‹ Histoire comparée des littératures espagnole et françaiseChapitre 8 sur 27 · DÉVELOPPEMENT SPONTANÉ DE LA PROSE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT SPONTANÉ DE LA PROSE

L'Espagne, qui dès la fin du quinzième siècle savait mieux que la France ce qu'elle voulait et où elle allait, avait marché d'un pas moins ine'gal et plus ferme. Inébranlable dans l'unité

qu'elle avait glorieusement conquise, elle ne formait qu'un corps et une âme ; elle n'avait qu'une seule Eglise, un seul roi; un seul principe, un seul inte'rét ; et bien qu'elle parlât encore plusieurs langues, elle ne pouvait plus avoir qu'une seule litte'rature.

Tant qu'elle avait ëte' enfermée dans l'enceinte de ses frontières, elle avait présente' l'image d'une mer agitée qui bat ses rives ; mais dès qu'elle eut brisé la digue des Pyrénées, elle rompit la barrière des Alpes, et, débordant sur l'Europe entière, elle l'enveloppa de ses flots.

Le Nouveau - Monde découvert et subjugué ; la Sicile, la Sardaigne, le Portugal, les provinces de Flandre réunies à la couronne ; un sceptre impérial étendant sa domination du rivage africain aux bords du Danube ; les vieux Etats de l'Europe ébranlés sur leurs bases, et cherchant un nouvel équilibre ; des flottes chargées d'armées partant à la fois, sous le même pavillon, des ports de Cadix, de Lisbonne, de Naples, de Venise, d'Anvers, et sillonnant toutes les mers éclairées par le soleil ; la puissance ottomane attaquée sur terre par Vienne et par Tunis, engloutie dans les eaux de Lépante, et disparaissant en moins

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d'années qu'elle avait mis de siècles à s'efablir sur quelques points de la Pe'ninsule : est -il, dans l'histoire moderne, un changement de situation plus étonnant, une suite de prospérités plus imposante?... Et que d'hommes illustres! quels gene'raux! quels ministres! quels écrivains! quels artistes!... On n'ose citer aucun des grands noms qui se pressent en foule dans la mémoire, tant on craint d'en omettre de plus grands.

Un critique d'un haut me'rîte, don Marmel- Joseplî Quintana, émerveillé comme nous de celte progression inouïe de force et d'influence, a paru surpris des indécisions du génie esj)agnol. «Eh quoi! au milieu de tant de prodiges, dit il, devions-nous voir encore de vagues moralités, des rêveries bucoliques, de fades allégories («)?» Mais Quintana croit - il donc que les fortunes littéraires se font aussi vite que les fortunes politiques? Oublie -t- il que Charles- Quint, entouré d'une cour militaire et flamande, toujours en guerre ou eii voyage, sans enthousiasme, si ce n'est peut-être pour l'Italie, parce que François ï" en était idolâtre, aurait plutôt tué que vivifié la poésie nationale, si le inouve-

[a] Tesoro âel Parnasso cspanoL Introd.

ment ii avait et;' donne avant lui par les mains !()ut espagnoles d'Isabelle et de Ximenès?

Le seizièfne siècle ne fut, pour l'Espagne, qu'un grand jour; elle a le droit de le dire et d'en être fière ; mais ce jour immortel eut une aurore assez pâle : la veille encore où en était-on ? existait - il un seul poète dont l'ascendant pût enlever et diriger les esprits? Le bachelier Alonso de la Torre, Jorge Manrique, Rodrigo de Cota, Juan de la Ençina, voilà, sans contredit, les taîens qui méritent le plus d'estime parmi tous ceux qui fermèrent la période du moyen-âge ; mais les genres qu'ils avaient adoptés ne leur permettaient d'exercer qu'une inflence partielle et bornée.

Pedro Alonso de la Torre s'est distingué dans l'idylle et l'églogue : il est simple, chaste, touchant, mais monotone ; et s'il faut croire, comme l'a prétendu un de ses compatriotes dans un fastueux éloge, que sa renommée ait volé de l'Lster au Tage et du Tage au Nil, on doit être surpris qu'elle ait fait si peu de chemin en Espagne, puisque l'on dispute encore sur l'époque où il vivait ; on le confond sans cesse avec Francisco de la Torre, bachelier comme lui, mais plus jeune d'un demi-siècle (i).

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Les stances (a) de Jorge Manrique , sur la mort de son père, offrent à l'analyse une homélie plutôt qu'une clegie ; des lieux communs sur la vie et la mort y sont revêtus d'un style noble, et profonde'ment empreints de celte tristesse religieuse qui pe'nètre l'ame. C est un ouvrage d'une pureté' sans exemple au quinzième siècle. Ce n'est pas un chef-d'œuvre; des inutilite's, des longueurs en affaiblissent l'effet, et Ion est choqué, à chaque strophe, du de'saccord que pre'sentent la gravite' des pense'es et le sautillement du rhythme (2).

Rodrigo de Cota n'a rien écrit qui ne soit devenu matière à contestation, excepte' son dialogue entre un vieillard et l'Amour. Sa pastorale satirique de Mingo Re^^uigo est attribue'e par Mariana à Pulgar, qui l'a comraente'e, et le premier acte de la Cèlestine , soit à fauteur des actes suivans, soit à Juan de Mena; mais en maintenant en sa faveur la propriété de Mingo Revulgo, il est impossible de ne pas le blâmer d'avoir placé dans la bouche de deux bergers la satire des mœurs de la ville, quelle que soit d'ailleurs la vérité de cette satire (3).

[à] Cup/as.

Quant a Juan de la Ençlna, h^s poésies que l'on a conserve'es de lui remplissent un cancioriero. On y distingue une relation en vers d'artmajeur du voyage qu'il fit en Palestine avec don Henriquez de Riijera (a); mais son jirt de la poésie castillane n'est qu'un traite' de prosodie. Il a beau rabaisser tous les poètes d'origine romane pour s'e'lever à leurs de'pens, on ne saurait lui accorder, selon la définition qu'il donne du poète espagnol , « d'avoir ete' aux troubadours ce que le compositeur est au musicien, le ge'omètre au cbarpentier, le capitaine au soldat ; )•> .Nés e'glogues n ont pas une telle supériorité qu on ne puisse les balancer, sans leur faire aucun tort, avec les œuvres de quelques troubadours valenciens, catalans et provençaux, tels qu'Ausias March, Jayine Royg, Guillaume de Cabestani, Mossen Bernardo, Fvamon Vidal de Besaduc et Be'renguel de Noya (4).

Son nom marquait pourtant le dernier terme du progrès. Le génie espagnol, maigre labon- «lance de ses germes, n'e'lait riclie (ju'en espérances. Il devait, comme le ge'nie français, cher-

[a) Adelanlado, iiiayor d'Andalousie, cl premier marquis de Tarifa.

cher son perfectionnemeiil daitsl étude des modèles de l'Italie et de l'antiquité'; mais l'orgueil de la prospe'rite' augmentait sa re'pugnance naturelle pour toute assistance de l'e'franger : quelque besoin qu'il eût de secours, il ne voulait pas qu'où pût dire qu'une aumône lui était ne'cessaire.

Déjà une tentative infructueuse avait signalé celte disposition superbe. Admirateur e'claire du père de la poésie italienne, le marquis de Santillane s'e'tait proclame' chef des dantistas, et son e'cole e'tail reste'e déserte. IVIalgre' l'e'clat de son mérite et l'élévation de son rang, les auteurs nationaux n'avaient pas confiance en lui; ils savaient qu à l'exemple de Villena, îi avait voué ses premières affections à la gaie science, et que ce n'était qu'après avoir échoué, en voulant faire adopter les modèles de la poésie lémosine, qu'il s'était tourné vers ceux de la poésie italienne (5). Cette susceptibilité ombrageuse exigeait des ménagemens extrêmes : un poète de Barcelonne, Juan Boscan Almogaver, eut l'adresse d'eflleurer Técueil sans le heurter. Il ne perdit pas son temps à composer ou à traduire des poétiques, comme Villena, Santillane et la Ençina; il se hâta de donner quelques bons exemples. Toujours Castillan par l'expression

passionnée, par l'image et même par Ihyperbole, il ne se montra qu'à demi Italien par l'adoucissement du rhythme et la parure du vers : sans être d'une pureté' classique, il laissa voir oii était l'incorrection ; il ne renonça pas tout à . coup aux allégories du poème mythologique, c'eût e'te' troubler trop d'habitudes; il se contenta de glisser, entre ces fleurs un peu fanées de la vieille Espagne, le capitula ou élégie, le sonnet et les éclatantes canzoni qui avaient fait diviniser Pétrarque (6).

L'endecasyllabe , importé sans succès avant lui, n'avait pu prendre racine, faute d'appropriation locale ; Boscan le naturalisa dans la littérature indigène, en 1 assouplissant le mieux qu'il put (y).

Ce n'était là, dit -on, qu'une œuvre de perfectionnement ; le poète barcelonnais n'avait rien inventé ; les rapports intimes de l'Italie et de l'Espagne lui avaient donné un appui que n'avaient pas eu ses prédécesseurs; et malgré ce concours favorable, il n'aurait pas réussi sans Garcilaso de la Véga.

Tout cela peut être vrai; mais ce qui n est pas douteux , c'est que la réforme accomplie avec îant de sagesse par Boscan élaif utile, né-

cessaire, opportune; qu'elle a commence' le progrès, et qu'elle la e'tendu si loin, que le Portugal en a tire' le même fruit que l'Espagne.

Boscan a fait pour son pays ce que personne ne sutfaire, dans le même siècle, pour laFrance. Il étudia soigneusement le jeu de tous les mètres poe'tiques , comme on e'tudie la vibration de toutes les cordes d un instrument, et ne prit h l'Italie que ceux qui lui parurent propres à donner plus de largeur et de force à la pensée : chez nous, au contraire, où toute importation de ce genre, e'tait superflue, on emprunta à la poe'sie italienne ce qu'elle avait de plus gênant et de plus futile, et l'on de'laissa l'alexandrin, cette monture d'or dans laquelle devaient être enchâsses tous les joyaux de notre couronne poétique.

Les talens les plus distingués de l'Espagne, rangés avec Garcilaso sous la bannière de Boscan, formèrent une alliance offensive et défensive que les sarcasmes de Castiilejo ne purent dissoudre. Il faut rendre justice à cet esprit mordant : ses colères étaient d'une gaieté redoutable ; et lorsque, se mtîttant à la tête des copieras (a), il fit tomber une grêle d'épigram-

(a) Faiseurs de copias, stances ou couplets selon l'ancien rhylhme.

mes sur les pétrari^uisias , on put craindre qu'il ne parvînt à noyer leur entreprise dans le ridicule. Son a^ile satire se moqua surtout avec succès des pieds de plomb de la poe'sie nouvelle : c'était mettre le doigt sur le de'faut mate'riel, celui que la multitude ignorante sait le mieux saisir ; mais ce reproche, qui n'était pas sans quelque Ibndement, lorsque 1 exercice n'avait pas encore rompu le nouveau mèlre, cessa bientôt d'être me'rité.

Garcilaso trouva le perfectionnement que Boscan avait cherche.

C'est ainsi que l'art avance. L'opposition littéraire a tous les avantages de 1 opposition politique, sans en avoir les inconve'niens ; elle aiguillonne et tempère, elle exalte et dirige. Castillejo, en forçant la réforme à lui disputer le terrain pied à pied, en régularisa le mouvement ; il ne larréta point : il eut beau exciter les préjugés nationaux en criant à l'hérésie, et en évoquant les ombres vengeresses des vieux poètes castillans, on compara ses œuvres à celles de ses adversaires, et le procès fut jugé.

Avec tout son esprit, Castillejo n'était pas un de ces poètes qui ont le droit de commander à leur siècle. Ecrivain abondant et correct, il igno-

rait l'enthousiasme ; riiistrument borne' dont il faisait usage suffisait à la porte'e de son talent; et en realite', il pouvait le défendre de trèsbonne foi (8) : mais si les poètes pour lesquels il combattait à outrance avaient pu sortir du tombeau , ç eût ëte' , à coup-sûr, pour renier leur champion. La fougue et la hardiesse de Juan de Mena, la gravite' de Jorge INIanrique, la vigueur de Rodrigo Cota auraient trouve', dans un pKis large mètre, l'espace qui leur avait manque' ; et tous auraient eu le même inte'rêt à re'pudier ces copias d'arte-mayor, qui n étaient qu'une série traînante de vers de six syllabes {a) : ils auraient reconnu e'galement que les coiison- ! nantes de huit syllabes convenaient mieux à lël' pigramme et au madrigal qu'à la poésie élevée ; ' qu'à plus forte raison les pieds rompus (h) ne [ pouvaient avoir ni e'nergie ni souplesse ; et qu'enhn l'endëcasyllabe était le seul vers qui pût suppléer à tous les autres mètres moins grands, sant» être remplace' par aucun (g).

[a) Voir lanote(9)de ce chapitre à la fin du volume, pour l'explication des principaux rhythmes de la poésie espagnole.

(A) De pir nur!irado.

Dégager et embellir la route ouverte par Boscan, tel fut le principal soin de Garcilaso. Pourquoi faut-il qu'il soit mort si jeune!

Desline'e singulière! Le capitaine des bandes de Charles-Quint, le chevalier de l'ordre d'Alcantara, est pre'sent sur tous les champs de bataille; il de'fend Vienne, il assie'ge Tunis, il est blesse' dans le Pie'mont, il meurt à la suite d un assaut sur le seuil de la France, et, jusqu'à son dernier jour, le poète n'a pas cesse' de chanter! Il a trouve' assez de temps, dans l'intervalle des combats, pour se livrer à l'e'tude! Il a trouvé assez de tranquillité, dans le tumulte des cam.ps, pour célébrer le bonheur paisible de la vie des bergers!... Ah! c'est qu'il y avait en lui quelque chose qui ne dépendait ni des situations ni des évènemens; c'était une de ces âmes exemptes de toute servitude, mais sensibles et pures, dont les moindres impressions se changent en mélodies, qui trouvent un poème dans le murmure d'un ruisseau, dans le souffle d'une brise, dans la chute d'une feuille, et qui n'ont besoin que de la vue des champs pour exhaler des hymnes plus suaves que le parfum des roses.

Sous le cit'l de Naples, il s'était nourri des contemplations qui ont inspiré les Bucoliques

tîe Virgile ^iV Arcodiv. (ie Sannazar. Forme par la mêine nature que ces deux poètes, il aimait, il souffrait, il s e'pancliait comme eux; et ce fut sans penser peut-être à les imiter, qu'il transporta dans la poc'sie castillane la vérité' de leurs sentimens et le charme de leurs images.

Juan de la Ençina, toujours porte' par un secret instinct à chercher des effets dramatiques dans le mouvement heurte' du dialogue, avait éloigne la pastorale de son caractère primitif; Garcilaso l'y ramena : son e'glogue de Salicio et Nemoroso est la perle du genre; simplicité', grâce, douceur, e'ie'gance, rien n'y manque. Et Cjuelle naïveté dans la peinture de l'amour! quelle me'lancolie dans l'expression des regrets î

« Elisa, chère Elisa! dit Nemoroso, je conserve les cheveux que tu m'as donnes; je les ai enveloppes dans une étoffe hlanche, et jamais ils ne quittent mon sein. Quand je les découvre, je me sens saisi d une douleur si vive, que mes yeux ne peuvent se rassasier de les inonder de larmes, jusqu'à ce que j'en de'toume la vue. Ensuite, avec des soupirs brûlans j'essuie ces cheveux mouille's de mes pleurs, et je les rassemble par un nœud de ruban. Pendant ce tempslii, ma douleur est comme suspendue. »

cr Divine Elisa ! aujourd'hui que tu parcours ce ciel dont tu peux contempler les mouvemens et l'immensité', pourquoi oublies - tu ton ami? pourquoi n'appelles-tu pas l'heure on doit être brise'e 1 enveloppe mortelle qui me relient sur la terre?... Ah! quand pourrai-je, dans le troisième cercle du ciel que tu habites , libre avec toi, pressant ta main dans la mienne, chercher d'autres montagnes, d'autres ruisseaux, d'autres fleurs, d'autres ombrages, me reposer à tes côtes, et te voir toujours sans e'prouver jamais l'inquiétude de te perdre! »

Trois siècles n'ont pu alte'rer la fraîcheur d'une telle poe'sie ; tous les vers du Jtioi de la douce plainte (a) sont reste's jeunes, et on les re'cite de nos jours avec attendrissement et vene'ration, comme nous récitons les belles strophes adresse'es par Malherbe à son ami Duperrier.

Le sonnet éle'giaque de Pétrarque et l'ode e'rotique d'Horace n'avaient pas encore de modèles dans la poésie espagnole ; Garcilaso en donna plusieurs.

[a) Rey del hlando îlanto, c'est ainsi qu'Herrera nomme Garcilaso de la Vcga. — Voir la note (lo).

Deux rhythmes etaii'nl inconnus, ou du moins mal connus, le tercet et X octave ; il les présenta si heureusement qu'on les accueillit comme <les rliyt Urnes nouveaux, et que depuis lors i!s n'ont pas cessé d'être en usage.

La critique, bien que toujours indulgente pour une gloire si populaire, a signale' dans les œuvres de Garcilaso quelques défectuosite's de plan et quelques ne'gligences de détail ; mais aucune voix ne s'est élevée pour contester les services qu'il a rendus à son pays : le pas qu il lui avait fait faire était immense; il fut décisif (lo).

Des poètes qui semblaient arrêtés comme à l'embranchement de deux routes, se déterminèrent pour celle qu il avait suivie : tels furent Hernando de Acuùa, Gutierre de Cétina et l'illustre don Diego Hurtado de Mendo/a.

Acuùa avait voulu s'emparer d'Ovide, Cétina d' Anacréon ; mais pour faire passer dans la poésie castillane quelques traits de ces deux modèles, dont la reproduction complète eût été au - dessus de leurs forces, l'un prit un terme moyen entre le canzone italien et la cancion espagnole; il fit des odes en stances courtes (i i): l'autre composa des chansons et des madrigaux qui tenaient de la simplicité grecque et de la

délicatesse italienne ; l'Espagne s'enrichit par lui de deux nouveaux genres (12).

Hurtado de Mendoza, poète infe'rieur à Garcilaso, mais penseur plus grave, avait saisi dans Horace ce qui convenait à la trempe de son esprit : il adapta la forme italienne à l'epître et à la satire; toutefois il avait trop pratiqué les hommes pour se faire novateur en Espagne sans quelque pre'paration. Il travailla d'abord dans le vieux style; puis il essaya de perfectionner la poésie, sans en modifier lesrhythmes; et ce ne fut qu'après de nombreuses tentatives, qui furent pour lui autant de moyens de transition, qu'il se rallia au système de Boscan : là encore, soit calcul, soit habitude, il conserva la virilité souvent rude de l'ancienne manière. Il n'eut pas la prétention d'élever la poésie au-dessus du point où Garcilaso l'avait portée; mais il tâcha d'en élargir la base en l'étendant vers les genres sérieux, et il parvint à obtenir place, pour le raisonnement, sur le trône un peu frêle que l'imagination occupait seule. Son épître à Boscan, sur le Bofilieur de la médiocrité , est dans les meilleures conditions du genre (a) ; l'élé-

(«) Lo Mcdianla. Celle épilre est écrite eu tercets.

^m- i5i -^ gance du poète adoucit l'àprete du philosophe, et n'en aiïaibht pas la pensée. Il était dans la nature de cet homme extraordinaire, qui avait connu les situations les plus opposées de la vie, de passer sans effort des sujets les plus graves aux plus le'gers (i3). Historien, romancier, orateur, homme d Etat, homme de guerre, il avait e'crit les yiventures de Lazarille de T. ormes dans ses re'cre'alions d'étudiant ; il écrivit les Guerres civiles de Grenade dans ses loisirs d'ambassadeur, et ses poésies olfrent le même contraste que ses ouvrages en prose. A côté des épîtres et des satires, on y voit de naïves églogues, de tendres élégies, des boutades contre l'amour, et des chansonnettes telles que celle-ci :

Veux-lu donc me mettre au tombeau,

Bergerette mignonne?

Ah! celui qui te fit lionne Aurait bien dû te faire agneau.

Qui, sans pitié de sa victoire.

Accable un esclave enchaîné, Rend au vaincu toute la gloire Dont le vainqueur est couronné?

Ah! de grâce, montre-toi bonne,

Bergerette mignonne ; Qu'on ne dise point au hameau r

Pour les agneaux elle est lionne, Pour les lions elle est agneau.

Que je voudrais, las de te suivre, Perdre la trace de tes pas !

Mais, par malheur, je ne puis vivre , Au sein des lieux où tu n'es pas.

Dans ce cœur que je t'abandonne,

Bergerette mignonne.

Pourquoi donc plonger le couteau?

Avec les lions sois lionne, Avec les agneaux sois agneau.

Sur un amant tendre et sincère, Quand tu fais tomber ta rigueur, On devine que ta colère Loin de lui se change en douceur; Mais de ton choix chacun s'étonne,

Bergerette mignonne; Si les yeux étaient sans bandeau.

Ton lion, trop fière lionne, Ne serait plus qu'un pauvre agneau (a).

Le bachelier Francisco de la Torre, dont la vie apparemment plus modeste est restée cou-

{a) Nous avons conservé fidèlement dans «"et essai de traduction, le rhythtne et les coupes de la pièce originale.

verîe d'un myslère itnpéneirable , ne partagea pas son talent entre des genres differens; tout h la pastorale, comme le bachelier Alonso, il la cultiva avec autant d'ardeur que Garcilaso de la Ve'ga. Chez lui, point de disparate; une simplicité constante, un accord parfait entre la pensée et l'image. Italien seulement par la forme, il anime toutes ses compositions de cet intérêt personnel qui efface jusqu'aux moindres vestiges de l'imitation ; et c'est en s'identifiant avec les plus petites comme les plus grandes choses qu'il leur donne une couleur originale. Cette tourterelle dont il plaint le veuvage, il l'a entendu gémir sur son nid désert; cette branche de jasmin qu'il suit avec compassion dans le courant du fleuve, il a vu l'orage l'arracher de sa tige; ce lierre, enfni, qui s'enlaçait aux rameaux du chêne, une hache impitoyable l'en a séparé sous ses yeux. Comme ces acteurs qui versent des larmes véritables, le bachelier se montre presque au même instant surpris, attristé, ému: rien ne manquerait à l'illusion, si l'esprit laissait le cœur s'épancher librement, et si la nature conservait toute sa variété ; mais la plupart des bergers de Francisco de la Torre se ressemblent, ou plutôt lui ressentblent : ils pensent trop in-

genieusement, ils parlent avec trop d'ele'gance; de'faut grave, que l'on est étonné de rencontrer aussi dans les églogues de Vicente Espinel, de Lope de Ve'ga, du prince Esquilache, et qu'il faudrait imputer au jugement du poète, si l'on ne savait que le goût espagnol ne s'est jamais beaucoup inquiété de la vraisemblance (i4)'

Saa de Miranda et Montemayor, Portugais de naissance tous deux, ont traité la pastorale autrement que les poètes castillans : l'un s'est rapproché de la manière de Théocrite, l'autre de celle de Sannazar ; et il est présumable que le hasard seul ou plutôt la nature de leur esprit a opéré ce rapprochement.

La muse de Saa de Miranda est tout agreste; celle de Montemayor est tout erotique : le premier est d'une naïveté qui ne le quitte janiais, alors même qu'il s'élève jusqu'à l'idéal (i5); le second a une vivacité de coloris qu'il porte dans îa prose comme dans la poésie. Sa Diane, bien qu'inachevée, a créé en Espagne le roman pastoral; on n'avait pas vu de succès pareil depuis Arnadis (i6).

Jusque là, les ailes que la poésie espagnole avait reçues de la poésie toscane ne portaient pas encore son vol dans les hautes régions de

la pensée : heureuse de se jouer dans les vallons, au milieu des bergères et des fleurs, elle rasait timidement la terre ; deux puissans esprits lui apprirent les routes du ciel. Luis de Léon, le cygne de Grenade, Fernando de Herrera, l'aigle de Se'ville.

Chre'tien du temps des Pères de l'Eglise, Luis de Lëon, qui avait lu tant de livres, avait cherche' à traduire le plus grand et le plus mystérieux de tous, l'àme de l'homme; il l'eclaira d'une douce lumière, et reporta vers le Créateur l'hymne de recoimaissance de la cre'ation. Sa philosophie, meilleure que celle d Horace, avait la tendresse de l'amour; elle ne prêchait pas le scepticisme, mais la re'signation. C'est lui qui ne trouvait qu'un vœu à former pour goùler le bonheur dans ce monde, n'èîre ni cnçieua: ni envié {a)\ c'est encore lui qui, après cinq ans de captivité' et de souffrance, rendu à l'affection de ses e'ièves, imposait silence à leurs plaintes en commençant ainsi sa leçon : Nous disions hier...; mot simple et ge'nèreux, qui effaçait le passe' sans infliger à ses persécuteurs ni le pardon ni même l'oubli.

(«J Ni cnihui'uido ni aitlndiosn.

Erudil et inodesle, pi<Hix et tole'raiit, enthousiaste et sage, Luis de Le'on e'tait inaccessible à toute autre passion qu'à celle de la ve'riJe' ; sans cesse occupe' d'elle, il avait des ëlans sublimes, et sa pensée ne s'entourait, ne s illuminait de poe'sie que pour être mieux vue et mieux comprise. S'il n'eût songé qu'à sa propre gloire, il aurait pu cueillir le premier les [)alraes du genre héroïque ; son ode sur la Prophétie du Tage l'a suffisamment prouvé ; mais il n'avait pas l'ambition d'étonner l'esprit; il ne cherchait qu à exercer sur le cœur le charme des émotions qui le purifient; il préféra donc l'ode morale, comme une forme d'enseignement plus familière et plus efficace.

Ainsi que Garcilaso, il aimait à peindre les scènes de la nature ; mais ni l'effet pittoresque ni l'effet erotique ne suffisaient à ses vues : il sut ennoblir ses tableaux par le contraste de la fragilité des choses de la terre et de la durée sans fin des choses du ciel ; les chastes voluptés de la pastorale, mêlées aux mélancoliques regrets de l'élégie, firent de son ode un délicieux cantique.

Ainsi que Mendoza, il excellait à faire parler la raison; mais il en éleva le langage; il la ren-

Kr.

dit moins amère en la rendant plus lyrique : au lieu de la satire, il lui apprit la charité'; c était lui donner le baptême chrétien, qu'elle n'avait pu recevoir d'Horace.

Sans avoir ni l'art exquis ni la force continue du poète latin, il savait, comme lui, laisser une forme simple aux plus hautes pense'es, être ^rand sans emphase et naturel sans bassesse ; cependant, quel que fût son attachement pour un esprit dont les qualités étaient si conformes aux siennes, il se sentait attire' au-delà du monde d'Horace par les vives ardeurs de sa foi. On l'avait vu payer, au prix de sa liberté, le bonheur de naturaliser l'idylle de Salomon dans la langue castillane ; la Bible e'tait pour lui l'urne sacre'e d'où sortaient tous les fleuves de la poésie ; et il aurait voulu que l'Espagne pût y puiser des chants plus majestueux que ceux d'Homère, plus doux que ceux de Pindare. Aussi, avec quel transport il accorde sa lyre, quaiîd le souffle inspirateur des régions he'braïques vient à passer sur son front! Entendit -le, par exemple, célébrer la l^ie du ciel : le voilà dans ces plaines de verdure, dans ces vallées de lumière qui ne sont jamais flétries par les frimas ni décolorées par les ténèbres ; il en respire le calme ;

une fraîcheur embaumée circule autour de lui; puis, il s égare sous le feuillage; et là, dans une muette extase, il écoute le chant d'un e'iu. « C est un bon pasteur au front ceint de pourpre et de neige fleurie, dont la flûte, dit-il, transformerait toute l'essence iie l'àme en amour, s'il était donné à l'oreille de l'homme d'en entendre les accords. »

Dans cette vision du se'jour des bienheureux, tout est vrai de cette vérité sainte qui s attache à la ferveur du sentiment religieux : au lieu d'un poète, on croit entendre un apôtre; et il est impossible de résister à ce concert mystique, où l'intelligence et 1 àme se confondent dans le même ravissement (i 7).

Herrera est parti du point où Luis de Léon s'est arrêté ; il semble qu'il ait noté cette musique céleste que le poète de Grenade avait trouvée dans les échos de son âme. Qu'on ne lui compare ni Chiabrera, niDryden, ni J.-B. Rousseau, ni ce Lefranc de Pompignan dont la muse languedocienne, poursuivant sanscesse les splendeurs du rhythme, rencontra quelquefois les accens du génie : la strophe du poète andalous est tout orientale, sans avoir rien d'arabe; elle tombe en droite ligne des hauteurs du Sinaï.

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Sa cancion si connue sur la Bataille de Lépaate, est un chant religieux et national, une ode véritable, l'ode héroïque de l'anliquite, aux formes lyriques, descriptives, dramatiques, telle qu'elle se chantait au front des arrnees, sur les places publiques et dans l'enceinte des temples; le poète est un cîire'tien inspire' qui porte la parole au nom de tous ses frères : « La Hotte des musulmans vient d'être dispersée ; les plus vaillans capitaines ont péri; ils sont descendus, comme la pierre, jusqu'au fond des abîmes ; et du sang des infidèles le glaive a fait un lac au milieu de fOcèan. » C est Dieu qui a donne' celte victoire à son Espagne ; et Herrera lève les bras vers lui, ainsi que iNloise au sortir de la mer Rouge. «Grand Dieu! s'ècrie-t-il, lu as brise' la puissance et l'orgueil de Pharaon! »

Qu au lieu d'un chant d'allégresse il ait à faire entendre un chant de douleur, le même espiit lanime ; il trouv(;, pour l'infortune du roi don Se'baslien, la plainte solennelle de David pour Absalon : « Les Portugais avaient offense' le Seigneur, un châtiment leur a e'ie' envoyé' ; le Seigneur a suscite' contre eux toutes les fureurs de l'Africain, et ils ont e'té vaincus : telle fut la punition infligée au cèdre du Liban. Il avait

grandi sous les rosées du ciel, et ses rameaux s ëlaient multipliés, et ils étaient devenus touffus, et les oiseaux que le Seigneur nourrit avaient suspendu leurs nids dans son feuillage, et les bêtes féroces avaient engendré dans son tronc ; jamais arbre ne porta plus haut une tête plus majestueuse ; mais son orgueil égala sa taille démesurée : il n'eut plus d eslime que pour luimême, et Dieu le renversa ; et lorsqu'on le vit gisant à terre, nu et mutilé, les hommes en eurent liorreur et l'abandonnèrent à tous les animaux qui purent se cacher dans ses débris. »

Celte comparaison intraduisible, la plus belle qui existe dans la poésie espagnole, a été imitée par Jaureguy et Mélendez ; mais Racine seul, dans les chœurs à Athalie et à'Esther, a pu lutter avec Herrera.

Le poète de Séville n'est jamais plus à l'aise que dans les sujets élevés; cependant, la langue divine qu'il parle est d'une flexibilité qui se prête à tous les tons : patriotisme, religion, philosophie, amour, il sait tout rendre sur cet orgue immense qu'il a rompu aux effets les plus diveis de Iharmonie imitative. Ses idylles, ses églogues, ses sonnets, ses élégies se nuancent

tour à tour des teintes grecques, latines et toscanes. Quand son vers ne se pre'cipite plus à flots majestueux, il coule avec une suavité ravissante. Sa Galathe'e, sa Clanste, son Estelle, son Eliodora, images varie'es de cette belle comtesse de Gelves, qu'il ne pouvait se lasser ni de peindre ni d'aimer, sont sœurs d'Aminte et de Laure.

Si la pense'e plus habituellement se'rieuse d'Herrera se tourne vers les spéculations morales, elle prend un accent de conviction qui pénètre ; le poète va de ses regrets à ses espérances avec une inquiétude mélancolique ; il ne peut songer à ses premières années dissipées en folles passions, sans embrasser d'un regard toutes les misères de la vie humaine : puis, après avoir traversé les ruines qui jonchent l'histoire, il revient aux irrésolutions, aux combats qui ont précédé son retour à la vertu et à la raison : il ne voulait faire qu'une élégie, et il a écrit une méditation pleine de cette philosophie sage qui fait servir tous les maux de l'humanité à l'amélioration de 1 lîoiTime.

Herrera, qu une sympathie naturelle mettait en relation intime avec les génies poétiques de tous les lemps, éprouvait une affectioii parti- I. II

culîère ponr Pétrarque : il en a fair l'e'loge dans une ele'£;ie («) ; mais, quelques vers plus loin, il a loue' bien davantage Garcilosa de laVega. En graduant ainsi ses louanges, il obéissait à ce pre'juge' patriotique qui ne voit rien au-dessus des productions du sol nalal : c e'tait une illusion pre'somptueuse ; mais, sans celle illusion, son talent aurait pu llechir sous 1 admiration des talens e'irangers. Imitateur superbe de 1 Italie comme de l'antiquité', il n'en reçut aucun secours qu'à titre de tribut, et tout ce qui passa par ses mains fut verse' dans le tre'sor national. Luis de Le'on, maigre' sa re'pugnance pour les systèmes exclusifs, poussa ses scrupules de nationalité' plus loin qu'Herrera, car il les étendit aux traductions classiques (b). Contrairement à Ronsard, qui entreprit de mouler le ge'nie français sur l'antiquité, il moula l'antiquité sur le génie espagnol. «Il s'était proposé, disait -il, de faire parler les poètes anciens comme ils se

{a) El ti'erno, du/ce y anuutor Toscano. (Eleg. IL) (Jb) I.uis de Léon traduisit les Eglogues de Virgile les unes en lorccls, les autres en stances, et une grande partie des Odes d'Horace sur les mêmes mètres espagnols qu'il avait adoptds pour ses propres Odes.

seraient exprimes de soîi temps en Castille. » Et les œuvres de Virgile, d'Horace, de Piiidare, subirent la même métamorphose que la Genèse. La licence était grande : Luis de Le'on bouleversait de fond en comble l'histoire de l'art; il confisquait les litte'ratures anciennes au profit de la litte'rature castillane, taillait, coupait, prenait tout ce qui e'tait à sa convenance. C'e'tait agir comme en pays conquis, et dépouiller les divinités grecques et latines avec aussi peu d'égard que les caciques du Pérou; et pourtant l'honnête professeur avait si bien deviné l'exigence du goût national, que sa méthode fit loi. Les principales traductions qui parurent plus tard furent conformes aux règles qu'il avait introduites : une assimilation plus que libre en a fait, pour les Espagnols, des ouvrages dont ils sont aussi fiers que s'ils étaient entièrement à eux (i8).

Mais comment parler des œuvres poétiques de Luis de Léon sans les rapprocher de ses écrits en prose? Après avoir cité les auteurs étrangers qu'il a imités, serait -il possible de passer sous silence les auteurs nationaux dont il a été la traduction vivante? Ne serait-ce pas diviser celte pensée qui fut toujours la même,

et qui ne recourut à la variété des rhythmes et des styles que pour satisfaire à la diversité des intelligences et des goûts? Luis de Grenade et sainte The'rèse lui ressemblent tant, il existe entre eux une si merveilleuse identité' d'esprit et de caractère, qu'on a besoin d'interroger l'ordre des âges pour savoir s'il les a prccëde's ou suivis. Ne' vingt ans après le pre'dicateur d'Escala Cœli, et dix ans après la religieuse d'Avila, il a si complètement efface' la distance qui le séparait de l'un et de l'autre, en s'associaiit à leur mission, en continuant leur travail, en propageant leur me'moire, que tout historien, plus attentif à l'enchaînement des idées qu'à la succession des dates, ne pourra les mentionner sans faire mention de lui : tous trois, contemporains par la pensée, ne forment qu'une époque ; c'est un seul groupe, un seul foyer, ou, pour emprunter une image à leur poésie mystique , c'est le même arbre renouvelé par trois printemps.

Lorsqu'ils se mirent à l'œuvre, lEspagne n'était pas encore entrée dans la grande période de son développement; elle avait perdu Isabelle; et la révolte, après avoir contesté les droits de Ferdinand-le-Calholiquc, repoussait

le prince e'traiiger que l'Europe devait saluer du nom à^empereur. L'unité' religieuse et l'unité' politique avaient ëte' successivement ébranlées, et chancelaient encore; c'e'tait une double crise, Je danger de l'attaque avait exaspe'ré la défense ; l'emportement et la violence e'clataient dans toutes les paroles, dans tous les écrits, dans tous les actes. Torquemada, fondateur du tribunal de l'inquisition, avait refuse le baptême aux hérétiques qui le demandaient à genoux; il avait mieux aime' les envoyer tous mourir en exil que de s'exposer à recevoir une seule conversion suspecte. Xime'nès, re'gent du royaume, avait dit aux provinces insurge'es : « Je rangerai, avec mon cordon de saint François, tous les grands à leur devoir, et j'e'craserai leur fierté' sous mes sandales. » Des licutenans impitoyables, des prêtres fanatiques s'étaient faits les aveugles instrumens de ce système de rigueur, et l'appliquaient chaque jour de manière à rendre la religion et l'autorité' e'galement odieuses ; on ne songeait qu'à effrayer les esprits; Luis de Grenade, Sainte The'rèse et Le'on essayèrent de les convaincre ; leur douceur, au milieu de tant d'excès, fut la consolation de Ihumanitc.

Pour mettre en relief ces modèles de cha-

rite evaiîgëlique, il n'est pas nécessaire de leur opposer des bourreaux ou des e'nergumènes. Parmi les pre'lats les plus distingue's et les plus vertueux, la cause si le'gitime de l'Eglise et de 1 Etat e'tail aussi mal comprise que de'fendue : on peut trouver dans le prêtre même qui fut depuis le pre'dicateur et le chroniste de Charles-Quint, un type de cette ligue ardente; l'histoire ne reproche aucune souillure à l'e'vêque Autonio de Guevara, elle te'moigne de son vaste savoir et de ses talens supérieurs; et cependant, quelle fougue! quelle rudesse ! On le voit se dresser et se raidir entre le moyen-âge et la renaissance, comme un de ces insensés qui veulent arrêter la marche du temps ; son style est hérissé de toutes les aspérités de 1 école, il est prolixe, diffus, subtil, passionné; chaque sermon, amalgame étrange de lumière et de ténèbres, offre un entassement de preuves sans lien et sans accord; l'Ecriture, l'histoire, la philosophie, la morale, au lieu de s'y prêter secours , s y embarrassent et s'y obscurcissent. L'orateur politique a-t-il plus d'ordre et de réseive (|ue lOrateur sacré? Non. L'aspect même de la mort ne retiendrait pas ce llux intarissable de paroles iu^pétueuses. Investi d un

niandat d«,' paix pour les membres de l'union, et reçu avec pompe dans l'église de Tordesillas, Guevara se rue contre une insurrection prête à capiluler, comme s'il s'agissait d'un obstacle qui grand*; loul plein de ses auteurs, il s'est souvenu de la situation de Ciceron en face d'un senal hostile ; mais il n'imite que l'invective sans fin de l'orateur, et la ridicule jactance du consul; tous les gentilshommes de l'Aragon qui ont ose exprimer le vœu de rester Aragonais, et de n'obéir qu'à un prince de leur pays, sont à SCS yeux des Catilina et des Verres ; il les îraile avec tant d insolence, que l'ëvèque de Zaniora, président de l'assemblée, est oblige' de lui renvoyer menace pour menace. « Frère Antonio, lui dit-il, vous avez parlé en homme qui se fie trop à la dignité de son habit : jeune et sans expérience, vous ne savez ni ce qu'il vous est permis de dire ni ce que vous avez le droit de demander. Rendez grâce au hasard qui a éloigné d'ici plusieurs de nos capitaines; leur patience n'aurait pas été aussi grande que la nôtre ; et malheur à vous! croyez-rnoi, s'ils vous retrouvent dans les murs de Tordesillas (ig)!» Ce n'est pas ainsi que se conduisit don Diego de Mendoza, lorsque Charles-Quint le chargea

de dissoudre la coalition bien autrement dangereuse qui s était forme'e entre la cour de Piome, la Toscane et la France, sous le pontificat de Paul lïl ; il sut montrer, en déployant une volonté de fer, que les actes les plus vigoureux peuvent être environnés de formes imposantes, et qu'un homme de goût, lors même qu'il a mission d'intimider ou de châtier, n'injurie point; le concile de Trente, que le papp voulait transférer à Bologne, cachait un congrès dont le but était de neutraliser la prépondérance de l'empire. Charles-Quint l'avait deviné, et il était résolu à n'ouvrir les conférences que là où il aurait la certitude de les diriger à son gré; les pouvoirs qu'il avait remis à son représentant étaient illimités; ils allaient jusqu'à l'emploi de la force, et de quelle force! Toutes les armées d'Espagne, de Flandre et d'Allemagne, n'attendaient qu'un signal pour s'ébranler. Don Diego de Mendoza régla son langage sur sa position ; il laissa entrevoir assez d'énergie pour n'avoir pas besoin d'user de violence ; des incidens multipliés à dessein, des objections insidieuses, des atermoiemens contiimels, tous les subterfuges, en un mot, d'une résistance habile ne purent le faire sortir de la ligne

^ if^9 ^^

qu'il s'était tracée ; suivant avec perse've'rance et sang -froid les diverses phases des ne'gociations, il fut, quand les circonstances le voulurent, sévère, acerbe même jusqu'à la dureté; mais jamais il ne se laissa emporter au point d'oublier la solennité' de sa mission, et le caractère auguste de son principal adversaire. Le pape, entoure' de cardinaux et d'ambassadeurs, l'entendit formuler une protestation si ferme et si mesurée, que toute accusation d'outrage fut impossible ; il fallut se taire, et ce'der. Celte tenue, cette dignité', ce tact étaient ignores du siècle pre'ce'dent; Don Diego les devait à le'tude des hommes encore plus qu'à la culture des lettres. Pour aborder avec succès la terre de la renaissance, il avait rejeté' loin de lui les traditions oratoires du passe'; ses discours, exempts d'e'rudition et d'emphase, sont les premiers dont l'éloquence politique puisse se faire des titres en Espagne ; mais depuis plusieurs anne'es déjà un autre progrès s'e'tait accompli, et avait pu exercer quelque influence sur son talent ; lèloquence sacrée avait un maître dans Luis de Grenade.

Aucun pre'dicateur, avant ce nouveau Chrysostôme, n'avait ouvert le champ de la discus-

sioii, aucun n'avai? ose ou daigne raisonner. La chaire c'vangélicjue , armée el militante comuîe le saint-office, inspirée par les plus terribles inquisiteurs, et les inspirant à son tour, ne demandait pas la foi, elle l'exigeait; le bûcher brûlait h ses pieds, et c'était à travers les flammes qu'elle jetait sa parole. Les images de pe'nitence, de macération et de torture que les pinceaux des Zurbaran et des Ve'lasquez ont rendues avec une si effrayante vigueur, assombrissaient les plus graves instructions. Luis de Grenade versa sur 1 enseignement religieux toute l'ame'nile' de cette raison bienveillante que Luis de Le'on étendit à l'enseignement philosophique ; il préféra les formes onctueuses de la persuasion au ton hautain du commandement; 1 impénétrable profondeur des décrets célestes ne fut pas pour lui un sujet d'anathéme contre l'aveuglement de 1 homme, mais d'adoration pour la puissance de Dieu. Quel esprit égaré par le doute, quel cœur endurci dans lincrédulité ne se serait ému en le voyant humilier ainsi sa haute intelligence devant les desseins du Créateur, et lirer toutes les lumières de sa foi de la bonté paternelle qui veille sur la créature:

« O Dieu îr('S-ijaiit, tiès-cleineiit! roi des rois, pure essence, incompréhensible majesté, (]ui pourra tv connaître? Tous les objets tombés de tes malus ont uue nature déterminée, une action fixe; tu leur as assigné un nombre, un poids, une mesure, tu as marqué les bornes de leurs facultés, tu en as circonscrit la sphère ; le feu dans son ardeur, le soleil dans son éclat ont une force et une expansion im.menses, et cependant un terme certain les arrête; ils rencontrent dans l'espace une bar rlère qu'ils ne peuvent franchir; nos sens, notre esprit les suivent et les saisissent; mais toi. tu es infini, aucun cercle ne peut t'embrasser, aucun entendement ne peut atteindre les extrémités de ta substance; tu es éternel en durée; ton être, qui n'a pas eu de commencement, ne peut se plier à la mesure des jours ; tu es infini en puissance; tout ce qui est déjà, tout ce qui n'est pas encore dépend de ta volonté souveraine : qui pourra te comprendre? Cette âme, notre souffle, notre vie, comment la définir? Elle émane de toi, et nous ne saurions la concevoir; dans ta sagesse mystérieuse, tu as voulu que toutes nos connaissances lui fussent transmises par nos organes, comme par des portes

incessamment ouvertes ; et ces mêmes organes, arrète's sur le seuil du monde, ne peuvent rien porter jusqu'à toi. Ah! proclamons -le donc, tout ce que tu as cre'e' existe non pour te comprendre, mais pour t'adorer ; tout ce que nous voyons sur la terre et dans les cieux te rend hommage, et nous explique pourquoi nous devons lever les mains vers toi ; ta beauté suprême, ta bonté' proviilentielle se révèlent avec éclat dans tes œuvres; l'action, l'usage, le service dont tu as fait l'attribution de chaque être, nous attestent 1 amour que tu as pour tes créatures, et c'est ainsi que tout nous invite à t aimer. Notre sagesse, notre bonheur, notre quiétude sont en toi seul; qui plus que toi, ô modèle inimitable de tout ce qui est bon! aurait pour nous les soins d'un ami, la sollicitude d'un bienfaiteur, la tendresse d'un père? Principe de notre vie, tu en es aussi la fin ; c'est sur toi que repose notre dernière espérance, c'est de toi que nous attendons notre dernière félicité (c)! »

Ne croirait-on pas lire un exorde de Fléchier ou de Massillon! Luis de Grenade, dit Cap-

[a) 1ntn>âurt!(>n (lu Svrn/fo/e rJr la Foi, cliap. 2.

many, semble découvrir à ses auditeurs les entrailles de la Divinité' ; et qui a su mieux peindre que lui les vanite's du monde et les angoisses de la mort, la laideur du pe'che' et la beauté de la vertu, les misères de cette vie si courte, et les de'lices de léternelle be'atitude? La prose espagnole a connu par lui toute son abondance, toute sa souplesse, toute sa mélodie, toute sa splendeur; c'est une richesse ine'puisable, une perfection constante (20).

Moins égal et moins pur, mais peut-être moins soucieux de l'être. Luis de Léon a plus d analogie avec Bourdaloue et Bossuet; naturellement grand par la pensée, il ne songe jamais à se grandir par 1 artifice des formes : pour rendre avec vivacité des impressions profondément senties, il n'a aucun effort à faire, il écoute son âme et lui répond; son style a la candeur poétique de sa foi ; dirigé ou plutôt entraîné vers un but invariable, il n'a d autre ambition que de l'atteindre, et tout ce qu'il emporte avec lui s'élève comme lui; telle locution vulgaire ou suraimée qu'il ramasse en passant, devient aussitôt noble, originale, pittoresque ; il en est de même des images qui colorent son discours ; elles viennent spontanément s'y réflé-

chir et s'y fixer, couime les sites qui bordent un chemin semblent accompagner le voyageur et s'unir à son mouvement; c'est ainsi que, d'une phrase à l'autre, sans ie secours d'aucune combinaison, il a des magnificences d'une simplicité' inouie, et des naïvete's admirables.

Chez Luis de Grenade, une e'ie'gance souvent fleurie pourrait accuser quelque pre'tenlion à l'effet, si l'auste'rite' du prêtre qui refusa tant de fois les honneurs de l'e'piscopat ne garantissait pas le dësinte'ressement de l'écrivain ; il est de toute e'vidence qu'un sentiment impe'rieux du beau a re'gle' seul les habitudes de son style , et lui a rendu l'e'le'gance aussi nécessaire que l'harmonie : mais cet excès de soin occupe trop l'esprit pour ne pas le refroidir, tandis que chez Luis de Léon la ferveur du néophyte ne cède à aucune préoccupation d'art.

Sainte Thérèse, qui ne va que par e'Ians, est sans cesse au-dessus ou au-dessous de l'orateur et du poète; son intelligence, son ge'nie, c est la sensibilité' de soîi cœur; elle sait peu de ce que le travail apprend ; elle sait tout ce que l'inspiration révèle. « Suivez-la, suivez-la, s'écriait Luis de Léon, le Saint-Esprit jjarle par sa bouche ; » le sentier lumineux qu'elle a trace con-

duitau trône du Tout-Puissant; elle a vu Dieu face à face: elle vous le fera voir; avec elle, il n'est pas de montagne si abrupte dont la pente ne s'adoucisse ; la voie de la perfection est facile, car c'est la verki qui y mène, et la vertu, c'est l'amour. Que d'aufres ii la parole sinistre interrogent sans cesse les douleurs de leni» r, et fassent sortir d'effrayantes lamentations de ce gouffre toujours béant dans leurs discours, sainte Tbe'rèse, appuye'e sur l'espérance et la foi, ouvre en souriant les régions célestes au regard de l'honnne; elle en raconte les joies, elle en re'pand autour d'elle le calme et la sérénité'; ou si par moment elle songe aux rigueurs de la justice divine, la cbarlté l'embrase d'une tendresse si compatissante, (ju'elle plaint tous les damnés et jusqu'au démon, dont la peine est plus grande, à ses yeux, que celle infligée à ses victimes; le malheureux:/ dil-elle, il ne saurait airïier!

Pleurer avec ceux qui pleurent, souffrir avec ceux qui souffrent, prier avec tous et pour tous, voilà ce qui distingue cet ascétisme consolateur de l'analyse stérile des simples moralistes. Thérèse ne sonde pas comme eux les plaies de notre nature pour nous en faire honte ou peur,

elle n'e'teint pas une à une nos plus le'gitimes espérances pour abattre les illusions de noire orgueil , elle verse autant de larmes que de baume sur nos maux ; et faisant du ciel le lieu de refuge, le port de salut, le château de l'âme («), elle nous instruit à contempler sans découragement, du sein même de notre infirmité, la perfection infinie qui peut couronner toutes les luttes chrétiennes.

Elle est si émue de ce qu elle sent, qu'elle n'a pas le choix de l'expression, encore moins de l'arrangement ; dès qu'une pensée la saisit, c'est une image qui est devant ses yeux; ses méditations se changent en visions; elle a beau se défendre d'une extase qui pourrait être un piège tendu h sa faiblesse, une aspiration irrésistible la jette pleine de confiance et d'amour aux pieds de la Divinité. « Grand Dieu! dit-elle, en quel état se trouve l'àme quand elle s'épanouit dans votre sein! Elle est alors comme cette femme dont il est parlé dans l'Évangile, qui appelait ses voisines pour se réjouir avec elles de ce qu'elle avait retrouvé la dragme perdue ; elle voudrait posséder le don des langues pour

(</) Tilre d'un <les Irailés «le sainte i hérèse.

avoir plus de moyens de vous louer, et elle dit mille extravagances qui ne viennent toutes que du désir de vous plaire. Je connais une personne qui ne sait point faire de vers, et qui en a compose' sur le champ, remplis de sentimens très-vifs et très-passionne's, pour se plaindre à vous-même, Seigneur, de l'heureuse peine qu'un tel excès de bonheur lui faisait souffrir. Ce n ëtait pas l'œuvre de son esprit, c'e'tait une émanation de son cœur; mais que n'aurait-elle pas voulu faire! quels tourmens, quelles douleurs, quels supplices même n'aurait-elle pas endures avec joie pour vous te'moigner toute sa reconnaissance! Combien de fois ne s'est-elle pas dit : Je comprends le courage des martyrs, et il me semble que je mourrais comme ils sont moris, car j aime comme ils aimaient! >>

Ces vers improvises que The'rèse n'avoue que pour en demander pardon à Dieu, sont de ceux qui ont immortalisé la Sapho des Grecs et l'Alfaïsuli des Arabes; ils peignent si e'nergiquement son pieux délire, qu'il faudrait une inspiration e'gale pour en faire passer lout le feu dans une autre langue ; qu'on accueille donc avec indulgence limitation ne'cessairement imparfaite du morceau qui nous a paru caracte'-

riser le mieux ce haut degré d'enthousiasme. Sainte Thérèse de Jésus, au Sauveur crucifié (2 1 ).

Sonnet.

Mon Dieu, j'ose t'aimer, moi, ta pauvre servante! Et ce n'est pas l'espoir de ton saint paradis, Et ce n'est pas l'horreur du séjour des maudits Qui remplissent mon cœur d'amour et d'épouvante!

C'est pour toi seul, mon Dieu, qu'éperdue et tremblante, A l'autel nuit et jour je prie, et que cent fois J'embrasse avec transport l'abominable croix Où la mort a glacé ta dépouille sanglante.

Oui, je n'aime que toi; mais mon cœur t'aimerait Si le ciel n'était point; mais mon cœur te craindrait Si l'enfer n'avait plus ni flammes ni souffrances.

Je n'attends pas tes dons pour te livrer mon cœur; Tu peux briser d'un mot toutes mes espérances, Du feu qui brûle en moi rien n'éteindra l'ardeur.

Ces élancemens si vifs, ces effusions si tendres, au milieu des se've'rite's d'un culle attriste' par tant d'images lugubres, obtinrent en Espagne toutes les sympathies des âmes ge'ne'reuses ; en France on eut quelques scrupules : la rigide Sorbonne du dix-septième siècle se demandait

encore si Thérèse n'avait pas hërile' des premiers troubles de saint Augustin, en héritant de ses derniers transports ; mais ces appréhensions ce'dèrent à un examen plus approfondi; on ne retrouva dans l'austère religieuse du Mont-Carmel que le style brûlant de l'e'vêque d'Hippone. Sans 1 ordre de ses supe'rieurs, Thérèse n'aurait jamais pris la plume pour de'crire ce qu'elle appelle les saintes folies de son amour; et encore, dans la crainte d'agiter les cœurs qu'elle voulait épurer, a-t-elle eu soin de les prévenir qu'ils i»e doivent pas s'en tenir à des fe'licités pareilles.

« La perfection, dit-elle, ne de'pend pas de ces visions merveilleuses, de ces ravissemens, de ces extases que Dieu donne à qui bon lui semble, et que l'on ne doit pas demander ni même de'sirer; il faut soumettre entièrement notre volonté' à la sienne, et te'moigner notre ferveur par nos actions. »

Ce langage plein de raison et d'humilité, c'est l'image de sa vie, de cette existence toujours modeste et de'vouée , dont Luis de Le'on a e'të l'historien fidèle, et que Flëchier a si bien re'sume'e dans les lignes suivantes :

" Po'nètrce de la grandeur et de la pureté' de

Dieu, Thérèse cherche, dans le cuUe qu elle lui rend, tout ce qui peut contribuer le plus a sa gloire ; elle tire des vertus cbre'tiennes tout ce

qu'elles ont de plus noble et de plus parfait

Est-elle appelée h la contemplation, elle prend l'essor, et va se perdre heureusement dans 1 abîme des grandeurs et des perfections divines. Est- elle rappele'e de ces élévations, elle descend jusqu'aux moindres offices d'une pieté' commune. Faut-il augmenter ses mortifications, elle redouble de courage ; faut-il les mode'rer, elle sacrifie son amour - propre ; veut -on qu'elle agisse, elle se pre'pare au travail ; veut-on qu'elle souffre, elle se détermine à la patience : toujours prête à tout ce qu'on lui commande, tranquille dans ses occupations, occupée dans sa retraite, humble dans les grandes choses, grande dans les petites, et joignant surtout à la pureté de ses intentions le mérite de l'obéissance. »

La grâce enjouée, qui plaît tant dans son style, était répandue sur toute sa personne; il était impossible de la voir et de l'entendre sans être ravi. Pour exercer cette douce influence qui lui donnait partout et à l'instant une autorité si forte, elle avait reçu du ciei le génie, la beauté, les manières , et jusqu'au sourire de la plus

grande reine d'Espagne. «Thérèse sur le trône ent e're' Isabelle; îsabclie dans le cloître eût e'te' Thérèse; )) et, seule peut-être dans toute la Péninsule, la modesfe carme'lite ne s'en doutait pas. «On a dit de moi trois choses, ecrivait-eile avec une inge'nuite' charmante, que j étais assez bien faite, que j'avais de l'esprit, et que j'eiais sainte. J ai cru les deux premières pendant quelque temps, et je me suis confessée d'une vanité' si pitoyable; mais quant à la troisième, je n'ai jamais e'té assez folle pour me le persuader un seul moment. »

Ce qu'on ne saurait trop estimer dans cette lemme angèlique, c'est que la contemplation n'a jamais rendu sa piété oisive : elle ne s'élève au ciel que pour y puiser des forces supérieures à celles de l'hunfianité. Rivale plus redoutable pour Luther que les controvcrsistes les plus habiles (nous ne parlons pas des plus véhémens), elle s'attache à enlever tout prétexte à la révolte, en portant partout la réforme. « Ouvrage plein de difficultés qui semblaient insurmontables, dit encore Fléchier. Ceux qui devaient l'assister lui résistent; les puissances temporelles et spirituelles s'unissent contre elle; toute l'Espagne se soulève; des Mémoires sanglans la déchi-

rent; on la regarde comme une femme inquiète et dissimule'e, qui veut se faire un nom par une entreprise hardie, et abuser le public par des apparences de pie'të. Les politiques s'imaginent qu'elle couvre d'autres desseins dont il faut arrêter le cours, et lui font un crime d'Etat de ce projet de religion ; les sages croient lui faire grâce de juger qu'elle est se'duite par l'esprit d'erreur, et que, sans dessein de tromper autrui, elle se trompe sans doute elle-même ; les plus pieux de'clament contre elle; les chaires et les assemblc'es retentissent de ces murmures ; la pie'te' s'arme contre la pie'te', et le zèle contre l'innocence. Que fera cette grande âme? Rien ne la rebute; elle adore les jugemens de Dieu, elle consulte ses volonte's, elle attend les effets de ses promesses. »

Intre'pide confiance, qui ne se de'mentit pas au fond d'un cachot, et qu'un succès éclatant devait re'compenser (22)! Quand The'rèse mourut, quatorze monastères de religieux et seize de religieuses avaient embrassé la réforme ; presque tous les ordres de l'Europe revenaient à leurs anciens statuts; et la règle d'Avila, établie au Mexique et dans les Indes occidentales, avait déjà réconcilié le Nouveau-Monde avec la reli-

gion, si cruellement propage'e par les Torquemada et les Pizarre.

Dans ce glorieux apostolat, dont les esprits n'ont pas moins profite' que les cœurs, The'rèse a mis en action le plus beau livre de morale qui soit sorti de la main de l'homme, la plus fidèle imitation d'une œuvre divine, l'Imitation de Jésus- Christ, ce second Evangile, impe'rissable comme le premier (a). Place' plus haut que la sainte espagnole sur la route des temps, un pieux solitaire, qui fut l'Isaïe du catholicisraie, avait vu venir les schismes pre'curseurs des he'resies; et plus la discipline du cierge' tendait à se relâcher, plus il avait e'ieve l'autorité' des principes, comme pour préserver lEglise de toute atteinte dans les conflits qui devaient la troubler un jour : The'rèse, Lëon et Luis de Grenade ont mérite', ainsi que Las Casas, de graver leurs noms au bas de son œuvre, sur ce monument conservateur, sur cette arche sainte qui renferme les plus pre'cieux trésors de la philosophie chre'tienne. Pour éclairer, pour secourir, pour consoler leurs frères, ils ont tous affronte' la perse'-

(fl) \J Imitation de Jésus -Christ avait été traduite du latin en castillan par Luis de Grenade.

ciition ; et tous auraient souffert le martyre avec une résignation indomptable, si le sacrifice de leur vie eût été nécessaire au salut d'un seul homme. Reprochera-t-on trop d'enthousiasme à leur zèle, trop d'exaltation à leur charité? On le peut, si on les juge avec les idées d'un autre pays et d'un autre siècle ; mais, qu'on en soit bien convaincu, ce n est pas dans le calme du scepticisme quêtant de belles actions pouvaient se faire, que tant de belles pages pouvaient s écrire : il fallait des inspirations; et la foi, qui les donne , ne mesure ni sa lumière ni sa flamme.

Au point de vue littéraire, un service essentiel fut rendu à l'Espagne par les fondateurs de cette école spiritualiste. La partie la plus noble et la plus utile de la prose, celle qui comprend l'éloquence, la morale, la critique, exigeait les mêmes tempéramens que l'instruction religieuse : ils la disposèrent à la modération ; c'était la préparer au bon goût. Les déclamateurs commencèrent à tomber en discrédit ; on eut moins d'estime pour les phrases sonores ; la pensée fut mieux appréciée; et quel qu'en lût la gravité ou l'ascétisme, on ne lui demanda plus de s'envelopper de formes âpres, subtiles ou obscures.

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