EN ESPAGNE. — ÉCOLE ANTIQUE. — ÉCOLE NATIONALE
— INDÉPENDANCE ET PROGRÈS DE CETTE DEîîNiÈRE.
Si nous avions à étudier une autre litte'rature que celle de l'Espagne, il nous répugnerait de passer de l'e'glise au the'âtre; mais un critique est un historien : ce n'est pas seulement un
droit, c'est un devoir pour lui de recueillir les faits litte'raires là où ils se produisent, et de les saisir surtout dans leurs plus vives expressions. Or, nous avons de'jà e'të forces de le dire en esquissant le tableau de la Pe'ninsule au moyen âge, le the'âtre a pu dresser ses planches contre les murs et dans l'inte'rieur de l'église; le cierge' lui a donné pleine licence, à la condition d'en être le directeur exclusif; il a voulu tout lui fournir, et il lui a tout fourni , pièces, acteurs, costumes. Pourquoi cet étrange acca- ])arement? pourquoi cette surintendance jalouse? Un juge plus compétent que nous dans la question, l'auteur des Origines du théâtre espagnol, en a loyalement expliqué les motifs , et nous sommes heureux de pouvoir lui céder la parole :
'( Notre Eglise, dit Moratin («), après avoir lancé interdiction sur interdiction pour faire cesser des représentations condamnées par les conciles, avait reconnu que les lois luttaient en vain contre les habitudes populaires, et que, puisqu'il fallait absolument des fêtes, c'était à
(rt) Don Lcandro Femandez de Moralin. Origines del teairo Espunol ; discurso hist.
elle (1 en prendre la direction pour les épurer des obscënite's qui les souillaient. Elle rappela que les fêtes les plus solennelles du catholicisme avaient e'te' ce'le'bre'es autrefois avec des chants , des cancions , des travestissemens ; et elle re'solut de procurer au peuple, avec plus de de'cence et à l'abri du sanctuaire, les mêmes plaisirs qu'il avait goûte's sur les places et les promenades publiques.
(( Au lieu de diminuer le mal par cet expédient, on ne fit que l'augmenter. Les licences de la scène alte'rèrent les ce're'monies religieuses; les mêmes prêtres qui prêchaient dans la chaire, et qui sacrifiaient sur l'autel, amusaient les fidèles avec des bouffonneries et des grimaces; ils quittaient l'habit eccle'siastique pour se déguiser en ruffians, en prostitue'es, en matassins, en arlequins. Dans ces représentations de tous les vices qu'on voulait corriger, il y avait des allusions continuelles aux mystères de la foi, à la sainteté' des dogmes, à la constance des martyrs, aux actions, à la vie, à la passion du Christ; mélange aussi absurde qu'irre've'rentieux.
u Au treizième siècle, le pape Innocent III parvint, non sans peine, à faire cesser un abus si révoltant sur presque tous les points de l'Ita-
lie, mais il ne put se faire obe'ir ailleurs; la force de l'habitude pre'valut long-temps encore. » Si le scandale pouvait justifier le scandale, le cierge' de la Péninsule aurait une excuse dans l'exemple qu'on lui donnait de tous côte's : Paris, Londres, Vienne et même Rome avaient encourage' des repre'sentations semblables; mais l'Eglisf^ espagnole se' tait erifonce'e plus avant qu'aucune autre dans le de'sordre, puisqu'elle s e'tait attribué le monopole du ihe'âtre ; et dans la suite, lorsque, mieux inspirée, elle défendit à ses membres de prendre aucune part aux jeux de la scène, elle ne renonça pas à toute action sur l'art dramatique : les consultations des docteurs en théologie, renouvelées de règne en règne, entretinrent le débat sans amener aucune solution. Philippe II, d'abord alarmé, se rassura ou ferma les yeux ; ses successeurs eurent mieux que de l'indulgence ; presque tous les décrets royaux, presque toutes les lois somptuaires furent favorables aux comédiens : on en vint à construire une salle de spectacle dans le palais de Buen-Pietiro ; et le monarque fastueux qui donna sa fille à Louis XIV, Philippe IV, joua dans plusieurs pièces qu'il avait composées ou indiquées. Il n'y eut vérila-
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blement aucune prohibition absolue et prolonge'e, si ce n'est pendant la minorité' de Charles II; et peut-être cette re'action, qui voulait passer pour religieuse, n ëtait-elle qu'une satire politique du règne précèdent. Comment, en effet, attribuer le puritanisme farouche d'un Crom^vell (a) au je'suite allemand Nidliard, à ce confesseur-ministre de la reine-mère, qui, abusant de la faiblesse de sa pe'nitente pour humilier la nation dans la personne de don Juan d Autriche et du duc de Lerme, disait, avec larrogance insensée d'un parvenu : «Que l'Espagne courbe la tète devant moi ; elle le doit, car tous les jours j'ai son Dieu dans mes mains et sa reine à mes pieds (i)? » Une opinion qu'il est permis d appeler nationale, puisqu elle a survécu à toutes les controverses et à tous les anathèmes, s'est perpe'tue'e en Espagne : c'est qu'il ne saurait être raisonnablement défendu à aucune intelligence élevée de profiter des grandes réunions d'hommes pour exercer, dans lintérèt de la civilisation, une influence plus immédiate et plus facile. Cette considération , qui serait toujours
(«)On sali qu'Olivier Cromwell fit fermer les spectacles dans toute l'Angieterre.
fondée si le théâtre e'tait toujours moral, est souvent exprimée dans les licences et privilèges accorde's pour 1 impression des ouvrages dramatiques, après l'examen des docteurs experts, et sur l'attestation du notaire apostolique du saint Office : elle explique la perse've'rance du cierge' à e'crire des comédies, lorsqu'il eut cesse de dresser des come'diens. C'était encore une erreur; qui le nierait? Mais n'est-ce pas l'erreur de plusieurs pre'lats de France? N'est-ce pas l'erreur de Richelieu et de Mazarin? N'est-ce pas aussi l'erreur du souverain pontife qui a ressuscité le théâtre dans ses Etats («), des conciles romains qui l'ont approuvé par leur silence, et du cardinal qui a donné de si vives allures à la comédie sur la scène italienne (Z») ? Indulgence donc pour tous, et ce sera justice; car tous, hommes politiques ou minitres de l'Eglise, envisageaient le théâtre comme innocent, s'il était sainement dirigé, comme dange-
(û) Léon X.
(A) Bernard de Tarlatti, plus connu sous le nom de Bibblena, auteur de la Calandra, comédie imitée des Ménexhmes. Le Trissin a traité le même sujet sous le titre des Simillimi.
reux , s'il était livre à lui-même. Ceux qui n'y voyaient pas une affaire de religion y voyaient une affaire de police ; aucun ne songeait à exploiter le mal; on n'aspirait, de part et d'autre, qu'à le pre'venirou à l'atte'nuer. Nulle e'quivoque h cet e'gard du côte' de l'Espagne ; la pureté' de ses intentions s'est manifeste'e par une institution particulière, le pre'lèvement au profit des pauvres, ceiie aumône de la seconde porte dont personne n'était exempt , et c|ui avait pour but d'ôter le péché (pi). Quelque nombreuse que fût la foule re'unie dans une salle de spectacle, saisie, domine'e aussitôt par un sentiment religieux, elle observait la même re'serveetle même silence qu'en face des autels ; à chaque parole sainte, elle ne manquait pas de s incliner ou de faire le signe de la croix ; et fût-ce au moment le plus pathétique, dès que WAngelus sonnait ou que le saint sacrement venait à passer, spectateurs et acteurs tombaient à genoux, et se tournaient vers le côte où la cloche s était fait entendre. Cette alliance, cette confusion des choses profanes et sacre'es était donc pleine de bonne foi ; la dévotion ne perdait rien au théâtre de sa ferveur habituelle; et ce n'est pas le seul trait de caractère qui distingue en Espagne
l'enfance de 1 arl dramatique ; ses premières inclinations ont annoncé son inde'pendance fu- ,ture. Dès que le peuple s'est vu investi d'une judïcature souveraine, il n'a pris conseil que des instincts de son goût, sans s'occuper de savoir si ce goût était bon ou mauvais; tout ce qui n'était pas empreint du cachet national est tombé sous les huées.
Les érudits avaient formé un parti qui essaya de dompter l'ignorance impérieuse de cette multitude; ils prétendirent lui inspirer l'amour de l'antiquité, et réveiller en elle l'enthousiasme des grands amphithéâtres : mais ces rhéteurs ne s'étaient pas bien rendu compte des difficultés qu'ils avaient h vaincre. Ils eurent le malheur de ne laisser aucune couleur franche au théâtre antique ; ils le travestirent de telle sorte qu'il eût été méconnaissable pour un Grec ou un Romain, et qu'il n'y avait pas un homme vivant qui pût s'y reconnaître.
Malgré une opiniâtre continuité d'efforts, ni Villalobos, ni Pérez de Oliva, ni Simon de Abril,ni tous les élèves réunis de ces maîtres célèbres (3) lîe purent amener l'Espagne aux pieds des fétiches difformes qu ils offraient comme les modèles du beau idéal; ils ne fnent pas
prosélytes avec les Piaule, les Te'rence, les Sophocle, les Euripide et les Se'nèque sortis de leurs mains, que Luis de Zapata avec son Art poe'tique d'Horace, et Juan Pe'rez de Castro avec sa Rhétorique d'Arisfote.
Froisse dans ses affections les plus intimes, le caractère espagnol se tendit et re'sisfa; le ge'nie même ne l'aurait pas subjugue' ; et loin de cre'er des chefs-d'œuvre dans le genre antique, l'e'cole e'rudite travestit tous ceux que ses adeptes touchèrent : rien n'e'tait plus propre à fortifier le parti oppose'. Ce parti, long-temps perdu dans les derrners rangs de la classe populaire, ne tenait ni de près ni de loin aux Grecs et aux Latins ; il pouvait justifier d'une filiation castillane, pure de tout mélange, et c'e'tait là le premier des titres. Ante'rieur au monopole eccle'siastique, il s'e'tait re'fugie dans les livres, quand ses fre'teaux avaient ëtë confisque's, et des livres il avait fait retourdans Icspaiios, dès que la libre concurrence avait ëte' re'tablie ; mais, dans tous les temps favorables ou contraires, il n'avait pas cessé de pre'parer lavenir en tirant de son propre fonds ses principales ressources. Pour lui, tous les poètes castillans des quatorzième et quinzième siècles étaient les véritables I. i3
pères de l'art dramatique ; et en effet, sans parler du marquis de Villëua, qui avait fait jouer une allégorie morale à la cour du roi Ferdinand d'Aragon (4), don Juan Manuel n'avait-il pas trace dans ses apologues la marche que la fable doit suivre pour exciter et soutenir l'intérêt ? L'arcliiprêtre de Hita n'avait-il pas indique les pe'ripe'ties et les contrastes, en jetant une si grande varie'te' et tant de mouvement dans ses poe'sies? Rodrigo de Cota n'avait-il pas re've'le', par ses pastorales satiriques, ce que peut être le dialogue sous une plume ële'gante et délicate? Juan de la Encina n'avait-il pas montre' enfin, par les nouvelles perspectives de ses e'glogues religieuses et profanes, que les bornes du the'àtre étaient faciles à reculer (5)?
Si le bachelier Ferdinand de Rojas, contemporain des deux derniers de ces auteurs, avait arrangé et modifié pour la représentation les vingt-et-un actes qu'il a si librement écrits pour la lecture, il aurait fondé la scène nationale avant qu'une seule idée dramatique eût germé dans le reste de l'Europe. La Célestine renferme plus de substance et de talent qu'il n'en fallait pour plusieurs chefs- d'œuvre ; mais, de l'aveu même desEspagnols, ce n'est qu'une non-
velle dialogui'e : il est impossible tl'y voir la tragi-come'die morale que Rojas y a vue; elle ne pre'seote, dans ses de'veloppemens sans mesure, qu'un amalgame de come'dies et de trage'dies d'un cynisme repoussant, et dont les qualités ainsi que les de'fauîs excèdent toutes les proportions ordinaires ; l'analyse seule des intrigues subalternes qui se nouent et se dénouent autour des deux amans principaux, ferait courir les risques les plus fâcheux à celui qui oserait l'entreprendre, lors même que sa plume, exercée aux circonlocutions, serait aussi habile que chaste. Nous n'avons parlé, jusqu'à présent, que de l'abus fait pendant plusieurs siècles des notions de la science et des formes de largumentation ; nous aurions, en poursuivant 1 examen de la Cèlestine , à montrer l'application des subtilités de cette dialectique pédante non plus aux choses de l'imagination ou du raisonnement, mais aux passions, aux vices et à toutes les trivialités de la vie commune. Deux mille maximes de sagesse sont enfouies dans cette encyclopédie du libertinage; c'est l'auteur qui en a fait le relevé : nous ne saurions donc pas plus douter de l'innocence de ses intentions que de la monstruosité de son drame.
Avec LUI goût plus mûr qu'où ue l avait alors, ou aurait pu, cependant, et sans beaucoup de peine, tirer des matériaux précieux de ce bloc massif : au lieu de suivre grossièrement les plus mauvaises veines du marbre, il fallait choisir et polir; on avait mieux que des indications vagues dans l'intérêt brûlant et varie' des situations, dans la peinture tour à tour simple et fine, satirique et touchante des mœurs et des caractères. A cent ans de là, Cervantes n'a prêté à Sancho ni de plus piquantes saillies, ni de plus ingénieux proverbes que n'en débite l'iutarissable Célestine; il n'a pas décrit avec plus de vérité, dans le dialogue des chiens Scipion et Berganza, la de'goûtante officine d'une sorcière. Et que de types frappans de ressemblance ! le spadassin Centurion, si fanfaron et si lâche! les courtisanes Elicie et Areusa, si corrompues et si corruptrices! les valets Parmeno, Sempronio, Tristan, si menteurs, si insolens, si dissolus, si cupides! l'amoureux Calixte, si romanesque et si étourdi ! C est un spectacle hideux, mais saisissant, que celui d'une femme dont le vice est l'essence et l'habitude autant que l'industrie, s'acharnant avec un art infernal à tendre des embûches à l'ignorance d'une jeune fdle
qui n'a pas même appris à se méfier. Me'libee est si pure avant sa faute et si malheureuse après, que sa fin tragique arracherait des larmes, quand même ce de'nouement ne serait pas précède' des oloquens adieux qu'elle adresse à son père. Avant la catastrophe inattendue qui de'truit ses rêves de bonheur, et lorsqu'elle est encore sous le charme d'une passion enivrante, elle entend avec surprise, avec effroi, vanter son innocence. Qui parle ainsi? c'est sa mère. « Pourriez-vous croire, dit à son mari la trop confiante Alisa, que la pauvre enfant se doute de ce que sont les hommes ; s'ils se marient et comment ils se marient? non ; elle ne pécherait pas même par la pense'e. Commandez-lui de prendre pour époux qui vous voudrez, de haute ou de basse extraction, beau ou laid, et vous verrez si elle en fera la diffe'rence. Je sais bien, moi, dans quels principes j'ai élevé ma fiile.
— « Lucrèce! Lucrèce! s'écrie aussitôt Mélibée en se tournant vers sa camériste ; entre bien vite dans la chambre par la petite porte ; cours interrompre cet entretien ; il faut, sous quelque prétexte que ce soit, que tu mettes fin à leurs éloges, ou je vais crier comme une folle. » Quelle pudeur de conscience dans cette explosion dé-
chirante ! N'esl-ce pas là un des plus beaux mouvemens de de'sespoir que puisse produire le sentiment du déshonneur dans une âme naturellement vertueuse ? Pour appre'cier à sa juste valeur la force dramatique du bachelier Ferdinand de Rojas, si l'on comparait les deux faces les plus oppose'es de son œuvre, le pathe'tique et le burlesque, on trouverait autant de verve et de naturel d'un côte' que de l'autre ; nous n'en voulons qu'une preuve.
Dans une scène de nuit, dont la licence effrontée ne se cache sous aucune gaze, deux valets posés en sentinelles s'avouent ainsi leurs frayeurs, après avoir fait la grosse voix et rivalisé de rodomontades :
PAR3IENO.
« Ne vouloir ni mourir ni tuer, ce n'est pas lâcheté, c'est bonté d'âme. Oh ! si tu voyais ma position, frère, tu ne craindrais pas que je me laisse emporter par mon courage! A demi tourné, les jambes écartées, le pied gauche sur le chemin de la retraite, les pans de ma livrée retroussés, le bouclier sous le bras ; je crois, pour Dieu, qu au moindre hniif je courrai comme un daim.
SEMPRONIO.
Et moi donc, je suis bien mieux, vraiment! Figure-toi que j'ai attache' ma rondache et mon epce ensemble pour ne pas les perdre en courant; j'ai place', en outre, mon casque dans le capuchon de ma cape.
PARMENO
Qu'as-tu fait des pierres dont tu 1 avais rem-
pli?
SEMPRONIO.
Je les ai toutes jetées. C'est bien assez d'avoir à traîner ces cuirasses dont tu m'as charge, si mal à propos ; j'avais bien envie de ne pas les
mettre, car leur poids m'effrayait Ecoute,
écoute, n'entends -tu pas, Parmeno.^ C'en est fait de nous ! courons vite, sauvons-nous vers la maison de Cëlestine; on pourrait nous couper le chemin du logis.
PARMENO
Courons! courons! Mais tu n avances
pas.
Plus vite donc ! Laisse là le bouclier et le reste du bagage.
SEMPRONIO.
S'ils avaient tué notre maître !
PARMENO
Que m'importe! Cours, et tais-toi.
SEMPRONIO.
He'I'he'! Parmeno, arrête! ce ne sont que les gens de l'alguasil qui passent dans l'autre rue ; tu peux revenir.
PARMENO
En es-tu bien sûr? Prends garde de te tromper, au moins; ne te fie pas trop facilemeat à tes yeux. Sur ma vie, je suis à demi mort ; il ne me reste pas une goutte de sang dans les veines.
SEMPRONIO.
On a bien raison de dire : Chargé de fer, chargé de crainte. Si l'on ne portait pas d'armes, on n'aurait jamais peur. »
Nous sommes bien éloignes encore des Jodelet, des Catalinon, des Sganarelle; mais ne semblerait-il pas que nous venons de'jà de les entendre ?
On a dit des imitateurs de VAmadis qu'ils ont ruiné leur père ; on pourrait dire des imitateurs de Rojas qu'ils ont de'shonore' le leur. Ces moralistes e'tranges, doue's apparemment du don de ne pas rougir, promenèrent leur ardent miroir sur toutes les nudités du vire, et n'adoucirent, par l'opposition d'aucune des beautés de la Celestine , l'obscène laideur de leurs tableaux. Le scandale fut si épouvantable, que les foudres de l'Eglise se rallumèrent. Quelques impressions clandestines trompèrent la vigilance de la censure religieuse ; mais pendant longtemps aucune représentation ne put avoir lieu en public, et la route que l'ingénieux et savant bachelier avait voulu ouvrir, devint du plus difficile accès ; le torrent qui s'y était précipité sur ses pas l'avait déchirée plutôt que frayée (6).
Bartolome de Torrès Naharro , Christoval de Castilléjo, Lope de Ruéda, Juan de Timonéda et Naharro de Tolède, réduits h côtoyer ce chemin d'exconnnunication, pratiquèrent, le plus près qu'il leur fut possible, un sentier assez
olroil, mais sûr, qui devait s'agrandir peu à peu, et conduire un jour leurs successeurs au but indique' et manqué par l auteur de la Cèles lî ne.
Torrès Naharro fut le Boscan du théâtre : il avait étudié les Italiens chez eux, et i! leur rendit l'équivalent de ce qu'il leur avait emprunté.
Les mîmes et pantomimes, dernières formes du théâtre antique, avaient repris faveur en Italie, dès la chute du Bas-Empire ; c'était le point d'arrêt, ce fut le point de départ; Beolco Ruzzante publia ses farces en dialecte padouan, et le même esprit qui avait donné le jour aux Dave, aux Sosie, aux parasites, aux patrons, aux marchands d'esclaves, lit naître presque en même temps les Arlequin, les Brighella, les Pantalon, les Léandre, les Gilles, les Isabelle, les Colombine. La vue seule de ces nouveaux personnages fut, pour Torrès Naharro, une initiation suffisante ; il devina comment les Italiens s'y prenaient pour intéresser et amuser, et il s'y prit mieux qu'eux. Jouées à Rome et àNaples, faute d'un véritable théâtre en Espagne, ses comédies sont les premières qui furent coupées en cinq journées. La plupart sont précédées d'une inlroductiou
v\ trun argument («), versifiées en retlondilles, et terminées par un villancico. Le nombre des JKteurs est toujours plus considérable qu'il ne serait strictement nécessaire; le dialogue, sans être exempt des défauts de 1 époque, a souvent de l'aisance et du trait ; on rencontre aussi par moment des tirades où 1 esprit et la grâce s'unissent au bon sens, comme dans celle-ci :
(f Qui veut prendre femme pour sa vie doit, s il tient à être tranquille , choisir celle qui est le moins en vue, celle qui n'a e'te' crëe'e que pour être bonne et vertueuse. Combien de risques à courir avec une femme dont la beauté' est vanle'e en tous lieux! La savante aime le changement , la riche est intraitable , la noble est orgueilleuse ; la plus accomplie en quoi que ce soit est celle qui me plaît le moins, parce qu'à mon avis rien n'est plus difficile à garder qu'im bien convoite' par tout le monde (b). »
Torrès Naharro a tracé des esquisses de
(a) Introito y argumenio. C'était ordinairement un niais ou un paysan qui récitait l'inlrodiKiion, ci qui indiquait le sujet cl la durée de la pièce.
(/;) Comedio calamita. C'est Floribundo, amant de Calamita, qui fait ces réflexions.
mœurs qui se distinguent par une touche plus vive que délicate ; de ce nombre sont /a Cornedia soldatesca et la Comcdia tinelaria. Dans l'une, on voit un capitan s'installer sans façon, avec ses recrues, chez un habitant de Rome ; dans l'autre, ce sont les valets d'un cardinal qui, profitant de l'absence de leur maître, font orgie du matin au soir. Dans la première de ces deux pièces, un quiproquo n'attend pas l'autre; lëquivoque, assez pauvre moyen cotnique, est le ressort principal de l'action. Dans la seconde, l'auteur n'a rien trouve' de mieux, pour e'gayer son dialogue, que de mêler toutes les langues anciennes et nouvelles : l'un parle latin, l'autre français, un troisième italien, un quatrième valencien, un cinquième portugais, deux castillan. A moins d'être polyglotte, il est impossible d'y rien comprendre ; et cependant, maigre' cette bizarrerie imite'e de Plante (o), des saillies plaisantes et d'heureux incidens soutiennent les scènes les plus bouffonnes.
Torrès Naharro , dans ses come'dies d'intrigue, justifie, souvent plus qu'il ne serait à dcsi-
(fl) Un (les personnages comiques de Plaute racle la langue «les Carthaginois à celle des Phéniciens.
rer, I epithèle à' artificioso qui lui a e'ié appliquée par Cervantes. Comme la vraisemblance du dénouement ne le préoccupe pas plus que la ve'rite' des situations, il double, il triple la trame et brouille les e'cheveaux, toujours maître de couper le fil où^on lui semblera. Ce sont des reconnaissances inattendues, des princes de Hongrie, des princesses de Bohème qui se découvrent à 1 improviste, et qui confondent la perspicacité des plus fins spectateurs. On cite comme exception la comédie H.ymènée{a)^ dont l'intrigue est si simple qu'elle est presque nulle: Un cavalier, du nom d'Hyménée, aime Phœbé; il lui donne une sérénade, et parvient à s'introduire chez elle, où il est surpris par le marquis, frère de la jeune fille; il s'échappe, et le marquis, pour venger l'outrage fait à l'honneur de sa maison, déclare à sa sœur qu'il va la tuer; celle-ci se dispose à mourir, en exprimant le regret de n'avoir pu donner un libre cours à sa passion. Hyménée reparaît tout à coup, arrête la dague du marquis, demande la main de Phœbé, l'obtient sur les preuves authentiques de sa noblesse, et tout finit par une chanson. Il y a
(fl) Comedia himenea.
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dans celle pièce, qui se réduit à une scène nocturne, deux valets grands diseurs de proverbes, dont l'un, Borèas, est e'prisde Dorine, suivante de Phœbè, et lui adresse des douceurs du même calibre que celles de Gros - René, tandis que son maître fait des de'clamtions dans ce style amphigourique : « Je meurs pour cela même que vous ne m'entendez pas, vous qui vous entendez si bien à me faire mourir. » Les propos galans et les pratiques dévotes vont de compagnie avec un accord qui serait inqualifiable, s il était re'fle'chi ; mais c'est pure naïveté', c est la nature, c'est la couleur locale. Hyméne'e neutre dans la maison de Phœbe qu en se signant sur le front et sur la poitrine ; de son côte', le marquis promet au seul vrai Dieu, foi de gentilhomme, d'égorger l'amant de sa sœur, s il peut le trouver; enfin Dorine, en accordant un rendez-vous à Boréas, lui dil : ((Adieu, ayez bon courage ; Notre - Seigneur est mort pour tous (7)! »
Christoval de Castilléjo, avec son imagination vive, sa connaissance du monde, son jugement droit et son ironie légère, semblait appelé à dépasser Torrès Naharro ; il voulut être plus comique, il tomba dans U* burlesque,
et son immoralité audacieuse donna des armes puissantes aux adversaires de Técole nationale (8). C était là le danger cjui devait menacer cette école, tant qu'un diplôme littéraire n aurait pas soustrait ses professeurs au contact de la populace; et ce danger, qui dura cinquante ans, ne fut pas le seul.
La vie indigente et vagabonde, qui livrait les comédiens aux brocards des docteurs fourrés d'hermine, a été dépeinte par un homme du métier avec une abnégation cynique. L'acteur Augustin Rojas de Villandrando, cette curieuse autorité invoquée par les divers historiens du théâtre espagnol (9), a rangé toutes les misères de sa profession par ordre de classe ; et lorsqu'on songe qu'il écrivait au temps de Lope de Véga, on ne conçoit que trop la pitié dédaigneuse que les troupes ambulantes devaient inspirer trente ou (|uarante années avant celte époque.
D'après son catalogue, huit noms désignent les différentes espèces de troupes ou d'acteurs, savoir : Bululu, Naque, Gangarilla, Cambaieo, Garnacha, Boxiganga, Farandula et Compania.
On appelle Jjululu un comédien isolé et voyageant à pied. Dès qu'il arrive dans un village, il va droit chez le curé, lui annonce qu'il sait
par cœur une comédie et plusieurs prologues, et qu'il est prêt à les réciter en présence du bîirbier et du sacristain, si l'on veut lui donner quelque chose pour continuer sa route. Ceux-ci venus, il monte sur un coffre et commence la représentation, en prenant soin d'indiquer les entrées et les sorties : «Voici la dame, dit- il, et puis ceci, et puis cela. » Pendant ce temps, le curé fait la quête dans un chapeau, et ramasse quatre ou cinq cuartos{a)\ il y ajoute quelques croûtes de pain avec une écuelle de soupe , et notre homme, moins alfamé, se remet à la poursuite d'un meilleur sort.
f)n entend par JSaque la réunion de deux acteurs capables de jouer un intermède (Z»), quelque petit bout à' auto - sacramentale (c) ^ et de réciter, outre plusieurs octaves, deux ou trois prologues.
Les naquistes possèdent ordinairement une barbe de laine et un tambourin; ils prennent un ochavo(d') par place, sauf à se contenter,
[a) Le cuarto est la huitième partie d'un réal, environ trois liards de notre monnaie.
{b) Enfermes.
{c) Loas. (d) L]ochaon est la moitié du cuarto.
ilans les mauvais endroits, d'un dlnerillo : ils vivent sans souci, couchent tout habille's, marchent pieds nus, et mangent toujours avec un nouvel appe'tit.
Gangarilla exprime un plus gros noyau de troupe, l'association de trois ou quatre individus au moins, y compris un bouffon et un jeune garçon pour les rôles de femme.
Les gangarillistes jouent Y auto de la Brebis perdue; ils ont barbe et perruque, empruntent des robes et des habits, qu'ils oublient quelquefois de rendre, intercalent dans chaque repre'sentation deux intermèdes burlesques, se font payer un cuarto, et reçoivent, à de'faut d'argent, des œufs, des sardines, et toute espèce de provisions de bouche. Ceux-là, du moins, mangent assis, couchent sur un plancher, boivent du vin de temps en temps, ont enire'e dans les fermes, voyagent sans cesse, et peuvent, chemin faisant, se croiser les bras, d'autant mieux, dit Rojas, qu ils n'ont jamais de manteaux.
Le Cambaleo se compose d'une chanteuse et de cinq hurleurs, avec un i e'pertoire forme' d'une come'die, de àtux autos, de trois ou quatre intermèdes ; le bagage pourrait être porte' par une araignée. Ces six personnages daignent accep-
1er dans les métairies une tranche de pain, un panier de raisin et une soupe aux choux ; mais dans les villages, c'est autre chose ; ils exigent six marave'dis. Leur séjour est de quatre ou six jours : ils louent un lit pour la dame, font la cour à l'hôtesse pour avoir de la paille et une couverture, couchent dans la cuisine pendant la belle saison, et n'ont pas d'autre dortoir l'hiver que le grenier. Leur nourriture est copieuse: ils mangent à midi un vrai potage ; chacun en a six e'cuelles pour sa part; ils se mettent tous h la même table, ou s'asseyent sur le lit : c'est la dame qui fait les honneurs ; elle leur distribue le pain par once, et le vin à petite ration alongé avec de l'eau. Ils n'ont qu'une serviette pour eux tous, et il s'en faut de plus de dix doigts que la nappe arrive aux bords de la table.
Par Garnacha, on entend une troupe de cinq à six hommes, une femme pour les premières amoureuses, et un jeune garçon pour les secondes. Le matériel se compose d'un coffre contenant deux robes, un manteau, trois justaucorps, des barbes, des perruques, et surtout une tunique à paillettes. Le répertoire est formé de (juatre comédies et de trois autos , avec un égal nombre d'intermèdes. Pour voyager, on place
le coffre sur un âne ; la femme monte en croupe, et les hommes marchent derrière. Les séjours dans chaque village sont environ d'une semaine; on couche dans des lits, mais quatre ensemble; on est bien nourri, et parfois même proprement servi. . ^ ' . •/ .' ■ ' -, ■ - ,- ■- -,
Les gamachîstes ont du vin par bouteille, de la viande par once, du pain par livre, et de 1 appe'tit sans mesure. Chaque représentation ordinaire leur vaut, outre le souper, quatre rëaux ; mais les grands jours, les jours de fête, la recette monte jusqu'à douze re'aux et plus.
Deux actrices, un jeune garçon, six ou sept acteurs, voilà le Boxiganga. On joue à peu près six comédies, trois ou quatre autos, cinq intermèdes. On a deux coffres : le premier renferme l'attirail du the'âtre ; le second, les robes des femmes. On loue habituellement quatre bêtes de somme : deux portent les actrices et le bagage, et les deux autres servent à conduire les acteurs à la distance d'un quart de lieue, moyen inge'nieux de faire figure à bon marche'. Ces messieurs ont deux capes à partager entre dix, et se les passent successivement pour faire leur enire'e deux à deux, comme des moines ; c'est
le jeune garçon qui va et vient pour porter les capes des uns aux autres.
Les boxigangistes jouent aux flambeaux, excepte les jours de fête. Ils soupent tard, mangent froid, mais copieusement, et se divisent en quatre lits. Ils affectionnent particulièrement les cuisines, et dorment volontiers sous le manteau de la chemine'e ; poste agre'able et commode, dont ils savent tirer le meilleur parti possible. Rien de variable comme un Boxiganga ; on y voit autant de changemens que dans la
lune. 'c ■•■■.■' : . :. ■ < ,;: ■-^- ■ ^ :••.,;'
Le Farandula est ce qui approche le plus d'une troupe complète ; on y compte trois femmes, huit ou dix comédiens, et deux coffres de costumes. On voyage sur des mules, quelquefois même en chariot; on joue dans les villages les plus populeux ; on fait payer les repre'sentations de la semaine sainte deux cents ducats. Tous les acteurs sont honnêtement vêtus; ils portent la plume au chapeau, la chaîne sur la poitrine, se frisent les cheveux, se relèvent la moustache, et obtiennent partout d'incroyables succès. Ceux-là dinent à part, et ont chacun leur lit,
(^ofnpnnln csl le sommet de lerhelle; aussi,
la qualité y abonde : cavaliers de vieille race et daines de haut parage s'y donnent la main ; c'est le refuge de tous les pëche's. Le re'pertoire comprend jusqu'à cinquante pièces ; le bagage pèse trois cents arrobcs(«); seize personnes jouent, traite vivent à leurs dépens ; i! y en a une qui tient la caisse, et Dieu sait combien qui la pillent. Les uns montent des mules, les autres vont en litière, ceux-ci en carrosse, ceuxlà sur des chevaux de suite ; mais aucun ne veut aller en chariot ; ils prétendent qu'ils ont l'estomac trop délicat.
Les conipagnistes, maigre' ces belles apparences, ne laissent pas que d'avoir d'amers dégoûts ; ils sont surchargés de travail : 1 exigence toujours croissante du public les condamne à des études et à des répétitions continuelles (b).
Pour compléter ce tableau, qu'on ajoute les troupes de ville aux troupes de campagne ; plus leurs tréteaux seront en vue, plus leur condition paraîtra misérable. Les premiers établissemens de Madrid ne se consolidèrent à la longue
[a] L'arrobe est un poids de vingt-cinq livres. (Jb) La délicatesse du goût français n'aurait pas permis une traduction littérale ; il a fallu choisir et abréger.
que parce qu'ils étaient placés sous le patronage de deux confréries nombreuses et respectées, la confrérie de /a Passion (a) et la confrérie de Notre-Dame de la Solitude Çb). L'une assistait les prisonniers, ensevelissait les suppliciés, provoquait les pénitences et secondait les conversions ; l'autre donnait l'hospitalité aux prêtres voyageurs, pourvoyait aux besoins des convalescens, et recueillait les enfans abandonnés ( i o). Toutes deux pressées par la nécessité de se créer des ressources pour supporter tant de charges , se firent autoriser à exploiter trois échafauds ou théâtres, qui furent établis dans des quartiers différens (i i); mais des difficultés, des querelles, des procès les troublèrent presque aussitôt dans la jouissance de leur privilège. Les propriétaires des maisons qui avaient vue sur les théâtres, prétendaient tirer profit de leurs jours; et d'un autre côté, l'hôpitalgénéral, entretenu aux frais de l'Etat, demandait à être compris dans la répartition des bénéfices. Le cardinal Espinosa , président
(a) La cofradia ù hermandad de la sagrada pasion. (h) La cofradia ii hermandad de nuestra seriora de la soledad, . , • - ■ -
du conseil de Castille, voulant du même coup mettre fin aux contestations , centraliser les revenus et diminuer les de'penses, de'cida qu'à l'avenir les repre'sentations auraient lieu dans l'intérieur même des bâtimens appartenant à chaque œuvre ; et il fut convenu que les deux confre'ries partageraient avec l'hôpital tous les produits, dans des proportions qui furent de'termine'es. Les directeurs de troupes, qu'on appelait auteurs ou maîtres en fait de cojnèdiesid)^ parce qu'alors la plupart jouaient leurs propres ouvrages, traitaient de gré à gré avec les trois administrations charitables, et s'engageaient à donner un certain nombre de représentations moyennant une rétribution si modique, qu'ils semblaient aussi faire acte de charité (12). Les pièces devaient être d'une piété exemplaire, et strictement conformes aux intérêts de la religion. D'abord, on ne pouvait jouer que les dimanches et les fêtes : la permission fut étendue plus tard aux mardis et aux jeudis ; mais les relâches étaient fréquentes, car
{a) Autores. — Maestros de hacer comedias. [Tratado hisU sobre el ort^eii de la comedia en Espaiîa. Por U. Caslano VeUicer, p. 56.; . ;
on jouait en plein air, et la toile qui mettait à l'abri du soleil ne pre'servait pas de la pluie. Le the'âtre e'tait exhausse' d'un pied et demi audessus du sol, form(' de quatre bancs place's en carre', et recouvert de quelques planches mal jointes; une couverture de'chire'e, suspendue vers le fond, figurait la perspective et cachait les travestissemens ; les musiciens se tenaient derrière, et chantaient des romances avec des guitares qui avaient rarement toutes leurs cordes. Outre les fenêtres qui donnaient sur la scène, et qu'on louait comme des loges (i3), un auvent abritait le pourtour de la cour, et en faisait une sorte de galerie reservc'e où les femmes étaient se'pare'es des hommes; le milieu de l'enceinte e'tait à ciel ouvert , et c'est dans ce parterre (a) que se pressaient les gens du bas peuple (Z>), gens turbulens et passionne's qu'on nommait inos(jueteros , par assimilation aux soldats, dont ils imitaient par leurs clameurs les décharges meurtrières (i4)' Luis Quinones de Benavenle
\a) Patio.
{b) El puehlo 1)11X0, la gente del hronc.e (Rojas et Prllicer.)
met dans la bouche d'un auteur qui s'adresse au public, 1 allocution suivante:
« Grâce , bancs ingénieux ! — Faveur, belliqueux gradins ! — Paix, terribles combles ! — Attention, aimable amphithéâtre ! — Très-chers habitues du parterre, âme de l'auditoire, prêteznous appui et main-forte!... — Dames, en les yeux desquelles le ciel réfléchit sa beauté comme dans un miroir, que votie printemps soit éternel! puissiez-vous opposer un silence bienveillant aux clës et aux sifflets! »
Prières, compîimens, tentatives de se'duclion, rien n'avait prise sur les mosqueteros ; ils se rendaient au the'âtre comme des juges de camp, armés de leur épée et de leur dague, et ils applaudissaient ou sifflaient selon leur bon plaisir. Pellicer raconte qu'à l'époque de la plus haute prospérité de la scène espagnole, un savetier, du nom de Nicolas Sanchez, était l'arbitre suprême de la destinée de chaque pièce ; il avait fait de la royauté du parterre un pouvoir despotique : directeurs, acteurs et poètes étaient à ses pieds. Un auteur étant allé solliciter sa protection pour une comédie qui devait être représentée dans la journée, crut pouvoir \*t gagner en lui offrant cent réaux : le savetier re-
fusa son argent, et lui re'pondit avec fierté' qu'on verrait ce que valait l'ouvrage; il fallut laisser passer la justice des mosqueteros ; et la pièce fit une chute éclatante.
Tous ces pe'rils, toutes ces misères, toutes ces souffrances avaient de quoi faire reculer les vocations les plus intre'pides ; un pauvre ouvrier de Se'ville, un batteur d'or, n'en fut pas effrayé. Il vit briller une lueur de gloire à travers les trous de ce rideau rapie'cë ; il ferma l'oreille aux sifflets pour n'entendre que les applaudissemens, et bientôt, de son obscur atelier s'e'lançant sur les planches, il eut doublement illustre' son nom et comme auteur et comme acteur.
Lope de Rueda e'tait observateur et peintre ; il avait toute l'originalité' d'un esprit qui n'a rien appris par les livres, et toute la raison que la philosophie peut donner. Sorti des derniers rangs du peuple, sa seule ambition était d'amuser la multitude. Il se mit donc à traduire sur la scène les divers personnages qu'il avait vus passer devant sa boutique, des étudians, des bacheliers, des licenciés, des docteurs, des a!guasils ; il y ajouta quelques Bohémiens et quelques voleurs dont la renommée était descendue des montagnes pour courir les rues de Sévilic;
mais il aima mieux s'en tenir aux coups de bâton que de faire jouer les couteaux : il se garda aussi de rendre ses maris trop cre'dules ou ses niais trop spirituels ; en toute chose il sut rester dans une assez juste mesure. Insensiblement, après s'être essaye' dans le colloque pastoral (a) et le paso (^), il arriva jusqu'à retrouver le chemin de la vraie come'die ; mais il s'arrêta presque à l'entre'e; ses petits tableaux demandaient un cadre et une lumière que l'e'tat du the'âtre lui refusait. Il divisa ses principales pièces en cinq actes de quatre à six scènes chacun , et les fit pre'ce'der d'un prologue (jo) ; les autres ne formèrent qu'une suite de scèaes Çd), sans aucune indication ni d'acte ou de journée, ni de changement de lieu, ni d'entrée et de sortie.
Toutes ses intrigues, lors même qu'elles manquent de vraisemblance, sont intéressantes, parce qu'elles mettent en jeu les passions et les caractères avec un rare naturel ; on est d'ailleurs captivé par le charme du dialogue et
(rt) Coloquios pastoriles.
{ù) l^QS pasos sont des espèces de proverbes. ' ' ,
(c) Le prologue remplace Viutrnito ; on l'appelait loo.
(ff) Escenas segiiidas.
la grâce des détails : partout c'est un langage mêle' de raison et de gaieté', une allure vive, un tour original, de la causticité sans acrimonie, de la philosophie sans pe'dantisme, de la pureté' sans art. JVfédora n'est certainement pas ime bonne comédie ; l'action roule sur les incidens les plus romanesques , un échange d'enfans, une ressemblance qui trompe l'œil même d'un père, des de'guisemens qui permettent de prendre le frère pour la sœur : eh bien, dans cette pièce, dont le sujet est si loin de la vérité, il y a une scène qui rappelle une de nos comédies les plus vraies, les Châteaux en Espagne , de Collin-d'Harleville ; c'est le monologue du valet Gargullo.
Une Bohémienne a de'robe' un sac rempli de ducats, de diamans et de rubis ; Gargullo découvre le vol, et contraint la voleuse à partager avec lui, quoique le sac appartienne à son maître. On convient que l'on fuira ensemble; puis on se ravise : il semble plus prudent que la Bohe'inienne parte la première; mais celle-ci a peur d être lemarquee, et n'a pas d'argent pour le voyage. Gargullo avise à tout : il lui donne une chaîne d'or soustraite à son maître, se dépouille pour (îlle de son propre manteau, et lui
remet, à titre de viatique, un ecu tire' de sa poche. Dès qu'il la voit s éloigner, il saute de joie, et rit de son stratagème ; il a dupe la Bohémienne ; le tre'sor est à lui. A Dieu ne plaise qu'il songe à le partager! il n'a plus qu'à le déterrer de sa cachette et à 1 emporter où il voudra. Sans être sorcier, il a trouvé ce que d'autres cherchent vainement avec toutes les baguettes de la magie ; mais que fera-t-il de tant d'argent? il en a pour un siècle, u Mon premier soin, dit-il, sera d'acheter une maison dans le plus beau quartier de la ville ; je la ferai peindre, en dehors et en dedans, à la romaine et à la grotesque ; j'aurai un superbe carrosse, dans lequel je m'étendrai à mon aise; mes chevaux seront blancs. Oh ! qu'on me laisse faire ; je m'y entends. Dieu merci! Ma livrée sera blanche et rouge, couleurs parlantes, qui signifient diamans et rubis. Gare les anciens amis et les parens ! je les éclabousserai, je les écraserai tous ; mais, en revanche, je traiterai avec la libéralité d'un prince ces diables de nécromanciens, pour qu'ils ne me prédisent qu'une vie longue et heureuse, ne me jettent pas de sort, et ne s'avisent pas surtout d'aller découvrir qui je suis. Ferai-je le commerce? allons donc ! Tra-
vailler! celte vie-là peut-elle me convenir ? Lorsque j'irai à pied par les rues, il faudra me voir marcher d'un pas grave et superbe ; on aura grand soin de me faire la rëve'rence, et du haut de ma tête je rendrai salut pour salut, en homme qui n'ignore pas que là où est l'argent est le mérite. » Les rêves s'évanouissent lorsque Gargullo, impatient de tenir sa fortune, va faire main-basse sur le trésor : il a e'te' pre'venu par la Bohe'mienne, qui ne lui a laisse' qu'un sac rempli de charbon ; et c'est pour ce sac qu'il a donné un e'cu et son manteau! Inconsolable de tant de pertes, il s'accuse, il s'injurie, il est prêt à se battre. Avoir cru tromper une Bohémienne, n'est-ce pas de la stupidité! ne mériterait-il pas d'être enfermé avec les fous! Il ne lui reste plus qu'à se glisser comme une couleuvre chez son maître, sauf à lui faire quelque nouvelle piqûre, dès que l'occasion s'en présentera.
Les pasos de Lope de Ruéda ont, sur ses comédies, l'avantage d'un sujet toujours vraisemblable et d une exécution toujours suffisante; ils participent de l'apologue par l'intention morale, et du proverbe par la forme populaire, l In des plus célèbres (et ce n'est pas le meilleur) est celui qu'on va lire :