‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie, considérés relativement aux principes desChapitre 26 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

Sa2 HIST. GOMP. DES SYST. DE PHIL.

dans les notions kantiennes, qu'un accident, qu'une modification du sujet; le sujet lui-paême, iippelé à soutenir un semblable jugement, ^'évanouit comme une ombre légère. Après avoir expliqué la nature par le moi , le moi lui-même par une apparence , les apparences par les formes, il ne reste plus qu'une forme de fmne (1), ou qu'un échafaudage de formes, auquel les apparences servent de base , quoiqu'elles empruntent d'elles, d'une autre part, toute leur solidité,

Jacobi interrogea, avec la môme sévérité, celte raison pratique qui a le privilège de faire croire ce que la raison théorique rejette comme dépourvu de réalité. Il Rpalysa , avec une exactitude nouvelle, la nature de la croyance; il d^I^ accorda pas le droit de suppléer aux démonstrations, encore moins celui de les contredire; il la fit consister , au contraire , dans le senti' paent de cette vérité , de cette réalité absolue et primitive qui doit être antérieure è^ toute démonstration , parce qu'elle doit servir de poiot d'appui aux leviers de la raison.

En un mot , pressant de toutes parts les maximes du criticisme avec une sagacité .ég?Je à sa patrençe , ce philosophe montra que , pour être conséquent, le criticisme pe peut éviter de se

(I) Uauteur d'iEiiesidemus propose assez plaisamment de subsututr le nom de tbrmalkme à ceki de critk'tsme que Kani â àm^ à loa.ftystèine.

PEIILOSOPIIIE MODERNE. OHAP. XXVI. 32â

réfugier dans une sorte à^idéalisme subjectif produit par un retour absolu de la raison sur ellemême, en renonçant à tout appui étranger; que cet idéalisme, à son tour^ se convertit en un scepticisme très complet, quoique déguisé, et qu'ainsi le systènie tout entier est une théorie scientifique et transcendantale de Tignorance raisonnée , ou de rimpossibilité d'une vraie science.

Cette vérité , cette réalité absolue et primitive, source de toutes les réalités comme de toutes les vérités , qui doit conduire à la science par la croyance, Jacobi l'a trouvée^ non dans la raison même ou dans le principe subjectifs non dans la nature ou dans X^^ptindpe objecHf, mais dans un principe élevé également au dessus de toutes deux , qui sert ainsi à fixer leur dépendance réciproque ; dans Tauteur suprême de la nature et de la raison, dans la Divinité, qui se manifeste à la fois dans rune et dans l'autre, qui seule peut offrir, par cette manifestation, une garantie suffisante à la raison, et autoriser le légitime exercice de son activité.

C'est ainsi que Jacobi a restauré le platonisme moderne , en lui donnant un nouveau caractère, un caractère bien plus philosophique que celui dont Malebranche l'avait revêtu. On est frappé de l'analogie de ses opinions avec celles de Fénelon et de Bossuet , quoiqu'il y soit arrivé par une autre route ; elles ont surtout un étroit rapport avec quelque^ idées de Leibniz , que ce

S2& niST. COMP. DES SYST. DE Pnft.

philosophe a peu développées , que ses succcesseurs ont méconnues. Jacobi n'hésite point à penser que Leibniz a mieux saisi , mieux résola que Kant, le problème fondamental de la philosophie (B).

Salomon Maimon , adversaire non moins redoutable dans la discussion , quoique bien inférieur au précédent dans Fart d'écrire, a livré au criticisme une autre attaque avec des armes différentes, celles du doute. Il a montré du moins que le criticisme bien entendu ne peut être qu'un scepticisme sur toutes les choses de l'expérience et de la morale , et qu'une préparation générale au scepticisme absolu.

«Tel est, en effet, dit Maimon, le caractère de la science transcendantalepure^ c'est-à-dire dégagée de toute donnée d'emprunt, qu'elle ne peut adnaettre de réalité objective , qu'elle ne peut prêter à cette réalité l'appui de la démonstration, qu'autant que cette réalité est fixée à priori et par la voie synthétique. Ainsi les catégories kantiennes ne peuvent obtenir le caractère de la réalité objeci'm^ que par le secours des formes pures de la sensibilité , l'espace et le temps ; celles-ci , à leur tour, ne peuvent tenir ce même caractère que des catégories ou formes pures de Tentendement

» Les sensations , en venant se mêler à ces deux espèces de formes, comme conditions mi^\ vielles de l'expérience , peuvent bien leur enlever leur pureté j et par conséquent ce qu'il y a de pti^

PIULOSOPfilB MODERNE. CHAP. XXYI. 325

dans leur caractère de réalité objective ; mais elles ne peuvent leur apporter une réalité positive que le kantisme ne leur accorde point en elles-mêmes.

» Quant à l'union de ces deux espèces deybrmes pures, celles de la sensibilité et celles de l'entendement, elle ne peut engendrer que les notions abstraites des mathématiques ; elle ne peut fournir que les objets intellectuels de la vérité géométrique.

» C'est donc en vain que le criticisme , uniquement appuyé sur ses principes à priori , voudrait prêter aux objets de Texpérience une réalité dont le germe n'est point renfermé dans cette génération synthétique , et le criticisme se contredit lui-même lorsque, affectant d'être une science entièrement iranscendaniale et pure, c'està-dire qui fait dériver tout principe de la science d'une source à priori , il vient cependant supposer, exiger, admettre quelque condition expérimentale pour la sanction de ses propres principes (1). »

Cette grande discussion a , comme on sait , partagé toute l'Allemagne , occupé depuis douze ans tous les esprits dans cette moitié de l'Europe. On s'attend à peu près qu'une querelle philoso-

(1) Die Kategorie des Aristotele». — Ah eine propàdêutîk zur einer neuen Tlieorie des Denkens dargestellet, Berlin, 1794.

phique aura produit une foule de maleutendas. dégénéré souvent en disputes personnelles , rallié à elle beaucoup de petites passions, et surtout qu^après des combats multipliés elle aura toujours plus animé les partis contraires , sans amener aucun résultat favorable à leur rapprochement. Mais ce qu'il a de particulièrement remarquable dans les circonstances de ce débat , c'est que , depuis la célèbre division des réalistes et des nominaux , on n'avait point vu d'exemple d'une querelle qui , occasionnée par des questions aussi abstraites , ait paru cependant se rattacher d'aussi puissants intérêts et faire naître ^^aussi vives oppositions. Elle a étendu sa triste influence sur la morale, la politique , la jurisprudence » la littérature elle-même et les choses de ^ût. L*esprit de parti s'est reproduit sous mille formes, s'est armé de tous les moyens ; celui que la*' philosophie semblerait devoir prévenir plus effectivement, l'invective, a été prodigué avec une sorte d'acharnement ; les universités ont retenti de ces déclamations ; les gazettes littéraires ont été remplies d'altaques individuelles couvertes du nom de recensions. C'est que Kant a fait non-seulement des disciples, mais des enthousiastes , et que l'enthousiasme, dans des esprits étroits, se convertit bientôt en fanatisme ;' c'est que le criticisme , par sa nature même , doit inspirer de hautes prétentions, qui, dans des hommes médiocres, deviennent lessyuonymes d'au-

PHÎtOSOPHXK MODEBNE. CHAP. XXVI. 827

tant de ridicules ; c'est qu'en appelant ses disciples à la dignité de censeurs de la science, il ^jievaît exalter la vanité des partisans subalternes de cette secte , autant qu'il .devait blesser vivement celle de leurs adversaires. Une autre circonstance plus remarquable peut-être encore , c'est que la défense des kantiens s'est appuyée le pths souvent , non sur la vérité de quelque principe en lui même, maïs sur l'ihtelligence du véritable sens de leur doctrine ; que leur réponse à toute* les objections a constamment fini et commencé par ces mots : vous ne nous avez pas compris. Cette réplique pouvait être assez fondée ; elle avait du moins l'avantage de donner une attitude très commode et très flère à ses champions; elle leur permettait d'appeler leurs adversaires sur leùF propre terrain, et de tirer un grand parti de l'obscurité même de leur système. Cependant , h force d'être répétée , et surtout après avbit été opposée tour à tour aux opinions les plus contraires , une telle manière de résoudre les objec^ tions devait se convertir elle-même en une ob^ jection non moins terrible contre le système au secours duquel on l'avait employée; elle faisait supposer que ce sysitème est absolument inîtitelligible, et n'échappe que par ses contradictions intérieures srux formes déterminées sous lesquelles on essayait de le combattre.

Loin que les Allemands aient droit de se pjaîn- ^re de l'indifférence que les étrangers ont témoî-

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gnée pour ces vives querelles et ces révolutions philosophiques , ils doivent concevoir que les étrangers ont dû se trouver, au contraire, refroidis par ces circonstances elles-mêmes ; quMls ont dû prendre précisément moins d'intérêt à cçtte dispute, en apercevant un esprit de parli phas prononcé ; qu'ils ont dû être fort peu disposés à étudier une doctrine qui , de Taveu même de ses amis , renfermait de si désespérantes obscurités; qu'enfin, ils ont dû attendre, pour s'occuper de cette révolution , qu'elle fût mieux fixée et qu'on pût en marquer à la fois le terme et le véritable caractère.

Le seul résultat bien positif, en effet, qu'ait produit jusqu'à ce jour la philosophie critique, a été de faire naître successivement plusieurs systèmes inattendus qu'elle seule pouvait engendrer , qui ont occasionné à leur tour de nouvelles révolutions et partagé l'école kantienne en autant de sectes aussi animées dans leurs controverses réciproques, qu'elles le sont contre leurs communs adversaires. Ces systèmes qui jeu sont dérivés par des voies très différentes, ne doivent point être confondus dans un commun jugement. Nous avons vu queie criticisme, dans son origine , était une sorte d'idéalisme transcetidantal associé à un réalisme expérimental , ou , suivant l'expression de cette école, empirique: toutes les grandes difficultés portent sur ce réalisme et sur la manière de le mettre en accord avec Yidéalism

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que Kant lui donnait pour appui. On* a senti le besoin de lui prêter un autre caractère. Fich te, Schelling , Bouterweck , Pont réduit à un simple réalisme pratique , avec la différence que les deux premiers l'ont associé à un idéalisme^ le dernier à un sc^pnmme également transcendantal; Bardîli, au contraire , l'a élevé à la dignité de réalisme raiionnei Ainsi les uns ont diminué , les autres ont accru la part trop incertaine que le grand fondateur de l'école critique avait accordée à la réalité des connaissances.

Les kantiens ont coutume de comparer les philosophes qui, avant eux, ont voulu fixer le fondement des connaissances humaines, à ces Indiens qui , pour donner un point d'appui à la terre , la font reposer sur une tortue. Jacobi a répliqué ingénieusement que Kant a eu, en effet, le mérite de demander un nouvel appui, et l'art de placer à cette fin une seconde tortue sous la première. Mais ses disciples ont bientôt senti l'insuffisance de cette ressource , et ils sont venus à l'envi placer une troisième tortue sous les deux autres.

On aurait tort, au reste, de regarder comme entièrement inutiles tous les efforts qui ont été faits pour compléter la doctrine de Kant. 11 en est dont le mérite ne peut être contesté , et presque tous fournissent de nouveaux points de vue sur la question du principe de nos connaissances.

Reinbold est le premier des disciples de Kant

qui ait senti ce qui manquait encore à la théorie de ce philosophe pour former un ensemble régulier; il s*était acquis le droit d'indiquer ces vides et de prétendre à les remplir. Aucun philosophe, en Allemagne, n'avait servi avec plus de succès et de gloire la cause du crilicisrae ; il TaVait adoptée avei; enthousiasme dès le moment de sa naissance. Avec ce talent d'exposition qui le distingue éminemment , il a traduit les oracles kantiens dans une langue élégante, harmonieuse et pure ; il a su faire descendre le kantisme de la région respectée , mais peu fréquentée, des abstractions métaphysiques ; il l'a réconcilié avec les intérêts qui agissent le plus vivement sur le cœur et l'imagination des hommes , ceux de la religion , de la morale, de la littérature et des arts. Il a su exprimer, avec un langage éloquent, des idées jusqu'alors inintelligibles ; il les a dépouillées de leur effrayante nomenclature ; il s'est efforcé de remonter à la source des malentendus , pour les faire cesser; il a popularisé cette doctrine qui dédaignait si ouvertement les succès populaires, et qui semblait avoir en effet de si bonnes raisotw pour les déprécier. On a cru voir un squelette inanimé reprendre subitement les formes et les grâces de la vie et de la jeunesse (1).

Reinhold a biebtôt remarqué que cette unité

{{) Reinholds Brîefe ûberdie kantisehe Philosophie, 2vol., trfpz'g»

systématique , tant célébrée , tant recommandée par la théorie de Kant , était loin cependant d'y être réalisée , et que le précepte ici n^était guère d'accord avec Texemple. Un défenseur si zélé et si éclairé tout à la fois, devait se hâter de couvrir ce côté faible de la cause. Les adversaires de Kant ont raisonné sur des principes contraires à ceux que Kant a supposés, plutôt que définis : de là, ^ l'impossibilité de s'entendre dans toutes les disputes qui se sont élevées. Reinhold a pensé que le véritable moyen d'y mettre un terme, serait de remonter à des principes qui fussent également reconnus de tous les partis. Kant a fait reposer sa théorie sur un certain nombre défaits ou de sup-^ positions qu'il a admis comme des données , mais pour lesquels il n'a point établi de démonstration; Reinhold a pensé qu'en cherchant cette démonstration , qu'en rappelant ces faits à un principe unique, incontestable, il obtiendrait l'avantage de donner plus de consistance au système; que, s' élevant à un point de vue plus général , il découvrirait même le fondement commun et primitif de toutes ces sciences philosophiques que le critlcisme jusqu'alors avait réformées , régularisées , plutôt qu'il ne les avait réellement reconstruites (C).

En prenant le criticisme pour point de départ dans la recherche de ce principe, il est facile de s'apercevoir que ses trois considérations les plus générales sont les intuitions, les notions, les

S32 IllST. COUP. DES SYST. DE PHIL.

idées, auxquelles correspondent trois facultés : la sensibilité, Tentendement, la raison ; que ces trois considérations sont renfermées cependant sous une autre plus générale encore, mais que Rant a négligé d'analyser et de définir , la représentor tion(D); que toutes les opérations de l'esprit reposent aussi, dans ce système, sur un premier fait qui n'y est pas davantage analysé , la conscience. Analyser ce fait, fixer cette notion, c'est le moyen qui s'offre à Reiobold pour atteindre le point de vue plus élevé qu'il désire, pour fonder le principe universel.

Le fait de la conscience est donc ce fondement désiré, et la proposition qui l'exprime, le principe scieotifique. Cette proposition est la suivante:

La représentation est distinguée, dans la conscience, de la chose représentée j de la chose représentante , et rapportée à toutes les deux (1).

Ainsi Reinbold ne se demandera plus seulement, comme le professeur de Kœnigsberg :

qu'est-ce qui peut être connu par les seules forces de la raison ? 11 se demandera d'une manière plus générale : qu'est-ce qui peut être représenté , de quelque manière que ce soit , c'est-àdire , ou connu, ou simplement pensé, ou désiré par nos appétits (2) ? Ainsi il embrassera dans un même point de vue les principes com-

(1) Beiirœge zur Ber'whtigmg, p. 1i4, 167, (8) i*«f., p. 163.

PHfLOSOt^lîIE MÔDEftNE. CTIKP. XXtl. 333

muns de la logique , de la métaphysique et de la morale (E),

C'est pour celte raison que la théorie de Reinhold a reçu le nom de philosophie élémentaire. Elle formait une sorte d'introduction à cellef de Kant ; elle en constituait les prémisses ; elle lui rendait Vuniié systématique^ à Taide d'un principe universel et simple, en se plaçant dans le senti- . ment primitif de la conscience. Reinhold avait été au-devant de Kant avec l'intention de le rencontrer sans doute , mais enfin il l'avait rencontré avec un bonheur qui semblait justifier à la fois les deux systèmes.

Il avait donc , en apparence du moins , assez bien mérité du kantisme. On pouvait espérer que les kantiens lui tiendraient compte de ce service ; que les anti-kantiens jugeraient plus favorablement la doctrine nouvelle , maintenant qu'elle était revêtue d'une forme plus simple et qu'elle offrait un ensemble mieux lié : cette double attente a été trompée. Les kantiens ont trouvé que Reinhold les avait servis au-delà de leur désir; ils ont été plus mécontents de lui voir indiquer un vide dans la doctrine, que touchés de son empressement à le combler ; ils se sont indignés qu'on osât porter la main à l'arche sainte, même pour la soutenir. Les anti-kantiens ne se sont point réconciliés. avec une doctrine qui , même en devenant plus claire, ne leur a point paru plus sulisraisante; ils ont pris acte de la grande dé-

S3& HIST. GOHP. DES SYST. DE PHEL.

couverte de Reinhold sur le défaut d'un principe fondamental dans le criticisme ; mais le peu de succès qu*a obtenu cet écriv^n , en- cherchant à rétablir, leur a paru une sorte de. condamnation quelle criticisme prononçait contre sa propre cause (F),

Toutefois, quoique la philosophie élémentaire de Keinhold ait fait peu de prosélytes, que luimême Tait abandonnée, quelque temps après, avec un désintéressement de ses propres idées bien rare chez un philosophe, l'apparition de cette théorie a quelque importance historique , en ce qu'elle a décidé, dans le sein de l'école kantienne, une grande et première révolution , de laquelle sont nées plusieurs autres. Les recherches , les controverses ont pris une direction toute nouvelle. Une sorte d'agitation s'est répandue dans les camps du criticisme; on s'est divisé , et tes choses ont pris un cours que Rant lui-même était bien éloigné de prévoir.

En s? avançant ainsi hors des rangs du kantisn^, pour poser le grand princii:)e fondamental, Reinhold a attiré sur lui un adversaire inconnu cpii, détruisant rapidement ce nouvel ouvrage, poursuivant Reinhold jusque dans le centre de sa secte, a singulièrement augmenté le trouble, accéléré les dernières révolutions. C'est Tauteor d'iËnesidemus (1), un des ouvrages les plus pi-

(I^.GoUlob Ernest Sehuize.

quaiits quç cette grande discussion ait produits. Le moderne iEnesideraus est, comme rancieo, un ami du scepticisme, non pcdot de ce scepticisme qui se ment à lui-même en rejetant la certitude de toute connaissance humaine; non point 4e ce scepticisme décourageant qui enlève l'espoir d'ajouter à la certitude autant qu'à l'étendue de nos lumières; mais de celui qui se borne à refuser à la philosophie le droit de statuer sur l'exîste^nce et les propriétés des êtres en eux-mêmes, à n'admettre aucun principe incontestaWe sur les limites de nos connaissances, qui, en un mot, reconnaît moins dans le présent, pour laisser davantage à l'avenir (!)• 11 se place dans le point de vue duquel Hume a raisonné, et qui ne lui ©ftpatt pas avoir été encore assez justement saisi. « Le scepticisme de Hume, suivantlui, ne repose point, comme on l'a cru , sur le principe que toutes nos idéfis dérivent immédiatement ou médiatem^nt de la sensation; Hume ne l'a admis que comme une supposition reçue chez ses adversaires, et qu'il voulait faire tourner contre eux. Le scepticisme de Hume ne se fonde que sur ces trois principes: 1** nos connaissances consistent seulement dans nos idées; elles ne sont réelles qu'autant que Fenchaînement de nos idées correspond à la liaison dçs choyas hors de nou,s ; S*" il n'est.aucun

(i) Mnesidemus, ou Observations sur la philosophie élémentaire de Reinholdf p. 22 (Âllem.» in-8; Helmstadt, 1792;.

SS6 HlST. COUP- DES SYST. DE PHIL.

principe qui nous autorise à conclure de Tenchatnement de nos idées à la liaison des choses : 3 le principe de la causalité , qui seul fonde la connexion de nos idées , d'après lequel les philosophes se croient en droit de conclure de leurs idées aux choses, ce principe est uniquement subjectif; c'est une simple loi intellectuelle; il n'est point justifié par l'expérience (!)• »

C'est dans le système de Hume , ainsi conçu , qu'iEnesidemus vient se placer. 11 rejette donc également, et celui de Locke, et celui de Leibniz, qu'il considère avec raison comme les deux principaux systèmes imaginés pour démontrer la réalité des connaissances ; il les rejette précisément parce qu'ils ont tenté de démontrer cette réalité, qui ne peut consister que dans l'accord de nos idées avec des objets placés hors de l'enceinte de nos idées, t Locke et Leibniz, dit-il, quoique suivant deux directions contraires, sont partis d'une supposition commune , savoir : que la nécessité où nous sommes de concevoir les choses d'une certaine manière, nous autorisée conclure l'existence réelle des objets de ces conceptions. Mais cette supposition n'est, au fond, rien autre chose que lé motif aveugle qui porte aussi le vulgaire à prêter une réalité objective à ses sensations. Cette supposition n'est fondée sur aucune déduction qu'une rigoureuse logique puisse approuver. Nos

(t) ^ncsidemus, p. 108ài2!2.

PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXVl. 337

idées sont le seul terme immédiat des perceptions de notre esprit ; nous ne pouvons rien connaître que par le ministère de nos idées ; où trouverons-nous donc un principe qui nous permette de franchir la limite de nos idées mêmes, et de leur assigner un rapport de conformité avec des objets étrangers? Ce rapport, il est vrai, est renfermé dans quelques-unes de nos idées ; mais il n'est qu'une idée lui-même , et il reste à savoir s'il a quelque fondement réel à son tour. Pour l'établir , nous n'aurions jamais d'autre moyen que de recourir à nos idées mêmes, et de retomber par conséquent dans un cercle vicieux (1). »

iËnesidemus est un adversaire du criticisme, le plus redoutable peut-être de tous , parce qu'il enlève au criticisme les armes dont celui-ci s'était emparé ; parce qu'il réclame, au nom du scepticisme, comme sa propriété inviolable, les principes que Kant a voulu lui opposer ; parce qu'il prouve que Kant , pour demeurer conséquent, ne peut être lui-même qu'un disciple de Hume, et que le premier n'a pu combattre le second qu'en lui prêtant des opinions qu'il n'a point eues.

iEnesidemus s*en prend surtout à la théorie de Reinhold, comme prêtant une base à un système qui, d'après l'aveu général, n'avait point de base suflîsanle en lui-même.

(1) jEuendmus, p. 222 h 248.

338 «niST. COMP. DES SYST. DE PHIU

Jl fait voir que le grand principe de la conscience établi par Reinhold n'a précisément aucun de3 caractères que ce philosophe jugeait essentiels au principe universel et fondamental (G),

Il montre qu'en adoptant ce principe et en suivant ses rigoureuses conséquences, on arriverait & des résultats fort différents de ceux auxquels on tendait , et que cette nouvelle philosophie ne nous offrirait que les apparences de nos propres pensées , comme celle de Kant ne nous laisse que le^ apparences de la nature.

Pendant qu'il détruit ainsi le fondement sur lequel Reinhold a voulu appuyer le criticisme, ^nesidemus étend souvent ses observations sur le criticisme lui-même et sur les divers éléments qui le constituent ; il avoue le mérite de quelques-uns des problèmes soulevés par Kant ; il reconnaît les services qu'il peut avoir rendus à Fart de penser } mais il réclame contre cette proscription universelle à laquelle l'école de Kant a voulu livrer les philosophes qui ne se sont point unis à elle. Il montre à ces disciples empressés, qui refuae^it à tous leurs adversaires le droit d'avoir compris leur maître , il leur montre qu'ils n'en ont eux-mêmes guère mieux saisi le véritable esprit Il établit, pour la censure générale du crilieisme et de la philosophie élémentaire, deux principes qui ne peuvent, dit-il, être niés par aucun philosophe, pas même par les sceptiques: l"" Il y a en nous certaines représenmimks qui se rf/5-

tinguent et s'accordent par certains caractères; 2° la logique générale est l'épreuve par laquelle le vrai doit être reconnu (1). Il établit aussi deux questions que les fondateurs du criticisme auraient dû, avant tout, se proposer, savoir : l^Sila connaissance de rorigine de nos représentations à priori et à posteriori n'excède pas la portée de nos facultés; 2' ^i l^ réflexion sur les actes de la conscience suffit pour nous donner des nations certaines sur la matière et la forme de nos représentations^ et si un /ail (comme la con^ ^dioxi^^) peut nous conduire à ce qui est placé au-delà de toute expérience (la production des éléments de nos idées) (2)?

lie scepticisme d'^Enesidemus lui permet d'ac^ corder à Kant, comme un fait, qu'il y a dans lés connaissances humaines certains principes synthétiques à priori qui en forment une partie essentièUe (â) ; que la nécessité sur laquelle reposent* ces principes ne peut être déduite des expériences et de l'accord qui règne entre elles. M$ds il demande de quel droit Kant peut conclure de ce fait que les déterminations originelles de l'esprit hunuûn soient le fondement et la source réelle de ces jugements synthétiques , connexion qui cependant devient un des principaux articles de foi du cri^

(1) JSnesidemuSf p. 45. ^

(2) ma., p. 57.

(3) lHd,f p. 131. Il faut avouer que c'est là un sceptique très bénévole et de facile composition.

ticisme. 11 montre avec une habileté admirable que cette conclusion ne peut avoir lieu sans présupposer tacitement le grand principe de la relation des effets aux causes, et la légitimité de Tapplication qui en est faite à la réalité des choses, suppositions qui sont directement contraires à la doctrine de Hume, qui sont désavouées, combattues par le criticisme lui-même. Poursuivant cette analyse , il développe toutes les contradictions dans lesquelles ce grand article de foi fait tomber lecriticisme (1). Il oppose, avec la même justesse, cette maxime du kantisme qui nous refuse le droit d'obtenir aucune connaissance des êtres en eux-mêmes , à la prétention qu'il a cependant de savoir que certains êtres en eux-mêmes sont la cause de la matière de nos perceptions sensibles (2) , qu'ils existent hors de nous,' qu'ils agissent sur nos sens. Il l'accuse ainsi de supposer gratuitement un fait que le scepticisme conteste dès l'abord , lorsque Kant se fonde sur l'existence de ces objets externes pour soutenir que les apparences sensibles ne sont point de .simples illusions (3). Toutefois, le criticisme [ne lui paraît pas plus heureux en prétendant non-seulement s'affranchir de l'idéalisme , mais encore le réfuter. La seule preuve , en effet, que

(i) jEneMmus, p. 133, 180, 409.

(2) md., p. 294.

PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXn. 361

donne Kant de l'existence réelle des objets externes , consiste en ce que nous ne pouvons avoir la conscience de nos "propres changements dans le temps ^ sans avoir celle de C existence de quelque chose de permatient hors de nous. Mais l'idéalisme, reprend iEnesidemus , ne rejette point cette proposition ; il admet cette conscience de quelque chose de permanent au dehors; il resterait à démontrer comment cette conscience nous autorise à conclure de nos perceptions V existence réelle des objets, démonstration que l'idéalisme regarde comme impossible et que Kant n'essaye même pas (1).

iEnesidemus, fidèle à l'esprit de son scepticisme particulier , s'élève surtout avec force contre la prétention principale du criticisme, d'avoir tracéi et circonscrit à jamais les limites nécessaires des connaissances humaines. « Le criticisme, observet-il ingénieusement, repose en dernière analyse sur un fait. Lors même que toutes ses déductions seraient légitimes , il reste encore à savoir si ce fait a été tellement observé, approfondi par le criticisme, qu'on doive désespérer d'y découvrir jamais quelque chose de plus que ce qu'il y a vu. Mais on sait que nous ne pouvons jamais être assurés d'avoir démêlé dans un fait toutes les circonstances qui le composent, et que chaque jour , au contraire , une observation studieuse découvre de nouveaux éléments dans les faits

(1) jEnesidemus y p. 267.

S&2 nisT. coMi». !)£$ SYsrr. de phil.

qu'on croyait les mieux connus (H). Les disciples du criticisme auraient-ils donc le privilège tf échapper à la loi commune de notre nature (1) ? »

Le criticisme, attaqué ainsi tout à la fois dans son ensemble et dans sa base par les doutes de Tauteur d'iEnesidemus , eût peut-être dijEcllement résisté à cette épreuve, si une seconde révolution, opérée dans l'école de Kant, ne fût venue partager Tattention et rendre une nouvelle conflance aux amis des méthodes critiques^ en les élevant à un nouveau degré de spéculation transcendantale. On annonça les découvertes de Fichte, et les kantiens, divisés entre eux sur Timportance de ces découvertes vraies ou prétendues, oublièrent le danger que courait leur commune doctrine.

Fichte ne refusa point à Reinhoîd le mérite d'avoir atteint un degré de plus dans cette échelle transcendantale que les nouveaux kantiens escaladaient à Tenvî ; mais ce degré n'était point le dernier : fteinhold n'avait point atteint le sommet (2). Sa théorie part d'une analyse; toute analyse suppose une synthèse antérieure : on ne décompose que ce qui déjà se trouve assemblé. Toute synthèse suppose à son tour deux éléments opposés, au moins, qui la constituent, et qui reçoivent le nom de thèse et d* antithèse; c'est à ces deux éléments qu'il faut arriver. Fichte les a

(1) jEnesidemuSy p. 403.

(2) Introd. à la doctrine de la science ^ p. 6.

cherchés, les a obtenus : c'est le mot, c'est le non-moù

Fichte arettiarqué, avec^nesîdenius,la contradiction inévitable dans laquelle le kantisme tom* beraiten assurant d'un côté que nous ne pouvons avoir aucune connaissance de l'action d'un être tel qu'il est en lui-même et hors de la sphère de nos propres conceptions, en assurant, de l'autre, que la matière de nos intuitions est cependant Fefftet d'êtres qui existent réellement hors de nous. Mais il a conclu de cette remarque que les kantiens n'ont point compris la véritable doctrine de leur maître, lorsqu'ils lui ont attribué ces deux assertions ; que Kant est trop conséquent pour avoir considéré les causes extérieures de la matière de nos intuitions, autrement que commode simples pensées, pour leur avoir attribué une réelle objectivité. Ainsi le kantisme j saisi dans son véritable esprit, n'est, aux yeux de Fichte, qu'un sys*. tème de subjectivité absolue qui déduit tout du sujet pensant Si Kanl ne l'a pas expressément annoivce, c'est du moins sa pensée nécessaire» Fichte ^ établissant sa théorie du nouvel idéalisme , tie croît donc point sortir du cercle des idées de Kant , qu'il considère comme la dernière limite de l'intelligence philosophique (1 ) ; il ne prétend être qu'un kantien plus conséquent. Kant, mal-

(\) Introd, à la doctrine de la science, p. 5. — Journal pWôêôphi' que, année 1797 , premier cahier, p. 204, etc.

^kk HIST. G4>MP. DES STST. DE PHIt.

heureusement, n'a point sanctionné cette interprétation donnée à sa doctrine ; il Fa , au contraire, désavouée; il a assuré que Fichte ne l'avait pas exactement compris (1). Mais du moins ce dernier a eu en sa faveur la grande prédiction de Jacobi , que le kantisme , en devenant conséquent, se convertirait en idéalisme, anéantirait les objets pour ne conserver que le sujet pensant et sa puissance créatrice ; et Fichte luimême rend à Jacobi la justice qu'il a prévu sa découverte (2).

La science de Thomme et Texistence des choses sont comme deux grands territoires que la philosophie a tour à tour distingués , mais entre lesquels elle a voulu établir un commerce. Le scepticisme a creusé un abîme entre eux ; le dogmatisme a voulu élever un pont sur cet abtme ; mais comment s'y prendre? Qui se placera sur ce rivage de l'existence, opposé à celui de la pensée, pour y prendre un point d'appui? Voilà, si je ne me trompe, le grand embarras des philosophes de tous les siècles.

Cet embarras , Fichte s'en est délivré par un moyen inattendu. « L'existence, dit-il, et la science sont identiques l'une à l'autre ; on a voulu toujours supposer l'existence comme antérieure à la

(1) La déclaration expresse de Kant suivit de près dans les journaux allemands ( Le Correspondant de Hambourg et la] Gazette universelle littéraire).

(2) Journal philosopha y p. 7.

science; voilà Terreur : dans le moi, dans cette source universelle de toute certitude, de tout être, vous allez trouver la solution du problème.

» Qu'est-ce que le moi? Comment faut-il le concevoir? Telle est la question qui se présente.

» La pensée , reprend Fichte , est une action , une action qui consiste à abstraire et à réfléchir, à retourner et à replier le regard de Tesprit (Weg-Sehen, undZurûck-Sehen). Détournez donc ce regard de toute autre chose , repliez-le au dedans , détournez-le encore de votre moi empirique et particulier , que Faction que vous exercez se replie sur cette action même : vous aurez pensé le mot pur, primitif et absolu. L'idée d'une pensée qui réagit ainsi sur elle-même, et l'idée du moi, équivalent l'une à l'autre. En agissant de la sorte, le moi se pose lui-même, et le moi , en elGFet, n'est autre chose que ce qui se pose soi-même; c'est la thèse qui sert de fondement à la synthèse {l). »

Mais quelle est la cause de cette action? Nouvelle question à résoudre.

» Cette action si importante , par laquelle le philosophe pur et transcendantal constitue sa science, est libre, absolument libre, spontanée. Il ne. faut lui chercher aucun autre principe, puisqu'elle a son principe en elle-même (2). Cette autonomie

(i) Théorie de la science. — Journal philosophique , neuvième cahier, 1795.

(2) Journal phil,, cinquième volume, quatrième cahier.-^ Zu^tM eitileitung in die Wissenschafts Lehre, p. 3â9.

S&6 mST. COMK DES SYST. DE PHIL.

OU autorité sur soi-même, queKant a placée k\a tête de sa raison pratique, devient ainsi en même temps le fondement de la raison pure; elle réunit les deux théories que Kant avait distinguées. Toute la science commence par un acie arbitraire. Cet acte pose le mot, et ici commence Texistence du moi. Il est créateur indépendant de rexislence, en même temps que de la science , et , comme il a anéanti tout le reste , il siège au sein de Tinfini comme une sorte de divinité (1). »

C'est cette identité primitive du moi intelligent et du moi existant , c'est ce double produit de l'action créatrice, que Fichte a exprimés par la formule moi=moU qti*il a cru devoir expliquer ou justifier par cette autre formule A = A , à Taide de plusieurs transformations, et qui devient ainsi le principe sur lequel repose la science*

Il faut cependant redescendre de ce trône sublime où le moi siège Jusqu'à présent dans l'absolue indépendance ; il faut trouver un moyen de rentrer dans l'humaine nature et de revêtir de nouveau la condition de sa faiblesse : rien ne sera si facile. Détournez encore le regard de l'esprit de ce moi qui vient d'être créé, vous aurez le non-moi; c'est le second acte créateur de l'existence et de la science. Vous aurez un second principe à l'aide de l'axiome : A n'est pas = A. Vous aurez établi V antithèse, second terme nécessaire à la synthèse; vous aurez la double réalité. Avec cette opposition, vous aurez VesTprit et V univers , la néceÈ"

PHILOSOPHIE MODERNE. GHÂP. XlTL S47

site et la liberté, Vétre absolu et Y être limité; vous aurez toutes les oppositions possibles, la nature et rintelligence ; tous les êtres seront devenus des produits de l'activité de l'esprit, et le système de Fichte ^ déploiera devant vous avec tout Tappareil d'une logique rigoureuse (J).

Schelling , abandonnant d'abord la recherche du grand principe universel , fondamental, pour remonter avec Fichte au premier acte de l'eôprit , à ce premier acte tout ensemble parfaitement libre et tout ^puissant créateur, a donné un nouveau développement au système de Vidéali$m$ iranêcendmial (K).

Cependant Schelling a bientôt compris que l'idéalisme transcendantal était appelé à de plus hautes destinées; il s'est hâté de l'en faire jouir; il s'est affranchi de cette espèce d'égard ou de tolérance que Fichte avait conservée pour le seni commun (Gemein Bewustseyn ) t en laissant subsister le monde sous ses yeux, comme une sorte de donnée. Il s'est affranchi de toute espèce de secours qui serait emprunté de Vempirigme} il n'a pas même consenti à lui accorder la moindre fonction introductive en philosophie. Il s'est élevé à V absolu primitif; il a fait abstraction du sujet pensant, comme de la chose pensée; il a réfléchi sur cette abstraction , et a cru penser lui-même pendant qu'il agissait de la sorte (4). Il s'est

(1) Zeitschrift fUr spéculative Physih, t. Il, secU 1, § U-^Tranteendental idealismus.

Zk% niST. COUP. DES SYST. DE PHIL.

établi dans une entière indifférence pour cesnb^ jeciif et cet objectif qui avaient tant agité Técole kantienne ; il a donné le nom de raison absolue à cette indifférence (1). Arrivé enfin à un degré d'abstraction tout à fait nouveau, il a pu étendre de là un regard bien plus vaste sur la science ; il a su apercevoir, rapprocher des choses que Fichte, plus arrêté aux développements de détail, n'avait pu embrasser; il a vu une foule de choses merveilleuses.

Il a vu que la philosophie , en général , n'est autre chose que la libre imitation, la libre répétition d'une série originelle d'actions dans laquelle se déploie un acte de la conscience; que le talent philosophique ne consiste pas seulement à pouvoir répéter librement cette série, mais surtout à pouvoir^ même au milieu de cette libre répétition, obtenir la conscience de la nécessité primitive de ces actions (2) ; que le problème de la philosophie théorique est d'expliquer comment l'àctivité idéale illimitée^ admise dans le moi^ peut devenir limitée ; que la plus haute idée de la philosophie est l'identité absolue de la pensée et de Vétendue, de l'idéal et du réel (3).

(1) «J'appelle raison^ Y absolue raison ^ ou la raison en tant qu'elle est connue comme la totale indifférence à Tobjectif et au subjectif. » ( Zeitschrift f&r specul Physik,, t. II , sect. % )

(2) System des trmseeni, idealismus , p. 96 , 97. (3)/Wd., p.99, etc.

« Il a VU deux sciences générales isolées jusqu'alors, la philosophie de la nature et la philosophie transcendantale, quoique partant de points opposé^, se chercher, se rencontrer, se pénétrer, s'identifier. Il a vu Vidéalisme et le maiérialisme se pénétrer réciproquement de la même manière , le subjectif el V objectif n'ayoïr plus qu'une différence relative entre eux ; k matière n'a plus été, à ses yeux, qu'une intelligence qui s* obscurcit; l'intelligence, qu'une matière qui s' éclaire {Vj.

» 11 a vu le moi se montrer d'abord comme quelque chose d'infini , comme un non-être qui n'a que des propriétés négatives, se poser ensuite une limite à lui-même par un acte tout ensemble absolument libre et absolument nécessaire (i); la sensation résulter de ce que le moi s'envisage lui-même comme limité (M).

» Il a vu la conscience produite par le combat des deux activités opposées dans leur direction, l'une excentrique , l'autre concentrique ; l'une idéale, l'autre réelle; toutes deux, d'ailleurs, également infinies, renfermant une infinité d'actions. Il a assisté à toutes les circonstances de ce combat , les a décrites ; au moment où ces deux forces contraires semblaient prêtes à s'anéantir réciproquement , il les a vues soustraites subitement à ce danger par une troisième activité

(i) System des tran$cend. idealitmus^ p. 93.

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moyenne qui parvient à prolonger le combat en identifiant les combattants (1),

» Il a TU rbistoire sous un aspect qui, jusqu'à loi, ne s'était pas offert encore aux philosophes ; elle s'est présentée à ses yeux comme l'idée d'une proffressitriié infinie , comme la. réalisation amstante dttm certain idéal dans un genre entier d^ êtres (2). Elle s'approche continuellement de son idéal , mais le moment où elle l'atteint ne peut être démontré par l'expérience, ni par la théorie ; c'est seulement un article de fin de la croyance de P homme agissmU. L'histoire passée n'est qu'une apparence, comme Yindividualité de la conscience sur laquelle elle repose ; l'histoire pourrait également bien partir du présent, pour y puiser la connaissance du passé. Toute histoire umverseUe qui serait &a même temps pragmatique , c'est*à*dire qui aurait un but empirique^ impliquerait contradiction.

» Dans cette histoire universelle des êtres, Schelling a démêlé trois grandes époques : la première appartient au hasard; la seconde est le règne de la nature ; la troisième sera celle de l'existence de Dieu. Car Dieu n'existe point encore ; il ne peut même exister tant que nos individus existent; cependant il se manifeste , mais comme se pré* parant à exister. La nature est une sorte de Di-

(i) System des transeend, idealismus, p. 97 et suiv. (2) /Wrf., p. 417.

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vinité en germe (l). Quand viendra cette époque où Dieu sera? C'est ce que Fichte, malheureusement, n'a pu voir et n'a pu nous prédire (N),

» Ù a vu la nature se produisant elle-même; il a cberché sou absolu productif (0); il a découvert que cet absolu ne peut être atteint ni par l'analyse ni par l'e^ipérience^ mais que c'est un postulat exigé du philosophe. La nature s'est présentée à lui comme l'activité du moi privée de conscience, tendant à un infini développement, reposant sur des actions simples et non sur des produits , actions qui cependant ne peuvent être connues comme existantes (2). Il a contemplé le combat que la nature livre à tout ce qui est individuel (3); il a compris qu'en devenant un produit qui s'engendre lui'-méme^ qUq est à la fois Vinfini du limité et la limite de Cin* fini.he magnétisme est devenu, à ses yeux, la cch iégorie réelle de la physique, le constructeur général do la longueur ou de la première dimension de la matière {h) ; il le déduit, en même temps que cette dimension, de V absolue objectivité; le gaki(jH nismcy X oxygène , la force vitale de Brown, se oonstruisent à la suite eu vertu du même principe (5).»

(1) SysUm de$ transcenti idêalismus^ p. 441.

(2) Natur-Wissenschafl , p. 29.

(3) Ibid., p. 72.

(4) System des transe, idéal, y p. 179.

(5) Nalur^Wissenêchaft, p. 236.

EdQd, ila nature étant la conscience de ce qui est privé de comcïence, f intelligence étant la conscience de ce qui est accompagné de consciences , la conscience générale de cequi est, ou non, répété par ce même acte, a embrassé, pour Schelling, tout ce qui existe ; elle a constitué la raison absolue. X'égale et absolue réalité de la nature comme intelligence et de Tintelligence comme nature, démontrée sous tous les rapports , Ta conduit à ce dernier terme de touteslescompén^lraltOR^néesdetous les contrastes^ qui forme proprement le caractère essentiel du système de V absolue identité (1).

Ce moi primitif et infini, source de toute réalité comme de toute science; cette liberté entière dont il est doué ; cette puissance productive par laquelle il se crée lui-même et crée ensuite toute la nature; cette région nouvelle, découverte en deçà du sens ordinaire des hommes, voilà de quoi satisfaire , sinon une raison sévère et prudente, au moins une imagination énergique. Et qui ne sait que les systèmes sont destinés aussi souvent, pour le moins, aux besoins de l'imagination , qu'à ceux de la raison! On peut donc s'expliquer comment les systèmes de Fichte et de Schelling ont pu exciter l'enthousiasme d'une jeunesse ardente et laborieuse. L'extrême sévérité des formes qu'ils ont adoptées, l'aridité même

(1) Zeitschrift fur die spéculative Physik, t. II , sect. âv

de leurs expositions , sont venues heureusement déguiser à Timagination la part qu'elle prenait à cet ouvrage ; et cette poésie , exprimée dans le langage des plus hautes abstractions , a pu être prise pour une science.

Cette abêolue réalisation que Fichte et Schelling exécutent si rapidement par la toute-puissance de Tacte éminemment libre , est le terme auquel Bouterweck paraît tendre, dans son Apodictique , par une voie démonstrative. » Il s'est proposé, dit-il, de fonder la philosophie formelle de Kant sur un réalisme qui en est indépendant; il croit avoir découvert, à cet eflTet, xin fondement absolu différent de celui qui est admis par l'idéalisme transcendantal : ce fondement est Y absolue virtucdiié. »

Le développement de ce nouveau système se compose de trois parties successives qui conduisent l'une à l'autre : Vapodictique , la logique transcendaniate et la réalité pratique.

La première s'attache aux simples formes de la pensée , vide , dépouillée de toute existence et de toute réalité ; elle repose sur cette proposition : je pense, dételle manière cependant qu'elle ne soit conçue que comme composée de deux termes, et que l'existence en soit exclue; qu'elle n'équivaille donc point à celle-ci : je suis pensant.

La seconde tend à convertir cette simple pensée en sdcnce proprement dite : ici va commencer la région de la réalité. Bouterweck observe avec sens que Yêire ou la réalité est quelque chose

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