‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie, considérés relativement aux principes desChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Raot et son école. — Criticisme , ou épreuve de la légitimité des connaissances.

Un des philosophes les plus estimables de TAl lemagne, Fùlleborn (1), a observé que, malgré le penchant marqué de ses compatriotes pour les doctrines spéculatives, aucune de ces doctrines ne peut cependant conserver, au sein de sa nation, une considération d'une longue durée. L'enthousiasme même avec lequel elles sont reçues au moment de leur apparition, en prépare les vicissitudes. Wolif avait joui, pendant un demisiècle , du triomphe le plus éclatant ; le moment du refroidissement était arrivé ; la naissance d'une doctrine nouvelle était facile à prévoir, par le besoin qu'en devaient éprouver les esprits. D'ailleurs , la tendance de la philosophie de Wolff se trouvait opposée^ sous plusieurs rapports, à celle des systèmes qui régnaient en France et en Angleterre. Pendant queWolflf élevait avec tant d'appareil l'édifice des sciences métaphysiques. Hume faisait naître les doutes les plus sérieux sur l'existence même et la réalité de toute métaphysique.

(J) Ueitrœyc zuf Gesehkhle der PhUosophie^ 111^ cahier, p. J57.

PHILOSOPHIE MODERNE. GHÂ1\ XXY. 211

Pendant que Wolff rattachait la philosophie entière au principe de la raison suffisante ou de la liaison des effets aux causes, Hume accusait ce principe de n'être qu'une fiction de l'esprit ou , du moins , qu'une loi mécanique de l'habitude. L'école de Leibniz et de Wolff avait réduit toutes les modifications de l'esprit à l'activité intérieure ; l'école française les rapportait toutes à la réception passive des impressions externes. Leibniz et Wolff s'étaient surtout attachés à reculer les limites de nos connaissances , à accroître la somme des espérances philosophiques; l'école de Locke semblait, au contraire, les restreindre. La lutte de l'entendement et des sens, de la raison et de l'expérience, paraissait avoir repris une nouvelle énergie, et, dans ce combat, chaque secte réussissait mieux à détruire les prétentions de ses adversaires, qu'à justifier les siennes. Un goût d'analyse devenu dominant dans le dix-huilième siècle; un esprit d'inquisition développé en Ailemagne par l'exemple du plus grand de ses philosophes; un besoin de simplicité né tout ensemble et du perfectionnement du goût dans les arts, et de la multiplication des connaissances positives; enfin, une disposition générale à la défiance et à la réserve, naturellement produite par le retour qu'un siècle éclairé faisait sur les contradictions et les vicissitudes des systèmes ; toutes ces causes réunies devaient inviter les penseurs \ h chercher, dans une étude plus approfondie de

212 IlIST. COMP. DES SVST. DE PHIL.

la raison humaine, les litres qui devaient servir à constater enfin d'une manière plus authentique la légitimité des acquisitions dont cette raison se

glorifie (A).

Cette idée aussi, nous pouvons l'affirmer, était commune à tous les vrais penseurs ; mais, pour la réaUser avec succès aux yeux du public, une grande difficulté se présentait. Trouver la solution de ce problème dans des vérités déjà connues, les présenter sous une forme qui n'eût rien d'extraordinaire, c'était renoncer à fixer l'attention d'un public toujours avide d'idées neuves, qu'on ne frappe que par les ensembles , et qui , commençant à se dégoûter des spéculations philosophiques, avait besoin d'être réveillé par une forte secousse. Mais, après qu'une si illustre suite de génies avait, dans tous les sens, parcouru le domaine de la raison, comment espérer d'atteindre à la nouveauté, d'exciter encore une surprise, surtout de produire un efiet assez magique pour opérer une nouvelle et dernière révolution?

Cette espérance qui manquait au plus grand nombre, a été conçue parle professeur de Kœnigsberg, le célèbre Kant, une des têtes les plus fortes certainement et les plus inventives que l'Allemagne ait produites. Cependant il s'est d'abord trouvé très éloigné de son but, sous le rapport du succès, précisément parce qu'il avait exagéré les moyens d'exciter l'effel et d'obtenir l'attention publique, la nouveauté des classifications , ceUe

des termes , les distinctions , les contrastes , Tunion systématique de l'ensemble. Quoiqu'il ne manque jamais de gens disposés à admirer sans entendre , ils veulent du moins paraître avoir compris, et cela seul, dans le nouveau système, exigeait un exercice dont les hommes superficiels étaient incapables (B).

La Critique de la raison pure^ le premier ouvrage dans lequel les nouvelles méthodes de Kant étaient développées , avait été conçu suivant le procédé synthétique , qui devait ajouter encore aux difficultés nat!irelles qu'il présentait. Ses Prolégomènes^ rédigés sous une forme plus concise, plus piquante, et entièrement analytique, commencèrent du moins d'être lus. Enfin, ses Fondements de la métaphysique , des mœurs , sa Critique de la raison pratique {\), en off'rant une résurrection inattendue de la morale platonique , agirent plus efficacement sur les esprits, firent naître l'enthousiasme en même temps qu'ils fixèrent l'attention, et décidèrent presque subitement un succès prodigieux, un succès qui mit en honneur les théories dont ce platonisme semblait n'être que le complément. On étudia le criticisme , on y trouva , ou l'on crut y avoir trouvé la solution du grand problème; plus il avait fallu d'eflforts pour s'initier à la nouvelle doctrine, moins il en resta pour

(I) Publiés seulement en 1785 et 1788.

les discuter ; on se sentit élevé à un point de vue cjuquel on pouvait embrasser, juger tous les anciens systèmes. Ainsi, le premier besoin du voyageur qui a gravi au sommet d'une montagne escarpée, est de se reposer, de se remettre, de contempler les régions qui sont à ses pieds, peu empressé à mesurer les hauteurs qui peuvent dominer encore sur sa tête.

Nous devons nous borner ici à exposer fidèlement les nouvelles méthodes de Kant, sans les préjuger en aucune manière. Nous ne saurions nous dissimuler combien il est difficile de les retracer dans un sommaire qui réunisse les deux conditions indispensables d'être exact et d'être intelligible; d'être exact, lorsque les propres disciples de Kant sont si souvent accusés de l'avoir mal compris , lorsque ceux qui se permettent de combattre quelqu'une de ses opinions , sont assurés d'avance de ne pouvoir échapper à cette accusation ; d'être intelligible, lorsque cette doctrine elle-même, dans ses plus longs commentaires , dans ses plus volumineux dictionnaires , est encore enveloppée de tant de nuages (C), Espérons cependant qu'en y apportant quelque zèle et quelque amour delà vérité, il ne doit pas être impossible de rattacher cette théorie à quelques notions fondamentales, lorsque Platon, Aristote , Bacon, Leibniz, ont pu être résumés, sans cesser d'être compris.

11 importe bien , ce me semble, de distinguer.

dans la théorie de Kant, trois points de vue principaux, qui peuvent la faire juger d'une manière différente : l^ ses intentions, c'est-à-dire le but qu'elle se prescrit et les problèmes qu'elle a posés; 2** ses méthodes, ses nomenclatures ; 8" enfin l'application qu'elle en a faite, ou ses résultats.

Ses intentions et les problèmes qu'elle a posés ont surtout déterminé l'admiration d'une foule de bons esprits qui en ont senti toute l'importance; ses résultats ont effrayé pour le moins autant ceux qui les ont principalement considérés. Quant à ses méthodes, elles ont produit plusieurs effets contraires. Quelques-uns, s'y étant engagés , se sont trouvés pris comme dans un défilé, et les ont jugées nécessaires, parce qu'ils ne savaient plus en sortir ; quelques autres n'ont point eu le courage d'y entrer, et les ont censurées plus par prudence que par conviction; un petit nombre les ont entièrement parcourues , et ont su discerner avec impartialité sous quels rapports différents elles peuvent faire avancer l'esprit humain , l'égarer, ou le laisser au même point, après de nombreux détours.

L'intention de Kant, en proposant son système, est de terminer les trois longues guerres qui désolent l'empire de la philosophie , celles qui se sont élevées entre le dogmatisme et le scepticisme, entre les théories raiionnelles et les théories expérimentales, entre l'idéalisme et le matérialisme.

Ce philosophe a donc cherché un passage en-

2i6 HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.

tre ces routes opposées, il a cru l'avoir découvert; il a cru pouvoir combattre tous ces systèmes, sans rien emprunter d'aucun d'eux.

Il a pensé que si les philosophes s'étaient, avant lui, partagés entre ces routes contraires, que s'ils n'avaient point aperçu de milieu, c'est qu'on n'avait pas pris un point de départ assez éloigné, et qu'en rétrogradant davantage encore, en posant des questions antérieures aux principes mêmes de ces doctrines, on trouverait un moyen de les éviter également.

Ainsi, les problèmes fondamentaux qu'il a soulevés , sont nés précisément du contraste de ces systèmes.

Le scepticisme a attaqué en demandant une raison , une preuve des principes élémentaires de nos connaissances : le dogmatisme a répondu par l'autorité du bon sens, du sentiment intérieur, de l'évidence. Le scepticisme a reproché à la raison ses écarts , l'a accusée d'impuissance pour la vérité : la raison s'est justifiée par les contradictions du scepticisme.

Kant a pensé qu'il fallait remonter plus haut encore ; il s'est demandé : La connaissance raisonnable est-elle possible? Comment est-elle possible? C'est-à-dire qu'est-ce que connaître, et quelle est la relation de la connaissance au sujet qui connaît, et à l'objet connu (1)?

(1) Critique de la raison pure^ p. 8 et 9.— Kieseweller, Versuch, p. 12, etc.

Les partisans exclusifs de rexpérience ont objecté aux théories rationnelles que, fondées uniquement sur l'identité, sur la définition du même par le même, elles sont nécessairement infécondes et par conséquent oiseuses, que leur fécondité apparente, produite seulement par l'abus des termes, n'a donné lieu qu'à de vains systèmes. Les partisans des théories rationnelles ont objecté aux amis de l'expérience, que l'observation fournit seulement des faits contingents, momentanés, isolés, partiels; qu'elle n'a par elle-même aucune force pour les enchaîner d'une manière nécessaire et absolue ; que l'expérience elle-même, pour mériter ce titre, c'est-à-dire pour nous donner le droit de conclure d'un phénomène à un autre phénomène , a besoin de l'intervention d'un principe rationnel, métaphysique, principe qu'elle ne peut se donner elle-même, et qui doit au contraire lui servir de législation.

Kant s'est placé encore ici en avant du point auquel les deux partis avait commencé , il s'est demandé : Comment l'expérience elle-même est-^lle possible? Comment une métaphysique est-elle possible? c'est-à-dire, quel peut être le principe de la fécondité des principes rationnels ou non empruntés de l'expérience? Quelle est la loi en vertu de laquelle nous formons une chaîne des phénomènes observés , nous les rendons dépendants les uns des autres (1)?

(1) Crit. de !a raison pure , p. 12; prolég., p. 18. — Kiesevvetter, p. 17.

Le matérialisme a dit : Nos idées ne sont que les représentations , les images des objets qui j

existent hors de nous, les empreintes qu'ils nous donnent d'eux-mêmes. Il a été jusqu'à dire : Tout le système de nos connaissances ne se compose que des mouvements excités par ces objets dans nos organes. L'idéalisme a montré que le maté-* rialisme reposait sur une hypothèse arbitraire ; !

il a dit : Nos idées ne sont que nos propres ma- j

nières d'être, les produits de notre activité inté- '

rieure ; comment prouver qu'elles viennent des objets , comment prouver qu'elles leur ressem» blent? !

Kant a cherché le remède à ces différends dans i

l'étude des éléments qui composent nos idées ; il s'est donc proposé ce dernier problème : Quel en le moyen de distinguer dans nos idées la part qui est fournie par notre esprit, qui nous appartient en propre, de celle qui est fournie par les objets , qui nous est donnée (1)?

Le but déterminé des recherches de Kant a donc été d'examiner, d'éprouver la légitimité de nos connaissances , et c'est pour cette raison qu'il a donné à sa méthode le nom de critique (2). C'est plutôt, selon lui , une préparation générale à la philosophie que la philosophie elle-même ; c'est

(1) Crit, de la raison pure , p. 34 , 164 , 322.

(2) Critique^ de «/9«r^s, juge, d'où Critérium, moyen de jugement.

plutôt une discipline qtfune doctrine {i) ; c'est une métfiode entièrement neuve qui finit précisément là où les théories ordinaires commencent. Ce n'est point une science proprement dite ; c'est en quelque sorte le creuset dans lequel la science humaine doit être portée pour vérifier son titre,

La philosophie critique, en même temps qu'elle réclame un rang à part, réclame aussi le premier de tous ; car , en examinant la nature , la légitimité, les limites de nos connaissances , elle s'institue , par là même , leur suprême législatrice ; elle se charge de les soumettre à cette discipline sévère qui leur manquait ; en un mot , dans la grande république philosophique , elle laisse aux autres l'action, et se réserve à elle-même la censure.

Si cette intention n'est pas aussi neuve que les partisans de Kant le supposent, elle a du moins, dans tous les cas, un double mérite, par l'importance des problèmes qu'elle fait naître , par la hardiesse des conceptions qu'elle exige ; et déjà on conçoit comment des hommes distingués ont pu s'attacher fortement à une doctrine qui présentait de si hautes questions^ qui promettait de les résoudre. On conçoit aussi comment ses sectateurs ont dû se trouver exposés à toutes les séductions d'une vanité présomptueuse, au danger

(1) CriU de la raison pure, p. 22 , 25 , etc.

de se croire une sorte d'êtres privilégiés entre les philosophes de tous les siècles, comment ils ont pu se livrer à un mépris exagéré pour les doctrines de leurs prédécesseurs , de leurs contemporains, comment ils ont dû surtout traiter avec un profond dédain la philosophie populaire du sens commun; enfin, comment, s' étant constitués les régulateurs des pensées humaines, ils ont pu s'indigner qu'on osât en appeler de leurs sentences.

On conçoit enfin que le choix et la nature de ces problèmes fondamentaux devaient donner à Kant et à ses disciples un avantage particulier dans la manière d'annoncer leurs réformes. Aussi, ceux qui ont eu occasion de parcourir un certain nombre d'écrits sortis de cette école, peuvent-ils remarquer que ces auteurs excellent en f^énéral dans les débuts de l'exposition de leur doctrine.

Quoique la philosophie critique prétende ne faire partie d'aucune science et être antérieure même à toutes les sciences, indépendante d'elles, puisqu'elle doit juger leurs caractères, il fallait cependant qu'elle prît ses données quelque part. C'est dans la nature de l'esprit humain, c'est dans l'analyse des facultés intellectuelles, de toutes les opérations qui concourent au grand art de connaître, qu'elle les a puisées, ces données ; car la question de savoir ce que nous pouvons connaître, comment nous pouvons connaître, se réduit , eu d'autres termes , à la considération des

PHILOSOPHIE MODERNE. ClIAP. XXV. 221

moyens que nous avons pour connaître, et de leur proportion avec l'objet de nos connaissances.

La philosophie appelée critique rentrerait donc, sous ce rapport, dans ce que nous avons coutume d'appeler la science de l'entendement humain^ ou encore la philosophie de Cesprit humain; mais elle s'en distingue en ce que cette science, traitée parmi nous et en Angleterre par la méthode expérimentale, ne se compose que d'un recueil d'observations de détails sur les opérations de l'esprit humain, ce que l'école de Kant appelle une psychologie empirique ; tandis que cette école, au contraire , se fonde sur une méthode à priori, prétend faire abstraction de toutes les données de l'expérience , considérer la raison d'une manière antérieure à l'observation de ses produits , la considérer dans la déduction des connaissances qu'elle tire entièrement de son propre fonds , et c'est par ce motif que cette école donne à sa doctrine le nom de Critique de la raison pure (1).

Cette philosophie prend encore le nom de transcendantaley en ce sens qu'elle ne s'occupe point des objets de notre connaissance, mais, au contraire, du mode même de la connaissance que nous en prenons, et qu'elle cherche à expliquer

(1) Oa science qui détermine la possibilité d'établir des principes à priori , de faire dériver toutes les connaissances d'une source à priori, ( Crit, de la raison pure , p. 6. )

932 HIST. GOMP. DBS SYST. DB PHU.

à priori la possibilité de cette connaissance (1).

D'après le but que le criticisme s'était proposé, les efforts devaient se diriger naturellement sur trois points principaux :

1* Analyser la faculté de connaître, énumérer, classer toutes les facultés dont elle se compose, et les actes ou opérations diverses par lesquelles s'exercent ces facultés.

2" Démêler , distinguer ce qui , dans les produits de ces opérations, appartieot à nos facultés mêmes, aux lois qui leur sont naturelles , de ce qui est emprunté des objets.

8° Expliquer l'association qui s'opère entre ces éléments venus de sources opposées , marquer l'application légitime de ces lois de nos facultés, les règles qui doivent la diriger, les limites dans Tesquelleselle est restreinte.

Et tels sont, en effet, les trois sujets principaux des recherches de Kant, Les deux premiers, que j'ai eu un motif particulier de distinguer , sont réunis dans ^a première partie de la Critique de la raison pure, sous le titre de ihéorie transcendaniale élémentaire; le troisième est l'objet de la seconde partie, ou de la théorie transcendaniale des méthodes.

I. Mais , d'abord et avant tout, qu'est-ce que connaître? En quoi consiste cette connaissance dont nous devons analyser les instruments?

(1) Cril, de la raison pure, 2« édition, inlr., § 7.

PHIJLOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXT. 223

Connatire , selon la défiDition de Kant, c'est quelque chose de plus qu'apercevoir; c'est aussi quelque chose de plus que penser (i).

La coDuaissance consiste dans le rapport des images ou représentations qui nous sont données, avec un objet; dans la réunion de ces représentations en l'unité d'une même conscience. Car Vobjet d'une représentation 9 dans le langage de Kant, est, en général, ce quelque chose d'un , ce pivot, ce centre auquel on rapporte les matériaux variés de la représentation ou image (2).

C'est ainsi que connaître se distingue d'apercévoir , puisque l'aperception ne nous fournit que des éléments détachés, désunis, ou que du moins V union qu'elle nous présente, n'étant qu'une rencontre momentanée, fortuite, accidentelle, ne constitue point cet enchaînement général , absolu, nécessaire, qui , selon Kant, est la condition essentielle de la connaissance proprement dite.

C'est ainsi encore que connaître se distingue de penser ; car la pensée roule souvent sur des notions ou sur des images qui ne se rapportent à aucun objet déterminé.

Or, trois grandes facultés concourent à cet acte

(i) Crit. de la raison pure ^ p. 146, 165, 194, etc. — Ch. Christ. Ëhrhard, Scbmid, WOrterbuch, p. 133, 163, etc. , (2) ma., p. 137.

224 HIST. COMP. DES SYST. DE PflIL.

important de connaître: la sensibilité, l'entendement, la raison.

Ces facultés sont étroitement liées entre elles par une gradation , par une subordination successive ; elles composent une sorte d'hiérarchie lo^ ^(/u^ dont la sensibilité forme la base, dont la raison occupe le sommet. Mais, malgré leurs rapports, elles sont essentiellement distinctes par leur nature, leurs fonctions, leurs propriétés , et cette distinction est fondamentale dans le criticisme.

«La sensibilité est une faculté passive de l'âme, en vertu de laquelle elle est susceptible d'être modifiée, affectée par les objets , d'en concevoir des représentations à l'occasion des impressions qu'ils transmettent (l) .

Le criticisme se distingue ici de la doctrine de Leibniz, qui considérait la sensibilité comme une faculté tout active , et ses modifications comme des produits de l' entendement^

a L'entendement (Verstand)^ au contraire, est une faculté active, spontanée, La pensée est son privilège, l'acte qui la caractérise. Elle réunit les impressions sensibles, en compose un tout, engendre les notions ou conceptions , produit les jugements, forme et règle les connaissances expérimentales (2),

(1) Schmid, Wôrterhuch, p. 33.

(2) Crïl. de la raison pure , p. i37, i58, 672; prolég., p. 108, 172 , etc.

» La limite qui sépare ces deux facultés trace aussi, d'une manière générale, la séparation des connaissances sensibles et des notions intellectuelles. »

Ici l'école de Kant croit se distinguer de recelé de Locke, ou de ce qu'elle appelle la philosophie empirique, qui ne reconnaît dans l'entendement, dit-elle, qu'une faculté passive, une simple réceptivité des notions (D).

« La raison, enfin (die Vemunft), est le plus haut degré de l'activité d'un esprit qui a la jouissance de toute sa liberté et la conscience de toutes ses forces; c'est la faculté de déduire; c'est la faculté de raisonner d'après des principes, de connaître le particulier à l'aide du général , de subordonner les règles de l'entendement à une plus haute unité , à des lois premières et absolues (1).»

On peut donc se figurer l'esprit humain, dans le système de Kant, comme un empire dont la sensibilité représente les sujets ; V entendement, les agents ou ministres; la raison, le souverain et législateur suprême ; ou , si l'on veut, comme un édifice dont la sensibilité livre les éléments épars, dont l'entendement assemble les parties, dont la raison est l'architecte : elle seule forme le plan général d'après un idéal qui lui est propre.

(I) CriL de la raison pure, p. 24, 355, etc.

226 IIIST. COMP. DES STST. DE PHIt.

Les matériaux sont livrés par la sensibilité à Tentendement, par l'entendement à la raison.

La raison commande à Fentendement, celui-ci à la sensibilité.

Examinons maintenant en détail les opérations qui ressortent de chacune de ces trois facultés.

« Sous le nom générique de sensibilité ou de cogniiion intérieure, se trouvent compris les sens et l'imagination réproductrice (i),

• Les sens sont la faculté d'être diversement modifié par la présence des objets.

» Les objets présents sont ceux qui agissent sur nous.

• Cette action produit un changement dans l'état de Tâme.

» La modification qui en résulte est une sensation {Empfindung) (2).

«Mais les objets dont l'action nous modifie sbnt de deux sortes ; ils sont ou diflëreûts de nous-mêmes (extérieurs), ou bien identiques à nous-mêmes : de là deux espèces de sensations, Tune externe^ V autre interne occasionnée par notre activité propre et intérieure.

» Cette modification, en tant qu'elle est agréablé ou désagréable , et qu'elle devient ainsi un

(1) Kiesewetler, Versuch, etc., p. 32.

(2} Crit. de la raison pure^ p. 34, 74.

principe des déterminations de la volonté , est appelée sentiment (1).

» L'acte de la conscience^ en s'unissant à la sensation , la convertit en perception ( Wahmehmung) (2).

» L'acte de la conscience lui-même (Bewusstseyn) est aussi nommé aperception. Il consiste à distinguer ce qui est perçu du sujet qui perçoit (3).

»La conscience d'une perception , qui suffit à la distinguer d'une autre, constitue sa clarté.

» V imagination , prise en général , a deux fonctions principales, l'une pure^ l'autre empirique. La seconde est la seule par laquelle elle appartient à la sensibilité (4). Elle consiste à reproduire les images des objets en leur absence. Cette reproduction est l'effet de la force de combinaison, d'association, qui est propre h cette faculté ; association, cependant, entièrement aveugle et mécanique dans l'exercice de cette seconde fonction (5).

»Les produits de Tîmagination reproductrice, comme ceux de la sensation, donnent lieu àTi/i-

(1) Crit. de la raison prat., p. 102, 161.

(2) Crit. de la raUon pure, p. 147, 202, 207; prolég., p. 81. La perception est appelée la conscience de Vintuition. Ailleurs (Crit. de la raison pure, p. 376) elle est appelée plus généralement encore la conscience de la représentation (uiéme non seusible).

(3) Crit. de la raison prat., p. 131.

(4) ïbid., p. 151, 152.

(5) md., p. 103.

tuhion ou vue (Anschauung); deux conditions sont nécessaires pour constituer cette iniuition qui joue un grand rôle dans le criticisme : 1** elle se rapporte immédiatement à un objet ; ^ elle ne se rapporte qu'à un objet individuel ; elle se compose du faisceau des perceptions rapportées à rindividii (1).

» V intuition est k la représeniatim ce que Tespèce est à son genre. > Uécole de Kant appelle représentation à peu près ce qui , dans Técole de Locke, est nommé idée dans le sens le plus étendu. La représentation est la modification intérieure de Tesprit, en tant qu'elle peut être rapportée à un objet. Elle est sensible lorsque cet objet est renfermé dans le domaine de la sensibilité. Elle devient notion dès que , se rapportant à plusieurs objets, elle prend un caractère général (2). Dans son rapport avec le sujet qui la reçoit , la représentation devient Torigine des besoins (3). »

Nous voici sur les confins de l'ordre supérieur de nos facultés cognitives, de la sphère dans laquelle notre activité se déploie.

L'entendement exerce ses fonctions par la pensée , c'est-à-dire , par cet acte qui ramèrte à

(\) Cru. de la raison pure ^ p. 33, 47, iâ5.— Schmid, Wôrterbuch , 2« édition , p. 40.

(2) Crit. de la raison pure, p. 242. -* Kieseweller, Versuch, p. Si , etc.

(3) Crii» de la raison pratique , p. 46.

Vunité la variété des perceptions , soit en concevant ou formant des notions , soit en jugeant ou rapportant les perceptions sous les notions qui lui correspondent; soit, enfin, en rassemblant plusieurs notions sous une notion plus générale, ou plusieurs jugements sous un jugement plus élevé (!)•

Plusieurs opérations concourent à former cette alliance des perceptions variées dans Tunité,

» D'abord Timagination déploie ici cette autre fonction que nous avions annoncée; elle agit comme faculté pMre,prodttcfric^, transcendantale; elle est, sous ce rapport, un produit de la spontanéité de ["entendement; elle imprime au faisceau des perceptions Vunité de lu conscience^ en vertu de sa propre nature (2). »

Cette alliance ne pouvant être toujours exécutée d'une manière simultanée, à cause de la multitude des éléments , il faut quelquefois un certain nombre d'opérations successives; il faut cependant aussi que ces opérations soient liées entre elles, que l'entendement en aperçoive l'enchaînement et la suite, pour en réunir les produits, La fonction de marquer, de conserver cette suite, appartient à la réminiscence.

• Les notions j conceptions (Begriffe) qui composent le domaine propre de l'entendement, se

(1) Crit, de la raison pure , p. 94 , 304; prolég p. X8*

(2) CrU. de la raison pure, p lt)2.

230 UIST. GOMP. DES Sl^ST. DE PHIL.

distinguent des iniuUions en ce qu'elles renferment des caractères ou des rapports qui sont communs à la fois à plusieurs objets , ou qui sont également applicables à plusieurs intuUîons{l).

» Cette classe de notions qui sont générales, abstraites, ou, comme Kant les appelle, discursives^ et que cette école a soin, pour des raisons c[ui lui sont particulières^ de distinguer des notions pures de l'entendemeqt qui forment une espèce à part; ces notions générales, dis-je, sont des représentations détachées de plusieurs intuitions (2) ; Técole de Kant n'a rien changé dans l'exposition decetle opération à la théorie de Locke.

» L'opération par laquelle l'esprit forme une notion^ emporte avec elle xxn jugement {h).

T^ Juger ^ c'est imprimer le sceau de l'unité à deux représentations, unir le prédicat à son sujet, un attribut à un objet (4). Le jugement exprime donc le rapport d'un sujet à son prédicat (5), une connaissance médiate de l'objet, l'acte par lequel on rattache une représentation donnée sous une notion qui la renferme en commun avec plusieurs autres (6).

Les jugements sont les fonctions logiques de » — -— — ■ " ■ ' ' ■ - I I ■ Il ,. I.. — ■

(1 ) Crit, de la raison pure , p. 267.

(2) Jbid., p. 38, 93, etc.

(3) Kiesewetter, Versuch, p, 62.

(4) Crit. de la raison pure , p. 24.

(5) iWd., piO.

(6) Ibid., p. 93.

I*entendement ; leurs diverses espèces, leurs diverses formes s'appellent , dans le langage de Kant , des moments logiques^ Bornons-nous ici à une distinction fondamentale dans le criticisme, celle des jugements synthétiques et analytiques (\ )•

» Il y a des jugements qui développent seulement nos connaissances; il en est qui les étendent. Les premiers expliquent les données que nous possédons; les seconds en augmentent le nombre. Les premiers n'affirment du prédicat que ce qui était déjà renfermé dans le sujets quoique d'une manière plus confuse ; les seconds affirment dans le prédicat quelque chose de plus que ce que le sujet emportait déjà par lui-même. Les premiers sont des jugements analytiques : ils reposent seulement sur l'identité. Les seconds^ jugements synthétiques, exigent une addition de l'esprit (2). »

Les jugements analytiques sont ceux , par exemple, que Locke a fondés sur la relation d'identUé; les jugements synthétiques^ ceux qu'il a fondés sur la relation de €oexistence](b).

>I1 y a des jugements synthétiques fondés sur l'expérience. Les jugements de l'expérience sont même en général synthétiques. Dans celui-ci , par exemple : quelques corps sont pesants , l'idée de la

(1) Prolég., p. 88, 119, etc. ^ ^ *

(2) Ibid., p. 24. — Crit. de la raison pure, Inlr., p. 10 et suiv.

(3) Kant fait lui-même ce rapprochement (Prolég,, p. 31).

232 UIST. COMP. DES SïST. D£ PUIL.

pesanteur ajoute quelque chose à l'idée du corps que celle-ci ne contenait point (!)•

• Les jugements analytiques sont à priori ^ parce qu'ils s'opèrent par la résolution de nos propres idéed (2),i Mais Kant pense qu'il y a aussi des jugements synthétiques à priori, c'est-à-dire qui ont lieu sans recevoir aucune donnée de l'expérience.

Cette opinion, vraie ou fausse , est un des grands pivots du système de Kant Elle mérite d'être soigneusement remarquée. Ses partisans la comptent au nombre des plus brillantes découvertes de ce philosophe. Lui-même n'a rien négligé pour la justifier. 11 y a des jugements syniliéiiques à priori eu mathématiques. Telle est , par exemple , cette proposition : 7 + 5 = 12. 11 y en ^ en physique; tel est celui-ci : Dans toute communication de mouvement ^ Caution et la réaction sont toujours égales entre elles. Il y en a enfin , ou du moins il doit y en avoir, en métaphysique. Le monde doit avoir un commencement^ est une proposition synthétique de cette espèce (3).

L'entendement, en formant ses agrégations , ses alliances, ne produit cependant que des faisceaux partiels et encore isolés , détachés les uns des autres. Ses jugements sont comme au-

j^Xl) Prolég.,p.il,13.

\(2) /ÔW., p.27.

(3) Crit. de la raison pure , p. 16 , 17 , 18 ; prolég., p. 28.

tant d'anneaux qui ne composent point encore une chaîne. Pour arriver à l'unité complète , il faut donc une nouvelle opération , et cette opération est confiée à la raison qui déduit et conclut, qui réunit les jugements en raisonnements, les raisonnements en démonstrations , et les sujets particuliers en un seul tout,

La raison étant ainsi la grande faculté de l'enchaînement logique et spéculatif ou transcendantal, ne peut s'arrêter jamais à ce qui est conditionnel, c'est-à-dire à ce qui laisse encore en arrière de soi une question à élever, un pourquoi. Elle ne peut s'arrêter que dans l'absolu^ dans Yunité systématique (1).

« La raison est théorique lorsqu'elle s'applique aux objets de nos connaissances , soit qu'ils appartiennent à l'ordre de la nature ou à celui de la spéculation. Elle est pratique lorsqu'elle détermine et fixe l'exercice de nos facultés morales ou appétitives(2).

* De même que les notions constituent le privilège de l'entendement, les idées proprement dites constituent celui de la raison, o Kant prend le terme idée dans un sens infiniment plus restreint que l'acception ordinaire , et qui a quelque analogie avec celui de Platon (3).

(i) Crit. de la raison pure, p. 3S9, 675, 708.

(2) Ibid., p. 91 , 374 ; prolég., 153. — Crit. de la raiscn yrat.^ p. 6, 29, etc.

(3) Crit. de la raison pure, p. 368.

28i BIST. gOmp. des syst. de phh..

» L'idée est une conception nécessaire de la raison, à laquelle ne correspond aucun objet susceptible d'intuition ou soumis à Texpérience ; elle est idée transcendantale en tant qu'elle considère toute connaissance expérimentale comme déterminée par la totalité absolue des conditions (1), Elle exprime les diverses formes de l'unité suprême, de la généralité absolue et non conditionnelle, les dernières nuances du grand ensemble systématique. Les idées sont de trois sortes : psycholQ^ giqueSi cosmologiques, théobgiques{i)» »

IL Maintenant que les diverses opérations de l'esprit sont classées, énumérées, hâtons-nous de faire dans chacune la séparation de ca qui est emprunté par l'esprit , et de la part qu'il fournit iui-mème en la tirant de son propre fonds.

• «L'esprit^ ne pourrait connaître, s'il n'était doué naturellement de certaines facultés qui constituent son aptitude à ces connaissances. Ces facultés sont en lui à priori^ c'est-à-dire antérieurement aux occasions externes qui déterminent leur exercice. Elles sont nécessairement soumises à certaines lois qui dérivent de leurs proprié-

(1) Crii, de Ja raison pratique, p. 384.

(2) J'invite ceux qui trouveraient quelque obscurité dans ce texte, à consulter la Critique de la raison pure aux endroits que je viens Êe citer. Ibid., p. 390. Voyez aussi Klinker, p. 84.— Kiesewetler, p. 72 , 134.

tés essentielles. Ces lois sont donc aussi â priori dans l'esprit ; tout ce qui parvient à l'esprit doit en recevoir l'influence, en reconnaître l'empire^ en prendre le caractère (E).

» Nous attacherons en général le nom de matière à ces données d'emprunt qui sont fournies à nos facultés, sur lesquelles elles s'exercent, et le nom de formes au caractère qu'elles reçoivent dans Tesprit en vertu des lois qui le régissent (1).

» Nous donnerons encore le nom d'empiriques à ces impressions à l'égard desquelles nous sommes simplement passifs , et que nous recevons par l'action que les objets exercent sur nous. Nous donnerons , par opposition , le nom de pur k tout ce qui a son fondement dans nos propres facultés. Nous l'appellerons encore à priori, à raison de son antériorité & l'égard des données qui nous parviennent (2).

Cette distinction fondamentale s'étendra à toute la série de nos opérations intellectuelles et des facultés qui leur correspondent.

Il reste à savoir ce qui, dans chacune d'elles, constitue en effet la forme ou la matière;

Quelle règle pourra nous diriger dans cette distinction ;

Comment, et par quel procédé, isoler, par

(1) Critique de la ration pure, p. 322.

(2) IMd., p. 29 , 34 , 74 , 8i , etc.

exemple, d'abord notre sensibilité des données sur lesquelles elle s'exerce , pour l'obtenir dans cet état de pureté que la critique exige.

t Toute loi, nous répond Kant, est générale, iixe, nécessaire; elle ne peut pas plus changer que la faculté dont elle exprime la nature; donc tout ce qui , dans les perceptions sensibles , est changeant, mobile , mélangé , varié, ne peut appartenir à la sensibilité pure. Ce sera donc la matière de nos intuitions. Ainsi les sensations proprement dites composent la portion empirique et matérielle de nos perceptions (1).

» Quoique cette matière nous soit donnée, qu'elle ne soit pas le produit de nos seules facultés, gardons-nous cependant de la considérer comme exprimant les propriétés des objets qui nous affectent. Elle ne nous en oflFre que les apparences ( Etsclieinungen ) (2).

»Ce qu'il y a , au contraire, de permanent et de fixe, de général et d'absolu, de nécessaire enfin dans nos perceptions sensibles , constitue les lois ou les formes de la sensibilité. Or , nous ne pouvons ni apercevoir, ni concevoir un objet

(i) Crit, de la raison pure , p. 34, 74, 51 , 306.

(2) Qu*on ne me demande pas d'expliquer davantage la singulière existence de ces apparences phénoménales , qui nous sont données, que nous empruntons, qui n'appartiennent cependant point aux objets, qui ne sont point nous, qui ne sont point hors de nous. C'est ici un des mystères du criticisme, qu'il faut, pour le moment, res< pecter , jusqu'il ce que le temps de l'examen soit arrivé.

PnOOSOPHIE MODERNE, CHAP. XXV. 237

exteiLC, sans nous le représcîter dans Vespace; nous ne pouvons apercevoir, ni concevoir un objet quelconque hors de nous , ou dans nousmêmes, sans nous le représenter dans le temps : Y espace et le temps sont donc les deux formes de la sensibilité ; la première est la forme générale des sens extérieurs; la seconde est celle des sens extérieurs et internes tout ensemble. '

» Quand nous disons Vespace et le temps^ ce n'est pas une portion quelconque de Tun ou l'autre , c'est Vespace et le temps absolus et sans limites (i).

» Ces deux intuitions ne sont pas empiriques^ n'ont pas leur origine dans l'expérience ; car elles sont, au contraire, supposées comme condition, comme fondement, dans toutes les perceptions empiriques,

> Elles ne sont pas non plus des notions gêné-raies; elles ne sont pas même des notions abstrai-tes , prises dans le sens ordinaire (2) ; car on ne peut concevoir qu'un seul et unique espace, qu'un seul et unique temps de cette nature. Elles ne peuvent être détachées d'aucun objet sensible, puisque le temps et l'espace , absolus et sans li-

(i) Crit, de la raiion pure^ p. iO, 48.

(2) Ces idées devant être originelles à priori , la source de tout ce qu'il y a de pur dans nos^ intuitions , il était bien essentiel pour Técole kantienne de les isoler des idées abstraites dont la formation a été expliquée par Gassendi, Locke, etc. {Crit, de la raison pure , p. 39 , 47).

mites , ne sont renfermés dans aucun objet. Enfin , elles ne sont point formées par voie de composition, puisque l'espace et le temps partiels ne sont que les limitations de cette intuition absolue.

» Elles ne sont pas non plus des idées innées (1), quoiqu'elles soient à priori en nous-mêmes; car si elles sont antérieures aux perceptions sensibles, c'est seulement dans l'ordre de la raison, et non dans l'ordre des temps. Elles ont leui* fondement en nous-mêmes; mais elles ne se produisent qu'à l'occasion, à la suite des modifications sensibles (2). Elles ne peuvent exister séparément de ces modifications, et, sans elles, elles demeu^ Feraient inanimées et vides de sens.

» L'espace et le temps sont donc seulement des intuitions, mais des intuitions pures, nécessaires, originaires , primitives, fondées dans la nature même de notre sensibilité ; ils sont la condition indispensable de toute perception sensible, maïs condition qui ne se réalise qu'avec elles.

«Ces considérations sur les lois de la sensibilité nous préparent d'avance à celles que l'entendement doit nous offrir.

» De même que la sensibilité reçoit ses matériaux par les impressions passives , l'entendement reçoit les siens à son tour de la sensibilité.

(1) Cru. de la raison pure, p. 167, etc. ; prolég., p. d29, etc.

(2) Ibid., p. 53.

Ces matériaux deviennent l'objet sur lequel s'exerce son activité.

» La fonction de Tentendement étant d'unir nos perceptions , sa matière comprendra tout ce qui est destiné à être uni, associé dans le centre qu'elle doit offrir. C'est, dans la notion, ce qu'elle à de général ; c'est, dans le jugement, le sujet et le prédicat pris à part (1).

» Les produits de la sensibilité, les intuitions, servent de matière pour les notions ; les notions servent de matière pour les jugements(2).

» Les formes de l'entendement ne doivent être que le résultat de ses lois ; ses lois doivent être l'expression de la nature des fonctions qu'il exerce. Sa fonction est d'unir : c'est en jugeant qu'il unit. Examinons donc quelles sont les conditions générales, nécessaires, de tout jugement.

» Il y a quatre choses à distinguer dans un jugement :

1° La quantité; il peut être ou singulier , ou pluriel, ou général.

2"" La qualité; il peut affirmer, nier ou limiter.

â° La relation entre les termes mêmes du jugement; il est catégorique quand il exprime seulement l'union du sujet et du prédicat; il est hypothétlque lorsque le jugement est exprime comme dépendant d'un autre; il est enfin disjonctif lors-

(1) Crit. de la raison pure, p. 92, 672, etc. (d) Schmid, Worterbuch, p. 3-41.

qu'il embrasse , lorsqu'il oppose plusieurs hypothèses qui s'excluent les unes les autres.

• 4° La relation du jugement à l'entendement , appelle par Kant la modalité ; il peut être ou proùlétnalique lorsque l'union du prédicat au sujet est présentée comme simplement possible; ou asseriorique lorsqu'elle est présentée comme réelle, effective; ouenûn apodiciique lorsqu'elle est préseji^tée comme nécessaire.

' » De là, douze fonctions diverses de l'entendement auxquelles correspondent autant de lois, ou de formes, ou de conditions primitives , nécessaires, générales, appelées notions pures deCenten^ dément ou catégories.

Modes de la

Justement.

Formes

pensée.

ou catégories.

(1. Singulier.

— 1. Unité.

Quantité.

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