IV
propriétés éternelles des choses sociales les progrès, l'état et la décadence de toutes les nations. Ce fut alors qu'il connut pour la première fois les écrits du chancelier Bacon ; il y trouva en quelque sorte réunis les mérites de Platon et de Tacite, la sagesse spéculative et la sagesse pratique (1).
Si le traité De augmentis scientiarum fit concevoir à Vico l'unité des connaissances humaines, le traité De sapieniia veterum lui inspira le désir de remonter jusqu'à l'origine des traditions humaines, et d'en chercher des monuments dans les origines du langage et dans les étymologies (2), Grotius, enfin, obtint aussi son suflfrage, et avec Platon, Tacite, Bacon, composa en quelque sorte toute sa société intellectuelle. « 11 désira, dit-il, >» plier leurs doctrines à la religion catholique. » Il conçut l'idée d'un système qui manquait encore à la république des lettres , qui devait concilier la meilleure philosophie Te' est à-dire un platonisme chrétien , avec une philologie qui portât le caractère de la science dans ses deux branches , l'histoire des langues et celle des choses ; d'un système qui réunît d'une manière harmonieuse les maximes des sages de l'Académie , avec les pratiques des sages des diverses nations (3).
(1) Vie de Vico, en tête de ses œuvres, p. xxxv cl xxxvi. (^) ïbid., p. XLVi.
(3} IM.f p Lin.
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Telle fat réducation inlellectuelle de cet homme extraordinaire, et les observations dont elle fournit le sujet ne sont pas moins instructives que ses livres eux-mêmes. Elle en donne aussi le secret. Il y a , dans la philosophie de Vico, quelque chose d'élevé sans doute, mais aussi quelque chose de vague comme l'exaltation qui l'anime. Descartes, et surtout ses disciples, avaient proscrit des régions philosophiques l'histoire, l'éloquence, la poésie. Vico veut les y rappeler de nouveau , pour assister la philosophie, autant que pour être éclairées par elle.
« L'âme humaine est une sorte de Dieu pour » l'homme, comme Dieu est Tâme de l'univers.
» Socrate éleva notre intelligence à la philosophie 1 morale, plutôt qu'il ne fit descendre cette phiilosophie du ciel. Rien n'est plus contraire à » notre nature que l'ignorance et l'erreur. La «chute de l'homme a introduit sur la terre les
• désordres du langage, de l'esprit et du cœur; » leurs remèdes sont dans la vertu , la science et
• l'éloquence. Deux choses importent essentielle- » ment: les fins de l'étude et la méthode pourétu- » dier. La métaphysique nous enseigne que l'infini
• est bien plus certain que le fini; l'âme, que le » corps ; Dieu, que l'homme , l'homme qui ignore j» comment il se meut, comment il sent, comment »il connaît. Elle nous introduit ainsi à la théolo- 3 gie révélée , celle-ci à la morale chrétienne^ et^ » de là, à la jurisprudence chrétienne qui est le
1/i8 IIIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
» terme de nos études. » Telles étaient les pensées qui agitaient l'esprit de Vico, qu'il développait tour à tour dans ses discours d'inauguration. Mais un grand et nouvel argument l'occupait constamment et dominait toutes ses méditations: c'est qu'un principe unique lie tout le savoir divin et humain. A l'aide de ce principe, toutes les sciences se prêteraient un secours mutuel (1). a II y a trois
• éléments de toute science divine et humaine : » connaître, vouloir, pouvoir. Leur principe uni- »que est l'intelligence; l'œil de l'intelligence »est la raison; le flambeau éternel de la raison » est Dieu. Nous sommes aussi assurés de ces trois » éléments que de notre propre existence ; nous » pouvons les expliquer tous trois par la pensée.
• Les premiers principes de toute science vien- » nent de Dieu; c'est par ces trois éléments qu'ils » se répandent dans toutes les sciences, qu'ils les «lient entre elles parles nœuds les plus étroits, »et les rappellent de nouveau à Dieu (2). » Vico essaya une nouvelle application de ces vues dans deux traités où la philosophie et la jurisprudence se trouvèrent étroitement associées (3). C'est encore dans cet esprit qu'il avait écrit deux ouvrages qui n'ont point vu le jour, et qui avaient pour objet.
(1) Vie de Vico, en tête de ses œuvres, p. xxxvi à xliv.
(2) Ibid., p. Lv.
Ç]) De universi jtiris uno principiOf 1720, in-4". — Pe constandd jurisprudentiSy 1721 , in-4*».
l'un, de retrouver les principes du droit naturel dans ceux de ce qu'il appelait l'humanité des nations; l'autre, d'expliquer la génération des mœurs humaines d'auprès une certaine chronologie raisonnee^ remontant aux temps obscurs et fabuleux de la Grèce (1). Mais ce fut surtout dans sa Science nouvelle qu'il développa méthodiquement ce système; là s'explique pleinement ce principe qui ne s'était encore présenté que d'une manière confuse dans ses autres écrits. Il voulut remonter jusqu'aux traditions primitives et vulgaires des peuples, pour en tirer une nouvelle critique capable de révéler l'origine des institutions, des sciences et des arts, nécessaire pour pouvoir traiter du droit naturel avec des notions claires et des expressions exactes. 11 espéra d'un mode semblable de recherches, que ces origines paraîtraient tout autres qu'elles ne se sont montrées jusqu'à ce jour. Il en partage les principes en deux branches , celle des idées , celle des idiomes. A l'aide de la première, il croit avoir découvert d'autres principes historiques d'astronomie et de chronologie , deux sciences qu'il appelle les yeux de l'histoire, et de là les principes de l'histoire universelle qu'il juge avoir manqué jusqu'alors. Il découvre aussi d'autres principes historiques de la philosophie, et d'abord ce qu'il appelle une meta-
(\) Vie de Vico, en tèle des oBinres, p. Lxyi,
physique du genre humain^ c'est-à-dire une théologie naturelle de toutes les nations, par laquelle chaque peuple, à Taide d'un certain instinct nff turel, a conçu lui-même ses propres dieux. Il découvre que le principe de la théologie des Gentils fut le même que celui de la poésie des poètes théologues. Avec le secours de cette métaphysique, il découvre une morale et une politique communes à toutes les nations, sur lesquelles se fonde la jurisprudence du genre humain. Dans de certaines périodes de temps, le genre humain subit une suite de changements; les nations développent de plus en plus les idées de leur propre fiature; avec le développement de ces idées, se modifient les gouvernements, dont la dernière forine est la monarchie. Parmi les effets de la découverte de l'origine des langues, Vico croit trouver certains principes communs à toutes; il donne l!aperçu' d'un système d'étymolpgies communes à toutes les langues originales, pour expliquer l'idée d'un dictionnaire étymologique universel, pour la science de la langue nécessaire à l'explication juste et raisonnée du droit naturel' des nations. C'est avec ce double ordre de principes d'irfé^s et de langues^ qui composent ce qu'il appelle la philosophie et la l'hilologie du genre humain, qu'il expose son Histoire idéale éternelle d'après ridée de la Providence, idée par laquelle il espère démontrer que le droit naturel ou droit des gens est gouverné. C'est dans le plan de cette histoire éternelle , que roulent ,
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avec le temps, toutes les histoires particulières des nations, dans leur naissance, leurs progrès , leur état, leur décadence et leur fin. Trois grandes périodes se montrent à lui au milieu des monuments de l'antiquité : celle des dieux, celle des héros, celle des hommes, ou les périodes des temps obscurs, fabuleux, historiques. A ces trois époques il fait correspondre trois langues : la première hiéroglyphique OU muette, la seconde symbolique ou par métaphores, la troisième conventionnelle; trois formes de gouvernement^ celui de la famille, Taristocratie des castes, le gouvernement institué, populaire d'abord, monarchique ensuite; il leur fait correspondre aussi trois espèces de mœurs, d'autorités, de raisons (1).
Nous avons emprunté à Vico lui-même la substance de ce tableau abrégé de la science nouvelle, pour demeurer plus fidèle à sa pensée , souvent obscure, indéterminée, incomplète, dans le cours même de l'ouvrage. Il a voulu, en prêtant à l'histoire le plus haut degré de généralité dont elle soit susceptible, en l'élevant presque à la hauteur d'un idéal métaphysique, saisir les traits les plus universels du caractère de l'humanité, les lois les plus universelles qui la régissent, la marche
{i ) Vie de Vico, en lêle de ses œuvres, p. lxvii et suiy. — Idea delV opéra , ibid., p. 31 et suiv. — Principj di scienza nucva^ 1.1. — Del metodOf i. 1 , p. 143 et suiv.
constante de la civilisation, marquer ainsi les divers âges de la vie des peuples, et faire éclater dans ce vaste système la pensée de la Providence. C'est pourquoi il donne à la science nouvelle le nom de théologie sociale ^ i^SiTce qu'elle est le tableau des décrets par lesquels la suprême sagesse gouverne la grande cité du genre humain.
C'était, en un mot, la première tentative de ce genre de recherches que les savants de l'Allemagne, depuis Iselin et Herder, ont poursuivi avec tant d'ardeur et de succès sous le titre d'histoire de l'humanité , mais tentative faite dans l'esprit de Platon , d'après un idéal plus encore que d'après les monuments, et sous une forme poétique presque autant que philosophique.
La vaste entreprise de Vico ne peut guère être considérée que comme une ébauche imparfaite.
Il a mis souvent les conjectures à la place des faits, et les conjectures, souvent aussi, sont peu d'accord avec le témoignage des faits. Il y a en lui quelque chose de l'audace du Dante ; comme le Dante, aussi, il est mystérieux, environné de nuages; il ' nous présentel'hisioire del'humanité comme le sujet d'une sorte d'épopée dont il a tracé l'esquisse. « L'homme se fait lui-même la règle de l'uni- » vers, par la nature indéfinie de son intelligence, ^ là où elle tombe dans l'ignorance. L'esprit hutmain juge, des choses éloignées et inconnues, » d'après celles qui lui sont présentes et connues. »La philosophie, pour servir le genre humain.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXllI. Iô3
» doit relever et conduire F homme tombé, sans » anéantir sa nature, ni l'abandonner à sa corrup- » tion. Les vrais philosophes admis à l'école de
• cette science sont les philosophes politiques et
• spécialement les platoniciens, qui s'accordent » avec les législateurs sur ces trois points princl- »paux : qu'il y a une providence divine; que les » passions doivent être modérées et devenir des «vertus humaines; que les âmes humaines sont » immortelles. A ces trois principes fondamen- » taux de la science correspondent trois grandes «institutions : celle de la religion, celle des ma- «riages, celle des sépultures (1). » Telles sont les principales maximes qui président à la science de l'humanité. Celles qui suivent sont les fondements du vrai. « La philosophie considère l'homme tel » qu'il doit elre; la législation, telle qu'il est. Les » hommes, ne sachant point le vrai , veulent s'at- » tacher au certain, pour reposer du moins leur
• volonté sur la conscience, là où la science ne » peut satisfaire leur esprit. La philosophie con- » temple la raison, et devient la science du vrai; lia philologie observe l'autorité du jugement «humain^ de laquelle naît la conscience du cer- » tain. Les philosophes et les philologues se sont » égarés, pour ne pas s'être prêté le secours mutuel
(I) Scicuza nuova, 1. 1. -— Degli démentit § 1 à S. — Del metodo, p. 149 à 151.
» auquel ils étaient appelés. Le jugement humain, » incertain de sa nature, obtient sa garantie par le
• sens commun des hommes sur les nécessités et » les utilités humaines. Le sens commun est un •jugement irréfléchi, qui est senti, plutôt qu'il
• n'est formé par une communauté , un peuple , » une nation , le genre humain tout entier. Les
• idées uniformes , nées chez des peuples qui ne » se connaissent point les uns les autres , doivent » avoir un commun motif de vérité. Il est né- » cessaire qu'il y ait , dans la nature des choses » huuiaines,une langue mentale commune à toutes »les nations; c'est elle qui s'exprime dans les » proverbes, que les savants auraient dû étudier, » dont ils auraient pu former un vocabulaire men^ » tal commun à toutes les diverses langues arti- » culées, mortes et vivantes (1). »
Les maximes qui , d'après Vico , donnent le fondement de la certitude sont , en général , des axiomes simplement historiques ; quelques-unes cependant ont aussi un caractère psychologique. 'tLes hommes, qui ignorent les causes naturelles, » prêtent aux choses leur propre nature ; la physi- » que des ignorants est une métaphysique vulgaire.
• L'esprit humain se complaît dans l'uniformité. » Les hommes sentent d'abord, perçoivent ensuite » avec trouble, et réfléchissent enfin. Les hommes.
(i) Scienza nuova , I. I, §6,7, 9, 10, H, l'?, 13,22.
• dès Tenfance du monde, furent, par leur nature ■ même, des poètes sublimes. Le langage des
• sourds-muets nous explique la naiscance des
• hiéroglyphes. Les familles sont le type et le ber- »ceau des gouvernements (1). »
Ces maximes renferment en quelque sorte la substance du système de Vico. Cette espèce de science nouvelle à qui il a donné le nom de philologie, est, comme il le déclare lui-même, « une tphibsophie de C autorité, fondée sur le sens com- »mun, qui est lui-même comme la conscience du » genre humain. Les preuves dont elle s'environne j» sont l'explication naturelle des my thologies » considérées comme les histoires civiles des pre- »miers peuples, les traditions héroïques, les éty- » mologies des langues originales , le vocabulaire » mental, les traditions vulgaires, les monuments »de l'antiquité; l'histoire proprement dite vient » les confirmer^ en révélant dans le cours des évé- » nements le rapport des effets avec les causes. Elle » fait ainsi retrouver dans la réalité des faits ce que » la méditation avait conçu dans un type idéal sur » le monde des nations, et se conforme à la méthode » de Bacon, suivant laquelle penser, c'est voir (2).»
C'est surtout vers les deux premiers âges , et plus particulièrement vers le berceau du genre
(1) Scienza nuova , 1. I , § 32, 3$ , 37 , 47 , 57, 63.
(2) Del metodo, ibid., p. loO.
humain, que se sont dirigées les investigations de Vico. Il conçoit donc, il cherche à exposer ce qu'il appelle la sagesse poétique^ c'est-àdire celle dont les poètes du monde encore enfant furent les premiA-s interprètes. « La nature
• humaine , dit-il , dans ce qu'elle a de commun «avec celle des animaux, a cette propriété que les » sens sont les seules voies par lesquelles elle puis- » se connaître les choses ; la sagesse poétique dut »donc commencer par une métaphysique non rai- » sonnée, non abstraite, mais sentie et imaginée, »à laquelle l'admiration présidait, comme l'igno- » rance ; cette métaphysique fut donc en quelque » manière divine, c'est-à-dire qu'elle divinisa tout »ce qu'elle sentit et admira (1). Les poètes théo- » logiens prêtèrent en même temps un corps àtou- » tes les substances divines ; ils prêtèrent des sens, » des passions, aux intelligences supérieures, et de
• ces images naquit une sorte de logique poétique » dont les mythologies sont l'expression. Il y eut > aussi une morale "poétique qui commença
• par la piété, vertu que la Providence avait ap- » pelée à fonder les nations, parce qu'elle est la ■ mère de toutes les vertus niorales, économiques /»et civiles, et que seule elle rend capable de » bien agir (2) . »
(1) Dei metodo , 1. U , l. 2, p. 3 à 30,
(2) md,,ibid.y p. O'J.
On comprend que les vues du sage Napolitain sur un semblable sujet doivent souvent être hypothétiques; elles devaient l'être surtout à une époque où ce genre de recherches était encore si nouveau. Mais elles oflTrent quelquefois des aperçus importants et féconds ; elles sollicitent des investigations nouvelles, autant qu'elles provoquent la méditation. Pendant que ce sage interrogeait ainsi l'histoire dans ses sources les plus lointaines , les plus ignorées , il appelait la philosophie à sa plus haute mission. « La sagesse, » dit-il, doit perfectionner à la fois rentendeme.it » de l'homme et sa volonté ; éclairer l'un par la » connaissance des choses les plus élevées , porter » ruutre au choix des choses les meilleures. Les cho- » ses les plus élevées dans cet univers, sonjt celles »qui se rapportent à la Divinité; les meilleures . 9 celles qui concernent le bien de tout le genre • humain (1). La métaphysique des philosophes » s'empare donc d'abord de l'idée de Dieu ; elle » s'aide de la logique pour porter la lumière dans » l'esprit humain ; elle épure le cœur par la mo- .rale (2).
Vico fut et devait être lentement et difficilement compris; il obtint cependant, comme il le méritait, non-seulement des disciples, mais des admirateurs. Toutefois , il ne se trouva dans
(1) DelmetûdOy 1. H, t. 2, p. 3.
(2) Ibid., ibid., p. 98.
168 HIST. GOMP. m» SYST. DE PHit.
son école aucun génie capable d'achever Tentreprise colossale qu'il avait conçue.
Si , comme on ne peut le méconnaître, ceuxlà, aussi, ont bien mérité de la philophie , qui, sans y introduire de nouveaux systèmes , ont su faire un choix judicieux dans les éléments des doctrines existantes , déterminer avec précision les idées, les soumettre à un ordre régulier, les exposer avec simplicité et netteté, prêter à la vérité un langage et des formes qui la rendent facilement accessible aux esprits , qui ont ainsi procuré à la science les moyens de remplir le but qu'elle se propose , en servant la société humaine , l'abbé Genovesi a certainement des droits éminents à la reconnaissance de l'Italie. Nul écrivain, jusqu'à lui, n'avait rempli à un aussi haut degré toutes ces conditions. Il à offert à sa patrie le modèle d'un éclectisme aussi libre que sage. Cet éclectisme est même utile à étudier pour les philosophes de toutes les nations, par l'heureuse harmonie dont il offre l'exemple dans les éléments dont il se compose.
- Cette belle portion de l'Italie qui fut le théâtre de renseignement de Pythagore , s'honore Justement Vie pouvoir joindre le nom de Genovesi HceluideVico. Genovesi, travaillant pour les écoles f^abliques, enseignant lui-même, écrivant dans le midi de l'Italie, fut soumis sans doute à quelques gênes. Il puisa cependant avec une noble indépendance, dans les productions récentes de la philoso-
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phie étrangère, ce qui lui parut utile et vrai, et sa propre philosophie en reçut un caractère de libéralité remarquable. Il professa pour Bacon une juste admiration; il donna des éloges à Gassendi, à Hobbes ; il rendit hommage au génie de Descartes , reconnut en lui le mérite d'avoir introduit la liberté de philosopher, prescrit le doute* d'épreuve, porté dans les idées et les jugements la critique et le choix. Mais il lui reprocha d'avoir accordé une confiance excessive aux forces de l'esprit humain , d'avoir trop négligé les prudents avertissements de Bacon, alors même qu'il entrait dans la carrière ouverte par ce grand homme,etde n'avoir pas assez distingué entre l'art qui pénètre dans les secrets de la nature et les sciences abstraites ou mathématiques. 11 fit remarquer que l'enthousiasme avec lequel la philosophie cartésienne a été reçue dans les écoles, provenait en partie de ce qu'elle favorisait la présomption naturelle de la raison humaine. Il assigna un rang éminent à VArt de penser de Port- Royal ; il y critiqua cependant l'approbation trop absolue donnée au système des idées innées de Descartes ; il le blâma de s'être trop étendu sur les règles des syllogismes et autres objets peu utiles,d'avoir négligé l'art de la critique. Il considéra Laf Recherche de la vérité de Malebranche comme appar-* tenant plutôt à la logique qu'à la métaphysique, et, sous le premier rapport, il y reconnut d'excellents préceptes pour la direction de l'esprit, au
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milieu des brillantes illusions par lesquelles Malebranche se laisse séduire ; mais il se plaint de ce que, dans les entraînements de cette exaltation, Malebranche, sans le vouloir, sans le savoir, favorise le scepticisme en refusant tout crédit au témoignage des sens.
• Le premier, Genovesi fait connaître à l'Italie les principaux philosophes de l'Angleterre et de l'Allemagne; le premier, il y introduit Locke. Leibniz et Locke obtiennent surtout sa préférence : il goûte le spiritualisme du premier et la simplicité du second; il les concilie sans cesse; mais, en empruntant à tous deux , il abandonne les hypothèses du premier , et dans la partie de la science qu'ont embrassée les travaux du second, il en restreint la doctrine. 11 embrasse à son tour un bien plus vaste domaine, l'encyclopédie entière des sciences philosophiques. Son érudition surpasse encore celle de Gassendi ; elle comprend aussi la philosophie des Pères de l'Eglise, celle de l'école ; il est familier avec tous les travaux contemporains. Cette érudition, comme celle de Gassendi , est tellement bien conçue et employée, qu'elle ne sert qu'à répandre un jour plus abondant sur les questions discutées, en préparant leur discussion. Ainsi, non-seulement il choisit avec discernement , mais il met son lecteur à portée de faire lui-même à son tour un choix libre et raisonné. 11 sait apprécier les penseurs de l'Allemagne, qui, à cette époque, étaient
presque ignorés en France et en Italie, les Tschirnhausen , les Christian Thomasius, les WolflF, les Rûdiger ; il relève avec impartialité les mérites de ce dernier philosophe et ses imperfections ; mais il procède ordinairement en conférant, sur chaque sujet, les opinions des principaux philosophes anciens et modernes, et fait sortir la sienne propre du sein de ces parallèles , méthode dont Gassendi lui avait donné l'exemple. Le parti qu'il a su tirer de l'histoire comparée de la philosophie est assurément l'un des principaux mérites qui signalent ses ouvrages, l'une des principales utilités qui en résultent (1). On remarquera parmi ces divers tableaux comparatifs et sommaires, celui qui concerne les divers systèmes sur la nature de l'âme (2). Genovesi a recueilli les preuves de sa spiritualité et de son universalité. 11 attribue à l'âme, avec saint Augustin, une certaine extension de forces qui lui permet d'agir sur plusieurs points à la fois, sans altérer sa simplicité. Du reste, avec saint ^gustin aussi, il penche à laisser dans le nombre des problèmes insolubles, l'explication de l'union de l'âme et du corps (3).
(1) Elementorum artis logico-criticœ libri V, Venise, 1767. — Loglccb eîemenia , p. 13 et suiv. — Disciplinarum metaphysîcarum eîe^ mtnta, l. V, c. 3, p. 77 et suiv.; Bassano, i779.
(2) Disciplinarum metaphysicarum elemenla , pars 111 , t. 3 , c. 1, p. 68.
(3) md.yibid,,iiO. p. 129.