IV
( 578 ) être appelé ou l'opération de l'âme , inten-' tio animœ) , ou la pensée ( conceptus) , ou la modification passive (passio ) , image de cet objet. » Il distinguait une opération première et une opération seconde : a L'opération* première est une sorte de nom mental destiné à représenter l'objet qu'il signifie j l'opération seconde n'est qu'un signe de la précédente ; tels sont l'espèce , le genre et les autres universaux ; l'universel est une opération singulière de l'âme , une notion destinée à être attribuée à plusieurs objets : cette notion est appelée universelle en tant qu'elle est considérée dans les objets multiples, singulière en tant qu'elle est une forme existante réellement dans l'entendement. »
Voici maintenant comment Ockam prouvait que l'universel n'est point une substance existante hors de l'âme : n Toute substance est numériquement une et singulière ; elle est ellemême et non une autre; il n'en est pas de même de l'universel. Si l'universel était une substance existante dans les subslarK:es pariiciilières, et distincte de celles-ci, elle pourrait en être séparée , exister sans elles; car, toulecbosesupérieureàune autre peut en être indépendante dans l'ordre établi par Dieu j mais cette conséquence est absurde. Dans Topinion des Réalistes, aucun individu ne
(579 ) pourrait être créé , si quelque autre individli préexistait déjà ; aucun individu ne pourrait être anéanti , si tous les autres n'étaient avec lui plongés dansie héant; car, Dieu ne pourrait , dans le premier cas , le créer ; dans le second , l'anéantir tout entier , puisque l'universel , partie essentielle de cet individu, devrait préexister avant lui et lui survivre. La substance, disait encore Ockam, ne doit point être coufondue avec Taltribul; l'universel peut être attribué à plusieurs substances,* une substance ne peut elre attribuée à une autre ; on ne peut former une proposition de l'association de plusieurs .substances ; l'opération de l'âme qui institue un signe mental , et l'attribue à plusieurs objets , est donc seule la source de l'universel ; l'universel n'est donc ni l'essence d'I la cbose , ni une portion de la chose ; il n'est point hors de Tâme ; les univêrsaux sont une sorte (Têtres dans rame, distincts entre eux, distincts des objets exté-^ rieurs. » 11 appliquait ces considérations aux Catégories d' Aristole et aux Prœdicables, en les fortifiant par la définition de ces diflférens termes généraux de la logique (i). « Celte hypothèse , remarquait Ockam , qui acc(îrde aux no-
(t) Logirn Occami , cap. XIV , XV , XXV ^ XLF.
lions générales une existence réelle , cjiioique distincte , dans les objets particuliers , n'a été imaginée que pour sauver l'autorité des propositions qu'on prétend fonder sur l'essence des choses , ou la science qu'on prétend asseoir sur les définitions , afin de soutenir les opinions de Platon (i). » Car , les Nominaux accusaient les Réalistes de partager les rêveries de Platon , comme les Réalistes accusaient à leur tour les Nominaux de tomber dans les grossières erreurs des Stoïciens.
Cet aperça de l'argumentation des deux partis nous dispense de la développer avec plus de détails ; elle était peu propre à faire jaillir* de cette importante question , toutes les lumières qui pouvaient s'en répandre sur la connaissance des lois et des facultés de l'esprit humain. Nous faisons grâce en particulier à nos lecteurs du raisonnement fondé sur ♦.l'axiome alors si célèbre , qu^il ne faut pas. multiplier les êtres sans nécessité. Cependant, cette discussion avait un avantage marqué sur la controverse qui s'était élevée du .temps de Roscelin j alors on n'ajjait guère employé que des armes ihéologiques ; maintenant du moins
(l) In libr. I, Sentent, distinct. 2 , quaest. 4-
on discuuii avec des principes ralionuels une' question philosophique.
Mais, le système adopté par Ockara n'ébranlera-t-il pas la réalité des connaissances ? Voici sa réponse: a La science réelle ne consiste point, dit-il , en ce que les objets sont connus immédiatement comme tels ; mais , en ce qu'ils sont oonrjus dans des intermédiaires qui les supposent ; l'esprit ne connaît directement que les proposiiion^u'il conçoit ; la science réelle, et la science rationnelle ont à cet égard le même caractère ; ce qui importe à la réalité des connaissances , ce n'est pas que les termes des propositions mentales aient une existence extlérieure et subjective; c'est que ces ternies, comme autant de signes fidèles , placés dans notre esprit , représentent et supposent des objets semblables hors de nous-mêmes.
» Qu'est-ce donc que la notion générale ? Est-ce seulement une conception de l'entendement , qui n'a d'existence que dans la pensée ? Est-ce une représentation (speczes aliqua) , qui se rapporte à un objet" réel et individuel? Est - ce une chose vraie qui suit l'acte de l'esprit et qui exprime la similitude de l'objet? Ces trois hypothèses concorderaient en ce que l'universel serait une chose vraie en soi , numé-
( 58-^ ) liquement une , correspondant à des objets multiples et externes , en exprimerait la com" mune similitude , et , par conséquent , en supposerait l'existence. Ou bien, peut -on dire qu'il n'y a rien d'universel par sa nature, que l'universel n'est tel que par institution , comme les signes du langage ? Ou bien peut-on comparer les universaux à ces exemplaires, « ces modèles , qu'un artiste conçoit et se forme à la vue d'un objet extérieur^ et qiii peuvent devenir ainsi généraux par des applications multipliées ? Enfin, ces conceptions générales sont-elles quelques qualités existantes subjectivement dans l'âme, qui, par leur nature même, aient le caractère de signes d'êtres extérieurs ? Ockam propose, discute toutes ces questions, oj^pose des objections à toutes , sans se prononcer expressément, et abandonne le jugement au lecteur. 11 décide seulement que, tout ce qui peut, par sa nature, être attribué à plusieurs choses, est dans l'âme, d'une martière objective ou subjective, mais n'appartient point à l'essence ou à la quiddilè àe I.i substance (i). » C'est-à-dire qu'en définitive Ockam est essentiellement un véritable Conceplualiste,
(f) Jlrid.j ibifl'., quacsl, 8,
Dès qu'Ockam eut renversé par sa base le système du Réalisme , les régions de la philosophie se présenièrent à lui sous un nouvel aspect. 11 vit s'évanouir comme autant de fantômes , la grande théorie du principe de Vindi- 'viduation , et toutes celles que les scolastiques avaient construites avec tant d'efforts en réalisant les notions abstraites. Il rejeta donc l'hypothèse qui n'introduisait , entre les êtres réels, qu'une différenceybr^^e//ffycelle qui prêtait aux relations une existence objective, et qui les séparait aussi des termes absolus, dans le domaine de l'existence j celle qui considérait l'étendue comme distincte des substances composées et de leurs parties , établissant que des parties placées les unes hors des autres, constituent par là même une extension ; celle qui distinguait le mouvement , du corps mu , sous le rapport des phénomènes réels; celle qui faisait résulter les degrés d'Jntension, de l'addition de nouvelles parties réellemertt différentes (i); enfin , il admit le vide (2). Dès lors ■ «.
(1) tbid, , lib. I , distinct. 2 , quaest. 3 ; distinct. 3o , quxst. 1,2; distinct. 17 , quaest. 6; lib. li , dist. 2 , quaest. i ; quodl. 1 , quaest. 6 ; quodi. 6 quaest. 7 , 24-
(2) Quodlib. I , qusesl. 28, 29,
( 584 ) aussi , il fut ramené à chercher le principe des connaissances humaines dans la percep-' Ûon intuitive , à invoquer l'autorité si longtemps méconnue de l'expérience, à déterminer les rapports des connaissances abstraites aux connaissances sensibles: La réalité n apparte-? nant qu'aux individus , les individus n'appartenant qu'aux sens , il n'était plus possible de faire reposer la science sur le fondement des notions générales (B).
Ici Ockam , libreet dégagé d'entraves, se montre lui-même ; il aborde cette région nouvelle , s'il ne la visite pas tout entière ; il paraît suivre les indications de Roger Bacon , plutôt que sortir de l'école de Duns Scot; on voit luire l'aurore de la philosophie moderne.
(( La connaissance intuitive n'embrasse pas seulement les objets extérieurs ; elle compiend îiussi les phénomènes intérieurs , les actes de l'entendement et le# affections de l'âme.
)) La première est sensitive ; la seconde, inlellective.
» Toute connaissance de la» vérité suppose la connaissance intuitive j mais , l'intuition sensitive ne suflit pas; la puissance des sens jî'est pas la cause immédiate et prochaine du jugement porté sur les objets.
")) La connaissance intuitive d'un objet , est celle en vertu de laquelle on peut savoir si cet objet est ou n'est pas ce qu'il est, de manière que l'entendement en conclut immédiatement qu'il existe évidemment. C'est celle en vertu de laquelle on aperçoit qu'une qualité est attachée à un sujet, si une chose est distante d'un tel lieu, quels sont les rapports des objets entre eux , cl par laquelle on obtient ainsi toutes les vérités contingentes.
» La connaissance abstractlpe est celle en vertu de laquelle on ne peut savoir évidemment d'une chose contingente , si elle- est oif n'est pas , et par laquelle on fait ainsi abstractioh de l'existence et de la ndn-existence. Les vérités -nécessaires ne s'obtiennent que par les déductions logiques , tirées des prémices (i) ».
Ockam a saisi avec assez de netteté la distinction des jugemens de fait et des jugemens rationnels. Du reste, il n'est pas toujours demeuré en accord avec lui-même : tantôt , il range au nombre des connaissances abstractives, les faits sensibles conservés par la mémoire ; tantôt il suppose que l'intuition sensitive peut
(i) Ibïd.y prol. lib.I, quxst. i , a.
( -586 ) avoir lieu pour un objet non existant , par la raison que cette intuition et son objet ne sont pas identiques. Enfin, loin de s'affranchir de là théorie des J()r mes aristotéliques, il paraît quelquefois les multiplier encore avec une sorte de prodigalité (i).
Du moins, il retranche sagement du domaine de la philosophie rationnelle, pour le restituer exclusivement à l'enseignement religieux , un ordre de questions supérieures aux lumières naturelles , rétablissant ainsi les limites que les Scolastiques avaient si souvent méconnues.
Qn conçoit qu'Ockam ne pouvait reconnaître dans les facultés de l'âme une existence réellement distincte ; « F^'ânie n'a qu'une nature uni7 que , laquelle se diversifie selon les fonctions , laquelle , indivisible en elle-même , est le principe de plusieurs actes distincts. L'entendement actif ei V entendement possible sont absolument le même ; l'esprit est appelé entendement actifs en tant qu'il est capable de produire l'acte de l'intelligence , et possible , en tant qu'il peut recevoir en lui même l'acte qui le produit (2).
(i) Sentent. II, distinct. i6; quodiib. i ,*quaest. lo. (2) Voyez son commentateur Gabriel Biel : Collée-' torium^ sentent. II, distinct 16.
Ockam eut un mérite plus réel en osant attaquer enfin cette hypothèse des images ou espèces dont nous avons vu l'école d'Aristole si. préoccupée , et qu'elle considérait comme les intermédiaires des perceptions. « Celte hypothèse , disait-il , a tout au moins le tort d'être oiseuse. » Voici donc comment il explique le double» phénomène de la double intuition :
(( La présence de l'objejt externe produit sur l'organe des sens une sorte d'impression qui , dans la vision , par exemple , est la lumière et la couleur. Cette impression accompagne l'acte même de la vision , et n'en est point l'objet ; à cette action en succède une autre d'un ordre supérieur , qu'on appelle apparition , et qui constitue la connaissance intuitive. L'impression produite est le véritable objet de ce second acte. Après lui subsiste encore une nouvelle modification du sens extérieur , qui n'est plus ni l'impression, ni l'objet; dans le sens intérieur (^Jantasia) , subsiste aussi, après le premier acte du sens , une modification qui prépare le réveil de l'apparition , même en l'absence de l'objet ; c'est la représentation abstractive. Trois autres modes se succèdent encore; l'un est une disposition nouvelle du sens iniérieur ; l'autre
( 588 ) est le réveil de l'image ; le dernier est la réini'niscence qui la retfoiiriaîl.
» Quant à l'intuition inielleciive, elle résulte, ou de l'analogie entre l'objet matériel et l'entendement immatériel , ou de la représentation de l'objet, ou de la détermination de la faculté de penser, ou de la réunion de cette faculté avec l'objet. Pour obtenir une notion abstraite^ il faut, indépendamment de l'entendement et de l'objet, une autre condition, savoir, la connaissance intuitive de robjetauqueU'abstraclion se rapporte, comme un mode qui a survécu à la perception intuitive : c'est une trace que celle-ci a laissée. L'entendement tire d'une représentation obscure et confuse, intuitive ou abstraite , des notions plus distinctes et mieux déterminées , et s'élève ainsi jusqu'à une notion unique, absolue, qui représente un objet entièrement déterminé , et ne contient plus rien de contingent. De plusieurs notions particulières, obscures ou distinctes, l'esprit peut détacher des notions générales qui correspondent à ce que les objets ont en commun d'une manière accidentelle ou essentielle; ces notions seront elles-mêmes obscures ou distinctes , absolues ou relatives, suivant la jaalure de celles dont elles sont déduites.
p A la formation des simples notions succède
r 589 ) celle aclivilé de l'espril qui en forme des jugemens ; il inslilue ainsi un nouvel ordre de con'-^ naissances qui expriment rassenlimenl de Ye^pril {notitias adhœsipas). Si cet assentiment s'attache à la seule connaissance inluilive des termes d'une proposition contingente , c'est l'expérience; s'il adhère aune proposition nécessaire, c'est l'entendement; s'il saisit la conséquence nécessaire des prémices évidentes, c'est 15 science ; s'il accueille des vérités seulement vraisemblables , c'est l'opinion ; s'il se règle d'après l'autorité , c'est la cioyance (i). »
On voit qu'Ockam était un véritable Conctptualiste , et c'est ce qu'on doit penser aussi des principaux Nominaux de cet âge. Ce philosophe était Anglais et cordelier : il prit avec chaleur la défense de Philippe-le-Bel et de Louis de Bavière contre les papes f et s'attira le ressentiment de Jean XXII. Il mourut à Munich , en 1347. L'Anglelerre semble ayoir eu la prérogative de donner à la philosophie , de siècle en siècle , pendant le cours du moyen âge , depuis le vénérable Bède, les penseurs les plus indépendans et les plus originaux.
Duns Scot trouva cependant un défenseur
(i) Biel , ibid. , sentent. Il , Jist 3 , quaesl. 2.
(Sgo)
parmi ses autres disciples ; ce fut Wallcr Bufleigh , qui , comme Oclcara, avait étudié à Oxford : il défendit la réalité objective des notions générales , par* ces considérations tirées de l'ordre moral et alorS si accréditées, comme celle qui se fonde sur les fins que la nature se propose dans ses ouvrages. Il attaqua la réforme des Nominaux dans sa "via modernorum (i). Thomas de Strasbourg , augustin , qui enseigna la théologie à Paris , soutint aussi le Réalisme défaillant, et parut s'attacher particulièrement aux opinions d'^gidius Colonne j il spécula de nouveau sur l'existence des nombres, des relations, sur les combinaisons de la matière et de la forme , sur les accroissemens d'intension, sur les quiddités , etc (2).
Mais les docteurs les plus célèbres de cet âge se rangèrent sous la bannière du Nominahsme. Jalabert (5) (G) , Marsile d'Inghen (4) , en citent un grand nombre aussi distingués par leurs talens et leur savoir, que par leurs vertus^
(i) Inphysic. Aristot, tract. I , cap. 2. (s) Comment, in magist. sentent. 1. I, distinct. 24 ^ 34 ; in lib. IV , lib. I , dist. 3 , etc.
(3) Philos, nominal, vind. prœfat. § i-
(4) Ora/io: Heidelberg, 1 494-
Dans leur noiubre brillèrent surtout Richard Suisset , Buridan , le cardinal Pierre D'Ailly-, le vénérable Gerson , Gabriel Biel , Grégoire de Rimini, Pierre d'Espagne, Georges de Bruxelles , Albert de Saxe , etc.
Richard Swinshead, ou Suisset, qui enseigna les mathématiques et la physique à Oxford , était aussi théologien et philosophe, mais s'appliqua spécialement aux deux premières sciences, et, à l'exeniple de Roger Bacon, voulut éclairer l'une par l'autre. Dans son Calculateur (i) , ouvrage qui a excité l'admiration de Cardan et de Scallger , il essaya de soumettre les formes substantielles au calcul , c'est-à-dire^ de déterminer par les lois du calcul les accroissemens ou les diminutions des qualités physiques , la résistance des milieux , les forces, la réaction ; il posa une série de questions sur ce qu'il appelle de minimo et maximo ; il osa coiltredire Aristole sur le sujet de la réaction, qui avait acquis une haute importance dans cette école. 11 essaya d'appliquer aussi les mathématiques et la philosophie dans son Art cabhalistique et sa logique. S'il commenta Pierre Lombard , suivant i'u-
(i) Calculator sabtilissimus , Venise iSao, iu-fol.
sage de son temps , il commenta aussi ïa physique et l'éthique d'Aristote, ce qui était plus rare et plus mile.
Jean Buridan , après avoir été recteur de l'université de Paris , fut contraint , en i355 , par les persécutions qui s'élevèrent contre les Nominaux , de se retirer en Allemagne , et y dirigea le premier l'université de Vienne. Les auteurs français (t) lui attribuent la création de la logique nouvelle qui se montra dans l'université de Paris, vers i320 ou i53o; mais, il est probable que cette logique n'était autre que celle d'Ockam dont le nom était alors en défaveur ; on la désignait en effet sous le nom de Subtilités anglaises (2). Cette logique avait le mérite de s'attacher à déterminer exactement le sens des termes (5) , et ce mérite était aussi considérable à une telle époque , qu'il devait être redoutable aux systèmes accrédités ; oj» lui' reprochoit en retour d'attribuer trop d'importance aux termes , et de négliger les choses. (( Mais , répliquaient Pierre D'Ailly et Gerson , vous ne pouvez bien connaître les
(i) Du Boullay, Hist. univ. Paris, tome IV, p. 996.
(2) Philobiblon , c. 9.
(3) Dargentré, Collect. judic. , tome 1°', p. 5Sg-
( Sgî ) choses, si de votre côté vous négligez dé déierminer l'acception des mots. » Du reste, en changeant les formules et les dénominations usitées , elle rentrait , pour le fond , dans la logique d'Aristote, et s'exerçait particulièrement sur l'art de l'invention des moyens termes sylloglsliques. Buridan commenta presque tous les ouvrages du Slagyrite.
Pierre d'Ailly, qui fut appelé V Aigle de la France , chercha à prendre un milieu entre le doute académique et les affirmations indéfinies du dogmatisme. Il n'accorda point au témoignage . des sens une certitude propre; mais, il admit que le cours ordinaire de la nature et les desseins de la Providence doivent rendre une confiance raisonnable aux faits exté- •rieurs dont les sens donnent la persuasion. Ce qu'il dit du sens intérieur , semble avoir quelque analogie avec le Je pense , donc je suis^ de Descartes. Il reconnut du reste la certitude des vérités mathématiques.
Ce n'est pas la secte seule des Nominaux ^ c'est la philosophie de ce siècle , c'est l'humanité elle-même , qui s'honorent du vertueux Gerson ( Jean Charlier , ou Gerson , chance-' lier de l'université de Paris ) , de ce philosophe religieux dont la piété douce et tendre IV. 58
trouvait dans l'amour de Dieu un aliment pour l'amour des hommes , qui , après avoir été chargé des néçocialions les plus importantes , a-près avoir été l'ornement de l'université de Paris , la lumière des Conciles de Pise et de Constance , voulut consacrer ses derniers Jours à instruire de pauvres enfans, dans les plus humbles écoles , et qui fut le Fénélon de son âge. Gerson essaya de réconcilier les Réalistes et les Nominaux , en ramenant à la fois les deux partis à déterminer avec plus de soin l'objet de la connaissance scientifique , à en fixer les limites , à faire disparaître la confusion qui s'était introduite entre la philosophie et la théologie , entre la métaphysique et la logique. 11 reconnut , il annonça , mais sans fruit , que les erreurs des philosophes naissaient de ce* qu'ils n'avaient point encore clairement établi et circonscrit l'enceinte marquée à la connaissance humaine ; il voulut introduire une meilleure méthode de philosopher. «La logique, » disait-il , n'est pas la science , mais la voie M qui y conduit (i). » 11 aperçut que le foyer de toutes les difficultés qui agitaient l'école , était dans cette notion de Vêtre qui est le point
(i) Œuvres de Gerson, tome III , 1. XXXI , I dise.
de contact entre Tordre intellectuel et le monde des réalités , notion qu'on avait encore obscurcie par la subtilité des abstractions imaginées pour l'éclaircir. Il distingua donc dans l'être deux modes distincts , sous le point de vue transcendantal , ou plutôt il repro-* duisit sous un nouveau jour cette distinction déjà présentée , dit-il , par les métapbysiciens et les logiciens. « L'un est Vêtre absolu f Jà >j nature de la chose en elle-même ; l'autre ne » consiste que dans son existence représenta- » tive en tant qu'objet de l'entendement ; l'être , M sous le second aspect , peut se montrer tout » différent de ce qui lui appartient sous le pre- » mier. Cette distinction est la cleV de la paci- » fication entre les Formalisans et les Teri) ministes ( les Réalistes et les Nominaux), » si elle est claii-ement saisie. L'être réel ne » peut constituer une science, qu'autant qu'il est » considéré dans son existence objective , dans )) son rapport à la réalité ; il ne change point » dans son existence réelle, au gré des modi- » fications que subit sa notion objective j telle » est l'erreur des Formalisans qui veulent » faire de la métaphysique sur les réalités, sans » tenir aucun compte des opérations dé l'én- )) tendement , comme celle des Terministes
( 596 ) TU est de se concentrer trop souvent dans la «t- » gnifîcalion des mols(i). »
L'idée que Gerson s'est formée de la théologie mystique peut trouver des contradicteurs ; il serait étranger à notre plan de la discuter j mais, il importe de remarquer, du moins , que par la direction qu'il donna et la sphère qu'il assigna au Mysticisme , Gerson préservait les sciences philosophiques d'une invasion qui leur avait été si funeste. H se renferma exclusivement dans le domaine de la méditation religieuse; il appela toutefois la psycologie au secours d-e la théologie mystique; car, suivant lui, ce celle-ci se fonde sur la connaissance de sov-même , obtenue par l'expérience des âmes pieuses dans l'étude de leur propre cœur. » Il s'efforça , d'ailleurs , de préserver la contemplation des nombreux écarts qui l'avaient trop souvent égarée , et il signala judicieusement comme les deux principales causes de ces erreurs, l'exaltation d'une imagination qui s'abandonne, sans règle et sans fruit, à tous ses caprices, et l'abus des abstractions métaphysiques (2).
(1) De Concordia metaph. et logic. , XX , F. K.
(2) Œuvres de Gerson, tome III : Considerationes de mystiea iheologia, Consider. 2,6, 10 , a4 > ^^*
( 597 ) Si le Réalisme , dans cette grande controverse , ne put se prévaloir de la supériorité des talens, il eut dir moins l'avantage d'obtenir l'appui de l'autorité civile; et à défaut d'argumens décisifs, il employa les armes de la persécution, trouvant plus facile de faire bannir ses adversaires que de leur répondre. Le règlement de l'université de Paris condamna, en i55g^ la logique d'Ockam,et en interdit l'enseignement (i). Les Nominaux furent impliqués dans les troubles civiles qui suivirent l'assassinat du duc d'Orléans en 1407 ? parce qu'ils condamnèrent ouvertement ce crime ; ils s'exilèrent volontairement jusqu'à la retraite des Anglais. Le zèle avec lequel les Nominaux défendaient les droits des princes leur attira les censures de la cour romaine. Nous voyons cependant que dans les controverses religieuses suscitées par Jean Hus, les Hussites appartenaient auxRéaisles, et les catholiques aux Nominaux ; enfin, on obtint de Louis XI un arrêt terrible et célèbre de proscription contre ces derniers, arrêt qui alla jusqu'à ordonner la confiscation de leurs livres (2). L'apologie qu'ils adressèrent à ce
(1) Du Boullay , tome IV p. 257.
(2) Naudée, Inadd. ad rcgnum Lud. XI, p. ao3»
prince, et qui est peut-être le monument le plus instructif et le plus curieux pour l'histoire de ce débat philosophique (i), eut un effet plus réel et plus durable que la sentence elle-même; et la raison cette fois triompha du pouvoir. Le Nominalisme, alors même qu'il conservait encore les formes extérieures de la philosophie scolastique, l'attaquait dans son essence même et dans son principe de vie, en dissipant le prestige qui avait accordé une valeur absolue et une sorte de puissance magique aux notions abstraites. Il ne lui portait pas un coup moins sensible , et il préparait par une influence active , quoique lente et secrète encore, la réformalion de la science, en donnant le courage, on pourrait dire la témérité , relativement à l'esprit du siècle , de s'affranchir du joug de l'autorité , en provoquant une investigation plus sérieuse du fondement des connaissances humaines , en appelant les méditations des penseurs à s'emparer enfin des questions livrées jusqu'alors aux seules paraphrases des commentateurs. Plusieurs exemples cités par Dargentré montrent que cet appel ne fut pas infructueux ; on cite entre
(i) Dargentré, tome II , p. a86.
(599) autres un Nicolas d'Outricourl ou d'Autricouct ( de ultricuria ) , qui osa tourner en ridicule 1 aveuglement des Scolastiques pâlissant jusqu'à 1 extrême vieillesse sur les livres d'Ari&lote et leurs commentaires, au lieu de consulter le grand livre de la nature constamment ouvert sous leurs yeux et qui leur offrait de bien meilleures leçons. Ce d'Outricourt renouvela la tentative de Guillaume de Couches pour remettre en crédit la philosophie corpusculaire; il posa aussi les principes de la science à laquelle on donnait alors le nom de perspective (l), mais il ne fut guère mieux entendu que Roger Bacon. Les esprits n'étaient point encore préparés pour la restauration des sciences physiques. 11 suffit, pour s'en convaincre, de remarquer que l'astrologie judiciaire avait ^Jors des chairesdans les universités, qu'il existait auprès des princes des astrologues en titre, témoin ce Simon de Phares qui fut astrologue de Charles VIII , et dont les écrits nous peignent l'état de cette singulière science. L'alchimie n'obtint pas un moindre crédit; on expliquait le» livres hermétiques dans les universités. La perspective for-
(i) Dargentré, tome I , p. 355. 356.
( 6uo ) paait alors une science à part, sans doute depuis que Roger Bacon lui avait assigné son objet, son domaine f elle fut seule cultivée avec quelque succès ; et sans Moute elle dut cet avantage à l'exemple donné par son créateur, et à l'application des sciences mathématiques ; elle exerça particulièrement les Nominaux , Buridan, Richard Suisset , Albert de Saxe. Quant à la physique proprement dite et a l'histoire naturelle, quoique Pline commençât à être connu , et quePellicier, premier abbé de Gram-mont, l'eût en partie commenté, un chaos de fables absurdes défigurait alors ces deux sciences , comme on le reconnaîtra si on prend la peine de jeter les yeux sur le traité du cordelier anglais Barthélerai Glanvill (de Proprietatibus Rerum) qui jouit alors d'une immense renommée, el qui fut considéré comme une sorte d'encyclopédie des connaissances naluRelles. (i)
L'empire de la philosophie scolastique fut encore ébranlé, à la même époque, sous des rapports differens, et par des attaques moins directes en appai^fence, mais dont les effets tendaient
(i) Jeqn Corbichon, Augustin, en 1872, le traduisit en français , par ordre de Charles V , pour le mettre % la portée de tous les lecteurs.
à renverser les principes même de ses succès, et à ramener les esprits dans la voie qui amena
enfin la réforme des idées (D) Italiam!
italiam!..
L'auieur de l'Imitation de J.-C, ébranla subitement le plus puissant de ces principes , le crédit que la philosophie scoJastique avait reçu de son alliance avec les idées religieuses, et de la prétention qu'elle avait de prêter à la religion son plus solide appui. On fie s'étonnera point de nous voir assigner un rang, dans l'histoire delà philosophie, à cet ouvrage , qui a obtenu des âmes pieuses une si juste admiration ; nous avons trop souvent déclaré que nous accordions une influence du premier ordre sur les destinées de la philosophie, à toutes les causes qui peuvent exciter et nourrir dans le cœur de l'homme, des sentimens purs ei élevés, qui peuvent développer et ennoblir- les affections morales. L'Imitation de J.-C. rappelait la religion à son vrai caractère, à Sa destination naturelle , la délivrait du funeste alliage des vaines subtilités qui venaient en dénaturer l'enseignement, et plaçait son domaine et son action dans le culte intérieirr et le perfeclionnement moral. Et ce n'est pas ici une Taine supposition , quoique cette remarque
sur un livre si généralement lu et médité, nous paraisse avoir échappé aux historiens: l'humble et vertueux auteur de ce beau livre , critique plus d'une fois les abus de la philosophie de l'école; le chapitre 2 du premier livre commence précisément par la célèbre maxime d'Arisiote qui sert aussi de début aux livres métaphysiques et qui était la devise favorite des scolastiques du temps ; ce chapitre entier est la censure cachée de la vanité des docteurs. Au chapitre' suivant j l'auteur s'exprime plus clairement encore : « Que m'importent, dit il , et les )) genres et les espèces?.... que tous les docteurs w se taisent!... Ne blâmons pas, ajoute-t- » il, toute science, et cette simple connais- )> sance des choses, qui est bonne en elle- ». même et telle qu'elle est ordonnée par Dieu; » mais, donnons la préférence à une bonne )) conscience et à une vie vertueuse (1) ! » Nous pourrions multiplier les exemples ; ceux qui connaissent bien les mœurs de cet âge, l'esprit qui régnait dans les écoles , conviendront avec nous que l'autewr de l'Imitation de J.-G. fut précisément par rapport à la philosophie scolastique, ce que Socrate fut par rapjiort aux sophistes de Tanliquité, et qu'il opposa aux abus de l'esprit qui égaraient ses con-
( 6o5 ) lemporains, les conseils de la piété chrétienne, précisément comme Socrate opposa aux écarts de son âge les maximes de la morale naturelle.
L'Imitation de J. - C. concourut encore avec les écrits de Gerson à produire un autre effet salutaire, en ouvrant au sentiment religieux une carrière inépuisable de méditations empruntées à la piété seule ; il affaiblit et rectifia cette fausse tendance qui avait , en confondant des sphères d'idées distinctes , favorisé les écarts des doctrines mystiques.
Ce fut sous un point de vue tout différent que le célèbre Pétrarque prépara la chute de la philosophie scolastique ; mais il n'y contribua pas d'une manière moins -efficace ; il détruisit un autre principe de ses forces , en ouvrant un i^uvcau et plus digne théâtre à la gloire , en donnant une direction nouvelle- aux esprits, en rouvrant la carrière de l'éloquence , si long-temps abandonnée, en opposant au jargon barbare des écoles , les accords d'une poésie harmonieuse , aux arides discussions de l'école , le langage d'une sensibilité exquise et les maximes d'une morale généreuse. Qu'étaient désormais les victoires, les triomphes obtenus dans les thèses sur Jes entités
el \gs formes substantielles , aupi es de la pompe triomphale qui accompagna le chanlre de Laure au Capitale? qu'étaient tous les litres décerne's aux docteurs , auprès de celte couronne de laurier qui fut placée sur la tête du poète de Vaucluse ? Il suffisait de rajiimer le goût des lettres pour prononcer l'arrêt des écoles de cet âge. Pétrarque aussi les avait fréquentées , ces écoles ; mais il n'y avait pas trouvé d'alimens dignes de son génie ,• comme on peut en juger par la critique qu'il en fait dans le Traité intitulé : De l'ignorance de soi-même et de plusieurs autres. Pétrarque aussi avait cultivé la philosophie ; mais il avait préféré cette portion de la philosophie qui nous éclaire dans l'étude du cœur humain , nous conduit à la connaissance de nous-mêmes , comme on peut le voir dans ses traités moraux (E). Pendajit que son ami Boccace , créateur de la pit)se italienne , peignait trop fidèlement les mœurs de son temps , mais ramenait ainsi le regard de l'observateur sur celle scène du monde qui est aussi une grande école pourle moraliste , Pétrarque , ardertt ami de la liberté , philosophe religieux , aspirait à ce perfectionnement qui s'obtient par le triomphe sur les passions. Pétrarque elBoccace préparaient, sous un autre rapport, la
grande révolution qui allait éclore , dans l'unef de ses causes principales : ce furent eux qui réveillèrent par leur exemple , leur commerce , leur inQuence, le culte pour les modèles de la littérature grecque et latine; ce furent eux qui, les premiers, rassemblèrent avec une ardeur infatigable les manuscrits épars et oubliés. Déjà elle se relevait du sein de la tombe où elle était restée ensevelie pendant tant de siècles , celte majestueuse antiquité qui allait bientôt reparaître dans son immortei^éclat , et qui allait ^ en captivant l'admiration universelle , rallumer de toutes parts une généreuse émulation (F).
NOTES