‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés relativement aux principes des connaissances humainesChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE IL Des Historiens de la philosophie · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL Des Historiens de la philosophie

SOMMAIRE

L'histoire de la philosophie ne s'est perfectionnée que très-tard ; et pourquoi. — • Diverses classes de travaux qui lui appartiennent.

Premiers historiens dans l'antiquité : Platon, Aristote, Cicéron. — Fragmens divers. — Sextus , Plutarque, Diogène de Laërte. — Compilateurs des siècles suivans. — Pères de PEglise.

Premiers compilateurs modernes. — Premières ébauches de l'histoire de la philosophie à la renaissance des lettres. — Chroniques.

Première classe d'écrivains modernes. — Histoire de la philosophie générale ou partielle , proprement dite. — Italie , France. — Histoires générales Gassendi, Huet, Régis, Gauthier, Deslandes. — Histoires partielles et fragmens.

— Condillac , L'Encyclopédie. — Angleterre : Cudwortli , Stanley. — Esquisses et fragmens. — Allemagne : Premières ébauches. — Histoires complètes et raisonnées. — Brucker, ses mérites, ses imperfections. — Ilismann. — Tiedemann. — Buhle. — Tenaemann. • — Adelung. — Abrégés et sommaires.

— Histoires partielles : Staudling.

Seconde classe d'écrivains modernes : — Première espèce de travaux auxiliaires : — Critiques et Bibliographes. — Se-

cours qu'on doit Icui' emprunter. — lonsius. — Fubricius. — Baylc. — Seconde espèce ; Histone de la nature humaine , de l'esiirit humain , des 'cicnces spéciales. — Lumière qu'on doit y puiser. — Ecrivains principaux.

De toutes les branches de l'histoire, celle tjiii embrasse la suite et les révoliilions des doclrines philosophiques est celle qui s'est perfectionnée le plus tard, et peut-être celle qui a le moins encore atteint véritablement à sa perfection. Il ne faut pas s'en étonner • cet ordre de recherches a suivi la destinée de l'histoire de l'esprit humain et de celle des mœurs, dont elle est une dépendance ; elle est d'ailleurs à plusieurs égards celle qui présente le plus de difficultés, et parmi ces difficultés il en est une sans doute qui a dû plus que les autres y mettre obstacle; c'est que l'impartialité, première condition nécessaire à l'historien, doit être ici plus rare encore ; car on ne peut traiter ce sujet sans être soi-même initié aux doctrines philosophiques, par conséquent sans en avoir une en propre , et sans être exposé par là à juger, même à son insu, des opinions émises par les penseurs des divers pays et des divers siècles , d'après ses vues personnelles. Quelle que soit la distance qui nous sépare d'un Platon , d'un

( iî5 )

Arlslote f d'un Eplcure, d'un Zenon , le pliilo-. soplie redevient encore aujourd'hui , par ses études, leur contemporain, leur compatriote j il voit régner encore autour de lui les controverses qui divisaient leurs sectateurs.

Dans un ouvrage qui est destiné à servir en quelque sorte ^introduction à l'iiistoire de la philosophie , il pourra donc être utile d'indiquer la marche suivie par ceux qui ont parcouru cette carrière , qui peuvent servir de guides, ou qui peuvent prêter des secours pour la parcourir encore.

Ces travaux se divisent naturellement en deux grandes classes : ceux qui peuvent conduire directement au but , qui appartiennent en propre à l'histoire de la philosophie ellemême; ceux qui, sans être essentiellement liés à cette histoire , peuvent cependant être considérés et consultés comme auxiliaires.

Dans la première classe se rangent d'abord les histoires générales de la philosophie , ensuite celles qui n'ont embrassé que certaines époques ou certaines sectes ; et nous devons y distinguer encore les recueils qui nous ont seulement conservé les doctrines ou leurs fragmens , des commentaires qui ont eu pour objet d'en développer l'esprit et le sens, des dissertations qui ont eu

pour objet d'éclairer la liaison qui existe entre elles et l'influence qu'elles ont exercée. A cette première classe peuvent appartenir également les biographies des philosophes, en tant qu'elles comprennent l'exposé de leurs opinions et peuvent en favoriser l'intelligence.

Dans la seconde classe se rangent d'abord les recherches littéraires , philologiques , critiques, qui ont pour but d'éclaircir les textes , d'établir l'authenticité, de réunir les circonstances de faits accessoires, mais cependant liées à la nature ou à la destinée de ces doctrines; ensuite celles qui, embrassant la marche générale de l'esprit humain , la création et l'emploi des méthodes , assignent, dans la grande relation des effets et des causes , la part qui appartient à la philosophie; et celles qui, se bornant à traiter des progrès d'une science particulière , peuvent cependant, à raison de l'affinité qui unit celle-ci à la philosophie , faire connaître ce que l'une a reçu de l'autre.

Cps diyerses distinctions , au reste, ne s'appliquent guère qu'aux écrivains modernes; elles disparaissent ou deviennent moins sensibles chez les écrivains de l'antiquité. La division du travail , en littérature , comme dans le champ de l'industrie, est une chose récente. Les anciens

(ii5) considéraient ordinairemnnt les sciences et les arts d'un point de vue plus général, précisément parce que les arts et les sciences avaient reçu moins de développemens. D'ailleurs, les anciens eux-mêmes, considérés comme historiens , ont du trouver à leur tour, chez les modernes , des compilateurs, des commentateurs, et fournir un texte à la critique littéraire.

Trois des plus illustres génies de l'antiquité, Platon , Aristote , Cicéron , peuvent être à quelques égards considérés comme appartenant aux historiens de la philosophie, quoiqu'ils n'aient pu embrasser que les systèmes contemporains ou ceux de la première période, quoiqu'ils n'en aient recueilli que des fragmens , et plutôt comme des élémens de discussion que comme des documens historiques. Tous trois, du moins , ont rappelé les principales opinions des différentes écoles , les ont comparées, ont fait servir cette comparaison soit à éclairer leurs propres théories , soit à justifier le choix qu'ils avaient fait entre elles. Il y a cette circonstance rernarquable que chacun d'eux possédait à un degré éminent la première condition nécessaire à l'historien de la philosophie, puisque chacun d'eux s'est placé au premier rang parmi les philosophes , et que chacun d'eux

( ii6) au&sl a considéré ce sujet du point de vue le plus élevé, en le rattachant aux principes mêmes de la science.

Platon y dans ses dialogues , met chaque philosophe conlemporain sur la scène, peint le caractère de son esprit et la tournure de ses idées; Aristote , dans sa métaphysique , sa physique , son livre du Ciel, etc. , analyse les principes de chaque doctrine , les résume et les classe. Cicéron répand sur les traditions philosophiques tous les cliarmes de son style, toutes Jes grâces de son esprit , et cet intérêt qu'inspire le sincère amour de la vérité et de la morale (i). Chacun d'eux, cependant, demande à n'être lu qu'avec quelques précautions. Platon, dans ses dialogues, a souvent prêté des exagérations aux sophistes en les combattant ; il n'est pas jusqu'à Socrate, son maître, dont il n'ait dénaturé quelquefois les opinions, et dont il n'ait emprunté le nom et l'autorité pour accréditer des opinions qui lui étaient propres.

(i) Cicérou , de Officiis , I 2 , II 17 , III 7. — De Natur. Decr. I ^.—Tuscul, II 2. — De Finib. B et M. I 2, 3 , 4? etc. — Gedikea réuni en un seul corps tous iespassngesde Cicéron relatifs à l'histoire de la philo- .sopliie. Berlin, 1782.

( 117 ) Aristote, à son tour, a traité Platon comme un rival, c'est-à-dire avec un peu d'injustice; oii le voit, lorsqu'il parle de ses prédécesseurs , céder trop souvent au besoin de faire oublier ce qu'il avait emprunté d'eux , de faire ressortir ce qu'il avait ajouté lui-même à leurs découvertes ; on le voit aussi altérer leurs opinions lorsqu'il veut les combattre , afin de les faire paraître plus déraisonnables. Porphyre remarque qu'Aristote a légué ce funeste exemple à Speusippe, Arisloxène, Xénocrate, quoique, en portant cette plainte, il les ait i miles h son tour. Cicéron , déjà assez éloigné des sources , ne se guide pas toujours par des traditions entièrement fidèles ; il s'attache quelquefois plus à la lettre des doctrines qu'à leur esprit ; on lui reproche surtout d'avoir conçu une prévention excessive contre les Epicuriens , de l'avoir fait partager à son siècle , et peut-être d'avoir concouru de la sorte à la corruption de cette école ; car ceux qu'on entoure d'un mépris général finissent presque toujours par se rendre en effet méprisables.

Nous retrouvons encore, sur la philosophie de l'antiquité, quelques fragmens d'un grand prix, quoique épars et trop incomplets sans doute , dans ïlippocraie , Xénoplion , Lucrèce , Séné-

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que, etc. , et en général dans ceux des philosophes anciens dont les ouvrages nous sont parvenus.

Hippocrate, le premier inventeur des véritables méthodes d'observation , avait parfaitement senti combien la connaissance des facultés de l'esprit humain pouvait être éclairée par l'histoire des opinions. « Il est à propos , disait-il, » de contempler quelquefois d'un œil critique » le progrès des arts et des sciences , et de )) chercher soigneusement pourquoi certaines J> vues , certaines expériences , n'ont point » réussi, quoiqu'elles dussent réussir ; et pour- )) quoi d'autres ont été accompagnées d'un 7> éclat favorable , quoiqu'elles ne dussent point » attendre un semblable succès : si le hasard en » a décidé , un tel hasard mérite qu'on le con- )) naisse à fond. » Xénophon, digne disciple du plus grand des maîtres , nous a transmis les matériaux les plus précieux de la philosophie de l'antiquité, en nous conservant fidèlement l'enseignement de Socrate. Lucrèce nous fait connaître les systèmes de Démocrite et d'Epicure , quoiqu'il y ait ajouté des développemens qui lui appartiennent, ou pour mieux dire qu'il les ait essentiellement altérés en leur donnant une nouvelle forme et un nouveau caractère.

Sextus, mmomméY E mpiriq ue {i),occa\)e le premier rang parmi les philosophes de l'antiqailé qui ont professé le scepticisme systématique ; en défendant la cause qu'il avait embrassée il nous a transmis l'histoire spéciale de cette école , si du moins on peut considérer les sceptiques comme formant une véritable école j il a développé tous les motifs sur lesquels elle appuyait sa philosophie négative ,' mais il ne s'est pas borné là ; il a aussi rapporté un grand nombre des opinioii3 propres aux philosophes dogmatiques dont il critiquait les principes ; il les a éclairées en les combattant ; seé institutions pyrrhonniennes , ses livres polémiques contre les mathématiciens , contre les logiciens, sont aussi une véritable histoire, en même temps qu'un trésor de documens, et à plusieurs égards l'une des histoires les plus judicieuses et les plus fidèles.

On attribue généralement à Plutarque, d'après le témoignage des anciens, le livre intitulé De Placitis philosophorum : ce recueil n'annonce dans son auteur ni une préférence

(i) Il reçut ce surnom de la profession de médecin qu'il exerçait, et quie'taitpartage'e entre les deux sectes empirique et méthodique.

de choix entre les diverses écoles, ni une doctrine propre, ni même l'clévalion de jugement nécessaire pour l'un ou l'autre. Les opinions des philosophes y sont quelquefois étrangement dénaturées; Epicure surtout y est frappé de ces calomnies vulgaires dont il a été si souvent l'objet. Le principal mérite de cet écrit est dans l'élégance de l'exécution; quelle qu'en soit Fim- •perfeclion quant au fond des choses, il tire cependant pour nous un grand prix de l'exlrême indigence où nous sonmies par rapport aux documens originaux de la philosophie ancienne.

L^ Histoire philosophique qui avait été attribuée à Galien n'est autre que le livre De Placitis philosophorum^ dont on regarde Plularque comme l'auteur; ou plutôt tous deux ne sont que les fragmens incomplets du même ouvrage. .Toutefois, ce médecin célèbre éiait aussi un philosophe distingué, comme nous le reconnaissons par quelques Traités qui nous restent de lui, son commentaire sur le Timée de Platon, son livre contre Favorin, etc. , et il a luimême justifié, par un Traité exprès, l'alliance de la philosophie et de la médecine.

Diogène de Laërte se présente ensuite. Quoiqu'il paraisse avoir accorde la préférence à l'école d'Epicure^ ce n'est point à des préventions

systémallques qu'on peut attribuer le défaut d'exactitude et de fidélité dont sont constamment empreints les tableaux qu'il nous a laissés des anciennes doctrines, mais à un manque de sagacité, de critique et de profondeur, à une crédulité excessive, à une négligence remarquable ; il rapporte sans examen; il assemble sans ordre ; il expose sans discernement , et toujours il se montre inhabile à apprécier les matériaux dont il fait usage ; c'est avec quelque raison que ses travaux ont été appelés une rapsodie plutôt qu'une histoire. Néanmoins avec de si graves et de si nombreuses imperfections, ces travaux ont aujourd'hui pour nous un prix inestimable; Diogcne de Laërte nous a seul conservé un recueil immense de passages extraits des philosophes de l'antiquité ; c'est une mine où il ne faut puiser qu'avec un soin extrême, mais une mine aussi féconde que variée ; elle a enrichi Casaubon , Ménage, Vossius , Fabricius. Pape-Bloune a réuni les censures dont il a fourni l'objet, aux critiques modernes ; Heumann (i) et Ménage (2) ont en partie rectifié ses erreurs.

Les érudits sont partagés sur la question de

[\) Act. phiL 3<=vol. pag. i3q2.

(2) Prolégomùne au commenlaire.

savoir si le tableau abrégé qui porte le litre de PhilosophomèneSy et le nom d'Origène, appartient en effet à ce célèbre écrivain ecclésiastique ; mais quel qu'en soit l'auteur , ce résumé élégant, publié pour la première fois par Gronovius dans le Trésor des antiquités grecques , est l'une des sources les plus utiles à consulter sur les doctrines des philosophes de la Grèce ; c'e^t un fragment qui paraît détaché d'un plus grand ouvrage, et son auteur s'était proposé de traiter ce sujet dans l'intérêt de la religion chrétienne.

Le même motif a fourni à Eusèbe, à Saint-Clément d'Alexandrie, à Lactance, à saint Epiphane, l'occasion de rapporter diverses maximes ou opinions des philosophes païens. Le dernier de ces pères de l'Eglise a même joint à son traité contre les hérésies une esquise rapide des sectes philosophiques. Mais , en recourant à ces témoignages , on ne doit point oublier le point de vue dans lequel leurs auteurs s'étaient placés; ils se présentent moins comme des historiens que comme les apologistes de la cause qu'ils servaient, et les philosophes de l'antiquité trouvent souvent en eux moins des juges que des adversaires.

Eunape a écrit dans le quatrième siècle les

( 1^3) yïes des Philosophes et des Sophistes', il s'est principalement attaché aux Eclectiques. Philostrate avait déjà traité le même sujet.

Jean Stobbée, dans le quatrième ou le cinquième siècle, a rassemblé un grand nombre de sentences des philosophes anciens, et les a partagées en quatre livres, dont l'un concerne la physique, et les trois antres l'éthique. Son recueil, malheureusement mutilé, et qui ne présente d'ailleurs que des documens isolés , sert de supplément à Plutarque et à Diogéne de Laërte; il a exercé les loisirs de Grotius pendant sa captivité (i).

Hésychius de Milet, du 6® siècle, a laissé un Abrégé des Vies des Philosophes , dans lequel il a suivi l'ordre alphabétique , et qui a été publié par Meursius (a) avec des notes : il paraît être, en grande partie, extrait de Diogéne de Laërte. Un autre écrivain grec , du même nom et de la même ville, écrivit, sous Athanase et Justin , un livre sur les savans les plus il-

(i) Heeren en a donné une pre'cieuse édition à Gœttingue , en 1792-

(2) Leyde, 161 3 , in-8% réuni aux extraits qui nous restent de sa Chronique.

lustres (i), qui renferme aussi quelques notices biographiques, mais dont on ne peut tirer presque aucun fruit pour l'histoire.

De là jusqu'à la renaissance des lettres , l'historien de la philosophie ne trouve pendant cinq siècles aucun secours, et ne rencontre pendant les cinq autres que quelques compilateurs à peu près oubliés sous ce rapport : au dixième siècle , Suidas , dont le Lexicon , quoique formé avec bien peu de discernement et offrant d'étranges méprises, contient cependant des objets dignes de quelque curiosité ; au quatorzième , Gaultier Burley , auteur anglais d'un recueil des J^ies des philosophes , un des premiers livres qui aient été livrés à l'impression , mais qui n'est guère qu'un triste monument de l'état d'imperfection dans lequel les lettres gémissaient à cette époque.

A la renaissance des lettres , l'étude de l'histoire de la pliilosophie se ranime et prend bientôt un rapide essor. Déjà Marsile Ficint et Pomponat ont rendu à Platon et à Aristote leur antique gloire; déjà le célèbre et infatigable Louis Yivès, dont les effort eurent tant

(i) Hesychii Mileti de his qui eriididonis famd claruére j liber ^ interprète Hadriano Jiino. Anvers, 1672 , iii-8".

( 1^5) de part à cette grande régénération, en donnant l'exemple d'une ardente investigation des monumens de la philosophie ancienne , en a résumé les principaux traits dans quelques tableaux tels que ses traités sur V Origine des sectes, les Mérites des philosophes, la Tradition des disciplines, la Corruption des aj^ts , tableaux qui se ressentent nécessairement de l'époque où ils furent tracés, mais qui, sous une forme incomplète et défectueuse, rappelèrent l'érudition à l'étude des sources. Déjà le savant Daniel Chrytréus a donné la Suite des philosophes et de leurs pjincipales sectes depuis Thaïes jusqu'à Cicéron , à laquelle Jérôme Wolfa depuis joint ses notes; Guillaume Morel, sa Table dëueloppée de V origine de la succession , de l'âge, des doctrines des anciens philosophes ; J. J. Friès , sa Bibliothèque chronologique des philosophes classiques , ouvrage, il est vrai, imparfait et confus.

A dater de cette époque , nous devons nous borner à faire un choix dans le grand nombre des travaux qui se rapportent à l'histoire de la philosophie, et les distribuer d'après les classes principales que nous avons distinguées.

Arrêtons nous d'abord à ceux qui ont direc-

( 1=6) tement traité l'histoire de la philosophie d'une manière générale ou partielle.

En Italie, Léonard Cozzando, religieux servite, parmi ses nombreux ouvrages ^ publia, dans le dix-septième siècle, un petit traité latin de V Enseignement des anciens philosophes{i) y qui a peu d importance et peu d'étendue, et moins de mérite encore. Le patricien de Venise, Aloys Pizaure, exposa dans une thèse publique, à l'université de Padoue , divers théorèmes et propositions sur l&s maximes des anciens philosophes et leur manière de philosopher^ exposé très-sommaire mais sans mérite (2). Les huit volumes que Buonafede a publiés, ious le nom emprunté à.' Agatopisto Cromatiano, sxivV Histoire et le génie de chaque philosophie (3), l'ouvrage le plus complet que l'Italie possède sur ce sujet , sont remplis d'inexactitudes histo* riques et de déclamations peu dignes d'un tel sujet. Jean-Baptiste Capasso , médecin napolitain , a laissé un Sommaire de V Histoire de la philosophie, où il traite de l'Origine

(1) Cologne, 1682, in-4° — Genève, 1684, in-12. (2) Imprimé à Padoue, en i665.

{3)Luques, 1767, 176g.

et des progrès de la philosophie, de la vie et des systèmes de tous les philosophes ^ etc. , divisé en quatre livres , et également assez médiocre (i). Parmi les travaux partiels , on peut indiquer un traité de la Restauration de la philosophie dans les quinzième, seizième et dix-septième siècles, que Heidenreich a traduit en allemand^ en V joignant des corrections et des supplémens (2) ; la seconde des quatre dissertations latines de Stellini , sur VOrigine des progrès des mœurs et des opinions (3) ; V Histoire critique des opinions philosophiques sur rame, par B. Terzi (4) ; deux dissertations de Paganini Gaudenzio, l'une sur les doctrines de Pythagore et de Démocrite; l'autre sur les commencemens et les progrès de la philosophie chez les Romains (5) ; deux traités, l'un de Fr. Berni, l'autre de J. B. Capponi, sur ces deux philosophes ; quelques autres recherches partielles, comme celles de Guarini , Corsini ,

(i) En latin, Naples 17*8. in-4"'.

{%) Venise, 1789, 3 vol. in-8°. — Leipsick, 1792, a vol. in-8°.

(3) Padoue, 1764.

(4)Padoue, 1766,68,88.

(5)Pise, 1641 , 1643, in-4'>.

Jani, Crispi, Bernardi, Calna , Sciploii Agnelli , P. Béni Eugubini , Javelli , etc. , sur Platon et Aristole ; nous pourrions y placer aussi sous quelques rapports les Eloges des hommes de lettres de L. Crasso, quelques écrits de Sertorio Orsato^ etc.

Gassendi a offert à la France , dans le cours du dix-septième siècle, une rare alliance de l'érudition et de la philosophie. En faisant revivre et en réhabilitant la doctrine d'Epicure , il a prodigué les recherches sur cette école si mal connue des anciens eux-mêmes; nous avons même à regretter qu'il ait trop exclusivement consacré ses veilles à une secte particulière ; mais, si on lit peu aujourd'hui ce vaste commentaire, on lira toujours avec une utilité nouvelle le précis qu'il a tracé de l'histoire de la logique," ce morceau , dans son extrême concision, est presque un chef-d'œuvre, et renferme la susbtance d'im livre; il mériterait d'être plus connu et d'être mis dans les mains des élèves ; il est digne de remarquer qu'un philosoplie étranger, Daries (l), a cependant eu seul cette

(i) Daries , J^ia ad veritalem commoda audilorihiis niclhodo dcmonslrala ^ Jéna , i^55,in-8 .

( 139 ) heureuse idée, et l'a joint au traité qui renferme le texte de son propre enseignement. Gassendi a su réunir dans un cadre resserré les traits essentiels des méthodes propres aux diverses écoles de philosophie; il a résumé avec un soin particulier les argumens des anciens sceptiques; le premier il a compris tout le mérite de Bacon , et promulgué en quelque sorte les lois que ce vaste génie a données à la raison hu maine. Il manque seulement à ses Méditations d'avoir éclairé le système des lois qui constituent la logique de chaque école , par les opinions que professait cette école sur les facultés, les prérogatives de l'entendement humain, et sur les fondemens de nos connaissances (A). Peu de temps après, le Cartésien P. Sylvain Régis a aussi fait précéder son système philosophique d'un discours préliminaire réimprimé séparément (l), dans lequel il a parcouru rapidement les destinées de la philosophie ancienne et de la philosophie moderne ; il est utile à consulter , moins, il est vrai, comme une histoire, que comme une esquisse exacte et judicieuse. Il est écrit en latin , comme les Méditations de Gassendi.

(i)Lyon, 1691. —Amsterdam, 1692,

( i3o) Les vues qui avaient conduit les pères de l'Eglise , dans les premiers siècles, à rechercher et à reproduire les opinions des anciens philosophes , ont aussi ramené sur ce sujet le savant éi^èque d'Avranches dans sa Déjnonstration e'pangélique (i) cl dans son traité de la Faiblesse de l'esprit humain (2); les mêmes causes ont également influé sur la fidélité de ses tableaux ; en traitant l'histoire de la philosophie , il ne s'est point proposé pour but l'intérêt de la philosophie elle-même, et le plus souvent peut-être il s'est proposé de sacrifier cet intérêt à celui d'une cause respectable qu'il supposait, à tort, en opposition avec elle. Si cette intention trop manifeste lui a fait dénaturer les opinions dogmatiques des anciens , elle lui a du moins permis d'être plus fidèle en retraçant les objections des sceptiques, plus propres à servir le

(1) Paris, 167g, un vol. in-folio. Cet ouvrage a eu six éditions dont la dernière a été publiée à Naples eu 1731, 2 vol. in-4°'

(2) Cet ouvrage, publié après la mort de Huet, par l'abbé d'Olivet (Amsterdam, 1723, in-8" ), n'est guère que la traduction de la première partie des Qucestioties aielafiœ, publiées à Caen en 1690. Nous y reviendrons plus tard.

( i3i ) Iml qu'il se proposait. On a rendu un juste liommage à la vasie-érudition de Huet; mais ou a justement aussi condamné sa partialité; on ne retrouve point en lui le discernement nécessaire pour faire un bon usage de cet immense savoir; et, il faut le dire, l'idée qu'il avait conçue de fonder F'^mpire de la conviction religieuse sur l'anéantissement de la raison humaine prouve assez l'abnégation qu'il avait faite de la sienne propre. Huet était l'un des adversaires de Descaries , et il a composé un traité pour censurer son système. On ne peut donc s'attendre non plus à le trouver impartial dans ses Mémoires pour seruir à F histoire du Cartésianisme (i).

L'exemple donné par ces deux écrivains méritait de trouver des imitateurs; ils avaient marqué le but , l'ordre des recherches. Cependant les développemens qu'ils semblaient provoquer ne sont point venus compléter leur ouvrage. Hubert Gaultier lésa suivis, sans leur succéder ; sa Bibliothèque des philosophes et des savans tant anciens que modernes n'est

(i) Paris, 1692. Ce n'est, au reste , cju'une esquisse Irès-abrcgée , in-iG.

pas digne du nom d'histoire ; son litre seul (i) annonce l'extrême confusion qui règne dans son plan, et l'exécution ne le justifie que trop. JJ Histoire critique de la philosophie, par Deslandes , promet davantage; son auteur avait également conçu le projet d'une histoire de l'esprit humain , et d'une histoire du cœur humain y qu'il n'a point exécutées; ce projet semblait annoncer des vues propres à féconder du moins le sujet qu'il a traité, s'il y eût porté le temps et l'application nécessaires : sa marche est assez bien ordonnée, son style est clair; il sait répandre quelque intérêt sur son sujet. Mais, on ne peut s'empêcher de reconnaître que cet ouvrage, exécuté avec pré-

(i) La Bibliothèque des savans tant anciens que modernes , avec les merveilles de la nature , où l'on voit leurs opinions sur toutes sortes de matières physiques , comme aussi tous les systèmes qu'ils ont pu imaginer jusqu'à présent sur l'univers , et leurs plus belles sentences sur la morale; et enfin les nouvelles de'couvertes que les astronomes ont faites dans les cieux; Î733, 1734, 3 vol. in-8". Cet ouvrage, dans lequel Deslandes avait gardé l'anonyme , a été imprimé à Amsterdam, J 737, en 5 vol. in-8" ; on voit qu'il n'est pas achevé.

Cipltation, est extrêmement superficiel ; c'est un mélange de portraits, de réflexions souvent triviales, d'anecdotes sans importance. Les opinions des philosophes sur tous les sujets y sont indiquées plutôt qu'exposées; il les a accumulées sans en montrer l'affiliation ,* rien n'est approfondi, rien n'est lié; tout y est tellement vague , que quoique l'ouvrage ait peu d'étendue, on ne peut, après l'avoir lu, parvenir à s'en rendre compte;du reste dans le choix de ses guides il a commis beaucoup d'erreurs en négligeant les considérations les plus essentielles (B). Si une histoire générale vraiment philosophique manque encore à la France, les travaux partiels qui peuvent les préparer sont du moins assez nombreux. Jean Delaunoy, docteur de Sorbonne, qui fut chargé de réconcilier Gassendi avec Descartes , et qui ne put y réussir, a exposé les destinées diverses de la doctrine d'Aristote dans l'université de Paris (i), dans un mémoire qui mérite d'être consulté. On trouve aussi quelques matériaux sur l'enseignement du moyen âge , dans son Traité sur les écoles les

(i) Publié par Alrisch,çn latin. Witleinberg, 1720 , ia-8'.

( 134 ) plus célèbres fondées par Charlemagne et ses successeurs en Occident (i).

La plume élégante de Fénélon a tracé un tableau abrégé des vies des anciens philosophes , et y a joint un clioix de leurs plus belles maximes (2) ; héritier, émule des anciens sages, nourri des sucs les plus purs de l'anliquiLc classique, il lui appartenait de nous rendre leurs vénérables images, de prêter un nouveau charme à leurs maximes.

Dupont Bertris a écrit les Éloges et les caractères des philosophes les plus célèbres depuis la naissance de J. C. (3). Saverien a traité le même sujet avec plus d'étendue, mais avec une rare négligence (4).

On retrouve encore quelques fragmens ou quelques vues sur l'histoire de la science dans

(1) Paris, iô^2, in-8'; on a aussi de lui une histoire du collège de Navarre , Paris , 1677 , in-4' .

(2) Paris , 1 74o , in- 1 1 .

(3) Paris, 1726, in-12.

(4) Histoire des philosophes anciens jusque à la renaissancc des lettres , avec leurs portraits. Paris , 1761, in-8\ — Histoire des philosophes modernes avec leurs portraits. Paris, 1762 , 6 vol. in-8 \

( i35) le irai le de V Accord de VaiLcienne et de la nouvelle philosophie , qui fait partie du recueil des œuvreà philoso[)liiques du prédécesseur de Fonlenelle, Duhamel ( J. B.) (i) , ainsi que dans l'iiistoire des Causes premières, par BaltevL-^.U Histoire litiéraire de France, entreprise par les bénédictins de Saint-Maur, nous aide à recueillir le faible héritage des écoles du moyen âge ; V Histoire de l'Université de Parisy parCrevier, est utile pour suivre la trace de la philosophie scolaslique siu' l'un de ses principaux théâtres,

Levesque de Burigny a publié d'abord , sous le titre de V Histoire de la philosophie païenne, ensuite sous celui de Théologie païenne (2), un ouvrage dont le second indique mieux le véritable objet, et qui a servi de texte aux observations critiques de Brucker, dont il ne faut point le séparer (3).

GondiUac , dans son traité des systèmes , a saisi le petit nombre de systèmes qu'il a analysés , comme des exemples plutôt que

(i) De consensu veteris et novœ philosophiœ, libri quatuor, i663 , in-4".

(2) La Haye, 1724. — Paris, 1754.

(3) La Haye, 1725,2 vol. iri-12.

comme des clémens historiqires ; il les a employés à faire ressortir le vice des méthodes puisées dans l'emploi exclusif des principes abstraits, et n'a point cherché à établir la liaison qui les unit entre eux, ou les conséquences qui résultent de leur contraste. Ces exemples, du reste , sont heureusement choisis et exposés avec le talent propre à ce célèbre écrivain. Lorsque, dans son Cours d'études , il a traité des opinions des anciens philosophes, en donnant plus d'étendue à son plan , il a donné aussi moins de développement à l'exposition des systèmes ; ajoutonsle, il n'y a pas porté des vues aussi profondes , ni aussi impartiales j souvent il nous laisse douter s'il a puisé véritablement aux sources,* il juge plutôt qu'il ne raconte ; il censure avec une rigueur souvent excessive ; il paraît trop préoccupé des idées modernes dans l'appréciation des doctrines antiques , et l'état présent de la science lui fait trop oublier les services que nos prédécesseurs lui ont rendus aux: diverses époques de l'histoire (C).

Les articles que Diderot a insérés dans l'Encyclopédie , sur la vie et la doctrine des principaux philosophes , sont des tableaux animés, quelquefois brillans, mais d'une fidélité peu rigoureuse ; l'ardente imagination de l'au-

(15?) teur ne lui permettait guère la patience des recherches, l'exactitude et la dignité de l'histoire ; son érudition est empruntée ; si nous ne nous trompons , il travailla le plus souvent d'après Bruclcer ', il est dominé par ses opinions personnelles, et ses jugemens sont empreints des préventions qu'elles lui donnent. Le dernier de ces torts devient bien plus sensible encore dans son continuateur ; celui-ci ne paraît occu[)é qu'à trouver des autorités et des exemples en faveur de la cause pour laquelle il s'était si malheureusement passionné ; il veut y plier tous les faits ; la philosophie est à ses yeux moins une science qu'une aflaire de parti ,• plus laborieux que Diderot, il a dépouillé les documens , exploité les matériaux ; mais il n'a pas comme lui le talent de les mettre en oeuvre, il fatigue par sa pesanteur : l'aridité de ses opinions semble s'être transmise tout entière à son style.

Dans ses obseri^ations générales sur \2i philosophie ancienne, l'immense érudition de Freret a réuni la substance-d'un grand nombre d'observations judicieuses ; il a ofïert tout ensemble un guide et un modèle à ceux qui entreprennent ces études.

Le savant et respectable Sainte-Croix , dans

( i3B ) ses Recherches sur les mystères dupaganisme, a porté le flambeau d'une saine érudition auprès du berceau des doctrines philosophiques. L'illustre auteur d'Anacharsis a en quelque sorte ranimé les cendres des sages de la Grèce , nous les a rendus vivans , nous a familiarisés avec leur commerce, et par le charme qu'il a répandu sur leurs leçons, les a rendus en quelque sorte populaires.

UExposition succincte et comparaison de la doctrine des anciens et des nouveaux philosophes (i) ne mérite guère d'être tirée de l'oubli où elle semble être tombée dès son apparition. Des quatre parties qui la composent, les deux premières seulement répondent à son titre, et la seconde est principalement consacrée à des discussions polémiques sur le système de Spinosa et les opinions de quelques écrivains des derniers temps. Le reste n'est qu'une nomenclature assez étendue, mais aride, des pliilosoplies des divers âges, une compilation abrégée des historiens connus. L'auteur a cru devoir négliger en particulier les vues des philosophes sur la logique , et se borner à quel-

(i) 4 vol. iti-i2. Paris, J787. On allribue cet ouvrage à l'abbé Pciverl.

( 1^9 ) ques indicalions sur les doclriiics rclalivcs à la théologie naturelle el à la physique, en se montrant d'ailleurs peu exercé sur la première , entièrement étranger à la seconde.

Anquetil-Du perron a joint au précieux recueil (i) dont il a enrichi l'Europe savante, sous le nom de Oupnek-Hat , un grand nombre de notes et plusieurs dissertations sur les systèmes philosophiques des anciens et des modernes, comparés au célèbre système des émanations dont les livres sacrés qui composent ce recueil sont les monumens les plus originaux et les plus complets : on y trouve des rapprochemens curieux; mais ce héros de l'érudition, car il est permis de lui donner ce titre , rapportait tout à un ordre d'idées qui était devenu l'objet de son culte. Cette prévention l'entraîne, et sa sagacité n'égale pas le zèle dont il a donné de si grandes preuves.

En Angleterre, Bacon, qui assignait de nouvelles directions à la philosophie, qui préparait ses plus importantes réformes, loin de répudier l'héritage du passé, avait recommandé l'étude

(i) 2 vol. in-Zj.". Strasbourg, i8oi.

( i4o ) de riiisloiie de la philosophie ; il en avait conçu le but et le plan avec autant d'élévation que de grandeur (i)j joignant l'exemple au précepte, il s'était montré lui-même non-seulement nourri de ces longues expériences , mais exercé à en lirer des résultats féconds. Dans son Instauratio magna, il avait présenté deux Essais , l'un sur l'explication des anciennes my thologies (2) , l'autre sur quelques systèmes particuliers des premières écoles de la Grèce.

Trois écrivains principaux, après lui, ont esquissé ou tracé l'histoire générale de la philosophie.

Le premier est Tauteur du Cours des pàiens , Théophile Gale, théologien zélé; cet écrivain s'est efforcé de faire dériver la philosophie grecque des p^atriarches hébreux , et de donner Moïse pour instituteur à Platon (3) j on trouve dans cet ouvrage quelques recherches savantes sur l'origine et les progrès delà philosophie, mais une prévention trop aveugle en faveur des doctrines platoniques ; c'est une compilation où sont

(1) De augmentis scientiarum, lib. 2, cap. II et IV.

(2) lus taur adonis magnce , pars III , cap. XVI.

(3) Court ofthe gentilcs , Oxford , 1677.

rassembles quelques traits de la vie dos philosophes , quelques maximes ou sentences tirées de leurs écrits sur la théologie , la morale , la physiologie ; on n'y aperçoit ni choix ni liaison; c'est une sorte de dictionnaire plutôt qu'un tableau.

Le système intellectuel de Cudworth (i) semble tendre essentiellement à établir la concordance des philosophes de l'antiquité sur les grands principes de la théologie naturelle; mais, à cette occasion, le savant auteur a rassemblé les plus riches documens sur les opinions philosophiques des anciens.

Thomas Stanley a donné le premier à l'Angleterre une véritable histoire générale de la philosophie grecque et orientale^ il l'entreprit sur la prière de Marsham son oncle, l'exécuta à l'aide de ses conseils , et prit Diogène Laërce pour modèle ; mais , outre qu'elle embrasse seulement les doctrines de l'antiquité , elle n'est pas même complète sous ce rapport j elle est trop dépourvue de critique ; G. Oléarius en a donné une traduction latine dans laquelle il a corrigé plusieurs inexactitudes de l'original, et qui est à tous égards bien préférable.

(i) Londres, 1678, un vol. in-8".

Après eux, Guillaume Enficld a puLlic une histoire très-abrégée de la philosophie depuis les pramiers temps jusqu' au siècle présent (i); quoique l'auleur indique lui-même dans le titre de son ouvrage qu'il l'a composé d'après celui de Brucker j il a im mérite qui lui est propre, surtout dans le stvle.

Si l'illustre Adam Smith avait pu achever le travail qu'il avait entrepris , l'Angleterre et l'Europe savante posséderaient une histoire de la philosophie vraiment digne de ce nom. Les fragmens qu'il en a composés et qui nous ont été conservés par M. Duguald-Stewart peuvent du moins servir de modèles ; le premier peut-être , il a su bien saisir le caractère essentiel des principaux systèmes de métaphysi- <|ue, de logique, et l'enchaînement qui en unit les parties ; le premier il a su les envisager du haut des considérations prises dans l'état présent de la science, sans y porter les préventions trop naturelles à l'esprit de secte ; il s'est attaché aux questions essentielles, a suivi la trace des efforts tentés pour les résoudre ; il a allié une clarté constante à une grande profondeur , et à cette exactitude qui consiste

(i) l'jf)! , 2 vol. in-4"

dans la fidèle intelligence du véritable esprit des doctrines. Son éditeur, digne de recueillir \m tel héritage , s'est montré à son tour et son successeur et son émule. M. Duguald-Stewart, soit dans ses Essais philosophiques , soit dans le beau discours préliminaire qu'il vient de mettre en tére de l'Encyclopédie d'Edimbourg, se montre aussi familiarisé avec les opinions des philosophes , que capable de les juger avec un coup d'œil supérieur comme avec une rare impartialité; le dernier de ces écrits est un recensement sommaire mais éminemment lumineux de la philosophie moderne. La doctrine de Descartes , en particulier , n'avait peut-être pas trouvé jusqu'à ce jour un appréciateur plus éclairé et plus sage.

Les anciens philosophes de la Grèce ont particulièrement exercé plusieurs érudils ou littérateurs anglais , parmi lesquels Walth Andcrson occupe un rang distingué.

Mais c'est surtout en Allemagne que ce genre d'études a été suivi avec une grande émulation et a vu se succéder des travaux aussi importans que nombreux. Le goût particulier qu'a cette nation pour les recherches de l'érudition , la persévérance qui la caractérise ,

( i44 ) ont été dirigés sur ces matières par l'impulsion que le célèbre Leibnitz a donnée dans sa patrie aux méditations philosophiques. Gérard Jean Yossius avait essayé d'en donner l'exemple ; mais cet essai, qui ne comprend que deux livres sur les philosophes et les écoles philosophiques, publié par son fils, est demeuré trop imparfait , même après les supplémens d Aryssel (i).On pense que ces supplémens avaient pu appartenir aux travaux inédits de Jacques Thomasius. Christian Thomasius son fils , doté de ce précieux héritage , a le premier ollert à l'Allemagne un sommaire de l'histoire philosophique, digne de ce titre, quoique non encore exempt de lacunes, et l'a fait servir d'introduction à l'enseignement de la science (2). Le savant philologue Heumann (Christ. Auguste) avait commencé, sous le titre à^ Actes des philosophesy un recueil qui devait servir en quelque sorte d'archives à la science, et avait pour la première fois traité ce sujet dans sa langue nationale; mais ce travail, que recommandaient

( 1) Leipsick , i^o5 , ia-4".

(2) L'histoire des Révolutions de la métaphysique et de ses méthodes , écrite en latin par Jacques Thomasius le père, a été publiée à Leipsick en i7o5, in-8'.

a la fois la saine critique de rauleur , sa sagacité «t sa vaste érudition, est resté malheureuseînent interrompu (i) ; l'illustre jurisconsulte HcinecciuSj qui a éclairé la science du droit par le flambeau de la philosophie, et qui a aussi publié des élémens de cette dernière science , les avait fait précéder d'un exposé de son histoire (2); un autre jurisconsulte , Buddœus ( J. François ) , qui était en même temps théologien et philologue, avait publié soit un résumé de l'histoire générale de la philosophie, soit des recherches sur plusieurs de ses branches particulières (5); Gentzken avait disposé ce sujet à l'usage des leçons académiques (4); Gundling, Lang, Zierold l'avaient également traité d'une

(i) Les 3 premiers vol. seulement ont été publiés à Halle, 1715, 1^20 ,in-S\ (î) Francfort, 17 18, in-8\

(3) De peregrinaiionibus Pythagorœ. lena , 1692 , in-4"- — S apientiaveterum , etc. Halle, 1699, in-4''. — ■ Introductio ad historiam philosophiœ Hœbrœorum. ibid. , 1702, 1720, in-8\ — Analscla historiœ philosophiœ, ihià y 1706,1724, in-8\ — Compendium his~ iorice philosophiœ. Halle , 1731, in-S".

(4) Fried. Gentzkeiii JHistoria philosophiœ in usunt leclionum academicanim nuciior, Hambourg, 1724» in-8.

manière plus ou moins sommaire (i), et Feind l'avait même résumé en vers allemands qu'il commentait ensuite à ses disciples (2).

Les voies étaient ainsi préparées , et l'intérêt de l'Allemagne savante était puissamment excité depuis un demi-siècle, lorsque Brucker parut, et publia, sous le titre d^ Histoire critique de la philosophie, la plus vaste compostion de ce genre qui ait eiicore vu le jour. On ne peut refuser à Brucker le titre de véritable créateur dans cet ordre de recherches, en considérant l'ensemble et l'étendue qu'il a su leur donner. Il y a compris toutes les branches de la philosophie, toutes les périodes de son développement , tous les pays où elle a germé, même les temps et les contrées où elle était à peine élevée au-dessus des simples traditions vulgaires ; il a non-seulement suivi la filiation des sectes, mais recueilli tout ce qui concerne chaque philosophe en particulier, les circonstances de sa vie, ses mérites ou ses fautes , la destinée de ses écrits , les opinions qu'il a professées , la critique Htléraire

(1) Gundling, dans son Histoire de la philosophie morale ; Lang, dans sa Medicina mentis j Ziérold dans l'introduction de ses Elémens de la philosophie rationnelle. Halle, i^Sijin-S".

(2) Hambourg, 170a, in-8%

( 147 ) uîlc-inùme, les observations des commentateurs, en un mot toutes les sortes de] documens qui peuvent se rapporter au sujet qu'il traite. En même temps qu'il réunit ainsi dans son texte l'universalité des faits et même les moindres détails, il cite fidèlement ses sources, rapporte ses autorités, en discute le mérite, lorsqu'il convient de le faire. Il apporte dans un aussi immense travail beaucoup d'ordre , une méthode simple, uniforme et sage; sa bonne foi est parfaite , comme sa patience est infatigable ; aucune partialité ne respire dans ses jugemcns; il prodigue trop facilement les témoignages de son estime; son exactitude est si scrupuleuse qu'elle en est quelquefois minutieuse. Son ouvrage est, en un mot, une sorte de magasin où l'on peut puiser en abondance pour toutes les parties de l'étude de la philosophie ; il est particulièrement précieux pour l'histoire littéraire de la science (D), et pour la philosophie du moyen âge.

On lui a fait cependant quelques reproches j il a trop accordé à ce qu'il appelle la philosophie des barbares , et encore cette première portion de son travail peut-elle paraître imparfaite, aujourd'hui que des recherches récentes ont mieux éclairé ces traditions antiques.

On lui a reproché de s'être trop étendu sur les moindres circonstances de la vie des philosophes; d'avoir trop négligé l'examen des causes particulières ou générales qui ont influé sur les destinées de la philosophie ; on peut critiquer surtout la manière dont il a exposé les doctrines ; cette exposition est dépourvue non seulement d'élégance et de variété, mais encore de netteté. La forme aphoristique qu'il a adoptée ne lui permet pas le plus souventde faire apercevoir le lien qui unit l'ensemble d'un système ; il recompose en quelque sorte matériellement le texte abrégé des doctrines, mais il ne nous introduit point assez avant dans la pensée des philosophes; l'uniformité, l'aridité de ses analyses et de ses récits enlèvent à la lecture de cet ouvrage l'intérêt que le sujet faisait espérer. En un mot, ce grand et bel ouvrage est trop difficile pour les élèves , trop rebutant peut-être, ou trop volumineux du moins, pour les lecteurs ordinaires , et cependant il ne satisfait point les penseurs. La lumière y manque dans sa portion la plus essentielle ; et, si l'on peut dire ainsi , elle éclaire tout l'extérieur de l'édifice, et ne pénètre pas dans le sanctuaire.

Mais Brucker sera toujours le premier guide, le guide nécessaire de tous ceux qui s'engageront

( '49 ) dans ce genre d'études, et il a un droit éternel à leur reconnaissance. Il ne faut donc point s'étonner qu'un grand nombre d'écrivains aient conçu l'idée de s'emparer de ses travaux, en leur prêtant un autre costume; tous ces abrégés, plus ou moins déguisés, sont nécessairement imparfaits; les défauts attachés à son exposition des doctrines y deviennent beaucoup plus sensibles, et tout historien de la philosophie doit à cet égard recommencer, sur le texte même de Brucker, une nouvelle étude j il doit étudier par lui-même l'esprit des doctrines dont ce laborieux écrivain n'a guère compulsé que les textes. Brucker lui-même a publié, sous le titre ^Institutions de Vhistoire de la philosophie (i), un extrait de son propre ouvrage, qui a été depuis continué et augmenté par Born (2). Long-temps avant de mettre au jour son Histoire critique, il avoit débuté par un Essai d'introduction à r histoire des idées (p), qu'il développa ensuite sous le titre d'' Histoire philosophique de la docirine des idées (4),. écrit peu connu, fort eu-

(i)Leipsick, 17475 i756,ia-8".

(2) Leipsick , 1790 , in-8'.

(3) léna , 1 7 19 , in-4"'

(4) Augsbourg, 1723, in-8\

( i5o) rieux, et particulièrement utile pour le but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage : plus tard, il a donné des Mélanges sur V histoire philosophique , Uttéraij^e et critique (i), et des Questions sur l'histoire de la philosophie depuis le commencement du monde jusqu'à J.-C.{'2),(vd\ forment comme une espèce de supplément aux grandes annales qui immortalisent son nom.

Brucker appartenait, comme on sait, à Técole de Lelbnitz; mais on lui doit la justice que cette circonstance n'a altéré en. rien la constante fidélité de ses tableaux , ni la sincère impartialité de ses jugemens.

Son exemple a excité un nouveau zèle parmi les savans de l'Allemagne ; ce qui manquait à son travail les a engagés à y suppléer en pénétrant plus profondément dans l'essence des doctrines; le vif intérêt qu'a fait naître l'apparition du Criticisme de Kant^ les controverses qui s'y sont rattachées, ont tout ensemble donné et une activité toute nouvelle, et une meilleure direction aux recherches historiques. C'est principalement depuis cette dernière époque que les

(i) Augsbourg , 1 748 , in-4' .

(2) Ulm , 1781 , 1786 , 7 vol. iu-12.

( >5i ) écrivains de l'Allemagne ont surtout considéré l'histoire de la philosophie du point de vue le plus propre à éclairer les grandes questions relatives aux fondemens, à la légitimité , à la certitude des connaissances humaines.

Dans leur nombre il en est trois dont les ouvrages nous paraissent devoir être plus particulièrement remarqués, comme ayant embrassé avec quelque étendue et traité avec plus de soin l'histoire générale de la science. Ce sont Tiedemann, Buhle et Tenneniann.

Tiedemann paroît surtout avoir senti ce qui manquoit à Brucker , s'être proposé d'y suppléer. Le premier des historiens allemands^ il a conçu d'une manière juste et profonde le véritable but auquel doit se diriger ce genre de recherches, les conditions essentielles qu'il doit remplir. Ce n'est ni une compilation , ni une chronique qu'il a entreprise; il s'est moins proposé de rapporter les propres paroles des philosophes que d'en saisir le véritable sens , d'apprécier la tendance propre aux diverses opinions; il n'a point recueilli des propositions isolées, il a cherché à déterminer les principes sur lesquels chaque philosophe a fondé sa doctrine, les conséquences qu'il en a tirées, la liaison qu'il a établie entre les unes et les autres.

( 15^2 ) C'est cell.e coordination systématique qu*i! s^esî principalement étudié à observer et à mettre au jour. De même il s'est moins proposé de suivre ]a simple succession des doctrines, que la marche des progrès de la science ; ainsi il s'est demandé ce que chaque philosophe a apporté en propre ,^ ce qu'il a produit de nouveau ^ en quoi il a pu contribuer à rectifier, perfectionner ou développer les idées anciennes et les germes semés, par ses prédécesseurs, quelle a été son influence, Féelle sur l'avancement de l'esprit humain; ce qui peut, en un mot, se rattacher à des vues générales et recevoir encore son application dans l'esprit de la philosophie présente. Il a donc voulu rechercher encore, dans la suite des dififérens systèmes , l'enchaînement des causes et des effets, et voir comment les uns ont dérivé des autres ; il a donc, aussi", négligé les écrivains qui, n'ont riçn ajouté à la masse des connaissances, quelque volumineuses qu'aient pu être leurs productions, et quel que soit l'éclat momentané qu'elles aient pu emprunter des circonstances extérieures ; imitant en cela , dit-il, l'historien politique dont l'attention ne s'arrête point aux> simples citoyens privés, mais seulement aux hommes qui ont eu une part notable à la desti-^. T^ée des empires. Comme l'état et la marche d;^

Ja science se lient dans chaque pays et dans chaque siècle à l'état et aux progrès de la civilisation j au climat, aux mœurs, aux idées dominantes j à l'éducation , aux institutions, aux relations générales et au commerce des peuples entre eux, aux grands événemens politiques en tant qu'ils ont concouru à modifier ces diverses circonstances, Tiedemann a fait marcher de front l'histoire générale des nations avec l'histoire spéciale de la philosophie, et résumé la première aux différentes époques , dans une suite de tableaux présentés parallèlement à l'exposition des doctrines. Ce rapprochement donne un caractère particulier à son ouvrage, et y répand un haut degré d'intérêt. Cette composition, conçue, ainsi qu'on le voit, dans des vues vraiment élevées, nous paraît mériter d'être plus connue, et plus justement appréciée qu'elle ne l'a été jusqu'à ce jour. Cependant son auteur a trop négligé, peut-être par une conséquence exagérée du plan qu'il s'était formé, de conserver à chaque philosophe sa physionomie particulière, à chaque doctrine les couleurs qui la distinguent; il a trop rapporté à un même cadre, et contraint, si l'on peut dire ainsi, à se renfermer dans le même moule, les systèmes les plus disparates : le philosophe est ainsi quelquefois

moins peint que transformé, et le but qu'il s'était proposé disparaît devant celui que rhislorien se propose. Tiedemann a peut-être trop oublié aussi que les erreurs mêmes, les écarts de l'esprit humain, appartiennent à cette grande expérience que l'histoire doit recueillir, et doivent servir de contrôle aux principes ou aux méthodes qui les ont fait naître. Enfin cette correspondance ingénieuse qu'il a établie entre l'histoire générale et l'histoire spéciale de la science eût pu être plus féconde; les faits sont mis en regard, plutôt qu'ils ne sont mis en rapport; il laisse supposer l'influence réciproque, et ne la fait point assez sentir; il expose les circonstances contemporaines, et ne montre point l'action qu'elles ont exercée; enfin, pour être fidèle à son propre dessein, Tiedemann eût dû moins négliger la consanguinité des écoles, et accorder plus de développement aux grands systèmes de philosophie qui ont gouverné longtemps la raison humaine. On regrette aussi qu'il se soit presque arrêté à la fin du dix-septième siècle, et qu'il ait à peine jeté un coup d'œil sur les imporlans travaux du siècle suivant. Du reste on reconnaît en lui un disciple de Leibnitz, mais un juge assez impartial; son ouvrage, extrêmement substantiel, est quelquefois

( 1^5 ) difficile , mais exempt de tout luxe d'érudition , souvent même trop avare de citations. On voit combien il a consulté les sources, mais on désirerait qu'il indiquât plus souvent les guides qu'il a suivis (E) (i).

Le professeur Buhle a considéré l'histoire de la philosophie du nouveau point de vue qu'a présenté la doctrine de Kant, et qui est propre à son école. Il a traité ce sujet dans deux ouvrages diflerens, et de deux manières différentes. Le premier de ces deux ouvrages porte le titre de Manuel de V histoire de la philosophie et de sa littérature critique ; le second porte le titre d'Histoire de la nouvelle philosophie depiàs la restauration des sciences^ mais embrasse aussi, dans trois grandes divisions préliminaires, la philosophie de l'antiquité et celle du moyen âge ; il fait partie de V Histoire des sciences et des arts, publiée par une société de professeurs de Gœttingue; espèce d'encyclopédie dont l'idée est peut-être plus utile que celle de l'encyclopédie exécutée en France, parce qu'elle n'a point comme celle-ci l'inconvénient de supposer

(i) Histoire de la philosophie spéculative depuis Thaïes et Socrate. Marbourg , 1791 , 1797 , 6 vol in-8".

les sciences et les arts stalionnaîres, qu'elle coïtserve du passé et du présent ce qui appartiendra toujours aux archives de l'esprit humain , et que, sans jeter un voile sur l'avenir, elle sert même à en préparer, à en seconder les nouvelles acquisitions , en lui apportant en tribut tous les exemples antérieurs.

La première de ces deux productions (i)est principalement destinée aux élèves : elle leur offre un cadre, des matériaux pour leurs études; inais elle leur laisse beaucoup à étudier d'après eux-mêmes. C'est une suite d'indications détaillées , de nombreuses annotations, d'extraits sommaires , qui peuvent servir de texte à l'enseignement, mais qui en sont développés , qui se présentent sous la forme la plus aride. On. regrette de n'y point trouver cette liaison et cet ensemble nécessaires pour foriner une histoire ou même un traité; ce sont les élémens d'un ouvrage, l'ouvrage reste à exécuter. Telle était peut-être , au reste , l'intention de l'auteur; cette manière de préparer ainsi certains

(i) Goetlingue , 1796 , i8o4 , sept parties en 8 vol. in-8°. Cet ouvrage est le seul de ceux que nous citons ici qui ait été traduit en français ; cette traduction est due à M. Jourdan. Paris , 1818.

sujets d'erudilion est assez ordinaire aux sa^ Vans de l'Allemagne , qui croient avoir beaucoup fait lorsqu'ils ont oRert au public, avec une simplicité digne d'estime, les fruits de leurs veilles laborieuses , tels qu'ils les ont recueillis, sans chercher à les revêtir des agrémens du style, et sans chercher un succès littéraire dans les moyens d'exécution. Ils ont assez fait quand ils ont espéré se rendre utiles. Tel paraît avoir été , en effet , le dessein du professeur Buhle dans son premier écrit.

Le second , en effet, a un caractère différent; ses trois prenrnères divisions (i), quoiqu'elles ne se présentent que comme une sorte d'introduction, quoiqu'elles soient presque un résumé de son Manuel , ont cependant assez d'éiendue pour embrasser les révolutions principales de la philosophie ancienne et de celle du moyen âge ; les tableaux , quoique rapides , ont plus de vie, les faits sont mieux enchaînés, La suite de l'ouvrage, destinée à la philosophie nouvelle, est exécutée avec beaucoup de soin i l'influence qu'a

(i) Histoire de la philosophie^ faisant partie de VHistoire des arts et des sciences depuis leur restauration jusqu'à la fin du 18^ siècle. Goettingue , 1800 €t aanées suivantes , 8 vol. in-8".

( 138 ) exercée, sur celte grande restauration, l'héritage des doctrines de l'antiquité, est surtout fort bien développée. On y suit avec un vif intérêt la naissance et les progrès des nouvelles écoles formées au seizième siècle sous les auspices d'Aristote et de Platon, et les tentatives des penseurs originaux qui, enflammés d'une émulalion généreuse, osèrent les premiers, dans les temps modernes, s'ouvrir des voies nouvelles ; deux des révolutions les plus importantes sans doute, et les plus instructives de l'histoire de l'esprit humain. C'est par la lumière qu'elle a répandue sur cette dernière période que l'histoire du professeur Buhle se recommande plus particulièrement à nos yeux. Elle s'est recommandée aussi au public allemand en lui faisant connaître les philosophes anglais du dernier siècle et les travaux de l'école d'Ecosse, quoique les préventions qu'inspire à l'écrivain son attachement à l'école de Kant ne lui permettent pas toujours d'apprécier entièrement les mérites de la première (F),

Cet écrivain réunit, du reste , dans un haut degré, le double avantage d'être familiarisé avec les notions les plus élevées de la science, et d'être versé dans toutes les branches de l'érudition. Son édition d'Aristote suffirait pour lui

( i59) assigner un rang distingué parmi les savans et Jes critiques.

L'histoire de la philosophie du professeur Tennemann a commencé à être publiée en 1798; continuée jusqu'à ce jour, elle n'est point encore entièrement terminée(i); elle est après celle de Brucker la plus complète que nous ayons; elle est même à quelques égards plus complète que celle de Brucker, quoique moins volumineuse, surtout si on dégage celle-ci du luxe d'érudition qui l'embarrasse trop souvent, pour n'en considérer que la substance réelle. Tennemann, précédé par tant d'écrivains laborieux, a eu le bonheur et le mérite de mettre à profit leurs exemples et même leurs fautes. JNul historien ne nous paraît s'être pénétré, par une étude aussi approfondie, du véritable esprit de chaque doctrine philosophique , s'être aussi complètement identifié à son auteur. 11 a recomposé un corps des matériaux épars; il a extrait la substance des écrits et des commen-

(i) Le 1 ï^ volume, publié à Leipsick en 1819, se termine avec les philosophes anglais du dix-huitième siècle. L'auteur fait espérer encore a vol. qui doivent comprendre les écoles allemandes pendant le même intervalle.

taîres; il a démêlé avec soin le Ken qui unît entre elles les parties de chaque système; il a dédaigné tout appareil d'érudition inutile à son but; il a saisi avec un Juste discernement les traits et les circonstances les plus remarquables, pour en composer ses tableaux ou pour assigner les analogies. Chaque période philosophique est précédée, dans cet ouvrage, par des considérations générales sur les causes qui en ont conduit les destinées , sur les caractères essentiels qui lui appartiennent; puisées dans le fond même du sujet , ces considérations y répandent un nouveau jour ; elles rendent une sorte de vie à tant de spéculations ensevelies dans les écrits des divers âges , en rattachant aux idées principales les influences qui en sont dérivées. Le tableau de la philosophie de Platon , l'analyse de la doctrine de Plolin , nous paraissent avoir surtout un mérite supérieur ; le premier comme l'un des résumés les plus judicieux qui aient réuni dans un même coup d'œil tout l'ensemble d'un enseignement aussi important; la seconde, par sa nouveauté et par l'intérêt qu'elle reçoit du rapprochement de la doctrine qui y est exhumée, avec plusieurs systèmes récens. Arrivé aux écoles contemporaines, l'auteur devient naturellement plutôt sectateur qu'histo-

ïorien, et par cemotifil perd de son imparllalil.é; son travail offre aussi moins de choix, et Texéculion nous parait plus faible. On reproche au professeur Tennemann d'avoir employé presque exclusivement la terminologie Kantienne ; cet emploi a du moins l'inconvénient grave de rendre difficile pour un grand nombre de lecteurs la lecture d'un ouvrage auquel son mérite devrait assurer un succès général.

(Quoique V Histoire de la philosophie (i) par Adelung ait précédé les trois derniers écrits dont nous venons de parler, nous ne la citons qu'à leur suite, parce qu'elle se rapproche davantage des simples abrégés dont il nous reste à dire un mot, et parce que son auteur l'a destinée non aux savans ou aux philosophes de profession , mais à celte portion du public qui désire seulement prendre une idée générale des destinées qu'a subies la Science fondamentale et régulatrice. L'auteur nous paraît avoir assez bien rempli le dessein qu'il avait conçu; du moins il a jomt un choix éclairé à l'économie de détails qu'il s'était prescrite; il ne cite point , il résume;

(i) La première édition a été' publiée à Leipsick en Ï786 et 1787 , 3 vol. in-8' ; elle a e'té réimprimée tlatis la même ville en i8io , mais sans augmentation. I- 11

îl n'écarte point les questions difTiciles , il I^ met à la portée des lecteurs auxquels il s'adresse; il leur épargne les efforts qu'il a dû faire , et son bon esprit les guide avec sûreté dans des routes où ils ne pourraient se guider eux-mêmes.

Ce mérite appartient dans un degré plus éminent encore au sage Eberhard, qui prendra par la suite une place distinguée parmi les philosophes modernes; il a porté dans son Histoire générale (i) de la philosophie ces vues saines et cet esprit d'impartialité qui, en exposant les opinions, donnent le droit de les juger.

L'esquisse de l'histoire de la philosophie par Gurlitt (2) n'est qu'un simple cadre, une suite d'aphorismes destinés à servir chacun de texte aux leçons que donnait le professeur; mais ce cadre est excellent; ces aphorismes, modèles de concision, indiquent tous les anneaux essentiels de la chaîne des notions comme de celle des faits, et les annotations qui les accompagnent prêtent à ceux qui veulent étudier par euxmêmes tous les secours dont ils ont besoin pour une semblable élude.

(i) Halle, 1798, 2" édition , un vol. in-8" (a) Leipsick , 1786 ^iin vol. iu-80.

Le savant el infaiigable Meiners a droit sous <:e rapport à toute notre reconnaissance; nul n'a rendu de plus précieux services à ceux qui s'engagent dans ces difficiles recherches, et qui tDnt besoin de savoir avant tout les guides qu'ils doivent choisir, les sources où ils doivent puiser. On connaît en France son Histoire des sciences en Grèce et d Rome. Nous voulons parler ici particulièrement de son écrit intitulé Fondement de l'histoire de la sagesse (i), espèce de sommaire très-succinct, qu'il a donné à cette branche de l'histoire comme à plusieurs autres.

Formey a publié aussi un abrégé de V Histoire de la phUosophie (2); mais cet écrit est, ce qu'on pouvait attendre de l'auteur, fort superficiel. Il manque des deux conditions principales, une érudition solide, et une connaissance approfondie de la science.

Ces deux conditions se trouvent réunies dans Bardili; cet écrivain s'est borné à traiter des époques les plus importantes qui ont vu éclore, se

(i) Lemgo, 1786, in-8", 2 vol.tJne deuxième édition a été publie'e l'année suivante.

(2) En français à Amsterdam, 1760, en allemand à Berlin , 1763 , in-8°.

Jcvelopf'C r ou se rcformej' ies idées plûiosopîii- (jties, mois quiî» embrassé ce sujet avec un coup tl'-ceil pénétrant tl avec une sagacité peu commune ( 1 ).

Nous aurions à citer un grand nombre de traités partiels que l'Allemagne a produits sur les diverses branches de l'histoire philosophique; mais cette énumération nous mènerait trop loin, et nous nous réservons de les indiquer en détail dans le cours de cet ouvrage (F) ; mais nous ne pouvons nous dispenser d'en rappeler un qui, par son mérite éminent et sa haute importance, nous paraît en effet se distinguer de tous les autres ; c'est V Histoire du scepticisme (2) par Stœudlin. Il ne pouvait saisir un sujet plus fécond et plus vaste ; car" le scepticisme est moins un système particulier que la censure de tous les autres. C'est une revue critique et universelle des affirmations de l'esprit humain, et Stœudlin l'a traité d'une manière supérieure.

Les Allemands, dans leur infatigable ardeur pour les recherches de l'érudition , y ont appliqué cette même division du travail qui a été si utile à l'industrie. Pendant que les uns em-

(0 Halle, 1788, ia-8".

(2) LeJpsick , 1794-1795, 2 vol. in-8'.

( ,65 ) {Soient les matériaui, d'autres se chargent de les extraire , d'autres de les préparer. 11 en est qui, comme Meiners, prennent exclusivement le soin d'indiquer les sources, les guides ; il en est qui s'occupent des classifications ; il en est qui forment un choix et un recueil des documens les [^lus précieux, et les offrent ensuite comme un teste aux méditations. Deux recueils de ce genre peuvent être d'une grande utilité pour l'étude de l'histoire de la pliiiosophie ; ce sont le Magasin pou?' la philosophie et son histoire , par Michel Hissmann (i) , et les Mélanges de Fulleborn. Le dernier contient surtout plusieurs dissertations critiques, fort curieuses, des morceaux détachés sur quelques points de l'histoire de la philosophie et sur diverses questions fondamentales de la science, qui offrent un haut degré d'intérêt (G).

Venons aux travaux que nous avons appelés auxiliaires, et qui ne prêtent à l'étude dont nous sommes occuj)és qu'une assistance moins directe j indiquons rapidement les principaux secours qu'ils peuvent nous prêter.

(i) Gœttinguc et Lcipsick , 1776-178?), G vol. in-S".

Ceux que îa critique Iitl(^raire peut offrir ht l'histoire de la philosophie lui sont encore plu& nécessaires qu'à toutes les autres branches de l'histoire ; car il ne s'agit pas seulement ici d'établir les dates, Fauthenticilé des écrits , l'exactitude des faits j il faut surtout arriver à l'intelligence des notions voilées souvent par l'éloignement des temps, par la différence du langage, autant que par l'obscurité des textes ; il faut aussi rétablir l'ordre et la suite dans des fragmens épars, pour retrouver l'enchaînement des idées , condition première et fondamentale de tout système. Ce n'est donc point assez d'être remonté aux sources ; il faut savoir y puisct* avec discernement.

Malheureusement, le plus grand nombre des monumens de l'antiquité philosophique nous ont été enlevés par la faux du temps, ou par des accidens de divers genres. Le feu du ciel a dévoré la bibliothèque des empereurs dans le temple d'Apollon, les torches d'^Omar ont détruit celle d'Alexandrie (i), si l'on en croit la tradition

(i) Cependant, un des savans les plus distingués d'Allemagne, le professeur Buhle , de la société de Gœltin-' gue, a combattu il y a jieu d'années l'opinion générale sur l'incendie de U bibliothèque d'Alexandrie , et a

f ir)7 )

reçue: le faux zèle d'Aï- Mal muni a fait anéanùr nn grand nombre d'originaux grecs ; celui de saint Grégoire, au rapport de Jean de Sarisbery (i), n'a pas été moins funeste aux livres des gentils ; les moines ont sacrifié au besoin d'avoir des parchemins les textes les plus précieux ; nous ne conservons plus que quelques écrits d'Arislote, de Platon, de Xénopbon, d'Hippocrate, de Théophraste, d'Epicure, des pythagoriciens récens, de Plolin, de Porphyre, de Gicéron, de Sénèque, des Antonins, de Boèce , qui nous ont été conservés en partie par les Arabes, les Grecs du Bas-Empire, eu partie par l'ordre de saint Basile, si utile aux lettres , ou qui ont trouvé un asile dans quelques monastères. Encore le texte se trouve-t-il souvent ou mutilé ou corrompu , ou obscur par lui-même ; l'ordre des matières y est presque toujours interverti j une foule de vicieux commentaires y ont été ajoutés par les Arabes ; enfin il est un grand nombre d'écrits dont les auteurs sont incertains, l'authenticité douteuse.

donné, il faut le dire , des raisons assez plausibles en faveur de sou sentiment.

(i) Polycrat., lib. II, p. m. 123. — Schelhora , Amœnit. tom. VII , p. 7 5. — Brucker, Historia criiicaphil.f tom. I, p. 20.

on qui ont cté reconnus, dans les deux deniîer& siècles, pour apocryphes, quoique ayant servi iong-temps de guides aux historiens, tels que ceux atlriiuiés à Zoroaslre, à Orphée, à Mercure ïrimégisle, elc., etc.

A la tête des critiques judicieux qui peuvent servir de guides à l'ordre particulier des recherches qui nous occupent, se place le savant Jonsius, qu'une mort prématurée enleva aux lettres, qui , si jeune encore, fonda cette partie du vaste édifice de l'érudition moderne, et qui mériterait peut-être d'élre [vlacé au rang des înstorieijs mêmes de la science. Dans ses quatre liu7vs sur les écrivains de l^ histoire philosophique (i) il ne s'est pas contenté de nous aider à apprécier leurs témoignages ; il a aussi résumé les substances de leurs écrits, et présenté ainsi la suite des diverses écoles anciennes et modernes. On lui a reproché cependant de s'être plus occupé des écrivains dont les ouvrages sont perdus que de ceux dont nous avons recueilli les travaux , et d'avoir donné trop d'extension à l'idée qu'il s'est formée de la philoso-

(i) Jean Doî-n en a donné une nouvelle édition, aug— ïnentée et conduite jusqu'au dix-huitième siècle, avCQ une préface de Struvius. — lena, 17 16 , ixx-^^..

( iSg )

j)lnG, en y comprenant toutes les branches des connaissances et des arts ; ses successeurs ont aussi trouvé à rectifier quelques-unes de ses observations, à remplir plusieurs lacunes qu'il avait laissées. On a aussi de lui des dissertations spéciales sur les livres d'.4.ristote et sur les destinées de son école (l).

Fabricius, qui occupe justement le premier rang parmi les bibliographes modernes, dans sa Bibliothèque grecque (2) et dans ses deux Bibliothèques latines (3), a embrassé tous les écrivains de l'antiquité et des derniers temps de Rome; les travaux des philosophes trouvent leur place dans cette masse énorme de monumens sur lesquels il a répandu en abondance les lumières de la critique. C'est tout ensemble le

(1) De ordine libroruni AristotelisJ'ragnientiim , tiaiis le Muséum de Grevius. Utrecht , i'jo2. — • JE xercitado de historld peripaleticd, publié par Al-riscli , I 720.

(2) Hambourg , 1-^05-1728 , ujvol, in-.j". Jules en a donné une nouvelle édition, Hambourg, 1790 et anwées, suivantes.

(3) Bibliolheca latina, édition d'Ernesti. — Leipsick, 1773, 3 vol. iii-8 — Billiolheca wediiv cl in-^

Jimœ laiinitaiis j 1704-174^, 6 vol. iu-b ,

( 170 ) rccenseni<3ni le plus complet de tous les travaux de l'esprit humain et le guide le plus sûr pour les explorer.

Bayle est plus qu'un critique ; c'est un philosophe érudit qui joint aux recherches bibliographiques les opinions qui lui sont propres, ou plutôt ses doutes sur les opinions qu'il rapporte. Son scepticisme s'étend souvent jusqu'aux faits eux-mêmes ; s'il ne guide pas toujours, il préserve contre les fausses directions; il ne doit être consulté qu'avec cette prudence dont il a donné le conseil et exagéré l'exemple. Ses doutes sont utiles à ceux qui ne les acceptent que comme une épreuve et en se réservant d'examiner après lui.

Nous nons éloignerions trop de notre sujet si nous nous arrêtions davantage aux travaux des bibliographes ; il" nous suffit d'avoir rappelé ceux qui ont rendu les plus éminens services à la branche de l'histoire dont nous recommandons l'étude : mais nous ne saurions terminer sans rappeler le nom de notre célèbre Ménage, auquel nous devons, en raison de ses recherches sur Diogène de Laërte, l'avantage de pouvoir puiser dans cette source abondante des traditions de l'antiquité (H).

Les secours que nous recevrons delà dernière

( 171 ) classe (le travaux accessoires ont une utllilc toute diiïërenle et non moins essentielle. Les écrivains trop rares qui, envisageant l'histoire dans toute la grandeur de sa destination , l'ont appelée à conserver les annales de l'humanité, et ont considéré le tableau des opinions et des mœurs comme l'un de ses plus nobles et de ses plus importans domaines, ceux qui se sont attachés à suivre la marche générale de l'esprit humain dans ses progrès comme dans ses écarts, et au travers des nuages qui en ont momentanément obscurci l'horizon , ceux qui ont entrepris de traiter en particulier l'hisloire des diverses sciences, nous aideront, soit à apprécier l'influence extérieure des circonstances qui ont pré* cédé ou accompagné la naissance ou le développement des doctrines , soit à saisir l'action des causes intérieures qui dérivent des lois de la nature humaine, soit à suivre les rapports qui existent entre Félat général des lumières dans la société et les méditations des sages , soit enfui à reconnaître le vice ou le perfectionnement des médiodes; car on peut dire que chaque science, que les arts eux-mêmes ont une ptiilosophie qui leur est propre. Ils la reçoivent en partie de la science qui enseigne l'art de penser ; ils lui rendent à leur tour des inspirations phis ou moins

( 172 ) Iieureuses,desexen)ples plus ou moins iijstruciifs. Fer^'usson, dans son histoire de la société civile, a présenté le modèle de ces considérations élevées qui embrassent l'ensemble des causes morales dont le concours détermine soit la marche progressive ou rétrograde, soit l'immo- I)ililé temporaire du genre humain. Quelle que soit la célébrité qu'a acquise V£ssai sur les j/iœurs de Tohaire, nous serions bien éloignés de le mettre au même rang, et nous n'hésiterons point à dire qu'en le dépouillant des charmes du style, qui en font le principal mérite et qui en ont lait le succès, non-seulement on y verra partout les traces d'un coup d'oeil superficiel et d'une érudition empruntée , mais le moraliste sera en droit de reprocher à l'illustre auteur une partialité qui ne se déguise même pas, et qui, en faisant ressortir avec une affectation sensible et une exagération constante les erreurs et les vices qui ont trop souvent affligé l'humanité, a trop souvent négligé ou rabaissé les travaux ou les vertus qui l'honorent. David Hume a semé, dans ses JEssaiSy un grand nombre de vues sur l'origine et les progrès des sciences, et sur la marche de l'esprit humain, vues toujours ingénieuses, souvent profondes ; il y a mcme directeclement abordé

(lyS) quelques-unes des portions les plus importantes de l'hisloire de la philosophie, telles que les questions agitées par les Epicuriens, les Stoïciens, les Platoniciens et les Sceptiques. En traitant ces sujets dans l'esprit qui lui était propre , et que nous aurons plus tard occasion de caractériser, il a eu le mérite d'y répandre constamment une singulière clarté.

Depuis près d'un denu-siècle les écrivains allemands se sont aussi livrés avec une louable émulation à ce genre d'étude auquel ils ont donné le nom d'Histoire de Vhunianïtè, Le sage et bon Iselin en a le premier marqué le but et donné l'exemple ; après lui Herder en a composé un tableau animé et plein d'intérêt sous le titre iS: Idées pour sentir cl V histoire de l'humanité^ qui a été depuis peu traduit en français (i) ; Tetens a publié aussi des Recherches philosophiques sur la nature humaine et son développement (2), mais dans lesquelles les données historiques disparaissent trop sensiblement sous les considérations spéculatives (I).

Stellini a donné en latin quatre dissertations

(i) 11 a publié aussi une suife de cahiers sur l^s procures de Vhumanité . Riga , 1 792-1797.

(2) Leipsick , 1777 5 2 vol. in-.S'.

( 17^) dont la seconde a pour objet V Origine et les progrès des mœurs et des opinions qui s^y rapportent (i).

Le précieux traité de Goguet sur VOrigine des lois , des arts et des sciences (2) , est une introduction générale à Pliistoire morale et intellectuelle de l'humanité dans les temps anciens ; l'érudition a rarement obtenu une application d'un plus haut intérêt et plus féconde en conséquences. Rant a aussi esquissé ce sujet à sa manière.

U Esquisse de Condorcet sur les progrès de resjjrit humain n'est en effet qu^une esquisse sur Pun des plus vastes et des plus magnifiques sujets qui puissent s'offrir à la pensée ; pleine d^ailleurs de profondeur dans les vues, de grandeur dans son ensemble , de rapidité dans les rapprochemens, elle reçoit peut-être une sorte d'utilité particulière de sa forme ellemême , comme les dessins originaux crayonnés par les grands maîtres servent mieux à l'instruction des pein^*"es; elle sollicite et provoque les méditations, elle fait saisir d'une manière plus

(1) Padoue, 1764.

(2) Paris, 1758 , 3 vol. in-4'; la dernière e'dition est de 1809, 3 vol. in-i2.

( 17^ ) miniédiatc les traits principaux , les circonstances dominantes et l'action des diverses cause qui ont secondé ou retardé ses progrès. Un écrivain est souvent plus utile par les succès f|u'il provoque que par ceux qu'il obtient lui-même.

Parmi les difl'érentes branches des connaissances humaines les sciences morales sont sans doute celles dont les destinées se lient plus intimement à celles de la philosophie ; aussi les écoles des jurisconsultes romains se divisaient précisément comme les écoles philosophiques et précisément par la conséquence des mêmes principes ; c'est à l'école de Leibnitz et de Wolf, c'est aux Thomasius, aux Heineccius que hi jurisprudence doit sa restauration en Allemagne.

L'histoire du droit naturel en particulier se lie étroitement à celle de la morale, et par elle aux lois de la nature humaine ; c'est donc avec fruit que nous en suivrons les traces dans Ludovici (i), dans Buddaeus (2) , dans Thomasius (3) ,

(i) Delineatio Idsloriae jaris divini naturalis et

positivi universalis. — Halle, 1701 et 1714, in-8\

(2) Selecta furis natures et genùium . — Halle , 1 7 1 7 ,

(3) Paulo plenior juris naluralis historia. — Halle, 1719, in-4 .

dans Glafey (i), dans Gebaiier {ti)^ etc. Les sciences jtliysiques et malhématiqiies ellesmêmes onl lour à tour reçu leurs mélhodesde la philosophie, ou l'ont conduite par leurs exemples à reformer les siennes. Chez les anciens elles se confondaient avec la science fondamentale, considérée alors comme la science universelle ; chez les modernes, en se séparant d'elle, elles ont mieux marqué les vrais rapports d'analogie et de subordination qu'elles conservent avec elle : c'est lorsque les limites ont été exactement tracées entre les différentes régions des connaissances humaines qu'on peut avec avantage, qu'on doit même les embrasser dans une même perspective, pour les cultiver toutes avec fruit. Galilée n'a p'as moins contribué que Bacon à ramener l'esprit humain dans la véritable voie des découvertes j Newton a montré à la raison humaine le légitime emploi des hypothèses ; les applications de la géométrie à la physique ont enseigné la juste fécondité des spéculations rationnelles, et la clnmie récente elle-même a montré toute l'importance des bonnes nomenclatures qui sont un présent de la saine logique.

{\) Histoire complète du droit de la nature. — Leipsick, 1739, 111-4", accompagnée (i'une Jjibliothèfji ne du droit de la nature et des gens.

{•?> Noi-a juris noluralis historia, Wetz\ar,i']-]^, in-8'.

NOTES

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