DU VINGT-HUITIEME CHAPITRE
(A) L'uSage de l'Université de Paris voulait que les professeurs , en expliquant les e'crits de philosophie à leurs élèves , parlassent avec une rapidité telle qu'on ne pût écrire ce qu'ils disaient. Vers l'^n i 355 , quelques professeurs nouveaux s'étaient avisés de prononcer leurs leçons avec assez de lenteur pour que les élèves pussent en prendre copie , îa Faculté des Arts leur fit défense d'en user ainsi , et leur prescrivit de se confornier â l'ancienne coutume. Le scandale que causa la hardiesse des Nominaux à combattre les idées reçues fut tel, que le règlement de la Faculté des Arts en i33<), en interdisant d'enseigner la doctrine d'Ockam , interdit aussi aux maîtres et aux bacheliers de disputer dans les thèses, sans en avoir été requis par le président, ou sans en avoir respectueusement demandé la permission , afin que l'attaque fût toujours subordonnée aux intérêts de la défense ( Dargentré , tom. I , pages 337,374).
(B) Ockam attaqua directement aussi la théorie Platonicienne des idées, et cela devait être , puisque le
Réalisme était né de la combinaison de celte doctrine avec la théorie d'Aristole sur les formes :
«f Idea est aliquid cognitum a principio efFectivo intellectuali, ad quod activum aspiciens potest aliquid incsse reali rationabiliter producere. — Idea non est divina essentia. Ideae non sunt in Deo subjective et realiter , sed tamen sunt in ipso objective tanquam quoddam cognitum ab ipso , quare ideae sunt ipsaemet res a Deo producibiles. — Omnium rerum factibilium sunt distinclae ideae, sicut ipsœ res inter se sunt distinctae. — Ideae sunt singularium et non sunt spécierum , quare ipsa singularia sola sunt extra producibilia et nulla alia. — Generis et differentise et aliorum universalium non sunt ideae , nisi poneretur, quod universalia essent quaedam res subjective existentes in anima, et solum communia rébus extra per praedica-
tionem. » ( Ockam , 1. i , dist. 35 , quaest. 5. )
(C) Brucker ( Hist. crû. phiL, tome III , pag. 904 ) témoigne le regret de n'avoir pu découvrir l'ouvrage de Jalabert, si rare,. dit-il, que tous les soins de ce savant de la Croze pour le découvrir dans les Bibliothèques de Paris ont été infructuenx. Cet écrit existe cependant à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, dent les estimables administrateurs ont bien voulu le mettre à notre disposition. Il est dédié au célèbre INaudée. Les regrets de Brucker auraient été tempérés s'il avait eu l'ouvrage entre les mains. Les considérations qui y sont opposées au Réalisme ne sont point tirées des observât 'ons psycologiques, seule voie qui pût éclairer véritablement la question ; mais en général , elles
( GoH )
se fondent sur des argumentation^ du même genre que celles dont leurs adversaires faisaient usage ; c'est tout ensennble et l'exposition et l'apologie de la doctrine des Nominaux. Cet écrit n'a que 162 pages. {Phil. nominal, vindicata , etCi Paris , i55i.)
(D) Il nous eûtét.é facile de reproduire ici les nombreuses critiques auxquelles la philosophie de l'Ecole prête une si abondante matière ; mais Louis Yives , Bacon , la Ramée , Erasme , Locke , Gassendi , Boileau , etc. , ont épuisé ce sujet , et ont tellement accablé la philosophie scolaslique sous le poids du raisonnement et du ridicule , qu'il nous a paru oiseux de reproduire des réflexions qui sont devenues en quelque sorte triviales. Brucker a d'ailleurs fort bien esquissé et résumé tous les reproches qui ont été faits à cette doctrine ( tome III , page 869 et suiv. ) Il nous a paru plus utile d'essayer une exposition sommaire , fidèle , impartiale, de cette philosophie aujourd'hui oubliée , et de mettre nos lecteurs à portée d'apprécier par eux-mêmes en quoi et jusqu'à quel point elle a pu mériter le discrédit dont elle a été atteinte. Nous réservons pour la seconde partie de cet ouvrage les considérations générales dont elle peut être l'objet, et les corollaires durables qui peuvent être tirés avec fruit de cette singulière expérience sur la marche de l'esprit humain pendant plusieurs siècles. Nous nous bornerons ici a rappeler le jugement qu'en a porté le grand Bacon.
« La fable de Soylla peint sous une forme vivante » ce genre de philosophie. Vous trouveree cher le»
» Scolastiques , des vues générales qui ne manquent >> point d'une certaine beauté dans les termes , et qui, » supposent quelque génie d'invention ; mais dès que <t vous arriverez aux distinctions et aux décisions , au »» lieu d'applications fécondes et utiles , vous n'aperce- » vrez plus que des questions monstrueuses et vuides » de sens. Il est certain néanmoins que si les Scolas— » tiques avaient joint à la soif insatiable de la vérité , » à celte activité continuelle de l'esprit qu'on recon- » naît en eux , la variété et l'étendue de l'instruction » et des méditations qui leur manquent , ils eussent « répandu d'abondantes lumières , et ils eussent fait » éprouver de merveilleux progrès à toutes les sciences » et à tous les arts. » ( De Augmentis scient, lib. I , cap. 9. ) Cette décisioî impartiale du chancelier de Yerulam, suivant nous, pourrait servir de réponse au célèbre suspicor de Leibnitz.
(E) Ginguené, (Histoire littéraire d'Italie, tome II , page 334 et suiv. ; tome III, p. 1 et suiv), a donné sur Pétrarque et sur Boccace , comme il avait déjà donné sur le Dante , des notices qui sont à nos yeux les modèles du genre , et auxquelles nous ne pouvons que renvoyer pour apprécier le caractère de ces illustres écrivains et l'influence qu'ils ont exercée. Nous avons offert nous-mêmes dans les Archives littéraires une exposition abrégée de la philosophie morale de Pétrarque.
(F) Il est indispensable , pour bien apprécier la phi- IV. 59
( 6io ) losophie scolastique , d'avoir le courage de pénétrer soi-même dans l'iuimense recueil des écrits qu'elle a enfantés ; c'est là s.eulement qu'on peut bien enconnaî- Ire.et l'esprit et les formes. On peut consulter d'ailleurs suri'bistoireetla Bibliographie philosophique dumoyen âge, Fabricius, Biblioth. mediœ tt injimœ lalinitatis ; Trilhèrae , De Scriploribus' ecclesiasticis ; Lambert Danée ( Prolegomen in librum prini. senltnt. Genève i58o' ; Alsled {Thesaur. chronolog.); Christ. Bender , (Theol. scolasL; Tubingen 1624); Himeîius (même titre) ; Barthold Niemeyer ( Oratio de segiiioris cevi philosoph. , eic.lîieme%\.zàt ifiyS) ; Jacques Thoma- ■sius [De doclorihus scholasticis, Leipsick i 676, in-4") et son fils (plusieurs savantes dissertations cparses dans ses écrits ) ; Tribechow (De îloctorièus scholasticis, 2* édition, Jéna , 1719); Hermann , Reimann , Morhofif, (Poly-histor); Launoy (De Scholis celebrioribiis, Paris 1612. ; De J^aria À ris t. in acad. Par. ^ Fortuna, Paris 1662); Du Boullay {Hist. univ. Par Paris 1678, 5 vol. in-fol.) ; Crevier [Histoire de l'université de Paris , 1761 , in-8, fort lourd et superficiel en même temps) ; Meiners : (De nominalium ac realiiim initiis ; dans les commentaires de la société royale de Goëttingue, tome XII, p. 24) ; d'Eberstein, [sur la logique et la jfiétaphysique des Pè^es péripa- (élxciens , etc. , en allemand , Leipsick i8o3 , in-8); Jalabcrt, déjà cité ; Lalemandet i Dccisiones philos., Monaco i644) 1645, in-M. Jrs rationis ad mentent nominalium, Oxon 1678, in-12. )
Voyez aussi Tiraboschi , l'abbé Andrès , Ginguené, Hallam ,' Berington (ouvrages déjà cités), et le livre 18*
do l'Histoire des Croisades', pnr M. Michaufl<, U V.
L'infatigable Bruckcrâ recuhé, ainsi que nous l'avona dit , devant les diflicullés que présentait uiie exposition spéciale des Joclriues des divers docteurs bcolastiques, et s'est borné à un tableau général qui ne permet de démêler ni la variété des opinions , ni la rivalité des sectes, ni le progrès des idées. Tiedernann excité par !e suspicor de Leibnitz , a eu 1& prenjier l'héroïsme de compulser enGn les originaux , d'étudier à fond chaque docteur scolastique , et il en a présenté un tableau aussi développé que judicieux , qui occupe presque en entier les volumes IV et V de son Histoire de la philosophie spéculative , mais oii , suivant son usage , la discussion est trop souvent confondue avec l'exposition des doctrines. Tennemann a suivi ses fjp#es avec une fidélité scrupuleuse, en y joigt>ant seulement un grand nombre de passages heureusement choisis. Nous avons emprunté avec soin à l'un età l'autre toutes les indications qui nous ont paru utiles.
L'Académie des Inscriptions et Belles-lettres a proposé, de trois ans «.u trois ans, de 1737 à lySS, une suite de concours sur l'état et les progrès des sciences en France depuis Charlemagne jusqu'à Louis XI: nous avons consulté dans les archives de l'institut de France la collection des mémoires manuscrits des concurrens. Les sujets étaient d'un bien grand intérêt; mais nous devons avouer qu'ils nous ont paru faiblement traités, si on excepte toutefois les mémoires couronnés des abbés Lebeuf , Fenel , et de Guasco. Il manque au reste les mémoires relatifs à trois de ces concours, qui se sont égarés.
La bibliothèque royale contient un grand nombre de manuscrits des philosophes du moyen âge , qui n'ont pas vu le jour; nous en avons consulté plusieurs, sans y rien trouver qui nous parût leur mériter d'être mis en lumière. Ceux qui auront le loisir et la patience de se livrer à des investigations plus approfondies seront-ils plus heureux? C'est ce que nous n'oserions garantir.
riN DU QUATRIEME VOLUME.