IV
légilinier avant loul des vcrilés i'ondamcnlales qui étaient généralement reconnues. Les Pères avaient à comballre non les argumens de l'atbéisme, mais les superstitions du paganisme; il s'agissait plus de dégager et d'épurer le fond des idées religieuses, que de l'éiablireidele consolider ; l'esprit du temps ne portait point aux démonstrations méthodiques; mais il entraînait aux illusions de tout genre, se nourrissait du merveilleux ; la sévérité des discussions logiques , , si familière aux modernes , était alors presque inconnue. Ce rapport de la philosophie au Christianisme qui faisait de celle-là une introduction à celui-ci , on le cherchait donc dans l'analogie des doctrines ; on faisait ressortir celte tendance de la vraie philosophie , qui , depuis Anaxagoras, Socrate et Platon , aspirait à une religion plus parfaite que le culte vulgaire , liait la morale au sentiment religieux et aux perspectives de l'immortalité. On revendiquait en quelque sorte le trésor de nobles pensées , d'affections généreuses, de belles maximes pratiques, que les sages de la Grèce avaient si dignement mis en valeur ; on vsupposait qu'ils avaient eu une sorte de pressentiment de la révélation ; on fortifiait encore ces considérations par des hypothèses historiques , ou [)lulôt.
( 19) comme on avait peine à concevoir que les seuls efforts de la raison eussent pu donner le jour à des doclrines si bien en accord avec l'esprit du Christianisme , on aimait à se persuader que les sages de la Grèce les avaient empruntées, à la source des livres sacrés. On rapprochait les écrits de Platon de ceux de Moïse et du langage des prophètes ; on recueillait avec empressement les inductions qu'Aristohule avait mises au jour pour fonder cette identité. En formant ainsi une chaîne unique et constante de traditions , on entrait encore dans Tune des idées dominantes de cette époque.
Tel est en particulier le genre de vues qui se manifeste dans S. Justin martyr, le premier .des Pères de l'église qui ait fait profession de cultiver la philosophie. II devait lui être naturel. S. Justin, né dans le sein du paganisme , au commencement du i" siècle , avait d'abord , suivant la disposition commune du temps , visité les principales écoles grecques ; il y avait porté l'amour le plus ardent et le plus sincère pour la vérité. Ses premières études furent dirigées par les Stoïciens qui occupaient alors le rang le plus éminent , et jouissaient auprès des hommes de bien du plus grand degré d'estime. Mais il ne put être satisfait des notions
que le Poriiquc donnait de la Divinité, l'identifiant avec l'univers, la plongeant, si l'on peut djire ainsi, dans la matière. Son esprit le portait, disait-il lui-même , aux notions incorporelles y dont la méditation lui offrait un charme attrayant. Il essaya d'aborder le Lycée , de se fair€ initier dans les traditions de Pythagore ; mais il fut dégoûté du premier , parce que le sophiste 'auquel il s'adressa exigeait un salaire; il se trouva arrêté à l'entrée des secondes , parce qu'il n'était point versé dans les sciences mathéjiialiques et dans la musique , exigées comnre préliminaires. II se réfugia donc enfin auprès de Platon; il fut ravi d'y recueillir des pensées sur Dieu, sur la nature humaine, plus conformes aux besoins de son cœur , il • saisit surtout avec avidité la théorie des idées e t s'attacha aux exercices de la contemplation. Ce fut alors qu'un vieillard vénérable fit naître en lui le désir de lire les livres saints : il était dans les dispositions les plus favorables ; il trouva dans celte lecture le complément qu'il cherchait ; il y trouva , dit-il , la seule philosophie vraie et certaine. Toutefois , loin de désavouer ses précédentes éludes, il continua à professer une estime signalée pour les sages dont il avait recueilli les leçons. » La philosophie , disait-il ,
» est un très-grand bien ; elle est très-agréable )) à Dieu , puisqu'elle seule nous conduit à lui 5 » ils sont donc vraiment heureux ceux qui » exercent leur âme par ses secours ! Quoique » la doctrine de Platon, disait-il encore (i), » comme celle des Stoïciens, comme les tradi- » lions des historiens et des poètes, ne soit point » entièrement conforme à l'Évangile , elle a » cependant avec elle une sorte d'aflinité , et )) ce qui a été dit de bon et de juste appartient » d'avance au Christianisme. Les écrivains qui » étaient privés de sa lumière, ont pu ce- » pendant entrevoir les vérités qu'il enseigne , » à l'aide de celte raison divine, placée en » nous-mêmes dès notre naissance. Cette » raison était une sorte de germe que le » Christianisme devait faire fructifier. » Aussi n'hésita-l-il point à réclamer en quelque sorte les hommes qui ont ainsi préludé au Christianisme, comme lui étant en quelque sorte acquis7 a Tous ceux, dil-il, qui ont cru conformé- » ment à celle raison , sont Chrétiens , alors » même qu'ils n'ont pas eu la connaissance du » vrai Dieu: tels furent, parmi les Grecs, So-
(0 Saint Justin , ^/)o/agtVi II , § i3, édition des Bénédictins.
y> erate, Heraclite, et les autres semblables. Tout » ce que les philosophes et les législateurs ont » connu de vrai et de sage, dans quelque temps » que ce soit , provient d'un pressentiment de » nos propres doctrines. Sans doute ils n'ont » pu pénétrer , enseigner ce qui appartient à >» cette raison supérieure qui est le J^erbe même » de Dieu ; et voilà pourquoi ceux qui ont pré- » cédé le Christianisme se sont laissé égarer » par tant d'opinions divergentes (i). Et quel D n'est pas en effet le contraste des opinions » auxquelles ils se sont trouvés conduits dans » ieurs recherches sur les principes des choses ! » Quelles hypothèses arbitraires n'ont-ils pas « accumulées sur ce sujet (2) ! » Cependant, S. Justin reconnaît que les sages de l'antiquité ont admis l'unité de Dieu ; il cite les vers attribués à Orphée, les oraclesde la Sibylle ; il trouve même les vestiges de cette croyance dans Homère ; il nomme Sophocle , Pythagore ; il rappelle surtout l'enseignement de Socrale : « Socrate » exhortait les hommes à s'élever au-dessus des » fables mythologiques , à rechercher le Dieu » inconnu , dont la manifestation était réservée
(0 Icl.,ibid, §83, Jpologialy §46.
(a) Apologia I, §§ 3 et 4-
( ^-5 ) » àl'Evan^ilc(l). » S. Justin voyait dans la raison, dans celte raison suprême dont les rayons éclairent l'intelligence humaine, dans le Logos de Platon, le Verbe divin, tel qu'il est révélé par le Christianisme , ce Verbe qui réside dans l'universalité des choses , qui a parlé par l'organe des prophètes, a Cette raison primitive, y^oyoç, o-Treç- /j^liKoç y principe de toute vraie connaissance , comme de toute sage détermination, s'est communiquée à tous les hommes, sans s'affaiblir par cette effusion ; elle s'est communiquée même aux Païens. » Tel était le lien par lequel S. Justin rattachait la philosophie au Christiauisme ; disons mieux : c'est ainsi que la philosophie , suivant lui, émanait de la même source que la religion. — a En effet de qui les philosophes » auraient-ils pu recevoir leurs vues sur la Di- )) vinité, puisque la Divinité ne peut être connue » que d'elle-même et de ceux à qui elle s'est » manifestée (3). » Aussi n'admettait-il qu'une seule et unique philosophie : « Le vrai philosophe » n'est ni Platonicien, ni Péripaléticien , ni » Stoïcien, ni Pythagoricien. S'il s'est formé
(1) Ibidf §S5, i5 et 19.
(2) Id. , Apologia I , §§ 5o , 5i , Cohortatio ad Grœcos , §§ 20, 28 , etc.
( :î4 ) 1) des sectes diverses , c'est qu'on a substitue » l'autorité des maîtres à celle de la raison ( i). >'
S. Justin ne dissimule cependant point sa préférence pour la philosophie de Platon. « Je » trouvais, dit-il, des charmes puissans dans » cette notion des incorporels, et la contera- » plation des idées portait mon âme aux plus » hautes pensées. » Ce Père suppose que l'âme peut détourner son attention des objets exté- ,rieurs , avec assez d'énergie pour ne point sentir l'action de ceux-ci; en se repliant alors sur elle-même , elle n'a plus que la conscience de son existence spirituelle ; elle devient une substance indépendante. »
II, est intéressant de suivre la marche des idées de ce Père de l'Eglise, dont la candeur, la droiture et l'héroïsme inspirent tant de respect (2); car elle nous donne l'exemple de celle qui conduisit en général un grand nombre de philosophes dans le sein du Christianisme (C). Elle confirme les observations que nous avons présentées dans le chapitre XXI (5).
(i) Dialog. cum Triphone j § 218.
(2) Dialog. cum Triph. , §. 219. Cohort. ad Grœ-
cof » § 29. . ,
(3J Voyez ci-dessus, tom. III, pag. 296 et suivantes.
( :^5 ) ïatieii, son disciple, converti comme lui du Paganisme à la croyance évangelique, et comme lui livré à l'étude des doctrines philosopliiques, montra moins de prudence et de réserve. Tatien était né en Syrie ; il avait fait de nombreux voyages; il avait exploré toutes les traditions mystérieuses , ainsi qu'il l'atteste luimême (i). Initié en effet aux traditions orientales, il prélendit en transporter la substance dans le sein du Christianisme, et fut conduit de la sorte à en altérer la croyance. On est frappé de l'analogie de plusieurs de ses opinions avec celles des nouveaux Platoniciens , et l'on se demande s'il n'a pas concouru à la naissance de cette secte. Refusant aux Grecs le mérite de l'originalité, il iit remonter aux peuples appelés barbares la source de leur philosophie. Tatien dislingue dans l'homme deux principes intellectuels : « L'un est l'ame , )) l'autre est supérieur à l'âme , c'est l'enlende- » ment, image de Dieu. L'âme n'est par » elle-même que ténèbres; seule, elle s'abaisse )) àja matière, se confond avec elle ; elle n'est » pas simple, mais composée. L'esprit, appa-
(i) Ta lien , Jpologia , § 29.
» raissant en elle , lui apporte la lumière , la » force et la vie; unie à l'esprit, elle s'élève, » elle s'épure. Cet esprit, c'est la raison di- » vine, le logos. Il ne se communique pas » à tous, mais seulement à ceux qui vivent ,» selon la justice, et qui obéissent à la sa- » gesse (i). L'âme, comme émanation de Dieu, » est lumière ; elle n'est qu'obscurité dans ses » rapports avec la matière. »
Tatien , au rapport d'Eusèbe , avait aussi cultivé la philosophie des Grecs; mais il leur reproche d'ignorer ce qui se passe en euxmêmes , pendant qu'ils se livrent à des recherches spéculatives ; il leur reproche les divisions qui s^élèvent entre eux , et la prétention qu'ils afTectent de posséder seuls la vérité et la lumière des sciences (2). La philosophie chrétienne est à ses yeux non-seulement plus parfaite , mais encore plus ancienne que celle des Grecs (3) (D).
Parmi les philosophes qui embrassèrent le Christianisme , on distingue à Alexandrie S. Théophile et S. Pantène; à Athènes , Alhénagore.
* ( I ) Contra Grœcos ,§12, édition des Bénédictins. (2) Ibid. , § 26.
(^7 ) S. Théophile paraît a von- accordé une préférence exclusive à la doctrine de Platon ,• Alhénagore , quoiqu'on réservant à Platon la prééminence , fut un véritable Ecleclique (E). S. Tliéophile reproche cependant à Platon d'avoir admis la matière coéterncUe à Dieu. Il relève les erreurs des autres sectes et leurs contradictions sur la Divinité , sur la Providence , sur le monde (i). Alhénagore était si attaché à sa première profession de philosophe, qu'il en conserva le costume et le litre, même après avoir passé dans les rangs des chrétiens. Il adressa, l'an 176, à l'empereur Marc Aurèle, cette Apologie qui renferme et une exposition et une critique des divers systèmes philosophiques, également remarquables par les connaissances qu'elles supposent, par l'art avec lequel elles sont traitées , et par l'élégance du style. Son but, en comparant ces systèmes soit entre eux , soit avec le Qirislianisme , est de faire ressortir la prééminence de celui-ci. Alhénagore, comme S. Justin, retrouve chez les poètes et chez les philosophes Grecs le dogme de
(1) Ad Antolycum II , §§ 4 , 5 , 8 ; III , §§. 3 , 7.
( 28 ) l'unilë de Dieu, et se'félicilc de les voir en accord avec la vérité du Cliristianisme (F). Il reproduit, d'après eux, les preuves rationelles sur lesquelles elle se fonde (i). Il ne condamne que les écarts qui ont corrompu tiette théologie naturelle et primitive , en y introduisant les superstitions de l'idolâtrie (2). Il concilie Ja croyance chrétienne avec la doctrine du fondateur de l'Académie. Il paraît même plus d'une fois concorder avec les nouveaux Platoniciens et emprunter leur méthode, a Platon , )) dit- il , a contemplé avec mie grande éléva- » tion d'esprit , l'intelligence éternelle et cette y> Divinité que la raison seule peut concevoir, )) cet être qui est le véritable être, toujours » et en tout semblable à lui-même, et ce w bien suprême , qui émane de lui , qui est » la vérité essentielle. Il a vu en lui la puissance » infinie, la source de toute perfection; il a » compris que le Roi céleste est la cause uni- » verselle, et qu'il est présent à toutes choses. » Uidee est la première production du Père )) céleste; elle est le type de toute la création; » ce type était nécessaire à la matière informe, » à cette nature qui l'invoquait et s^ofTrait à
(1) Legatio pro Christianis , §§5,6,8, i5,
(2) tbid., §§ 20 , ai , 22.
( 29 ) n elle, plongée encore dans ïa confusion et le » chaos , pour en recevoir sa coordination , » sa fonuè et sa beauté. Quoique lu faculté de )) raisonner soit la même chez tous les hommes , )) chacun cependant suit sa direction diffé- » rente, suivant qu'il s'élève par les inspira- » lions de l'esprit, aux choses célestes et à leur » auteur , ou que , s'abandonnant au prin- )) cipe matériel , il se laisse séduire par les vains )) fantômes que lui suggèrent les mauvais gé- )) nies. Lorsque l'ame encore molle et flexible, » <|ue n'ont point formée les saines doctrines ,' » qui n'a point contemplé la vérité, qui n'a » point embrassé dans sa pensée le souverain » ouvrier de l'univers , est accessible aux » fausses opinions, ces génies malfaisans, li- » vrés à la matière , avides du sang des victi- » mes, les remplissent d'imaginations trom- » penses , émanées en quelque sorte des idoles )) et des vains simulacres (i). w
S. Pantène ouvrit à Alexandrie la première de ces écoles instituées par les Chrétiens pour l'enseignement des sciences. Philosophe de 1 école des Stoïciens, la réputation qu'il s'était acquise par l'étendue de ses connaissances , le
(i) Ibid. , pag. 19, legatio 2, de Resurrect. Mortuor. , §§ i5 , iG.
( 5o) fit choisir , dit S. Jérôme (i), p.ir Dcmélrius cvéque d'Alexandrie, pour aller porter le Christianisme dans les Indes, et pour ramener les Brames à l'Evangile. En adoptant les opinions des Stoïciens, il avait emprunté aussi des idées à Pylhagore, à Platon, à Aristote, admettant de chacune de ces doctrines ce qui lui paraissait se concilier avec le Christianisme.
Disciple de S. Pantène, et peut-être aussi d' Athénagore , S. Clément d'Aleîiandrie fut la gloire de cette école chrétienne qui se formait dans l'ancienne capitale des Lagides , dans cette nouvelle métropole des sciences et des lettres, et qui s'élevait à côté du Musée. Faisant servir aux intérêts de la religion, et les lumières répandues par cet institut , et les communications dont Alexandrie était le centre, il surpassa en érudition, en talent, tous les philosophes chrétiens qui l'avaient précédé. Contemporain d'Ammonius Saccas, il fut aussi son émule, il tenta comme lui , mais sous un autre rapport et dans d'autres vues, de rappeler à l'unité toutes les doctrines philosophiques. Il voulut en con-
(i) Epist. Ad Magnum. — Voyez aussi Eusèbc, Chronic , an. n Severi.
slruire comme la partie inférieure d'une haute pyramide , dont le Christianisme occupait le faîte, en sorte que les opinions des sages de tous les siècles , ramenées au même dessein , conspirassent ensemble par leur concordance et leur harmonie vers celte sagesse supérieure qu'a manifestée l'Evangile. Nul docteur chrétien n'a mieux développé cette alliance , n'a professé une estime plus sincère pour les sages de l'antiquité , ne s'est plus attaché à concilier la croyance religieuse avec la raison. Il avait puisé à toutes les sources, ainsi qu'il nous l'annonce lui-même (i), auprès des Grecs, des Syriens, des Egyptiens, des Hébreux ; et avait trouvé dans chaque école des maîtres dignes de sa vénération. 11 entreprit de former du choix et de l'amalgame de toutes ces doctrines le vaste recueil qu'il nous a laissé sous le nom de Stromates ; et qui est encore aujourd'hui un monument si précieux pour l'histoire de la philosophie. C'était une sorte de portique qu'il élevait à l'entrée du Christianisme. Cet ouvrage était précédé de deux autres , V un protreptique f Vautre pœdagogique : celuilà destiné à purifier le chrétien futur, celui-ci à en commencer l'initiation. Ainsi cette grande
(0 Strowau, liv. I, page 274, édit. de Paris. 1641,
éducation se composait en quelque sorte de trois degrés. Ces trois ouvrages formaient ensemble un corps dont toutes les parties étaient étroitement liées. C'était une introduction générale et systématique , une préparation à l'enseignement de la religion, dans laquelle la raison prétait son flambeau , pour conduire graduellement l'esprit au sanctuaire de la révélation. S. Clément , en adoptant une marche semblable à celle des Gnos tiques , s'attachait à éviter leurs écarts. « Le véritable » Gnostique, dit-il, le chrétien parfait, sait » tout et comprend tout par une connaissance )) certaine. Celte science ou gnose est le prin- )) cipe de ses desseins ou de ses actions, et » s'étend même aux objets incompréhensibles » pour les autres hommes , parce que le chré- » tien est disciple du Verbe, à qui rien n'est » incompréhensible. La foi est une connais- » sance sommaire des vérités les plus nécessai- )) res. La science est une démonstration formée » de ce qu'on a appris par la foi ; la philosophie )) prépare à la foi sur laquelle est fondée la )) science (i). »
S. Clément d'Alexandrie se déclare ou-
(i) Ibid. , liv lY , pag. 6i6, 617.
(35) vcrlemcnt l'apologiste de la philosophie des Grecs. 11 blâme ceux qui, considérant sojn influence comme funeste à l'humanité , allaient jusqu'à lui attribuer l'esprit infernal pour auteur (i). « Car, dit-il, elle forme l'homme » à la vertu , et annonce ainsi qu'elle provient » de Dieu même. Alors même qu'on jugerait la » philosophie des Grecs inutile , il serait utile » de prouver cette assertion , et par conséquent » il serait nécessaire de l'approfondir. Il n'y a » de démonstration solide que celle qui s'appuye » sur l'expérience; si son étude ne conduit pas » toujours au but , toujours du moins elle orne » l'ouvrage; elle exerce le néophyte à discerner » le vrai de l'erreur. Comme le laboureur arrose » d'abord le sein de la terre, avant d'y déposer » la semence, de même nous puisons dans les » écrits desGrecs ce qui peutleur être emprunté, » nous arrosons ce qu'il y a en eux de terrestre , » afin que ce sol ainsi disposé puisse recevoir et » nourrir le germe spirituel (2). Je ne donne )) point le nom de philosophie , ajoute-t-il, à » la doctrine particulière du Portique, à » celle d'Epicure , de Platon , ou d'Aristote ,
(i) Stromai, liv. V, pag. 278 ; liv. YJ, pag. 693. {2)Ibid.j liv. I,pag. 178, 3i5; liv. VI, pag. 654. IV. 3
» mai* à tout ce que ces divers instituts ont » enseigné de conforme à la justice, à la science » religieuse. Je donne le nom de philosophie » à ce choix fait entre toutes leurs doctri- » neè (i) , et surtout à celle de Socrate , telle » qu'elle a été développée par Platon. Le » sentiment de Platon sur les idées est la vraie » pliilosophie chrétienne et orthodoxe. Ces y> lumières ont été communiquées aux Grecs » par Dieumême. Mais, les Grecs y ont jointles » charmes de leur éloquence ; ils y ont mélangé » les erreurs humaines ». S. Clément distingue avec soin les écarts commis parles sophistes, des recherches entreprises par les véritables sages; c'est sur les premiers que tombent exclusivement ses censures ; il blâme l'abus , en louant l'emploi légitime de la science (2). a Du reste, cette philosophie profane est entièrement subordonnée à la haute sagesse de l'Evan- «ile. i> S. Clément compare la première à la servante, celle-ci à la maîtresse (3). « La vraie sagesse est la connaissance solide des choses
(i)/AiW. Jiv.YI, pag. 188, 641.
(a) Ibid. , liv. T , pag. 280 , 7.92 , agS.
(5) Ibid. , ibid. , pag. 3 19 , 355 , liv. VI , p. 655.
divines et humaines, celle dont le regard conçoit ce qui est, embrasse le passé, l'avenir. Le Verbe divin peut seul l'enseigner à l'homme. C'est à cette sagesse sublime qu'aspire la philosophie humaine. Elle s'y prépare par la droiture du cœur et la pureté de la vie (i). »
S. Clément loue et recommande la dialectique des Grecs , et les motifs qu'il en donne sont dignes d'attention : (c L'homme éclairé , » dit-il , usera de la dialectique , divisant le 7) genre en espèces , distinguant les objets , » jusqu'à ce qu'il ait atteint les notions simples » et premières. Il en est qui redoutent la phi- )) loso[)hie des Grecs , comme les enfans ont )) peur des spectres. Mais une croyance aussi » timide ne mérite pas le nom de connaissance , » puisqu'elle ne peut résister à la discussion. » Comment se flatter qu'on possède la vérité, )) si l'on n'a pas les moyens de la discerner de « l'erreur? La dialectique est une sorte de » rempart qui protège la vérité contre les at- » laques des sophistes. La cause de toute erreur » et de toute fausse opinion provient de ce » qu'on ne sait point reconnaître par quelles » raisons les choses concordent ou diffèrent
(i) lOid. , liv. Vï , pag. 642.
( 36) » entre elles; ainsi l'on confond par des assi- » milations trompeuses ce qui devait être » distingué. II faut donc employer la dialec- » tique comme un art qui fournit d'utiles ins- )) trumens pour atteindre à la vérité , pour la » transmettre, pour la protéger et la défendre » contre les argumentations captieuses. Mais » il faut aussi en éviter l'abus. Il ne faut point » la prodiguer hors du besoin et dans les ques- » tions oiseuses (i) (G) ».
Disciple de S. Clément, le célèbre Origène lui succéda dans l'enseignement catéchétique d'Alexandrie, et donna à cet enseignement un éclat nouveau. Mais , Origène avait associé les leçons de l'école Néo-platonicienne à celles du docteur chrétien. Eusèbe nous apprend (2) qu'il avait étudié avec le plus grand soin les écrits de Platon , de Numénius , d'Apollophane , de Longin , de Modérât , de Nicoraaque , des autres Pythagoriciens et Pla- ■* toniciens, qu'il avait puisé chez les Stoïciens et en particulier près de Cherémon et de Coruutus, les idées qui pouvaient concorder avec le
(1) Ibid.yMs.'Sl , p. 655, i56, liv. I, p. Sig, 356.
(2) Hist. Ecoles. , liv. YI , c. 3.
(37 ) système combiné de ces deux, sectes, qu'il avait rattaché les doctrines secrètes des Grecs aux traditions religieuses des Juifs , et la littérature philosophique aux dogmes étrangers. Ainsi s'explique l'analogie frappante qui se rencontre entre plusieurs opmions d'Origène et la doctrine contenue dans les Ennéades de Ploiin. Si l'on considère d'ailleurs qu'Origène admettait parmi ses auditeurs des païens et des hérétiques (l), qu'au rapport d'Eusèbe (2) , il compta Porphyre lui-même au nombre de ses disciples, de même qu'Ammonius avait reçu des chrétiens dans la sienne, on concevra la consanguinité qui s'établit entre les deux enseignemens. D'ailleurs, ils avaient, sous plusieurs rapports, une tendance commune , comme ils obéissaient à l'influence des mêmes causes. Cette circonstance explique encore les erreurs qui ont été reprochées à Origène, et la contradiction singulière qui existe entre les jugemens qu'ont porté sur lui les Pères de l'Eglise. Origène distingue trois sortes de sagesse : la sagesse profane , qui comprend les sciences proprement dites, et
(i) ^oyezla Lettre d'Origène dans ses œuvres, éd. des Bénédictins , tome 1" , pag. 4- (2) Hist. Ecoles. , liv. VI , cas. 59.
les arts , comme lia poésie , la grammaire , la rhétorique , la géométrie , la musique , la médecine; la sagesse, qu'il appelle des princes de ce monde ; et celle qui a sa source dans la révélation et l'Evangile. Par la sagesse des princes de ce monde, il entend celle qui est renfermée dans les mystères des Egyptiens, la philosophie occulte , l'astrologie des Chaldéens , la doctrine des Brames , qui s'annoncent comme la science des choses relevées , et enfin les diverses opinions des Grecs sur la Divinité. Il entend sous le nom de princes de ce inonde certaines puissances spirituelles , qui agissent le plus souvent dans les auteurs des doctrines mystérieuses. Il les compare à l'inspiration poétique , au génie. Il suppose qu'elles émanent de certains esprits ministres d'erreurs, ce Une inspiration plus vraie est celle qui éclaire les âmes saintes et sans tache, lorsqu'elles se sont consacrées à Dieu, lorsqu'elles se sont garanties de l.a contagion des démons, purifiées par l'abstinence, exercées dans les disciplines religieuses, lorsqu'elles se sont mises ainsi en communication avec la Divinité , et ont mérité d'obtenir les dons des prophètes et les autres dons divins (i). Si quelqu'un de ceux
(0 De principiis, Hv. III , cap. 3; il/id. , pag. 242 et suivantes.
qui sont instruits dans les doctrines grecques , dit-il ailleurs , passe dans nos rangs , il se trouvera préparé à reconnaître la vérité de notre croyance. Il y sera même confirmé par les déductions de la raison , et il y ajoutera ce qui paraît manquer pour la démontrer suivant la forme et les méthodes des écoles grecques (i). Si la morale du Christianisme est en accord avec celle des sages de la Grèce , c'est que les notions de la morale , destinées à régler la vie , sont gravées dans les âmes de tous les hommes. Dieu lui-même les y a imprimées , de raênae qu'il les a enseignées par l'organe des prophètes et du Sauveur (2). »
Du reste, avec S. Justin et S. Clément, il suppose comme un fait historique que les Grecs ont puisé chez les Hébreux les premiers élémens de leur philosophie. La Psychologie d'Origène repose sur l'hypothèse de la préexistence des âmes dans une région supérieure , de leur descente dans le corps matériel, de la faculté qui leur est donnée pour se relever par la connaissance de Dieu et l'instruction des bons
(1) Contra Celsum , lib. I , § 2.
[i)Ibid., pag. 4.
génies , pour se dégager ainsi de leurs erreurs , d'atteindre à la ressemblance avec Dieu, et enfin à la félicité suprême par l'intime communication et Funion avec l'Auteur de toutes choses (i) ; hypothèse commune aux Gnostiques et aux nouveaux Platoniciens. Il admet l'ame du monde ; il suppose qu'il existe plusieurs degrés relativement à l'unité de l'âme, a Si nous pouvions » un jour , dit-il , nous dépouiller à la fois du » corps et de l'âme , nous réduire à l'élat de la >) sensibilité parfaite et du parfait entendement, » nous pourrions alors contempler les idées » comme les objets immédiats de la raison (2) ». S. Grégoire, surnommé le Thaumaturge, disciple d'Origène , dans le panégyrique qu'il nous a laissé de son maître, décrit avec un détail fort curieux la méthode qu'il suivait dans son enseignement; on y reconnaît l'imitation fidèle de celle dont Platon avait donné l'exemple. On voit qu'Origène employait l'étude de toutes les sciences profanes , comme une sorte de préliminaire delà grande éducation qu'il se proposait d'instituer ; on voit comment du tableau des
(1) Origène, Philocol. C. 20, p. i/j^? éd. de Paris. (a)Z7< Principiis , lib. l, cap. 12 ; lib. III, cap.6«
erreurs Immaines il faisail naître un doute salutaire et le désir d'atteindre à la vérité , conimeilt il analysait , discutait , comparait tous les opinions philosophiques , cherchait à les mettre en accord, et à en faire sortir les vérités fondamentales de la religion. Nous avons sous le nom d'Origène un recueil fort précieux, quoique très-sommaire, des systèmes de philosophie grecque, publiés par Gronovius, mais dont l'atithenticité est justement contestée. 11 eut un nombre considérable de diciples parmi lesquels on compte même des femmes ; dans leur nombre se distinguèrent Héraclas et Denys d'Alexandrie qui lui succéda dans la direction de l'école fondée par les Chrétiens dans la capitale de l'Egypte. Didyme d'Alexandrie commenta son traité sur les Principes.
S. Grégoire , évêque de Nysse , est l'auteur d'un traité de Psychologie»qui est parvenu jusqu'à nous , et qui a été cité par Melachton comme conforme aux notions modernes , mais qui renferme cependant peu de vues neuves , même pour son temps ; il mérite du moins ii'être remarqué par la sagesse et la réserve qui y respirent. Quoique S. Grégoire prenne souvent Origène pour guide, il adopte aveuglément toutes ses hypothèses ; il consulte quelquefois les
indications de la nature. Il rejette et l'opinion des Platoniciens sur les divers sièges des diverses parties de l'âme , et cette notion qui représente l'âme comme un petit univers. Il range au nombre des mystères impénétrables, ces explications de la nature du lien qui unit l'âme et le corps , problème qui avait tant exercé les nouveaux Platoniciens. Il distingue, dans l'âme, à la manière de Platon , une vie végétative , une vie sensilive, une vie intellectuelle; il relève du reste la dignité de Fâme et la noblesse de son origine. Nous avons encore de lui une petite dissertation sur l'âme (i), dans laquelle il réfute diverses opinions des hérétiques et des philosophes , et rapporte à celte occasion plusieurs fragmens d'ouvrages antérieurs qui ne nous sont point arrivés. Son Epitre canonique , adressée à l'évêque Létopos, renferme sur la philosophie morale quelques idées judicieuses.
Lés sa vans ont été partagés sur la question de savoir si Chalcidius, philosophe du 5* siècle, était ou non, Chrétien; Mosheim prononce pour la négative , Brucker incline pour l'opinion contraire. Il est auteur d'un com-.
(i) Tome II de ses OEuvres , pag. 90 à 1 13.
naeiiiaire sur le limée de Platon (i), c[ui luéiile d'être consulté quoiqu'il soit empreint des sytèmes sortis de l'école Néoplatonicienne.
Si les premiers Pères de l'Eglise se montrèrent favorables à la philosophie grecque , se rapprochèrent d'elle, ce fut moins, comme on le voit, pour fonder une alliance, que pour opérer une conquête ; ou plutôt , sortant des écoles philosophiques pour entrer dans l'église chrétienne , ils cherchèrent naturellement à lui soumettre ces écoles, comme ils se soumettaient eux-mêmes à ses lois. Ils lui apportèrent leur érudition première en ti ibut , ou si l'on veut même en holocauste. Ils employèrent à peu près la philosopliie profane, comme Platon avait employé l'enseignement esotericjue f pour former le prolégomène de sa doctrine secrète, ainsi qu'Eusèbe l'a si bien fait voir dans sa PréparationÉpangèlique. Ceux des Pères de l'Eglise qui, comme Hermias, Tertullien, Arnobe, S. Irénée, Lattance , se montrèrent plus sévères, qui parurent bannir toute espèce d'étude profane , s'étaient placés eux-mêmes hors de la sphère de ces études et les
(i) Publié à Le^de par Meursius , 1617, et joint ])ar Fabricius au deuxii tic volume des OEavres de S. Hippolvte , avec de savantes notes , Hambourg , 1718.
(44) envisageaient avec un genre de préventions qui put paraître aussi naturel dans leur situation relative. Leurs censures ont une grande analogie avec le Pyrrhonisme ; c'est encore le Scepticisme , mais un Scepticisme d'un genre particulier et nouveau , un Scepticisme tel que celui dont le savant évêque d'Avranches a donné l'exemple dans les siècles modernes , que nous voyons reproduit aujourd'hui même par des écrivains contemporains , et dont le caractère consiste à supposer qu'en refusant toute autorité à la raison , on affermit celle qu'on prétend attribuer à la foi.
Hermias, qu'il ne faut pas confondre avec d'autres Hermias deSosomêne ou d'Alexandrie, écrivit dans le 5" siècle une réfutation des philosophes Païens (i) , qui renferme un sommaire assez remarquable delà métaphysique des Grecs , et qui , opposant entre eux les nombreux systèmes auxquels elle a donné le jour, semble n'être que le fidèle résumé de l'immense travail de Sextus l'Empirique. S. Irénée , en
(i) Irrisio gentilium philo sophorum , à la suite des Œuvres de S. Justin , édition des Bénédictins , pag. 402.
(45) combaltant les hérésies qui de son temps désolaient l'église Clnélicnne , s'aiiacha spécialement aux erreurs des Gnostiques , et attribua l'origine de ces erreurs à l'influence de la philosophie grecque ; on lui a reproché avec assez de fondement , de n'avoir pas bien connu, lui-même cette philosophie , ou du moins de ne pas l'avoir étudiée dans ses véritables sources , d'avoir trop peu approfondi les anciennes doctrines de la Grèce et de ne s'être pas toujours affranchi à son tour des idées propres aux nouveaux Platoniciens (i).'Tertullien , jurisconsulte et rhéteur , n'était point étranger à la philosophie des Grecs , quoiqu'il eût conçu d'extrêmes préventions contre elle et spécialement contre la doctrine de Platon , parce qu'il la regardait comme la source de toutes les hérésies. a Les hérésies sont les opinions propres aux » hommes et aux démons; elles ont leur source » dans une avide curiosité de cette sagesse hu- » maine que le Seigneur lui-même a voulu con- » fondre, lorsqu'il a adopté ce qui est, folie aux » yeux du siècle. Cette philosophie moderne.
(i) f^oyez\es observations du P. Petau et d'Huet, évêque d'Avr-anches.
)) téméraire interpréie de la nature divine ,
» a égaré les esprits. De là ces JEones, ces je
» ne sais quelles formes , et celle triade de
» l'homme, qu'on trouve chez Valentin , qui
» fut un Platonicien; ainsi le Dieu de Marcion
» est emprunté aux Stoicïens; la mortalité
» de l'âme est professée par les Épicuriens;
)) en niant la résurrection de la chair , on suit
» les idées de toutes les sectes philosophiques ;
» on suit celles de Zenon , en supposant la ma-
» tière égale à Dieu; celles d'Héracliie, en prê-
» tant à la Divinité une nature ignée... Mal-
» heureux Aristote, qui a prêté à ces erreurs les
)) secours de la dialectique, art également propre
» à élever et à détruire, source d'affirmations
» téméraires, d'argumentations stériles , de dis-
» tinctions subtiles, de disputes interminables,
)) et qui se contredit lui-même ep tous lès
» points(i)! » Terlullien combat aussiles Académiciens, (c Que fais-tu, s'écrie-t-il, ô impru-
» dent Académicien ? Tu renverses toute condi-
» lion de la vie, tu troubles l'ordre entier de la
» nature , tu démens la Providence divine; elle
» aurait, suivant toi, donné les sens aux hommes
(i) Terlullien^ de prœscript. , cap. 7.
» comme des organes fallacieux pour compren- » dre et employer ses ouvrages. Tout n'est-H » pas soumis aux sens? N'est-ce pas parleur mi- » nislère que le monde reçoit cette instruction » secondaire qui embrasse les sciences, les af- )) faires, les relations, les remèdes, les desseins, )) les consolations, les besoins, les orne mens de » la vie , puisque c'est par les sens que )) l'homme est seul reconnu comme un animal » raisonnable , capable de science, à com- » raencer par l'Académicien lui-même (i)? » Tertullien, dans l'horreur que lui inspire la doctrine de Platon , s'indigne même du Spiritualisme qui y respire ; il ne croit pas pouvoir faire assez pour proscrire cette région intellectuelle dans laquelle s'étaient égarés lesGnostiques; dans son traité sur Vâme , il combat la doctrine de Platon et celle d' A ris tôle sur l'immatérialité de ce principe ; il prétend leur opposer l'autorité de la Bible ; il se range réellement à l'hypothèse de Zenon ; il se laisse entraîner au point de ne pouvoir admettre la substance divine elle-même comme purement immatérielle (2). Du reste l'aversion qu'il témoignait
(1 ) Id. , de Anima , cap. i;^.
(2j Adve.rs. Praxcam, cap. 5.
contre toute pliilosophie ne le prcseiva point des opinions hétérodoxes. On sait qu'il accéda aux erreurs de Montan.
Au 4' siècle, Arnobe, rhéteur africain , d'abord zélateur ardent du Paganisme, attaqua ensuite avec une extrême chaleur les opinions philosophiques dont il avait été l'adepte ; il reprocha à la logique elle-même d'être impuissante, avec tout l'appareil de ses démonstrations et de ses méthodes , à prêter d'utiles secours pour la démonstraiiorP de la vérité (i) ; on s'étonne de lui voir soutenir que la raison ne peut établir les preuves de l'existence de la Divinité (2); et ranger en quelque sorte le fondateur même du Christianisme au nombre des instituteurs du Scepticisme, a II nous apprit, dit-il, à )) reconnaître que nous ne comprenons rien, ne » savons rien et ne voyons pas même ce qui » est placé devant nos yeux (3). » Quoiqu'il enveloppât également tous les philosophes dans la sévérité de sa critique (4), il donna les plus
(i) Lib. II, cap. 9.
(2) Lib. I , cap. 27.
(3) Ibid. , cap. 29.
(4) Lib. II. , cap. 2 ; lib. I , cap. 8 , 9.
(49) grands éloges à Platon, qu'il plaça au sommet et au faite de t édifice élevé par les philosophes ^ il adopta ses idées sur la nature de l'anie , sur les révolutions de l'univers et sur la matière considérée comme la source et la cau§e de toutes les imperfections et de tous les désordres (i). Avec lui il regarda la notion de la Divinité comme innée dans l'homme, a 11 n'est » personne , dit-il , qui , dès le jour de sa >» naissance , dès le jour même où il a été conçu » dans le sein de sa mère, n'ait possédé cette )) notion gravée en lui-même, et n'ait connu, par » une sorte d'impression naturelle, qu'il est un )) roi, un maître suprême qui gouverne toutes » choses ('i). » Lactance , son disciple , suivit son exemple , enchérit encore sur la censure de la philosophie profane , explora, scruta avec diligence, mais avec peu de critique, compara , opposa entre elles , mais avec peu de discernement, toutes les opinions des sages de l'antiquité , pour faire ressortir de leur contradiction la vanité de leurs principes. Il n'est aucun écrivain ecclésiastique qui les ait jugés
(i) Ibid. fibid. , lib. I , pag. 8,9.
(a) Inst. Divin. ^ lib. II, cap. 5.