CHAPITRE IV
Restauration de quelques autres systèmes de philosophie ancienne. Telesio, — Berigard {Guillermet de), — Séà. Boison^ etc.
Quoique le renouvellement des études classiques eût principalement ramené l'Europe moderne au culte de Platon et d'Aristote, quoique ce dernier eût trouvé dans cette circonstance ellemême un nouveau moyen d'affermir sa domination, il était impossible cependant que les travaux littéraires , en se reportant sur les sources de l'antiquité , ne conduisissent pas aussi les recherches de quelques savants vers les autres écoles qui avaient répandu un certain éclat dans l'antiquité, et dont l'érudition pouvait encore retrouver et restaurer les monuments. Ces écoles, dédaignées pendant un grand nombre de siècles, se présentaient, il est vrai, avec une renommée moins imposante; elles étaient recommandées par des suffrages moins considérables , environnées de prestiges bien moins séduisants. La théologie chrétienne les avait d'ailleurs , dès son berceau , repoussées et flétries , toutes à peu près sans distinction ; elles semblaient être, au xv" siè-
cle , plus que jamais frappées , non-seulement d'un grand discrédit, mais d'une sorte de réprobation , comme n'admettant qu'une philosophie entièrement profane. Cependant , les doctrines propres à ces diverses écoles, en participant à la résurrection générale , recevaient aussi, sous un autre rapport , de l'oubli même dans lequel elles avaient été enveloppées, d'un oubli si absolu et si prolongé , l'attrait d'une sorte de nouveauté. Les travaux qui auraient eu pour objet de les restaurer offraient une gloire nouvelle à acquérir. D'ailleurs, du moment où les opinions de l'Aristote primitif, si franchement reproduites au grand jour, se séparèrent, par une divergence prononcée sur les points les plus essentiels , de l'enseignement théologique, les esprits s'enhardirent à considérer le système de la nature sous un point de vue absolument profane; ils furent disposés à accueillir avec moins de défaveur des théories qui, quoique conçues dans des vues différentes, avaient le même caractère et se bornaient à expliquer la nature par la nature elle-même.
L'honneur qui s'attachait alors à toutes les recherches de l'érudition était une espèce de sauvegarde à l'abri de laquelle pouvaient se placer les explorations qyi avaient pour objet dé faire revivre les écrits des anciens. Les sciences physiques commençaient à prendre l'essor et aspiraient à recouvrer quelque indépendance; elles permettaient plus de hardiesse aux systèmes qui, se bor-
nant à explorer leurs principes, venaient se ranger sous leurs bannières. L'Italie, qui était alors le foyer de la grande rénovation littéraire, l'Italie, qui relevait avec tant de zèle les monuments de la Grèce, vit donc éclore aussi, à la même époque, quelques-unes de ces restaurations moins remarquables, mais naturellement coordonnées à celles qui répandaient tant d'éclat sur elle. Les rénovateurs de ces doctrines obtinrent même à quelques égards une plus grande liberté dans l'emploi qu'ils en firent , dans les formes qu'il leur plut de leur donner. Par cela même que leurs travaux, étant isolés, n'occupant qu'un rang secondaire, attiraient moins l'attention, agitaient moins les esprits et semblaient n'offrir qu'un intérêt de simple curiosité, le domaine qu'ils avaient conquis leur appartenait en propre; ils pouvaient modifier à leur gré les systèmes dont ils s'emparaient. Aussi, pendant que les nouveaux péripatéticiens se bornaient le plus souvent à commenter les textes aristotéliques avec un respect servile, les adeptes modernes des écoles d'Italie, d'Ionie, les nouveaux disciples de Zenon et d'Épicure, osèrent plus d'une fois penser d'après eux-mêmes 5 ils empruntèrent à leurs maîtres, sans leur obéir aveuglément. Sous ce rapport, quoique leur pc~ tit nombre restreignît sans doute beaucoup l'influence qu'ils exerçaient , ils concoururent cependant d'une manière plus directe , plus réelle, à préparer la réforme générale de la philosophie.
C'est ce que nous remarquons d'abord, el d'une manière bien frappante, dans Bernardine Telesio, qui, en même temps qu'il fit revivre Parménide, fut, à quelques égards, le précurseur de Fr. Patrizzi et de Campanella, préluda aux vues du grand Bacon, et exerça aussi une influence sensible, d'ime part sur Descartes, de l'autre sur Hobbes, Gassendi et Locke.
Bacon lui-même s'est plu à signaler leja méritea du philosophe cosentin ; en notant les împerfec^ tiens de son système, il déclare « qu'il reconnaît » en Telesio un ami de la vérité, un homme qui a ?été utile à la science, qui a corrigé plusieurs » des idées reçues, le premier des hommes nou-» » veaux (1). » Dans Fexplication qu'il a donnée des allégories de Cupidpn et du Ciel , le chance* lier de Verulam s'est attaché à analyser le sys-* tème de Telesio et à en faire ressortir les analo^ gies avec ceux de Parménide et de Démocrite, Ces deux philosophes anciens n'offraient point h Telesio un type complet et développé , un texte écrit auquel il ne manquât que des commen-* taires ; ils lui présentaient seulement le germe d'un système, une idée fondamentale. Rentrer dans la carrière qu'ils avaient ouverte n'était donc pas un simple travail d'érudition ; il fallait que leur rénovateur recomposât lui-même leur œu^
(I) De principtis atque originibus, etc., 1. 111, édition des Elzevirs, p. 208.
vre. Aussi Telesio semble-t-il élre plutôt un auteur original qu'un imitateur, et s'il a véritablement ce dernier caractère, l'imitation se découvre plutôt dans le fond des choses qu'elle n'apparaît dans les formes de l'ouvrage.
Né à Cosenza, dans le royaume de Naples, en 1509 , Telesio avait étudié successivement les belles-lettres à Milan, la philosophie et les mathématiques à Padoue; plus tard il se lia, à Rome, avec Ubaldino Bandinelli et Jean de la Casa, dont l'un était livré à la culture de la littérature grecque, l'autre à celle de la poésie, et il se livra luimême avec ardeur et succès à ces divers exercices. Imperiali (1) attribue à Telesio des découvertes remarquables dans les sciences mathématiques, et le petit poème qui nous reste de lui prouve que l'austérité de ces travaux ne le rendait point indigne de sacrifier aux muses ; il apercevait sans doute entre ces deux branches d'études un secret rapport né de l'esprit de coordination qui préside à la fois à toutes d'eux , et l'on en reconnaît l'influence sur le cours que prirent ses idées. De très bonne heure il se montra impatient de secouer le joug d'Aristote, et il fut toujours moins satisfait de la doctrine de ce philosophe, lorsque plus tard il l'eut examinée de nouveau, en relisant les écrits où elle était contenue. Il parcourut avec avidité tout ce qui restait des travaux des
(1) Âuleur du Musœumhislorkwn, — Venise, 1640.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IV. i57
philosophes de l'antiquité, cherchant à y recueillir des lumières plus sûres. Sa vie ne fut point exempte d'épreuves : jeune homme , il se trouvait à Rome lorsque cette ville, fut saccagée par l'armée du connétable de Bourbon ; il fut dépouillé de tout et jeté en prison ; il perdit ensuite son épouse, son fils unique, malheur qu'il déplora jusqu'à la fin de ses jours. H s'enferma alors dan^ une retraite champêtre et se livra tout entier aux méditations solitaires. La philosophie naturelle fut le principal objet de ses recherches, et cette direction que prirent ses idées le conduisît à entrevoir des principes plus sains que ceux qui dominaient alors sur le système général des connaissances humaines. En s'appliquant à connaître et à expliquer les phénomènes de l'univers, il s'était placé sur un terrain où les oiseuses subtilités des scolastiques ne pouvaient lui être d'aucun secours ; il ne trouva dans les principes rationnels d'Aristote que des conceptions abstraites de l'esprit témérairement érigées en éléments réels des choses. «Arîstote, dit-il^ est »en contradiction avec lui-même, autant qu'il »est démenti par l'expérience et par le témoi- » gnage de Dieu même qui a si bien manifesté sa
• providence dans ses œuvres. L'erreur de ce phi- » losophe et de ses disciples , continue-t il , pro - » vient de ce qu'ayant une trop grande confiance
• en leurs propres forces, ils n'ont point consi-
• déré les choses elles-mêmes et les propriétés
158 lilST. COMP. DCS SYST. M PtaU
>âoDt elles sont douées; mais, luttant en qtiel- »que sorte avec la sagesse divine, ils ont osé fe- » chercher par la seule raison les principes et les
* causes de F univers, donnant leurs imaginations
* pour des découvertes, et créant pour ainsi dire « un monde artificiel d'après leuf s hypothèses ar- » bitraires. » Pour lui, plus modeste et plus réservé, il ne proposa ses vues qu'avec beaucoup de dôr Aatice ; il déclara qu'il se bornait « à observer »le monde tel qu'il s'offre à nos regàfds, èes di- » verses parties, les rapports, les opérations, les » diverses espèces des choses qu'il contient ; car » la sagesse humaine est parvenue au sommet le
* plus élevé auquel elle puisse atteindre, si elle a » observé ce qui se présente buî sens et ce qui
* peut être déduit, par l'analogie, des percep^ ftions sensibles. Je n'ai donc suivi, disait -il,
* d'autre guide que l'observation et la nature,
* cette nature toujours d'accord avec elle-même,
* qui agit toujours d'une manière semblable (1). » Ainsi , non-seulement Telesio avait conçu la pensée de fonder cette philosophie de l'expérience qu'il était réservé à Galilée et à Bacon d'élever enfin à toute sa dignité; mais, ce qui est étoiinant dans un géomètre, il tombait même dans l'exagération trop ordinaire à ceux qui ont embrassé cette philosophie^ lorsqu'ils méconnais^ sent la fécondité qu'elle peut recevoir d'une sage
{\) Ùe mlurâ rerum r dedicaiio, proœmUm»
PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP. It. 159
et juste alliance avec les théories spéculatives. Tel était du moins le but que Telesio s'était proposé , telle était la règle qu'il s'était prescrite. Il débutait sous d^heureux auspices , mais « plus babile » ainsi que dit Bacon , à détruire qu'à édifier , » lorsqu'il entreprit de traiter à son tour cette science de la nature dont il avait si bien connu les bases et les limites , il devint infidèle àlui-même, et il se hâta de substituer d'autres hypothèses à celles qu'il venait de proscrire, croyant les justifier par des analogies hasardées, et généralisant avec légèreté quelques-unes des lois qui se montrent sur le théâtre des phénomènes sensibles. Nous avons vu que les systèmes des anciens sur la nature des choses se divisaient en deux grandes classes : l'une qui consistait à convertir des abstractions purement intellectuelles en ressorts positifs du grand mécanisme de l'univers ; l'autre qui , empruntant au monde sensible les éléments de ces théories, prétendait expliquer les faits par les faits , et se bornait à choisir, parmi les propriétés apparentes des êtres physiques, celles qu'elle investissait de la prérogative d'engendrer toutes les autres. Cette dernière sorte de tentatives était moins éloignée sans doute de la route de la vérité ; mais, dans l'une et dans l'autre, on avait eu le tort de poser des problèmes insolubles à la raison humaine , et Pon manquait, pour faire fructifier la seconde, des deux conditions essentielles qu'elle suppose > l'art
d'expérimenter et l'art de décomposer les expériences. Telesio, porté par la rectitude de son jugement à étudier la nature , fut entraîné, par la lecture des anciens, à suivre leur exemple dans la manière de l'interpréter, et il crut avoir assez fait en donnant la préférence à la seconde espèce de théories. Il pensa d'ailleurs qu'il était nécessaire d'opposer système à système dans la disposition où étaient les esprits, et il ne put se résigner à entreprendre l'investigation longue et difficile qui eût pu lui promettre de meilleurs résultats. 11 avait entrevu la fécondité des induclioûs de l'analogie, fondées sur la généralité et la constance des lois de la nature ; mais il ne sut point en découvrir les véritables méthodes. 11 construisit donc aussi un système, ou plutôt il reproduisit, en la modifiant, la célèbre hypothèse de Parménide, croyant avoir élevé un édifice solide, parce qu'il ofl'rait àFœil un dessin harmonieux et régulier.
La matière d'Aristote n'est qu'une notion mé taphysique, celle qui demeure, comme une sorte de résidu, dans l'entendement, après avoir fait abstraction de tous les modes. Celle de Parménide est une chose réelle , cette matière inerte et passive qui se montre à nos regards diversement modifiée dans tous les phénomènes de l'univers. La destruction et la reproduction, la dilatation et la concentration, le mouvement et la résistance , les nombreux contrastes qui ont lieu de toutes parts, la lutte qui semble s'exercer à chaque instant,
ont fait supposer à Telesio Texislence de deux forces contraires qui, partant de centres éloignés, agissent à la fois sur cette matière et la prennent en quelque sorte pour scène de leur choc. Il veut trouver ces forces dans Tordre accoutumé des phénomènes sensibles; la* chaleur et le froid , qui ne sont que des effets, deviendront pour lui des causes universelles (1). Avec ces trois principes il expliquera tout Tunivers , explication simple sans doute , dans Texposition de laquelle Telesio sème des aperçus ingénieux, des observations de détail plus ou moins heureuses , mais qui , dans son ensemble, n'est qu'un tissu artificiel, incapable de soutenir l'épreuve d'une discussion sérieuse , et que les progrès des sciences physiques ont à jamais rangé au nombre des fables. Il serait aussi inutile en soi qu'étranger à notre plan d'y arrêter notre attention. Remarquons seulement que Telesio avait particulièrement été frappé des phénomènes de la vie , du mouvement spontané comme son signe , du sentiment comme sa propriété élémentaire. Le mouvement qui agite la nature entière lui semblait attester qu'elle forme comme une sorte de corps animé : le souffle vital qui respire en elle se répandd'abord dans celles de ses productions dont l'organisation se déploie suivant des formes réguliè-
(1) ///«/. venlm\, prœfatio» '^ De natvrâ rerum, pasêim.
162 HIST. COMP. des SYST. DE J>Hll.
res ; il prend un accroissement plus notable , il se communique plus libre et plus entier à celles d*entre elles qui jouissent de la faculté locomotrice, qui pourvoient à leurs propres besoins et qui sont douées de sens, jusqu'à ce quUl acquière dans rhomme son plus haut degré de manifestation et d'influence. «L'homme, ditTelesio, ne se borne » point à voir, à connaître, à goûter les objets qui » servent à sa nourriture, à sa conservation, à ses » jouissances; il poursuit aus3i avec une extrême » ardeur les objets qui ne sont pour lui d'aucune » utilité physique, qui ne peuvent même être saisis »par ses sens, tels, par exemple , que les choses » divines. Ses besoins ne sont pas satisMts par la » possession des biens présents et terrestres ; il » aspire surtout à des biens éloignés, à venir, à » une vie future et moralement heureuse. Il mé- » prise le riche enseveli dans l'abondance des vo- » luptés, chérit et vénère lé juste riche seule- » ment de sa vertu. " Il est donc évident que • l'esprit qui le vivifie n'a pas germé du sein » de la matière ; que c'est une substance d'un ordre i> supérieur, simple, pure, immortelle, et créée » immédiatement par Dieu même (1) .» On voit que Topinion qui place dans les sens la source unique des connaissances humaines n'avait point jeté Telesîo dans le matérialisme; il en était même
(i) De naiurâ rêrum, !. V, c. 1, 2.
PHILOSOPHIE ;ilODERNE. GHAP. IV. 163
plus éloigné que les péripatéticiens. Il avait compris la psychologie dans la sphère de ses récherches, mais il Tavait traitée aussi comme une science naturelle. Il avait donc cherché h observer le jeu de nos organes, à examiner la structure, à découvrir les fonctions des viscères. Sans rien ajouter à Galien , et sans pénétrer aussi avant que Gésalpin , il démêla cependant l'importance du système nerveux, en remarqua l'énergie, s'efforça surtout de déterminer les rapports du physique et du moral ; mais , trop empressé de conclure dans un sujet qui exige des aperçus si délicats, il subordonna trop celui de cea deux règnes qui ressort de la réflexion à celui qui frappe les sens externes (1). On retrouve sa sagacité lorsqu'il considère tous les sens, à l'exception de celui de l'ouïe, comme étant une sorte de tact (2). Yoici comment il explique la formation des idées géi\é* raies, et le principe des déductions fondées sur l'analogie : • Il n'est pas seulement donné à l'es^ » prit de se retracer les choses perçues par les sens > et les modifications que nous avons reçues; alors » même que ces objets sont absents ou que ces me ïdiflcations ont cessé, de les sentir encore d'une » manière semblable , et d'en conserver l'image ; • mais, lorsqu'il se présente à lui d'autres #bjets.
(1) De naturâ rerum, 1. V, c, 5, 10, 12, 13, 27, î28; 1. VIII, c. l;i.XI.
(2) md.,\.yihc.S.
16'j HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
» dont une portion est manifeste, l'autre cachée, il » les rapporte à ceux dans lesquels il retrouve la » première et qui se sont révélés à lui dans leur » entier; il voit les nouveaux objets dans ceux qui » lui étaient déjà connus : c'est là ce qu'on appelle » la compréhension , et ce qu'on devrait plutôt ap- » peler l'opinion ou la mémoire (1). » Telesio explique ainsi la formation des notions les plus relevées des sciences , et en particulier celle des mathématiques. cOn ne saurait donc admettre avec » Aristote,continue-t-il, que l'âme sent et conçoit
• parce qu'elle reçoit des formes; c'est parce » qu'elle est modifiée par les objets, et, par consé-
• quent, sa perfection consiste en ce qu'elle est » indéfiniment susceptible d'être modifiée (2). » Il décrit aussi les passions, leur assigne leur origine, en suit les développements, marque leurs caractères et surtout leurs caractères physiques; mais, plus attaché à décrire comme historien qu'à poser les règles de ce qui doit être, il fait consister dans la conservation de soimême le but et la mesure des actions humaines; il définit le vice et la vertu par la peine et le plaisir, voit dans l'un l'abus, dans l'autre la direction légitime des passions naturelles (3). L'ensemble de ses^recherches psychologiques est mêlé d'une
(i) De nalurâ rerum, I. YllI , c. 3.
(2) /^W., l.Vill, c. 21.
(3) IHd., 1. V, c. 22, 23; 1. VllI ; 1. IX , p. 2, 3.
polémique continuelle contre Aristole, qui détourne trop souvent l'auteur de sa route, et déparé par de fréquentes hypothèses dont il eût mieux dû se garantir : cependant il s'éloigne moins en effet de la philosophie d'Aristote que cette polémique ne semblerait Tannoncer; il est d'ailleurs animé d'une certaine liberté d'esprit qui pouvait être d'un bon exemple; il se montre toujours sincère et pénétré de l'amour de ses semblables.
Telesio était, en effet, un homme droit et doux, d'un caractère bienveillant et pur. Il mérita l'estime de Pie IV qui lui offrit l'évêché de sa ville natale ; mais il préféra l'indépendance de la vie privée. Ses qualités personnelles et le ton de réserve avec lequel il avait exposé ses opinions ne purent le garantir des persécutions du pédantisme. L'aristotélisme des écoles l'attaqua avec violence, et parvint à faire mettre ses ouvrages à l'index, jusqu'à ce qu'ils fussent épurés, dit la censure. Antonio Marta, jurisconsulte napolitain, et André Chiocco, médecin à Vérone^ entreprirent du moins de le réfuter avec les armes de la science. Mais le suffrage des hommes éclairés parmi ses compatriotes, et ils étaient nombreux alors, le vengea de ces disgrâces. L'Académie Cosentine, qui venait d'être instituée par Aulus-Janus Parrhasius, et dont Telesio devint le premier ornement , se rangea sous sa bannière et prit tout entière sa défense; l'Italie fut remplie de ses disciples. Serto-
166 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
rio Quattromani, qui à ce titre joignait celui de son âmi, résuma avec beaucoup de talent son traité de la nature des choses; Patrizzi, ainsi que nous l'avons dit, en fit quelque usage; Campanella entreprit sa justification expresse; J. Cœcilius Frey, Morhoffi Sorel, l'ont aussi analysé ; Lotter enfin a rassemblé avec soin tout ce qui concerne la carrière et la philosophie de cet homme célèbre, et a donné la substance de ses écrits (1).
Les systèmes de l'école ionienne, quoique ayant joué un rôle si important dans la première période de l'histoire philosophique , avaient été promptement abandonnés et presque oubliés par les Grecs eux-mêmes. L'accusation d'impiété dont ils avaient été accusés dès l'origine, par le âeul motif qu'ils avaient dirigé leur attention sur la nature et l'action des causes secondaires dans le système du monde , accusation dont le théisme si sincère et si pur d'Anaxagoras n'avait pu les absoudre; l'éclat que jeta l'apparition de Pythagore dans la grande Grèce , la nouvelle direction donnée aux idées par Socrate qui ramenait la philosophie à la morale usuelle et pratique, l'immense ascendant que Platon obtint sur les esprits, les tra* vaux encyclopédiques d' Aristote, avaient détourné les esprits de la carrière ouverte par ces créateurs des sciences physiques. Il faut le dire aussi, les systèmes de l'école d'Ionie se recommandaient plus
(!) Dissert. deBern, TelesU^ete., Leipeig, 17S3| iil4*».
par l'intention qui y avait présidé que par l'exécution. On ne pouvait les considérer que comme une ébauche informe; Leucippe, Démocrite, et plus tard Êpicure, en s'emparant de cette ébauche, lui avaient donné une forme plus développée, plus régulière; c'est pourquoi, sans doute, on ne vit guère reparaître l'ombre de l'école antique d'Ionie, ni à Alexandrie, ni à Rome, ni dans l'Athènes de Plotin, ni dans la Constantinople du Ba$--Empire, ni au milieu des Arabes, et bien moins encore dans le cours du moyen âge. Par une conséquence naturelle , elle n'apparut point non plus dans les premiers jours de la restauration des lettres» Il ne subsistait d'ailleurs de cette philosophie aucun monument original, entier; un voîla d'obscurité s'étendait sur;3on berceau; on ne pouvait guère la connaître qu'en rassemblant quelques fragments épars dans les auteurs plus récents» Un seul homme, dans le siècle de l'érudition, en ^t l'objet spécial de ses études, se hasarda, quoique avec une extrême circonspection , à la faire revivre ; et comme si tout ce qui appartient à cette philosophie tendait à se soustraire à nos regards, ses ouvrages aujourd'hui sont devenus fort rares, et son nom même est i peine mentionné par les historiens récents de la philosophie, quoique l'infatigable Brucker l'eût signalé à leur attention. Ce savant était un Français ; mais comme si l'Italie eût dû avoir le privilège de^ commencer toutes les restaurations et
toutes les réformes philosophiques , il écrivit aussi et enseigna en Italie.
Claude Guillermet de Bérigard (ou Beauregard) naquit à Moulins vers la fin du xvi° siècle, étudia à Aix , séjourna quelque temps à Paris , obtint la faveur et la confiance de Catherine de Lorraine, épouse du grand-duc de Toscane, remplit auprès d'elle l'office de secrétaire et peut-être de médecin, enseigna à Pise la philosophie, les mathématiques, la botanique, occupa ensuite avec une grande distinction une chaire à Pavie, et mourut dans cette ville à l'âge de soixante-quinze ans, avec la renommée de l'un des hommes les plus instruits de son temps. Ses Cercles pisans (1) (tel est le titre qu'il a donné à son ouvrage) sont un examen élégant et une critique approfondie, quoique déguisée , des traités physiques d'Aristote et de ses livres sur l'âme. Bérigard avait apprécié avec justesse le mérite de la physique d'Aristote ; comme Telesio , c'était dans l'étude des connaissances positives qu'il avait appris à découvrir le côté faible des doctrines de ce maître ; comme Telesio, il s'était permis de consulter les autres sources de l'antiquité philosophique pour satisfaire aux besoins de sa raison.
(1) Circuit Pisani de veleri et peripateticâ philosophiâ, l""' édition en 6 parties, publiée successivement à Udine, de 1643 h 16^3; 2« édition, à Pavie, 166^,
Mais Bérigard était placé dans une situation délicate ; renseignement qui lui était confié était précisément celui des traditions péripatéticiennes; il ne pouvait, comme il le déclare lui-même, les attaquer ouvertement, sans manquer aux devoirs de ses fonctions et commettre une sorte d'apoâtasie. Il ne voulait d'ailleurs compromettre ni sa carrière ni son repos, et la destinée de ceux qui s'étaient exposés avant lui à combattre les opinions régnantes l'avertissait du sort qui pouvait l'attendre. Il s*y prit donc d'une manière fort adroite; il emprunta la forme du dialogue. «J'ai » choisi cette méthode, dit-il lui-même, comme la • plus sûre ; car lorsqu'on dispute des deux côtés, »à la manière platonicienne, on ne s'expose point » à pffenser le lecteur auquel on laisse entièrement »le droit de décider ce qui lui parait conforme à la vérité. » II introduit donc deux interlocuteurs : Charilée , qui soutient la doctrine péripatéticienne; Aristée, qui défend celle des autres philosophes de l'antiquité; le premier cherche à captiver les suffragesdu vulgaire, maislesecond a choisi la meilleure part. Ce ne sont donc point ses opinions propres et personnelles que Bérigard oppose à Aristote : ce sont celles des antiques rivaux du Stagyrite. « Il a voulu, dit-il, faire parmi ceux-ci un choix de ce qu'ils ont dit de mieux , des idées qui se coordonnent le mieux entre elles. » Cependant il s'est attaché de préférence à Anaximandre çt Anaxaçoras. Nul moderne, peut-être, n'a plus
170 HiST. COUP. DBS SY8T. N PBIL.
habilement démêlé ce que renseignement d*Aristote peut renfermer de contraire aux maximes d'une morale épurée et aux dogmes de la croyance religieuse. Ainsi, au système d'Aristote sur les principes des choses, il oppose Thypothèse des éléments corpusculaires, introduite par les Ioniens, mais en considérant ces éléments comme créés par Dieu; il voit dans leur agglomération ou leur séparation la cause de la naissance et de la mort des corps composés. Admettant, avec les anciens Ioniens, l'intelligence suprême comme cause efficiente, il les abandonne lorsqu'ils envisagent la matière comme coéter* nelle à ce premier principe. Quoi qu'il en soit , Bérigard s'attache à dégager le système ionien des erreurs qui s'y étaient mêlées; il a grand soin cependant de prévenir son lecteur qu'il ne propose que comme un doute les recherches qu'il tente sur la philosophie naturelle, Bérigard recueillit pendant sa vie, comme il l'avait désiré , le fruit de sa prudence : il vécut en paix. Mais, après sa mort, l'accusation d'athéisme, . si souvent dirigée contre les anciens Ioniens, fut reproduite contre lui avec une injustice plus grande encore. Parker et le savant Naudé, dont la sagacité n'égalait pas l'érudition, renouvelèrent cet arrêt du préjugé contre le moderne Anaxa^ goras , et Leibnitz lui-même se montra prévenu jusqu'au point de découvrir dans Bérigard ce même averroîsme que Bérigard avait combattu^
et de considérer comme suspect d'impiété un savant qui s'était étudié à ramener la philosophie ancienne aux traditions de TÉglise. Brucker a pour jamais vengé de ces reproches, avec une apologie Tictorieuse, le restaurateur de Técole d'Ionie (1).
Aucun érudit, aucun philosophe, ne suivirent Bérigard dans la carrière qu'il avait ouverte ; jusqu'à nos jours, les antiques doctrines de l'école ionienne , quoique dignes de quelque curiosité , ne fût-ce que comme servant à indiquerles prem^rs pas de l'esprit humain dans la carrière des sciences, ces doctrines sont demeurées ensevelies dans un oubli presque absolu, ou du moins n'ont été l'objet d'aucune étude spéciale. Mais Bérigard partagea avec Telesio le mérite de fixer l'attention sur le vice radical de la philosophie aristotélique, de citer cette philosophie au tribunal d'une autorité dont les arrêts allaient bientôt se faire entendre d'une manière irréfragable, en faisan t sentir le besoin d' jnvestigations plus sérieuses et plus étendues dans l'étude des lois générales de la nature.
Si l'imperfection de la philosophie naturelle d'Aristote commençait à faire naître dans quelques esprits le désir de puiser aux sources de l'antiquité quelques notions plus saines sur la
(!) UisU ôri$. phiL, t. iV, p. 481 el siût.
constitution de l'univers , quelques autres , peu satisfaits dé sa philosophie morale, pouvaient aussi demander à Tantiqûité des maximes plus austères. Ici la doctrine des stoïciens semblait se recommander par elle-même aux érudits du XVI* siècle , car ses influences avaient occupé une part considérable dans Thistoire et se liaient étroitement aux études de là jurisprudence ; elle exprimait et représentait en quelque sorte les plus beaux caractères de l'antiquité; elle était tout empreinte de cet héroïsme dont les traits respirent en eux; la rigidité de ses préceptes la rapprochait d'ailleurs davantage , à quelques égards, de la morale chrétienne. Toutefois, il y avait dans le principe fondamental de la morale stoïcienne, caractérisé par un sentiment de fierté porté jusqu'à l'orgueil , un contraste trop frappant avec cet esprit d'humilité qui est l'essence de la morale évangélique , pour que le Portique pût, en reparaissant à cette époque, obtenir une faveur marquée. La physiologie de cette école était entachée de matérialisme ; ceux qui en entreprirent la restauration négligèrent trop aussi àe s'accommoder à l'esprit de leur siècle , et nuisirent à son succès par l'excès même de la fidélité avec laquelle ils essayèrent de la faire revivre.
Juste-Lipse, que la Belgique compte au nombre de ses savants les plus distingués , fut le premier qui ébaucha cet ouvrage. Jeune encore, il avait conçu une aversion profonde pour la philosophie
vulgaire des écoles. «On demeure enseveli , s'éi criait-il, dans les mots et dans les questions » frivoles; on consume sa vie dans les avenues de i la philosophie , sans atteindre jusqu'à son temi pie; on convertit en un jeu puéril, en un vain » exercice , ce qui devrait être un remède et la i chose la plus sérieuse de la vie. Quel est celui » de ces prétendus philosophes qui s'occupe des » mœurs? Quel est celui qui triomphe de ses pas- > sions? Ils ne pensent pas même que ces choses » appartiennent à la sagesse. • Juste-Lipse étudia donc Sénèque et Epictète : son traité sur la constance remit particulièrement en scène le premier de ces philosophes. Dans son Introduction à la philosophie stcacienne, il tira des sources anciennes ce qui lui parut le plus propre à faire saisir l'esprit de cette école. Toutefois , il eut soin d'avertir qu'il ne prétendait point la ressusciter ; il reconnut que les opinions du Portique ne convepaient guère à son siècle , n'étaient point en tout conformes à la religion établie. On ne doit donc considérer ces écrits que comme une sorte de travail purement littéraire. Le caractère et la vie de JusteLipse prouveraient d'ailleurs assez qu'il ne prit point lui-même au sérieux la doctrine dont il se rendit l'interprète. Livré quelque temps à la volupté , il se montra toujours timide et faible ; il fut inconstant dans ses opinions sur les matières les plus graves. Après avoir adopté le protestantisme, il finit piar se faire jésuite. 11 scandalisa la
Hollande en prônant le despotisme politique et rintolérance religieuse , et désavoua ensuite ses propres maximes. La philosophie du Portique, toute dirigée vers la vie pratique , pouvait-elle avouer un semblable apologiste*
Gaspard Scioppius, dans ses Éléments de la philosophie morale des stoïciens , où il annonce vouloir commenter Sénèque, Cicéron, Plutarque et les autres écrivains de cette école , se contenta à peu près d'abré'ger Juste- Lipse , et ne se montra pas plus digne que celui-ci de conquérir à cette doctrine la considération et Testime de ses contemporains. Daniel Heinsius, dans un discours sur le même sujet , le traita du moins avec plus de talent, quoiqu'il ne fît que l'effleurer rapidement. Enfin, le savant Thomas Gataker recourut aux originaux grecs; il commenta Marc-Aurèle , et ce commentaire est un recueil de documents précieux sur l'histoire entière de la science. On regrette seulement que son auteur se soit laissé entraîner à un enthousiasme trop aveugle pour récole célèbre à laquelle il a élevé ce monument , et en lui rendant , comme explorateur et domme critique, la justice qui lui est due^ on ne peut le ranger lui-même au nombre des philosophes. C'est au reste ce qu'on peut dire de presque tous ceux qui ont traité à cette époque les mêmes questions.
La restauration de la philosophie de Démocrite et d'Éjpicure devait rencontrer de bien plus grands
obstacles encore que celle du Portique, Elle avait été 9 dès son origine, dénaturée et corrompue; elle arait excité , dans Tantiquité elle-même , les plus fortes préventions. Cicéron l'avait flétrie par des arrêts auxquels son nom prêtait une grande autorité , et la plupart des philosophes de Rome avaient suivi son exemple; elle avait inspiré une sorte d'horreur aux docteurs de l'Église; elle se présentait entourée d'une longue succession d'anathèmes. Aussi cette philosophie fut-elle la dernière à reparaître sur la scène , et ne s'y montrat elle d'abord que dans celle de ses branches qui concernait la physique générale. Sous ce rapport, les hypothèses de l'école d'Ionie, renouvelées à cette époque , lui préparaient les voies ; car les Ioniens avaient admis des corps élément taires, indivisibles, subtils, comme principes des choses, en leur attribuant, il est vrai, des qualités propres et primitives. Pour arriver aux atomes de Démocrite et d'Épicure, il. ne s'agissait plus que de dépouiller les corps élémentaires de ces propriétés spécifiques , afin de tout expliquer par la seule combinaison de l'étendue , du vide , de rimpénétrabilité et du mouvement. Encore, ceux qui , les premiers, ressuscitèrent l'hypothèse des atomes, ne là conçurent -ils point dans toute sa pureté , et ne surent-ils point concevoir les corps primitifs dans un état d'abstraction aussi absolu. La philosophie corpusculaire, qui comtoençait à reprendre quelque faveur ^ ainsi que
176 UIST. COUP. DES SYST. tm PHIL.
nous venons de le voir , reçut donc seulement une nouvelle élaboration qui semblait préluder graduellement aux célèbres conceptions de Descartes,
Thomas Gampanella rangeait Sébastien Basson au nombre de ceux qui avaient tenté depuis peu d'expliquer et de rétablir la philosophie d'Épicure (1), et Brucker présume, non sans fondement, que Basson a pu attirer Tattention de Gassendisur le célèbre architecte du système atomistique(2). Mais Basson eut principalement pour objet de combattre la philosophie naturelle du Stagyrite, etdese créer à lui-même un système composé de notions empruntées aux diverses écoles de l'antiquité. Il consulta Anaxagoras et Platon, et se proposa de suivre plus spécialement Démocrite. Sébastien Basson était un médecin français; il publia, en 1621, douze livres de philosophie naturelle contre Aristote (3), ouvrage que l'histoire littéraire du temps a signalé par de grands éloges. Il nous confie lui-même les perplexités dans lesquelles l'avaient jeté les contradictions des commentateurs de ce philosophe. Reconnaissant que ces dissensions supposaient une erreur, que cette erreur avait sa cause dans
(i) De libris propriis, c. II, art. 5.
(2) V. la note de la page 513, Hitt. crit, phil\, t. IV.
(3) Publiés à Genève en 1621, et réimprimés à Amsterdam en 1G49. — V. Heutaarm, Conspect. hist. litt. -- Acta phil, t. HU p. 939.
une trompeuse vraisemblance , il s'attacha à découvrir en quoi consistait cette fausse apparence. Il craignait que l'illusion n'eût sa source dans de fausses suppositions admises comme fondement de l'édifice : « car si vous ignorez , par exemple, ce »que c'est que la nature, en quoi consiste ce prinicipe de mouvement et de repos auquel vous don- •nez le nom de nature, si vous vous en formez une
• fausse notion, vous vous égarerez inévitablement
• dans l'entière investigation du mouvement natu- » rel qui est comme le pivot de la science ; et celte
• erreur, quoique de peu d'importance dans l'orîi gine, devient très grave dans ses suites ; elle vous
• entraîné dans un labyrinthe d'illusions, parce •qu'elle vous conduit à des corollaires vicieux
• dont vous ne pouvez vous dégager, malgré le té-
• moignage de la raison et de l'expérience... Plu-
• sieurs docteurs ont entrevu cette vérité. Pourquoi
• cependant n'ont-ils pas abandonné Aristote et
• entrepris la réformation dont ils auraient été ca- » pables? Ils ont été effrayés d'une entreprise héris-
• sée de difficultés et qui exposait à l'envie; c'est
• un crime aujourd'hui de s'écarter de la route
• aristotélique : ils n'ont point osé braver les ma- » lédictions qui s'élèveront contre mes travaux.
• Cependant Aristote lui-même jugea, censura ,
• réforma ceux qui l'avaient précédé. Pourquoi » aurait-il ravi à ses successeurs les droits dont il
• avait usé lui-même? » C'est ainsi que s'exprime Basson dans une préface pleine de sens, bien
écrite, éloquente même (!)• Il évoque de nouveau Hippocrate, Démocrite, Anaxagoras, Empédocle, Platon, et les commet avec le fondateur du Lycée. Mais, au lieu du vide de Démocrite, il introduit un certain esprit universel, principe créé et subordonné, et par-là il renverse par sa baseThypothèseatomistique, telle que Démocrite Fa conçue. Si Basson eut le bonheur d'échapper aux persécutions qui atteignaient souvent alors les téméraires agresseurs de Faristotélisme, il n'obtint pas les succès qu'il eût mérités, et peut-être cette circonstance même le préserva-t-elle des dangers qui eussent pu le menacer.
Daniel Sennert essaya aussi, vers le même temps, de raniener l'attention de l'Allemagne savante sur la philosophie corpusculaire. Il revendiqua pour elle l'avantage d'avoir été la doctrine la plus ancienne et celle qui était généralement admise par les philosophes avant Aristote , avantage qui , aux yeux de son siècle , devait prévaloir sur tous les autres, et suffire pour en établir le mérite (2). En se fondant sur les témoignages de Strabon et de Sextus l'Empirique , il rapporta l'hypothèse atonaistique à un certain Moachus, Sidonien, qui
(1) Y. cette préface rapportée presque en entier par de Lauooi : ùe varia Aristotelis fortunâ, c. XV.
(%) Hypomnemata phyiica, 111, c. 1.
avait vécu avant le siège de Troie ; il invoqua le témoignage d'Aristote lui-même qui , en voulant détruire cette hypothèse, reconnaît qu'elle était, jusqu'à lui, généralement reçue (1). Sennert, en cela, a confondu la philosophie corpusculaire de Démocrite avec le système des Ioniens sur les corps élémentaires. Le signal donné par Sennert excita J.-Chrysostôlne Magnen à retracer en détail la vie et la doctrine de Démocrite (2). Magnen ne secoua point cependant le joug d'Aristote ; il professa même une vénération profonde pour les décrets de ce philosophe , mais il crut pouvoir les combiner avec les hypothèses de Démocrite ; aussi altéra-t-il considérablement les principes de tous deux. Il se composa de ce mélange un système mixte, présenté avec art, mais incohérent, et qui ne peut supporter une critique •évère. Dans les axiomes qu'il lui a donnés pour base , à l'exemple des géomètres , nous remarquons ceux-ci : «Dans les choses qui tombent sous »les sens, la philosophie doit se guider d'après » l'expérience ; car les sens sont les juges des cho- » ses sensibles. On peut reconnaître de trois maniè-
• res l'existence d'une chose : i" en la déduisant
• de l'existence d'une cause ou d'un effet nécessai-
• re ; 2^ en la déduisant d'un rapport de propor-
(1) De générât, et eorrupt., 1. VIII.
(2) Democritus reviviscens^ etc. y 1646-1658.
» lion et de réciprocité d'action, ou de connexion
• avec un autre objet existant ; 3** en s'assurant » qu'elle est bonne pour l'ensemble de l'univers,
• car la nature tend toujours à ce qui est le plus » parfait (1) . » 11 faut, suivant lui, considérer trois choses dans chaque élément des corps : sa masse, sa qualité , sa tendance au mélange. C'est par leur combinaison qu'il explique non-seulement les causes des phénomènes naturels , mais celles même des opérations surnaturelles.
Philelphe, Alexandre ab Alexandro, Cœlius Rhodiginus, Raphaël Volaterranus , Bapt. Guarino , Marc-Ant. Bonciarius, Menzoli, André Arnaud , avaient successivement rappelé l'attention des érudtts sur Épicure; mais il était réservé au célèbre Gassendi de faire enfin reparaître ce philosophe parmi les modernes, de le rendre à sa pureté primitive , et de le venger des accusations que les anciens eux-mêmes avaient plus d'une fois injustement dirigées contre lui. C'est un phénomène très curieux dans l'histoire de la philosophie que de voir ce même Épicure, dont le nom seul réveillait tant de préventions, trouver un apologiste dans un ecclésiastique aussi orthodoxe par sa croyance que respecté pour sa piété et l'intégrité de ses mœurs. Chose singulière encore ! Gassendi encourut moins de blâme pour avoir ainsi relevé la
(1) Democritus revivkceiis, etc., p. 54.
philosophie épicurienne que pour avoir ouvertement et systématiquement attaqué celle du Lycée, C'est qu'au fond il n'y a point de système de physique qui soit par lui-même contraire aux véritables idées religieuses, s'il se renferme dans les limites de la physique elle-même ; la physique, ainsi circonscrite , est hors du domaine réel de la théologie bien entendue, et, quelles que soient les lois générales qu'elle prétende instituer , elle laisse toujours lieu à l'action toute-puissante de Fauteur de ces lois, ou plutôt elle met cette action d'autant plus en lumière qu'elle a elle-même mieux saisi les ressorts de ce savant mécanisme: c'est ce que Cudworth a fort bien démontré en particulier de la philosophie corpusculaire. Et quant à la morale d'Épicure, conçue dans le véritable esprit de son auteur , telle que Gassendi l'a restituée , en définissant la volupté , non par le plaisir sensuel et grossier , mais par la jouissance épurée que fait goûter la satisfaction intérieure , quelque incomplet et insuffisant que soit ce principe, il n'est point inconciliable sans doute avec l'esprit du christianisme , qui , en donnant à la moralité des inspirations bien plus pures et une bien plus haute sanction, ne refuse cependant point au cœur de l'homme une jouissance légitime aussi , et se complaît même à l'offrir à la faible humanité comme un attrait et une récompense. Tel est, en effet , le point de vue dans lequel se plaça Gassendi, esprit naturellement sage,
impartial et modéré. « Épicure, dit-il, d'un ca- » ractère doux , plein de bonne foi et de droiture , » ne put supporter Tenflure et l'exagération des
• stoïciens. Connaissant la faiblesse humaine, il » examina ce que comportent les forces de notre » nature , il rechercha la vertu et la sagesse dont » elle est capable. Il craignit que les promesses fas- » tueuses de la philosophie stoïcienne ne fussent » propres qu'à inspirer la vanité aux uns, le décou- » ragementaax autres.Qbservant que tous les hom- » mes, en obéissant à la voix de la nature, tendent, idans toutes leurs actions, à goûter le bonheur, » comparant entre eux tous les genres de volup- » tés, il n'en trouva point de plus universelle, de
• plus constante, de plus désirable, que celle qui
• dérive de la santé du corps et de la paix de l'âme, » mais particulièrement de cette dernière source; » il ajouta que la vertu seule est l'instrument pro- » pre à procurer une volupté semblable, parce que » seule elle enseigne à triompher des passions, » Zénôn avait dédaigné d'adopter une sagesse po- »pulaire; Épicure voulut rendre là sagesse accès* »sible à tous (1). On l'a accusé d'impiété! le té- »moignage d'un historien suffit pour le justifier : « La piété d'Épicure envers les dieux, dit Diogène » Laërce (2), était au-dessus de toute expression. »
(i) De vitâ et moribus Epicuriyh ÎU, c. i, (2) L. X.
lie culte qu'il adressait à la divinité n'avait rien ide servîle; c'était un culte filial, et Sénèque, qui » s'élève contre Épicure avec tant d'amertume, re- » connaît lui-même que ce sage voulait que Dieu •fût honoré comme un père (1). Mais Lucrèce al- > téra en partie la doctrine de son maître ; les stoï- •ciens la calomnièrent dans leurs exagérations; »la fausse idée qu'ils en avaient donnée prévalut » auprès de Cicéron lui-même et des plus sages «Romains; les Pères de l'Église, survenant à Fé- »poque où le stoïcisme avait triomphé, trouvè- »rent ce préjugé établi; ils ne connurent point •les écrit! d'Épicure; l'opinion qu'ils s'en formè- »rent ne put être que celle qu'ils trouvèrent gé- »néralement reçue (2). » Telle est la substance de l'apologie du chanoine de Digne. On ne peut disconvenir qu'à l'exemple de tous les apologistes , il n'ait quelquefois cédé à la partialité; mais on doit rappeler aussi qu'en exposant la doctrine d'Épicure, il a mis tous ses soins à la dégager de ce qui choquerait la croyance et la morale chrétienne , au risque de dénaturer cette doctrine en l'épurant.
Nous retrouverons bientôt, au reste, Gassendi sur un nouveau théâtre , où -il ne paraîtra plus simplement comme restaurateur, et où il réclamera de nous une attention plus particulière.
(1) Dr vitâ etmoribus Epicurif 1. IV, c. 3.
(2) iWd., l. m, c. ult.
Pendant que les érudits du xv", du xvi* et du xvii* siècle s'appliquaient avec tant de zèle à ressusciter les doctrines des sages profanes de la Grèce et de Rome, il est étonnant qu'un seul ait conçu la pensée de reproduire la philosophie des Pères de l'Église. C'est le cardinal Adrien di Corueto, célèbre grammairien, le favori d'Alexandre VI , auteur d'un traité de philosophie chrétienne intitulé : De verâ philosophiâ. Encore son travail a-t-il à peine fixé les regards des historiens. Le cardinal Adrien tira le texte de son traité des quatre docteurs de l'Église, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin , saint Gr^goire-le- Grand; il eût dû remonter plus haut, consulter les Pères des premiers siècles, les Pères grecs en particulier.
On sent bien que la restauration des diverses doctrines de l'antiquité, qui n'avaient obtenu chez les anciens eux-mêmes qu'un rang secondaire, ne pouvait, aux xvr et xvn" siècles, avoir pour résultat de faire ressusciter les écoles chez lesquelles ces doctrines avaieat été reçues ; à peine ces doctrines étaient-elles sincèrement adoptées et avouées par les restaurateurs eux-mêmes. Elles étaient l'objet de la curiosité plus qu'elles ne pouvaient être celui d'une conviction sérieuse. De jour en jour elles devaient moins satisfaire le besoin des esprits. Replacées en présence les unes des autres, elles se critiquaient mutuellement, et toutes concouraient à faire sentir ce qu'il y avait
dincomplet dans chacune ; mais leur apparition successive, la concurrence qui s'établissait entre elles, étendaient la sphère des idées, excitaient Fémulation. L'érudition travaillait ainsi elle-même à enseigner sa propre insuffisance , à démontrer la nécessité d'une science autodidactique. En proposant à la fois tant de systèmes rivaux , en imposant la nécessité de choisir, un premier degré de liberté était déjà rendu à la pensée.
186 HI9T. COMP. DES SYST. DE PHIt.