IV
le témoignage de Tévidence ou du sens com* mun? Alors, pourquoi Tévidence ou le sens commun ne pourraienHls pas justifier, à aussi bon droit, des vérités semblables (I)?
En un mot, toute philosophie doit commencer par admettre, comme un fait primitif au moins, l'expérience des phénomènes intellectuels, et si c'est dogmatiser que d'admettre de tels faits, comme Kant le suppose, Kant luimême a dogmatisé. Si l'on dit que Kant , dans ses prémisses, ne considère ces phénomènes que comme une simple hypothèse , toute sa philosophie devient hypothétique , et il reste à demander quel rapport ces lois hypothétiques d'une connaissance prise dans l'ordre des abstractions, ont avec les lois réelles qui régissent les connaissances de chacun de nous.
Quant au rationalisme, Kant en avoue trop expressément les maximes, pour qu'il soit tïécessaire de prouver que son système en porte les caractères Non-seulement Kant refuse d'admettre comme une donnée la connaissance immédiate des existences , et les faits expérimentés, non-seulement il annonce le dessein de fonder la philosophie tout entière sur des faits à pnori; mais , surpassant même tout ce que les rationalistes les plus hardis avaient jusqu'alors avancé en faveur des prérogatives de la spéculation , il veut qu'on fonde sur des principes à priori la
connaissance en général , et même la possibilité de la connaissance (1).
Cependant Kant a eu le sentiment de celte stérilité profonde à laquelle le rationalisme se condamne, en ne permettant point aux vérités spéculatives de contracter avec les faits cette espèce d'union qui seule assure la fécondité de la science. Afin d'échapper à cette conséquence inévitable , il a imaginé certains principes qui sont tout ensemble synthétiques et à priori ; à priori parce qu'ils sont purement rationnels et indépendants de l'expérience ; synthétiques , dit-il, parce qu'ils ne se bornent pas à ï identité , mais qu'ils étendent les idées qu'ils y ajoutent (J).
Ce serait assurément une chose bien précieuse pour le rationalisme que de tels principes ; car ils permettraient de tirer de quelques axiomes les conséquences les plus étendues , d'ajouter aux idées ce qu'elles ne renferment pas , et, parla môme raison, de donner aux conséquences plus d'étendue qu'aux prémisses. Nous sommés fort disposés à convenir que les métaphysiciens se sont souvent et trop souvent créé de tels principes^ ou plutôt qu'ils ont usé des principes identiques comme s'ils étaient synthétiques. Mais
(1) La philosophie à beioin ttune science qui détermine à piMorî la possibilité, Us principes et les limites de toutes les connaissances : telle est la proposition que Kant établit dans son introduction , comuio la pierre angulaire de son système. (Crit. de la raison pure, 2* édit., p. 6.)
276 Misr. COMP. DES SYST. DE PIllL.
nous ajouterons que cette extension n'a jamais été que l'effet des équivoques , qu'elle est Tabus (lu raisonnement et non pas sa propriété.
En effet, un principe syniliéiique à priori^ tel que Kant le suppose , est une chose contradictoire aux notions fondamentales d'une saine logique. Si je m'isole entièrement de l'expérience pour me renfermer dans la sphère de mes propres idées , et que je veuille alors affirmer une idée B d'une autre idée A, quel autre lien que l'identité puis-je établir légitimement entre elles? De quel droit puis-je les unir , si ce n'est en reconnaissant que B est égal à ^1 ou en fait du moins partie, si ce n'est en retrouvant B dans A par une transformation des termes qui les expriment ? Et si jB excède réellement A en étendue , en valeur , comment puis-je attribuer à A^ comme sa propriété , cet excédant de B que je ne retrouve point dans A lui-même ? L'exemple même auquel Kant a recours confirme cette vérité simple : 7 + 5 = 12 , n'est qu'un principe identique. Il suffit pour le rendre analytique, selon le langage de Kant , de transposer l'équation sans rien changer , je ne dis pas aux deux termes qui la composent, mais même au rapport qui les unit : 12 = 7 + 5 , est encore le même principe , et il devient analytique , selon Kant , puisqu'il décompose l'idée 12.
Ce principe n'ajoute rien ni à l'idée de 7 , ni à celle de 5. C'est à leur réunion seule, et non
à Tune ou à l'autre, quMl attache la valeur =12. C'est une identité parfaite , c'est le même nombre sous deux expressions , c'est la même idée numérique exprimée, ici par deux signes, là par un seul ; c'est l'identité d'un tout avec la réunion de ses parties.
Voici ce qui a induit Kant en erreur : il a confondu avec le jugement qui assigne les rapports de nos idées, l'opération préliminaire par laquelle nous formons nos idées complexes et préparons ainsi les termes de ces rapports.
L'opération par laquelle nous formons toutes nos idées complexes est une opération synthétique, maïs elle n'est point encore un jugement. Ainsi, lorsque pour la première fois je forme une idée 12, je rassemble et je réunis sous un signe commun les deux idées 7 et 5 , ou 8 et 4 , etc. , et lorsque cette opération de mon esprit est achevée, si je veux me rendre compte des rapports qui en résultent, je compare le résultat synthétique aux idées élémentaires; le jugement que je porte alors n'exprime que leur identité réciproque. D'un côté, il développe l'expression sommaire i2; de l'autre, il montre la combinaison des éléments 7 et 5 ; il est à la fois synthétique sous un rapport, analytique sous l'autre , identique sous tous les deux, et il ne m'autorise à conclure de mes idées rien de plus que ce que j'y ai effectivement renfermé en les composant.
Kant paraît, au premier aspect, se placer hors
de la ligue des idéulistes eu annonçant , dans le syslème général de nos connaissances, la distinction fondamentale d'une matière qui nous m dannée, et d'une /orwe qui appartient à noire esprit ^ mais si on ces^e de s'arrêter à la lettre de pette déclaration, si on en vient à Texamen des effets, on verra bientôt combien elle est illusoire ^ et que cette prétendue matière donnée du dehors n'est qu'un pur néant ou qu'une wipple prqduction de l'esprit. Demandons, eq effet, à ce philosophe si cette matière^ qui nous vieat du dehors, a quelque existence réelle hors dç nous, si, en la reçevmt^ nous acquérons qqelqii^ con^ naissance des propriétés réelles des objets; il nous répond négativement : il nous apprend que nous ne conn^s^ons que leurs appqrençe^, qu'il |i'arrive des objets à nous que des appçivmçe^ , que noMs ignorons ce qu'ils sont réellemeR^ et en euxmêmes, et par conséquent que cette matière na leur appartient qu'en appçrence^ et ne nous est donnée^ pat là méfiée aussi qu'en apparence; d'OÙ noua devons conclure que la distinction ét^Ulie parKant entre la matière et la forme n'est psiS une di^tipçtiQB réelle, mais apparente.
Ce n'est pas tout : demandonsf à Kapt ce que c'ebl qu'une apparence? Ce n'est pas , suivant lui, quelque chose qu; appartienne réellement '^m objets ; est-ce donc quelque cho3e qui existe seulement en nous-mêmes , une sorte d'image que l'esprit se forme? Ou bien eçt-ce (jtielq^e chose
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAp. XXV. 279
qui existe à la fois hors de Tesprit et hors des objets, un milieu interposé entre eux et nous? Car il faut bien que cette apparence soit quelque chose et ait son principe quelque part. Si elle ne réside qu'en nous-mêmes , ce n'est plus une matière donnée du dehors. Si elle existe hors de nom et hors des objets, entre les objets et nous* elle est elle même quelque chose de réel et une nouvelle aorte d'objets qui existe au dehors.
Cependant qu'est-ce qui distingue cette appq^ rence d'une simple iltmion ? Ce ne peut être qu'une seule chose : son rapport avec la réalité des objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. Si elle n'a de rapport qu'avec mon esprit seul, elle n'est qu'une modification de mon esprit, et toute autre valeur est illusoire (K).
Toute apparence est un composé : V de quelque chose de réel, soit une idée de l'esprit, soit un objet externe; 2** d'un rapport d'anafogfîe entxecequfilgue chose et un aqtre objet dont il devient le si9n0 , la représentatiou. Les apparences de Rant n'piit ni l'une ni l'autre de ces deux conditions; ellcis sont en elles-mêmes = 0, et leur rapport avec les objets est = X, ou une inconnue.
Il serait facile de montrer plus encore, de montrer que si Vespace et le temps soqt çn^èrement et absolument des créations au des formes de notre esprit, et n'out aucune réalité hor$ de nous, il est même impossible qu'il existe quelque cho^i^ liors de nous , et surtout qu'il existe <|e^ corpsi ,
280 mST. COMP. DES SYST. DE PHTL.
puisque l'espace et le temps ne sont au fond que la suite on la simultanéité des existences. Il serait facile de montrer que c'est une contradiction dans le criticisme de supposer d'abord qu'on peut séparer par la réflexion ce qui , dans nos connaissances , appartient aux objets, de jce qui appartient à l'esprit , et d'annoncer cependant ensuite que nous ne pouvons rien apercevoir des objets qu'au travers des formes de notre esprit et avec les modifications que ces formes leur ont données ; car si nous ne voyons ainsi les objets que déflgurés et déguisés, et si nous ne pouvons nous dépouiller de ce malheureux prisme qui les défigure, comment savons-nous en quoi ce prisme les a dénaturés? Et si nous ne savons comment ce prisme les dénature , pourquoi parlons-nous d'une matière à laquelle ce prisme donne une autre forme , puisque cette matière elle-mênie , nous ne la voyons qu'au travers du prisme^ et ne pouvons jamais la détacher par l'abstraction? Nous pourrions faire voir, enfin, que lorsque Kant croit repousser l'idéalisme de son système en démontrant l'existence des objets externes , il ne démontre en eflet qu'une chose vide de sens, puisqu'il démontre seulement ceci : qu'il existe certaines choses dont nous ne connaissons aucune propriété , dont nous ne connaissons point le rapport avec nous, V action sur nous, le rapport entre elles , et r action réciproque. Car tout cela ne peut être qu'une propriété de ces objets , ou au moins une de leurs
puîssmicrp, et, ne connaissant point, selon Kant, ce quils sont en eux-mêmes^ nous ne pouvons connaître s'ils ont en eux-mêmes iiwepMmawce quelconque ; et d'ailleurs, cette preuve même que Kant croit nous donner de l'existence des objets externes, est, de son propre aveu , sans force et sans valeur pour une existence vraiment réelle. Car cette preuve se compose uniquement de principes et de lois auxquelles Kant n'accorde qu'une valeur subjective OU intérieure, et non point une valeur objective , c'est-à-dire qui puisse dépasser la sphère de nos idées pour s'appliquer à quelque réalité externe (!)•
Voici donc Kant devenu idéaliste, et tous ceux qui ont commenté son système ont bientôt vu qu'un idéalisme déguisé en faisait l'essence. On serait assez disposé à se consoler de ce résultat lorsqu'on entend Kant , en déplorant les funestes effets du matérialisme^ nous promettre qu'à ce prix du moins il nous en affranchit à jamais. Mais il faut voir comment cette promesse est remplie. Si un philosophe peut s'affecter des effets du matérialisme , ce n'est pas sans doute parce que le matérialisme affirme l'existence de la matière et des corps, ce qui n'a rien de désolant et d'effrayant pour la raison et la morale ; ce serait seulement parce que le matérialisme irait jusqu'à dire qail
{\) Crit, de la raison pure , p. 39 et 275.
383 BIST. COUP. DES SYST. DE PHIt.
n existe que de la matière^ anéantirait ainsi la réalUé (Cune intelligence dont Inexistence ne peut être fondée, que sur Cunité des opénuions , ndentité de leur prm-^ eipe , et par conséquent sa simplicité, son i^dépen-dance (1), conséquence qui détruit et la dignité du principe pensant , et son individualité, et son activité, et sa réalité même. Ainsi, le matérialisme ne peut être effrayant que par ses conséquences né- { gatives. Quel doit donc être notre étonnement 1 lorsque nous voyons Kant avouer toutes ces con* séquences, essayer même de les prouver , établir sous le titre de thèses et d'antithèses une série de paradoxes dans lesquels, comparant les raisonne^ ments pour et contre la simplicité et la spirituQlité du principe pensant, il les trouve d'une égale force, également concluants; lorsque nous le voyons établir que cette simplicité, cette spiritualité^ ne peijvent être ni connues ^ ni démontrées , e^ que le moi lui-même , que son existence ne sont aussi qu'une apparence à la réalité de leiquelle nou$ ne pouvons atteindre.
Kant accorde donc au matérialisme précisée ment les seules choses qui pourraient, à ses yem, le rendre funeste , et la seule circonstance ps^r laquelle il s'en sépare , c'est en refusant d'fiid-
(1) « Le matérialiste est dogmatique et empirique, parce qu'il dé- > duit les phénomènes du sens intérieur de ceux du sens externe , »el qu'il prétend anéantir la différence de Tâme et du corps consi- »dérés comme objets de Texpérience, (Crit, de la raison pure, p. 379.)
PniLOSOPBIE MODERNE. CHAP. XXV. 283
rqettre les connaissances positives que le matérialisme avouait d'ailleurs, c'est-à-dire l'e^^istence des corps doués de quelques propriétés , refus qui n'est p^s d'une grande consolation, ni d'un grand secours. Kant, en un mot, donnant gain de cause au matérialisme contre la réalité du principe pensant et de ses propriétés intellectuelles , ne lui dispute qu'un ordre de réalités externes qui pouvaient fort bien se concilier avec celles-ci , et n'échappe au matérialisme complet que par une voie dont il ne semblerait pas qu'il eût grand sujet de se glorifier, parle scepticisn^e, par un scepticisme qui s'étend à la fois sur l'intelligence et sur la matière.
Le scepticisme, en effet , ne peut désirer rien de plus que ce que lui accorde la philosophie critique. Aucun sceptique n'a jamais pensé à pon- ^^Ster qu'il y eût des apparences; le scepticisme s'est borné à douter que ces apparences correspqqdent à des réalités. Il n'y a point de connais;swces, s'il n'y ^ pas d'objets connus ; la connais^ fiance n'est qu'uu vain , nom si elle n'est la cqknamance de quelque chose : ces objets, Kant nous les enlève successivement en nous, enlevant toutes les réalités. Car un objet n'est rien, s'il n'est quelque chose de réel ; il n'y a pas de moyen terme entre le néant et la réalité. Si nous ne pouvons connaître ce que les objets sont en eux-mêmes, si nous ne connaissons des objets que ce que nous leur avoirs prêté, ce ne soqt pas les objets eux-mê^
284 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
mrfi qne nous connaissons. Si toute notre science n'est composée que d'apparences^ notre science tout entière est vaine; car il ne lui reste pas même un terme de comparaison auquel elle puisse rapporter ces apparences, pour examiner ce qu'elles ont de juste ou de trompeur. La philosophie de Descartes commençait sans doute et se terminait au dogmatisme : celle de Kant a fait précisément tout le contraire.
Un kantien va nous opposer cependant l'appareil des lois qui président à l'application successive des formes intellectuelles^ lois nécessaires , ditil, et qui garantissent le légitime emploi de ces formes ; mais remontons aux principes de ces lois elles-mêmes. Elles sont déduites à priori, nous dit-on, de la nature même de notre sensibilité , de notre entendement et de notre raison; elles naissent d'un principe subjectif, elles n'ont qu'une vdleur subjective ; ce ne sont que les lois du monde subjectif, c'est-à-dire du monde de Tintelligence. Cependant, ne personnifions pas des abstractions: la sensibilité, Tentendement, la raison , c'est le moi sentant , comparant, raisonnant; l'intelligence, en un mot, c'est le moi connaissant. Les lois ne peuvent être plus vraies et plus réelles que les fonctions dont elles sont dérivées ; ces fonctions ne peuvent être plus vraies, plus réelles que le sujet, le moi qui les remplit, et les propriétés qui l'en rendent capable. Mais ce moi , ce sujet, son existence, ses propriétés, ne sont que des ap-
PHIIOSOPHI£: MODËHNE. CHAP. XXY. 285
carences; le monde subjectif n'est qu'un monde d'apparences : les lois qui le régissent ne seront donc point des lois réelles , mais des lois apparentes aussi, qui serviront, si l'on veut, pour appliquer des apparences (les formes intellectuelles) à d'autres apparences ( la matière ) , et nous serons promenés ainsi dans un cercle d'apparences, cherchant un point d'appui qui nous permette de les fixer, et ne trouvant ce point d'appui nulle part, ni au dedans de nous-mêmes, ni au dehors.
Kant a placé la raison au sommet de son échelle psychologique , et a paru lui conférer en cette matière la plus haute dignité. Mais combien cette dignité lui sera inutile , combien même elle lui sera à charge ! Cette raison d'abord ne fait qu'unir, ordonner entre eux les produits des facultés inférieures ; elle fait pour notre esprit la fonction d'un teneur de livres pour le négociant. Mais si ce négociant n'a ni capitaux ni marchandises , si les valeurs qu'il possède ne sont que des signes incapables d'être réalisés, il ferait fort bien de congédier ce teneur de livres , quelque habile qu'il soit , jusqu'à ce que ses magasins ou son portefeuille se remplissent. La raison de Kant enregistre des apparences, unit des apparences, et ne donne après tout que des apparences, c'està-dire des monnaies primitives , des signes de valeur qui ne peuvent jamais , et à aucun prix , se convertir en valeurs réelles.
286 flIST. COMP. DES SYST. DE PHÎL.
Mais ce qui rend la condition de cette raison vraiment mallieureuse, c'est qu'elle est condamnée à se trouver éternellement et nécessigiirement en contradiction avec elle-même. Une fatalité singulière lui a imposé des lois qu'elle ne peut exécuter, lui a donné des besoins qu'il lui 6st interdit de satisfaire , lois et besoins bien peu raisonnables sans doute. D'une part, les connaissances conditionnelles étant données à la raison, il faut qu'elle les complète par le non-conditionnel ont absolu (Dieu, C univers, le moi); ainsi elle n'a point rempli ses devoirs, si elle n'a placé ces trois connaissances au sommet de toutes les connaissances : c'est la clef de la voûte. Cependant, d'un autre côté, il lui est impossible de démontrer jamais l'existence de ces trois choses, et, pour comble de malheur, le pour et le contre, sur ces trois objets , sont également prouvés. Ces trois idées ne lui servent donc que pour mettre de l'ordre dans nos conceptions: c'est une simple affaire de symétrie. tJn besoin naturel et constant la pousse bien à leur accorder une valeur réelle (un besoin de la raison est-il autre que le sentiment de la vérité?). Mais ce besoin échoue contre une impossibilité aussi constante que lui-même ; il n'est plus qu'tm postulat^ un vœu, vœu sans doute bien imprudent, puisqu'il ne peut être rempli , et que , suivant la maxime de Kant, on ne doit désirer que ce qui est possible.
Cette dernière maxime , que la raison théorique
observe trop peu , comme on vient de le voir, la raison pratique la suit avec empressement et s'en trouve fort bien ; elle en tire l'étonnant privilège d'autoriser à croire ce qu'on désire. — aVous de- 9 vez désirer le plus grand bien ; or, vous ne deve? » désirer que ce qui est possible ; vous devez donc » croire que le plus grand bien est possible. Or, » l'existence de l'Être suprême, l'immortalité del'â- » me, sont nécessaires à la possibilité du plus grand » bien ; vous devez donc croire à ces deux choses.» Voilà , en abrégé, le code de là raison pratique du criticisme. Ici le renversement des idées est sensible. Le plus grand bien est sans doute digne, par sa nature, de tous nos Vœux; mais il ne suit pas de là que le plus grand bien soit effeciivement possible, ni qu'il soit prudent de le désirer. Notre désir est subordonné à sa possibilité, bien loin qu'il puisse autoriser à croire cette possibilité. Ainsi cette maxime : on doit désirer le plus grand bien, n'est absolue que relativement à sa nature ; elle est conditionnelle relativement à sa possibilité ; elle ne signifie donc autre chose, au fond, que ceci : On doit désirer le plus grand bien , s'*il est possible, ou tout au plus on doit désirer que le plus grand bien soit possible. La croyance n'est pas une simple action , un simple exercice de la volonté qui n'exige que ridce du plus grand bien ; elle est un assentiment de l'esprit qui exige ou la conviction de la vérité, ou du moins la perception d'une vraisemblance. C'est donc confondre les attrîbu-
lions respectives de nos facultés, que d'enter la croyance sur la seule nécessité d'agir ou de vouloir. 11 est certain que nous ne pourrions agir ni vouloir, sans une croyance ; mais c'est tomber dans une pétition de principe , que de tirer le principe de la croyance des actions et des vouloirs qui doivent en être le résultat et l'application. La raison pratique de Kant est donc aussi peu raisonnable que sa raison théorique , puisqu'au lieu dç nous convaincre d'abord de la convenance et de l'efficacité de notre action, elle nous commande avant tout d'agir ou de vouloir , pour tirer ensuite de ce commandement le motif de conviction sur Ija possibilité de ce qu'elle nous ordonne. Dire qu'une chose est vraie sous le rapport pratique , et qu'elle ne l'est pas sous le rapport théorique , c'est dire qu'elle est vraie en application et fausse en principe ; c'est donc affirmer une contradiction. Il n'y a de la théorie à la pratique d'autre différence , si ce n'est que les vérités de théorie sont adaptées dans la pratique à un système de causes dont l'homme occupe le sommet. nL^ croyance j nous dit Kant, n'a qu'une valeur » purement subjective et pratique ; nous devons » croire que Dieu existe , mais on ne peut dé- » montrer ni la certitude, ni même la proba- • bilité de son existence.» Qu'est-ce à dire? Que cette croyance serait utile , qu'elle serait bonne pour nous, mais que cependant elle est en elle-même arbitraire ou absurde. Comme l'exis-
tence de Dieu ne peut être limitée en mohméme, comme elle ne peut être le produit de mon action ^ si Dieu n'existe pas hors de moi et indépendamment de mon action, elle ne peut être l'objet d'une croyance même simplement subjective et pratique. En effet , ce qui n'était pas vrai avant que j'agisse, ne devient point vrai lorsque j'ag:is, à moins que ce ne soit le produit de mon action. Ce qui n'était pas vrai hors de moi, indépendamment de moi, ne peut devenir vrai en moi ou subjectivement i à moins que ce ne soit une modification de mon être.
C'est donc en vain que Kant me fait un devoir de croire, et même un devoir moral; s'il ne me donne des preuves de la vérité ou de la probabilité de ce qu'il faut que je croie, il ne me créera qu'un devoir impossible à remplir , ou bien il m'imposera le devoir d'être absurde. Je félicite ceux de ses disciples qui ont pu s'y soumettre avec tant de facilité; mais , pour mon compte, lorsque je reconnaîtrai qu'une croyance est utile, ou je tâcherai d'en donner des preuves solides , ou je me bornerai à désirer que d'autres en trouvent. Les sceptiques, après tout, avaient aussi leurs croyances pratiques^ moins morales que celle de Kant , mais aussi bien établies. Ainsi , même en accordant au criticisme cette singulière doctrine qui fait pratiquer d'abord , afin de faire croire ensuite ce qui est nécessaire à la pratique, il n'en serait pas moins un scepticisme reproduit ly. 19
290 HIST. COIfP. DES STST. DE PHIU
SOUS un nouveau nom. Pyrrhon lui-même était un homme de bien , un homme religieux et fidèle & toutes les pratiques du culte établi. Les auteurs d'un système n'en prévoient jamais toutes les conséquences.
Puisque le criticisme n'a pu éviter cinq des six principaux écarts que la philosophie commet en déviant de sa vraie route , nous devons espérer du moins qu'il aura échappé au sixième, qu'il aura échappé à V empirisme. Tout semble confirmer cette espérance : les déclamations unanimes des kantiens contre l'empirisme, leur mépris profond pour les empiriques , une telle crainte de l'empirisme qu'ils proscrivent même la philosophie de l'expérience à raisop des aflSnites qu'elle semble avoir avec lui ; enfin, la peinture qu'ils nous font des bienfaits de la philosophie critique, qui ne semble, aies entendre, être descendue sur 1^ terre que pour nous délivrer de l'empirisme dont le monde, sans elle, allait devenir la proie. Quel scandale donc aux yeux de l'école critique tout entière, si quelqu'un paraissait qui osât élever ce doute I Kant , à son insu , neseraii-il point tombé dans C empirisme? Le criticisme ne serait-il point un empirisme déguisé sous un autre novH' — Ce scandale, à notre grand regret, nous éÛon^ le donner.
L'empirisme peut être considéré ou dans ses principes, ou dans ses résultats.
Ce qui caractérise essentiellement , selon les
définitions mêmes de Kant , l'empirisme dans ses principes, c'est qu'il ne reconnaît entre les faits aucune connexion réelle et objecûvej c'est qu'il ne permet point d'admettre qu'un fait doive succéder à un autre fait différent de lui. L'empirisme reconnaît bien certaines connexions qui existent dans notre esprit entre les idées des faits, des conneiLioii^ subjectives ; mais il se refuse à considérer ces connexions subjectives comme représentant fidèlement des connexions réelles et objectives hors de notre esprit, comme ayant le moindre rapport avec la nature des chpses (!)•
Voilà un point bien établi, et en voici un autre qui ne l'est pas moins. C'est que , dans le systènie du criticisme, le lien , le nœud de la connexion , est une catégorie , une forme de nos con^ ceptions, c'est que la loi de ces connexions ne dérive que d'uD principe subjectif, loi par laquelle nous appliquons les formes de Centendement aux formes de la sensibilité, et par conséquent une loi subjective , en sorte que ce n'est pas la loi de la nature qui se révèle à notre esprit , mai§ l)ien notre esprit qui donne ses lois à la nature (2).
Kant a prévu quelle objection terrible allait naître de ces définitions contre 1^ réalité d'une connexion entre des faits. Il l'a exposée lui-même,
(1) Cnt, de la raison pure, p. 499.
(2) IHd., p. 165,263,830, etc.
292 IITST. COMP.DES SYST. DE PIÎIL.
il s*èst demandé : comment les conditions subjectives DE LA PENSÉE PEUVENT AVOIR UNE VALEUR OB- JECTIVE (l) , et , dans ce passage très curieux , il dit tout ce que nous poumons dire nous-mêmes. Voici maintenant comment il résoutladifflculté : « L'objet ne peut être aperçu que sous la condition des formes de la sensibilité qui résident » à priori dans l'esprit, et sont la condition néces- I saire de cette intuition. De même il est certaines » conceptions également à priori^ qui sont la con- » dition nécessaire pour qu'un objet puisse passer • dans l'ordre de l'entendement; pour que l'objet » de r expérience soitx^ossihle (c'est-à-dire puisse être » l'objet de la conception de notre entendement), »il doit donc se conformer à ces conditions. » Donc (j'emprunte ici les expressions littérales de Kant), jt donc la valeur objectivé des catégories re- 9 pose précisément sur ceci : que par elles seules
» l'expérience devient possible dans l'ordre DBS
» FORMES DE LA PENSÉE. Car , alors , les catégories se » rapportent nécessairement et à priori aux objets de » l'expérience , parce que C objet de r expérience , en » général^ ne peut être pensé que par le moyen de ces \ catégories (2).»
Je prie qu'on médite attentivement ce passage qu'on vient de lire , et qu'on décide ensuite s'il
(1) Crit, de la raison pure , 2* odit., p. 422.
(2) Ibid., p. 126.
signifie réellement autre chose que ceci : les catégories {moYen de connexion) étant C instrument avec lequel notre esprit conçoit les objets, sont nécessaires 4 NOTBE ESPBIT ; la conneoAon qu^ elles établissent sont la loi qui régit notre esprit. Toute leur force, toute leur valeur est donc renfermée dans la sphère de notre esprit et des formes qui déterminent les conditions de ses opérations intérieures , et c'est en vain qu'on cherche là l'origine d'yne connexion réelle, d'une nécessité objective. Les objets revêtent ces formes en entrant dans notre esprit, mais c'est notre esprit qui les leur prête ; elles ne leur appartiennent point; ces lois ne nous représentent donc rien de réel, rien qui soit hors de nous : elles ne sont que les modes de notre manière de concevoir.
Pour rendre ceci plus sensible encore, recourons à la comparaison de la chambre obscure si souvent et si ingénieusement employée par les kantiens- Les formes de la sensibilité sont comme la fenêtre de la chambre obscure ; elles donnent aux objets l'attitude , les dimensions, les teintes que déterminent la situation, l'étendue, la couleur des miroirs et des verres. Les formes de l'entendement sont des lunettes que l'observateur, placé dans la chambre obscure, a sur le nez, pour considérer l'image qui lui est renvoyée déjà modifiée, avec cette différence que ces lunettes, qui ontaussileurs dimensions, leurs couleurs, etc. , ne s'appliquent point à l'image même, mais seu-
39& lUST. COMP. DES SfST. DE PBTL.
lement aux modifications qu'elle a reçues en passant par la fenêtre. Ces lunettes sont les catégories. C'est à elles qu'il appartient d'établir la connexion des images d'après une loi iqui est propre à ces lunettes dans l'usage que nous en faisons. Maintenant, pour prouver que cette connexion existe réellement entre les objets, que cette loi imposée pour l'usage des lunettes a une valeur qui s'étend à la suite même des objets placés hors de la chambre obscure , Kant raisonne ainsi : « Sans mes lunettes , je ne vois point les »efiets que la fenêtre de la chambre obscure pro- » duit sur les contours, situations et couleurs des
• objets figurés. Sans la fenêtre de la chambre
• obscure et les effets qu'elle produit sûr les mo- I difications des objets figurés^ je ne verrais point
• ces objets ; mes lunettes sont donc la condition » nécessaire pour la vue des objets ; la loi imposée » pour l'usage de mes lunettes est donc une loi qui » régit ces objets eux-mêmes » ; tandis que Kant devrait se borner à conclure que les lunettes ne sont nécessaires que pour mes yeux, la règle pour user des lunettes bonnes seulement pouf celui qui s'en sert, mais de toute nullité dans toute autre application, de toute nullité hors de la chaiâbre obscure (L),
Ce qui caractérise essentiellement Vempîrîmie dans ses résultats, est, selon Kant, «cette manière » de philosopher qui n'admet d'autrç cônnaiô- » sance que celle des objets aperçus parles'settfe,
* et qui retranche du rang des connaissances vé- » ritables les connaissances dites à priori , Texis- « tence de Dieu , celle de l'âme , leurs proprié- »tés, etc. (!)•»
Je m'arrête à cette définition sans la discuter, et je traduis littéralement le corollaire que Kant déduit lui-même de sa théorie :
«Les catégories, dit-il, ne peuvent être d'aucun
» usage pour la connaissance des choses que dans
» leur application aux objets de l'expérience. Deux
» conditions sont nécessaires à l'expérience : 1* la
» conception, la catégorie nécessaire pour concevoir
3 un objet ; 2° Yintuiiion par laquelle cet objet est
» donné. Mais toute intuition est sensible; ainsi la
» pensée d'un objet , même à l'aide d'une concep-
» tien pure de l'entendement , ne peut devenir une
» connaissance qu'autant qu'elle se rapporte à un
«objet sensible. Les conceptions mathématiques
n ne sont point en elles-mêmes des connaissances,
» à moins qu'on ne suppose qu'il y a des objets
» qui se laissent apercevoir par nous sous la forme
»de ces pures intuitions... L'extension que nos
» conceptions s'attribuent hors des limites de l'in-
» tuition sensible ne nous sert à rien , car elles ne
«sont plus alors que des conceptions vides d'ob-
» jets, de la possibilité desquels nous ne pouvons
• juger par leur secours; elles ne sont que de
(i) CtU. de ht raison prat.y p. 26, 89, etc.
296 IIIST. GÛMP. DES STST. DE PHIL.
» simples formes de pensée, 's^n^ réalité objective.
• Notre intuition sensible et empirique peut donc
• seule leur donner quelque sens et quelque va- »leur (!)• •
Aussi, Kant a-t-il grand soin de condamner Locke pour avoir essayé de démontrer Texîstence de Dieu comme une chose qui ne peut être l'objet d'une intuition sensible (2).
Et c'est l'école de Kant qui accuse celle de Locke d'empirisme , qui ne la désigne même que sous le nom d'école empirique ou sensualiste!
Kant a-t-il donc trouvé, entre les trois genres d'écarts opposés, la route moyenne par laquelle il espérait de leur échapper? On peut en juger. Le moyen qu'il a pris pour éviter également chacun d'eux , c'est de se jeter successivement dans chacun d'eux. Le moyen qu'il a pris pour concilier les six principaux systèmes dont les erreurs dénaturaient le caractère de la philosophie, c'est de donner à la fois complètement gain de cause à chacun de ces systèmes. Au lieu de tracer une ligne directe entre les exagérations contraires, il a fait tous les contours nécessaires pour envelopper ces exagérations dans son système ; en un mot , le moyen qu'il prend pour s'affranchir de toutes les erreurs, -c'est d'admettre toutes les contradictions.
(1) Crit. de la raison pure, p. M 6 otsuiv,
(2) /^>irf„p.l28.
De là vient qu'un système destiné, ainsi que Fannonçaient ses auteurs , à réunir toutes les sectes par une éternelle pacification , dès qu'il a eu attiré l'attention publique et acquis un certain nombre de partisans , il a immédiatement engendré, entre ses partisans eux-mêmes, une nouvelle division, un nouveau partage de sectes, non moins animées dans leurs contestations mutuelles que celles dont il devait opérer la réunion. C'est que ce système n'était, en effet, qu'un amalgame d'éléments incompatibles, dont la lutte nécessaire et éternelle a dû se manifester de nouveau dès le premier développement qu'ils ont reçu.
Cette incompatibilité des éléments réunis à la fois dans le criticisme s'y trouve déguisée par la multitude de divisions, de classifications , de définitions , de distinctions , de commentaires de toute espèce interposés entre eux. L'attention de l'esprit, absorbée , captivée par ce nombre prodigieux de notions intermédiaires , perd de vue la contradiction des termes extrêmes entre lesquels elles sont placées, En parcourant cette immense chaîne, la raison n'est plus révoltée, parce que les idées opposées sont séparées par un trop grand intervalle pour être simultanément aperçues ; on admire l'art qui a présidé à ces vastes combinaisons , mais on perd de vue les principes qui y sont entrés. Frappé de la richesse de la broderie, on n'aperçoit pas les défauts du fond.
298 HIST. GOtfP. DES STST. DE PHIL.
L'épreuve à la({uelle le criticîsme doit être soumis pour être bien apprécié, c'est donc d'essayer de le résumer par des rapprochements sommaires après ravoir fidèlement suivi dans tous ses détails. Dès que vous vous arrêtez à discuter ses propositions une à une , l'opposition même des éléments dont il se compose fournit en apparence un moyen de repousser vos objections; car, quelle que soit la conséquence qu'on veuille tirer contre lui de cette proposition, il a une déclaration contraire toute prête pour vous démentir : il vous dit que vous ne l'avez pas compris , et, pour vous le prouver, il vous rengage dans la série des intermédiaires , qui, de distinctions en distinctions, doivent, si vous n'y prenez garde, vous faire oublier le point dont vous étiez parti et celui auquel vous croyez tendre.
Au reste , il n'est point d'erreurs , ainsi qu'on ne saurait trop le répéter, il n'est point d'erreurs qui ne renferment le germe de quelque vérité. On ne se trompe point parce qu'on voit ce qui n'est pas, mais parce qu'on accorde à ce qu'on a vu une extension trop rapide et trop absolue. Le criticisme renferme des vérités précieuses , mais dont il a porté trop loin les conséquences.
Il est vrai , par exemple , que l'esprit humain porte en lui-même certaines conditions et certaines lois qui lui sont propres, qui dérivent de sa nature et qui s'appliquent aux objets de ses connaissances. Mais ces conditions , ce sont les
facultés dont il est doué ; ces lois, ce sont les méthodes nécessaires à l'exercice des facultés. Le crîticisrae a été plus loin ; il a supposé que ces conditions sont des intuitions, des notionsj des idées, des formes en un mot , et non simplement des puissances; il a supposé que ces lois sont des principes; cette extension a fotmé sa première erreun
Il est vrai encore que , dans les notions de Vespace, du temps, dans les notions de Vunité, de la pluralité , dans toutes les catégories en un mot , dans toutes les idées de là raison pure , notre esprit a une très grande part, qu'il y met beaucoup du sien, que ces idées n'ont point au dehors de type qui leur corresponde exactement , et la raison en Ést simple ; c'est que toutes ces intuitions, notions, idées, sont ce que nous appelons des idées de relation ou de réflexion , qui supposent une vue de l'esprit , une intervention de l'esprit. Mais il y a aussi en elles quelque chose de réel et d'indépendant de notre esprit ; ce sont les termes de la relation, ce sont les faits qui servent d'objet à la réflexion. Le criticisme , par une seconde extension, a supposé que ces perceptions, ces idées, sont entièrement et exclusivement l'ouvrage de notre esprit seul, qu'il n'en a tiré les éléments que de lui seul. C'est la seconde erreur du crilicîsme , et, quoiqu'il s'en défende, ce sont là de véritables idées innées, dans le sens de Descartes et Leibniz. Car ni Leibniz, ni Descartes, n'ont prétendu que
ces idées fussent acluellement , mais bien virtuellement innées, c'est-à-dire qu'elles ont leur principe en nous, et se manifestent ensuite à Foccasion des impressions externes.
Enfin, il est vrai que la génération de dos connaissances selon tordre des temps, et leur génération selon C ordre des déductions , ne sont point en tout la même chose ; il est vrai qu'en nous formant certaines idées archétypes , nous pouvons tirer des rapports de ces idées des vérités qui sont à priori , c'est-à-dire qui vont au-devanl de l'expérience , la précèdent; mais il s'ensuit seulement qu'une somme d'expérience étant donnée , ces vérités à priori pourront nous servir à prévoir d'autres expériences, par le rapport qu'elles établiront entre les premières et les secondes. Il ne s'ensuit point que de semblables vérités à priori pourront servir, ni de principe, ni de garantie, ni d'appui , aux premières vérités expérimentales; cependant Kant, par une nouvelle extension , en a conclu que la philosophie a besoin d'une science qui détermine à priori la possibilité, les principes de toute expérience. Dès lors, bannissant l'expérience du nombre des données élémentaires et primitives de l'esprit, il s'est mis dans la nécessité de recomposer, comme on dit, de pièces et de morceaux, la réalité des choses; il s'est mis dans la nécessité d'expliquer, de prouver le grand mystère de la connaissance, et d'attribuer aux simples conceptions de l'esprit, aux
vérités à priori , une valeur, une fécondité qui n'appartiennent point à leur nature , et c'est , à ce qu'il nous semble, la troisième erreur fondamentale.
Concluons que le critîcisme a achevé de manifester les vrais besoins de la philosophie , soit par la lumière qu'il a répandue sur les problèmes essentiels, soit par la nouvelle preuve qu'il a donnée de l'insuffisance attachée aux solutions offertes par les systèmes que nous avons passés en revue jusqu'à ce moment. Les efforts mêmes du criticisme ont été utiles en ce qu'ils ont achevé de montrer l'unique voie sur laquelle ces solutions puissent être obtenues , c'est-à-dire la philosophie qui mérite proprement le nom de philosophie de C expérience.
NOTE A
Je ne craindrai point d'assurer que, si des intérêts plus prochains et plus généraux n'eussent, il y a quelques années, absorbé l'attention et l'énergie de tous les esprits, le moment était venu , en France , où la philosophie allait prendre im nouveau caractère. Après avoir rétrogradé du dogmatisme de Descartes à un scepticisme presque absolu , elle tendait à reprendre une situation moyenne entre ces deux extrêmes, à réconcilier Fenthousiasme moral avec l'analyse intellectuelle. Peut-être l'époque de ce perfectionnement n'a-t-elle été que retai'dée. Peut-être touchons-nous au moment de voir reprendre à la philosophie ce caractère bienfaisant qui , en écartant les erreurs funestes , prête un nouvel appui à toutes
les vérités utiles , et met en accord toutes les facultés de l'esprit comme tous les besoins du cœur.
NOTE B
Les disciples de Kant témoignent, en général, la plus grande surprise que la doctrine de leur maître ait paru, jusqu'à cette heure , occuper si peu les esprits français. Ils se récrient sur la légèreté , rindifférence de notre nation , sur cette vanité qui lui fait dédaigner, disent-ils, les productions étrpgères.
Pour moi, je ne m'étonne que d'une seule chose, c'est qu'on puisse nous adresser, dune manière si affirmative, un semblable reproche.
Quoi ! de l'aveu des kantiens mêmes, il a fallu sept à huit ans pour que les ouvrages du professeur de Kœnigsberg fussent , non pas admirés, mais connus , remarqués de ses propres compatriotes, et on s'étonnera que douze ans de plusse soient écoulés avant que la France se soit associée 4 l'admiration de l'Allemagne; lorsque, pour arriver jusqu'à Kan^ nous avons à franchir la double barrière de deux langues, la langue allemande qui malheureusement nous est très peu familière , et de plus, la langue même du criticisme , qui est peut-être aussi difficile , aussi longue à étudier I
Le grand Leibniz lui-même a été peu connu , ses opinions ont été peu goûtées dans cette France qu'il avait cependant visitée, dont il avait souvent emprunté la langue, parce que ses idées étaient peu en analogie avec la disposition de nos esprits, parce que ses systèmes, lorsqu'ils eurent pris entre les mains de Wolff une forme régulière, se trouvèrent environnés d'un appareil qui nous repoussait ; et l'on s'étonnera que Kant ne soit pas plus heureux! Kant, entouré d'un. appareil bien moins attrayant encore ; Kant , dont les idées sont bien moins encore en harmonie avec nos dispositions; Kant, dont l'étude exige plusieurs années pour les Allemands mêmes, sans qu'après cette longue épreuve , il soit permis d'être We"
assuré qu'on l'a compris ! Kant enfin, qui, prenant la philosophie elle-même de Leibniz et de Wolff pour son point de départ , en suppose presque la connaissance comme une prépa* ration indispensable I
Enfin , se peut-il qu'on nous demande un compte sévère de ces douze ou treize ans que nous avons passés sans nous exi" tretenir de Kant, comme s'ils avaient été, pour nous, un temps ordinaire, un temps de méditations philosophiques? On oublie que de grandes espérances , de grands dangers , de grands désastres, de grandes réparations, ont, pendant ce temps 5 absorbé nécessairement toutes les pensées. On oublie que les malheurs de la guerre nous isolaient de cette Allemagne à laquelle on nous accuse de ne nous être pas associés pour l'étude du criticisme. On oublie que la philosophie, après avoir prêté parmi nous son nom à des écarts qu'elle désavouait , s'est vue discréditée par l'abus qu'on en avait fait ; qu'il n^i paru en France, depuis ces douze années, presque aucun ouvrage de philosophie proprement dit, par le concours de toutes ces causes.
Enfin , sur quel fondement nous accuse-t-on même d'être dans une si profonde indifférence et dans une si profonde ignorance à l'égard de la philosophie critique ? Est-ce parce que nous ne l'admirons pas? Mais nous avons cela de commun avec une grande partie de l'Allemagne elle-même où elle est le mieux connue. Est-ce parce que nous ne l'enseignons pas ? Mais depuis le rétablissement de nos écoles , en l'an IFI , nous n'avons point eu en France de chaires de philosophie. Est-ce parce que nous n'écrivons pas sur ce sujet? Mais ceci prouverait seulement que nous ne le croyons pas très utile.
On me permettra de répondre à ces accusations par des faits, d'apprendre aux kantiens que plusieurs de nos hommes les plus distingués ont Ip leurs ouvrages, ou dans les originaux, ou dans des traductions latines , qu'ils ont eu des conférences suivies sur la philosophie critique avec quelques-uns de se^ plus éclairés sectateurs. Je demande la permission de rappeler
30/| fflST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
aussi qae je donnai moi-même » il y a cinq ans , une notice sur la philosophie critique , dans un mémoire qui obtint le prix décerné par l'Institut national ; elle fut , il est vrai , retranchée à l'impression , parce que Je la Jugeais trop insuffisante. Deux ans après, je communiquai à l'Institut national, dans une séance, une notice plus détaillée; ainsi, cette société savante n'a point ignoré du moins en quoi consiste le criticisme, quoiqu'elle n'ait jamais prétendu \e juger , comme l'a supposé un anonyme fort injurieux à son égard (Kant jugé par H' Institut, et observations sur ce jugement), mais très mal informé des faits.
J'avais projeté moi-même , dès l'an VI , une traduction avec des notes , de l'analyse faite du criticisme , par Kiese* wetter , de la métaphysique des mœurs et des prolégomènes de Kant , ceux de ses ouvrages qu'il me paraissait le plus convenable de faire connaître en France. Ces traductions, presque achevées , ont passé dans les mains de plusieurs de nos amis : on m'a détourné généralement de les mettre au jour,
NOTE C
Il est impossible , je l'avoue, de se défendre d'une sorte de timidité, lorsqu'on entreprend de donner, dans notre langue, un sommaire de cette philosophie, soit en raison des obstacles que l'on trouve dans sa nature même et sa terminologie, soit parce qu'on peut être certain de se voir accusé de ne l'avoir pas comprise, dès lors qu'on ne l'a pas admirée.
On m'excusera donc, si je prends la liberté d'assurer ici que j'ai fait du moins tous les efforts possibles pour la bien entendre; que, lorsque j'en commençai Tétude, ce fut, je ne dirai pas seulement avec les dispositions les plus impartiales, mais avec les préventions les plus favorables , fondées sur l'opinion d'hommes qui m'ont inspiré une profonde estime ; qu'en un mot, je n'ai rien négligé pour découvrir ce qu'elle peut renfermer d'utile.
Les matériaux que j'ai pu réunir, et que j'ai consultés, sont, d'abord parmi les ouvrages de Kant :
La Critique de la raison pure ^ î® édit., 1794.
La Critique de la raison pratique , 2*^ édit., 1 795.
La Critique de la faculté du jugement, 2* édit., 1793.
Les Prolégomènes; Riga, 1783.
Les Éléments métaphysiques de la science de la nature , 2» édit., 1787.
La Métaphysique des mœurs. Les Écrits détachés (Kleine Scliriften), 1793, etc.
Et parmi les commentaires, les analyses dont ces ouvrages ont fourni le sujet :
Les Éclaircissements de J. Schulz, son Examen de la Critique de la raison ^ure ,'1789 , 1791.
La Critique de Schmid, son Dictionnaire, 2« édit., 1788.
Les deux éditions de Texcellente analyse du professeur Kicsewetter, sous ce titre : Versucheinerfasslichen Darstellung der wichtigsten Wahrheiten der neiiern Philosophie ^ fiir Uneingeweihte. Berlin, 1798.
Enfin, les notices diverses renfermées dans les recueils de Fûlleborn déjà cités , et dans celui de Reinhold , sous ce titre : Beitrœge zur leichtern Uebersicht des Zustandes der Philosophie beim Anfange des 19 Jahrhunderts ^ Haraburg, 1802, etc.
J'ajouterai que j'ai eu entre les mains deux notices manuscrites, faites par des partisans très éclairés de la philosophie de Kant.
Telles sont les précautions qu'il m'a été possible de prendre pour conserver la plus scrupuleuse exactitude , et alin qu'on puisse vérifier si j'y suis demeuré fidèle , j'aurai soin de citer exactement les sources où j'ai puisé.
L'ouvrage que M, de Villers a publié, Tannée dernière, sous
le titre de Philosophie de Kant, est celui d'un homme de
bien et d'un partisan zélé pour sa cause; il ne m'a point
paru en présenter la véritable tendance ; il est de peu de res-