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cipaiix linéamens, quoique encore à peine ébauchés, comme nous allons bientôt le voir.
Plusieurs degrés successifs séparent cette condition misérable de l'entière civilisation. On peut en distinguer quatre principaux : le premier est occupé par les peuples pasteurs; le second, par les peuples agriculteurs; dans le troisième, les hommes se trouvent réunis en grandes cités où s'exercent les arts relatifs aux commodités de la vie; les peuples navigateurs et commerçans occupent le dernier. Les progrès de la culture intellectuelle suivent une marche conforme.
Une existence plus calme, un genre de vie plus régulier, permettent aux peuples pasteurs de commencer à observer et à réfléckir ; ils acquièrent des idées d'ordre, ils mettent de la suite dans leurs souvenirs, ils s'essaient à une sorte de méditation contemplative ; ils ont des loisirs, l'imagination sera appelée à les remplir et à les charmer ; l'expérience nous atteste que tous les arts d'imagination prennent naissance au milieu d'eux. Les anciens Celtes et la grande famille des Tartares avaient une poésie, une sorte de musique et des danses ; on en trouve aussi les clémeus chez les heureux habitans des
îles (le la mer Pacifique. C'est des montagnes de la Thessalie que ces arts descendirent dans la Grèce. Là était le vallon de Tempe , là coulait IHëlicon, là s'élevait le mont consacré aux Muses, là parur^ntApollon, Vénus et Orphée. C'est l'aurore de la civilisation.
D'ailleurs les notions de ces peuples seront simples comme leurs mœurs, et comme les rapports sociaux qui se forment dans leur sein ; leur attention se dirigera essentiellement sur les grands phénomènes de la nature. L'uniformité qui règne dans leur régime , dans tout ce qui les entoure , donnera à leurs idées quelque chose de fixe et d^absolu , laissera prendre sur eux un puissant empire aux habitudes.
La vie des peuples agriculteurs est plus active , leurs besoins , leurs occupations sont plus variées ; leurs regards s'arrêtent sur les phénomènes de détail j ceux qui se rapportent à la fécondité du sol, à ses diverses productions, aux causes qui favorisent ou contrarient leur multiplication et leur abondance ; ils commencent à comparer, à combiner, puisqu'ils ont un art à exercer, art dont les objets sont très-muiiipliés, dont les instrumens sont plus ou moins compliqués ; le cercle de leurs idées devient donc plus étendu ; leur imagination se colore chez
eux J'un pins i^rand nombre de nuances ; les notions de la propriété s'établiront, et avec elles un nouvel ordre d'idées morales.
La simplicilé primitive s'altérera au sein des cités nombreuses, au milieu des arts nouveaux qui s'y produisent, et par Fefiet du luxe qui commencera à s'y déployer. L'inégalité s'introduira entre les hommes, et elle sera d'autant plus frappante qu'il y aura une plus grande masse de richesses ; les idées de prééminence s'accréditeront, la distinction des castes s'établira, il y aura des oisifs , l'exercice de la pensée deviendra presque une profession exclusive chez quelques-uns ; l'esprit humain, moins constamment, moins immédiatement rappelé chez ceux-ci au spectacle de la nature et des objets réels, s'élancera vers des régions encore inconnues , ou se repliera sur lui-même ; il aspirera à exécuter aussi des créations artificielles; la corruption même des mœurs contribuera à faire rechercher aux sages, dans des idées plus élevées, dans des maximes plus pures, le remède dont ils ont besoin.
Enfin , chez les peuples navigateurs et commerçans, une force expansive se déploîra au dehors,- ils cesseront d'être concentrés dans leurs propres habitudes héréditaires; les rap-
ports de nation à nation prendront naissance ; en apprenant à connaître une infinie diversité de climats , de mœurs , de productions , ils étendront chaque jour le cercle de leurs observations : la notion de la propriété recevra un grand développement , par l'usage des échanges et les transactions multipliées auxquelles ils donneront lieu ; la nécessité d'entretenir des relations lointaines en fera rechercher les moyens* il faudra conserver la trace des entreprises , la mémoire des découvertes ; il faudra obtenir des guides pour ces grandes entreprises , et on les demandera aux secours de l'art ou aux observations de la science : tout s'agrandit ; l'homme, en acquérant une plus juste conscience de ses propres forces , apprend aussi par l'expérience à les mesurer; en devenant plus entreprenant, il apprend cependant à devenir moins téméraire, parce qu'il tend à des résultats positifs.
L'un des progrès les plus sensibles et les plus importans que la raison humaine obtient pendant les deux premiers degrés de l'échelle que nous venons de parcourir, consiste dans l'acquisition des idées de l'ordre, de l'harmonie, et de la régularité. De là il arrive que la raison s'élève à la notion de l'unité, et que celle de l'intelligence se dégage plus pure et plus simple;
car, l'ordre est l'unité dans la variété, et l'harmonie se coTnpose de rapports que l'intelligence seule peut apprêter; ces deux notions s'associent d'autant plus naturellement l'une à l'autre , qu'elles se trouvent toutes deux dans le principe pensant que la réflexion commence à étudier; toutes deux aussi s'associent à la notion de cause et conduisent ainsi à entrevoir dans ses vrais attributs l'image de la cause première. Cette auguste image brille déjà d'un éclat jusqu'alors inconnu, au sein du spectacle digne du respect des âges futurs qu'offrent les mœurs patriarcales.
Mais ces notions primitives ne tardent pas à s'altérer par le mélange des fausses inductions auxquelles conduit une étude encore imparfaite et précipitée de la nature, et qui composent en quelque sorte, pour cet âge, le système des connaissances humaines.
La nature nous offre de toutes parts le contraste de la constance et de la mobilité.
On est d'abord frappé de ce contraste, et au lieu de chercher à expliquer l'un de ces deux termes par l'autre, on les sépare, on cherche une explication distincte pour chacun. Les rapports qui les unissent supposent une étude profonde, une attention réfléchie, dont on n'est point encore capable.
Des idées d'uniformité, cte constance, naît ce système de fatalisme qui n'en est que la généralisation la plus prompte, par conséquent la plus absolue , système qui paraît éclore dès le berceau de la société, et persévérer au travers de la suite des âges avec une force singulière qu'il tire de sa propre nature. On désigne, alors, sous le nom de Nécessité, cette espèce de servitude de l'entendement esclave de ses habitudes , qui ne conçoit pas la possibilité des choses autrement que d'après ce qu'il est accoutumé à voir. La raison impose à la nature les chaînes qu'elle s'est données à elle-même.
Les phénomènes variés , se trouvant ainsi privés du lien qui devait les unir , ne se présenteront plus que sous une forme individuelle; dès lors chacun aura en lui-même son principe , son application. Chacun de ces phénomènes se compose de mouvement et d'organisation ; or ce mouvement étant conçu comme spontané , s'explique par l'exemple et l'image familière des êtres animés ; l'organisation est considérée comme l'attribut et l'effet de la vie. Les phénomènes sont donc personnifiés; les astres eux-mêmes apparaissent comme des corps mus par des intelligences , ils en ont les attributs, les rapports, la puissance; c'est I. i5
une des sources des anciennes mytliologies. Dès que les notions de l'ordre et de la régularité apparaissent à la raison humaine , elle éprouve le besoin de les appliquer à la société naissante , à la conduite individuelle , d'après l'exemple des grands modèles qui lui ont été offerts dans les lois de l'univers. La société qui se forme réclame elle-même cette application; la législation civile s'établit , simple comme les mœurs , et la morale , dans ses principes fondamentaux , prend ainsi le caractère qui lui convient.
La morale à son tour aura élevé et enrichi la raison , en donnant une nouvelle fécondité à cette source des idées qui est placée dans la réflexion.
La séparation des castes forme le caractère principal , qui, par l'importance et l'étendue de ses effets , domine à partir du 5" degré ; nous en mesurerons bientôt toute l'influence. A peine quelques lumières commencent à se répandre , et déjà il s'est formé des conditions privilégiées^ qui en usurpent la jouissance exclusive et héréditaire ; l'inégalité des conditions, la politique, l'établissement d'un culte extérieur confié à une hiérarchie de ministres , concourent à former celte institution j avec elle s'établit la dis-
iiiiclion (l'un double enseignement , l'un secret, réservé aux initiés , l'autre accessible à la foule. Pendant le cours de ces développemens successifs, un grand perfectionnement s'opère, favorisé par eux , et les secondant à son tour : celui du langage. Il demande aux philosophes une attention particulièrej car, dans ces premiers temps l'histoire de l'homme n'est guère, sous les autres rapports, que le tableau des mœurs et des arts industriels Mais , l'art de la parole est l'ouvrage propre de la raison humaine , l'image vivante de ses opérations intérieures ; il conserve seul la trace des connaissances acquises.
Ici, deux phénomènes différens se présentent tour à tour à nos méditations : l'un est le système des formes grammaticales des langues , l'autre est l'invention de l'écriture comme traduction de la parole.
La première invention du langage est le phé^ nomène qui cause ordinairement le plus d'embarras et de surprise ; on voit même de bons esprits douter que cette invention ait pu être l'ouvrage de l'homme. Cependant la combinaison qui l'explique est aussi simple que naturelle (C) ; nous sommes , chaque jour, témoins chez les enfans d'un phénomène qui est absolument
(le la même nature, et qui s'explique île la même manière. 11 faui à un enfant, pour apprendre les premiers rudiniens de sa langue maternelle , à un sourd-muet , pour cire admis à Fusage de nos signes conventionnels , une suite d'opérations intellectuelles , analogues à celles qui ont pu servir à les inventer; ils les inventent, en effet , quoique avec le secours d'autrui. Ce qui doit exciter à nos yeux un étonnementbien plus légitime , c'est l'invention des formes grammaticales dont les langues artificielles sont revêtues; principalement si l'on fait attention à l'époque delà civilisation qui a vu construire cet édifice. Si l'on considère que les formes grammaticales sont en quelque sorte la contre-épreuve d'une métaphysique très-subtile, qu'elles représentent et reproduisent en relief les analogies et les différences les plus délicates des divers ordres de nos idées , et les opérations auxquelles notre entendement les soumet; si on considère qu'aujourd'hui même quel'es])rit humain est parvenu à un si haut degré de culture, il n'appartient qu'à une philosophie très-exercée de se rendre compte des principes qui expliquent ces diverses formes, on concevra quelle suite de reflexions aussi profondes que difliciles leur création a demandée, surtout lorsque les inventeurs
n'eiaicnl point aides eux-mêmes par le secours des instrumeiis que les langues nous oflVeiji pour décomposer la pensée. On doit donc reconnaître, dans le premier développement des langues, la création d'une première , métaphysique des idées ; il a fallu distinguer ^y les idées, les reconnaître, les énumérer, pour W^Ir^ en dresser la nomenclature j il a fallu, pour les *"•#!/ «■ distribuer en classes , en apercevoir les analo- «•^^•a^^ gies; on. a détaché les qualités, de leurs objets, les faits , des personnes ou des choses , l'action [)roduite , de l'action reçue ,* on a discerné les rapports que ces notions ont entre elles , et de ces quatre opérations étendues à toute la nomenclature des idées acquises sont résultés les quatre élémens principaux du langage.
De même une sorte de logique instinctive est instituée avec les règles qui gouvernent la proposition : on saisit le lien qui réunissait à l'objet la qualité qui en avait été détachée , et on conçoit le jugement puisqu'on l'exprime. Les relations délicates qui unissent entre eux les divers termes de la proposition complexe , supposent l'élude de plusieurs oiiéralions secrètes de l'intelligence sur ses propres conceptions ; le raisonnement se constitue de lui-même par l'cr*çhaînemcnt du discours.
Celle niciaphysique , cette logique , dans l'enfance sans cloute, mais admirables, même par ce motif, sont théoriques de la part des inventeurs , pratiques de la part de ceux qui emploient le langage ; elles sont en quelque sorte extérieures; elles se montrent en relief, mais elles sont marquées au coin de l'exactitude. Nous ne craignons point d'avancer qu'une sem- '^^'***l* blable création présentait , à l'époque où elle paraît avoir eu lieu , bien plus de difficultés que les règles de l'argumentation et celles de la rhétorique n'ont pu en offrir à Aristote. Mais un profond mystère couvre aux yeux de l'histoire la production de cette œuvre merveilleuse du génie humain.
L'écriture a pu eue , a été même dès l'origine, comme la parole , une peinture directe et immédiate de la pensée ; les nombreuses analogies qu'offrent les signes tracés pour imiter la forme des objets extérieurs , et les rapports de situation, ont même dû offrir une plus grande facilité dans la création de ce genre de signes. Telle a été l'origine des systèmes hiéroglyphiques. Les considérations que fait naître la création des langues articulées s'appliquent donc en partie à celle de ce genre d'écriture , avec celte différence que le dernier, se compo-
sant de signes très-multipliés et beaucoup plus compliqués , n'a pas reçu des classifications méthodiques à beaucoup près aussi parfaites , et que les abstractions y ont pris un autre cours.
Cette écriture fut d'abord une peinture plus ou moins grossière des objets sensibles et simples ; elle dut recourir à des signes figurés pour ^ peindre les idées complexes , moraMH , abijlraites. Plus ces dernières se multiplièrent, s'éloignèrent des images sensibles , et plus les analogies sur lesquelles reposaient ces figures devinrent délicates et difficiles à saisir, pendant que d'un autre côté on simplifiait pour la commodité de l'usage la forme des signes symboliques. 11 arriva donc que le sens des signes symboliques de l'écriture ne se j)résenta plus de lui-même ; qu'il fallut une étude pour le découvrir ; que des conventions furent même nécessaires pour le déterminer et le reconnaître , car une même notion peut être exprimée par bien des figures différentes; ainsi naquit une langue écrite, régulière , savante, classée , composée de divers ordres de valeurs ; ce furent les hiéroglyphes (D).
Déjà l'écriture , en tant que peinture des idées , n'était à l'usage que du petit nombre de ceux qui avaient le talent de l'exécuter et leloisir
de la consulter ; mais dès qu'elle perdit ce caractère , qu'elle devint en partie conventionnelle , mystérieuse , son étude fut restreinte au petit nombre de ceux qui restaient dépositaires des interprétations ; et ainsi se confirma la triste séparation qui réservait à une classe privilégiée la transmission des connaissances humaines les plus relfivées ; il y eut une langue sacrée et une langue usuelle , vulgaire.
C'est à un peuple navigateur et commerçant qu'on attribue les grandes découvertes d'une nouvelle écriture destinée à traduire la parole j elle appartiendrait donc au 4" degré de notre échelle , et cette circonstance est digne de remarque.
Ce qui prouve à quel point était difficile celle seconde invention qui a mis les signes de l'écriture en rapport avec ceux de la parole , et qui a fait des premiers une peinture des seconds , c'est qu'il a fallu une longue suite de siècles pour y parvenir , alors même que le langage articulé avait reçu un degré assez marqué de perfection. Aujourd'hui même des peuples très- civilisés , comme les Chinois, n'y sont point encore parvenus ; les Mexicains en étaient également privés au moment de la découverte de l'Amérique. Lo genre de difficultés qui y a mis obstacle u'élait
pas le même que celui qui devait arrêter dans la création des formes grammaticales. Celle-ci a pu s'opérer d'une manière lente et progressive ; l'autre a dû être spontanée , s'exécuter à la fois dans sa plénitude, ou , du moins, se former d'un petit nombre de découvertes successives (E). Celle-ci reposait sur l'étude des analogies qui existent entre les idées et les signes qui peuvent les exprimer ; l'autre reposait sur l'observation des rapports qui existent entre les sons articulés et les figures tracées. L'art qui a converti l'écriture en une peinture de la parole exigeait donc moins de réflexions philosopbiques ; mais il a eu, dans ses effets, les conséquences les plus importantes pour les progrès de l'esprit humain. II a rendu aux peuples de l'antiquité un service du même genre que celui qu'a rendu aux peuples modernes l'invention de l'imprimerie ; il a offert le moyen de proj)ager d'un lieu à l'autre les idées émises; mais il a permis, surtout, de donner à leur expression une fixité , une durée jusqu'alors inconnues; ainsi, elles auront pu, en se transmettant, se perpétuer avec fidélité, subir des épreuves plus sévères , être revues , contredites , complétées avec plus de soin. Ce n'est pas tout: l'intelligence aura été délivrée de la confusion que devaient produire deux ordres
( 234 ) simultanés de IradiiCtion pour la pensée, conçus d'après des systèmes entièrement différens ; l'écriture aura hérité des formes grammaticales et de la simplicité du langage articulé ; les signes conventionnels de la parole auront acquis une permanence et une immobilité qui auront rendu bien plus efficaces les secours qu'ils prêtent à la réflexion. Les langues articulées ellesmêmes auront acquis par l'effet de cette alliance une perfection nouvelle ; l'écriture sera devenue ainsi le plus puissant auxiliaire de l'art de la méditation , en prêtant à la pensée les moyens de se contempler dans un miroir fidèle , et par conséquent de se contrôler elle-même.
L'écriture, devenue une peinture de la parole, fut, comme celle-ci, d'un usage plus général, et contribua dès lors à la propagation des connaissances ; elle servit par là même à faire disparaître ou à affaiblir sous ce rapport la distinction des castes. Cependant le dépôt de la science appartint encore exclusivement aux castes supérieures chez les nations qui, comme les Indiens , conservèrent pour les idiomes parles deux espècesde langues, Punesavanteou sacrée, l'autre })opulaire.
Pendant le règne des mœurs patriarchales, et avant l'invention de l'écriture , le dépôt des
( 235 ) connaissances étant confie à la niénione , el se transmellant par des iraditious orales , la supériorité des lumières appartenait naturellement aux vieillards ; mais, l'inégalité des conditions , la séparation des castes , l'emploi des signes écrits , ayant , comme nous l'avons vu , introduit un nouveau mode de distribution des connaissances, il se trouva une classe d'hommes qui eut tout le loisir et tous les moyens de se livrer aux travaux de l'étude ; dès lors la marche de l'esprit humain prit une nouvelle direction.
On abandonna au vulgaire le patrimoine commun des traditions antiques ; on y ajouta seulement les croyances ou les pratiques dont on le jugea capable, qu'on pensa lui être utiles, malheureusement aussi celles qui convenaient aux intérêts de la classe privilégiée , trop souvent intéressée à entretenir son ignorance ; ainsi les traditions primitives furent elles-mêmes altérées , et si quelques résultats ou plutôt quelques symboles des connaissances supérieures tombèrent dans les classes populaires , ils y arrivèrent sous une forme qui ne permit pas à ces dernières d'en connaître la valeur. Ainsi les nuages de la superstition couvraient une portion de la société, pendant que sur l'autre commençaient à luire quelques rayons de la science.
Miiis, les lumières concentrées dans les classes supérieures lendirent à y recevoir un développement beaucoup plus étendu j là existent les loisirs j les movens de l'étude : c'est niaintenaut chez elles que nous devons observer le progrès des connaissances humaines et la direction qu'elles ont suivie.
Les heureuses contrées de l'Asie, l'Egypte , la Phénicie , paraissent avoir été le premier théâtre de la civilisation j la beauté du ciel , l'aliondance due à la fécondité du sol , y favorisaient les paisibles exercices qui concourent à la culture de l'esprit humain ; de vastes empires se son t formés , de grandes cités se sont élevées; Babylone et Memphis étonnent par leur puissance , leurs richesses et leur luxe ; les rapports sociaux se sont étendus, multipliés, les lois ont été instituées, trop souvent aussi, la volonté despotique des monarques tient lieu de lois fixes et écrites ; alors , du moins , une sorte d'ordre et de régularité sont introduits, et avec l'obéissance, quoique passive, régnent la sécurité, le repos intérieur.
Telles sont les circonstances au milieu desquelles un petit nombre d'hommes favorisés se livrent aux travaux de l'élude. Quel cours vont prendre leurs médilalions f quel mobile va dt-
^igcr leurs rccherclics? quels moyens s'ofiViront à eux pour les cntrejjrencire ?
Dès que les premières ini[)ressions clos sens sont calmées , l'esprit humain ayant cesse d'être asservi et captivé par les objets qui l'entourent , cherche à satisfaire sa propre activité; l'imagination survient, lesollicite, cherche à se déployer, s'efforce de franchir l'étroite enceinte du présent, use créer des régions nouvelles.
Ce noble besoin de l'esprit , auquel nous donnons le nom de curiosité, commence aussi à se faire sentir , dès que l'homme est délivré du poids des nécessités physiques , et qu'il se trouve dans une situation plus calme ; ou aspire à savoir, à connaître, à pénétrer dans ce qui est caché; mais, cette curiosité est vague , indéfinie , en même temps qu'impatiente; elle ij^nore ellemême le but qu^elle se propose ; pour apprécier le mérite de ce qui peut être connu , pour juger la possibilité de le connaître , il faut être déjà en possession de quelques connaissances.
Ces deux dispositions recevront chez les individus des classes supérieures auxquelles est réservé le [)rivilége de l'étude, une confirmation nouvelle, des circonstances dans lesquelles ils sont placés. Affranchis des besoins ordinaires de la vie , l'utilité positive et l'a[)plica-
( :238 ) tion pratique entreront pour peu de chose dans îe but de leurs recherches ; le désir de maintenir leur supériorité, la vanité, l'orgueil, pourront y entrer pour beaucoup • les habitudes , loisiveté extérieure favoriseront aussi , pour les exercices de l'esprit, les habitudes contemplatives.
Le choix des moyens ]X)ur parvenir à connaître ne sera pas moins indéterminé. On est loin de soupçonner encore l'emploi des observations comparées et méthodiques , la marche prudente d'une logique réfléchie. Ces procédés d'ailleurs offriraient trop de difficultés et de lenteur; on n'est pas même averti par l'expérience du passé: les écueils n'ont point encore été signalés ; on s'avance donc sans préparation, sans instrumens et sans guide.
L'imagination, qui a concouru à imprimer le mouvement à l'esprit humain, se chargera donc encore de le diriger avec une confiance d'autant plus aveugle qu'elle est seule en effet à le diriger , qu'elle n'aperçoit point de limites , qu'elle ne redoute point de contrôle, qu'elle n'a point d'épreuves à subir. Des perspectives immenses, un espace indéfini s'ouvrent devant elle ; elle s'y précipite avec ardeur ; elle demande aux impressions sensibles les élémens
( 209 ) fie ses créations nouvelles ; elle les combine a son gré j la réalité elle-même se déguise sous le voile de l'allégorie. Le goût du merveilleux, en même temps qu'il alimente ces hardies conceptions, leur prêle un charme séduisant, achève d'en assurer l'empire ; ces conceptions prendront une forme mystérieuse pour complaire davantage à la curiosité, pour satisfaire les prétentions ambitieuses et exclusives du petit nombre d'hommes qui s'en réservent la jouissance.
En essayant d'atteindre à la science, ou plutôt de la créer , qu'on ne songe pas davantage à en distinguer les différentes parties , à en circonscrire les limites ; il n'y a encore qu'une science unique où toutes les connaissances sont, non pas liées , mais confondues dans leur nombre ; il est un ordie d'idées , qui par la sublimité de sa nature , et la haute importance de ses résultats , doit obtenir la prééminence : c'est l'ordre des idées religieuses ," ainsi non-seulement il embrasse , mais il absorbe en quelque sorte , il concentre en lui-même toutes les autres notions de l'esprit humain j il leur imprime son sceau.
Ces réflexions nous expliquent quelle a été l'origine des premiers systèmes auxquels l'esprit humain a donné le jour , elles nous mon-
irent quelles en onl été les conditions , quel a dû en être le caractère.
11 serait étranger à noire plan de nous arrêter ici à exposer en détail chacun de ces systèmes particuliers ,' il nous suffira de les classer , d'en indiquer les traits les plus essentiels et les plus généraux , et surtout de montrer dans quels points de vue la raison humaine s'était placée pour juger la nature et pour se juger elle-même.
L'homme est , pour l'esprit humain, le type primitif d'après lequel il conçoit ce qui n'est pas lui, le mètre universel sur lequel il mesure toute chose. D'abord, il avait considéré chacun des phénomènes de la nature comme formant à part un corps animé ou organisé; conduit, par un plus haut degré de culture, à mieux embrasser l'ensemble de tous ces [)hénomènes, à les concevoir comme un tout, on attribuera encore à ce grand corps une âme et une sorte de vie. Aussi la plupart des peuples de l'antiquité ont-ils adopté l'opinion de l'ame du monde , de l'âme universelle; comme le feu est de tous les élémens celui dont l'action se manifeste de la manière la plus énergique et la plus sensible . comme la lumière est celui de tous dont la transmission est la plus rapide, et qui semble avoir le plus de rapports avec les ojiérations de l'intelligence ,
comme la Inralèrc et le feu ont tout marqué de leur empreinte ou tout éclairé de leurs rayons, ils composeront cette âme universelle , oudumoius son image. Il en sera de même de toutes les grandes puissances de la nature qui président aux différens ordres de phénomènes ; elles ne peuvent être encore converties en lois générales par l'observation et le calcul ; elles seront personnifiées par l'imagination ; elles recevront d'elle une forme , un mouvement, des couleurs plus ou moins vives; elles seront distribuées par elle en une sorte de , h,ieprclne. Ainsi on continuera sur les mêmes bases l'édifice qui avait été commencé dans l'enfance de l'esprit humain ; mais, cet édifice se construira sur des proportions plus larges et plus majestueuses, et les mythologies primitives seront, en partie, comme un grand poëme sur la nature.
La curiosité de l'esprit humain a interrogé le passé , l'avenir ; la curiosité veut expliquer les choses apparentes; elle inspire donc le désir de remonter à leur origine : ainsi la science consistera à découvrir ce principe , et les diverses révolutions que l'univers a pu subir. — oc Quelle » est la pensée pure? est-il dit àdiUs V IsecJiné .
» Celle qui a pour objet le commencement des y> choses (i). ))
Cette génération des êtres animés et organisés , placés sous nos yeux , n'est qu'une suite de transformations continues : les mêmes élémens s'unissent, se séparent, se réunissent de nouveau en des combinaisons diverses ; la grande et universelle génération des choses sera conçue d'après ce modèle.
L'idée de la création ne se présentera donc point d'abord à l'esprit des hommes; ils distingueront seulement la matière et l'ouvrage ; la matière encore informe, mais préexistante, sera le chaos ; elle recevra successivement des formes diverses ; chacun de ses élémens principaux dominera tour à tour.
De même, l'univers ne périra point, il sera seulement transformé ; ses élémens subiront enfin une certaine période de siècles , une combinaison nouvelle ; C£s révolutions se sont opérées , s'opéreront dans des milliers d'années , et au retour de certains cycles déduits du cours des astres.
{\) Isechné y ch. VHI ^ — La ^ dans le Zendavesta, par Anquelil-Duperron , tome T', 2" part. , p. i/\\.
Ainsi ont dn naître les difféiens systèmes de cosmogonie qui se sont produits chez les nations primitives. Le souvenir confus des grandes révolutions de notre globe conservera dans les traditions orales, ou dans les mouvemens hiéroglyphiques , les observations géologiques qui attestent ces mêmes révolutions ; les traces d'une action extraordinaire du feu sur les masses que la terre renferme dans son sein, et de vastes inondations qui en ont ouvert la surface, se seront mêlées à ces hypothèses, auront paru les confirmer.
On est frappé de l'analogie qui règne à cet égard dans les anciennes croyances; leur substance est à peu près la même. Les Indiens , les Chinois, les Chaldéens, les Egyptiens, les Phéniciens, les Perses les ont également admises ; elles existaient aussi , mais empruntées, chez les Etrusques et les anciens habitans de la Grèce. Suivant Bérose , les ténèbres de l'eau composaient d'abord l'univers : des animaux monstrueux en sortaient ; à leur suite des hommes ailés , des hommes à deux têtes , des hermaphrodites. Une femme, Omoroxa, régnait sur ce monde bizarre; Belu le partagea en deux portions , dont l'une devint la terre , l'autre le ciel , et féconda ensuite la première
( 244 ) avec ïe sang d'un dieu inférieur^ qui prodnisil les hommes et les animaux; sous leur forme présente : il fir, les étoiles , le soleil , les planètes. Suivant les Indiens , le Dieu suprême , Wischnou , reposait d'abord dans un profond sommeil et dans une mer de lait , seul avec la puissance et la sagesse ; après mille ans de repos, il résolut de produire le monde; les rayons du soleil divin firent éclore une fleur d'un rameau qui avait germé sur son nombril j de cette fleur naquit Brama^ le premier né de TP^ischnou, il voulut pénétrer le secret de sa naissance, et long- temps il demeura enseveli dans la tige sans y parvenir, jusqu'à ce qu'ayant invoqué l'auteur de ses jours et expié pendant mille ans sa témérité, il fut enfin éclairé par la lumière divine j alors, à son tour, il fut investi du pouvoir de faire disparaître les vastes mers qui couvraient le globe, de produire les cieux, les hommes, les animaux, les plantes. On voit dans Sanchoniaton quelles étaient, sur ce sujet, les idées des Phéniciens, si toutefois les traditions qu'il recueille sont véritablement authentiques, et n'ont pas été empruntées d'une source étrangère..
Une autre remarque mérite encore de fixer notre attention. Ces conceptions primitives de
î'iisprii humain aliestent visiblemenl l'essor des besoins purement iniellectuels ; car ces conceptions ne se rattachent à aucune nécessité physique et habituelle : la curiosité seule leur a donné le jour. Ainsi , l'homme a passé, de quelques opinions pratiques, aux spéculations les plus hardies , précisément parce qu'en cédant aux premières impulsions du besoin de connaître , il ne pouvait encore s'appuyer sur les principes de la science.
Du point qu'il occupe dans l'espace et dans le temps, il se sera subitement élancé à une hauteur du commet de laquelle il peut embrasser à la fois la sphère immense de l'un et de l'autre. Ses premières inductions, toutes sensuelles, ne l'avaient conduit à aucune vue générale; ses premières spéculations, lorsqu'il aura franchi ce cercle étroit, n'auront ni bases ni limites.
Les théogonies furent la suite naturelle, ou plutôt l'expression même des cosmogonies. En effet, puisqu'on avait personnifié les forces principales delà nature, puisque chacune avait été conçue sous l'image d'un génie puissant , puisqu'une hiérarchie de divinités présidait aux divers genres de phénomènes, il était naturel qu'on se représentât les révolutions de l'univers par une sorte de généalogie des dieux, et les
rapports les plus généraux qui consiiluent les lois de l'univers, par les alliances de ces êties mystérieux et symboliques.
Cependant, un second ordre de besoins et d'idées se développait graduellement dans l'esprit humain.
A cette inquiétude de l'esprit qui inspire le désir de savoir, commençait à se joindre , chez l'homme capable de réflexion , cet instinct moral qui, en l'avertissant de la dignité de sa propre nature, le portait a chercher une nature supérieure, à se mettre en correspondance avec elle ; c'était un besoin religieux , dans lequel il cherchait un aliment à ses affections, un appui à sa faiblesse, une perspective à ses espérances.
Le second ordre d'idées,- celui qui découle de la réflexion, obtenu plus tard que celui des sens, commence enfin à se produire sous des circonstances plus favorables. Les langues, déjà perfectionnées, sont devenues comme un miroir dans lequel l'intelligence humaine peut contempler la suite et le secret de ses propres opérations; les loisirs, la vie indépendante et contemplative des castes supérieures, permettent à quelques hommes les exercices des méditations solitaires; la pensée, plus libre, se replie sur ellemême. On aura pu observer quelques-uns do
ces phénomènes intérieurs, non moins merveilleux que ceux de la nature sensible, mais bien plus difficiles à saisir.
Dès lors , la relation qui unit les effets aux causes se fit entrevoir sous un nouveau jour, à l'aide des rapports qui fondent l'association de nos idées, à l'aide aussi de l'analogie que présente l'action de l'âme sur ses organes et sur ses propres actes. L'homme puisant toujours en lui-même, et, dans cette circonstance, avec un fondement plus légitime que jamais, le modèle des notions qu'il réalise au -dehors, la notion même de la cause s'épura , se dégagea de la simple succession et des forces matérielles ; elle se présenta avec un caractère moral. La sagesse et la bonté s'y trouvèrent réunies à la puissance; ces attributs sublimes se déployèrent sujtout dans la cause première ; ils s'y déployèrent sans obstacles et sans limites ; une juste admiration vint exalter les plus nobles facultés de notre nature.
Dès lors, aussi, commença la longue lutte de ces deux ordres d'idées, nés des sens et de la réflexion; lutte qui ne pouvait se terminer un jour qu'à la suite de méditations plus approfondies. Avec elle commença la lutte de l'intelligence et de la matière; elle fut transportée au
dehors ,* la grande scène de la nature parut se diviser en deux régions, l'une intellectuelle, l'autre matérielle; tout favorisait ce partage. Là, est l'unité ; ici, la variété : là, réside un principe actif et spontané ; ici , tout est passif. Cette distinction , il est vrai , ne s'opéra point d'abord avec précision et netteté , mais elle fut aperçue.
Dans le premier âge de l'esprit humain, les sens avaient prévalu sur la réflexion, et par conséquent la matière avait prévalu sur Pintelligence; celle-ci devait triompher à son tour. Mais avant que le dernier triomphe fût obtenu , ces deux régions se montrèrent en quelque sorte parallèles , indépendantes l'une de l'autre. La matière et l'intelligence furent rivales, ennemies, et en même temps co-éternelles , et tous les contrastes se rattachèrent à ce grand contraste qui fut désigné par l'opposition de la lumière et des ténèbres.
Eu etfet , en s'efforçant de généraliser , de simplifier , de classer l'immense série des phénomènes de la nature, tout ce qu'on put faire d'abord fut de les séparer en deux grandes classes qui parurent s'éloigner davantage l'une de l'autre , à mesure que dans chacune on cher-
( 249 ) ciiait im principe unique. De là le célèbi'c système des deux principes, qui se montre à l'origine des temps chez un si grand nombre de peuples : dans la nature physique , la distinction des forces actives et passives ; dans la nature morale, ou plutôt dans l'une et l'autre, la lutte de l'ordre réel et du désordre apparent ; en nous - mêmes , le combat de la réflexion et des sens ; celui des passions contre la raison. Le contraste du bien et du mal, qui frappait vivement les esprits, favorisait encore cette supposition : tout ce qui arriva parut dériver de deux sources non-seulement différentes , mais opposées entre elles; on en aperçoit déjà l'empreinte dans les diverses cosmogonies. Cette hypothèse s'était principalement établie chez les Perses.
Enfin parut un sage, qu'on désigna sous le nom ou plutôt sous la qualification du second Zoroastre , et qui , ramenant l'idée de la cause primitive à l'absolue unité , la dégagea entièrement de la matière, et fit briller au sommet de l'échelle des êtres l'auguste et pure image de la suprême intelligence. Le feu, la lumière ne furent plus que des symboles qui désignaient l'immense activité du premier principe, et qui
exprimaient comment découle de ce vaste foyer tome science et toute sagesse. C'est assurément le plus grand pas que la philosophie ait fait dans l'antiquité, et la découverte la plus majestueuse qu'elle ait obtenue. Zoroastre laissa aux Perses la tradition^d'Ormusdptd'Ahriman ; mais il n'admit ces deux principes que comme subordonnés à la cause première, émanée d'elle; Ormusd, l'agent du bien, conserva seul sa faveur et sa bienveillance. A cette idée de la cause intelligente et suprême, il associa celle du temps sanslimites, ou de l'éternité, autre abstraction de la plus haute généralité, qu'on présente comme la définition de la première, et qui n'était peut-être que son attribut. Celte unité parfaite , ce principe tout ensemble intelligent et immatériel , se retrouvent aussi chez les Indiens et chez les Chaldéens. L'unité présida donc au système entier des êtres; la mystérieuse dualité fut l'image des contrastes ; la mystérieuse triade , notion commune à ces anciens peuples, fut le symbole de l'éternelle harmonie : elle désigna la triple puissance, de production, de conservation j de destruction ; elle désigna l'accord et l'alliance de la suprême puissance, de la suprême bonté et de la suprême sagesse.
Le célèbre système des émanations dériva de
celle grande et fondameulale conce[)lion : il dut en être la conséquence d'autant plus naturelle , il dut en sortir d'autant plus absolu , qu'on était moins en état de se rendre compte de l'action de l'auteur de toutes choses par les lois générales de la nature. Cet esprit universel, que les peuples dans leur enfance avaient entrevu au centre de l'univers, dépouillé de l'enveloppe dont ils l'avaient revêtu , se montra libre et éclatant. Ainsi que de l'astre du jour jaillissent des torrens de lumière qui inondent l'espace, de ce foyer intellectuel émana un monde spirituel comme lui ; ses rayons vinrent tout pénétrer, tout animer : l'univers fut peuplé d'esprits intellectualisés , en quelque sorte , comme sa cause. La raison humaine, en possession d'une idée si belle, si épurée, si féconde, en voulut faire la solution universelle. Ces esprits furent distribués en une hiérarchie immense : c'était une chaîne éclatante dont les anneaux se liant les uns aux autres embrassaient tout ce qui se meut et respire; c'était un faisceau de lumières qui se transmettait, se propageait, en suivant une dégradation progressive. Cette effusion, si l'on peut dire ainsi, de l'océan céleste, débordait incessamment sur toute la création, connue poussé par une force excen-
trique , poilanl avec lui la chaîeur et la vie, et revenait se confondre dans son réservoir commun. C'est ainsi que la variété des effets se conciliait avec l'unité du principe, ou plutôt se confondait avec lui.
Le monothéisme primitif fut donc en même temps une sorte de panthéisme. L'ume humaine, surtout, dut être considérée comme l'un des élémens issus de cette source abon- T danle, comme une partie détachée de ce vaste et inépuisable trésor, a L'ame dérive immédia - » lement de l'intelligence universelle : elle y )) retourne 5 elle en est comme une irradia - )) lion. ))
Dès lors, il n'y avait qu'un pas à faire pour imaginer que l'âme humaine est en communication directe et constante avec l'esprit universel j qu'elle voit, conçoit, pense en lui, par lui, et que l'action de celle-là n'est autre que la prolongation ou la réflexion du mouvement propre à celui-ci. Ce pas était facile à francliir; il fut franchi. L'exercice de la contemplation devint ainsi la première logique, la vérité fut l'essence de Dieu même; le moyen de la saisir fut de s'en rapprocher autant que possible , en se délivrant de tous les accidcns matériels qui n'élaient [)lus que des obstacles. La raison est
( 253 ) mie illumination; elle s'inslrnil en se plongeant dans cet atmosphère incréé. Les objets extérieurs ne sont plus que des corps opaques qui interceptent la transmission des rayons célestes ; ils ne produisent que les ténèbres.
Ainsi, on se trouva, et sans en avoir eu le dessein , on se trouva avoir créé , pour la première fois, une théorie de la connaissance humaine; elle était la plus simple, quoique la plus exaltée, qui pût s'offrir à la pensée, et cela devait être : c'est ainsi qu'une force captive , devenue libre en franchissant la barrière, s'élance d'abord en ligne droite, et à la plus grande distance. Mais une dernière conséquence résulta de cette manière de voir : à la suite de ce triomphe de l'esprit sur la matière , le vainqueur, poursuivant ses avantages , voulut anéantir son adversaire. Puisque la raison ne peut rien connaître que dans le sein de la suprême intelligence , ce qui n'est point l'intelligence ne peut être connu, n'est rien; c'est le néant, ou du moins ce n'est qu'une ombre, une apparence fugitive, incertaine. La réflexion, après avoir prévalu sur les sens, finit donc par les soumettre à une sorte d'interdiction , effet naturel du juste orgueil qu'elle éprouva, du vif enthousiasme qu'elle conçut pour elle-même, lorsqu'à l'aurore de la
science il lui fut permis de se concevoir et de s'admirer.
Ainsi, chose irès-remarquaîjle ! l'idéalisme, qui semble être, après tant de révolutions, le dernier terme auquel vient aboutir et se perdre une philosophie exercée aux plus longues spéculations , l'idéalisme est aussi le point de départ dans lequel elle s'établit , lorsqu'encore inexpérimentée elle veut fonder les principes de la science, et ne consulte, pour exécuter ce grand ouvrage , que sa propre hardiesse et la conscience indéfinie qu'elle a de ses propres forces.
Le Mahabarat , l'un des livres sacrés de l'Inde, met dans la bouche de Tschak-Palak ces paroles expresses : a Les sens ne sont que » l'instrument de l'action de l'âme j aucune » connaissance ne peut arriver à l'âme par leur » canal (i). »
Le système des émanations fut commun aux Egyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens , aux Perses , aux Indiens. L'idéalisme fut adopté par les sages de ces deux derniers peuples , servit de base à leurs doctrines, et, dans l'Inde ,
(i) Voyez V Oupnek'hat , par Anquelil-Duperrou, tome P', p. 467.
il est encore conservé par les Brames du premier ordre (G).
Les philosophes dont nous retraçons les doctrines avaient donc institué une sorte de psychologie; mais cette science, à son origine, était comme toutes les autres , presque entièrement spéculative; elle avait pour but plutôt de pénétrer et d'expliquer la nature de l'âme, que d'observer les lois auxquelles ses facultés sont soumises. Cependant, cette observation étant déjà accessible, puisque les objets sur lesquels elle s'exerce , placés dans la sphère intérieure de la conscience , peu variés entre eux , se révèlent à une réflexion attentive, et n'exigent d'autre instrument que le langage , les anciens ne manquèrent pas de quelques notions sur ce sujet. Les anciens Perses distinguaient la raison , la sensibilité, le jugement, la volonté, l'imagination et la conscience. Il paraît qu'avant le second Zoroastre ils personnifiaient aussi les facultés, et les considéraient comme des substances distinctes; c'est à la dernière qu'ils réservaient la prérogative de l'immortalité.
L'hypothèse qui spiritualisait toute la création, qui donnait une âme aux animaux, aux plantes, aux élémens eux-mêmes, qui supposait une action immédiate de l'esprit sur la matièi e.
une commnnicalion dirccie de l'ame humaine avec l'Eire suprême, prêtait une faveur singulière aux préjugés déjà établis de la divinisation. On n'avait garde de chercher, dans l'étude lente et difficile des lois de la nature, des ressorts que l'on pensait obtenir d'une manière si directe et si simple, par des rapports purement intellectuels, et par l'intervention de la nombreuse hiérarchie d'esprits célestes disséminés sur le théâtre de l'univers. Ces explications durent avoir d'autant plus de charmes, qu'elles étaient plus mystérieuses. Les pratiques superstitieuses devinrent un art plus compliqué, plus développé et plus savant, si l'on nous permet cette expression : elles se confondirent avec la religion, empruntèrent son autorité. De là les succès de la rnagie et le rôle important qu'elle joua dans le culte de l'antiquité, et dans les actions les plus ordinaires de la vie.
11 ne faut point s'étonner du prodigieux succès et de la rapide extension qu'obtinrent les doctrines inystiques, dès la plus haute antiquité, parmi des castes privilégiées et chez un petit nombre d'initiés. La notion sur laquelle elles se fondaient, renfermant le type idéal de la perfection , devait tout envahir dès qu'elle se présentait dans sa pureté au sommet des
Connaissances liuraaines ; sa grandeur et sa beauté assuraient son trionjplie ; d'ailleurs l'esprit humain, doué de l'énergie qui conçoit, n''avait point encore acquis l'expérience qui euseign*à restreindre. L'imagination créait; -mais la raison était encore inhabile à poser les limites. Les sciences n'étaient point encore divisées. Le culte religieux était en possession d'embrasser et de gouverner tout le système des connaissances. Les castes ])rivilégiées , investies des fonctions du sacerdoce, étaient intéressées à prolonger cette confusion. Tout d'ailleurs, dans les doctrines , favorisait et la présomption et la paresse de l'esprit humain.
Tels furent les premiers systèmes de l'antiquité , élevés sur le territoire de la science ; telles furent les premières hypothèses philosophiquçs, dont les traditions écrites nous ont conservé le plan. Elles nous étonnent encore par leur hardiesse et leur grandeur ; semblables à ces monumens gigantesques qui restent debout , contemporains des premiers siècles , antérieurs à tous les récits de l'histoire.
La nature, en se présentant pour la première
fois aux regards de la raison, a pris tour à tour
deux formes générales, toutes deux construites
par l'imagination, et (jui par là se concilient à
quelques égards , quoiqu'elles paraissent oppp-* sées entre elles.
L'une consiste à personnifier les lois générales ; l'autre à intellectualiser les phénomènes sensibles ; l'une a présidé aux cosraog^nies ; l'autre au système des émanations.
C'est ainsi que la poésie admet deux ordres principaux de figures : les unes tendent à revêtir de couleurs les notions abstraites ; les autres prêtent la vie aux objets inanimés.
Cependant , à côté de ces deux systèmes généraux, qui embrassaient l'échelle entière des êtres et l'ensemble des lois de l'univers , deux ordres spéciaux de connaissances se constituèrent, obtinrent une forme régulière et des progrès assez remarquables ; ce furent la morale et les mathématiques. Des causes particulières déterminèrent leur naissance et leurs succès.
Les études morales ont , comme les connaissances mathématiques, l'avantage de pouvoir se passer du secours d'inslrumens extérieurs, et de s'élever par les seules forces de la méditation solitaire. Elles ont sur les connaissances mathématiques l'avantage de ne point exiger de vastes combinaisons; mais elles ont cela de particulier, qu'elles demandent une suite d'observations
( sSq ) Nombreuses, variées, délicates, d'autant plus délicates, qne privées du point d'appui des objets externes elles doivent pénétrer dans ce sanctuaire intime, dont l'accès est fermé par les distractions, les habitudes, les passions. Plusieurs circonstances favorables seront venues, de bonne heure , seconder cette opération difficile au sein d'une société civilisée. Les rapports d'homme à homme seront devenus plus fréquens , auront exercé une influence plus marquée sur la destinée de chacun ; les affections bienveillantes auront commencé à exercer leur doux et salutaire empire; la fierté ne se sera plus fondée uniquement sur la force, elle aura voulu s'appuyer sur l'estime. La différence déjà introduite dans les conditions aura fait sentir le besoin d'être secouru, éprouver la jouissance de secourir j elle aura fait naître l'échange des services. La propriété, résultat du travail, aura demandé une protection, obtenu le respect. Les lois auront été instituées; la morale aura dû en dicter les dispositions ; elle aura été appelée à en consacrer l'autorité 5 aussi les premiers législateurs auront-ils été des sages. Rassuré sur les premières nécessités de la vie, l'homme se sera occupé de la recherche du bonheur. Et pourrait-il atteindre au bonheur, sans obtenir
( 260 ) la paix avec ses semblables , la paix avec Immense,, sans aspirer par conséqucnl à gouier la saiisfaciion iniérieure, sans apprendre tout le prix du témoignage de la conscience? II se déroule aux regards de la réflexion , ce livre sacré, placé au fond de nous-mêmes, et où sont gravées , par la main même du suprême auteur, lesrègles de nos devoirs. La science de la morale ne se construit point , elle se fait reconnaître, elle se montre ; c'est ime voix à laquelle il suQit de prêter l'oreille , et qui ne demande que l'attention de l'àme ; on a été libre de l'écouter ; c'en était assez, on était instruit du moins des vérités fondamentales.
ÎSous reconnaissons encore ici l'impulsion de l'un des plus nobles besoins de la nature humaine , celui eu vertu duquel elle tend à son propre perfectionnement, besoin qui lui est iialiérent comme la loi sur laquelle se fonde l'obligation morale. Reconnaître ce qui est bien , devient pour elle le désir de parvenir à ce qui est mieux.
11 était donc naturel que la science de la morale naquît avec la société humaine, puisqu'elle clait essentiellement liée à sa consliiution 5 il dut aussi résulter de là que la morale, à son origine , se coniposa essenllellement de
préceptes posiilfs et de règles particulières de conduite. Les écrits des premiers sages sont des recueils de sentences, de maximes détachées, exprimées sous la forme impéralive. Le plus souvent, c'est une sorte de code des devoirs civils ou religieux , accompagnés du détail des rites et des cérémonies prescrites ; quelquelbis même on y trouve les devoirs spéciaux de l'ad-îiiinistrateur, comme dans le Kendidad (i) et dans VInvarinble milieu (2) des Chinois : ce sont essentiellement des devoirs privés , des conseils de prudence pour les rapports avec les iiutres hommes, pour jouir de la tranquillité intérieure, accompagnés de recommandations propres à conserver la santé, une sorte d'hygiène morale et physique. Ces préceptes sont, comme les notions scientifiques, revêtus du costume allégorique propre à cet âge, et qui les met à la portée du vulgaire. Les idées religieuses se déguisaient sous le yoile de la mythologie; les maximes de la morale se propagent sous le voile de l'apologue.
(i) Dans le recueil du Zendavesta, par Anquelii- Duperron.
(2) L'un des quatre livres moraux que M. Abel Remusat a récenimeut traduits en français , tome II des Notices des Manuscrits, 181 8.
En étudiant ces codes de la morale an tique j, on voit que leurs auî.eu:s avaieni enlrevu le principe du devoir désiniéressé et celui de l'intérêt bien entendu, mais sans les définir ni les distinguer entre eux. La marche des idées et l'état des connaissances ne perjueitait pas de remonter a ces questions tbndameniaies. La même cause, et i étal de la société civile, mettaient également obstacle à ce que les idées d'une légisiaiion naissante lussent rapportées. aux principes du droit naturel.
On rencontre néanmoins, dans ces écrits antiques, quelques réglera d'une grande généralité, mais dissémmées au iiasard ; telle est la célèbre maxime : Ne fais point à autrui ce que tu ne 'Veux point qu'on te fasse cl toi-même, qui se trouve dans ^Invariable milieu, mais jetée au troisième paragraphe du ciiapitre Xlii. On y rencontre aussi un petit nombre de définitions qui semblaient promettre un plus heureux développement ; telles sont celles par lesquelles commence le livre de Y Invariable milieu, que nous avons déjà cité : (( L'ordre établi par le » ciel s'appelle nature ^ ce qui est conforme à » la TMture s'appelle loi; rélablissement de la » loi s'appelle instruction. »
Une sorte de raison pratique, le sens commun
( 263 ) ont dicié les premières règles de conduite. Le système des émanations et les doctrines mystiques , en opérant la confusion dëS idées leligienses avec les sciences naturelles, introduisirent ensuite dans la morale un nouvel ordre d'idées et de préceptes ; celle-ci prit elle-même un caractère extatique; elle se proposa pour but essentiel de conduire l'âme au degré de pureté nécessaire pour entretenir avec la soiu'ce de toute lumière les sublimes rapports qui lui avaient été attribués. Delà, ces recommandations qui remplissent les livres de VOupnek-haf et du Zendavesta; delà, l'inaction contemplative qui semblait le moyen le plus convenable pour parvenir à cet état de sainteté; de là, les pratiques et les cérémonies qui accompagnaient les initiations.
Toutes les abstractions que tente l'esprit humain ont d'abord up caractère absolu; il dut par conséquent introduire dans la science, avant toutes les autres, les notions qui se détachent des objets par une séparation plus sensible et plus complète.
Les idées des quantités et des grandeurs sont les premières qui se présentent aux spéculations de l'entendement; elles marquent les rapporls^
les plus sensibles, les plus universels, les plus consians; elles gouvernent Fesj)ace et le temps; elles mesurent le mouvement; leurs eombinaisons se reproduisent dans toutes les formes que revêt la matière; elles précèdent même ces formes et lem- survivent; elles appartiennent à la fois au domaine de chacun de nos sens : c'est l'enveloppe commune, c'est rarchilcclure intérieure de tout l'édifice de la création. De plus, ces idées sont aussi, par leur sinjplicilé, par leur régularité, celles qui se prêtent le plus facilement à la généralisation. Elles se dégagent en quelque sorte d'elles-mêmes; elles s'associent sans mélange, ou plutôt par leur seule répétition. Elles obtiennent aussi, et par cette condition elle-même, des signes plus exacts; enfm , ouvrant une carrière à des combinaisons sans bornes, elles ofllVent un aliment convenableà l'activiui indéfinie de l'esprit humain.
Par une raison semblable, les regards de Fhomme se seront d'abord portés vers le ciel, et les phénomènes astronomiques se seront présentés les premiers aux regards de l'observateur. 11 y a dans ces phénomènes une fixité ou inie lenteur qui permet de les considérer avce plus d'attention ; dans leur ensemble , une nvijesié, une harmonie, une grandeur; dans Icufs
détails, un éclat qui attache à ce spectacle, lis se détachent sensiblement sur le i^rand théalre du monde ; l'ordre, runlFormilé, la syniéLiie qui y président, permettent de les rapporter à des lois fixes et générales. Les besoins de la culiosité supposent d'ailleurs un certain état de repos, et le repos était singulièrement favorable à ce genre d'observations. Les études de l'expérience se confondent jusqu'ici avec les spécu^ lations contemplatives. De plus, les révolutions célestes s'associent naturellement aux notions de la géométrie et aux opérations du calcul; elles en sont l'application la plus fidèle, et, si l'on pent dire ainsi , la plus pure; ainsi, ces deux ordres de connaissances se seront invoqués, secourus l'un l'autre.
Ne nous étonnons donc jjolnt si l'un et l'autre ont été cultivés dès la plus haute andquitc, si tous deux ont précédé de si longtemps les autres branches des sciences humaines. Celles-ci exigeaient ou des notions {)lus mixtes, ou des observations plus variées; la coordination des idées , celle des faits, était plus dlificife. Aussi, quoique les connaissances médi^cales, par exemple , se rapportent à une utilité plus immédiate, plus hai)ituc-iîe, et que par ce motif elles aient dû être de boniic heure
un objet d'investigation, ont -elles qtlcncl» loiig-lcnips pour obtenir des progrès sensibles..
Du reste, les mathématiques, l'astronomie, satisfaisaient aussi aux intérêts d'une civilisation naissante, parles instrumens qu'elles prêtaient aux arts, par les secouis qu'elles apportaient à l'agriculture, à la navigation, à la géographie, par les moyens qu'elles fournissaient pour fixer celle mesure du temps qui entre dans toutes les aclions sociales , qui est le cadre de tous les souvenirs, qui sert d'appui à la prévoyance, qui est comme le régulateur de toute existence.
Mais, dans ces applications, on reconnaît encore celte précipitation impatiente à franèhir les intermédiaires, qui caractérisa l'enfance de la raison 5 on aperçoit déjà celte tendance de l'esprit humain à rechercher, à supposer les cause* pour expliquer les effets, et cette aulre disposition à généraliser d'une manière prématurée la notion delà puissance des causes qu'elle a une fois obtenues. Ainsi, l'astrologie s'établira au berceau même de l'astronomie. L'homme attache un si vif intérêt à pénétrer le mystère de ses destinées individuelles, qu'il saisira avidement les signes qui s'annoncent comme propres, à le lui révéler ; les peuples raisonneront de la même manière sur les grandes catastrophes poli-
lîcjues ei les révolutions des empires ; l'influence désastres, qui se fait sentir sur une porliori des grands phénomènes de la nature , s'offrira pour donner des signes ; peut-être encore les écritures symboliques qui conservent le souvenir des événemens de l'histoire , inarquant les époques de ces événemens par les observations astronomiques qui leui- correspondent, favoriseront aussi cette confusion , et sembleront lui prêter l'autorité de l'expérience.
Après avoir rapidement observé la marche que l'esprit humain paraît avoir suivie dans ces contrées de l'Asie qui ont été le premier théâtre de la civilisation, jetons un regard sur la Grèce. Le développement des idées y fin plus tardif, et les traditions y furent d'abord empruntées aux autres peuples ; mais, comme dans les premiers temps , ce développement s'opéra sur une échelle à peu près semblable à celle qui vient de se montrer à nous dans les peuples de l'Asie, les aperçus qu'il peut fournir s'unissent naturellement à ce tableau, et , par cela même que les Grecs ont beaucoup reçu de ces derniers peuples, les documens que nous possédons sur les uns jetteront un nouveau jour sur l'histoire philosophique des autres.
Chez les Grecs ^ aussi, la science, dès ses premiers^oas, prit la poésie pour guide et pour ^Interprète. Les théogonies d'Homère el d'Hésiode personnifièrent les puissances de la nature f les mystères et les initiations Orphiques transmirent les doctrines dérivées des spéculations qui intellectualisaient le système des êtres; les Gnomiques enseignèrent la sagesse pratique, qui tend à ordonner la société et à régler la conduite individuelle.
La mythologie des Grecs fut, comme celle des autres peuples, une traduction et un emblème des transformations qui avaient été imaginées pour expliquer les révolutions de l'univers , des allégories dans lesquelles les puissances de la nature étaient personnifiées; Denys d'Halycarnasse nous en avertit expressément (i). La valeur primitive de ces symboles devint d'autant l)lus diilicile à saisir, qu^ils provenaient d'une source étrangère. Les Grecs ayant emprunté à la fois à plusieurs autres nations, et ayant associé ces élémens hétérogènes , l'obscurité fut encore accrue par ce mélange. Les souvenirs' hlsioriques, les récits de la vie des hommes les
- Ant.)
plus illustres se confondirent avec les emblèmes qui exprimaient ouïes révolutions célestes, ou celles flu globe terrestre. Les poètes , en s'emparant de ces brillantes conceptions , en disposèrent avec les droits du génie , avec la lilîerté d un art dont le propre est d'inventer, de combiner, de modifier pour embellir. On perdit donc chaque jour davantage la trace dés idées qui avalent été empreintes dans les autres allégories. Mais, en même temps, ces mytbologies reçurent en quelque sorte , chez les Grecs , une vie toute nouvelle ; ce n'étaient plus des images incohérentes , bizarres , sombres ; c'étaient des combinaisons élégantes, harmonieuses et d'une infinie variété ; des génies aimables peuplaient, animaient les airs, la terre, les eaux, respiraient dans les plantes , présidaient à tous les arts. C'était comme une fête solennelle incessamment répétée sur la scène de la nature. Unies aux INymphes, les Grâces modestes la célébraient au son de la lyre. L'adolescence de l'esprit humain, se livrant à ces jeux pleins de charmes, paraissait ornée de ses grâces natives , et les fleurs naissaient partout sous ses pas.
Ne nous étonnons point si l'on a souvent conféré à Homère le litre de père de la philowphie ; on se plaisait à rapporter tontes les
( 270 ) créations à ce génie Immortel qui , le premier, ià offert le type des créations que l'intelligence hu" maine peut exécuter, et qui leur a donné un si parfait modèle. Il avait d'ailleurs réuni dans le cadre le plus magnifique^ et revêtu des cou-^ leurs les plus éclatantes, ces mythologies vulgaires, et les avait offertes dans toute leur pompe à l'admiration des siècles. C'est sous ce rapport seulement qu'il peut mériter le titre que lui confèrent Tatien, Denys d'Halyca masse, Maxime de Tyr, et les nombreux commenlateurs de sa philosopliie prétendue. On peut dire seulement qu'il a défini la philosophie primitive, lorsque Minerve répond à Diomède, qui l'a invoquée : a J'ai dissipe le nuage qui cou- )> vrait tes yeux , afin " que tu jmisses bien j) connaître et dieu et l'homme (i). » On peut ajouter aussi que YOcIyssée, en présentant aux Grecs la peinture fidèle des mœurs , et toutes les scènes de la vie lumiaine, aura préparé un texte fécond aux études de la morale.
Les cosmogonies grecques se produisent d'une manière plus expresse et plus didactique
(Iliade, chant V, vers 19,7, 128.)
dans Hésiode , le contemporain d'Homère. T
Déjà, avant Hésiode, Linus, s'il en faut croire Diogène Laërce (1), avait écrit un livre sur la Génération du Monde ^ qui commençait ainsi: Il fut un temps 011 toutes choses furent faites. Dans un passage remarquable du livre du Monde^ rapporté par Apulée, Jupiter est représenté comme le principe, le moyen ,1e ternie de toutes choses, et l'esprit universel. Aristophane nous a conservé une description de ces cosmogonies antiques, où le chaos est représenté comme le principe de toutes choses : « L'Amour le féconda; de » leur union naquirent le ciel, la mer, la terre et )) toute la race des dieux immortels. » Hésiode s'empare de cette idée, la développe , et expose en détail la génération allégorique des êtres (2). Toutefois, les dieux qui naissent du sein du chaos fécondé par l'Amour, ne doivent s'entendre que des divinités inférieures. Ces systèmes paraissent renfermer l'hypothèse du dualisme, ou des deux principes coéternels. La cause suprême intelligente y est personnifiée sous le nom d'Eros ou l'Amour, image^ il faut
(i)Lib. P%c.IV.
(2) Vers 46 , 1 1 5 et suiv..
( ^72 ) le (lire, qui ne manque ni de vérilc, ni de cli.irrne, ni de grandeur (H).
Quoiqu'on ne trouve dans Hésiode ni dans Homère aucun trait qui soit relatif aux mystères, on ne peut douter cependant qu'ils n'aient eu chez les Grecs une existence antérieure à ces deux ])oètes ; mais ils supposaient en même temps un ordre d'idées plus relevé que la simple mytliologie poétique. Les mystères sont un anneau qui lie les doctrines orientales à la pliilosopine des Grecs (1).
Les savans modernes ont été divisés sur la nature des doctrines qu'on peut supposer avoir été renfermées dans les mystères des Grecs. Quelques-uns, comme l'abbé Plucbe, en ont essentiellement rapporté. les traditions à l'agriculture et aux usages de la vie civile ; quelques autres, comme Dupuis, n'y ont vu que la transmission d'un corps de notions astronomiques ; plusieurs ont pensé que ces doctrines , en général, n'étaient guère qu'un dépôt de connaissances naturelles : Warburton, au contraire, Mensius , Meiners , Back, Creuzer, Ouvaloff, ont cru reconnaître dans ces doctrines les notions les plus sublimes sur la théologie naturelle : l'abbé Barthélémy n'a point regardé cctic supposition comnic invrnisem-
( 275 ) blable j et le savant Sainte-Croix , après s'en être montré assez éloigné dans ses recherches sur les mystères du paganisme,, paraît être revenu, phis lard, à une opinion à peu près semblable (J).
Sans aborder ici cette grande discussion , nous croyons pouvoir établir un petit nombre de points principaux, comme à peu près hors de doute : i° d'après l'unanimité des témoignages qui nous restent, la transmission de certaines doctrines accompagnait le plus haut degré de l'initiation; 2° d'après les mêmes tétnoignages, cette initiation tendait à épurer l'âme et élever l'intelligence ; 5° on y enseignaitle dogme des récompenses et des peines à venir, suivant Isocrate, Gicérou et Ceîse ; et, par conséquent, on y reconnaissait, dans la cause première, les attributs d'un juge suprême; 4° d'après les passages de Varron , rapportés par saint Augustin , dans la cité de Dieu, et celui de Chrysippe, rapporté par Cicéron (i), on y enseignait aussi diverses choses sur les phénomènes et les lois de la nature j 5° on V enseignait encore, ainsi que l'attestent Platon et Plutarque, l'intervention des génies, ministres spirituels de l'auteur de toutes choses.
(i) Recherches sur les mystères du Paganisme j deuxième édition , tome i" , page 422.
On y admcltail, par conséquent , un monde des intelligences: 6° le passage de Ghrysippc, rapporté par Sainte-Croix (1),^ prouve du moins qu'on s'y entretenait des choses divines, et qu'on en parlait d'une manière digne d'un tel sujet ; suivantnPlutarque, ces doctrines embrassaient l'origine de toutes choses , et tœiif était le symbole de celui qui a tout engendré et contient tout en lui-même (2). Plusieurs pères de l'Eglise ont exprimé la même opinion; et, par ce motif, ont témoigné un profond respect pour ces traditions de l'antiquité, quoique d'autres aient cherché à en rabaisser le prix , en les considérant comme dangereuses pour les intérêts du christianisme. Saint Clément d'Alexandrie , entre autres , rapporte plusieurs exemples pour établir qa Orphée avait sagejnent institué un genre d'interprétation sym.holique , favorable tout ensemble et à la saine théologie , et à la piété , et à la sagacité du jugement ^ et à la recherche de la "vérité , et en un mot à la manifestation de la sagesse (5) ; 7° enfin , si l'on s'en rapporte au célèbre pas-
(1) De Naturd Dcorum, lib. i-^', cap. IV.
(?.) Plutarque, Qu. Corn. , liv. II.
(3) Slromat. , liv. V, pages 56g et suiv
(275) sage d'Apulée (h) cl aux Coniincniaires de Ploûn, ces doctrines coniiendraient une sorte de ^ Panllicisme, et en même temps un Spiritualisme universel,* elles se confondraient presque avec le système d^s émanations. • ji'uhàqri .
Nous ne nous appuierons point sur le poëriie attribué à Orphée, dont la critique a justement contesté l'autlienticité ; nous écarterons également les récits douteux dont Orphée a été le sujet y nous reconnaîtrons que les diverses écoles philosophiques, et celle d'Alexandrie en particulier, ont, plus tard, prêté leurs propres idées aux 'r— Mystagogues pour s'aider de l'autorité de ceux,-ci, et obtenir en faveur de leur propre système l'avantage d'une plus haute antiquité. Mais, en rassem-^ bjant et comparant les données positives qu'il "f" -liojjs est permis de recueillir, et sans prétendre assigner en détail les dogmes qui composaient la doctrine des mystères, il nous paraît, à peu près certain qu'ils reportaient la notion (les cawses à une sphère plus élevée que les superstitions vulgaires ; qu'ils lui associaient des idées plus pures ; qu'ils la plaçaient dans une région intellectuelle ; qu'ils assignaient à ces causes une action immatérielle 'y qu'en un mot, ils avaient, jusqu'à un certain point, spiritualisé le principe des lois générales de l'univers (M).
( 276 ) ■ Si/maintenant, on considère que les Grecs, en recevant de rÉgypte et de l'Asie les superstitions vulgaires, pntpu en recevoir aussi les doctrines plus nobles transmises chez ces peuples aux castes supérieures; que ces doctrines e'taient réservëés dans l'Egypte et dans l'Inde aux castes sacerdotalesr, comme un privilège dont celles-ci étaient
-eirt^êmement jalouses , qu'ainsi le petit nombre >d& ceax qui les ont apportées en Grèce,' ou qui
-! ont été les puiser à leur berceau , lés auront reçues sous la loi du secret, il paraîtra naturel de
-penser que, cli^z les Grecs aussi, la faveur des initiations^ura pu composeruneClaSse d'hommes plus éclairés^ liés au silence par des" 'èiigageméns absolus > et dépositaires des mêmes systèmes de Spiritualisme , de Panthéisme , qui s'étaient établis dans l'Orient et daris' l'Egypte. Tout s'e!stpliijtierait ainsi 5 et si les mystères ont ensuite perdu
2d»jleur intérêt, on comprendra que, sans que leurs . traditions aient été divulguées, l'objet
- niéme de ces traditions aura été cherché par d'autres voies; que la philosophie s'en sera em-
; parée, en le traitant à sa manière et avec plus de succès. ?H'est-ce pas ce que semble indiquer, entre autres, Jamblique, lorsque, dans la Vie de Pythagore*, il raconte que « ce Sage recon- >5 naissait avoir puisé dans les mystères d'Orphée
(.2770^ » ce qu'il avait appris de l'unito de Dieu, et celle 3' idée qui place dans la substance du nom- » bre le principe intelligent de l'univers »i
On peut donner avec Brucker le nom de philosophie politique aux premiers monumens que les Grecs ont élevés dans le domaine de la philosophie morale ; car , leurs fondateurs furent presque tous en même temps les legislaieurs des peuples; et leurs préceptes se rapportent j en général, à la vie civile. Horace l'a résumée tout entière lorsqu'il l'a défmie en ces termes;
Fuit hœc sapienlia quondam Publica privatis secernere , sacra projanis , Concubitu prohibere vago , dare Jura maritis , Oppida moliri , leges incidere ligno.
Tel fut le caractère de l'enseignement des Giioniiques et des doctrines attribuées aux sept sages.
Cette sagesse pratique se distinguait essentiellement de celle des peuples de l'Asie , en ce qu'elle recommandait surtout les vertus publiques , en ce qu'elle rappelait ces vertus au plus généreux patriotisme.
Jusqu'ici, et pendant le cours entier des âges que nous venons de parcourir, la philosophie
ne s'est, point encore séparée des autres exercices de l'esprit humain ; elle est demeurée confondue non-seuieraent avec toutes les autres branches des connaissances , mais avec le culte religieux , avec la législation elle-même. C'était pour nous un motif de nous borner à jeter un coup d'œil sar les destinées qu'elle a subies pendant cet intervalle, puisqu'elle n'avait point alors d'existence propre et indépendante; mais nous devions cependant y jeter un coup d'œil, puisque ses" destinées étaient comprises dans celte histoire commune. On verra d'ailleurs , et on peut déjà le pressentir , que , dans les âges suivans , la philosophie , en. recevant une existence propre , a ressenti l'influence de cette origine ; elle à été maîtrisée par ces antécédens; les idées, en se déveIo[)pant, ont suivi la direction qui leur avait été imprimée; on a étendu et modifié les résultats plutôt qu'on n'a changé les principes. C'est ainsi que le germe de la plante renferme déjà les linéamens de sa forme à venir ; c'est ainsi que l'enfance de l'homme jirélude à sa jeunesse ; tout se lie dans la marche des événemcns moraux comme dans l'ordre physique, et l'état dans lequel les premiers philoso|^hes ont trouvé la culture, les habitudes intellectuelles de la société, a été l'une des con-
( ^79 ) diiions qui ont déterminé leur manière de voir.
Les rapports qui unissent la philosophie considérée comme une science , avec la philosophie considérée comme un art , n'avaient pu encore être appréciées ; il y eut donc ou une confusion entière, ou une séparation absolue delà théorie et de la pratique.
On cherchait des principes, mais on ne sut les apercevoir que dans le commencement des choses; on voulait expliquer, mais on ne put y parvenir qu'à l'aide des hypothèses; on désirait atteindre aux causes , mais on ne sut que personnaliser les notions des lois générales ; on essayait de soulever le voile qui couvre les grandes opérations de la nature ; mais , ne demandant point à la nature elle-même la solution de ces grands problèmes , on était forcé de recourir à des agens surnaturels , à une action mystérieuse ; on avait besoin de règles , mais on ne sut instituer que des pratiques.
L'homme étant l'objet le plus immédiat de sa propre élude , l'homme étant l'intermédiaire entre Dieu et la nature , le point de convergence de tous les phénomènes de l'univers, il devint aussi le type sur lequel se réglèrent toutes les conceptions relatives au système des êtres ; on généralisa , on reproduisit sous diverses formes
l'idée qu'il avait conçue de lui-même, pour en faire le principe d'une solution commune; mais comme les éludes de la réflexion étaient très-imparfaites 5 à peine ébauchées , l'emploi de cette donnée fut lui-même très-défeciueux, en considérant dans l'homme ce phénomène complexe qui résulte de l'union de l'esprit et de la matière, on conçut le monde extérieur comme un corps organisé ; en considérant la prééminence de l'intelligence et l'action de la volonté , on expliqua la nature par les doctrines mystiques.
NOTES