'a vec lui; histoire raille fois brise'e sans être jamais interrompue , oii l'on voit une socie'té neuve et active sortir avec effort des ruines du passe', comme l'arbuste qui grandit entre les roches fendues par ses racines; poème intarissable, compose' au jour le jour, on ne sait où et par qui , pour être chante' dans la maison du riche et du pauvre, sous la tente du soldat, dans la barque du pêcheur, dans l'e'choppe de l'artisan. Tout ce qui a ëmu les cœurs et frappé les esprits, les sentimens, les opinions, les goûts, les impressions de chaque époque, tout est là, tout respire dans ce mémorial formé du tribut de tous les souvenirs.

Aux romances chevaleresques, héroïques, mythologiques, doivent se joindre avant peu des romances bibliques, mauresques, bucoliques, élégiaques, satiriques. En étudiant le génie espagnol dans toutes ses expressions, vous pourrez suivre l'histoire de l'Espagne dans toutes ses phases. D'épisode en épisode, on vous conduira par des récits charmans du roi Bamba au roi Roderic, de Pelage à Ramire, du campéador au grand capitaine, de la découverte de l'Amérique à la conquête du Pérou, de l'expulsion des

Arabes à la guerre de l'inde'pendance ; et ne soyez pas e'tonne' si ces bulletins poe'tiques mentent souvent; leurs mensonges, n'en doutez pas, ont e'te' un jour des ve'ritc's ; ils vous disent fidèlement ce que le peuple a pensé et ce qu'il a cru. Avec quelle conviction profonde, avec quelle candeur homérique sont racontés les faits et gestes des anciens preux, les aventures des chevaliers errans, les prouesses de Bernard del Carpio, les sublimes témérités du cid Ruy-Diaz, les infortunes des sepi. infans de Lara, la mort d'Hector le Troyen, si cruellement traité par Achille, chevalier aussi félon que l'odieux Calaïnos, et tant d'autres choses plus ou moins dignes de foi! Comme on aime à vanter le courage, surtout lorsqu'il est malheureux! La France de Roncevaux est environnée d'un respect idolâtre ; une grandeur fantastique élève les douze pairs de Charlemagne au dessus du monde réel ; tout paladin est un protecteur du faible, toute châtelaine une bonne fée; l'imagination bizarre qui se plaît à marier des comtes de Barcelonne à des impératrices d'Allemagne et de Perse, se plaît aussi à unir les fds de France aux infantes de Castille; et la même compassion s'étend sur eux, lorsqu'un retour du sort vient troubler leur

félicite. La comtesse d' Alarcos, e'traiigle'e par un époux qui l'adore, mais qui n'ose désobéir à son roi, n'a pas inspiré de plus tendres romances que cette jeune et innocente Blanche de Bourbon, immolée par Pierre-le-Cruel à la jalousie de Maria Padilla (17).

Dans ces narrations variées, il y a un intérêt si touchant et si vrai, qu'on ne songe ni à la monotonie du rhythme ni à l'incorrection de la phrase ; l'attention est occupée ailleurs : à chaque vers on pourrait s'écrier comme pour les chansons de nos ancêtres :

La rime n'est pas riche et le style en est vieux; Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichels dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure (a).

Les poètes de profession, les esprits guindés de la génie cortesana, ne pouvaient être sensibles à un genre de mérite qu'ils croyaient au-dessous d'eux, par cela seul qu'il était à la portée de tout le monde. Il n'y avait pas si mince pensionnaire de Jean I[, si pauvre faiseur do tensons qui

(fl) Le Mîsanthrofie , acie I, scène ir.

n'aurait craint de se mettre au ran^ des jongleurs, en composant ou en re'citant des romances; un des plus anciens recueils a e'té form^ par les soins d'un noble cavalier; et ce de'daigneux seigneur, au lieu de livrer son nom aux bénédictions de la postérité', l'a réserve, dit-il, pour {Jes choses de plus d'importance; mais quelles étaient donc ces choses délicates et rares qu'un galant homme pouvait signer! lisez les poésies de Villasandino (18), et vous le saurez : un troubadour dit tous les autres. Plus la science qu'on cherchait à égayer devenait ténébreuse et ardue, plus elle s'écartait avec mépris des sources ouvertes près d'elle ; à ses yeux, tout ce qui était simple n'avait aucune valeur; compliquer c'était embellir, compliquer encore c'était perfectionner ; la palme était à qui savait faire entrer le plus d'idées et de mots disparates dans le même ouvrage; Juan de Mena, le plus abondant des poètes de Cordoue, eut cette gloire singulière. Quelques efïluves de la poésie italienne avaient circulé autour de son berceau; un Génois, Francisco Impérial, avait révélé à l'Andalousie l'apparition du Dante; et le marquis de Santillane, qu on regardait comme l'oracle du goût, s était tourné avec empressement

vers le poèlt* florentin, mais il n'avait aperçu dans sa Divine come'die qu'une combinaison nouvelle de l'allégorie, et loin de ramener à de plus justes termes la poe'tique qui lui avait été léguée par don Enrique de Viliena, il avait fait d'un symbolisme nébuleux le lien nécessaire de la science et de la philosophie.

Excité par de telles leçons, Juan de Mena entreprit de réunir dans ce poème du Labyrinthe, que nous avons déjà cité, tous les trésors du savoir humain. Après avoir divisé le monde comme le firmament en sept parties placées sous l'influence de sept planètes, il déroula l'histoire des âges, tableau par tableau, homme par homme, érigeant des statues aux uns, vouant les autres à un opprobre éternel, mêlant les faux prophètes aux vrais, l'aveugle destin à la prescience divine, toutes les notions certaines à toutes les croyances superstitieuses, et délayant les annales de sa patrie dans celles de l'univers. Trois grandes roues, dressées à l'entrée de son monde allégorique, représentent le passé, le présent et l'avenir : une seule tourne, c'est la roue du présent; et les hommes qu'elle entraîne sur son axe portent au front l'arrêt de leur sort, arrêt irrévocable, écrit déjà

dans la coitstellalion sous laquelle ils sont ne's. Cette fiction seule marque la différence qui existe entre l'alle'gorie chrétienne du Dante et l'alle'gGrie astrologique de Juan de Me'na. Le poète toscan, impitoyable pour les re'^rouve's, refuse à l'enfer jusqu'à l'espe'rance ; le poète de Cordoue défend aux habilans même de la terre d'espërer, car il ne leur accorde aucune liberté : ils n'ont le pouvoir ni de faire bieiî îîi de faire ma! ; chaque mortel doit se courber avec re'signation sous la destine'e qui lui a été inflige'e; !a fatalité' remplace la Providence.

Cette erreur de doctrine est cause d'une erreur de composition qui n'a pas moins de gravité. L'action du poème, sans cesse amortie sur des abstractions, est nulle ; elle ne peut tirer aucune vie ni de l'accord ni de la lutte de deux mondes dans lesquels tout est immuable ou vaporeux. Une inteniion d'épopée nationale perce pourtant à travers ce chaos : l'imagination de Juan de Mena s'allège , elle est plus hardie , plus souple , plus forte , dès qu'échappée au souci de faire mouvoir les rouages de tant de machines, elle marche en rase campagne et ne respire que l'air de la patrie. Ce sont alors de nobles élans , de chaleureu.ses effusions ; mais

plus le poète rnonfre la vigueur naturelle de son esprit, plus on s'afflige du sacrifice qu'il en a fait au faux goût de son temps. Si, renvoyant 1 érudition aux écoles et aux cloîtres, il n'avait eu recours, pour ce'lebrer les premières années de sa nation, qu'aux inspirations nationales des romanciers, il aurait pu être le Virgile de l'Espagne; et il ne représente, comme Ennius, qu'une date litte'raire, borne poudreuse à demi efface'e par le progrès de l'art. Le rang qu'il occupait parmi ses contemporains ne lui a pas même été conservé; les chants patriotiques de Jorge Manrique et les tableaux agrestes du bachelier de la Torre sont préférés, depuis long-temps, aux épisodes enfouis dans ses trois cents octaves, et il n'est pas de romancero que la critique ne mette bien au-dessus de ses poèmes du I^abyrinthe et du Couronnement. En cela, elle fait bonne justice ; elle venge la raison outragée par un dédain funeste ; elle venge l'art retardé par un auteur qui pouvait le faire avancer.

La muse des romances , cette vierge de la poésie castillane, cette fille du peuple, dont le poète de Cordoue eût rougi d'être l'instituteur, a végété dans vnie longue obscurité; mais, sûre de l'avenir, elle s'est montrée patiente ;

«'lie a su attendre qu'un homme de goût vînt l'ndopter, achever son e'ducation, lui donner une parure qui corrigeât sa rudesse sans lui enlever aucun de ses charmes, et l'introduire, belle de fraîcheur, de grâce, de fierté, dans le sanctuaire des lettres. Ce ge'nie bienfaisant, que nous ne saurions saluer de trop loin, est venu; c'est Lope de Ve'ga! Quand l'ordre des temps nous conduira vers lui, les chants populaires, animés de son souffle poétique, appeleront (le nouveau notre attention, et nous prendrons plaisir à en signaler lélégante métamorphose. En attendant, la chronique, érigée en charge d'Etat et revêtue d'une autorité officielle, cheminera rapidement de son côté. Depuis qu'elle a renoncé au langage métrique, et qu'elle parle au lieu de chanter, elle est sortie du vague des fictions. Sincère dans l'exposé des faits, réservée dans ses jugemens, modérée au milieu des partis, ardente seulement contre l'islamisme, elle suit , degré par degré , le mouvement d'ascension nationale ; et lorsqu'il le faudra, elle se trouvera de force h raconter les grandeurs du règne d'IsabelIe-la-Cathohque, de cette reine conquérante qui, après avoir donné foute l'Espagne aux Espagnols , y ajouta un monde inconnu.

-^ lOO -^^

Le style des Siete partidas d'Alphonse X, style aussi se'vère que celui des Instilutes de Justinien, avait engage' la ])rose dans une route un peu rude ; don Juan Manuel concourut à l'adoucir : ses e'crits les plus se'rieux ont toute la grâce et toute l'e'le'gance que pouvait admettre une langue inachevée. Pero Lopez de Ayala, grand- chancelier- chroniqueur de quatre rois, Pierre-le-Justicier, Henrill, JeanI"etHenri III, fit un journal plutôt qu'une histoire , mais un journal sincère comme celui du sire de Joinville : les batailles et les conseils auxquels il prit part y sont raconte's avec exactitude, concision et intérêt ; on l'avait vu s'ëlancer le premier au combat dans les sanglantes journe'es de Najëra et d' Aljubarrola ; il ne lut pas moins courageux lorsqu'il dénonça Pierre-le-Cruel à l'exécration des hommes (19).

Après lui, son filleul, Fernan Gomez de Cibda Real , consigna tous les e'vènemens me'morables du règne de Jean II dans une se'rie de lettres {a) seme'es cà et là d'observations judicieuses et de saines maximes , mais entièrement dépourvues de spontane'ite', de mouvement, de chaleur (20).

{a) Centun epistolario.

-^ê- I o I tSfi-

Fernaii Ferez de Gusman, qui s était distingue' à la bataille de la Higuera , si fatale aux Maures, si glorieuse pour les Castillans, rédigea la chronique de la même pe'riode d'un point de vue plus élevé' : il composa en outre les géjièalogics et portraits des hommes illustres (a) ; esquisses bien saisies, et jetées à la manière large et ferme des grands maîtres. Cet ouvrage modifiait le cadre des tableaux historiques ; il provoquait ces appréciations individuelles qui sont aussi instructives et qui deviennent plus intéressantes que les jugemens généraux, lorsque les personnages représentent les époques, les animent de leur vie, et en sont à la fois l'expression, la conclusion, la morale. Un livre moins précis, moins fortement pensé, mais plus régulier et plus complet, ne tarda pas à paraître : Fernand del Pulgar, auteur de la Chronique de Henri IV et de l'Histoire des rois maures de Grenade, imita Plutarque à peu près comme Pline aurait pu le faire. Les figures de ses Claros varones sont ^vamàes^ nobles, expressives. Le crayon de Pérezde Gusman s'est changé en pinceau sous ses doigts ; on ne peut lui

[à) Generaciones y semhlantas.

reprocher que de laisser trop voir la peine qu'il se donne pour produire de l'effet ; sa phrase travaillée a le cours solennel et la plénitude harmonieuse de la pe'riode latine (21).

Voilà les pères de l'histoire en Espagne ; ils sont bien petits en comparaison de leurs he'ritiers, ils sont bien grands à côte' de tous les chroniqueurs de la même e'poque. Avant peu les principales cites du royaume auront, comme les rois, des historiographes allitre's; de'jà les favoris ont donne l'exemple; chacun d'eux entretient dans sa maison un écrivain charge d'enregistrer tous les actes de sa vie politique, c'est son avocat auprès de la nation. Le comte Alvar de Luna, chante' par Juan de Mena, aux jours de sa puissance, et par le ge'ne'reux Manrique, après sa chute et son supplice, a e'té de'fendu avec un rare de'vouement par le chroniste qu'il avait attaché à sa personne. Cette apologie posthume a la chaleui- d'un beau drame ; la vie brillante et tourmente'e du connétable se déroule scène par scène ; le cavalier aux manières séduisantes, le courtisan aux réparties spirituelles, l'homme d'imagination et de savoir, qui faisait des vers, et qui protégeait les poètes, le guerri(îr invincible qui volait au combat cohiuîp à \i\m' fc'te, le minis-

Ire inébranlable qu'aucune ligue ne pouvait effrayer, tous ces personnages, enveloppe's dans le même linceul, se raniment successivement pour venir reprocher aux uns leur ingratitude, aux autres leur jalousie, à tous leur cruauté. Du choc de tant de situations opposées jaillissent des éclairs d'éloquence. L'intérêt est si vivement renouvelé, que les inégalités d'un style qui monte et descend avec tant de brusquerie passent inaperçues ; on ne remarque qu'une chose, c'est l'absence d'un nom en tête d'un pareil ouvrage.

Dans une autre chronique, consacrée à Pedro Nino de Bueliia, l'écuyer de ce comte, Gutierre de Gamès, s'est livré à des peintures de mœurs et de caractères d'une finesse surprenante. Parmi les portraits qu'il a tracés d'après nature, il en est un qui a pour nous un intérêt particulier, c'est le portrait des Français du quinzième siècle.

f( Les Français, dit-il, sont gens de noble nation, instruits, intelligens, habiles dans toutes les choses qui tiennent à la bonne éducation, à la courtoisie et à l'agrément des manières ; leurs habits sont de bon goût, richement garnis et bien portés; ils sont francs, gêné-

^"^ lo-i -î^'--

veux, obllgeans pour tout le monde, et pleins de civilité' pour les e'trangers; ils savent louer et louent beaucoup les belles actions ; ils n'ont pas de rancune, et leur colère passe vite ; ils n'insultent personne, ni de paroles ni de fait, h moins que leur honneur ne l'exige ; ils sont fort gais et amusans dans leurs récits ; ils aiment le plaisir de tout cœur, et le cherchent ; aussi, tant hommes que femmes, sont- ils tous très-enclins à l'amour, etilsen tirent vanité' (22).»

Ainsi, en France comme en Espagne, la galanterie s'associait à l'honneur et à la religion ; ces trois mots reunis peuvent résumer l'esprit du moyen -âge. Plus ardent ne'anmoins que le Français, l'Espagnol laisse déjà de'border sur tous ses sentimens le feu de la passion ; chez lui, l'hyperbole du langage est la mesure naturelle de l'exaltation de la pense'e ; dévot, pointilleux, romanesque, il exagère presque également les trois cultes auxquels il s'est voué; tel il s'annonce avant le grand départ de la renaissance, tel il se montrera dans les diverses phases de sa fortune littéraire; il gardera surtout sa trempe chevaleresque, lors même qu'il n'y aura plus de chevalerie.

Au sortir de son enfance, vous l'avez vu se

-^ loi) -m^

mettre eu route uue guitare à la rnaiu ; il envoyait négligemment ses romances à tous les échos, il e'panchait sur toutes les fleurs la fraîche rose'e de sa poe'sie, ou bien, se prenant soudain à rëflchir, et se piquant de prudence, il gravait sur une feuille le'gère, qu'il appelait apologue ou proverbe, des maximes d'un sens profond ; passant des tournois de poésie et d'amour sur les champs de bataille, il a soutenu des luttes se'culaires avec la ferme résolution de ne se laisser jamais vaincre en he'roïsme si le sort trahissait son courage ; vainqueur, enfin, il a paru moins sensible à son triomphe que frappe' de la grandeur du vaincu ; il estimait son ennemi, l'infortune le lui a rendu cher; et dans sa noble sympathie, on l'a entendu s'affliger de ne pouvoir saluer des infidèles de ce beau nom à' hidalgos qu'ils méritaient si bien ; puis, déposant son armure, il a visite' les écoles, il a pe'ne'lré dans les cloîtres, et, charge bientôt d'un lourd butin, il a voulu paraître aussi ërudit et non moins orthodoxe que les clercs ; il ne lui suffisait pas d'être instruit et pieux, il tenait à faire montre de de'votion et de savoir, comme il avait tenu, en combattant les Maures, à faire preuve relatante de bravoure;

^^^ lob -^^

c'est là, sans nul doute, de 1 ambition et de l'orgueil ; mais quel ressort dans un tel orgueil et dans une telle ambition! Les nations qui se sentent prises d'e'mulation à l'aspect des grandes choses, sont les seules qui puissent surmonter tous les obstacles et se fraver de vive force tous les chemins ; il ne faut qu'une e'tincelle pour embraser leur ge'nie.

Lorsque les splendeurs de la poe'sie italienne vinrent frapper les regards de l'Espagne, elles ne l'éblouirent point ; c'e'tait la lumière attendue, la re've'lation pressentie : l'Espagne marcha d'un pas assure' vers le foyer d'où jaillissaient des clarte's si \nves. Il est beau de voir ces deux lille'ratures me'ridionales, qui se connaissaient si imparfaitement, s'aborder pour la première fois : l'une admire, sous une ècorce encore âpre, ce style des choses, indice d'une sève puissante; l'autre observe, sous une gaze diaphane, ce prestige de la forme, effet magique d un art fonde' sur le sentiment du beau. Dans cette attraction mutuelle, toutes deux aspirent à se compléter; mais il est déjà sensible que 1 Espagne, quoique plus de'fectueuse, y re'ussira mieux que 1 Italie, car il y a chez elle une force de plus, la force de la volonté.

Par un etoiuianl concours de circonstances, le partage d'une succession politique appelle aussi la France dans la patrie du Dante et de Pe'trarque; c'est là qu'en l'espace de quelques anne'es, elle rencontre deux fois l'Espagne: c'est là qu'après s'être mêlées toutes deux aux mêmes fêtes, et avoir vécu de la même vie, tourà-tour rapprochées ou se'pare'es, mais ne se perdant jamais de vue, elles commencent ce long antagonisme qui ne cessera que le jour où Louis XIV, re'clamant les honneurs de la préséance pour ses ambassadeurs, pourra dire au roi de i'Escurial : « Je le veux. »

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