CHAPITRE PREMIER
De VHistoire de la Philosophie. — Plan de la première pai^tie de cet ouvrage.
SOMMAIRE
Importance de l'étude de cette histoire. — Premières impressions qu'elle produit. ■ — Nouveaux résultats qu'on obtient d'une investigation plus approfondie.
But de cette histoire. — • Deux conditions principales à remplir : — De Part de caractériser les doctrines, — Et de celui de les classer.
Périodes de Phistoire de la philosophie. — Première période : de l'origine de la philosophie jusqu'à Socrate. — Seconde période : de Socrate jusqu'à la translation de la philosophie grecque en Egypte et à Rome. — Troisième période : de l'école d'Alexandrie à la chute de l'empire d'Occident. — Quatiième période : de la chute de l'empire d'Occident au rcnouycllomcnt des lettres. — Cinquième et
dernière pdfiodc : du renouvellement des lettres jusqu à la fin du dix-huitième siècle.
Distinction des écoles. — Première période : sis écoles principales en Grèce. ■ — Seconde période : douze écoles principales ; leur affinité ; — ■ Troisième période : quatre divisions principales : écoles nouvelles à Alexandrie j écoles grecques continuées à Rome ; philosophie des pères de l'Eglise et des docteurs juifs. — Quatrième pénode : six divisions principales ; Arabes , Scolastiques sous - divisés en Réalistes et en Nominaux , Lullisles ; quelques germes de philosophie originale. — Cinquième et dernière période j deux divisions principales : résurrection des doctrines de l'antiquiLé , réformation de la philosophie ; — — Premières réformes tentées ; — Réformes fondamentales j Bacon j — Cinq écoles nouvelles au dix-septième siècle : Descartes, Locke, Leibnitz, Hobbes, Spinosa, Ecclectiques modernes; — Quatre écoles nouvelles au dix-huitième siècle : Idéalisme , Scepticisme moderne ^ école d'Ecosse, Criticisme-
Rapports de cette double classification avec les systèmes relatifs k l'origine des connaissances humaines. — Caractères distinctifs des cinq périodes. — Caractères distinctifs des écoles. — ■ Exemple tiré des écoles d'Ionie et d'Italie. — De Platon et d'Aristote. — Des deux Académies récentes et du nouveau Platonicisme d'Alexandrie. — Des Réalistes et des Kominaux. — Des écoles modernes.
Comment ce rapport s'explique par la marche naturelle de la philosophie, — et par le but qu'elle se propose. — Ce que nous entendons par l'origine des connaissances humaines. — Dessein de la première partie de cet ouvrage.
Ij'histoire de la pbilosopliie est le tableau de la iDarche de l'esprit humain, ou, du moins, elle en occupe la portion la plus élevée; car
non-seulement elle comprend ses plus nobles travaux, ses plus profondes méditations , mais elle embrasse le genre de reclierclies qui ont dû exercer la plus puissante influence sur toutes les branches des connaissances ; non-seulement elle se lie étroitement à l'histoire des mœurs, mais elle s'unit encore par celle-ci à l'histoire générale. La philosophie , dans ses progrès ou ses écarts, prend ou suit les révolutions de la civilisation, tour à tour y prenant uns part essentielle , ou en ressentant les effets (a).
Quel est l'homme doué de quelque élévation dans l'esprit qui n'éprouverait un juste respect en ouvrant les annales où se trouvent consignées
tant de traditions antiques , tant d'importantes découvertes, tant de profondes controverses? et qui ne suivrait avec une juste curiosité les travaux par lesquels les plus illustres génies de tous les pays et de tous les âges ont éclairé les doctrines de la sagesse? Le commerce qu'il entretiendra ainsi avec eux allumera en lui une émulation généreuse; ses vues s'étendront par de vastes comparaisons 5 seront fécondées par de grandes expériences ; c'est dans l'application et l'emploi que la raison humaine a fait de ses facultés et de ses forces, qu'il apprendra à mieux connaître les lois qui la régissent et les
prérogatives dont elle jouit; c'est là qu'il décou^ vrira les causes des progrès obtenus et des écarts commis j c'est là qu'il puisera des règles certaines pour apprécier le mérite ou les inconvéniens des diverses méthodes ; qu'il verra se peindre sous une forme sensible toutes les opérations de l'intelligence; qu'il observera les secours mutuels que les sciences se sont prêtés les unes aux autres , leur commune subordination à l'égard de celte science qu'on a justement nommée la science mère', c'est là enfin qu'il pourra apprendra à juger les diverses doctrines, non plus seulement par leurs principes, mais encore parleurs effets; à reconnaître et à circonscrire le domaine réel de la philosophie, à décou* vrir les vides et]es desiderata qui restent encore à combler, et surtout à distinguer par des caractères positifs la fausse philosophie de la véritable. Si les moindres phénomènes de la nature matérielle nous offrent un intérêt toujours renaissant , pourrions-nous demeurer indifFérens au spectacle des plus beaux phénomènes de la nature morale, des opérations de cette raison qui est comme le reflet de l'intelligence suprême, et qui semble interposée entre le créateur et la création pour révéler l'un à l'autre, pour expliquer celle-ci par l'idée de celui-là ?
C'est surtout à l'époque où nous sommes placés aujourd'hui qu'une semblable investigation semble obtenir plus d'importance et faire espérer des conséquences plus fructueuses. Nous voyons rassembler devant nous les travaux de la sagesse humaine pendant plus de vingt siècles. Toutes les voies diverses semblent avoir été par elle tentées, visitées à plusieurs reprises; un trésor immense d'expériences est rassemblé sous nos yeux ; les infatigables recherches de l'érudition ont exploré , rassemblé , éclairci , commenté tous les textes ; l'histoire de toutes les autres branches des connaissances humaines a été tracée et offre de précieux secours à celle de la philosophie ; cette dernière science est elle-même assez perfectionnée pour qu'il nous soit permis d'apprécier équitablement les efforts de nos prédécesseurs; et moins que jamais subjugués par l'esprit de secte , nous sommes garantis de ces préventions qui pourraient altérer notre impartialité; et cependant une carrière assez vaste nous est encore guver te à nous-mêmes, pour que nous puissions , d'après l'étude de ce qui a été fait , juger ce qui nous reste à faire , et mettre ce riche patrimoine en valeur.
Cependant le premier regard que nous jetons sur l'histoire de la philosophie justifie-t-il ces
( "8 ) brillanlGS espérances ? A peine avons-nous dcbrouilié le chaos de lant d'opinions diverses , qu'au travers de la confusion qu'il semble offrir encore, nous sommes frappés d'un spectacle inattendu. Une multitude d'hypothèses , élevées en quelque sorte au hasard , et rapidement détruites ; une diversité d'opinions d'autant plus sensible que la philosophie a été plus développée; des secles, des partis même, des disputes interminables, des spéculations stériles, des erreurs maintenues et transmises par une imitation aveugle ; quelques découvertes obtenues avec lenteur , et mélangées d'idées fausses ; des réformes annoncées à chaque siècle et jamais ac~ complies ; une succession de doctrines qui se renversent les unes les autres sans pouvoir obtenir plus de solidité ; la raison humaine ainsi promenée dans un triste cercle de vicissitudes, et ne s' élevant à quelques époques fortunées que pour retoml^er bientôt dans de nouveaux écarts ; l'expérience et le raisonnement , le sens commun et la spéculation , paraissant lutter constamment, et se donner sur tous les points un démenti réciproque j l'idéalisme aux prises avec le matérialisme , enlevant tour à tour a l'intelligence , ou les objets qu'elle croyait connaître , ou le sentiment qu'elle avait de sa
( 49 ) propre dignité et même de son existence ; la philosophie exahée par le dogmatisme, au point de ne plus mettre de bornes à ses prétentions , entraînée ensuite par le scepticisme dans les abîmes d'un doute absolu, invoquant un point d'appui immuable au sein des régions intellectuelles , cherchant une route assurée vers la vérité , et toujours trompée dans ses vœux et ses espérances; les mêmes questions, enfin, qui partagèrent il y a plus de vingt siècles les premiers génies de la Grèce, agitées encore aujourd'hui après tant de volumineux écrits consacrés à les discuter : ne seront-ce pas là les premiers résultats qui sembleront s'offrir à nos explorations? étaient-ce les fruits que nous nous étions promis de l'étude des doctrines professées par ces sages si renommés? Seraient-elles donc fondées les accusations des détracteurs de la raison humaine? N'aurons-nous recueilli de tant de recherches qu'un scepticisme sans remède ? Devrons-nous désespérer des destinées de la philosophie? Comment nous défendre du découragement à la vue de tant de tristes exemples, et comment nous flatter d'atteindre à la vérité mieux que n'ont pu faire ceux qui pendant tant de siècles nous ont précédés dans la carrière?
Toutefois , si celte première impression était
(5o ) juste; quelque douloureuse qu'elle fût, il faudrait bien l'accepter, et si l'étude de l'histoire de la philosophie ne nous enseignait que la faiblesse incurable de notre raison, nous aurions du moins appris quelque chose , savoir, à nous défier de nous-mêmes.
Mais , une investigation plus sérieuse et plus approfondie nous placera bientôt dans de nouveaux points de vue, et nous verrons se dissiper progressivement les nuages qui s'étaient formés, lorsque nous nous étions bornés à jeter sur la suite des systèmes philosophiques un coup d'œil rapide et superficiel. L'observateur impartial reconnaîtra , d'abord , que les premiers systèmes imaginés n'ont pu être , n'ont été réellement que des tentatives par lesquelles l'esprit humain essayait ses forces, et cherchait à s'ouvrir un passage vers des régions encore ignorées; il ne s'étonnera point qu'ils aient dû se multiplier, varier entre eux , se terminer souvent à de simples hypothèses; il comprendra que cette variété même et cette multiplicité ont eu leur avantage, puisqu'elles étaient comme une préparation nécessaire à la découverte de la vérité ; car, les grandes découvertes sont rarement le fruit d'une combinaison spontanée , elles ne s'obtiennent guère qu'à la suite de nombreux essais , et tel
système qui n'a pas immédiatement produit un résultat positif, aura eu cependant cette utilité relative qu'il aura éclairé les recherches subséquentes. N'est-ce pas aussi la destinée qu'ont ?ubie les sciences physiques elles-mêmes et dans des temps encore peu éloignés de nous ? A mesure que la science a embrassé une sphère plus étendue , qu'elle a commencé à se développer j les erreurs ont dû se mêler aux vérités, et, dès lors, l'ensemble même de la doctrine a dû offrir des lacunes et des vices, quoique plusieurs de ses parties fussent bien fondées et légitimement établies. Les erreurs elles-mêmes sont rarement des conceptions pleinement fausses et arbitraires ; par cela seul que les notions exactes sont ordinairement très-complexes , il suffit qu'une vue soit imparfaite encore , pour qu'elle devienne erronée ; ainsi un grand nombre d'opinions ont pu être comme un pressentiment de la vérité , quoique défectueuses encore, parce qu'elles n'étaient pas la vérité tout entière ; elles auront été diverses chez les penseurs divers , parce que chacun d'eux considérait le même objet sous des aspects différeus ; elles auront paru contradictoires , parce qu'on aura opposé ce qu'il eût fallu réunir ; toutes auront eu leur utilité, parce que chacunç aura
apporté quelques élémens au faisceau d'idées qui doit composer une notion complète. La vérité elle-emêm peut , à son tour, s'altérer et se convertir en erreur, et surtout au moment où elle est découverte, par l'efl'et naturel de l'empressement que l'on met à la saisir ; il suffit qu'elle soit trop promptement généralisée , qu'elle ne soit pas circonscrite avec assez de rigueur; c'est un travail qui demande à être achevé, une ébauche à laquelle il faut encore mettre la dernière main. Ainsi un grand nombre de philosophes ne se seront égarés que parce qu'ils avaient trop présumé des acquisitions réelles qu'ils avaient cependant obtenues. Quelquefois , le germe du vrai se trouve enseveli dans les doctrines même les plus défectueuses ; quelquefois une découverte précieuse se trouve voilée par l'obscurité du langage; c'est une sorte de mystère qu'il faut pénétrer au travers des vices de l'exposition. Combien de controverses se sont élevées seulement parce qu'on ne savait pas s'entendre ! combien de philosophes ont été mal jugés seulement parce qu'on ne les avait pas bien compris ! (B) Voilà ce que reconnaîtra chaque jour davantage celui qui , armé d'une attention persévérante, s'efforcera d'explorer avec calme et équité les doctrines des diverses écoles de philosophie.
N'a-t-on pas commencé de nos jours à démêler dans les anciennes traditions de l'Inde des vues judicieuses que ne dédaignerait point la philosophie moderne? des travaux récens sur l'école d'Alexandrie ne justifient-ils pas en partie le pressentiment du savant Sainte -Croix sur le mérite de quelques travaux de cette école , au travers des épais nuages du Syncrétisme qui vinrent si malheureusement la couvrir? d'autres ne réhabilitent-ils pas à certains égards dans notre estime quelques-uns de ces scholastiques si décriés , si oubliés depuis deux siècles ? Quels sont ceux des plus grands philosophes de l'antiquité dont le véritable enseignement est aujourd'hui même bien apprécié ? Epicure n'avait-il pas été défiguré par ses commentateurs et ses disciples? Platon lui-même est-il bien connu ? Spinosa , encore si voisin de nous, a-t-il bien dit ce qu'on lui fait dire ? Il faut que la science ait fait d'assez grands progrès, pour qu'on puisse faire avec discernement ce choix difficile , pour qu'on puisse bien apprécier le mérite de certaines tentatives. II jaillit aujourd'hui plus de lumière delà célèbre ibutroverse d'Arnault et de Mallebranche, qu'à Tépoque oii elle fut agitée. Les conseils de Bacon ne furent point entendus de son siècle j ils restèrent long-temps stériles, et, peut-être, le A^o-
( 54 ) vum Organum attend encore un véritable commentateur.
c( La vérité, dit le grand Leibnitz (i), est plus » répandue qu'on ne pensej mais elle est trop » souvent fardée et souvent aussi enveloppée, et y) même affaiblie, mutilée, corrompue par des » additions qui la gâtent ou qui la rendent moins )) utile. En faisant remarquer ces traces de la )) vérité chez les anciens , ou pour parler plus y) généralement, chez les antérieurs, on tirerait » l'or de la boue , le diamant de sa mine , la » lumière des ténèbres , et ce serait en effet y) perennis (juœdam philosophia. »
C'est alors , mais seulement alors, c'est à la suite d'une investigation équitable et attentive , que les vérités dont le dépôt nous a été transmis se féconderont dans nos mains ; et les erreurs, aussi, participeront à cette fécondité, là où un esprit frivole n'apercevait qu'une lutte d'autorité , qu'une saite de paradoxes , l'observateur judicieux apercevra d'importans problèmes , des essais auxquels il ne manquait que d'être mieux dirigés pour être heureux; dans ces matériaux épars et souvent dédaignés , 9 reconnaîtra des pierres d'attente qui peuvent
OEuvr. compl. , tom. V, pag- i3.
être employées avec succès à la consiruction de l'édifice. Il se verra seulement dégagé de ces préventions aveugles qui entretenaient !es dissensions entre les écoles, qui empêchaient de saisir le vrai partout où il se trouve. Placé à une juste distance, à une hauteur convenable, il pourra désormais, dans une calme méditation , s'éclairer par des comparaisons méthodiques , découvrir l'influence de certaines causes, le vice de certaines méthodes, le caractère des doctrines j la suite des idées, et apprendre, par ces grandes inductions , à se former lui-même des notions plus exactes, à se précaulionner contre le retour des mêmes fautes; les torts de ses prédécesseurs lui enseigneront à mieux faire , et il se sentira animé d'une ardeur nouvelle, en se voyant doué de nouvelles forces ; mais cette ardeur n'aura plus rien de présomptueux ni de précipité, et de même que la vue des écueils l'aura rendu plus prudent, la vue des limites qui lui sont posées, en restreignant la carrière ouverte à ses efforts , leur donnera plus d'énergie. Tel est donc le but auquel doivent tendre les historiens de la philosophie -, tels sonl les devoirs qui leur sont imposés ; tels sont les fruits qu'ils peuvent espérer de leurs reclwirches, si elles sont convenablement dirigées.
L'histoire de la philosophie diffère essenlieîlement de l'histoire civile. Celle-ci se compose essentiellement de faits , celle-là est essentiellement un tableau des opinions ; celle-ci exige surtout une esactitude rigoureuse dans l'indication des dates et des lieux, celle-là dans l'intelligence des idées ; dans celle-ci , les événemens ont une autorité propre , dans celle-là, ils ne sont que des exemples plus ou moins utiles. Ces deux genres d'histoire ne sauraient donc être traités d'après les mêmes règles (C). Cependant, l'une et l'autre ont cela decommun qu'elles doivent s'attacher à découviir la connexion de certaines causes et de certains effets, et l'art de l'historien consistera à mettre celte connexion en lumière. Orj pour atteindre à ce but , en traitant l'histoire de la philosophie , il y a deux conditions principales à remplir : *
L'une concerne l'exposition de chaque doctrine prise en particulier j
L'autre concerne la méthode suivie pour la classification des doctrines diverses, contemporaines ou successives.
Ce n'est pas assez, quoique ce soit beaucoup, sans doute, que d'exposer avec une fidélité scrupuleuse les opinions des philosophes , d'en sai- Mr et d'en exprimer le véritable sens ; comrne
( 57 ) on ne peut les reproduire dans leur entier développement , il faut savoir démêler et mettre en évidence les traits qui en forment les caractères essentiels. Il est , dans chaque système de philosophie , des vues fondamentales qui le constituent, desquelles dérivent toutes les autres, et qui dominent l'ensemble; il faut en faire le choix, sans oublier cependant que les penseurs ne sont pas toujours conséquens à eux-mêmes, et sans négliger, par ce motif, d'indiquer les résultats auxquels ils ont été conduits. Capendant, ce ne sont pas les opinions seules qui caractérisent un système de philosophie; c'est aussi la méthode qu'a suivie son auteur ; car elle a exercé la plus puissante influence, non-seulement sur ses disciples , mais encore sur ses propres méditations ; elle décide ainsi, en grande partie, des destinées du système. Ainsi il y a deux sortes de caractères: les uns que l'on pourrait appeler théoriques ou spéculatifs, les autres qu'on pourrait appeler actifs ou pj'atiques; les uns font connaître les bases sur lesquelles on a construit, les autres l'architecture de l'édifice. Souvent même, c'est la marche adoptée par un philosophe qui a déterminé le choix des points de vue qui lui ont servi de départ, et la logique qu'il s'est faite ou qu'il a adoptée explique les principes qu'il s'est formés.
( 58 ) Si les doctrines ont été bien caractérisées^ la classification naîtra en quelque sorte d'ellemême; car^ ces caractères distinctifs donneront par l'analogie une nomenclature naturelle ; les rapprochemens, comme les contrastes , en seront d'avance éclairés. Or, il y a ici un double ordre de distribution ; celui des époques , celui des écoles ; l'un relatif à la suite des temps , l'autre relatif à la consanguinité des doctrines. Les époques devront correspondre aux principales révolutions de la philosophie, faire ressortir les causes et les suites de ces révolutions , montrer comment le cours général des idées a pu être interverti et changé. La distinction des doctrines en écoles repose tout ensemble et sur des circonstances de fait , et sur une conformité de principes; cependant, cette distinction est beaucoup moins rigoureuse qu'on ne serait porté à le supposer, et il serait dangereux d'accorder trop de confiance aux dénominations qui leur sont assignées ; rarement les disciples se sont bornés à commenter les doctrines de leurs maîtres ; le plus souvent ils les ont modifiées , souvent ils les ont altérées par leurs propres opinions; plus ces doctrines étaient fécondes et moins il y a eu d'uniformité dans les travaux de ceux qui les ont embrassées; tel est surtout
(59) le caractère de celles qui tendaient à rendre une juste indépendance et une heureuse énergie à la raison. C'est pourquoi la classification des écoles devint d'autant moins précise que la science a fait plus de progrès. Si, donc, il est utile, lorsque les premiers fondateurs d'un système ont eu des commentateurs fidèles, de chercher dans ces derniers la vraie interprétation des pensées trop souvent peu connues de leurs prédécesseurs , c'est sous un autre point de vue qu'on peut étudier avec fruit la destinée des différentes écoles. Ce qu'on devra surtout s'attacher à y découvrir, c'est. l'action et l'influence qu'auront exercées ou certains principes, ou certaines méthodes , en se transmettant d'âge en âge j c'est comment ils auront donné le jour à des conséquences que leurs auteurs eux-mêmes n'avaient peut-être point prévues; comment une doctrine philosophique renfermait en elle-même le germe qui devait se développer plus tard; comment elle a pu se développer ou se corrompre, par l'effet de causes qui lui appartiennent ou qui lui seront étrangères. La nomenclature des écoles ne sera donc point le recueil des axiomes qui forment comme la profession de foi essentielle à chacune 3 elle en marquera seulement la tendance (D); elle représentera d'une manière sensible et la route
que chacune a suivie, et les différens embranchemens où elles ont pu ou se séparer, ou se rencontrer tour à tour.
Les considérations qui précèdent indiquent le but et le j)lan de la première partie de cet ouvrage. Nous avons essayé, dans celte exposition historique, moins d'accomplir le travail dont nous venons de tracer le cadre, que de préparer à son exécution, et de prêter quelque direction à ceux qui entreprennent cette grande et difficile étude.
Pour mieux faire comprendre notre pensée , arrêtons-nous d'abord un instant sur la classification des doctrines philosophiques, d'après les périodes et d'après les écoles ; nous ferons voir, ensuite, comment cette classification se rapporte essentiellement aux systèmes que les philosophes ont conçus sur l'origine des connaissances humaines , aux méthodes qu'ils ont adoptées.
On peut dire qu'il y a eu une sorte de philosophie y dans le sens le plus étendu, dès que y" l'homme a commencé à réfléchir sur l'univers et sur lui-même. Car dès lors il a adopté si- • 'non des principes , au moins des opinions sur *' la théorie des causes générales , et il s'est créé, ou il a adopté certaines règles pour se guider
dans l'exercice de ses facultés. Aussi a-t-on long-temps compris, sous le terme général de philosophie j le système entier des connaissances humaines , ainsi que le code entier de la logique et de la morale. Considérée sous ce point de vue, la première période de la philosophie commencerait en quelque sorte avec la civilisation et comprendrait une longue suite de siècles. Mais cette période appartient plutôt à l'histoire des mœurs qu'au tableau des progrès de la science proprement dite ; elle oifre peu de fruits qui se rattachent à l'objet présent de nos recherches. La philosophie de l'enfance du genre humain , si on veut lui donner ce titre , s'est presque toujours confondue avec les dogmes religieux; elle renferme essentiellement le code d'une sagesse pratique. Ce sont des traditions plutôt que des doctrines , des croyances plutôt que des principes, des disciplines plutôt que des méthodes. Transmises et conservées avec une aveugle docilité , ces traditions n'auraient d'instructif que leur origine, le plus souvent inconnue. Le plus souvent aussi, restreintes à des castes privilégiées, elles ont été enveloppées de mystères dont il est difficile anjourd'hui de . soulever le voile. Il n'est guère que deux rapports généraux sous lesquels elles puissent se
Jf
lier utilement au sujet que nous nous proposons d'embrasser dans cet ouvrage ; elles nous enseignent quelles ont été les premières voies suivies par l'esprit humain dans ses efforts pour atteindre aux connaissances; elles servent à nous montrer les obstacles qui en arrêtent les progrès, et les causes qui le rendent immobile et stationnaire.
Nous réservons donc proprement le nom àe philosophie aux résultats de tentatives plus relevées et plus fructueuses. Nous le réservons k à l'étude que la raison humaine a faite de la théorie générale des causes et des lois qui la régissent elle-même, lorsque cette élude s'est fondée sur des principes, lorsque la philosophie elle-même s'est constituée comme une science. INous nous arrêtons aux premières doctrines qui forment véritablement un corps lié dans ses élémens, dont l'ensemble est coordonné, et qui ont pris la forme delà démonstration, lorsque, en un mot, elles se sont produites comme véritable exercice de la raison humaine.
Les antiques traditions des sages de l'Asie-, de la Phénicie , de l'Egypte , semblent appartenir tout ensemble et à l'enfance de l'esprit humain , et à la première période de l'histoire de la science. Il en est de même des initiations
sacrées qui leur furent souvent associées , et qui appelèrent à un culte plus pur le petit nombre d'hommes admis à en pénétrer les mystères. Car, si ces traditions offrent par elles-mêmes tous les caractères d'une sorte de dogmes, plutôt prescrits que raisonnes, elles reçurent certainement des premiers philosophes de la Grèce une forme nouvelle et un développement qui préludait à l'émancipation de l'esprit humain. Et les initiations mystérieuses, en même temps qu'elles élevaient la raison au-dessus des superstitions vulgaires, renfermaient dans leur sein les premiers élémens de la science , introduisaient l'homme à l'étude de la nature, à la réflexion sur lui-même, à la colmaissance du suprême auteur de toutes choses.
C'est aux recherches de l'érudition qui , de nos jours, s'est portée avec tant d'ardeur et de succès sur ce genre de travaux , qu'il appartient de révéler les liens secrets qui unissent les traditions primitives au premier enseignement public dans les écoles de la Grèce. Nous devons nous borner ici à saisir les doctrines nées de celte origine , au moment où elles se sont produites sur un théâtre ouvert à nos observations , où elles présentent à nos études des documens authentiques et des sys-
( 64 ) lèmes développés. En nous bornant à jeter un coup d'œil rapide sur les sources auxquelles les premières écoles Grecques ont emprunté les éléniens de leurs conceptions , nous exposerons avec plus de détail ces conceptions ellesmêmes , telles du moins qu'il est permis de les apprécier d'après des matériaux trop incomplets. Si nous sommes, ainsi, dans l'impossibilité de fixer une époque précise à cette première période environnée de tant de ténèbi'es, du moins elle se trouve en quekpie sorte résumée et représentée par cette époque brillante, qui voit éclore les systèmes qui paraissent la caractériser: ce sont les temps où la Grèce naît à la liberté, aux arts, à la gloire; c'est le siècle dcSolon : il est éclairé presqu'à la fois par Thaïes et parPyibagore(i).
(i) La naissance de Thaïes tombe, suivant les uns, à la première année de la trente-cinquième olympiade ; selon les autres à la trente-huitième : celle de Pythagore à la trente-troisième , suivant les uns ; à la quarante-neuvième suivant d'autres. La mort du premier de ces philosophes est fixée à la cinquante-neuvième ; celle du second à la soixante-neuvième olympiade. Ainsi , dans celte première période , nous n'embrassons guère , avec quelques détails , que deux siècles"; mais c'est le tableau de la première adolescence de la philosophie , et, sous ce rapport , il mérite d'être étudié à part ; il forme un ensemble complet.
Les sages auxquels on a donné Je nom de Gnorm- V ques ont préludé à l'essof général des idées , en introduisant l'homme à la connaissance de luimême par les leçons d'une morale épurée, en ouvrant la première école des vraies études philosoplùqucs, celle de la méditation. Les créations se multiplient ,• ce ne sont plus des aphorisme» isolés, ce sont des conceptions revêtues d'une ;
forme systématique ; on a essayé de poser des /> principes et d'en déduire les conséquences. Déjà la hardiesse de la raison a dégénéré en témérité; déjà le sophisme abuse des lumières encore naissantes. Cependant Anaxagoras a paru, couronnant dignement cette première période, apportant, avec la démonstration de PintelHgence suprême , le plus grand bienfait que la philosophie puisse offrir à la terre.
La seconde période s'ouvre par l'enseignement de Socrate , et par sa mort qui est à elle eeule une si grande époque dans l'histoire de la philosophie. C'est le temps de la guerre du Péloponèse, c'est le siècle de Périclès et d'Alcibiade. Une révolution complète s'est opérée ; c'est la plus importante de celles que présente l'histoire delà philosophie dans l'antiquité. Us ont apparu ces génies créateurs qui, pendant tant de siècles doivent donner des lois à la raison, l'animer I. 5
d'une noble émulation. Un nouvel c'ciifice s'élève sur des hases plus profondes. Les écoles se multiplient; les controverses naissent de leurs rivalités; les doutes se produisent à côté des syslèiTies. La période qui commence à celte époque lie comprend guère que quatre siècles ; mais combien elle est féconde ! elle nous donne tour à tour Platon, Aristote, Zenon de Cittinm , Pyrrhon , Epicure. Le domaine presque entier de la philosophie a été parcouru ; c'est Ja période des modèles classiques; c'est la jeunesse de la science. ' '^' '
L'époque qui marque le commencement de Ta troisième période concourt à peu près avec celle qui vit la Grèce perdre sa gloire avec son indépendance, etRome bientôt après devenir tout ensemble la maîtresse du monde et l'esclave des Césars.
Le flambeau du Christianisme brille sur la terre, y répand les lumières d'une morale sublime, apporte le bienfait d'une sagesse pratique, non plus seulement à quelques êtres privilégiés, mais à l'universalité du genre humain. C'est la révolution la plus importante dans l'histoire de la civilisation. La période qui commence ne verra point naître de doctrines nouvelles dans leurs principes; mais elle aura ses caractères propres , tirés précisément de l'emploi qu'elle
( 67 ) fera des doctrines qui lui ont clé léguées. A Rome, où elles ontélé transplantées, elles seront continuées, commentéeSj sans recevoir d'accroissement sensible ; à Alexandrie, dans la Grèce, elles recevront des altérations , subiront des mélanges ; elles seront combinées ou confondues, soit entre elles, soit avec les traditions mystiques, soit avec les dogmes religieux. Lorsqu'ensuite la religion chrétienne est devenue la religion des Césars et du monde civilisé, son enseignement domine toute doctrine , les Pères de l'Eglise continuent seuls les traditions philosophiques , et les font servir d'auxiliaires à la théologie. Cette période comprend environ huit siècles ; elle est peu instructive jiar ellemême , mais elle répand un nouveau jour sur celle qui la précède. Bientôt tout dégénère, tout s'affaiblit; un épais nuage s'élève; la chute de l'empire romain amène le retour de la barbarie ; c'est une période de décadence.
Les rapides progrès des Arabes sous les Califes , le rétablissement des études sous Charlemagne et Alfred , marquent le commencement de la quatrième période ; elle coïncide avec les progrès de l'Islamisme en Orient, avec la création d'un nouvel empire en Occident. Pendant irois siècles encore, quelques faibles lueurs
(68) qercent seulcmenl, à de longs intervalles, les ténèbres toujours plus sombres qui couvrent l'Europe. La philosophie partage le sommeil dans lequel sont ensevelis les sciences et les arts. L'Espagne seule , grâces aux Arabes, conserve encore le dépôt de quelques connaissances. Cependant les traditions confuses du Stagyriie se répandent par ce canal; des tentatives sont successivement exécutées, des controverses naissent ; la théologie appelle de nouveau à son sc~ cours quelques notions philosophiques. L'esprit humain se réveille plutôt , il est vrai , pour les exercices de la dialectique que pour ceux de la méditation. Celle période comprend encore un intervalle de près de huit siècles ; c'est le règne delà philosophie scholastiqiie ; c'est une période de renaissance. Mais cette renaissance est lente ; elle diffère essentiellement de la première adolescence dont la Grèce avait été le théâtre, Au lieu de créations hardies, originales, quoi- ([uc imparfaites, on n'aperçoit guère qu'une imitation servile, un vain étalage de subtilités.
Un concours extraordinaire de circonstances déiermine le commencement de la cinquième et dernière période, vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième. L'empire de Byzahce a succombé , l'aurore de la liberté
luit sur quelques contrées de l'Europe j bientôt le règne de CFiarles -Quint s'ouvre, et avec lui un nouvel ordre politique. L'imprimerie est découverte, le nouveau monde apparaît, Luther et Calvin tentent la réformation religieuse. C'est l'époque de la révolution la plus importante qu'aient éprouvée les sciences physiques. Galilée, son premier auteur, signale à l'esprit humain de nouvelles voies, celles de l'expérience méthodique. Bacon convertit ce grand exemple en précepte, parcourt, mesure, circonscrit l'empire de la raison , et lui donne une législation nouvelle. Cependant Platon, long-temps oublié, a reparu avec un nouvel éclat; tous les anciens systèmes de la Grèce se reproduisent à sa suite; l'érudition apporte ses tributs à la philosophie, et trop souvent lui impose ses chaînes. Mais des créateurs originaux ne tardent pas à se frayer des routes inconnues; d'abord leur témérité s*égare; plus tard, leurs efforts, mieux réglés, plus prudens, deviennent aussi plus heureux. Eclairée, tout ensemble, et par l'expérience de tant de siècles, et par l'exemple des ])rogrès obtenus dans l'étude de la nature, la philosophie reconnaît, étend, chaque jour, son véritable domaine; elle semble atteindre de
( 70 ) nouveau à sa malurilé. C'est une période de restauration.
Chacune de ces périodes peut à son tour se sous-diviser en plusieurs autres; mais nous, indiquerons ces sous-divisions en exposant la suite des faits, lorsqu'elles nous paraîtront né-^ cessaires. Il serait inutile , pour le moment , de compliquer par de trop nombreuses distinctions ces considérations préliminaires»
Passons à la classification des systèmes contemporains , et indiquons rapidement les diverses écoles qui , pendant chacune de ces périodes , se sont partagé ou ont disputé l'empiroi de la philosophie.
On peut assigner à chaque école la période où elle a pris naissance; mais la plupart d'entre elles se sont étendues, dans leur durée, au delà de la période qui les a vues naître, avec desi destinées diverses; tour à tour perfectionnées,, ou altérées , ou renouvelées.
La dénomination ô^ècole n'a pas toujours la même valeur ; quelquefois elle exprime une conformité d'opinions presque entière , elle annonce un maître qui semble commander plutôt qu'instruire, des disciples qui obéissent ^i
( 71 ) reçoivent , transmettent j d'autres fois elle exprime seulement la conformité des principes fondamentaux, l'emploi des mêmes méthodes. Dans le premier cas, une école de philosophie a le caractère d'une secte; dans le second, elle annonce un assentiment libre et raisonné.
11 y a aussi entre les écoles une double généalogie y celle qui résulte des circonstances extérieures relatives aux personnes et aux lieux , celle qui résulte de l'affinité des doctrines. Quelquefois ces deux rapports se trouvent réunis, comme dans l'école de Pythagore; quelquefois ils se trouvent distincts , comme dans l'école de Socrate.
Les tradi tions de l'Asie , de la Phcnicie et de l'Egypte se présentent avec un caractère si uniforme, si immuable, qu'on ne peut les considérer comme ayant produit de véritables écoles; on ne voit que des sectateurs parmi ceux qui les ont reçues et transmises.
Mais deux grandes écoles s'ouvrent en même temps dans le second siècle , à compter de la fondation de Rome :
Celle d'Ionie, fondée par Thaïes et renouvelée par Anaxagoras;
Celle d'Italie , fondée par Pythagore.
De la dernière naissent suCtiessivement :
L'école d'Elee , qui se partage à son tour en deux branches, les Eléaiiques métaphysiciens el les Eléatlques physiciens ;
L'école d'Heraclite.
Autour de ces cinq écoles principales , ou plutôt à leur suite , une sorte de scepticisme prend déjà naissance. Les Sophistes, abusant des prérogatives de la raison , les décréditent aux yeux des hommes y ou commencent à les contester eux-mêmes.
Socrate n'a point formé d'école proprement dite ; car le caractère essentiel de son enseignement était d'apprendre à ses disciples à penser d'après eux-mêmes. Toutefois quelques-uns de ses disciples, Xénophon à leur tête, sont restés plus spécialement fidèles à l'esprit et au but de sa philosophie; mais la plupart des autres sont devenus les fondateurs d'écoles plus ou moins importantes.
Platon , son disciple, ouvre le sanctuaire de l'Académie.
Aristote , disciple et rival de Platon , élève l'édifice du Lycée.
Antisthène, disciple de Socrate , devient le premier des Cyniques.
Arlstippe, qui a aussi entendu Sôcrate> ouvre l'école de Cyrène.
Cependant de l'ancienne écolo d'Elée sont sortis trois rejetons nouveaux :
L'école de Mégare, dirigée par Euclide;
Celle d'Epicure;
Et le scepticisme de Pyrrhon.
L'école cynique a donné le jour à Zenon de Cittium, et le Portique est fondé;
L'école de Mégare à Phaedon, qui crée l'école Erectriaque.
L'académie, renouvelée successivement deux fois sous Arcésilaus et Carnéade , paraît, dans ces transformations successives, se confondre presque avec le scepticisme.
Ainsi , douze écoles principales occupent cette période de Thistoire.
Les beaux temps de la Grèce ont cessé, mais les lumières qu'elle a vues éclore dans son sein vont se répandre au dehors. Callisthène a porté la philosophie Grecque en Asie ; elle a été appelée en Egypte par les Ptolémées. Les Romains l'ont étudiée sur le théâtre de son ancienne gloire.
Les écoles de la Grèce, transplantées à Rome après la conquête, y ont été continuées avec des
( 74 ) alléralîons peu sensibles ; l'Académie reiiait par les soins de LucuIIus , Varron , Cicéron ; le Lycée, parCralippe, Alexandre, Andronicus; Epicure revit dans Lucrèce ; le Portique surtout , introduit par Panaetius , prend de grands accroissemens, conserve une grande autorité : bientôt toutes les doctrines dégénèrent et se corrompent.
En Egypte, les doctrines de Pythagore, de Platon , d'Arislote, prennent une forme nouvelle; Polamon et les Eclectiques d'Alexandrie font un choix entre les systèmes divers; Ammonius Sackas, Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus, fondent le Platonisme mystique ; les Syncrélistes, à l'exemple d'Apollonius de Thyane , mêlent tout par une confusion aveugle.
Pendant ce temps la .critique s'exerce sur ces nombreux systèmes ; iEnésidémus , Sextus l'empirique, reproduisent le Scepticisme , lui donnent une nouvelle forme et une nouvelle énergie.
Quoique la philosophie n'ait, dans les écrits des Pères de l'Eglise, qu'une importance secondaire, elle en reçoit cependant quelque temps encore un prolongement d'existence. De leur côté, les commentateurs duTalmud y cherchent un instrument docile à leurs dogmes. La théoso-
(75) pliie se perpétue , couverte d'un vole mystérieux.
Aux huitième et neuvième siècles, la philosophie éprouve différentes destinées chez les Arabes , les chrétiens o'-ientaux et les chrétiens d'Occident. Les premiers suivent et commentent Arisiote , les seconds héritent du Syncrétisme d'Alexandrie ; les derniers ne connaissent guère que quelques écrits de Boëce et de Cassiodore.
Le vénérable Bède , Alcuin , Rhabanus Maurus , Scott , Origène , signalèrent à peine trois siècles de ténèbres. Pendant la première partie de celte période , l'histoire de la philosophie n'offre guère de remarquable que les iravaux des Arabes.
Dès le onzième siècle , la philosophie scholastique commence à prendre en Occident un caractère distinct et un premier degré de développement. Elle puise ses premiers rudimens à l'école des Arabes. Arisiote , mais non le véritable Aristote, un Arisiote altéré, méconnu, l'asservit plus qu'il ne l'éclairé. Raymond Lulle, dans une tentative bizarre et malheureuse , a cependant formé une secte. La célèbre controverse des Réahstes et des Nominaux s'élève, par^ tage les esprits , leur donne quelque essor. Un petit nombre d'hommes prennent un rang parmi
les philosoplics en pensant d'après eux-mêmes , paraissent dignes d'unmeilleurtemps, et le préparent; tels sont saint Thomas d'Acquin, Roger Bacon , Richard Suisset, Guillaume Occam.
A dater du milieu du quinzième siècle , une nouvelle scène se déploie à nos regards ', deux grandes classes d'écrivains la divisent ou l'occujient successivement. Les uns, érudits infatigables, ressuscitent, exposent, commentent les doctrines de l'aniiquilé; les autres, penseurs hardis et originaux, ouvrent des voies nouvelles.
L'arrivée des Grecs fugitifs de Constantinople a donné l'impulsion au premier ordre de recherches :
Pléihon , Bessarion et l'académie florentine font revivre Platon. Théodore de Gaza, Georges de Trapésunte, s'attachent aux traces d'Aristotc. Aristote, dénaturé une seconde fois, est enfin mieux connu par Pomponat , son premier disciple légitime dans les temps modernes. Télésio renouvelle les idées de Parménide; Bérigard, celles des Cyniques; Juste Lipse, Scioppius, celles du Portique; Magnenus, celles de Démocrile et d'Epicure; Lamolhe Levayer, celles de Pyrrhon. Les Cabbalistes, les Pylhagorico-Platoniciens, les partisans de toutes les
(77) doctrines mystiques revivent dans Paracelse , Reuclilin, Pic de la Mirandple, More, etc.
Pendant long-temps, la lutte s'établit essentiellement entre l'autorité de Platon et celle d'Aristote : le dernier triomphe , mais pour quelque temps.
Une émulation généreuse s'est enfin emparée de quelques esprits : ils osent s'essayer à penser d'après eux-mêmes : ces premières tentatives , souvent précipitées , quelquefois téméraires , ont des résultats et des succès divers. Jordan Bruno, Laurent Valla, Jérôme Cardan, Thomas Campanella, cherchent à s'ouvrir des voies nouvelles j Louis Vives, Erasme, La Ramée, s'appliquent à réformer les méthodes ; Montaigne et Charron rappellent l'homme à sa propre étude.
Cependant un vaste génie a compris que ces tentatives sont incomplètes, que la réformation doit être portée dans les fondemens mêmes de la science. Bacon a embrassé le système entier des connaissances humaines ; il a signalé la route, les écueils. Mais Bacon n'est point encore compris de son siècle ; il faut que les découvertes des sciences physiques viennent servir de commentaire et de preuve au grand code qu'il a tracé. Alors même que Bacon aura obtenu des
disciples semblables à ceux de Socraie , ils n'auront point hérité d'une doctrine donnée; mais ils seront capables de la créer à leur tour.
Descartes , Locke , Leibnilz , viennent presque à la fois imprimer une direction nouvelle aux méditations philosophiques. Le premier s'élève au milieu des obstacles, faitéclore d'ardentes controverses, inspire un vif enthousiasme à ses disciples. Le second a plutôt des imitateurs que des disciples ; il a donné l'exemple d'un nouvel ordre de recherches, en traçant l'histoire de l'entendement humain. Le dernier a surtout des commentateurs; il a posé desfondemens sur lesquels sera construit un vaste édifice.
A la même époque, Hobbes, eu cherchant dans les lois de la nature humaine les principes de la science du droit public, introduit dans la philosophie un nouveau système qui n'est, à quelques égards, que la théorie de Locke plus restreinte ; il commence le sensualisme moderne. Gassendi se rencontre avec lui en essayant de réhabiliter la doctrine d'Epicure.
Spinosa étonne , après tant de conceptions hardies, au milieu de tant de conceptions nouvelles, par un système que son obscurité permet peu de saisir, mais qui plus tard sera mieux compris , et se reproduira sous de nouvelles formes.
En même temps , cjuclques plillosoplies plus pnidens ou plus timides, comme s'Gravesande, Thomasius, le P. Buftier , se bornent dans leur enseiguement à mettre en harmonie les idées qu'ils empruulent aux diverses écoles, à leur donner une exposition plus méthodique, plus exacte et plus claire; ce sont les Eclectiques modernes.
Le dix-huitième siècle recueille ces riches héritages, lia, aussi, ses Eclectiques. Il voit naître, aussi, quatre écoles qui lui sont propres, et qui terminent pour nous cette dernière période de Ihisloire ;
L'Idéalisme est fondé par Berceley ;
Hume ouvre une nouvelle carrière au Scepticisme;
L'école d'Ecosse, s'appliquant à compléter Ja théorie de Locke , cherche dans la nature de l'esprit humain les lois qui- doivent le régir; . Rant essaie de renouveler , sur des hases plus profondes, la philosophie entière, interroge la raison humaine sur ses prérogatives, et donne le jour au Criticisme.
En marquant les principales époques qui signalent les révolutions essentielles de la philosophie , en assignant la distinction des écoles , nous
avons suivi fidèlement les indications de l'iiis- K)ire ; cette classification nous était donnée par les faits. Il est remarquable cependant que le double ordre des considérations sur lequel elle est établie, celui des temps, celui des doctrines , vient se rattacher, comme de lui-même, à la différence des principes qui ont été adoptés sur le fondement des connaissances humaines.
Pendant la première de ces cinq périodes, on cherche ces principes dans la nature des chq.ses^ on veut saisir les élémens qui la constituent j on ne peut y atteindre que par des hypothèses ; on construit plus qu'on ne raisonne, qu'on ne discute; c'est le règne du pur dogmatisme.
Pendant la seconde période , on cherche ces principes dans lanature de la science y et comme la science est l'ouvrage de l'homme, on s'étudie à lui donner des lois. Les controverses naissent de l'indépendance de l'esprit j on dresse les classifications ; la logique, la dialectique naissent et président à la marche de la philosophie.
Pendant la troisième période , les philosophes qui essaient de s'engager dans des voies nouvelles recourent à l'illumination , à l'extase ; la philosophie est appelée à servir d'instrument aux dogmes religieux ; c'est la période des doctrines mystiques et d'une philosophie contemplative.
Pendant la quatrième période , on croit trouver le principe des connaissances humaines dans les seules formules logiques , dans l'artifice des propositions; l'argumentation usurpe la place de la méditation ; c'est le règne des axiomes.
Pendant la cinquième période, enfin , on fonde la philosophie sur l'étude de l'esprit humain , des procédés qu'il emploie , des lois qui le gouvernent. Cette période voit développer et perfectionner le grand art des méthodes.
Si nous cherchons, ensuite, le véritable point de séparation auquel commence la divergence de ces sectes , nous trouverons qu'il réside essentiellement dans la lutte établie dès l'origine , entre l'expérience et le raisonnement, entre les sens et la réflexion , entre les faits et les principes , entre l'instinct et la spéculation, entre les idées de l'homme et le témoignage de la nature, ou dans le besoin de concilier ces autorités en apparence contraires; nous trouverons qu'il réside dans les notions plus ou moins étendues qu'on s'est faites des prérogatives de la raison et des garanties qui les assurent, c'est-à-dire que la divergence commence toujours précisément à la diversité des systèmes adoptés sur la génération des connaissances humaines.
Nous ne saurions appliquer ici ces réflexions à la nomenclature entière des nombreuses écoles qui se sont succédé pendant une longue suite de siècles; bornons-nous H un petit nombre d'exemples, et choisissons-les de préférence dans les écoles les plus importantes et celles qui ont joui d'une plus grande durée.
Les deux premières écoles, celle d'Ionie et celle d'Italie , semblent au premier coup d'œil ne différer que par la personne de leurs chefs, et par la diversité des théâtres de leur enseignement. Les Ioniens et les philosophes des écoles Italiques avaient cela de commun qu'ils s'efforçaient d'expliquer la nature et de remonter à l'origine des choses; mais, les Ioniens cherchaient leurs explications dans les objets soumis à leurs regards ; Pythagore et ses disciples les cherchaieut dans la combinaison de ce qui doit être; les premiers, généralisant trop promptement, rendaient compte de tous les phénomènes par quelques phénomènes pariiculiers , et fondaient ainsi un système universt?l sur un petit nombre d'observations isolées; les seconds, spéculant avec hardiesse et grandeur , s'emparaient de toutes les idées de relationei de rnoda II fe, comme d' un type immuable et supérieur au monde sensible , et réglaient
ainsi îa nature sur leurs propres conceptions. De là vient que les premiers embrassèrent les hypothèses de transformation , et les seconds celles de composition ; de là, le caractère actif et observateur de ceux-là, le caractère contemplatif de ceux-ci : la variété qu'on découvre dans les systèmes des uns, l'uniformité presque constaote qui règne dans ceux des autres. Celle remarque devient bien plus sensible encore, lorsqu'on compare la doctrine d'Aristote à celle de Platon. La science dérive pour eux de deux sources différentes, et de là naissent tontes les circonstances qui distinguent leurs doctrines. Platon , renfermé dans une méditation solitaire , s'est con)posé un modèle abstrait de régularité , de perfection , de grandeur , de simplicité , qui sera pour lui l'image anticipée de toutes les réalités ; sa théorie sur les idées nous donne la clef de ses divers systèmes, en politique, en morale, enméla})hy- «ique; elle nous explique toutes ses découvertes «l toutes ses erreurs. Aristote s'est placé dans une situation toute coutraire ; il a beaucoup vu , il a bien vuj il a classé , régularisé les objets dont il est entouré ; il s'est élevé par les méthodes; les applications lui sont toujours I>réseates, et le dirigent même dans &€s th^
ries. Plalon donne à la science des conseils sublimes, la, dirige vers les régions de l'idéal ; Aristole lui donne des lois positives , sévères , et la dirige vers un but pratique.
La seconde et la troisième Académie se séparent de l'école qui les avait vues naître, en substituant la vraisemblance à la certitude. La seule école véritablement nouvelle qui se produise dans la troisième période prend exclusivement pour guide la contemplation intuitive, et dès lors on ne peut en aitcndie que les doctrines mystiques.
La controverse long-temps si célèbre , aujourd'hui si oubliée, qui divisa les Réalistes et les Nominaux , n'était , au fond, qu'un partage d'opinions sur le principe des connaissances humaines; les uns prêtant aux notions abstraites et universelles une réalité positive, les antres ne les considérant que comme des expressions, et comme un ouvrage de l'intelligence.
Bacon a restauré la philosophie, en lui donnant pour base l'expérience et l'induction. Locke a fait dériver des sens et de la réflexion la source de nos connaissances ; Hobbes , Gassendi, Condillac après ceux-ci, font réduite à la sensation seule. Descartes, parlant du doute méthodique, s'est renferma dans l^acte même de
( 85 > Ja pensée, cl y a irouvé le point d'appui pour Je levier de la science. Lcibnilz, rétablissant l'autorité des axio)ues rationnels, les a subordonnés entre eux et rapportés aux deux grands prineipes de la contradiction et delà raison suffisante. Splnosa a invoqué l'identité absolue. l|erckeley n'a consulté que la réflexion inléneure. Hume a reconnu que la connexion des effets aux causes est la grande chaîne qui unit le système des. connaissances positives, et a élevé des doutes sur la légitimité de cette connexion. L'Ecole d'Ecosse a prêté la force de principes ou de lois à certains faits intellectuels considérés par elle comme primitifs. Kani enfin a demandé s'il est pour l'édifice même des connaissances humaines une base quelconque, et à défaut de base, s'est appuyé sur les formes naturelles de l'entendement.
Ne nous étonnons pas si ce point de vue principal domine toute l'histoire de la philosophie et prête ses caractères essentiels à la doul)Ie classification des systèmes • tel devait être le résultat de la marche naturelle de l'esprit hu.'iiain.
Les notions qu'un philosophe s'est faites sur la source et le principe des connaissances , délornniienl le clioix tics mclhodes qu'il so pro-
pose; les metîiocles fixent la direction de ses idées ; et selon qne ses idées ont pris telle ou telle direction, il se trouve conduit presque inévitablement à certaines opinions , comme en étant le résultat naturel. S'esl-il exagéré les droits et les prérogatives de la raison? le Dogmatisme s'empaie de lui et l'entraîne dans les vagues espaces des hy{)oUièses arl)itraires. A-t-il au contraire trop restreint ces mêmes droits? le Scepticisme et l'Empirisme se présentent comme la conséquence naturelle de l'impuissance à laquelle il a condamne la raison humaine. A-t-il voulu fonder la science entière sur des propositions identiques , sur des axiojues ? dès lors les idées de nécessité , cVunifoj'mité, d^immuabiUté im^tvimeront leur sceau à tous ses systèmes , et c'est là en eîTet ce qui est arrivé aux Eleatiques , à Jordan Bruno , à Spinosa et à quelques pliilosoplies plus modernes encore.
11 y a plus, et la philosophie elle-même ne se montre avec les caractères essentiels qui la constituent , que lorsqu'elle a fixé les princijies fondamentaux des connaissancçs humaines ; jusque là incomplète , incertaine, elle ne sort point du rang des simples opinions ; dès qu'elle a trouvé ces principes destinés à lui servir de
(87 ) pierre angulaire , elle se conslltue comme une véritable science.
En eflei, le prenner besoin d'un esprit sage est de se demander par quelle voie il est parvenu à connaître, et par quels motifs il est déterminé à croire.
La philosophie est née des réflexions que les hommes ont faites sur les connaissances qu'ils avaient acquises, et du besoin qu'ils ont eu de méthodes sûres pour en acquérir de nouvelles.
L'esprit de l'Iiomme ne peut faire quelques pas dans la voie de la méditation, que bientôt il ne découvre toute l'étendue de son ignorance, qu'il ne s'avoue un grand nombre d'erreurs , qu'il ne se trouve arrêté par des doutes et des incertitudes. Son ignorance l'humilie et l'importune, ses erreurs le découragent , ses doutes le tourmentent. Il invoque le secours de la philosophie contre ces trois espèces de maux intellectuels , et les remèdes que la philosophie lui promet sont assurément le plus grand bienfait qu'il puisse attendre d'elle.
Des faits isolés , des notions éparses ne forment point encore une véritable connaissance; c'est par la connexion seule qui s'établit, ou entre lesélémens de chacun de ces deux systèmes, ou
( 88 ) entre ces sysièmcs eux-mêmes, que rioub pai>venons à savoir ; d'où il suit que toutes les acquisitions de la mémoire , que toutes les créations de l'imagination seraient insuffisantes pour constituer la science, qui seule prévoit et applique , parce qu'elle déduit , si l'instrument de coordination nous manquait. Or, cet instrument est de deux sortes : dans les connaissances positives, c'est le lien des effets aux causes; dans les connaissances spéculatives, c'est le raisonnement logique. L'étude de la nature peut bien nous enseigner comment les effets succèdent aux causes, mais non comment ils en dépendent ,* l'application pratique peut bien nous apprendre par une sorte d'épreuve que nous avons bien ou mal raisonné, mais non quel était ou le mérite ou le vice de notre raisonnement. C'est à la philosophie qu'il est réservé de résoudre ce double problème et de légitimer le double ordre de déductions.
Cette curiosité impatiente qui nous fait désirer desavoir, quoique juste et utile en ellemême, a cependant ses dangers , par la précipitation trop hâtive qu'elle produit , par la présomption qui est ordinairement allachéc à l'ignorante eîlc-méme. Nous serons prémunis contre ce premier genre d'écarf , si nous
somhics avc! lis des limites qui onl clc marquées à notre raison. Or la philosophie [)réviendra ou réprimera du moins cette ambition téméraire de l'esprit y en lui assii,'nant la sphère de ce qu'il lui est permis de connaître, et marquant les conditions auxquelles il lui est permis d'y atteindre. Elle circonscrira les principes qui eussent été trop rapidement généralisés ; elle restreindra l'usage des méthodes auxquelles on eût attribué une valeur trop étendue.
La première impression qui s'empare de nous en reconnaissant nos propres erreurs , est celle du découragement; ce découragement s'accroît encore en considérant cette longue suite d'erreurs qui se sont succédé même dans les régions les plus élevées de la science , le spectacle des controverses qui ont partagé les espiits les plus distingués, la destinée des systèmes qui ont semblé jouir de la vénération des siècles. Y a-t-il donc quelque cho:e de certain? Les maximes dont nous croyons avoir les convictions les plus profondes sont-elles autre chose que de simples opinions? Qui nous donnera un signe régulateur, un critérium, pour discerner le vrai du faux , une mesure pour apprécier les divers degrés de certitude ! La philosophie encore est appelée à nous prêter ce secours
(9o) et à jious sauver ainsi de l'abîme qui semblait nous attendre au dernier terme de nos etVoris.
C'est, donc, en s'allachant à fixer les principes des connaissances humaines , que la philosophie peut aspirer à remplir ses plus importantes destinées. C'est aussi à l'aide de la même étude qu'elle établit ses relations les plus intimes et les plus fructueuses avec toutes les autres sciences, qu'elle s'mstitue leur commune médiatrice, puisque c'est en déterminant ces mêmes principes qu'elle parvient à fixer leurs méthodes et à saisir leurs secrètes analogies.
Tel est et le but et le plan de la première partie de cet ouvrage, où nous avons tenté bien moins de présenter une histoire de la philosophie proprement dite, qu'une sorte de nomenclature méthodique de ses élémens constitutifs. Les considérations qui précèdent justifient aussi, si nous ne nous trompons , le point de vue dans lequel nous nous sommes placés pour esquisser cette nomenclature , et les services qu'elle peut rendre à la philosophie elle-mèjue, si elle est en eiret bien exécutée.
Nous comprenons, sous le titre àe génération des connaissances humaines , toutes les questions relatives aux principes sur lesquels repose leur démonstration , aux hmilcs qui leur sont
( 91 ) assignées, à leur réalité, a leur cortitade et au criferi^^/7i qui peut l'aire discerner la vérité de l'erreur. Ainsi nous n'en tendons pas parler seulement de cet ordre chronologique suivant lequel les connaissances peuvent s'introduire dans l'esprit, mais, aussi , et surtout, de cette coordination logique qui les fait dépendre ies unes des autres; nous y comprenons, tout ensemble, et les prérogatives de la raison humaine , et la matière sur laquelle elles peuvent s'exercer, et les conditions léj^itimes de cet exercice.
En cherchant dans les solutions que les divers philosophes ont données de ces grands problèmes, le caractère essentiel et distinctif de leurs doctrines, nous indiquerons rapidement, d'une part, comment ils ont été conduits à ces solutions, et le concours des causes sous l'influence desquelles ils ont été placés ; de l'autre, à quels résultats principaux ces mêmes résultais les ont conduits, et quelles sont les directions générales qui en ont été la conséquence.
Nous ne considérerons ici la philosophie morale que comme l'une de ces causes ou l'un de ces résultats ; quelle que soit l'importance de celle dernière science, elle ne peut donc entrer que d'une manière acccssoiie et sommaire dans le plan que nous nous sommes proposé (F). '
( oO
La seconde el \n cinqiiicmc jiéi iotic de l'Iilstoiic de la philosophie sont par ellcs-niemes les plus inij)oriantes et les plus fécondes ; elles sont aussi celles qui se lient le plus essentiellement à l'objet que nous nous sommes proposé j *clles demanderont par conséquent un développement beaucou[) plus étendu.
Parmi les écoles récentes^ celles qui appartiennent à l'Anfjdeierre et à l'Allemagne nous ont paru exiger aussi une exposition plus détaillée, surtout dans un ouvrage destiné à des lecteurs français, par cela même qu'ils sont moins familiarisés avec ces doctrines , et que souvent les écrits de leurs auteurs , n'ayant point encore été traduits, sont peu connus parmi nous. Nous avons moins cherché ce qui pouvait convenir à une rigoureuse proportion entre les parties de ce travail, que ce qiii pourrait contribuer à lo rendre utile.
Avant d'aborder nous-mêmes l'histoire de la philosophie, jetons un coup d'œil sur les divers écrivains qui ont traité ce sujet. Par là nous prêterons, à ceux qui voudraient s'engager dans cette étude, des secours pour la rendre plus complète, et nous leur indiquerons les sources où ils pourront puiser ce que le cadre que nm.is nous étions [ucsc! il ne nous a pas permis dVin!;)ra;;scr,
NOTES
DU CHAPITRE PHEMIEJ!
(A.) Quoique l'histoire de la philosophie se lie à toutes les autres branches de l'histoire, elle se distingue cependant de chacune d'elles par des caraclcres qui lui sont propres.
«Elle se distingue, dit Pteinhold , de l'histoire de
» l'esprit humain. Celle-ci embrasse l'enumération en-
>» tière des dogrés successifs du développement des fa-
« cultes intellectuelles dans l'espèce humaine , les cir-
» constances extérieures relatives à l'organisation,
» au climat , aux révolutions physiques et politiques
» qui ont pu y contribuer, l'éducation des facultés
» passives et exactes de renlendement, de la sensibilité
» et de la raison , l'éducation tour à tour secondée ou
» contrariée par le concoui-s de ces causes diverses.
» L'histoire de la philosophie au contraire nous montre
i> l'esprit humain se dirigeant vers un but unique et dé-
» terminé , s'efTorçant de se rendre compte de l'enchaî-
» nement des choses , d'étendre et de rectifier les idées
» qu'il s'est formées. Si l'on ne se borne point à coni-
» prendre sous le nom d'histoire de la /ihilosophie
» une stérile indication des opinions et des systèmes
» philosopliiqiies, si on y comprend les fonderaens
>> historiques de l'origine de chaque système, au milieu
)> des circonstances générales relatives à la situation de
» l'esprit huiïiaii» dans l'époque qui les \it naître , et
>) spécialement le caractère propre aux dispositions
» inlellectuelles de leur auteur, si elle éclaire la source
» psycologique des doctrines , elle les lie sans doute
I) à l'histoire de l'esprit humain, elle en forme la
>) portion la plus essentielle, puisqu'elle marque l'é-
» poque du développement des facultés les plus émi—
» nentes de la raison; mais elle n'en constitue cepen-
» dant qu'une portion distincte.
» L'histoire de la philosophie, continue le même écri-
>» vain, se sépare aussi de l'histoire des sciences. Cette
» distinction peut paraître superflue au premier coup
» d'œil , puisque la seule division, admise dans les an-
» cienues académies, de l'empire des connaissances hu-
» maines en quatre facultés auxquelles on a donné le
» nom commundes sciences, annonce suflisamment que
» la philosophie n'est qu'une espèce dans le genre; ce—
» pendant comme la philosophie est plus ancienne que
M toutes les sciences qu'on pourrait appeler écono-
» migues, comme dans les premiers temps de la cul-
>. ture de res])rit humain, toutes les sciences recon-
» naissaient les philosophes pour leurs instituteurs,
» comme ils furent les premiers auteurs des lois ci-
» viles, les premiers inventeurs des sciences médicales,
» enfin les premiers ministres et les premiers propa-
» gateurs des dogmes religieux, et qu'alors toutes les
» connaissances humaines se trouvaient comprises sous
» le nom collectif de philosophie , rien n'était plus
T> naturel , parlicnllèrement dans ces derniers temps où >■ la pliilosopliie populaire a confondu et réuni à la » fois toutes ces acceptions, que d'embrasser sous le » titre d'Lisloire delà philosophie, non-seulement ce :> qui lui appartient en propre, mais ce qui appar- » tient aussi soit à l'histoire générale des connaissances « humaines, soit même ce qui appartient à ses branches i> spéciales. »
Nous ne saurions adopter aussi coniplèiement les réflexions de Reinhold sur la distinction de l'histoire de la philosophie et de l'histoire de la métaphysique : <i Considérée comme la science des premiers f jndemens » des connaissances humaines, telle qu'elle a été dé- » firiie par Bauragarten, comme la reine de toutes les » sciences , titre que lui donnent les sectateurs de son » cuite, la métaphysique . dit-il , a été très-injuste- » ment érigée en science élémentaire philosophique et » placée sur le trône de la philosophie elle-même. » Nous avouons que nous sommes au nombre des sectateurs de ce culte , en tant que la métaphysique recevra une semblable définition. Mais, en lui réservant cette prééminence qui n'est autre que celle des principes sur les déductions , des causes sur les effets, et des lois sur les phénomènes , nous conviendrons avec lleinhold qu'elle ne constitue point exclusivement à elle seule toute la philosophie ; que l'étude de la nature , que la morale, la logique lui appartiennent aussi, mais principalement comme des applications ou des dépendances, du moins en ce qui concerne la première et la troisième. Car la morale est à nos yeux l'une des deux branches essentielles qui se partagent le domaine de la philosophie ,
comme les facuifcs limnnincs se partagent aussi entre l'iiilelligencc et la volonté.
Pieinholcl distingue encore , et avec raison , Vhistoire de la phiiosophie , du recueil des biographies des philosophes les plus célèbres , des extraits ou expositions du contenu de leurs écrits , comme aussi des détails historiques sur leur enseignement et de ]eurs opinions, d'après leurs propres écrits ou les écrits des autres. « La biographie des philosophes n'appar- » tient point à l'histoire de la philosophie, qui s'occupe » des destinées intérieures de la science, et non de ceux » qui l'ont cultivée. C'est seulement dans les cas parti- « culiers oii l'on peut déterminer l'influence soit du » caractère moral ou philosophique d'un homme , soit » de certaines circonstances de sa vie ou de son sys— » tème, qu'il peut être utile de rappeler en passant de » semblables détails, et seulement si ce système est im- » portant, s'il est son propre ouvrage, et si l'influence » de ces données historiques est positive ; mais le plus .» grand nombre de ces détails a peu d'utilité, surtout » en ce qui concerne l'antiquité. L'histoire littéraire » de la philosophie consiste dans une exacte et com- •) plète description des ouvrages les plus remarquables » qui appartiennent au domaine de celte science, dans » les recherches philologiques et grammaticales qui s'y » rattachent, tandis que l'histoire de la phiiosophie » proprement dite se borne à ceux qui ont fait vérita- » blement époque, qui ont produit une révolution es- » sentiel le dans la marche de la science , et véri tablement » déterminé la forme qu'elle a prise et l'état oii elle i> est parvenue. Enfin, l'exposition des doctrines et des
» opinions des pliilosophes fournit sans doute des ma- » tériaux à l'hisloirc, mais n'est point celte histoire » elle-mêiue. Si chaque idée qu'un hamiue a pu cou- » cevoir ou produire appartenait au domaine de la » philosophie par cela seul que cet homme a porté le » nom de philosophe, il faudrait en tenir compte par » ce seul motif que pour l'antiquité , par exemple, il a » reçu un titre semblable de Diogène de Laërte, » quoique cependant ses conceptions ne soient guère « que des extravagances (*). »
Reinhold nous paraît cependant restreindre dans un cercle trop étroit l'histoire de la philosophie et son utilité, s'il veut en exclure absolument les aberrations auxquelles l'esprit humain a pu se laisser entraîner dans cette carrière ; car l'exemple des erreurs a aussi son instruction, surtout si l'on peut en déterminer les causes par le vice des principes ou des méthodes.
Du reste, quoique ces divers ordres de recherches ne constituent point l'histoire de la ph'Usophie, elles sont nécessaires comme une préparation à celui qui entreprend de la traiter.
(B.) On verra dans la suite de cel ouvrage que si les philosophes se sont en général plus ou moins divisés sur les opinions spéculatives , ils ont été à peu près d'accord sur cette branche de la science que nous appelons psycologie, qu'ils ont, par exemple, presque unanimement reconnue dans les sens extérieurs et la conscience
C) Reinhold. Uthcr den begnjjf cler i^eschichle der phiîoscphie , eine academische forlesung.
intime , la source de laquelle dérivent les idées de l'in-* telligence. On pourrait montrer, de môme, qu'ils se sont bien moins partagés qu'on ne l'imagine communément sur les notions de la Divinité, et sur la croyance fondamentale de l'immortalité de l'âme, à un petit nombre d'exceptions près. Presque tous, ils se sont du moins réunis depuis Thaïes, non-seulement pour reconnaître et pour établir l'existence du suprême auteur de toutes choses, mais aussi dans la définition de ses attributs essentiels; et la variété des opinions ne commence guère qu'à ces questions plus abstraites qui composent la théologie naturelle; encore, pour juger sainement des doctrines de l'antiquité sur ce sujet , faudrait-il pouvoir aujourd'hui discerner avec certitude ce qui appartient dans l'enseignement de chaque philosophe aux doctrines secrètes et à T'exposition publique ; ils étaient contraints , dans la seconde , de faire de grands sacrifices aux préjugés vulgaires , et l'exemple de Socrate prouve assez à quel danger ils pouvaient s'exposer s'ils tentaient de s'en affranchir; il est constant que leurs doctrines secrètes renfermaient des notions plus élevées et plus pures sur l'unité de Dieu, son immatérialité , sa providence , et que ces belles traditions constituaient même le fond des initiations mystérieuses qui se sont transmises d'âge en âge. De m.ême encore les philosophes se sont à peu près réunis dans cette partie positive de la morale qui forme ie code pratique de ses préceptes , et s'ils se sont partagés sur le principe duquel dérive l'obligation du devoir, ceux qui l'ont rattaché à un motif intéressé, et surtout à un intérêt sensuel , ne forment réellement qu'une «xception , si
ï)n s'applique à reconnaître le ve'ritable sens de leurs maximes. Et, les théologiens eux-mêmes ne se sont-ils pas divise's sur ce principe, jusqu'à ce dernier temps ? La grande controverse du Quiétisme a-t-elle eu un autre objet ?
(C) Le parallèle de l'histoire de la philosophie avec l'histoire civile a été si bien tracé par le judicieux Garve , que nous ne pouvons mieux faire que de retracer ici ses propres paroles :
« Comparanti mihi historiam civilem cum historiâ » philosophice, visa est sub ejusdem nominis com- » munione rei diversitas maxima latere. Qui enim ex » illo génère, quod res gestas narrât, uberrimus fructus >i percipitur, quod sunt nobis exempla proposita , ia » quae intuentes et judicare rectiùs de rébus et agere » prudentiùs possimus, is ferè totus abest ab hoc quod » rationis acta commémorât. Causa discriminis haec » est : in iis negotiis, quae versantur in magna rerum. » varietate et eventorum quâdam complicatione , mi— » nùs loci est praeceptis quàm exemplis. Nam praecep- » tis nonnisi praecipua quaedam et communia, exemplis » etiam minutiora et propria continentur.
» Atqui , ad cognoscendum sufficiunt istae rerum » summae et gênera , quae et oratione exponi , et disci- » plinâ concludi possunt. Ad agendum autem neces- « saria est etiam minutarum et multiplicium rerum 3) illarum animadversio, adhaerescentium quasi magnis !) negotiis , consiliorumque prudentiam vel irapedien- » tium vel adjuvantium : quas, nec propler multitu— » dinem verbis exponi , nec propter varietatem et
( lûo )
« iiicoiisl.intiam piavceptis dedniii, at iii ipsis rebuï » "cstis quasi in speculo facile uno obtutu conspici » possunt.
» Hœc omnia longe aliter in pIiilosophiA. Cm càin ^ proposita sit investigatio veri , et illa ipsa perscru— >3 tandi quœrendique diligeatia non potest in alioiuni ïi opinionibus etsententiis conquiescere. Nec nomea » saura et officiuni tuetur philosophus , qui non sure » mentis propriam in explorandis rébus agitationein » adhibuerit.
» Exemplorum in philosophiâ usus si quis est , is » lon£;è alius est, quàm in gerendis negoliis civili- » bus, nec ejusmodi , qualis vi istius vocabuli conti— » nelur. ïn omni enim actione ab horaine profoctâ^ » duo sunt inler se conjuncta; alteruni actio ipsa, » alleruin actionis cventus. In actione ipsâ aulemestvel » nisus mentis internus , vel rerum exlernarum ad M exiequendumillura conatum usurpatio et accomrao— » datio. Janiin quibus negotiis éventas magîs et effec- » tus quàra agendi solerlia spectatur, et quse magis » versantur in adhibendis prudenter tractandisque !) instrumentis quasi quibusdam et subsidiis, quàm in » eo ut anirai vis in se ipsâ exerceatur: in iis imi— j) talioni plus loci est, exemplorumque usus est latior « etfruclus uberior. Hujus generis suntnegolia civilia, » pacis bellique administratio, At cogitare, inquirere »aliquid, noliones mentis complicatas evolvere et :> explanare , id quidem est ex eo uegotiorum génère , » in quibus ipsa virium exsertio non rei alicujus ab 35 ilHs facta mutalio spectatur ; neque actionis pars » ul'a cxlrà mentem in re aliquâ sensibili occupala
( H)l ) , s est. Hic si exempliscontemplandis proficituraliquid, 35 niagis si contrahendo siiniiitudineni alicjuani cum » alieni ingenii naturà , quàin ejus cogitanlis aclin— « nem expriraaudo. » Christian Garve, Icgendoruin philosophorum velerum , prœcepta nonniilla et cxempla. (1770, pages i et suivantes.)
(D) Garve a donné un traité spécial et trts-rpinarquable sur la manicre d'écrire ihistoire de la philosophie, et nous aimons d'autant plus à en rapporter ici quelques passages, que ce philosophe, qui mériteroit si bien d'être apprécié eu France, y est cependant très-peu connu.
« Existimavi eorum qui suî niemoriam ipsi scriplis » ad nos propagàssent , libres in compendium redi- » gendos esse, iti quidem ut apparrret, quod cujusque « fuisset scribendi consiiiuni , qui senlenliaruni in- »' ter se nexus , qui orationis color et ornatus , quae » deniquè ingenii propria vis. Quod si factura jaui M esset , potuisset indè corpus historiée condi longô » praestantiùs iis omnibus quibus nunc utinuir quorum >» vel ipse nutucrus studiosis est iuipedimento.
* Accidit eniai ferè ut ad quorum notitiain tôt 33 pararii nos velint perducere , ii nobis incognili w maneant , cùm istorum quasi slipatorum mullitudo » nos à rébus ipsis arceat.
» His igitur rébus effectis , poterit historia qualenj « volumus , conscribi ab eo qui attulerit ingeniuni » ità patens illud et amplum , ut comprehendere et M complecii cogilatione possit rerum gestarum lon- » gam scriem; ilà poriô per.^picax, ut illarum
» consecutiones et ordinem uno quasi oculorum con^ 9 jectu possit viclere ; ità deniquè acre , ut universa » observando, ne in singulis quidem languescat. Mihi 33 sanè videtur historiae hujus condendae opus esse » pîiilosophi , atque haud scio an summi. Ut enim » poeta ingeuiuni suum varie formare , seque in » eorum quos in scenam producit , ingénia et mores » quasi transferre decet: ità etiara ille quorum ex- » pooit doctrinam , oportet mentem et rationem ad- » siscat, et quam cujusque cogitationibus formam 3) sua ipsius natura impressit, banc subeat et imitetur. » Qui quâ ratione possit efficere quae postulantur, » ipse \iderit: nos quae postularentur significavi- » mus.
3) Est autem philosophiae historia, commemoratio » variarum, quas indè à principio usque ad nostrara 3> aetatem scientia humana subiit , mutationum. Atque 3) ut in quâque re inveniri possint causœ , quibus mu- 3) tata scientia est, illud ornninô débet cognitum esse, » quâ via hominem ad scieutiam natura perducat.
>) Est igitur in philosophiae historia duplex propo- 3» sita questio. Prima hoc est, quBe fuerit aetatrs et 3> philosophi cujusque scientia ; altéra, undè illa sit 3) orta, quâ via ad illam perventum, quid ex illâ 3» deniquè consecutum.
» Prima pars tota illa quidem sita est in narrando : 33 sed ipsius narrationis discrimen aliquod faciunt res 33 quae narrantur. Cùm in philosophiae historia nar-; i} rentur , non corporum motus , sed animi sensa 9 mentisque cogitationes ; omnis autem cogitatio sit
» rei alicujus imago : primùra res ipsac de quaruiu M imaginibus et simulacris agitur , cognoscends sunt, » iisque verbis significandae , non quae adhibuit is . 3) qui primus hanc cogitationem eloculus est , sed quae » qui audiat, in ejus animo iidem autsimillimi sen— » sus excitentur. Nec enim quid quisque dixerit , sed » quid senserit, nosse volunius.
» Quamobrem quotiès periculuni est ne iis verbis » quibus ad suam quisque scnlenliam explicandam » usus est , nullum aut alienum sensuni tribuanius , » loties debent res iis verbis quae imposita illis erant , » quasi exui, veslirique contra cjusmodi oratione quae 3> nostrorum hominum ingeniis quàm aptissima, no- 3) bisque quàm maxime perspicua sit. Magna haec M res est et vehenienter neglecta. Videmus enim sum- » mis philosopliis , quorum vel noraen cum reverentiâ » colimus , tribui nonnunquàm opiniones ità obscuras, » ità à communi hominum sensu aliénas et absurdas » ut eorum sententise vel perversa sit interpretatio , » vel falsa et temeraria approbatio.
* Ut autem alterius sensa possimus aliis verbis , » quàm quis ipse ad illa significanda usus est , expli- » care, ejus mens erit perspicienda. Quae ut perspi- » ciatur , opus est et accuratâ linguae scientiâ , et » longo scriptoris cujusque usu, ut quid linguae , quid » ipsius scriptoris proprium sit, internoscatur.
» Nec verô linguae solùui peritiâ opus est, ut intel- » ligas ea quae à pliilosophis traduntur , sed etiàm 1) cujusque ingenium et sentiendi cogitandique ratio » diligenter est cognoscenda. Nam verborum in decla-
( io4 ;
;» Tandis sensis delectus , orationisque conformalio et î) color peririultùm trabunt. ex ejus qui loquitur indole » aninii et facultate ingenii eâ, quœ maxime inter j) cseteras eminet. In interpretando aulem nibil neque » attendendum est, quàm ut quod proprium est rei, 3) quae exprimitur , distinguatur ab eo , quod à lo- --) quentis accessit , et rei quasi circumjeclum est. >» Sunt enim. verba quodammodô sensonim amictus , i> qui ubi nimis laxus est et amphis , adstringendus »est, ut forma corporis appareat, ubi nimis arctus a et adductus , dilalandus, ne corpus angatur.
> Deindè ut caeterorum omnium cogitationum eu-
î) jusque hominis est inter se consecutio quaedam et
î)a£&nitas, sic etiam falsè sensorura est aliquis nexus
» et consensus. INulla enim polest neque res oriri,
X nisi prœeunte aliquà causa, neque cogitatio cuiquam
« in racntem venire , nisi quœ sit ab iis quae in mente
» antegressae sunt , praeparata et quasi introducta. Si
>' quis homo de re quâpiam aliquid sentiret , quod à
« rehquis omnibus quae ipsi persuasa aut cognita sunt,
» discreparet , neque uUâ ratione cum iis posset con-
» jungi : esset aliquid effectum sine causa : id quod
» fieri non potest. Igitur philosopborum opiniones et
» décréta possunt iila quidem falsa esse atque à na-
>• turâ rerum. dissentire ; at dissona inter se ipsa ,
» neque ullo ne levissimo quidem vinculo conjuncta
j) non possunt. Nec enim ea sensorum in animosem-
» per vel nostro esse potest , vel aliorum demons-
» trari débet consecutio , ut posteriora ex prioribus
» necessariô conserjuantur : satiscst, si co ordine cS
y> ralione , cjriâ animus possit probabiliter et conve- » nienter naturâ ab aliâ re cogitandâ ad aliam trans- » ire.
» Quae sensorum connixa ratio nîsi perspiciatnr, ne 3) singula quidem prsecepla satis probe iiitelligi pos- )> sunt. Nihil autem est niagis ineptum ad id quod » quserimus , quàm philosopliorum ra*tiones in senten- » tiolas brèves et concisas confringere.
» Opus est ad eaiu rem oratione continua et con- » fusa, quœ id quod prinium est , et à quo reliqua » omnia sunt apta, primo loco explicet , dcindè » per omnem disciplina anibitum eâdem via decurrat » quâ credibile sit illum ivisse , qui rem primus ifi- » venit. »
« Quod igitur ejus qui philosopbiîe hisloriaui » scriberet , officium esse diximus , ejus altéra pars, » quae jubebat exponi , quid à singulis pliilosopbis » sensum. esse , bis rébus absolvitur.
» Restât ut alteram explicemus, quse postulabat » doceri , primùm quibus causis in universum ■> scientia humana et orta , et aucta , et opinionum. » varie distincla et deniquè vel ia inanem loquaci— » tatem delapsa, vel ad primam infantiam redacla » esset ; deindè quibus ex rébus pbilosopbus quisque >» suas rationes duxisset , et quâ vel lemporis et loci , » vel ingenii sui opportunitate in eas sententias quibus » adhœsisset , esset delectus.
» Ac primo potest, ad eam rem opus esse nolilid « exploralâ vitae pLilosophi cujusque, lùm eliàui ■» status earum rerum qnjbus interfuerif, Quarë vicie-
( io6 )
» mus eliam omnium hujus historise scriptorum hanc j) consuetudineni esse , ul aatequàm de philosophi » cujusque disciplina exponant , quae fuerit ejus vita f « comrneiuorent.
» Sed plerique omnes ea vel diligentissimc tradunt, » quse minime conférant ad id quod quaerimus co— » gnoscenduiu , et si qua narrant , quae ad id perlinere » videantur , ea non ità inter se jungunt, nec tantâ » luce colluslrant , ut eorum promptus et facilis » usas esse possit, Quaî in hom.inis cujusque vitâ » ejusque condilione plurimam vim habuerint ad in- » geniuru ipsius vel expoliendum vel corrumpendum , » intelligilur partira ex ipsis generibus earum rerum, » quœ sensus illius pulsarunt, partira ex earum ab M ipso gestarum consiliorumque invita vel privatâ, » vel publicâ secutus est ralione.
» Jam prœter vitam hominis , etiam caeterarum » rerum quge ad eum ullo modo pertinuerunt , status 3> et conditio exponi débet. Narrandi niodum. nar- » rationis définit consilium. Res enimquae quoque » in loco et quâque aetate eveniunt , civitatis leges » et status , imperantium ingénia , sœpè multitudinis » etiam opiniones et mores efficiunt, ut scientiae ge- » nera alia negligantur, alia suramo studio colan- » tur, alia deniquè corruptelis de industrie depra- » ventur.
» Porrô , quoniàm scientia bumana catenae similis » est, cujùs unusquisque habet àlium sibi proximum, » ex quo aptus , cum caeteris omnibus couuexus sit :
» ïllud eliam cognitu per quam necessarium est, in » quem quisque articulum istius catenae delapsus , » quantum ex eâ jam explicatum et devolutum acce— » périt. Seu , ne veibrs translatis utamur in re quae » propriis abundat , unusquisque homo , qui vel com- >> muni rerum et hominuna usu, vel institutione ac » disciplina eruditur, accipit aliquas cognitionis opes, » aliéna industriâ jam antë se parlas.
n Ouo plus igitur in eo scientiae génère quod sibi » delegit , jam est efFectum^ quo et plura inventa, n et meliùs exposita , et ad pluris jjropagata jam sunt; » quô praeslantioribus magislris est usus; quo deniquè » majora ingénia eâ aetate in quam incidit, efllorue- » runt: eô et faciliùs inventa percipiet et instructior 1) erit ad nova invenienda. Mirum est enim , quanto- » perè iilgeniorum quorumdam praestantia setatis suac « homines ad suî similitudinem rapiat : nam omnes » ferè student imitari ea, quœ admirantur; idque » magis etiam in adolescentibus accidit, qui non tan- » tùm sententias ab illis accipiunt, sed ipsa quoque » ingénia sua faciliùs ad earuni similitudinem confor-r- » mant. Sunt ergo in philosophia; historià diligenter » notanda ingénia eminentia, quae tanquàm lapides » ternainales iter multis flexibus et anfractibus cir— » cumductum regunt , viamque totam quasi défi— » niunt.
» Deniquè, id quod fortassè minime observatum » est , etsi dignissimum, erat quod observaretur , est » quidam orbis in quo sese convertit ac revolvit pru- » dentia humana , ut cùm progressa est plurimiim , » circumacta modo, et ea undè perfecta est, relata
( io8)
>> esse videatur. Quara igitur naluras constantiam in » progressionibus cœterarum rerum videas , ut aliaî » alias eodem semper ordine sequantur, eadem in 3) cognitioais humanae quoque incrementis ac dimi— » nutioaibus oblinet. Sunt illius qusedam iiiilia nas- >> cendi, deindë infantia, pueritia, adolescentia, œta- » tis maturitas, senectus, decrepita œlas, mors. »
Crist. Garve , De ratione scribendi historiam phiîosophice. ( i';68. )
Gœss , Grahmann, Ziramermaun ont aussi donné des dissertations détachées sur le même sujet : Gccss, Abhandlung ueber der begrijf der geschichte der philosophie. — Erlangen, 1734, in-8. — Grahmann, sous le naême titre. — Vitteraberg, 1797, in-8. — Zimmermann , Abhandlung ueber der brauchbarkeit der philosophischen geschtckle. — Heidelberg , 1785 , in-4. — On peiit consulter également les iulroduclions deBrucker, Tennemann , etc.
(E ) « L'historien de la philosophie, ditFulleborn,
ft doit surtout s'attacher à saisir l'esprit de chaque sys-
» tème , c'est-à-dire la manière de philosopher qui
)> est spéciale et propre à son auteur, plutôt qu'à éx-
» poser la forme matérielle de ce système. Or, soit
■» qu'un philosophe ait professé le dogmatisme , em-
» brassé le scepticisme , ou recherché les fondemens
» légitimes de'la vérité et de la certitude ( car affirmer.,
*> douter y rechercher comprennent ce qui forme l'es-
v> sence de toute philosophie) , il s'est dirigé d'après cer-
» tains principes, qu'il les ait ou non expressément
>> e'noncés, et ses efforts n'appartiennent point à l'his-
( it'9 )
» toire, si de tels principes lui ont manque'. Les prin- >» cipes sont les vues géne'rales qui s'étendent sur les » spéculations particulières, ils sont la constitution in- » time de chaque doctrine , l'âme et la force qui res- » pirent dans l'ouvrage , la vie elle-même qui l'anime. » L'application de ces principes détermine l'enchaîne— » ment qui caractérise la manière de philosopher, l'u- » nité qui préside à l'ensemble des recherches, en un » mot la partie systématique de la doctrine. C'est » dans ce double ordre de considéra lions que l'historien )) puisera les moyens de caractériser C esprit de chaque » philosophie ; en un mot , il doit montrer comment » les propositions d'un philosophe ont leur fondement » dans la nature de l'esprit humain , sont conformes à >> ses lois , se renferment dans les limites qui lui sont » fixées ou les dépassent. ( FuUeborn-Bey traege , qua- » tnerae cahier , page 191. )
Mais lorsque Fulleborn va jusqu'à supposer que l'historien ne doit pas examiner si nu penseur a eu des idées toutes différentes de celles qu'il a exposées dans ses écrits, s'il s'est conduit d'une manière toute différente de ses opinions , qu'il ne doit tenir compte ni ^e?, images, ni des expressions dont un philosophe a enveloppé sa doctrine, ni des circonstances extérieures qui Tant conduit à philosopher d'une telle manière , il nous paraît réduire ce qu'il appelle V esprit d'une philosophie à une notion trop abstraite et trop fugitive ; ce serait prêter encore de nouvelles facilités à cette disposition naturelle qui porte très-souvent ceux qui jugent les doctrines des philosophes antérieurs à ne les voir qu'au travers du prisme de leurs propres opinions. Ce serait
( IIO )
trop favoriser rassertion rapportée par FuUebotn : « On a souvent affirmé, dlt-il, qu'une histoire prag- » matique de la philosophie doit être traitée à priori; » assertion qui , malgré la réputation de ses auteurs , nous paraît se réfuter par elle-même.
(F) Nous nous étions proposé de publier également une Histoire comparée des Systèmes de philosophie morale, considérée relativement aux principes du devoir, et , dans le Cours que nous avons donné pendant trois ans à l'Athénée de Paris , nous en avions donné une exposition abrégée. Le loisir que demandait cette publication nous a manqué , et dans l'intervalle nous nous étions flatté que le but de ce travail serait bien mieux rempli par M. Camille Jordan , qui était si digne de l'exécuter, et qui avait préparé sur ce sujet de nombreux matériaux. Nous désirons vivement que , du moins, il nous soit possible un jour de mettre en ordre les notes qu'il a laissées, et d'achever l'ouvrage que cet homme de bien avait entrepris.