‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés ..., Volume 8Chapitre 2 sur 27 · IV · texte numérisé non relu

IV

J8 lîIST. COMP. DES SIST. DE PHIL,

Wolffnesedispensejamaisderappareildesdémonstralions, même pour les vérités les plus simples; il contraint les faits d'observation à se convertir en théorèmes géométriques; il épuise et fatigue l'attention par des renvois continuels d'une proposition à l'autre; à force de vouloir prouver* il semble interdire la réflexion ; soi> extrême prolixité achève de rendre presque impossible la lecture des énormes et nombreux volumes dans lesquels il a délayé sa doctrine. On ne peut concevoir qlies à propre expérience ne lui ait pas fait apercevoir sous combien de rapports les matières t)iiilosophiques repoussent l'application des méthodes mathématiques , ne lui ait pas fait sentir quela connaissance historique ne peut pass'établir comme un calcul, que les notions dont la philosophie se compose n'ont ni l'homogénéité, ni la régularité, ni ia précision rigoureuse, dont jouissent celles de la quantité. Il a pris la peine d'établir une démonstration dans toutes les règles pour prouver l'identité de la méthode des géomètres et de celle des philosophes. « Les règles de l'une et de » l'autre , dit-il , doivent être également déduites » de la notion delà certitude ; elles prescrivent éga- » lemeht de ii'employer que des termes expliqués » par une exacte définition, de n'admettre comme »vrai que ce qui est suffisamment démontré, de » déterminer avec soin dans chaque proposition »le sujet et le prédicat, d'ordonner tellement les p propositions, que chacune résulte de celles qui

»la précèdent et donne l'ititelligence de celles qui » la suivent (1). »

Wolff a fait entrer encore dans sa Logique des conseils sur l'art de composer des livres, de profiter de leur lecture, de les juger. Il a appliqué la logique à l'art de communiquer la vérité, en cherchant soit à convaincre , soit à réfuter, soit à se défendre, soit à disputer, soit à enseigner; il lui a demandé des mesures pour évaluer les différentes forces intellectuelles ; il l'a considérée jusque dans la pratique de la vie commune (2).

Il l'a fait reposer sur les deux grands principes de Leibniz. Il a cru devoir justifier celui de la contradiction par le témoignage de la conscience; il a tenté d'introduire encore une démonstration à priori pour celui de la raison suffisante; il a assigné à chacun d'eux un critérium particulier, destiné à en régler l'emploi. Comme Leibniz , il transporte dans la nature des choses les lois de notre connaissance, a Le néant, dit-il, est ce à «quoi ne répond aucune notion; cela, au con- » traire, est quelque chose, à quoi une notion ré- • pond ; le possible est ce qui n'enferme aucune » contradiction (3). »

C'est aussi Leibniz qui a prêté à Wolff les

(4) Discursus prœliminaris ^ c. IV, § 139.

(2) Logica , pars II , sect. 3 , 4 , 5 et 6.

(3) Ontologiœ prolegomena , § 9 à 25; pars I , c. 4 et H , § 27 , 56, 69, 70, 71; sect. 11, cl, §79.

priDCÎpaux éléments du vaste édifice de son Ontologie. C'était , à ses yeux , une science très positive : il s'élevait avec force contre ceux qui voulaient la réduire à n'être qu'un simple vocabulaire. « L'essence d'un être , dit-il , est sa «possibilité intérieure qui s'accomplit dans la » réalité. L'essence du composé est donc le sim- » pie ; il y a donc des êtres simples, quoiqu'ils ne » sedécouvrent point à nos observations (l).Lasub- » stance est ce qui renferme en soi la source de ses » mutations ; or, comme la force est le principe » de toute mutation , chaque être qui subsiste en » lui-même possède donc une force qui lui est proj> pre , et dont l'exercice constitue son action. La » force n'est pas une simple puissance , laquelle » n'exprimerait que la possibilité; elle a, au con- » traire , l'énergie suffisante pour transformer la » possibilité en réalité. Chaque substance tente, par » un effort continu, de reculer ses limites, et par là » d'obtenir une mutation ; et comme aucune mu- » tation ne peut avoir lieu sans raison , celle qui » précède contient ce qui détermine l'autre (1). » Du reste , Wolff n'accorde point à ses éléments cette perception, cette for^e représentative dont

(1) Vernunftige Gedanken von Gott^ der Welt^ und der Seele, c. H , § U, 33, 76, S6.^0ntologia , pars H , sect. 2, c. i, § 685,

(2) Verminftige Gedanken von GoU , etc., c. 11, § 414 à 128. —

Ontolog'iUy I. c. §871.

Leibniz avait doté ses monades. TcîWolff reprend de nouveau la haute théorie des causes, mais sous un point de vue entièrement transcendant, t Le » principe est , en général , ce qui contient la » raison d'une autre chose ; il y a un principe » d'existence et un principe de connaissance. La » cause est le principe duquel dépend l'existence >ou l'actualité d'un autre être, en tant qu'il exism te ; la causalité est la raison contenue dans la » cause ; le nœud de la cause et de l'effet consiste)

• en ce que, la cause eflSciente et sufiisante étant » posée, l'effet se trouve posé par là même, et ré- » ciproquement ; la cause produit réellement son

• effet en lui décernant l'être (1).» A la loi de la causalité, ordinairement exprimée sous cette forme absolue : Point cT effet sans cause, Wolff a substitué cette autre loi plus restreinte : Ce qui n'a qu'une existence contingente a été produit par quelque cause efficiente (2).

La cosmologie, la théologie naturelle de Wolff sont aussi, en général, un vaste développement des vues de Leibniz, avec quelques modifications accessoires. Il a banni de la première le spiritualisme que Leibniz y avait introduit; il a considéré l'univers comme un mécanisme immense où tout est combiné, lié par des lois générales et

(i) Ontologia , pars W , sect. 3 , c. 2 , § 866 , 876 , 881 , 881 , 898, 899.

(2) Ibid., ibid., § 908.

absolues (1). Il a donné le développement le plus étendu à la démonstration de Texistence de Dieu dont Leibniz avait posé le fondement, et qui appelle la Divinité comme la raison première et universelle des êtres. Il a supposé , avec Leibniz, le Créateur soumis, par sa propre sagesse, à choisir le meilleur des mondes possibles. Du reste, sa théologie naturelle est pleine de majesté.

Nous avons vu que WoljDF distingue une psychologie expérimentale et une psychologie rationnelle. La première a pour objet de rendre raison de ce qui se passe dans Tâme humaine ; elle recueille les témoignages de la conscience (2) : la seconde est la science de ce qui est possible par l'âme humaine (3). Toute faculté de l'âme est une puissance active (4). Les sensations sont les perceptions dont la raison est contenue dans les changements des organes de notre corps, à l'occasion desquels ils ont lieu (5). Les produits de l'imagination ne diflfèrent de la sensation, qu'en ce qu'ils sont moins clairs et plus faibles (6). La réflexion est la direction successive de l'attention sur les diverses faces d'un objet;

(i ) Ontologia^ part. U, sect. 3, c. 4, § 544-.

(2) Psychologiœ empiricœ prolegomena , § 12.

(3) Psychologiœ rationali$ prolegomena, $ 1.

(4) Ibid., pars 1 , sect. 2, c. 1 , § 29.

(5) lbid.,md., c. 2, §65.

(6) Ib'id., ibid.y c. 3, § 96, lOO.

PHII/)SOPHI£ MODERNE. CflAP. XXU. 23

rame réfléchit aussi sur elle-même; c'est en réfléchissant à une chose, que nous la percevons clairement (1). La comparaison réfléchie forme les genres, et les noms ou les signes servent à fixer les classifications. 11 y a une faculté d'abstraire, et c'est l'abstraction appuyée sur le langage, qui forme les notions générales (2). L'entendement est la faculté de se représenter distinctement les objets (3); la première opération de l'entendement est 1^ représentation expresse et distincte de plusieurs choses ei) une seule. Il y a une connaissance intuitive et une connaissance symbolique: la connaissance intuitive consiste dans la conscience d'une idée ; la connaissance symbolique a lieu lorsque notre connaissance se termine à renonciation des signes, sans apercevoir les idées elles-mêmes (4). La pr^aière s'obtient en dirigeant successivement son attention sur ce qui se rencontre d'identique dans un ou plusieurs sujets; la seconde, en pénétrant la valeur des expressions ou des autres signes. La pénétration rend habile à discerner, suivant l'échelle graduée des genres , ce qu'il y a de plus élevé dans les particularités, et les abstraits dans les concrets ; la profondeur se mesure sur l'étendue que l'en-

(1) PsychoL ration, pars I, sect. 3, c. 1 , § 257, 264; c. 2, § î

(2) Ibid.y ibid., § 268 à 271, 282, 283.

(3) Ibid.y ibid., § 275,

(4) Ibid.y iWrf., § 286, 289,

tendenient peut donner à l'analyse des notions; or, la connaissance symbolique accroît à la fois et la pénétration et la profondeur: elle est ordinairement préférée par nous dans nos jugements, et c'est pourquoi le jugement est une sorte d'entretien que nous avons avec nous-mêmes (l).

Cette distinction de la connaissance intuitive et de la connaissance symbolique, et la lumière que Wolflf y a répandue, sont assurément l'un des principaux services dont la philosophie lui soit redevable ; il a rectifié les vues trop absolues de Hobbes, et déterminé d'une manière judicieuse la nature et l'étendue des secours que l'esprit emprunte au langage dans ses opérations. Il est, si nous ne nous trompons , le premier auteur d' une théorie philosophique des signes. Il a distingué les signes indicatifs ou démonstratifs ^ les signes prognostiques, les signes remémoratifsy suivant qu'ils annoncent un objet présent, futur ou passé; les signes primitifs ou dérivés, les signes naturels et artificiels. Les causes efficientes et leurs eflTets sont réciproquement les signes naturels les uns des autres (2).Wolfrapuisé les rapports des signes aux idées dans les phénomènes de l'imagination et les lois qui régissent l'association des idées. A l'exemple de Leibniz, il a recommandé IVrcamc-

(1) PsychoL ration, pars 1, sect. 3 , c. -3, § 326 à 343, 353.

(2) Ontologia , pars II , secu 3 , c. 3 , § 952 à 967.

(éristique OU la spécieuse générale ^ comme un procédé utile dans la recherche de la vérité , à Tégard de laquelle il fait l'office d'une sorte de calcul ; il s'est flatté que cet art pourrait transformer la connaissance symbolique en connaissance intuitive. Il a provoqué la formation d'une langue philosophique conçue d'après les mêmes principes, dont les termes seraient suivis de la constitution des idées elles-mêmes, seraient , par conséquent, essentiellement significatifs, et n'auraient pas besoin d'être définis, puisqu'ils s'expliqueraient par eux-mêmes ; ce serait une langue ou une écriture naturellement appelée à l'universalité. WolflF a considéré l'arithmétique, l'algèbre et le calcul infinitésimal, comme autant de portions de ce grand art, mais sans le compléter lui-même pour les applications relatives à la métaphysique,etsans oser assurer qu'une telle création ne surpasse pas les forces de l'esprit humain (1). Il a, d'ailleurs, expliqué le mécanisme, tracé les règles, caractérisé le mérite , indiqué l'emploi des signes emblématiques fondés sur une analogie régulière et suivie, système de signes qu'il appelle hiéroglyphiques; il a supposé que les figures hiéroglyphiques peuvent représenter les notions adéquates, exprimer les définitions et les propositions (2).

(1) Ontohgia, pars II, sect. 3, c. 2, § 290 à 312.

(2) Ifnd,, ibi'l., secu 2 , c. i, § 150 à 169.

26 HIST. COMP. DES SYST. DE PHIt.

On trouve dans la psychologie expérimentale de Wolff plus d'une observation intéressante sur les opérations de l'entendement , sur les lois et l'exercice de l'attention, de la réflexion, de la mémoire, sur les habitudes, sur les dispositions naturelles et les diverses capacités des esprits; mais, au milieu d'une prolixité sans bornes, il néglige presque toujours de tirer de ces observations les conséquences qu'elles pourraient offrir.

lî' entendement pur j la raison pure^ sont, aux yeux de Wolff, l'entendement et la raison qui n'empruntent rien aux sens et à l'imagination ; mais il convient que, dans notre condition présente, nous n'atteignions jamais à la pureté parfaite de l'entendement. Quel que soit le contraste qu'il établit constamment entre la connaissance rationnelle ou à priori , et la connaissance expérimentale ou à posteriori , il admet cependant une connaissance mixte née de l'hyménée entre la raison et Texpérience (1) ; mais, après avoir aperçu une vérité aussi féconde, et satisfait d'en avoir annoncé toute l'importance, il s'arrête encore une fois et trompe nos légitimes espérances.

On se demande, après avoir étudié cette psychologie de l'expérience, quelle peut être la science nouvelle que Wolff va nous donner sous

(1) Ontologia, pars I , sect. 3, c. 2, § 314, 315 ; c. 4 , § 495 à

PHIIOSOPHIE MODERNE. CHÀP. XXII. 27

le titre de psychologie rationnelle , si elle peut ajouter quelque chose à la première, si elle peut la contredire. « La première , dit-il , se bornait à » exposer les phénomènes; la seconde doit en ren- »dre raison. Elle doit donc donner une intelli- » gence plus assurée et plus complète de ce qu'en- » seignait la première ; elle doit nous révéler aussi » ce que celle-là ne pouvait découvrir (1). » Cependaut , en le lisant , on s'aperçoit bientôt de rillusion sur laquelle cette distinction prétendue repose presque continuellement 5 car il ne sait guère que reproduire les mêmes vues en d'autres termes.

En traitant de la nature de l'âme , Wolff a proposé, pour les systèmes imaginés sur cette question , une classification assez curieuse. « Les mo- » nUtes n'admettent qu'un genre de substance ; les » matérialistes , que la matière ; les idéalistes n'ac- » cordent ^qx objets extérieurs qu'une existence • idéale dans les intelligences qui les conçoivent; »les matériçitistes et les idéalistes sont donc égale- »ment monistes. Les égoïstes sont une espèce 4' W^ap listes qui ne reconnaissent d'autre existence réelle »que celle de leur âme individuelle; les dualistes^ »ceux qui reconnaissent à la fois l'existence du » double ordre des substances matérielles et im- » matérielles (2). »

(1) Psychologiœ rationalis prolegomena.

(2) Psychoîogia rationalis, sect. I, c. i, § 32 à 40; sect. IV, c. 1 § 644 et suiv.

Wolff a mis le plus grand soin à recueillir les preuves de la simplicité , de Timmatérialité et de la spiritualité de Fâme, plutôt qu'il n'en a présenté de nouvelles. Mais les idéalistes n'ont point obtenu de lui la même réfutation que les matérialistes. Ce n'est pas qu'il révoque en doute la réalité des connaissances ; il la reconnaît constamment, mais il la suppose et la déclare plutôt qu'il ne la prouve. Nous avons vu qu'il attribue aux idées un caractère représentatif; il semblait appelé à examiner en quoi consiste la fidélité de cette représentation, quelle en est la garantie. € Quand l'âme, dit-il, a la conscience d'elle-même » et des choses perçues , elle perçoit et les choses »hors d'elle, et elle-même hors de ces choses; »car, avoir la perception des choses conçues, » c'est les distinguer (1). » S'il a voulu établir ainsi la réalité des connaissances, il s'est évidemment mépris; car les perceptions distinctes n'appartiennent pas par cela seul à des êtres difiérents , et la distinction que l'esprit établit entre elles n'autorise à rien conclure sur l'existence réelle des objets auxquels elles appartiennent.

« L'âme, dit Wolff, a la conscience d'elle- » même , en tant qu'elle a la conscience des chan- » gements qui s'opèrent en elle , de ses actions, et » non autrement. L'essence et la nature de l'âme

(1) Psychologia ration,, seci. 1, c 1, § 20.

PHILOSOPHIE MODEENE. CHAP. XXU. 29

• consistent dans une force unique, dans une » force représentative de l'univers , force limitée, » soit par la situation qu'occupe le corps orga- » nique dans cet univers , soit par la constitution

• des organes (1). » Ici, la sensation reçoit une définition nouvelle: elle est la représentation du composé dans le simple; les idées sensibles sont des images (2).

En traitant de la psychologie expérimentale, Wolflf avait déclaré vouloir se renfermer, relativement à la grande question de l'union de l'âme et du corps, dans les témoignages d'une expérience indubitable ; il s'était borné à constater les faits qui se produisent dans le commerce de l'âme et du corps, et à reconnaître l'ignorance où nous sommes du mode suivant lequel s'établit ce commerce (3). Dans la psychologie rationnelle , il va plus loin : il pose nettement le grand problème ; il examine la possibilité de la solution, les moyens d'y atteindre par le secours des hypothèses; il suppose la possibilité d'une solution semblable. Ceux qui assignent pour cause un commerce de Tâme et du corps, une action réciproque de l'un sur l'autre , sans expliquer quels sont la raison et le mode de cette action, lui paraissent n'avoir avancé

(i) Psychol. ration., sect. I, c. 1, § 12, 66, 67.

(2) /Wd., fWd., c. 2,§83à87.

(3) Psychologia empirica , pars If , sect. 2 , c. 3 , § 947 et saiv,

âÔ HiST. co^ît>. liEs àysT. DE pmt.

en Hen cette solution , et n'avoir établi qu'une fausse apparence de système (1). Il expose et discute Tune après Tautre les trois célèbres et principales hypothèses de Tinfluenbe physique , des causes occasionnelles, de Tharinonie préétablie. Le système de Tinfluence physique, indiqué par Aristotë , adopté par Técole , et qui suppose la translation de quelque réalité entre les deux substances, une sorte d'émanation par laquelle Tune des deux substances communique à l'autre quelque chose d'elle-même (2), ce système lui paraît inexplicable, contraire à Tordre accoutumé de la nature et aux lois générales de la physique, inutile ; nous n'en avons aucune idée, il ne peut être vérifié par l'expérience ; il doit donc être rejeté comme improbable (3), WolflF porte le même jugement sur le système des causes occasionnelles , adopté par les cartésiens et Malebranche ; il trouve ce système en oppoisition avec le principe de la raison suffisante, avec l'ordre accoutumé de la nature , quoique sujet, d'ailleurs, à moins d'inconvénients que le premier. Mais, dans le système de l'harmonie préétablie , le commerce de l'âme et du corps s'explique d'une manière complètement intelli-

(1) Psychologiarationaîis, sect. Hl, c. i , § 555, 556. <2) iHd., ibid., c. 2, § 558 et suiv.

(3) Ibid.^ md., c. 3 , § 573 à 588.

PHILOSOPHIE MODEBNE. CHAP. XXU. H

gible ; il échappe aux objections dont les autres systèmes sont atteints; il doit leur être préféré; il repose sans doute lui-même sur une simple hypothèse qui ne peut être directement vérifiée; mais cette hypothèse est satisfaisanle , aucun fait ne la contredit ; si la solution manque de certitude, elle est du moins éminemment probable (1).

La morale ou philosophie pratique de WollT se recommande, comme sa philosophie théorique, par la vaste étendue de son plan, l'harmonie qui y présidé. Ses prolégomènes sont beaux, sa tendance est noble, ses promesses sont abondantes; elle gouverne à la fois la pratique de la vie , la jurisprudence, la politique, le droit naturel. La liberté des actions humaines lui sert de point de départ ; la perfection est son but, la nature son type, le désintéressement sa condition , la connexion des droits et des devoirs sa conséquence ; mais elle trompe trop souvent dans l'exécution les espérances qu'elle avait fait naître. Ainsi, la liberté s'évanouit sous l'efficacité des motifs déterminants, dont les ejBFets, aux yeux de Wolflf, sont inévitables. Aussi a-t-il partagé les reproches dirigés contre Leibniz, et a-t-il été accusé , comme celui-ci , d'introduire

(1) PsychoL ration. , sect. 111 , c. 1 , § 530 à b34} c. 4, § 631 à

une sorte de nécessité dans l'empire de la volonté humaine.

Cest probablement l'exemple de Thomasius qui a suggéré à WolflF ses préceptes sur la connaissance de§ hommes et ses vues sur les secours que cette étude peut retirer de la physiognomique.

Les ouvrages de WolflF sont généralement rédigés sous la forme didactique ; mais si nous y voyons constamment le professeur dans l'exercice de ses fonctions, il a pris soin, dans un écrit particulier (1) , de nous révéler l'histoire de ses méditations , de ses études , du progrès de ses idées , et ce tableau est peut-être la plus instructive des leçons qu'il ait laissées. Elle serait plus utile encore si lui-même avait été plus souvent inspiré par le génie de l'invention.

La vie entière de WolflF fut une polémique continuelle. Les premières attaques dirigées contre lui par le mystique Lange et par ses fougueux adhérents, inspirées parla passion, en avaient la violence et l'aveuglement, souvent rinjustice, et ne pouvaient profiter à la science. L'esprit de parti contribua plus que le zèle de la vérité à cette scission qui longtemps divisa TAllemagne au sujet de la

(1) Récit de iet propres ouvrages , en allemand ; Francfort, i726, in.8».

PHUOSOPHIE MODERNE. GHAP. XXII. 3.)

nouvelle philosophie; il s'agissait moins du fond des doctrines en elles- mêmes et de leur mérite réel , que de l'intérêt de l'enseignement établi. C'était la cause des vieilles traditions, du despotisme scolastique, qui se défendait contre le génie des innovations , contre l'indépendance de la pensée. Wolflf obtint aussi des contradicteurs dignes de lui, qui, en critiquant sa philosophie, se montrèrent capables de la juger ; qui, à son exemple, se formèrent aussi des opinions propres , et que nous verrons bientôt paraître au nombre des éclectiques modernes. C'est ainsi que Rûdiger , Gundling, Buddeus, Crouzaz, Crusius, Walch, MûUer , contestèrent ses hypothèses ; que Poppo, Hismann , Bazedow et d'autres , blâmèrent l'application qu'il avait faite de la méthode des géomètres aux sciences philosophiques.

Si Wolff eut d'ardents ennemis, il eut de zélés défenseurs. Bûlfflnger, son disciple, réunit dans son exposition et son apologie la doctrine de Leibniz à celle de Wolff lui-même , et se prononça même en faveur du premier plus fortement que n'avait fait le second; il entreprit surtout de justifier l'hypothèse de l'harmonie préétablie et les principes de la théodicée. Un autre disciple de Wolff, Jean-Ulrich Cramer, répliqua aussi aux attaques dirigées contre l'harmonie préétablie, et, jurisconsulte distingué, fit valoir surtout le mérite de la philosophie de Wolff dans son application à la jurisprudence. Thùmmig, qui, en re-

cueillant ses leçons , fut admis à son intimité, et se dévoua noblement pour lui, reproduisit la philosophie de son maître dans des travaux que celui-ci recommapda. Riebov repoussa les accusations de Lange, en s* attachant à démontrer l'accord de la philosophie de Wolflf avec les dogmes de la religion; Canz, Reinbeck réclamèrent en sa faveur le mérite d'être utile à la cause de la foi chrétienne, et indiquèrent les services que cette cause en peut recevoir. Harenberg réfuta à la fois Lange et Buddeus, et invoqua en faveur de WoliOf l'autorité des théologiens les plus respectés. Un simple ouvrier de Smalkalde, Jean-Valentin Wagner, se mit aussi sur les rangs, peurmi les partisans de Wolff, pour venger sa philosophie des imputations du théologien de Halle. Après avoir éprouvé à son origine de si vives résistances, la philosophie de Wolf finit par obtenir un triomphe paisible ; elle se propagea promptement dans les universités allemandes; fondue avec celle de Leibniz, elle y devint presque classique ; à la faveur des formes didactiques dont elle était environnée, elle y régna près d'un siècle; elle fut accueillie dans les Pays-Bas, en Pologne, en France et .même en Italie. Elle servit de cadre, alors môme qu'elle ne servit pas de règle ; ses immenses classifications semblaient avoir tout prévu, et signalé du moins les questions lorsqu'elles ne suffisaient pas à les résoudre.

Wolff doit être associé à Leibniz dans la recon-

PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXn. 35

naissance de la philosophie pour la sage et utile direction que tous deux ont donnée à cette science, pour la dignité qu'ils ont su lui conserver. C'est à tous deux qu'elle est essentiellement redevable d'avoir obtenu en Allemagne une si grande considération, d'avoir inspiré pour son étude un intérêt général , pour ses vérités un respect que le spectacle, même quelquefois scandaleux , des disputes des sectes, n'a point encore fait évanouir. Leur propre exemple, sans doute, et l'éclat de leur génie, ont dû concourir à mettre ainsi la philosophie en honneur; mais ils n'y ont pas moins essentiellement contribué par le caractère éminemment moral qu'ils lui ont donné, par le zèle avec lequel ils l'ont constamment rattachée à toutes les vérités utiles et consolantes pour les hommes, par l'art avec lequel ils l'ont liée aux autres connaissances, particulièrement aux sciences politiques , à l'histoire , à la littérature et à l'étude des langues; par cette harmonie qu'ils ont établie entre tous ses éléments; par ces formes nobles et imposantes qu'ils lui ont prêtées ; par le soin qu'ils ont eu de ne point clore le champ de la vérité, de laisser môme après eux une grande carrière de recherches à tenter, de succès à obtenir; étendant ainsi la pensée et les espérances des hommes, inspirant à leurs successeurs une noble confiance et une heureuse émulation.

Leibniz, et WolfF après lui, d'une manière plus

explicite que lui, ont répandu de précieuses lumières sur les rapports d'analogie et de subordination qui existent entre les différentes branches des connaissances humaines, sur les secours que les sciences spéculatives peuvent prêter aux disciplines pratiques On leur doit d'avoir éclairé à la fois les mathématiques par la métaphysique, et la jurisprudence par la philosophie morale; ils ont les premiers ouvert en Allemagne la carrière des sciences politiques.

Quoiqu'ils se soient égarés l'un et l'autre dans le dessein d'appliquer à la philosophie la méthode des géomètres, quoique l'un et l'autre se soient flattés d'une espérance illusoire relativement à la création d'une caractéristique universelle, si Wolff a eu le tort de pousser l'affectation de la méthode jusqu'à un excès pédantesque, ils ont cependant enseigné , par l'exemple des géomètres, à employer en philosophie des formes plus rigoureuses, à suivre une marche constante et régulière ; ils ont porté dans la langue philoso phique plus d'exactitude et de précision. Wolff, sur les traces de Thomasius, a enseigné à l'Allemagne qu'elle pouvait élever son propre idiome à une dignité à laquelle jusqu'alors elle n'avait pas osé prétendre, qu'elle pouvait devenir un fidèle organe de la science; il Ta enrichie d'une fouie de termes, pour la mettre en état de remplir cette haute destination.

VVilff, enfin, s'il ne sut point découvrir le se-

cret de rallîance qui doit s'établir entre l'expérience et la raison, ne cessa point, toutefois, de les concilier entre elles, d'appeler Tune à Tappui de l'autre, et de terminer ainsi la longue et funeste guerre qu'on avait suscitée entre elles.

On composerait une bibliographie assez considérable des écrivains qui ont composé l'école orthodoxe de Wolfif, qui se sont rangés autour de lui comme des disciples ou des interprètes fidèles. Quelque étendue qu'il eût donnée au développement de sa philosophie , on trouva encore le moyen de le commenter ; on s'étudia surtout à l'abréger, à le traduire, à l'appliquer. Mais une autre influence plus utile encore, plus réellement glorieuse, s'attacha à ses travaux et à ceux de Leibniz : ce fut celle du mouvement imprimé aux esprits. Une rare émulation s'empara en Allemagne de tous les penseurs, pour s'élancer à leur suite, s'exercer de nouveau avec plus ou moins d'indépendance dans le cadre qu'ils avaient tracé; ceux même qui n'adoptèrent point les opinions de ces deux philosophes , obéirent cependant à cette énergique impulsion que la science avait reçue d'eux; ils se virent contraints de soutenir le parallèle avec une philosophie qui se montrait sous un appareil si imposant, de modifier leurs opinions d'après les pas que la science avait faits, de transiger quelquefois avec une école devenue si puissante.

38 ^llST. COMP. DES SVSr. DE PHIL.

Le premier résultat de cet éclectisme, et le plus immédiat, fut de faire mieux déterminer et circonscrire le territoire propre à la logique et à la métaphysique, marquer les limites qui les séparent, poser les principes ou tracer les règles de cet art et de cette science. C'est ce qui deviendra sensible surtout en parcourant les travaux des adversaires mêmes de Leibniz et de Wolff, en voyant comment ils modifièrent les traditions antérieures, pour satisfaire aux nouveaux besoins des esprits. De là sortit un nouvel éclectisme , enté en partie sur œlui de Leibniz et de Wolff, qui leur fit des emprunts plus ou moins abondants, et qui suivit, à quelques égards, leurs exemples, alors même qu'il ne reconnut pas leur autorité.

A la tête de ce nouvel ordre d'éclectiques se présente André Rûdiger, qui recueillit , comiûe Wolff, tes leçons de Thomasius, qui apprit à cette école à penser par lui-même, qui sut réunir l'érudition à la pénétration, découvrit plusieurs des lacunes de la philosophie existante, chercha aies combler, Daais montra quelque mobilité dans ses opinions et ne put construire un système stabje ; ott M reprocha de manquer de principes, et d'être tourmenté de la soif des hypothèses. L'analytique d'Aristote, alors presque généralement abandonnée, trouva en lui un apologiste; il jugea que , si on ne savait pas en apprécier le mérite, c'était parce qu'on ne savait pas bieû la

comprendre ; il y remarqua cependant des lacunes et voulut les combler. La logique s'offrit à lui sous un point de vue particulier; il voulut lui donher un but plus réel , une application plus positive, en faire l'instrument qui sert à découvrir les existences et les essences des choses. A unie époque où les exemples de Descartes , de Leibniz , de Tschirnhausen et de Wolff, avaient fait concevoir une idée si avantageuse de l'application des méthodes mathématiques à la philosophie, Rûdiger s^éleva avec force contre une assimilation que repousse la nature des choses; il fit ressortir la différence essentielle qui sépare ces deux ordres de connaissances, les mathématiques se renfermant dans la région du possible , la philosophie cherchant le passage du possible à l'être. 11 distingua également la démonstration métaphysique de celle qu'il appela disciplinale et qui comprend deux grandes branches: la relation des effets aux causes, celle des moyens à leurs fins. Il sut apprécier la haute importance de la logique des vraisemblances si méconnue des anciens, et, à leur exemple, si négligée pendant longtemps par les modernes; il aperçut leè nombreuses applications qui l'attendent dans l'histoire, la jurisprudence, la politique, la physique, la médecine et diverses autres branches des sciences et des arts ; il proposa quelques vues pour son avanceinent; il lui demanda les moyens de déterminer la valeur et le mérite des hypo-

thèses (1). La réalité était pour lui le terme de la science; il la rappelait à l'utilité des résultats. Il publia une dissertation sur l'hypothèse qui fait dériver des sens toutes les idées (2). La doctrine de WolfiF sur la distinction de l'âme et du corps et sur les caractères propres à ces deux substances, ne put le satisfaire; il eut la confiance de proposer sur ce sujet une théorie assez bizarre, dans laquelle il refusait l'étendue au corps pour la réserver à l'âme, sans que pour cela l'âme fût un composé, n'accordant au premier que la seule élasticité (3). 11 essaya aussi d'introduire une nouvelle philosophie de la nature, en renversant tour à tour celles d'Aristote, de Descartes, de Gassendi, et de Thomasius, son maître. Il voulut réunir et combiner dans le système de la nature les principes mécaniques avec les principes vivants ou animés ; il espéra par là préserver également la science des écueils de la superstition et de ceux de l'athéisme (4).

Le savant Buddeus, qui eut le malheur de prêter des armes aux persécuteurs de Wolfif, dirigea contre sa philosophie, et par là même contre celle de Leibniz, un reproche bien grave,

(1) De sensu vert et falsiy 1. IV ; Halle, 4709, in-8«. 2« édition, Leipzig , 1722 , in-4o.

(2) leipzig, i704.

(3) Philosophiasynthetica; Halle, 1707.

(4) Physica divin a elc. ; Francfort, 1716, in-4».

PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXU. Ui

mais où il porta plus de prévention que de justice; il l'accusa d'ébranler à Ja fois la croyancîe à l'existence de Dieu et les principes de la morale (1); il lui fit un crime, entre autres, de n'avoir point admis que la connaissance de Dieu soit innée (2) , d'avoir considéré l'âme humaine comme une substance qui représente l'univers (3). Il éleva quelques objections contre l'harmonie préétablie et la monadologie.

Wolflf se défendit avec chaleur et se justifia avec avantage; il fit voir assez facilement que son critique ne l'avait pas toujours compris et s'était quelquefois contredit lui-même (4). Danssa chaire d'Iéna, Buddeus professait lui-même un éclectisme plus sincère qu'éclairé. C'était en lui. un fruit naturel qu'avait produit une étude approfondie de l'histoire de la philosophie , et qui se composait plutôt, en eff*et, d'une érudition coordonnée, que de méditations originales; c'était une approbation donnée aux idées d'autrui, plutôt qu'un eflbrt pour découvrir quelque voie nouvelle. Il combattit Spinoza , rejeta la preuve de l'idée de Dieu proposée par Descartes, trouva

(1) Joh. Fr. Buddei Bedenken ûber die Wolffianische Philosophie^ etc. ; Francfort, 4724.

(2) /»td.,§3et4.

(3) /^frf.,§lj.

'(4) V. les observations de Wolffinj primées à la suite de récrit précédent.

(5) InstiluHones philosophîd erlecticœ; Halle, 1732, in-8«.

dans la nature même de l'homme, dans ses penchants moraux, un fondement légitime de la croyance à Fauteur de toutes choses (1). Il mit surtout la philosophie en valeur par des applications étendues aux diverses branches des sciences morales et politiques (2) ; mais partout il porta des notions assez vagues et confuses, et plus de zèle pour les intérêts religieux que de mesure et d'habileté dans la manière de les servir.

Disciple de Rûdiger, Crusius suivit en partie la méthode et les vues de son maître , comme il hérita de l'éloignement de celui-ci pour la philosophie nouvelle. Son attachement aux dogmes théologiques contribua beaucoup encore à accroître cette disposition dans son esprit. Il mérita, toutefois, par la perspicacité de ses vues , d'être placé au premier rang parmi les antagonistes de Wolff; il fut l'un de ceux qui surent le mieux en signaler les côtés faibles. Kant a considéré Crusius comme l'un des philosophes qui ont le plus concouru à l'avancement de la science. Crusius enseigna la théologie à Leipzig, et cette fonction parut exercer une influence marquée sur la direction de ses idées. Il se proposa, en effet, de ramener la philosophie à une harmonie entière et parfaite avec la théologie la plus orthodoxe. Dans ce

(1) Thèses de athéisme et superstitione ; léna, 1717.

(2) Elementa philos, praticœ.

PHILOSOPHIE MOD£ttME. CHAP. XXIL AS

dessein , ses travaux embrassèrent tour à tour la logique, la métaphysique , la morale, la physique(l). La philosophie elle-même fut, à ses yeux, la science de ces vérités de la raison, dont l'objet subsiste éternellement immuable;

Les écrits de Crusius ont un mérite local et de circonstance, celui d'avoir puissamment contribué à former en Allemagne la langue philosophique; il en offrit lui-même, à quelques égards, un modèle ; il traça aussi des règles judicieuses pour guider l'emploi des termes techniques en philosophie, et pour en prévenir l'abus (2).

Le principe de la contradiction n'est , pour Crusius, qu'un principe secondaire et subordonné; il régit seulement les sciences mathématiques. Un autre principe plus relevé , seul primitif , est celui qpi consiste dans V impossibilité de concevoir une chose autrement^ comme vraie; de ce principe, il croit pouvoir déduire non-seulement celui de la contradiction, mais celui de Vinséparabitité et de Vineompatibilité. Ce qu'il appelle ici un principe n'est, comme on voit , que l'expression d'une loi de notre nature, et en cela Crusius parait se rapprocher de l'école écossaise. Il s'en rapproche encore en fondant le rapport de nos connaissances avec les objets réels et la valeur qu'elles en reçoivent, s^ir un penchant naturel de la raison,

(1) Leipzig, 1762, 1766, 1767, 1774.

(2) Weg zur Gew'mheit , inlroductioo et c. 3.

UU HIST. COMP. DES SYST. DE PRÎt.

penchant ingénieux, auquel elle doit obéir, maïs au-delà duquel il n'est pour elle aucun critérium du vrai. Il invoqua aussi avec Descartes la garantie de la véracité divine à Tappui de la légitimité de nos connaissarces; car la source suprême de toute certitude était, pour lui, dans cette intelligence divine dont l'intelligence humaine est l'empreinte ou le reflet.

Au principe de la raison suflBsante, en tant du moins qu'on voudrait lui donner une valeur absolue, Crusius opposa justement l'autorité d'un fait, cette activité spontanée qui se produit dans la liberté des déterminations et qui a dans l'âme elle-même sa source immédiate. Il fonda sa propre métaphysique sur les trois principes abstraits qu'il avait déduits de son principe fondamental. Il admit la loi de causalité , et reconnut que chaque être qui commence a sa raison qui le fait commencer; mais il distingua la raison d'avec l'existence de la raison , qui constitue la cause proprement dite. Il reconnut dans l'espace et le temps des abstractions de l'existence. 11 accusa, non sans fondement, Leibniz et Wolfl*, d'avoir trop souvent confondu le principe purement logique de la pensée avec le fondement des connaissances ; il encourut à son tour le reproche de s'être quelquefois perdu dans une région toute mystique (1).

(i) Weg zur Getoissheit^ etc. ; Leipzig, 1747, in-8«. — Entwurf

PHILOSOPHIB MOOERlffi. CIUP. IIU, A5

L'exemple donné par Tschirnhausen et par Wolff de transporter les méthodes mathématiques dans les sciences morales excita une telle émulation , qu'on vit bientôt un des partisans de Wolff, Croon (1), en faire l'application à la théologie, application dont au reste Wolff lui-même, il faut le dire,avait eu l'idée; Kelsch(Michaël) la recommanda pour l'instruction de la jeunesse (2); Stellwaag alla jusqu'à vouloir l'employer dans la langue hébraïque (3). Feyerlin, Hagen, Wasser, en firent successivement l'apologie ; cependant on signala bientôt aussi les abus qui étaient faits de cette méthode; on attaqua même, dans son principe , l'usage que Wolff et son école en voulaient faire. Poppo fut le premier qui essaya de marquer la distinction des deux méthodes.

Crusius traita aussi cet important sujet dans toute sa profondeur (4). Il montra que l'assimilation des méthodes philosophiques aux méthodes mathématiques est repoussée par la nature des choses elles-mêmes. Il signala neuf diffé-

der ttothwendigen Vemunft WarheUen ; Leipzig , 1745 , in-S®. — Dîner tatlo de mu et limitibus rationis sufficientis ; Leipzig, i752, in-8\ — De summis raiionis principiis ; Leipzig, 1752, in-8-. — Abhandlung von den rechten Gebrauchen und der Einsehrunkung der iogenanien Salzer y etc. ; Leipzig , 1766, m-S^ ^ Anweisung vernûnflig zu leben; Leipzig, 1767, in-S®.

(1) Dissertatio de pietate ehristiana y 1730.

(2) De utilitate methodi mathematici in docenda juventule, 1735.

(3) Meditatto crilica philosophica , 1734.

(4) Weg zur Gewissheitf Vorbericht, § 10.

àft HÎST. COMP. I!>ES &YST. DE Plltt.

rences essentielles, a Les quantités, dit-il, ne » différent entre elles que par leurs limites; la » propriété qui les constitue est identique ; d'un » seul exemple du défini oa peut abstraire la dé- » finition. Chaque mode de formation possible » d'une grandeur donne sa définition "; la considé- » ration morale du but n'a aucune influence sur » cette science. Les mathématiques divisent rare- » ment un genre en espèces ; les mathématiques » déduisent la démonstration de la seule définition ; » elles n'ont besoin que du principe de la contra^ » diction; leurs propositions peuvent être généra- » lement renversées ; elles se composent exclusive- » ment de raisonnements de transformation. »

Walch suivit, à quelques égards , les traces de Chr. Thomasius, de Buddeus, et surtout de Rûdiger ; mais il adopta un éclectisme bien plus large. Quoique appartenant aux adversaires de Wolff, il se rapprocha plus d'une foia des opinions de ce philosophe et de celles de Leibniz. Il est l'un des premiers penseurs de l'Allemagne qui aient convenablement apprécié le mérite de Locke, quoique en remarquant ce qui manque à l'Essai sur l'entendement humain pour satisfaire aux besoins de la science (1). Son Lexique philosophique est une sorte de parallèle rapide des opinions des

(1) FUI08. lexicon, p. 1499, 1545, 2813, 2825, etc. — Einleitung in die Philos,^ p. 94.

philosophes de tous les siècles sur chaque question des sciences morales ; il accompagne ce résumé de ses propres observations, et place ainsi son lecteur, comme lui-même, dans un point de vue favorable pour faire un choix judicieux.

La philosophie est née, suivant Walch, de Texpérience fécondée et généralisée par la méditation; car l'objet de la philosophie est fondé sur la nature et la méditation , fait sortir des faits particuliers observés les règles générales et les vérités déduites (1). L'expérience est surtout la source de la logique, car c'est en observant la nature des opérations de l'esprit , qu'on a appris à les diriger (2) ; elle est même la source de la métaphysique , car la connaissance qui embrasse les notions universelles des choses, la connaissance naturelle de la Divinité elle-même , supposent les faits particuliers et l'observation des objets sensibles (3). La certitude des connaiss^uaces a également, aux yeux de Walch , son fondement général dans la sensation ou le sentiment {Empfindung)'^ «car, c'est de la sensation ou du » sentiment obtenu par les sens que découlent » toutes les idées, et toute pensée n'est composée i>que d'idées. » En cela, il est, comme on voit, d'accord avec lui-même. Mais la setisation , ou lé

(Ij Einleitung in die Phil.y 1. I, c. 2, § 9 et 10.

(2) md.,\.U, ci, §3 et 4.

(3) ma., îbid., c. 2, §2.

A8 MtST. €OMP. DÉS SYST. DE PHlL

sentiment tel queWalch le conçoit, ne réside pas exclusivement dans les impressions des sens extérieurs; la conscience lui appartient également; l'âme coopère par sa propre activité à la formation des idées ; il y a donc une expérience intérieure aussi bien qu'une expérience externe (t). Walch admet cependant le principe de la contradiction comme le principe primitif, unique , universel, qui préside au système entier de nos connaissances ; mais c'est encore par le témoignage du sentiment intime qu'il explique et justifie la valeur dont ce principe est revêtu.

Walch a traité^ d'après Riidiger, la théorie de la vraisemblance ; il la fait consister dans le rapport de l'opinion conçue avec les circonstances observées , et en distingue cinq espèces : la première, qu'il appelle historique , a pour objet le récit des faits et repose à la fois sur l'autorité des témoignages et la nature des faits eux-mêmes. La seconde, qu'il nomme herméneutique ^ a pour but l'interprétation du véritable sens des discours. Les trois autres , physique, politique , pratique , se réfèrent aux lois de la nature, à la connaissance des hommes, à la prévoyance de l'avenir (2).

(1) Einleitung in die Phil., L I, c. 3 , § 4, 10, et la remarque sur ce dernier paragraphe ; 1. H , c. 1 , § 13.

(2) Ibid., 1. 1 , c. 3 , § 14; 1. H , c. 1 , § 25. — Philosopha lexicoUf articles: Vraisemblance, Histoire, Croyance, Témoins, etc.

Walch s'est proposé d'unir par des liens étroits le système des connaissances humaines, et de faire ressortir les rapports intimes qui les rendent nécessaires les unes aux autres (1). Il a composé un code de règles pour le grand art de la méditation (2).

Ce n'est pas sans quelque surprise que l'on voit un philosophe qui s'annonçait avec autant de prudence et de réserve , s'engager dans les voies du mysticisme, et joindre à une philosopJiie fondée sur l'expérience une philosophie secrète qui pénètre les mystères de la nature et embrasse le règne des intelligences (3). Le mystère philosophique, tel qu'il le conçoit, est relatif aux choses dont l'existence nous est connue, sans que nous puissions nous en expliquer les propriétés. Cette connaissance s'obtient, dit-il, ou par nos propres sensations , ou par le récit des autres hommes. Cette philosophie embrasse les opérations des mauvais esprits , les revenants , la magie, la sorcellerie, etc. (4). Walch, ici, était entraîné par les exemples des maîtres dont il avait recueilli les leçons.

Auguste-Fr. MûUer, en adoptant aussi en partie les principes et la méthode de Rûdiger, l'aban-

(!) Plitlosoph. lexîcnn, 1. 1, c 2.

(2) Ibid.y ibid., L H, c. I . ? 37 ol s»;i7

(3) Ibid,,UHd.,\. lU, c. 1.

(4) md,, \bid., c. 2.

50 inST. COMP. HES SYST. DE PHIL.

donna cependant sur plusieurs points , spécialement en psychologie, ce qui excita entre eux quelques différends. 1 1 se rapprocha beaucoup de Locke, ou plutôt de ceux qui ont exagéré Locke. Il refusa aux notions générales une origine indépendante, les fit dériver des sens, fit consister la vérité logique dans l'accord de la pensée avec la sensation, et la vérité métaphysique dans l'accord de la sensation avec son objet. Il bannit de la métaphysique le principe de la raison suffisante , par le motif que nous ne pouvons nous rendre compte du mode d'action des causes.

HoUmann, professeur à Gœttingue, qui eut le mérite trop rare d'écrire avec précision et clarté dans des matières où cette condition serait si nécessaire, HoUmann professa aussi l'hypothèse qui rapporte aux sens l'origine de toutes nos idées, et combattit l'harmonie préétablie comme contraire à la liberté. Il divisa la philosophie théorique en deux branches , dont l'une , la physique , embrasse les objets matériels, l'autre , la pneumatologie , traite des intelligences; la métaphysique comprend les généralités communes à toutes deux ; la logique est leur commun instrument. Il essaya de déterminer les notions de l'ospace et de la durée , en déduisant l'une de la seule distance entre les corj s, et l'autre de la continuité de l'existence (1).

(1) HoUm:mn (Sam. CUv.) InèUluL phil; ViHciib., 1727, in-8^

Daries, en professant à lena, où il produisit une sensation assez vive , mérita l'estime de Frédéric et se mit en rapport avec l'Académie de Berlin , à laquelle il adressa quelques tributs. Il publia un recueil d'observations critiques et sommaires sur quelques points de l'ontologie , de la psychologie , de la cosmologie et de la théologie naturelle de Wolfif; il y releva plusieurs contradictions ; il fit remarquer le vague et l'incertitude auxquels plusieurs notions y sont exposées ; il combattit le système de l'harmonie préétablie. Daries est aussi concis que WolflF est diffus ; cependant il est facile de voir combien Wolff lui a été profitable; il procède comme Wolff, il cherche comme lui à imiter les méthodes mathématiques ; il se place dans les mêmes points de vue , mais il est bien plus vraiment classique.

t Connaître , dit-il , c'est saisir l'enchaînement » des vérités : la connaissance philosophique con- » siste à trouver ce nœud dans les notions elles- » mêmes; sa découverte, si elle ne s'obtient que » dans les sensations, ne mérite pas un titre sem- • blable (l). » Daries prend ainsi son point de départ dans les notions. Celle de la probabilité, la plus universelle de toutes, devient pour lui le pivot sur lequel roule le système de nos connaissances ; elle lui sert à les classer. • La philosophie

(i) Via ad veritatem , léna, 1755; proœmium, § 2 et 4.

• première est la science des choses qui sont pos- »sibles, en tant que possibles, à l'aide de la notion » de la possibilité. » Le possible déterminé, s'il se rapporte à la substance , donne la matière de la métaphysique qui se subdivise en ontologie , monadologie, psychologie, pneumatique, théologie naturelle et somatologie ; s'il se rapporte aux opérations des agents moraux, il fournit la matière du droit naturel, de l'éthique et de la politique, comme il prête celle de la physique, en se référant aux opérations des autres agents (1). En un mot, f le vrai, c'est le possible (2). Connaître la

• vérité, c'est avoir un objet présent à la pensée , » et voir qu'il n'enferme point en lui-même l'être »ou le non-être (3). Cette connaissance est cer- »taine, lorsqu'on peut montrer la raison snffi- » santé de la vérité (4). •

Il est. difficile de procéder d'une manière qui tienne moins de compte des faits positifs. Aussi , Daries oppose-t-il la connaissance qu'il appelle historique , obtenue à posteriori , à la connaissance philosophique toujours acquise à priori^ et il refuse expressément à la première le titre de science (5). Il admet cependant une troisième

(1) Via ad verUatem, 6,7,8,9.

(2) Ibid,, ibid., sect. l, c. \A: De veritate , § 1.

(3) lOid., ibid., § U.

(4) lOid., ibiU,, § /t.j.

(5) ////(/., md.f § 52, iiiî, 54, l\H.

connaissance formée de la combinaison des deux précédentes, à laquelle il restitue le caraclère scientifique (1).

C'est à l'aide du système des images que Daries rentre en contact avec les objets extérieurs et le monde réel : « J'aperçois une chose, dit-il , » et j'en ai l'image ; voilà Vidée qui devient notion , » si la chose est conçue sous un aspect univer- »sel (!2). »

Aux règles des définitions qu'il a énumerées avec soin , Daries a joint celles des inductions j sujet plus neuf en logique (3) , et celui de V hypothèse philosophique, code aussi rarement tracé et cependant fort nécessaire (4). 11 donne le nom d'induction à l'opération par laquelle on rapporte l'attribut d'une chose plus particulière à une plus grande généralité. 11 distingue deux sortes d'hypothèses philosophiques, l'une qui sert à découvrir la vérité , l'autre à rendre raison de ce qui existe. Mais il est difficile de comprendre comment ces règles peuvent trouver quelque emploi hors du cercle des vérités rationnelles. H en est de même de celle que Daries a instituée pour l'application du principe de la raison suffisante (5).

(1) Via ad veritatem, § 55.

(2) làid., sect. 11 , c. 1 , § 69 ; c. 2, § 71.

(3) IMd., sect. 111, cl.

(4) im., md.y c. 2.

(5) Ibid., sect. I , c. 1 , § 34, 35, 36.

5i^ niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.

Daries a donné une attention particulière à la théorie des signes en tant qu'ils offrent une matière aux combinaisons , aux substitutions et à l'analyse, dans les fonctions qu'ils remplissent à regard de nos idées (1). L'usage qu'il assigne au principe de la contradiction est de servir à la découverte de la vérité au moyen de ces opérations sur les signes (2). L'art caractéristique invente les signes ; l'art combinatoire les compose ; la caracté^ ristique combinatoire trouve la vérité à l'aide de leurs substitutions (5). La logique se rapproche ainsi du calcul. Aussi, Daries donne-t-il pour les diverses variétés du raisonnement une espèce de formules algébriques (4). Il en déduit les règles des conversions (5).

Cependant, paraissant oublier ses propres maximes, Daries rentre sur le territoire de l'expérience. Il se demande comment on peut procéder dans l'investigation de la vérité à posteriori. t L'expérience, dit-il, est le seul fondement sur

• lequel cette investigation repose; car elle est la p connaissance des choses qui ne se révèlent qu'à

• nos sensations. Tout ce que nous sentons agit

• sur nous; ce qui agit sur nous existe, et par

(1) Via ad veritatem , sect. UI , c. 3 , $ 157 et sniv.

(2) /^/d.,iôtd., §2n,218.

(3) Jùid,, ibid., § 219.

(4) Ibid., ibid,, c. 4, § 225 et suiv.

(5) md., ibid,, § 234 et suiv.

PHILOSOPHIE MODEHNB. CHAP. XXIT. 55

» conséquent est vrai; l'expérience est donc vraie, »et tout ce qui en est déduit légitimement est » vrai. Mais les vérités qu'elle nous apporte sont » toujours particulières ; elles démontrent seule- »ment la coexistence des choses, non leur dé- »pendance; la sensation n'est pas la connais- • sance des choses telles qu'elles sont, mais seu- » lement telles qu'elles nous paraissent (1). » La série des règles que trace Daries, après avoir établi ces maximes fondamentales, n'a pas pour objet de diriger ce mode d'investigation , soit dans l'art d'expérimenter, soit dans la formation des nomenclatures; elles concernent seulement les opérations logiques que l'esprit humain peut faire dans le silence de la méditation , en comparant les résultats observés.

Déterminer ce qui est général , en le restreignant à une application plus spéciale, combiner les termes de nos considérations à l'aide de l'hypothèse philosophique, tels sont, selon Daries, les deux moyens qui s'offrent à nous dans l'investigation de la vérité à priori (2). Il en donne les procédés; il donne aussi ceux qui servent à la solution des problèmes (3). Il offre, enfin, quelques aperçus sur l'application que l'art de déterminer peut recevoir dans l'investigation

(1) Via ad veritatem , sect. IV, c. i , § 293 à «Ç«.

(2) Ibid,, c. 11 , § 315 et suiv. ; 335 et suW

(3) /Wd., c. IV , S 368 et suiv.

des vérités expérimentales, en nous aidant à nous rendre compte des faits et à en chercher la raison suffisante (1). Daries fut suivi , entre autres, par Schletewein , auteur d'une logique et d'une métaphysique , et qui , dans sa métaphysique , chercha à dégager cette science des subtilités et des superfluités dont elle est trop souvent environnée (2).

En abandonnant les traditions des péripatéticiens et de l'école, Syrbius ne se rangea ni sous la bannière de Descartes, ni sous celle de Leibniz ou de Wolff ; il a discuté leurs doctrines et n'a pu les approuver qu'en partie. Sa philosophie se rapprocherait, à quelques égards, de celle de Locke. Toute connaissance tire , suivant lui , son origine des sens (3). Il considère l'idée comme l'exemplaire de la chose même dans l'intelligence qui pense , exemplar rei in cogitante. L'attention s'attache à l'objet, s'en empare; de là, la perception^ cause immédiate de l'idée. L'attention est pour l'esprit ce que l'amour est pour la volonté. Ainsi l'entendement prend par lui-même une part essentielle à la formation des idées (4). Les sens , au reste , sont rangés par Syrbius sous deux classes, les sens externes, et le sens intérieur.

(1) Via ad veritaterriy c. VU, § 393 et suiv.

(2) Iéna,1759, in-4.

(3) Philosophia prima ^ pars 2, proœmium, § 6; léna, 17i6.

(4) md., parsl,n. H, §2.

PniLOSOPniE MODERNE. CllAP. XXTI. 57

qui embrasse les objets existant dans noire âme ou qui y surviennent, produits soît par nous-mêmes, soit par un autre principe agissant au-dedans de nous. Il donne, avec Locke, le nom de réflexion au sens interne, en tant qu'il perçoit les opérations de l'esprit ou de la volonté; il donne le nom de conscience à la faculté par laquelle nous percevons la convenance ou la disconvenance des idées ou des actions (1). Il s'exprime, du reste, sur la question des idées innées avec précision et justesse ; il relève les équivoques qui l'ont embrouillée; il se place dans le point de vue qui doit rallier les opinions sur ce sujet, en écartant les idées gravées, préexistantes, telles qu'elles sont imaginées par Platon, et en admettant des idées qui naissent naturellement de l'exercice de nos facultés (2).

Syrbius a assigné le premier rang à cette portion de la philosophie qui établit les fondements de toutes les connaissances : son objet est l'homme. Elle considère sa destination, ses facultés intellectuelles et morales ; elle trace les préceptes de ses études et de sa conduite. A cette première science, qu'il appelle patente, il subordonne la métaphysique , à laquelle il donne le nom de science occulte, et qui comprend, suivant lui, tout ce que la raison humaine peut décou-

{i) Philosophia primai pars I, c. 5, § 17, 81. (2) Ibîd., ibid,, § 5.

vrir dans les mystères de la nature (1). Il se rencontre avec Walch ; comme celui-ci^ il donne la main aux mystiques ; c'est dans la tradition humaine recueillie par l'histoire de la philosophie des peuples appelés barbares, qu'il cherche le fondement de cette philosophie à laquelle une démonstration directe ne pourrait atteindre, et à laquelle la divination et la magie ne sont point étrangères (2), Syrbius n'a accordé que le troisième rang à Vontologie, en la séparant de la métaphysique, et l'a restreinte à l'explication des notions philosophiques les plus générales sur l'être et ses affections (â).

L'alliance de Descartes, Locke, Leibniz et Wolfif, ne se manifeste pas d'une manière moins sensible dans Gottsched (4), dont la doctrine, d'ailleurs, oSre avec celle de Syrbius une frappante analogie. Il admet le célèbre principe de Descartes : Je pense^ donc je suis ; mais il ne lui accorde point la préséance dans l'ordre logique de nos connaissances ; il prend la peine de le justifier par une démonstration développée et dans toutes les règles (5). C'est aux deux principes de

(1) PMlosophia prima ^ pars H , con$pectus , § 7.

(2) Ibid., iHd., § 8 et 9, c. 5; c. 6.

(3) Ilfid.f ilfid,f c. IH , proœmium, § 2.

(4) Erstâ grûnde der gesammten Weltweisheil ; Leipzig , 1743, 2 vol. in-8».

(5) /^W., part. I,§870, à873.

PHILOSOPHIE MODEBNE. CiUP. XXlï. 59

la contradiction et de la raison suffisante qu'il réserve le privilège d'être seuls primitifs (1), et c'est dans le premier de ces deux principes qu'il cherche le fondement d'une démonstration pour celui de Descartes. Il explique la formation des idées par une suite d'opérations dont la sensation, la perception , l'aperception , la pensée sont les degrés successifs, dont la représentation et la notion sont les produits. Car, dans le langage de l'école à laquelle il appartient , • sentir, c'est se

• représenter une chose dans la pensée ; la notion » sépare cette représentation de son objet. La per- 9 ception est la représentation du composé dans le » simple (2), L'âme, en eflfet, possède une force

• représentative; elle est sa seule faculté primitive » essentielle ; la sensibilité, l'imagination, l'enten-

• dément, n'en sont que les trois branches immé- » diates et principales (3). Les idées sont donc » semblables aux choses perçues (4). »

Loin de repousser l'expérience comme source de nos connaissances, Gottsched montre comment elle peut conduire i la découverte de la vérité, les règles qu'elle doit suivre, les écarts qu'elle doit éviter. C'est à l'expérience qu'il attribue les juge-

Ci) Erstegrûnde der gesammten Weltweisheit, part. I J 221 ^ 224

(2) Ibid., ibid., § 24, 875, 1023,

(3) lbid.,im., S 1016 à 1019.

(4) Ibid., ibid., § 1024.

60 mST. COMP. DES SYST. T>E PHIL.

ments întnilifs (!)• Les jugements formés par Tunion ou la séparation des idées, sous certains signes, sont des jugements symboliques. De là les deux connaissances, Tune intuitive, l'autre symbolique (2). Il n'hésite point à penser que Fart caractéristique ne put être porté à un point tel que Part de raisonner se réduisît à une sorte de calcul (3).

Gottsched conçoit, à peu près comme Locke, la formation des notions abstraites et générales (ft). Il définit, comme Condillac, la faculté de réflexion (5); il décrit avec précision les phénomènes de la conscience (6). Il n'admet la croyance ou la foi que relativement aux faits ; il la fait consister dans l'adhésion donnée au témoignage d'autrui, pour les choses qui ne sont pas susceptibles d'une démonstration directe i7). Il rend à l'ontologie le premier rang dans le système de nos connaissances, comme en renfermant les bases générales ; mais il admet une ontologie naturelle dont tous les hommes se servent dans la vie commune et qui est le fruit de l'expérience. La phi-

Ci) Erste grûnde der gesammten Weltweisheit , part. 1, § 126 à

(2) Ibid., iMd., § 921 , 922 , 925, 927.

(3) /Wd.,ti^td., §923.

(4) J^/d,, ifcid., §912, 919.

(5) Ibid., ibid,, § 909.

(6) Ibid., ibid., % iOiO,

(7) Jbid,, ibid., § 165.

PHlLOSOPfflE MODERNE. CHAP. XXII. 61

losophie transforme ces données naturelles du bon sens en une science artificielle (1 \

Gottsched a embrassé dans son système de philosophie toutes les sciences morales , et les a traitées avec beaucoup d'ordre et de sagesse. En assignant, avec Wolff, la tendance à la perfection pour caractère au bien moral, il y a joint un autre caractère qui consiste dans Taccord de nos actions avec les fins de la nature (2),

En adoptant avec Wolff la méthode des géomètres pour l'exposition de la logique, Knutzen voulut compléter les règles que Wolff avait données pour cet art (3) , principalement en ce qui concerne les causes et les remèdes des erreurs , le critérium universel de la vérité, les critériums particuliers de la raison, de la croyance et des sens, qui, suivant lui, se résolvent tous trois dans le premier (ù); il ajouta quelque chose aussi à la théorie des probabilités.

Reusch annonce lui-même avoir pris à la fois pour guides, dans sa Logique nouvelle, et AristoLe, et la Logique de Port-Royal, et Wolff, et Lange et Rûdiger (5). Le nom de Locke n'est point rappelé par lui ; cependant il adopte aussi

(1) E r su grande dergeiammteu Weltweisheit, part. I,§ 211^ 212,

(2) /Wd., part. n,§2S,27.

(3) Elemenla philos, rationalis , Regiomonli, 1747.

(4) Ibid,, sect. IV, c. 2,§ 313.

(o) Sijstema logicmn f prscfalio, 2'' édition; léua, t741.

62 HÎST. COMP. DES StST. DE PHIt.

quelques-unes de ses vues sur le principe des connaissances. « Notre âme se conforme aux ob- »jets dans les modifications qu'elle éprouve à

• leur présence; ces modifications en sont les » représentations dans notre âme. Elles ne sont » d'abord que de simples perceptions ; elles de*

• viennent des pensées par la conscience que l'a- » me en a, ou par l'aperception. Ces pensées des » choses présentes sont les sensations ; les sensa- » tions, à leur tour, sont ou internes ou externes ; »les premières renferment les perceptions des » opérations de notre âme (1). » Telles sont les opérations primitives de l'entendement dans le système de Reusch ; toutes les autres s'y rattachent. Il assigne l'association des idées pour loi à l'imagination (2); il développe avec un soin particulier l'opération de l'abstraction (â); il considère l'art d'observer et celui d'expérimenter comme faisant une partie essentielle de la logique ; il se plaint que ces deux arts n'aient pas encore été portés à la perfection désirable ; il regrette également qu'on ait trop négligé les conseils relatifs à la culture de l'imagination, du jugement et de la mémoire (4). Mais, après avoir signalé ces importantes lacunes, il ne s'occupe^

(1) Systema logicumf c. 1, §1» 2, 3.

(2j Ibid., md,, § 6.

(3) Ibid., ibid.y § 16 à 20.

W Ibid., c. ni, §88,89, 90.

PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXlî. 63

point de les combler. Sa Logique roule presque exclusivement sur la convenance et la variété des idées, leur subordination, leur clarté, sujets auxquels il a consacré d'assez grands développements; sur l'usage de la connaissance symbolique, c'està-dire de celle dont les signes sont l'instrument, ce qui lui a fourni l'occasion de traiter de la langue philosophique, de l'art caractéristique, de la langue universelle qu'il espère en voir sortir. 11 a d'ailleurs admis, avec quelques modifications, la théorie de la proposition et celle du syllogisme , telle qu'elle avait été établie par les péripatéticiens.

Les mathématiques formaient, aux yeux de Reusch , le troisième et le plus haut degré des connaissances humaines.

Les deux principes de la contradiction et de la raison suffisante sont, pour lui, les plus généraux de toute connaissance humaine (1). 11 admet en même temps des jugements intuitifs, dans l'ordre de l'expérience ; il leur attribue le pouvoir d'atteindre à la réalité des choses; il reconnaît à l'expérience celui de fournir des jugements universels (2). Il semble, en déterminant la notion de cause et en examinant la nature du lien par lequel les effets et les causes s'unissent dans notre

(1) Elemenla philos. rationaî'iSy c. 1 , § 45, 46.

(2) llHd , c. X , S G23, 625, C20.

6/4 HIST. CÛMP. DES SYST. DE PUIL.

esprit, avoir pressenti quelque chose du doute de Il unie (1). En prenant pour base la théorie donnée par Rûdiger sur les probabilités, il en a multiplié encore les espèces en assignant à chacune un fondement particulier (2).

Élaborée avec une si active émulation , la logique obtint en Allemagne un développement aussi étendu que rapide. On s'accorde à reconnaître dans Reimarus, professeur à Hambourg, le double mérite d'avoir mis en ordre et complété tout ce que les anciens et les modernes avaient proposé de mieux relativement à cet art, et de l'avoir présenté dans un langage clair, précis , exact , dont cet art a tant besoin et dont il a si rarement joui (3). Reimarus a fourni aussi de précieux tributs à la théologie naturelle.

Ploucquet, professeur à Tubingue, suivit la même direction d'idées que Lambert. Il rappela à une seule règle la méthode de démontrer toutes les forraesdu syllogisme et d'en découvrir les vices (4). Il voulut réduire la logique à la plus extrême simplicité en l'assimilant à l'art du calcul, comme Condillac l'a fait plus tard en France.

(1) Elem. philos, ration., c. X, § 626 , 627 , 630, 638.

(2) Ibid., c. XUl, § 664 et suiv.

(3) Herm. Sam. Reimarus, Vernunft-Lehre , etc., Hambourg et Ktel , 1756. Cet ouvrage a eu de nombreuses éditions.

(i) Melhodus tam demonstrandi directe omnes syllogismoritm spe^ cit'Sf etc, Tubingue, 4763, in 8.

f Le calcul, dit-il, n'étant que Fart de déduire, » d'après une règle immuable, le connu de Tin- » connu, peut s'appliquer à toutes les branches de »nos connaissances. Seulement il doit prendre » autant de formes diverses qu'il y a de variétés »dans la nature particulière des connaissances. » Le calcul général qui embrasse les rapports pri- » mitifs de toutes les sciences n'engendre que la > seule ontologie. » D'après ces principes, Ploucquet a imaginé une sorte de calcul logique qui n'est que l'art syllogistique réduit à une plus grande simplicité, et soumis aux procédés de l'algèbre. On conçoit comment il a pu l'établir pour les propositions abstraites qui , n'embrassant que les simples rapports des idées, se fondent toujours sur l'identité. Quant aux jugements de fait ou d'expérience, il a trouvé le moyen de les réduire à des propositions identiques, à l'aide du principe de la raison suffisante; c'est ainsi, par exemple, que ce fait: la glace se fond au feu, sç convertit dans sa logique en cette proposition: la (jlace appartient à C espèce des choses qui se fondent au feu (1).

Ploucquet traita aussi la philosophie spéculative ^et théorique; il chercha à répandre de nouvelles lumières sur les principaux points de la

(i) Methodus calculandi in logicity à la suite des Principes sur les iubslances et (es phénomènes, Francfort , 1764 , etc. — Samlung der Schriften, eic,; Tubingue, 1773, in 8.

monadologie, sur la loi de ccmtiûuité et sur les preuves de Fexistence de Dieu (1).

La philosophie de Leibniz et de Wolflf, en con-sidérant comme la faculté essentielle et primitive de l'âme cette vérité représentative qui en fait comme le miroir des êtres, devait naturellement faire attacher la plus extrême importance à la théorie des idées. La doctrine de Descartes et celle de Locke se rencontraient ici avec celle de Leibniz, puisque les idées étaient aussi, dans ces deux systèmes, l'objet immédiat de la contemplation de l'entendement, et l'image des êtres placés hors de nous. Aussi, l'éclectisme dans lequel se combinent, dans des proportions variées, les influences diverses de ces trois sources, produisit-il une émulation remarquable pour l'étude des propriétés diverses des idées, des fonctions qu'elles remplissent dans l'entendement, des conditions qui leur sont nécessaires. On mit le plus grand soin à déterminer comment les idées deviennent claires, distinctes, complètes, adéquates, et à séparer ces différents caractères. Les espérances que Descartes et Wolff avaient conçues sur l'application des méthodes mathématiques aux sciences philosophiques, les indica-

(1) Fundamenta philos, speculativœ; Tubiugiie, 1769, ia-8.— înstitutiones philos. iheoreiicŒy ibid.^ iTi^.^Elemenla philos, cof^ templativœt Sluitgard, 1778: c*est le précédent ouvrage amélioré.

PHlLOSOt»HlE MODERNE. GHAK XXtt. 67

tions données par Leibniz sur la possibilité- de la création d'une caractéristique universelle, portèrent aussi les esprits des philosophes allemands, avec une grande ardeur, à Tétude des fonctions que les signes remplissent ou peurent remplir dans les déductions rationnelles et à celle des fondements et des applications de la connaissance symbolique.

Nous venons de voir avec quel zèle fut également cultivée la théorie philosophique des probabilités par Rûdiger, Reusch, Daries, MûUer; nous eussions pu citer encore d'autres travaux dirigés vers le même but, tels que ceux d' Hoffmann, de Kahle, d'Ahlwardt, etc. ; ceux qui embrassaient la théorie mathématique du même sujet, tels que ceux de Bernouilli, d'Euler, etc.; ceux enfin qui traitaient l'histoire de cet art, tels que ceux de Thorschmidt (Urban-Gottlob) (1). Nous nous bornons à les indiquer ici, en désirant que ces utiles recherches soient un jour comparées, mises en ordre et en valeur. Mais nous devons remarquer qu'elles furent un fruit particulier à l'école de Leibniz et de WoliDF.

La science du droit naturel fut spécialement redevable aux enseignements de Wolff du rapide développement qu'à la même époque elle prit en Allemagne , et de l'étroite alliance qu'elle con-

(4) BU4ûrUt probûhïntattB antiquitsima , 1749.

tracta avec la philosophie. Ce fut à l'école de WolflF que se formèrent Glafey, Vattel , Heineccîus. Ce fut d'après son exemple que Daries, Crusius, Gottsched, et tant d'autres, introduisirent les lumières de la philosophie dans les sciences sociales. Mais bientôt ces applications reçurent une nouvelle étendue et prirent un nouveau caractère.

Vers le milieu du xvur siècle, la connaissance et le goût de la littérature de l'Angleterre et de la France commencèrent à se répandre en Allemagne. Le génie allemand aspira à posséder aussi une littérature nationale , et bientôt eut la gloire d'y réussir et de l'élever par des chefsd'œuvre au rang de ses rivales. Dès-lors, la philosophie sentit le besoin de se dépouiller des formes austères, mais arides , trop souvent pédantesques, dont elle s'était jusqu'alors revêtue, et de s'accommoder à la nouvelle disposition des esprits. Dans l'étude des ouvrages philosophiques anglais , on commença à apprécier ce bon sens pratique qui aime à s'appuyer sur les faits, qui veut rencontrer l'assentiment général, qui demande des applications usuelles. L'éclat que répandait la littérature française exerçait surtout en Allemagne de grandes séductions. Frédéric s'était passionné exclusivement pour elle. Les cours et la société avaient leurs regards continuellement tournés vers la France. La gravité et la simplicité des mœurs allemandes pré-

PHILOSOPHIE MODERNE, CIIAP. XXH. 69

serva heureusement rAUemagne, dans ce contact, de la contagion du bel-esprit et de la frivolité, comme des écarts de Timmoralité systématique; mais ce commerce contribua beaucoup aux progrès du bon goût, fit comprendre aux philosophes allemands qu'il y avait pour eux, hors de leurs écoles, un public capable et digne, plus que nulle part peut-être, de les entendre, et les engagea à rechercher son suflFrage. De là, trois résultats principaux se manifestèrent : les vues des philosophes allemands se dirigèrent vers la psychologie expérimentale , et l'enrichirent à Tenvi d'observations ; les sciences philosophiques furent appelées à servir, le plus prochainement et le plus généralement possible, les intérêts de l'humanité ; enfin la philosophie fut appelée à gouverner par son empire, à éclairer de son flambeau la théorie du langage, la littérature et les beaux-arts : noble et utile élan qui conserva un caractère éminemment moral, que nous voudrions peindre avec fidélité, et dont nous voudrions offrir l'exemple aux autres pays et aux autres siècles.

Baumgarten fut, en Allemagne, le créateur de cette nouvelle application de la philosophie à la théorie des beaux-arts, à laquelle il donna le nom d'esthétique. Formé à l'école de Leibniz et de Wolff, il ne s'est que trop conformé, dans sa Métaphysique, à la méthode du second. Cependant, considérée sous le rapport classique, la

forme de cet écrit oflre le mérite delà concision et de la clarté. Baumgarlen se montra plus prononcé encore que Wolff dans l'adoption et la défense des hypothèses de Leibniz, et spécialement de l'optimisme et de l'harmonie préétablie, en présentant cette dernière sous un nouvel aspect (1). Sa psychologie, fUm rationnelle qu'expérimentale, est une suite de définitions et d'axiomes où certaines lois des facultés intellectuelles sont exprimées cependant avec justesse et précision. Il donna un nouveau développement au principe de la raison suflSsante (2). C'est sur les bases de cette philosophie et sur l'étude des facultés de l'âme, qu'il essaya d'établir la nouvelle théorie du goût. Il donna le nom d'esthétique à la science de connaître et de présenter sous la ferme sensible (3). Le beau, à ses yeux, est dans la perfecti<wi du phénomène, c'est-à-dire de ce qui peut être observé par le goût (4) ; mais celui-ci consiste à son tour dans l'unité de la pensée, l'ordre et la bonne disposition qui y président, et dans l'harmonie du rapport de la pensée et des objets. On pourrait résumer cette théorie et la caractériser en définissant le beau: la perfection intellec-

(1 ) Metaphysica , Halle , 1743, pars II » c. 3, sect. 1 , %Ad6%i

(2) Jlid., pars I, c. 2, sect. 5 , § 166 et suîv.

(3) Ibid., pars III, c. i , sect. 2, J 553.

(4) im.,im.y%m^.

tuelle renâoe sensible. Baumgarten entreprit de déterminer les conditions desquelles dépend la perfeetion du goût chez lés divers individus; il comtaença aussi quelques applications pratiques de sa doctrine*

Cette théorie, sans dotite, n'était encore qu'une ébauche imparfaite ; mais die appelait les penseurs à un ordre de médîlatiotls plein de èhai'mes, et que les circonstances étaient prôpteô Ô seconder. Meyer, le prètnier', s^élança Sut les traces^ de Baumgarten , devînt son commentateur , et chercha k f)'6pulariser se& maximes (1). Meyèï^ èrtissî appartenait à T^ole de Leibniz et de Wolff ,' il la servît eti donÈfanf plusieurs éclaircissements sur la philosophie (itri y était professée. Il tente cependant aussi quelques recherches qui lâi furent propres j spécialement sur Timmatérialîté de Fâme et Tétat qui Fatfend après la mort. Il essaya d'éveiller chez ses compatriotes le sènti-^ ment et le goôt du beau, traita de Fart poétique, et rendît honïmaige au génie de KIopstock. Son style, quoique empreint de sécheresse, était pui", et contribua à perféctiolmef la langue philosophique.

La théorie des beaux-arts reçut bientôt après de Sulzer des perfectionnements remarqua-

(1) Anfangs Grûnde der sclumen Wissenêchaflen , Halle, 1748; 2* édition, 1754.

bles et des développements très étendus. L'ouvrage qu'il lui a consacré est un vrai monument; long-temps il a été classique en Allemagne et il méritait de l'être. Digne interprète de la philosophie dans son application aux beauxarts , il rappelle constamment ceux-ci à leur plus noble destination, comme il assigne au beau une origine aussi élevée que pure.

Lessing, dont les écrits, en contribuant puissamment au rapide essor de la littérature allemande, concoururent ainsi à préparer à la philosophie un instrument dont elle ne tarda pas à s'emparer pour entrer en commerce avec la société et l'opinion publique, Lessing traita aussi de la théorie du beau dans son Laocoon; mais il joignit surtout aux préceptes l'exemple d'un goût sûr et exercé. Dans son roman moral qui porte pour titre le sage Nathan, il paraît s'être proposé de justifier les voies de la Providence et d'oflFrir up antidote au Candide de Voltaire. Zélé défenseur de la liberté de penser dans les autres, il en usait lui-même avec une franchise entière. C'est dans cet esprit d'indépendance et de sincérité qu'il étudia les vérités de la théologie naturelle. Il voulut expliquer Spinoza et le justifier en l'expliquant (1) ; il subit à son tour l'accusation de panthéisme , mais on reconnut aussi qu'il avait

(1) Deber Lehre der Spinoza.

conçu le panthéisme sous le point de vue qui pourrait le mieux se concilier avec les intérêts de la religion et de la morale (1). Lessing contribua également, parla tendance générale de ses écrits, à préparer la seconde alliance de la philosophie, cette noble alliance qu'il a étroitement associée aux intérêts généraux de la société. Il fut un véritable ami des hommes; en lui respire ce nouveau génie qui va, en Allemagne, animer les travaux des penseurs, et dont Técole suisse donnait déjà un si heureux exemple.

Ami de Lessing, uni à Lessing par une étroite communauté de sentiments et de travaux, Mendelsohn fit entendre la voix de la philosophie au nouvel auditoire dans le langage nouveau, et fut appelé, par, quelques-uns, le Platon de l'Allemagne. Ce fut par lui que la philosophie allemande s'empara de la littérature ; il cultiva à la fois Tune et l'autre avec un succès égal, mais il mit la seconde sous l'empire de la première. La vérité se montra , dans ses écrits , ornée d'élégance et de clarté, avec cet intérêt qui captive, cette droiture et cette réserve qui excitent la confiance. La métaphysique cessa de paraître une science aride et stérile; elle s'anima entre ses mains, et, se dirigeant sur les sujets les plus relevés, elle sut cependant se rendre accessible.

(1) Mendelsohn Uorgenstunden ^ part. 11, §15.

lu HIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.

Mendelsohn remporta, en 1768, le prix poposé par racadémîe de Berlin snr Tévidence dans les sciences métaphysiques. Pour résoudre cet important problème, il compara ces sciences aux sciences mathématiques, examina la différence qui les distingue, rafflnîté qui existe entre elles; Tune et l'antre s'expliquèrent à lai fois pour lui^ en considérant que les premières traitent des qualités, les secondes des quantités (1). Or, les qualités se prêtent, comme les quantités, à des combinaisons purement rationnelles, susceptibles d'une égale certitude, quoiqu'elles ne soient pas aussi facilement compréhensibles , ou que la conviction y soit plus difficile à obtenir. Maïs on demande au métaphysicien un effort dont le géomètre est dispensé; on lui demande de passer de la région des idées à celle de la réalité. Mendelsohn suppose que la philosophie n'a que deux moyens pour exécuter ce passage: l'argument je pense f donc je suis^ et celui qui conclut de la possibilité de l'être nécessaire à son existence (2). C'est à l'aide du principe de la raison suffisante qu'il opère, en dernière analyse, ce difficile passage ; car c'est à l'aide de ce principe qu'il justifie la légitimité de cette manière de raisonner; mais il rattache à son tour ce grand principe de la raison suffisante, qu'il appelle le lien de toutes

(i) Abhandlung ueber die Evidenz, etc.y Berlin, 4764, in-4, p. 21. (2) Ibid., p. 35, 39, 42.

les vérités sensibles, à celui de la contradiction (1). Il explique ainsi Descartes par Leibniz. II applique les mêmes considérations à la théologie naturelle ; les vérités de cet ordre si important et si relevé lui semblent donc jouir de la même solidité, quoiqu'elles exigent aussi delà part de la raison humaine une étude très approfondie, parce qu'elles ne se découvrent pas d'elles-mêmes avec cette simplicité qui forme Je privilège de la géométrie (2). Le système entier des vérités s'offre, aux yeux de Mendejsohn , comme une vaste et sublime harmonie dans laquelle tout est uni, dans laquelle il n'existe point de lacune, qui est complète , infinie dans l'entendement divin , et dont notre intelligence bornée saisit quelques accords (3).

Mendelsohn nous apprend que les discours auxquels il a donné le nom d'Heures du matin (4), sont le résumé des entretiens qu'il avait chaque jour avec son fils et deux autres jeunes gens sur les vérités de la religion naturelle. Les questions les plus ardues de la métaphysique ont rarement été , n'ont jamais été peut-être , réduites à une telle simplicité , présentées sous une forme plus

(1) Âbhandîmg ueber die Evidenz, p. 29.

(2) IHd., p. 33.

(3) Ibid.y p. 43.

(4) Morgenstunden, 2« édition, Berlin, 1786 , in-8.

familière et plus accessible. Il y détermine d'abord les caractères de la vérité, et ses trois principales branches : les vérités rationnelles, fondées sur le principe de la contradiction; les vérités réelles, fondées en partie sur la conscience intime, en tant qu'elle nous atteste la réalité de notre propre pensée et du sujet pensant, en partie sur raccord des sens , qui témoignent de la réalité des choses extérieures; enfin les vérités mixtes, qui résultent de Fapplication des premières aux secondes (1). Mais il est encore un fondement essentiel de nos connaissances, celui sur lequel reposent les inductions que nous formons sur la succession et la dépendance des événements, sur la corrélation des eflfets et des causes: Mendelsohn a considéré cet important sujet d'une manière neuve. Après avoir distingué dans les conclusions qui peuvent avoir pour objet la connexion des événements, celles qui sont uniquement le résultat mécanique des habitudes de l'association des idées, genre de conclusion qui est commun à l'homme et au reste des animaux , et celles que la raison a pu former par un motif réfléchi et légitime , il fait dériver celles-ci des principes sur lesquels se fonde le calcul des probabilités.

€ Si nous avons expérimenté une seule fois,

(i) Morgetêstundenf c. 1.

PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. IXII. 7t

»dil-il (1), que deux faits A et B se suivent immé- » diatement, il se présente pour nous trois suppo- »sitions : ou que A ait son fondement en B; ou » que A et B aient leur fondement commun dans

• une troisième cause C; ou que chacun d'eux 'dépende d'une cause isolée ou indépendante.

»Dans les deux premiers cas, ils devront repatraître toujours à la suite l'un de l'autre; dans »le troisième, on ne peut déduire leur consécution » de leurs propriétés ; leur rencontre sera l'eflFet du

• hasard ; ils pourront se trouver aussi bien sépa- » rés, éloignés, que réunis.

» Leur rencontre, dans ce troisième cas, devien- » dra donc invraisemblable ; elle le deviendra d'au- » tant plus , que leur reproduction s'est plus souven t » répétée.

» Donc, s'ils se reproduisent de nouveau, si, en » se reproduisant, ils paraissent constamment ré- » unis, il devient vraisemblable que cette réunion »a son principe dans l'une des deux premières

• hypothèses.

» Plus la répétition aura été fréquente, la ren- » contre des deux faits étant constante, plus cette

• vraisemblance augmentera. Elle ira croissant

• ainsi jusqu'à l'infini.

» Mais la même vraisemblance qui autorise à » penser que A a son fondement dans B , ou que

(i) JUor^enstunden , c. â et 3.

» A et B dépendent d'une cause commune, autorise là croire aussi qu'à l'avenir ils reparaîtront à la «suite l'un de l'autre. >

9 Nous croyons donc à l'effet qu'un aliment va i produire sur la restauration de nos forces, par

• cette raison que, si cet effet n'était pas lié à cet 1 aliment, il eût été invraisemblable qu'il se fût «répété si constamment; et tel est le lien qui » unit l'expérience future à l'expérience passée. » Celle-ci nous fournit la probabilité d'une con-

• nexion secrète entre les phénomènes; l'expé- » rience future en est l'application. »

Dans son traité sur la vraisemblance, Mendelsohn développe ce raisonnement avec une admi-» rable clarté ; il en donne plusieurs exemples ; il montre que la répétition des phénomènes réunis ne nous fournit aucune donnée pour prononcer entre les deux premières hypothèses, pour décider si cette réunion est un effet de l'influence directe de Bsur A, ou de l'intervention d'une cause commune. Il en conclut très justement que les discussions élevées sur ces hypothèses entre les partisans de l*influence physique, ceux des causes occasionnelles et ceux de l* harmonie préétablie, ne peuvent porter aucune atteinte au principe générai sur lequel repose l'enchaînement de l'expérience. Ainsi se trouvent prévenues ou réfutées les argumentations de Hume, puisque la seule succession des phénomènes nous autorise à reconnaître une véritable dépendance entre la cause et Y^iïeU

PHILOSOPHIE IIODEaNE. GHAP. XXII. 79

sans qu'il soit nécessaire que notre esprit pénètre directement dans la nature de l'action que l'une exerce sur l'autre.

Dans la suite de ses entretiens, Mendelsohn met en présence le matérialiste, l'idéaliste, l'épicurien et le spinoziste; il se place entre ces systèmes contraires , pour établir la distinction des deux substances et pour fonder l'existence de l'intelligence créatrice : « Le principe suflft- » sant de tout ce qui est contingent ne peut être » que dans le nécessaire : » telle est la base de sa démonstration (1),

Le Phœdon de Mendelsohn a été conçu sur le modèle de celui de Platon , mais il a une grande supériorité logique sur celui-ci. L'immortalité de l'âme est, pour Mendelsohn, une conséquence de sa simplicité, comme sa simplicité résulte de l'unité qu'elle imprime à l'ensemble de ses perceptions et de ses modes. «Ce qui est simple n'a en soi aucun

• principe de destruction, et ne peut être anéanti

• que par une cause extérieure. Or, il répugne à

• l'idée que nous avons de la bonté et de la sagesse »du Créateur, qu'il veuille anéantir son plus bel

• ouvrage. »

La nouvelle école allemande a reproché à Mendelsohn d'avoir manqué d'étendue dans l'esprit ; mais les vrais philosophes lui conserveront une

(i) Morgeiislundinf c. 12.

jusle reconnaissance pour le soin qu'il a mis à répandre un nouveau jour sur les vérités les plus précieuses à rhumanité.

Mendelsohn est, en général, attaché à l'école de Leibniz et de Wolff ; il rend aussi à Locke un sincère hommage. C'est avec l'accent de la plus vive reconnaissance qu'il rend grâce à ces guides fidèles qui l'ont conduit dans la route de la vraie science et de la vérité. • Il leur a élevé un monui ment immortel au fond de son cœur (1). » Quelquefois il paraîtrait avoir aussi pris Condillac pour guide, comme lorsqu'il recommande et définit les procédés de l'analyse. Ses Dialogues sont tout ensemble un développement et une justification des principaux points de la doctrine de Leibniz. 11 a considéré le système de Spinoza comme une sorte d'intermédiaire entre celui de Descartes et celui de Leibniz , mais comme une tentative malheureuse pour passer de l'un à l'autre ; Spinoza estdonc, à ses yeux, une sorte de victime immolée aux progrès de la philosophie. La discussion qui s'est élevée entre Mendelsohn et Jacobi a concouru à éclairer les questions relatives à l'existence et la fécondité^ des vérités rationnelles, à la réalité des connaissances métaphysiques , et à l'origine des idées. La théorie des vraisemblances lui doit

(1) Y. les Lettres de MendelsoLn.

PlflLOSOPHîE MODERNE. CHAP. XXII. 81

également beaucoup pour la lumière qu'il a portée dans ses principes philosophiques et dans ses applications à la logique. Il a mis un soin particulier à montrer comment les vérités théoriques se convertissent en vérités pratiques. Dans ses Lettres sur les sensations, il a analysé les caractères des impressions agréables ; il les a rattachés à un principe éminemment moral : la vérité, considérée simplement en elle-même, s'est montrée à lui comme la source des plus justes et des plus nobles jouissances. Il s'est complu à exposer cette grande loi de notre être qui nous fait tendre sans cesse à la perfection , comme au besoin essentiel de notre nature morale. « Les beaux-arts, dit-il,

• sont une simple occupation pour le virtuose, »une jouissance pour l'amateur, pour le sage une » source d'instruction. Dans ces règles de la beauté,

• que crée le génie de l'artiste, qu'analyse le juge » de l'art , sont renfermés les plus importants se-

• crets du cœur humain. Toute règle du beau est > une découverte dans la science des facultés de

• l'âme, etc. (1). »

La double et grande alliance de la philosophie avec la littérature et avec les intérêts généraux de la société, fut consommée en Allemagne par le beau génie de Herder; mais Herder fonda aussi

(i) Veter die Hauptgrundsœtze der ichœnen Kûnsie und Wiiêen" chaflen.

Page 1