CHAPITRE XXII
Philosophie des pères de l'église et des docteurs Chrétiens.
SOMMAIRE
Etablissembkt du Christianisme ; — Effets qu'il produit ; — Mœurs de l'Eglise primitive. — Comment les docteurs chrétiens sont conduits à l'étude de la philosophie.
Premier âge , du deuxième au quatrième siècle ; — Les écrivains ecclésiastiques partagés en deux classes , relativement à leur manière de juger la philosophie. — Parallèle de ces deux classes.
Première classe : Pères de l'Eglise favorables à la philosophie. — Motifs qui déterminèrent cette faveur 5 — — Point de vue suivant lequel la philosophie fut envisagée. — Le» doctrines des sages de la Grèce considérées IV. 1
comme une prt'paralîon au Christianisme, — Limites «Jans lesquelles nous renfermons les considérations qui font l'objet de ce tha|)itre. — Saint Justin , martyr. — Taticn. — Saint Théophile. — Athénagorc. — Saint Panténe. — Saint Clément d'Alexandrie; — Son Eclectisme j — Ses vues sur la Dialectique. — Origène j — Il introduit Je nouveau Platonisme dans le sein du Christianisme ; — Sa ■méthode. — Chalcidius. — Saint Grégoire deNysse.
Deuxième classe : Ecrivains ecclésiastiques défavorables à la philosophie profane : — Motifs de cette défaveur. — ■ Nouvelle espèce de Scepticisme. — Saint Hermias. — Saint Irénée. — TertuUien. — Arnobe. — Lactance ; — ■ Autorité qu'il refuse à la raison j — Concessions qu'il lui fait. — Sur quelle partie de la philosophie se dirigeaient les censures des Pères de l'Eglise.
Deuxième âge , du cinquième au septième siècle : — Services rendus par les écrivains ecclésiastiques à l'histoiie de la philosophie j — Eusèbe. — Deux classes principales pendant cet âge.
Première classe : Docteurs qui accordent à Platon une .préférence plus ou moins marquée : — Saint Augustin. — Marche et direction de ses études ; — Ses dialogues académiques ; — Son traité sur l'ordre ; — • Ses soliloques ; — Son traité de la quantité de l'âme ^ — Sa théoiie des idées il'après Platon j — Ses vvies sur la philosophie ancienne ; • — Némésius ; — Son Traité de l'dme ; — Théorie de la sensation ; — Psychologie expérimentale j — Ses rapports avec Galien ; — Synésius. — Ecrits attribués à Saint Denys ï'arêopagite. — /Enée de Gaza. — Zacharias le scbolastique.
Motifs qui ont déterminé une faveur spéciale pour Platon ; -T- Préventions générales contre Aristote, et leurs causes.
Deuxième classe : Ecrivains ecclésiastiques favorables à Aristote ; — Motifs et circonstances qui ont influé sur leurs dispositions. — Auatolius. — Jean Philopon. — Claudian
Mamcit ; — Son traité de l'état de l'âme. — Boccc; — Son Eclectisme. — Cassiodorc. — Maitianus Capella.
Résume : Sous quel aspect les écrivains ecclésiastique»
ont en général considéré : — La logique ; — La métaphysique; — La philosopliie morale. — Influence qu'ils ont «Kcrccc sur leur siècle i — Et sur les âges saivans.
L'ÉTABLISSEMENT du Clirislianisme est le plus beau spectacle qu'offrent les annales de la civilisation, et révénemcnt le plus important de Hiistoire de l'humanité. La notion auguste de la Divinité , dégagée enfin de tous les voiles dont les superstitions l'avaient environnée, apparaissait aux hommes dans toute sa sublimité , toute sa pureté , toute sa grandeur , réunissant en elle la perfection de la sagesse , l'immensité de la puissance , le trésor inépuisable de la bonté, les attributs de la cause qui crée, ordonne, et le caractère touchant d'une Providence qui veille sur l'homme avec une constante sollicitude. L'Evangile expliquait à l'homme le profond mystère de sa propre destinée , lui découvrait son auguste origine , la noble perspective de son avenir , le but de son existence passagère sur la terre. L'Évangile donnait à la morale le code le plus complet et en même
temps le plus admirable , consacrait tous les liens sociaux , épurait toutes les afl'ections , conférait un prix à toutes les actions, créait à l'infortune une dignité nouvelle , consolait toutes les douleurs, récompensait tous les sacrifices, immolait toutes les passions, inspirait tousles genres d'héroïsme, recommandait et rendait facile l'oubli le plus absolu de soi-même. 11 unissait entre eux ces trois ordres de dogmes et de préceptes par la plus étroite et la plus belle harmonie, représentait la Divinité aux. yeux de sa créature isous l'image touchante d'un père, conduisait la créature à son auteur par le culte en esprit et en vérité, faisait découler la morale du Sentiment religieux , imprimait à la morale la sanction de la volonté divine et de l'immortalité,
animait lé <&œur de l'homme , la société humaine,
d'une vie toute nouvelle, celle de la céleste chai'ite ; identifiait l'amour de Dieu avec l'amour de nos semblables. L'humanité affligée sous le poids de tant de misères , livrée à tant d'erreurs et d'incertitudes , voyait enfin luire dans l'Évangile cette lumière divine qui dissipe tous les nuages , trouvait dans l'Evangile la source de la paix , de l'espérance , et saluait de ses transports cette religion qui , la première , satisfaisait à tous ses besoins, remplissait tous ses
(5) vœux , et qui se juslifîait en quelque sorie par ses pro[>res bienfaits. A tant de bienfaits s'en joii;nait un encore qui formait l'un des caractères essentiels et dislinctifs du Christianisme , c'est que loin d'être exclusif, loin de se concentrer dans un petit nombre d'êtres privilégiés , il tendait de sa nature à se répandre , à se communiquer ; il était de sa nature le culte universel , le trésor commun; il cherchait surtout les faibles, les pauvres, les malheureux, pour les embrasser dans son adoption ; il tendait la main à ceux qu'avait délaissés la fortune; il appellait à lui les êtres obscurs; il descendait auprès de l'enfance, avec une sorte de prédilection. Les cultes du Paganisme avaient pu envelopper sous les allégories mythologiques des notions d'un ordre plus relevé ; mais ces notions étaient réservées à un petit nombre d'initiés , transmises sous le sceau du secret et sous la forme du mystère. La philosophie était parvenue par de longues méditations à établir , sur la théologie naturelle et sur la règle des devoirs, de vraies et sages doctrines ; mais ces doctrines , développées , perfectionnées avec lenteur , mêlées à des erreurs plus ou moins graves , livrées aux discussions , partageant les esprits les plus distingués, ne pouvaient»
être le patrimoine que d'un pelit nombre de pen>seurs exercés et ne descendaient point jusqu':* la multitude. Celait précisément celle multitude dédaignée , oubliée, qui forme cependant la masse de la société humaine , cette multitude sur laquelle pèsent les privations , le travail , la souffrance , que le Cliristianisme réhabilitait , qu'il élevait à toute la grandeur de ses leçons, à tout le bonheur de ses jouissances : il abaissait lespuissans, il exaltait les humbleSy. et de tous les hommes; quelles que fussent leurs conditions , leur patrie , ne formait plus qu'une famille de frères»
Cet idéal de la religion que le Christianisme nous offre dans ses maximes , l'histoire nous le montre réalisé dans le tableau de l'église primitive. Concentré d'abord dans le pelit nombre de ceux qu'il avait conquis par l'ascendant d'une conviction sincère et profonde, chez lesquels il avait du triompher des préjugés de l'éducation et des liens de l'intérêt, qu'il avait dû rendre supérieurs aux dangers , aux persécutions , aux lourmens , à la mort elle-même , il n'a vain que des distûples pénétrés de son véritable esprit , il se produisait en eux vivant et agissant- Quelle société que celle de ces premiers Chrélions , lels que nous les peignent les Acte&
(7) des Apôlios et les écrits dos Pères des premiers siècles ! mettant tout en commun , n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, pleins de zèle pour la pratique du bien, de patience dans les épreuves; modèles de bonté, de douceur , de désintéressement, de courage; vrais sages sans le savoir, et déployant, surpassant même, au sein des conditions les plus obscures , les hautes vertus que nous admirons épatées chez . les plus grands hommes !
Le Christianisme était , par lui-même , étranger à la philosophie considérée comme une science profane, c'est-à-dire, comme unesim?ple investigation des vérités déduites de la raison ; il en était séparé par des limites naturelles, comme de toutes les autres sciences. Car, celte haute sagesse qu'il apportait sur la terre, il la faisait découler d'une révélation divine, il la plaçait sous la sauve -garde de la foi religieuse. Aussi, pendant le premier siècle, les Chrétiens ne s'occupèreni-ils des théories philosopliiques , ni pour les cultiver , ni pour les combattre. Et, si l'invasion des Gaosliques dans le Christianisme naissant donna lieu à de vives et de nombreuses controverses, ces -dissensions ne furent envisagées que sous leur rapport puisement ihéologique ; les Gnostiques se présen-*
(8) talent bien moins comme une secte philosophique, que comme une secte reli^àeuse. Il suffisait aux premiers instituteurs des Chrétiens d'épurer la croyance et les mœurs ; leur modeste et paisible simplicité abandonnait à leur marche naturelle les connaissances humaines, en même temps qu'elle se prêtait à toutes les professions de la vie, et qu'elle respectait les institutions civiles et politiques qui se trouvaient établies. Nous voyons qu'à Alexandrie , les Chrétiens des conditions aisées suivaient les écoles publiques , mêlés et confondus avec les Païens , sans que ces études , placées en quelque sorte hors de la sphère des croyances religieuses, devinssent l'occasion d'aucune discorde.
Cependant , lorsqu'ensuite le Christianisme , en se développant graduellement, commença à faire de nombreuses conquêtes, lorsqu'il reçut dans son sein les hommes qui appartenaient aux premiers rangs de la société , des savans, des philosophes de profession , l'intérêt de la religion elle-même fit considérer les choses sous un autre point de vue : on jugea que la philosophie pouvait offrir des secours , ou opposer des obstacles à la propagation de l'Evangile; que sa doctrine , introduite dans le commerce des hommes éclairés , devait en adopter le lan^-
(9) gage. Les efforts tentés par les nouveaux Platoniciens pour identifier la philosophie avec la théologie païenne , pour justifier ou ennoblir celle-ci par celle-là , durent influer essentiellement sur la direction des idées. La philosophie se présentait dès lors sous un nouvel aspect, elle se trouvait engagée et compromise dans les controverses religieuses ; on avait intérêt à disputer aux Plotin , aux Porphyre , aux Jamblique , les avantages qu'ils prétendaient tirer de cette alliance. On ne pouvait demeurer plus long-temps indifférent à l'étude d'une science qui venait se confondre avec les croyances religieuses; on ne pouvait, sans danger pourla conservation du culte dans sa pureté^ exposer la jeunesse chrétienne à suivre des écoles où elle ne recevait plus seulement une Instruction profane , mais où la plus importante des sciences , où les plus belles doctrines de lantiquité étaient appelées pour servir la cause du Paganisme. Dès lors , les docteurs de l'Eglise durent instituer des écoles chrétiennes où les élèves pussent recueillir des leçons exemptes de ce mélange d'erreurs, et conformes à l'esprit d'une religion plus élevée et plus pure. Eux-mêmes, dans leurs écrits, s'emparèrent des questions philosophiques et les saisirent sous
l'aspect qui convenait à leur cause (A). Aussi long-temps que le Christianisme, dans ses progrès toujours croissans , lutta contre le Paganisme dans sa décadence , c'est-à-dire principalement pendant le cours des 2% S" et 4* siècles, èette lutte elle-même fut le but principal qui sembla présider à l'étude de la philosophie dans les écoles chrétiennes, et qui en détermina la direction. La philosophie fiit eu quelque sorte mise en cause dans cette grande contestation; elle fut envisagée sous l'aspect qui convenait à ces nombreuses apologies dont les écrits des Pères nous offrent la suite, et traitée suivant l'esprit qui les dictait. Lorsqu'ensuite le Christianisme eut obtenu un succès complet, lorsqu'à celle grande controverse succédèrent des dissensions toutes intérieures, si l'on peut dire ainsi, dans l'Eglise Chrétienne , et que les hérésies qui se produisaient de toutes parts furent la seule matière sur laquelle s'exerça la divergence des opinions, le point de vue changea comme la situation des choses. La philosophie eut encore un rôle à jouer, mais ce fut un rôle nouveau; elle fut en quelque sorte incorporée à la théologie , et presque absorbée dans l'enseignement religieux. 11 convient donc de distinguer ces
deux âges , parceqtie les travaux qu'ils virent éclore ne portent pas le même caractère.
Le premier de ces deux âges nous montre les Pères de l'Église et les docteurs Chrétiens se partageant en deux classes principales : les uns acceptent la pliilosophie et l'approuvent sous quelques rapports, en cultivent l'étude , s'en emparent, mais pour la subordonner à la prééminence du Christianisme et la faire servir à ses intérêts ; les autres la rejettent, la blâment , la combattent. Ceux-là voient en elle un auxiliaire plus ou moins utile , ceux-ci un adversaire dangereux. Elle pouvait offrit aux premiers trois genres principaux de service : i° elle jiouvait introduire au Christianisme comme une sorte de préparation , inspirer le besoin de ses augustes vérités , en ouvrir l'accès ; 2" elle |M)uvait éclairer , développer par ses commentaires les dogmes lliéologiques ; 5° elle pouvait enfin prêter des armes pour soutenir avec avantage la polémique engagée avec les Païens et les Hérétiques. Et combien en effet ne devait-elle pas paraître naturelle et légitime , aux yeux des hommes éclairés , l'alliance d'une saine philosophie , telle que celle qui composait l'héritage de Socrale, avec l'esprit d'une rebgion qui tendait tout eiU^cre à l'auiélioialion et au bon-
lieur des hommes ! Elle présentait aux seconds troisgenres de dangers, ou faisait naître trois genres de préventions : i° en fondant la théologie naturelle, en donnant à la morale des principes empruntés uniquement à la raison , elle pouvait paraître écarter la révélation comme inutile , ou prétendre en balancer, en contester Tautoriié. 2° Née dans le sein du Paganisme , employée à en justifier les dogmes, elle paraissait se confondre avec lui , en favoriser la cause ; 3° elle avait jeté dans le sein de l'Eglise chrétienne la semence des hérésies qui commençaient à l'affliger. On doit le reconnaître : plus d'une secte philosophique avait donné lieu à de semblables appréhensions.
L'opinion la plus favorable à la philosophie dut se produire de préférence chez ceux des docteurs chrétiens qui avaient euxmêmes cultivé les sciences profanes , chez ceux qui s'étaient instruits dans les écoles de la Grèce ou d'Alexandrie , chez ceux surtout qui avaient commencé par se livrer à l'étude de la philosophie , avant de se convertir au Christianisme ; la manière dont ils l'envisageaient était le résultat naturel de leur expérience personnelle. Les préventions les plus marquées contre la philosophie durent naître chez ceuxqui
se livraient de préférence à la direction active des églises , aux vues pratiques. Il se manifestai spécialement chez les docteurs de l'Occident , chez ceux qui , habitant Rome et l'Italie , héritaient aussi des anciennes préventions des Romains contre les théories spéculatives ; chez ceux enfin qui , nés dans le sein du Christianisme, concevaient moins facilement l'ordre d'idées qui lui ramenait les disciples des sages de la Grèce. La première classe des pères de rilglise cherchait à revendiquer les vérités que les sages de la Grèce avaient découvertes; la seconde relevait les nombreux écarts qu'avait commis l'esprit humain, livré à lui-même, dans la hardiesse souvent téméraire de ses recherches. Ceux-là , vrais philosophes religieux , dans leurs éloquentes apologies du Christianisme , cherchaient à établir une noble et sage alliance entre la religion et les lumières. Ceux-ci , exclusivement préoccupés des intérêts de la foi , craignaient d'en altérer la simplicité et la pureté, par le moindre contact avec la science du siècle , et, dans l'ardeur de leur zèle, ne croyaient pouvoir demander à l'entendement de l'homme une abnégation trop complète de sa propre raison. De ces deux manières de voir, celle qui était la moins défavorable à l'ancienne philosophie
des Grecs , fut la première, fut même quelque temps la seule qui se produisît dans l'église chréfienne. 11 y a plus : celles de ces doctrines philosophiques qui offraient un caractère plus pur et plus sage , furent même considérées en partie comme une sorte de Christianisme anticipé, comme un crépuscule de la révélation , ou comme un vœu de la raison qui appelait et pressentait la lumière de l'Évangile. On voit par les motifs mêmes qui portaient ces Pères à adopter , à recommander l'étude de la philosophie , qu'il entrait dans leur plan de voir en elle , non un but, mais un instrument ; qu'ils ne pouvaient se proposer de la cultiver pour elle-même, mais seulement de lui emprunter des secours ; qu'ils ne la considéraient point dans son rapport avec le système des connaissances humaines dont elle est appelée à être la régulatrice , mais dans ses rapports avec une croyance d'un ordre supérieur auquel elle devait rester soumise. De là résultèrent nécessairement deux conséquences : en premier lieu les Pères de l'Eglise ne cherchèrent guère à étendre le domaine de la science, à perfectionner l'art de la dialectique ; il leur suffisait de prendre l'un et l'autre dans l'état ou ils les trouvaient ; s'ils les modifièrent , ce fut pour les adapter au dessein dans lequel ils
( >5 ) voulaient les faire entrer , non pour arriver par de nouvelles investigations à de nouvelles découvertes ; ce fut même quelquefois pour les limiter et les restreindre. D'ailleurs il est presque inévitable que les sciences ne rétrogradent pas par cela seul, qu'elles cessent d'avancer , qu'on renonce à leur faire obtenir des progrès. En second lieu, les vues aiixquelles la philosophie se voyait ainsi surbordonnée , si elles devaient faire accorder une préférence marquée à certaines écoles, si elles devaient frapper d'autres écoles d'une défaveur constante , devaient conduire aussi à puiser également dans les premières tout ce qui pouvait concourir à servir les intérêts auxquels cette étude était subordonnée. On ne s'attacha donc point exclusivement à telle ou telle doctrine , comme on ne pouvait s'asservir à l'autorité de tel ou tel maître ; on dut faire un choix ; tout ce qui se conciliait avec l'esprit du Christianisme fut accepté par lui ; toutes les armes qui pouvaient être employées à sa défense étaient à l'usage de ses aj)ologistes. Une nouvelle sorte d'Eclectisme naquit donc de ces circonstances ; il se trouva favorisé par la disposition générale du siècle, qui tendait , comme nous l'avons vu, par le concours de causes diverses, à favoriser cesrapprochemensetce mé-
lange. Ajoutons enfin que, quelle que fùi la faveur ou l'indulgence que la philosophie des Grecs obtint d'un certain nombre des Pères pendant les premiers siècles, elle n'obtint d'aucun d'entre eux une approbation entière et complète ; comme les écrivains ecclésiastiques ne considéraient guère dans ces doctrines que les systèmes métaphysiques sur lanaturedel'âme, l'origine de l'univers , la théologie naturelle , et les préceptes de morale , ils y trouvaient toujours de nombreuses erreurs à relever , et d'ailleurs , même en les admettant comme une sorte de préparation à l'Évangile, ils s'attachaient à faire ressortir toute la supériorité de l'Evangile sur la science profane.
Parmi les trois points de vue que nous signalions tout à l'heure, et qui portèrent un certain nombre de docteurs chrétiens à admettre les doctrines philosophiques, il en est un qu'il n'entre point dans notre sujet de développer dans cet ouvrage , c'est celui qui se rapporte aux combinaisons plus ou moins étroites que ces doctrines pouvaient subir avec l'enseignement théologique, en secondant , éclairant ou développant cet enseignement à l'aide des analogies; non sans doute que ces recherches ne puissent jeter un jour précieux sur l'histoire ecclésias-
(17 ) liquc , comme sur celle do l'esprit humain ; mais ce vaste et difficile sujet est étranger au but de nos recherches. La philosophie, dans cette combinaison , perdait le caractère d'une science rationelle ; elle se confondait avec le dogme , et nous ne considérons ici ses destinées que dans la sphère qui appartient aux seuls travaux de la raison humaine. (B.)
Lorsque les Pères de l'Eglise voyaient dans les doctrines léguées par les sages de la Grèce une sorte d'introduction, de préparation au Christianisme, ce n'était pas une manière de voir semblable à celle que les apologistes de la religion ont adoptée dans les temps modernes. Les philosophes religieux des derniers siècles , placés en présence du Scepticisme , ont formé , du corps des vérités philosophiquesqui fondent la théologie naturelle , qui établissent l'existence, l'unité de Dieu, la simplicité et l'immortalité de l'âme , l'obligation morale , le libre arbitre , comme une sorte de prolégomènes qui précèdent l'exposition des dogmes de l'Evangile , et servent de base à l'établissement de ses preuves. Mais les Pères de l'Eglise n'avaient point à lutter contre un semblable adversaire ; le Scepticisme avait disparu , ou ne comptait plus qu'un petit nombre d'adeptes \ on n'éprouvait point le besoin de