DU TROISIEME CHAPITRE
(A.) L'acception vague et indéfinie que le nom de philosophie a reçue en France pendant le cours du dernier siècle , l'emploi qui en a été fait pour désigner en général une certaine manière de voir , de traiter un sujet quelconque, l'abus même qui en a été fait trop souvent pour indiquer certains systèmes particuliers, commande, avant de faire usage de cette dénomination, de déterminer avec soin le sens qu'on lui attache. Nous prévenons donc, une fois pour toutes, que nous lui rendons dans cet ouvrage sa valeur naturelle ; qu'en parlant de la philosophie , nous la considérons comme une science , comme la science du vrai , du bon et du beau, comme la science qui renferme les princijîes communs de toutes les autres.
JNous n'avons garde cependant de prétendre donner ici une définition classique ; on sait quel est le danger de ce genre de définitions ; ce danger s'aggraverait encore lorsqu'il s'agit de traiter l'histoire de cette science ; car une définition systématique jiourrait faire préjuger d'avance les questions que l'histoire de la philosophie doit précisément conduire à résoudre.
On en voit nn exemple dans les écrivains sortis de J'école deKant; c'est ainsi que l'estimable professeur Tennemann définit la philosophie , les efforts de la raison pour réaliser Vidée de la science d'après les premiers Jondemtns et les premières lois de la nature et de la liberté ; que M. Jacobi définit à son tour la philosophie , la science de la liaison déterminée , nécessaire et indépendante de l'expérience ; l'un et l'autre parlent ensuite de cette définition pour marquer I*objet et le but de l'histoire de la philosophie.
(B) On a publié plusieurs ouvrages sur la manière d'instruire les sourds-muets de naissance ; mais jusqu'à ce jour on n'a point encore entrepris de décrire les phénomènes moraux et intellectuels que présentent ces infortunés, avant qu'ils aient reçu le bienfait d'une instruction méthodique , ni ceux qui se développent en eux pendant le cours de celte instruction. Cette description serait cependant d'un très-haut intérêt pour l'étude des facultés humaines, des lois que suit leur développement et des conditions qu'il suppose ; elles fourniraient les termes de comparaison nouveaux et très-utiles; il serait particulièrement curieux d'observer le commerce que les sourds -muets établissent entre eux , le langage d'action qu'ils se composent , comment ils passent des signes naturels aux signes fournis par l'analogie, et quel choix ils font entre les nombreuses espèces qu'ils peuvent emprunter à cette source. Nous trouvant particulièrement à portée, par des circonstances particulières , d'observer ce genre de phénomènes sur lequel nous avons recueilli un grand nombre
de dé'ails , nous avons souvent rcgrcltc de n'avoir pas eu le loisir nécessaire pour tracer l'hisloire naturelle des sourds-muets.
lise trouve en ce moment, à l'Institution R.oyale des Sourds-muets de Paris , une jeune fille sourde-niuelle' âgéd de vingt-sept ans , qui , par le plus affreux malheur , est devenue aussi aveugle dans son enfance. C'est un exemj>le presque unique , et sous tous les rapports singulièrement instructif ; ou potifrait faire un livre sur l'histoire de son intelligence , et cette histoire aurait du moins sur le roman de la statue imaginée par Condillac l'avantage d'être en tout une expérience positive.
Nous nous bornerons à- dire ici qu'on se ferait une fausse idée de la situation de cette jeune fille, si l'on supposait que ses facultés intellectuelles n'ont pu prendre ancun essor ; le sens unique qui lui reste pour communiquer avec les autres hommes et pour acquérir tous les genres d'instruction , le toucher , a reçu eu elle un si grand exercice, et l'on peut dire une éducation si bien dirigée , qu'elle possède à peu près la même sphère d'idées que les simples sourdes-muettes , qu'eu particulier elle n'est point étrangère aux idées comme aux affections morales ; elle apprend en ce moment sou catéchisme et se dispose à faire sa première communion. Qu'il nous suffise à faire remarquer en général quctoutes ces observations confirment cette vérité essentielle , que Il le développement de nos facultés et l'acquisition de nos idées ne dépendent point de la perfection ou de l'imperfection des organes des sens, mais que leur première condition , leur premier moyen , sont dans les communications sociales. »
(C) Chez presque tous les peuples modernes , U^crflure est une traduction du langage articulé, et n'est ainsi qu'une expression médiate de la pensée. Les signes de la parole, qui en sont l'expulsion immédiate, s'unissent donc bien plus intimement aux idées. Ils s'y associent d'ailleurs dès le berceau , et cette association s'entretient et se fortifie à chaque instant parles communications sociales. Les signes de la parole sont rapides, fugitifs , dépourvus de forme et de figure ; ils donnent ainsi moins de prise à la réflexion , se détachent moins des idées qu'ils expriment. L'onomatopée, dont. ils s'aident si souvent , ajoute encore à l'énergie de cette alliance. Les langues parlées , empruntant les éloquens accords de l'harmonie , y trouvent une voie directe pour s'adresser à l'âme : il y a dans les sons une foule d'analogies cachées avec les sentimens et les émotions du cœur; ils s'en exhalent involontairement, ils s'y répercutent. Enfin, nous avons été initiés au langage articulé à une époque de notre vie oii nous étions incapables de toute attention réfléchie ; nous ne conservons aucun souvenir de cette première éducation, et le premier âge de l'enfance , si féconde en observations , a été cependant, jusqu'à ce jour, très-peu étudié parles observateurs.
Le concours de toutes ces circonstances a dû favoriser deux opinions étroitement liées entre elles , l'une qui attribue à la parole une prééminence marquée sur l'écriture ; l'autre , d'après laquelle le langage humain n'aurait pu être institué. Cette double opinion a dû être surtout adoptée par les hommes d'une imagination vive , et chez lesquels les émotions avaient le plus
de force elle a se'duit de bons esprits ; elle a eu dans J.-J. Rousseau un apologiste aussi, habile qu'éloquent; MM. Le Maistre, de Bonald l'ont développée après lui, etceux-ci ont été suivis a leur tour par u n écrivain qiie distinguent également l'élévation de ses sentimenset la rare élégance de sou style. {Essaisur les Institutions .îocm/ej', parM. Ballanche. Paris, iSi8, chap. IX,) Mais, ces deux opinions sont détruites à la fois par un témoignage de l'expérience aussi concluant que manifeste , celui que nous offrent les sourds-muels de nais- •^ Sàftce. II fait disparaître ce privilège singulier, celte puissance magique , qu'on se plaisait à supposer dans'le ■'laûgàge articulé. Il montre que lés facultés de l'enteiiî-detnent-j' la sensibilité de l'âme peuvent se développer ■aussi bien sans le secours de la parole avec le seul appiii de cette écriture qu'on appelle une parole morte, lorsque le langage écrit a reçu l'empreinte ■ dés formes qtii appartiennent eux langues systématiques ; qu'ainsi c'est aux languies elles-mêmes , écrites ^•«u parlées , en tant qu'elles représentent et peignentda t pensée, qu'appartiennent réellement les prérogatives admirables qu'on voudrait réserver à la parole. Si les sourds-nauets étaient consultés "Sur cette question , ils Mne Tnanqueraient pas de réclamer la même préémi- •' nence pour l'écriture, et ils rabaisseraient à leur tour l'ie mérite de ce langage articulé, qu'on appelle la Ppàrolé vive; ils le déclareraient un jeu inutile. Si récriture était encore chez nous , comme elle était jadis chez les Egyptiens , comme elle s'est conservée chez les Chinois, une traduction immédiate delà pensée; si, dans les figures qu'elle emploie comme signes , il lui était
permis de retenir les vives expressions , la majesté , les grâces des formes et des couleurs , de les emprunter à la peinture , à la sculpture, à l'arcliitecture, comme la parole a emprunté ses charmes à l'harmon'e, l'écriture soutiendrait ses droits avec avantage auprès des esprits que subjuguent les prestiges de la parole. Le langage d'action, tige commune des deux autres langages, possède à un bien plus haut degré l'énergie vitale et la propriété de transmettre d'un seul trait les idées les plus plus complexes.
La possibilité de l'mstitution du langage est aujourd'hui un théorème rigoureusement démontré , et nous croyons avoir offert nous-mêmes cette démonstration avec une entière évidence dans notre Traité des signes ..et de l'art de penser { tom. i^"" , ch. 5). Trois opérations sont nécessaires, mais trois opérations suffisent pour que deux hommes réunis instituent une langue quelconque qui leur serve à se communiquer leurs idées : 1* il faut que chacun comprenne le motif qu'a eu l'autre lorsqu'il a employé un signe ; 2° il faut que chacun s'aperçoive ensuite qu'il a été compris à son tour ; 3" il faut qu'il agisse avec l'intention de se faire comprendre.
Non -seulement ces trois opérations successives sont possibles , mais elles ont lieu chaque jour sous nosyeux. Nous les discernons d'une manière sensible chez les sourds-muets de naissance , qu'il faut toujours c\ter quand on traite les opérations primitives de l'intelligence ; elles ont lieu , comme nous l'avons dit , chez tous les enfans dès leur bas âge. Il y a plus , les enfans ne pourraient être initiés à la langue maternelle s'ils
n'exécutaient ces mêmes opérations , sans toutefois s'en rendre compte ; car , pour apprendre un langage déjà institué , un individu qui serait privé de toute langue a besoin des mêmes combinaisons que celles qui servent à établir les bases d'un langage quelconque, c'est-àdire, il a besoin d'arriver à celte première convention , à ce premier coiumerce des esprits , qui fait attacher une valeur commune à un signe quelconque. Il y a seulement cette différence, que l'enfant, que l'individu qui trouve un langage déjà institué , ne sont plus appelés à choisir, à créer un système de signes ; qu'une fois mis en rapport avec les personnes qui jouissent de nos langues systématiques , ils parcourent avec une grande rapidité , avec une extrême facilité tous les degrés supérieurs de l'échelle , et qu'ils obtiennent ainsi , dans un petit nombre d'années , la jouissance de l'instrument dont la confection a exigé des siècles. Pour enseigner à son enfant le nom d'un objet, la mère lui montre cet objet du doigt , voilà la convention formée ; avec le secours d'une convention semblable , on instituera tel langage que l'on voudra ; mais comment l'enfant corapvend-il l'intention que sa mère a eue en lui désignant cet objet? voilà ce que la parole , ce qu'aucune langue ne lui enseigne , ce qu'il doit trouver en lui-même , ce qui renferme la solution du problème.
L'homme est né pour la société ; mais loin que de cette vérité incontestable on soit autorisé à conclure que le langage n'a pu être institué , on pourrait en tirer une conséquence directement contraire. En effet , le langage n'est pas moins nécessaire à l'individu isolé pour le développement de ses facultés et l'acquisition
de ses connaissances, que pour ses communications avec les autres hommes. Ainsi, dans riiypothëse de l'institutioii du langage, c'est à la présence de ses semblables, c'est aux rapports qui s'établissententre eux et lui que l'homme devient redevable du principal instrument de son perfectionnement individuel. L'homme est né pour la société; qu'est-ce à dire? C'est-à-dire qu'il apporte en naissant des besoins, des penchans, des facultés qui ne peuvent s'exercer et se satisfaire que par ies rapports de communauté , par l'échange des secours. Dans le nombre de ses facultés et au premier ordre , est celle de comprendre et d'être compris, c'est-à-dire, d'instituer le langage ou d'adopter le langage institué; et la prééminence de l'homme sur les animaux consiste précisément en ce que le premier , au lieu d'un instinct natif et mécanique, n'apporte, en naissant , que des puissances iatellectuelles et morales qui seront ensuite mises en jeu par la réilexioa.
De ce que le langage peut être institué, il ne s'ensuit point , au reste , qu'il n'y ait pas eu une première langue donnée à l'homme et non instituée ; ceci est une seconde question indépendante de la première , et qui se rattache à celle de savoir dans quel état l'homme primitif a été placé sur la terre. Mais la première question n'en est pas moins très-imporjtante pour l'analyse des phénomènes intellectuels.
(D) L'explication. des hiéroglyphes est certainement le plus important des problèmes qui restent à résoudre pour l'étude de l'histoire de l'antiquité ; et sa solution pourra lever les doutes qui subsistent
( îSg )
sur ces âges primitifs encore couverts d'un voile éjKiis. Mais cette découverte exige, indépendamment des recherches sur les monumens . de profondes vues philosophiques sur les opérations de l'esprit humain , sur les rapports des signes aux idées , et voilà sans doute pourquoi les travaux des érudits ont été jusqu'à ce jour à peu près infructueux. Mais nous espérons obtenir bientôt des résultats plus heureux ; diverses circonstances concourent à les favoriser. Parmi ces circonstances nous devons, mettre en première ligne les immortels travaux des savans français en Egypte , et l'ouvrage monumental qui en renferme les fruits.
Notre estimable ami et confrère, M. Jomard , a entrepris sur ce sujet des recherches qu'il est mieux que personne en état de compléter , et dont il nous fait espérer la publication prochaine. On peut en concevoir d'avance une haute idée , d'après lesfragmens qu'en a déjà publiés ce savant, aussi distingué par sa rare modestie que par son courage et la générosité de son caractère. Nous nous bornerons à citer ici son travail sur les signes numériques (*). Il a composé en Egypte même, en. présence des monumens , un tableau méthodique et complet des caractères hiéroglyphiques, et il a analysé un très-grand nombre d'inscriptions. Ses recherches se lient avec une histoire de l'art oii l'auteur explique le mode de représentation adopté en Egypte par les savans et parles artistes.
(*) Notice sur les signes numériques des anciens Égyptieus , précédée du plan d'un ouvrage aj'ant pour titre Obseri^ations et recherches nouvelles sur les hiéroglyphes , accompagnées d'un tableau méthodique des signes.
M Cliainpollion jeune r. commencé de communi tjuer à l'Acailemie des Inscriplious et Bellcs-LellK une suile de mémoires d'un grand intérêt sur les langues sacrées de l'Egypte ; il a comparé avec une infatigable persévérance et une bonne méthode un nombre con- • sidérabie de signes , et il a déjà saisi le fil de plusieurs analogies intéressantes et fécondes.
L'écriture des Chinois et le langage d'action des sourds-muets de naissance offriront des points de comparaison très-utiles sur la marche que l'intelligence a pu suivre pour peindre ses idées dans une sorte de dessin rapide; mais , comme inillc modes divers peuvent être employés pour exécuter cette peinture , et que les mœurs , les habitudes , les dispositions de l'esprit ont pu influer aussi sur le choix de ces moyens , on doit se garder de conclure trop facilement, des exemples qui nous sont connus , au système qui aura prévalu chez des nations dans des temps dont l'histoire est encore si obscure. Le sens d'une portion des hiéroglyphes sera facile à déterminer; car, il eji est qui retracent l'imitation directe des objets sensibles et très-simjoles , lorsqu'ils ont une forme caractérisée ; viennent ensuite les signes qui expriment les objets sensibles plus compliqués , ou les qualités sensibles qui ne dépendent point des formes ; mais , les plus grandes difficultés *e rapportent à l'expression des notions morales et abstraites , expression qui n'a pu être que métaphorique. Cependant , si plusieurs genres de métaphores pouvaient servir à exprimer une même notion, il est à croire qu'un peuple aura employé le même genre de métaphores pour une série d'idées analogues ; il est probable qu'appelé par la né-
cessilé de peindre ses idées , à les comparer entre elles , il les aura successivement distribuées en classifications , que certains signes empruntés aux caractères communs auront servi à marquer ces cathégories ; lors donc qu'on aura pu obtenir l'intelligence de quelques signes hiéroglyphiques de cette espèce , par le secours de la traduction ordinaire , on aura la clef de quelques portions de la nomenclature. Or, plusieurs monumens qui sont maintenant sous nos yeux peuvent commencer à fournir ces élémens de traduction.
(E) Il est possible que le passage des signes hiéroglyphiques à l'écriture alphabétique n'ait pas été l'effet d'une seule et même découverte; il nous paraît même probable qu'il aura été l'effet de deux opérations successives et peut-être d'un plus grand nombre.
Ainsi , entre les signes hiéroglyphiques et l'écriture alphabétique aura pu s'introduire , par exemple , une écriture syllabique , telle que celle qui est encore aujourd'hui en usage au Japon. Cette invention s'explique assez facilement. Dans les langues articulées des anciens peuples, comme dans les nôtres, et bien plus que dans les nôtres , un grand nombre d'idées sont exprimées par des termes monosyllabiques ; ces idées , en recevant une modification commune, auront été encore exprimées par les mêmes termes accomtjagnés d'une addi- ^on uniforme; et des idées plus complexes, formées de l'aggrégalion des premières , auront été également représentées par des mots polysyllabiques composés des premiers termes affectés à ces élémens. Maintenant , les idées élémentaires avaient aussi , dans l'écriture hiéroglyphique , des signes simples dont la valeur cor-
( ^92 ) responclait cle la sorte aux mots élémentaires du langage articulé; leurs modifications, leurs combinaisons, auront donné lieu à des lois semblables dans l'écriture hiéroqlypluque ; un signe commun aura été ajouté au signe primitif; 2)lusieurs signes primitifs auront été réunis. Par la nature des choses, il y aura donc eu déjà une portion des deux systèmes de langage qui se trouvait fondée sur le même principe , qui se réglait sur les mêmes rapports. Dès qu'on aura remarqué cette concordance , dès qu'on aura commencé à dresser des tableaux comparatifs, des espèces de lexiques destinés à mettre en regard la parole et l'écriture, à faciliter des traductions , ou aura senti les immenses avantages de celte corrélation , on aura désiré lui donner la plus grande étendue ; on n'aura eu besoin , pour y réussir , que de généraliser le même procédé qui avait eu lieu d'abord sans réflexion; et, comme dans toutes les langues primitives , les radicaux sont monosyllabiques, comme la variété des désinences y est employée à indiquer les modifications , et les termes composés à exprimer les idées complexes , il aura suffi d'emprunter aux anciens hiéroglyphes tous les signes qui correspondaient aux radicaux, et de les combiner ensuite dans un ordre parallèle.
Cette nouvelle écriture , que nous pourrions appeler intermédiaire , avait , il est vrai , l'inconvénient d'être
formée d'un erand nombre d'élémens. Si ces éléraens ... . . . #
étaient très-distincts entre eux , ils exigeaient une
forme compliquée , ce qui rendait l'écriture d'un usage
long et difficile ; leurs différences étaient peu sensibles ,
il était aisé de les confondre. *
Mais ce premier pas une fois fait on aura été sur la
voie pour découvrir l'écriture alphabétique. Il ne restait , en effet , que deux réflexions à faire : il suffisait , d'un côté , qu'on remarquât que les termes raouosyllabiques du langage se composent à leur tour d'un petit nombre de voix et d'articulations qui en sont les élémens ; et que, d'un autre côté, on se rendît compte des avantages qu'avait offerts l'écriture syllabique , et de la cause qui les avait procurés. D'ailleurs , il y avait certaines idées qui , dans le langage articulé , s'exprimaient seulement par une voyelle , certaines modifications qui étaient désignées par une seule consonne ; ou possédait donc , pour les élémens dont on avait besoin , quelques exemples qu'il suffisait de généraliser:
Mais , ce qui aura retardé ces deux ordres de découvertes , c'est que l'un et l'autre ne pouvait être obtenu que par l'analyse , et que l'esprit humain , dans son adolescence , procède par une route tout opposée , et se livre surtout aux combinaisons ; c'est que les langues, à leur origine, sont une suite d'allégories, bien plus qu'une véritable décomposition de la pensée.
La poésie cependant , lorsqu'elle aura commencé à embellir les langues par les charmes de l'harmonie , aura appelé l'attention sur leurs élémens matériels; la musique , dès qu'elle aura été cultivée et réduite en art , aura offert un exemple de la traduction de la parole par l'écriture , et si celle découverte a précédé celle de l'écriture alphabétique , elle aura suggéré la seconde plus naturellement encore que toute autre circonstance.
- (F) Les premiers âges , que nous essayons rapidemeul
( :294) (le parcourir, oat-ils offert, dans la léaiité, un dovcloppement coaslamment progressif? N'y a-t-ii |)as eu , dans les temps les plus recules de l'histoire , des périodes de rétrogradation , semblables à celle que le moyen âge a offert dans les temps modernes , causées , comme celle-ci, par l'invasiou et la conquête de peuples plus barbares que ceux qui devenaient leurs victimes ? Ces invasions, et la barbarie nouvelle qui leur a succédé , n'aura-t-elle pas fait disparaître bien plus facilement encore les vestiges de la civilisation qui les avait précédées? et , lorsque des temps plus heureux ont lui sur la terre , les nations, rendues à un meilleur étal de société, n'auront-elles pas eu bien plus de difficultés pour pénétrer dans les restes de cette haute antiquité, que nous n'en avons nous— mêmes aujourd'hui pour étudier ces temps de la Grèce et de Ptomc , qui sont une antiquité pour nous? Surtout, placés maintenant comme nous le sommes , à une si grande distance de ces temps primitifs , pouvons-nous remonter avec quelque certitude h ces époques si reculées , lorsque l'anneau intermédiaire de la grande chaîne qui pourrait les rattacher à notre histoire nous offre déjà tant d'obscurités et de lacimes? En un mot, n'y a-t-il pas eu, long-temps avant ces beaux jours de la Grèce et de Rorne , auxquels nous reportons l'origine de la philosophie , des sciences et des arts , un état de la société humaine qui nous demeure inconnu , et où brillaient peut-être aussi de grandes lumières dont quelques rayons seulement auront traversé les siècles , enveloppés du voile des allégories?
Nous n'avons garde de prétendre résoudre ici cet
immense problème sur lequel l'explication des- hiéroglyphes , si elle est obtenue , pourra Jeter un nouveau jour. Les traditions de l'âge d'or , répandues chez tous les peuples, ces monuncens qui sont encore debout eu Egypte , dans l'Orient , les vestiges qui restent de la culture des arts du dessin dans ces temps reculés , les preuves qui semblent faire remonter jusque là des découvertes remarquables dans les sciences , et particulièrement en astronomie, et plus que tout cela, cerlaiups traditions religieuses et morales dont la pureté et l'éléva tion contrastent d'une manière sensible avec les mœurs des peuples qui s'en montrent pour nous les dépositaires, peuvent fonder au moins quelques doutes raisonnabies et donnent même à nos yeux un haut degré de probabilité à cette opinion. Quoi qu'il en soit , au reste , celte question n'influe point essentiellement sur les considérations qui nous occupent dans ce chapitre. Il nous suffit que la civilisation sociale présente des degrés divers dont les caractères sont marqués par l'histoire, quelles que soient l'étendue que chacun d'eux occupe dans la suite des siècles, et les révolutions qui en ont interrompu le cours. Nous ne chercherons ensuite à déterminer les traits essentiels des opinions érigées eu systèmes par l'esprit humain , que lorsqu'elles nous seront connues avec certitude , par les documens qui sont encore sous nos yeux.
C'est par le même motif que nous ne cherchons point ici à exposer en détail les opinions particulières anx difiérens peuples qui figurent dans celte période d'une haute antiquité , ou les doctrines enseignées par les sages qui ont paru au milieu d'elle. QiicNjue intc-
ressantés que puissent être ces recherches , elles nous éloigneraient trop de notre but ; il uous suffit d'observer (^elle a été la marche générale de l'esprit humain à une époque oii les règles qu'il pouvait s'être tracées nous sont absolument inconnues , et où il est même probable qu'il ne s'était point encore tracé de règles positives et didactiques.
Nous renverrons, pour l'étude des anciennes traditions de l'Egypte , à Hérodote, aux fragmens attribués à Phérécide et Arcesilaiis , aux Orphiques , à Diodore de Sicile, à Platon, Proclus, Porphyre, Sextus l'empirique , à Plutarque {de Isid. et Osir. ) , Jamblique ( de Myster. œgypt. ) , Horapollon ( hieroglyphica ) , saint Clément d'Alexandrie , Rircher ( OEdipus cegyptiacus oheliscus Pajnphil. ) , Marsham ( Canon chron. œgypt.), Warburton , Jablonski, Schmidt , Heyne {de Fontibus historiée Diodori) , Zoëga, Palme Blutte ( des Hiéroglyphiques ) , Pierius , de Paw , Meiners , Lindemann , Borrichius, aux savans commentaires de Creuzer sur le 2^ livre d'Hérodote , et surtout au magnifique ouvrage exécuté par la commission d'Egypte.
Pour celles des Phéniciens, on peut consulter les fragmens de Sanchoniaton, l'Appendice de Dodwell , le Mémoire de l'abbé Mignot, dans la collection de l'Académie desinscriptions et Belles-Lettres, tom.xxxr. Pour celles des Chaldéens et des Perses, Hérodote, Strabon , les oracles attribués à Zoroastre, sont nos premières sources; nous recourrons ensuite à ïïyde {Ilistoria religionis Pcrsarum) , Ursin { de Zoroastre Bac-^
iriano ^ etc. ), Adam Tribbëchow {DisserL. de philosoph. inter Barbaros orientales, etc.), à Foucher (dans les Mémoires de l'Académie des Inscrijîtions et Belles-Lettres), et surtout à Anquetil du Perron. ( J^oy. , indépendamment de ses ouvrages cités dans le texte , ses mémoires sur la philosophie des Pei'ses , mémoires de la même académie , tome xxxvii).
Pour les traditions de l'Inde , nous réunirons les indications fournies par Arrien , Palladius , Ambrosius et l'anonyme publié avec lui par Bissius , et le manuscrit de Holstein , les commentaires de Fabricius , les fa-its consignés dans l'histoire de la Croze, les mémoires de Bernier, les recherches de Hollevell, de Dow, et surtout dans la riche collection des mémoires de la société de Calcutta.
Enfin , pour explorer les doctrines des sages de la Chine , nous avons les écrits de Confutzée , les livres classiques des Chinois traduits par Noël , et nous pouvons prendre pour guides Biilfinger, Wolf, les lettres d'Amiot , celles des missionnaires, la bibliothèque orientale d'Herbelot , et les travaux de Deguignes. Notre honorable confrère M. Abel Remusat enrichit depuis quelques années cette branche d'études de documens aussi nouveaux qu'intéressans ; ses travaux , dont nous attendons avec empressement la publication , donneront à l'Europe savante l'idée la plus complète de la philosophie des Chinois , telle qu'elle peut cire recueillie des livres conservés en cette langue.
Nous renvoyons surtout , pour l'ensemble de ces traditions , à la mythologie récemment publiée par le savant Creuzer, oii une saine cl vasie crudlliona réuni
le tableau de toutes les opinions philosophiques et des traditions qui appartiennent aux peuples de la plus haute antiquité.
(G) On découvre les germes de cet idéalisme dans les fragmens recueillis par Plethon , Psellus, les oracles connus sous le nom de Zoroastre , vers i oo , i o5 , 117, raonumens dont la haute antiquité est certaine , quelle que soit d'ailleurs leur origine , qui suffisent par conséquent pour attester l'existence de certaines opinions, en nous laissant ignorer leurs auteurs. On peut consulter aussi Hyde, Thomas Stanlej, Jean Cléricus , et VHist. philos, de la doctr. des idées , par Brucker, page 4 1 mais surtout les travaux d'Anquetil , et les mémoires de Tichsen.
Les doutes que quelques savans avaient élevés sur l'authenticité de cette doctrine , se trouvent aussi complètement que merveilleusement levés par les précieuses recherches que nous devons à la société asiatique de Calcutta. On trouve dans ses luémoires un discours de M. Jones, président , sur la philosophie des anciens Persans , qui s'accorde à peu près avec les idées qui nous en avaient été transmises par l'école d'Alexandrie. (Tom.ii , page52.)
Sir James Mackintosch , membre du parlement d'Angleterre, qui jouit d'une si haute et si juste réputation comme jurisconsulte et comme publiciste, et qui a appliqué aussi son excellent esprit aux sciences philosophiques , a profité de son séjour à Bombay , où il a rempli les fonctions de solliciteur général , pour étudier la doctrine des Brames, et a obtenu de la con-
lîance que lui ont accordée quelques-uns d'entre eus , d'être initié dans les opinions les plus secrètes qui se transmettent dans le premier ordre des adeptes. Il a été fort surpris d'y retrouver uîi idéalisme à peu près semblable à celui qui a été introduit en Allemagne au commencement de ce siècle par Fichte et Schelliug ;, dans une lettre extrêmement intéressante qu'il nous écrivit alors de Bombay , et que nous avons communiquée dans le temps à diverses personnes , il a bien voulu nous exposer en détail ce curieux système que sans doute il publiera lui-même quelque jour, et que pour ce motif nous nous interdisons de reproduire ici. Ce qui redouble l'étonnement , c'est que !e> Brames , dépositaires d'un système aussi singulier , d'un système qui suppose les réflexions les plus profondes et les plus hardies , l'admettent cependant d'une manière entièrement aveugle et passive , ne cherchent point à le démontrer par le raisonnement , l'acceptent comme une tradition, presque comme une sorte de dogme , et ne paraissent réfléchir eux-mêmes ni sur lès considérations qu'il suppose , ni sur les conséquences qu'il entraine. Ainsi , il n'affaiblit en eux, ni le fonds de leurs croyances , ni même leur attachement aux pratiques superstitieuses.
Diogène Laërce semble quelque part (ix, p. 669) faire remonter jusqu'aux Gymnosophistes de l'Inde la source du scepticisme développé par Pyrrhon ; suivant Strabon et Mégasthènes , une secte de Brame» aurait en effet professé cette opinion (Strabon. Geogr. , livre XX ) ; et d'après le témoignage de Bernier (Voyage, tomeII,pag. i5o, 164)5 elle se serait même
( 3oo )
perpétuée jusqu'aux temps modernes. Mais , lorsqu'on considère que le pur idéalisme se confoud avec le scepticisme aux yeux des observateurs superficiels ; que cette méprise a été jîlus d'une fois commise par les anciens , à l'égard des philosophes grecs eux-mêmes , on ne peut guère voir , ce nous semble , dans les indications que nous venons de rapporter , et qui sont d'ailleurs entièrement isolées, qu'une nouvelle confirmation de l'existence de l'idéalisme dans une secte des Brames , telle que les autres documens nous la font reconnaître.
(H) Le passage d'Apulée auquel nous faisons allu-sion à la page 27 1 mérite d'être rapporté en entier ; il est tiré de son poëme sur le Monde et expose l'espèce de panthéisme qui résidait dans le principe de cette mythologie.
« Fucrunt intraJovcm cum univcrso
y) Aetherea vastitas , et cœli praeclara sublimitas , .
3> Immensiqiie maris et telluris inclytse latitudo ,
M Oceanusquc ingens, depiessaque tartara terrae,
5) Fliuninaque et pontus sine fine et cetera cuncta.
y> Immortales omnes beati iliique deaeque ,
V Qiiœ fuerunt exorta , et qua; ventura sequuntur,
» Hœc in ventre Jovis rerum compage raanebant. »
« Primus cunctorum est et Jupiter ultimus idem.
» Jupiter et caput, et médium est; sunt ex Jove cuncla
3j Jupiter est terrae basis et stcllantis Olympi ,
}) Jupiter et mas est utque idem nymplia pcrennis.
5) Spiritusest cunctrs : validusquc est Jupiter ignis ;
'> Jupiter est pelagi radi.^j est lunaquc solquc.
( 3oi )
j) Cunctonim rex est princepsque et originis auctor. » JNamque sinu occultans, dulces in luminis auras J> Cuncta tiillt sacro veisans sub pectoïc curas. „
(I) Voici comment le savant Creuzer explique celle liaison , et le rôle important qu'y [ouent les mystères. Nous préférons emprunter ici ses propres paroles ; cet ouvrage est le plus récent et l'un des plus approfondis qui aient été publiés sur un ordre de recherches qui a été singulièrement étendu dans les derniers temps : « Nous ne devons jamais perdre de vue que l'origine des mystères des Grecs remonte à la même date que l'origine de leur civilisation. Elle se perd dans la période pélasgique, c'est-à-dire dans le temps où les chantres étaient en même temps les prêtres , les instituteurs religieux , et oii nous les voyons aussi revêtus souvent de la dignité royale. Ces prêtres , ces chantres royaux venaient du dehors ou du moins ils avaient emprunté au-dehors leur sagesse , et ils associaient leurs connaissances déjà perfectionnées aux grossières traditions des peuples encore sauvages au milieu desquels ils étaient j^lacés. Ces prêtres et ces rois devaient s'attacher à disposer les choses dans le nouveau pays qu'ils cherchaient à civiliser sur le modèle des pays qu'ils avaient quittés ou visités. Quelques-uns des états qu'ils fondèrent , particulièrement dans la X^race et i'Argolide , semblent avoir été réglés d'après les exemples de l'Asie et de l'Egypte. Mais un tel plan ne pouvait long-temps subsister. La Providence avait d'autres desseins sur les Grecs. La patrie des Hellènes ne pouvait former une monarchie unique, ni plusieurs états gouvernés par
M le niûme régime. D'autres forces s'éveillèrent , d'axirt très rapports s'e'tablirent chez ces peuples. Dans plu- » sieurs lieux, les anciennes dynasties sacerdotales cédèj) rent devant leurs sujets , lorsque à côté de ces petits » rois s'élevèrent de grands propriétaires indépendans ; » lorsque leurs actions et leur genre de vie eurent inlro- » duit de nouveaux chants et un nouvel ordre de » poètes qui n'avaient point de caractère sacerdotal , » toutes les hautes connaissances que les castes de » prêtres avaient apportées de l'étranger furent ren- » fermées sous le sceau de pratiques cachées et de » traditions secrètes. La masse des peuples grecs con- » fondit alors les anciennes idées religieuses qui lui » étaient échues en héritage avec la nouvelle poésie » toute empreinte de vives images et des formes d'une » religion sensuelle. Cependant les hommes les plus » distingués demeurèrent naturellement attachés à » ces hautes connaissances dont l'ancienne religion » des prêtres conservait le dépôt , et dont la nouvelle •» poésie avait elle— même emprunté plus d'un em- » blême. Pythagore et d'autres qui avaient remonté à* » la source reçurent la transmission de ces doctrines » antiques. Ils étaient orphiques ; ils s'appelaient or- >) phiques , c'est-à-dire adeptes de l'ancien système » théologique. D'autres philosophes suivirent leurs 1» traces ; ils s'efforcèrent de découvrir d'après leurs « propres méditations de nouveaux fondemens pour » les traditions anciennes, de développer l'exposition » de ces hautes doctrines , de fortifier ainsi leur esprit » dans les exercices de la pensée. C'est ainsi que les » Grecs furent insensiblement jetés dans les spécula-
" lions systématiques. »: (Symbolih und mythologick der alten Voelker , 2" édition, 1821 , tome iv , page5i3.)
(J) M. Sylvestre de Sacy , dans la notice qu'il a mise en tête de la 2° édition des Recherches de M. de Saint-Croix sur les mystères , nous apprend que ce respectable savant avait préparé de nombreux matériaux sur les traditions morales et théologiques des peuples de l'antiquité ; les fragmens qu'il a laissés et qui se rappor.laient à ce grand travail, annoncent, d'après le témoignage de son digne ami , qu'il s'était formé de l'esprit de ces traditions une idée plus relevée que celle à laquelle l'avaient conduit ses premières études. Voici comment , dans l'un de ses fragmens , il s'exprime sur la doctrine renfermée dans les mystères des Grecs. « Le système du docteur Warburton est >> très - ingénieux j les raisons de son adversaire, le » savant Lelend , nous offrent encore une discussion : » elles ne peuvent cependant nous empêcher de croire » que limité de Dieu ne fût enseignée aux initiés , » quoique d'une manière symbolique. Le phallus ne » représentait que la création de tous les êtres, la verfu » géuérative attachée au Dieu de l'univers , enfin une » cause unique efficiente et productive. »
{Recherches sur les mystères , 2" édition, 1817, tome f , avertiss. , page i5.)
(R) Voici le passage de ce poète, qui ajustement fixé l'attention du savant Saint-Croix ; nous emprun-
tons à ce respectacle e'rudit la traduction qu'il en a donne'e :