VI. C
OU confirma essentiellement en Allemagne deux autres alliances secondaires de la philosophie ; Tune avec l'histoire , l'autre avec la théorie du langage. Digne émule des Leibniz et des Mendelsohn, Herder, en tendant au même but, s'est ouvert une bien plus vaste carrière. L'humanité, tel est le grave, le constant sujet de sa philosophie (1). Elle apparaît toute vivante dans ses méditations; c'est elle qui l'inspire; c'est elle qu'il veut connaître, parce qu'il veut la servir ; elle est l'objet de son culte, et de là vient que la philosophie de Herder est pleine d'àme, qu'elle persuade, qu'elle fortifie, encourage, en même temps qu'elle charme et qu'elle éclaire, t Une seule et » même humanité , dit-il, se montre sous des ap- »parences diverses dans toutes ces choses que » quelques nations de la terre ont perfectionnées; » suivre les traces de cette humanité et en détert miner les lois, tel est le but de cette vraie philo- » Sophie de l'homme que le sage a appelée du ciel , » et qui s'applique d'elle-même dans le commerce » social , dans l'économie politique , dans tous les »arts et dans toutes les sciences (2). » Sur les traces d'Iselin, il a donc étudié l'histoire de l'humanité ; il a vengé sa dignité contre V Essai des
(i) Ideen zur Geschîchte der Menschheit, 4 vol. in-8. — Brie/» iur Beforderung der Menschheit ^ en dix cahiers; Riga, 1793 à
(2) îdeen zur Geschichte der Menschheit , I. IV, c. 6.
mœurs de Voltaire; il a interrogé ses destinées avec la plus tendre sollicitude; il a saisi avec joie tout ce qui peut relever ses espérances; il a servi avec zèle ses plus chers intérêts ; il a porté aux vérités religieuses et morales le tribut d*un esprit droit, d'une âme généreuse et tendre, d'une raison consciencieuse. Il n'a pas agrandi sans doute la sphère des spéculations métaphysiques , il n'a découvert aucun nouveau principe rationnel ; mais nul penseur encore n'avait tiré de la mine immense de l'histoire tant et de si précieux matériaux pour la philosophie ; nul n'avait mieux étudié les rapports variés de la créature humaine avec la nature entière; nul n'avait éclairé la psychologie par des observations mieux choisies et mieux ordonnées sur les mœurs, le langage, la civilisation, les institutions et la culture intellectuelle des différents peuples. C'est au milieu de toutes les circonstances dont le concours influe sur nos facultés, qu'il en a étudié les lois, observé le développement progressif; c'est dans le système de ces facultés qu'il a aperçu les indices de la haute destination de l'homme , de cet être intelligent, formé pour la liberté, la raison, l'ordre, la morale et la religion (1). Honneur au sage qui a montré dans notre humanité
(i) Ideen zur Geschichte der Mensckheit, 1. IV , c. 1 , 3, 4,6; 7;l.V, c. 4.
84 flIST. COMP. DES SÏST. DE PIIIL.
un état de préparation et le bouton d'une fleur qui doit éclore , qui a considéré « l'état présent 9 de l'homme comme le lien qui unit le monde » matériel à celui de l'intelligence (1). »
En même temps que Herder a fondé la psychologie expérimentale sur la base la plus large et lui a assigné le but le plus relevé, il en a décrit aussi les phénomènes avec un admirable talent. Nul peintre n'avait encore revêtu de plus brillantes couleurs les tableaux de la nature intellectuelle ; nul n'avait mieux représenté l'intelligence dans l'état de vie et d'activité. C'est que Herder se refuse constamment à ces dissections anatomiques qui isolent les modifications et les facultés devant le regard de l'observateur. II ne sépare point la fleur de sa tige et de la plante entière ; il voit chaque partie dans l'harmonie de l'ensemble. Toutes nos facultés ne forment pour lui qu'un système ; il les étudie dans leurs rapports mutuels , dans leurs rapports avec tout ce qui agit sur elles ; il voit toujours l'homme dans l'unité essentielle de son être; l'homme lui apparaît toujours doté de tous ses organes, au sein de la nature, au sein de la société, correspondant aux analogies générales de l'univers. Les phénomènes du monde intellectuel se représentent à lui comme un grand drame où res-
(i) Ideenzur Geschichte der Menschheit, 1. V, c. 5 et G.
pire le plus vif intérêt, et qui conserve une haute dignité. Il cache sous des faisceaux de fleurs son immense érudition; une sorte de poésie vient même , grâce à lui , animer et orner la science de la sagesse. Aussi, reconnaît-il de vrais philosophes dans les grands poètes qui ont pénétré les secrets de la nature humaine, comme Homère et Shakespeare , et de vrais poètes dans ces grands philosophes qui, comme Bacon et Leibniz, ont montré même, au sein des spéculations théoriques, toute la puissance de l'imagination (1).
Herder a triomphé au célèbre concours ouvert par l'Académie royale de Berlin sur la question relative à l'origine du langage , en montrant que le langage a une origine humaine et naturelle , qu'il a pu et dû être institué. Il a critiqué les opinions de Condillac et de Rousseau sur ce sujet, et fait .voir comment les explications imparfaites de l'un ont pu occasionner et motiver la proposition erronée de l'autre. On a imaginé plusieurs systèmes sur l'origine du langage dans l'espèce humaine ; il en est qui ont cru l'apercevoir dans la perfection de l'organe de la parole chez les hommes , dans les accents naturels qui échappent aux passions , dans la faculté d'imitation qui a enseigné à répéter les accents de la
(iy Vom Erkênnenund Empfinden, etc.. Œuvres de Herder, partie philosophique et historique, U Vlll, p. iH,
nature, dans la simple convention arbitraire. "Rousseau s'est autorisé de cette dernière hypothèse pour prétendre que le langage a pu être inventé. Herder réfute à la fois tous ces systèmes (1). C'est dans Tâme elle-même qu'il découvre l'origine de ce don admirable accordé à l'homme parla Providence. Il y a un premier langage que l'âme institue pour son propre usage, par lequel elle s'entretient avec elle-même, et qui lui sert ensuite à commercer avec les autres hommes; c'est la réflexion qui le crée et le lui fournit, la réflexion , cette puissance de l'âme qui , dans une foule de sensations, saisit, détache, discerne, retient une circonstance , a la conscience de l'avoir remarquée. Il y a pour l'âme une sorte de signes intérieurs : ce sont des circonstances qu'elle détache des objets, lorsqu'elle les fait servir à les noter, à les représenter, à les rappeler , comme en exprimant pour elle les autres propriétés. Cosigne intérieur, nom caractéristique et propre d'un objet , devient ensuite son signe extérieur ou le nom de transmission. L'homme se créerait un langage et l'emploierait, alors même qu'il n'entrerait jamais dans le sein d'aucune société. Le langage est donc le produit des attributs essentiels à l'humanité ^mais des attributs qui ne conviennent qu'à elle seule (2).
(i) Ueber den Ursprung der SprachCy ibid,, t. II , p. 50 , 51. (2) md., md.y 1. 11, p. 46, 63, etc.
PHILOSOPHIE MODERNE. f.HAP. XXU, 87
Plus tard , Herder apporta quelques modifications à ses idées sur ce sujet. Il reconnut dans le langage un instrument , une condition nécessaire pour éveiller et seconder la conscience intellectuelle , le sentiment que Tintelligence a de ses propres opérations. Ce que sont aux organes de nos sens la lumière et le son , les termes du langage le sont, suivant lui, à la vue et à l'ouïe intérieures de rame. L'enfant apprend à parler comme à voir ; c'est en formant , développant , enrichissant cette langue intérieure de l'âme , qu'on dirige sa raison, qu'on détermine en lui l'essor de cette vertu divine qui le rend capable de la vérité (1).
Il est à regretter que Herder n'ait pas eu occasion d'étudier avec plus de soin , et n'ait pas su mieux fixer la condition du sourd-muet de naissance. Il eût tiré de cet intéressant sujet des observations qui eussent, à beaucoup d'égards, étendu ou rectifié ses vues ; mais il s'était persuadé que le sourd-muet reste exclu des prérogatives de la raison, et il ignorait, soit les ressources que le sourd-muet tire d'un langage de sa propre invention , soit les succès que l'on obtient par le secours de récriture et de la lecture pour son éducation intellectuelle.
û C'est dénaturer entièrement, dit Herder, les
(1) Vom Erkennen und Empfindenf ibid., t. VUI, p. 47.
88 lUST. COMP. DES SYST. DE PUIL.
» facultés de connaître et de sentir , que de les » considérer séparées Tune de l'autre : la pre- » raière ne produirait plus qu'une fausse et im- » parfaite connaissance; la seconde ne saurait
• former des désirs, arrêter des déterminations;
• ou plutôt, ces deux facultés ne sont qu'une » même énergie de l'âme (1). » Cette harmonie et cette union lui expliquent le sentiment moral; la vraie connaissance est dans l'amour , dans la sympathie humaine. L'amour noble est aussi la plus noble lumière. La personnalité est pour nous, non le but , mais un moyen (2). De même aussi, toutes les facultés intellectuelles se réduisent, pour Herder, à l'aperception et à la conscience que l'âme a de son propre sentiment et de sa propre activité (3). L'homme ne peut connaître que ce qu'il a commencé par sentir; son instruction primitive lui est donnée , elle lui vient du dehors ; le souvenir de cette éducation intellectuelle dans laquelle l'homme a été le disciple de la nature extérieure , ne sufflt-elle pas pour prévenir les rêves et les subtilités de l'idéalisme (4)? Herder n'a point étudié, dans les opérations de notre esprit , les lois et les procédés logiques ; mais, fidèle à l'esprit général de sa phi-
(1) Yom Erkennen und Empfinden, ibid., t. VIU, p. 50, 51.
(2) im,, ibid,, p. 52, 53.
(3) Jbid., ibid., p. 44.
(4) Ibid.y ibid,, p. /|î}.
PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP. XXU. 89
losophie , il a examiné comment les facultés de l'intelligence et de la volonté agissent Tune sur l'autre , et influent ensemble sur le caractère et le génie des individus et des nations (1).
Herder, comme nous l'avons vu, fut, avec Lessing, un des premiers qui entreprirent de justifier Spinoza contre les graves accusations dont on l'avait accablé (2). • Les plus ardents ennemis de 1 Spinoza, dit-il, furent précisément ses proches, » c'est-à-dire, les cartésiens ; car il n'a fait que dé- » duire du cartésianisme les conséquences les plus » rigoureuses; mais les cartésiens ont voulu re- 1 pousser à tout prix les préventions que cette con- I sanguinité eût fait naître contre eux (3). Cepenjidant est- il rien de plus injuste que d'avoir rangé »au nombre des athées celui dont le tort fut d'a- »voir exagéré le théisme? Spinoza fut mal comïpris; une équivoque sur la valeur du mot sub- ^stance a causé toute cette confusion; Spinoza a t refusé le titre de substance à ce qui existe par soi- » même , à ce qui renferme ainsi en soi-même 1 la cause de son existence (4). » Herder a essayé de suivre Spinoza dans les profondeurs de la métaphysique la plus transcendante. Il est curieux de voir un philosophe plein d'âme et d'imagina-
(1) Vom Erkennen und Empfinden, ibid., p. 58 et suiv.
(2) Gesprâche ûber Spinosa*8 système ^ ïbid.^ t. IJI, p 101.
(3) md.,ibid., p. 108 à 111.
(i) md., fôirf., p. liO, 142.
do BIST. GOMP. DES SYST. DE PHII..
tion, traduire dans une langue élégante, poétique, les formules abstraites du philosophe géomètre. Les idées du premier, si rigides et si absolues, se tempèrent en s'expliquant dans les commentaires du second. Du reste, Herder devait avoir naturellement peu de goût pour les spéculations arides et les oiseuses subtilités. Il se prononça, comme on sait, avec force contre la nouvelle école kantienne, dont la direction était diamétralement opposée à la sienne , et il fut à son tour sévèrement jugé par elle. Nous aurons occasion de le rencontrer par la suite dans le nombre de ceux qui luttèrent contre elle.
Herder appliqua aussi la philosophie à la théorie du beau dans les arts ; il remporta successivement deux autres prix à l'Académie de Berlin , relativement à l'influence qu'exerce sur le progrès des sciences l'étude des belles -lettres et des beaux-arts , et aux effets que la poésie a produits sur les mœurs des peuples.
L'amour des hommes inspira les méditations et les entreprises de Bazedow ; mais son imagination vive et mobile ne lui permit pas de fixer et de déterminer ses idées avec assez de rigueur, et l'entraîna quelquefois au-delà du but. Il demanda tout ensemble à la philosophie de se résoudre en vérités utiles au bonheur des hommes, et de se présenter à tous les hommes sous une forme populaire. Il réduisit en deux branches l'anthropologie et la théologie ; il rejeta tous les systèmes
PHILOSOPHIE MODEBNE. GHAP. XXII. 91
spéculatifs qui répugnent au sens commun , tels que l'idéalisme , la monadologie , l'harmonie préétablie. L'assentiment individuel, à ses yeux, constitua le mérite de la vérité, mais en tant qu'il est conforme au bonheur de chacun. 11 accorda à la croyance, dans l'ordre des vérités scientifiques, une importance et une étendue beaucoup plus grandes qu'elle n'en obtient ordinairement des philosophes; en même temps il la considéra comme un devoir , en tant que son objet se lie avec le bonheur de l'humanité, et il fit de ce devoir de la croyance ainsi conçue, un des principes fondamentaux de sa philosophie. 11 convertissait ainsi en principe logique l'un des penchants naturels de l'esprit humain, celui qui porte à croire ce qui est en soi désirable ; il transportait dans la philosophie l'une des maximes des théologiens qui font un devoir positif de la foi ; il préludait à la raison pratique de Kant , mais il renversait évidemment l'ordre des idées. L'analogie s'offrit à lui comme le guide ordinaire de l'esprit humain ; il lui subordonna le principe de la raison su£Bsanté ; il lui rapporta l'enchaînement régulier des effets et des causes ; il la fit servir de fondement à la théorie des probabilités (1). 11 condamna avec force l'emploi des méthodes mathématiques en philosophie , et signala entre les matières de ces
(i) Philaléthie, t. Il, §142.
deux ordres de connaissances deux distinctions essentielles : Tune, que dans le calcul les termes ne sont susceptibles que d'une seule acception toujours rigoureuse ; Tautre, qu'il ne peut faire aucun emploi de Tanalogie (!)• La preuve de l'existence de Dieu, déduite de la subordination des causes et de l'ordre de l'univers, lui fut redevable d'une exposition judicieuse et familière. Emule de Locke et de Rousseau , Basedow entreprit de réformer en Allemagne le système entier de l'éducation^ et de le rappeler au vœu de la nature. Il conçut ce système dans les vues les plus libérales, et eut le mérite de considérer l'éducation comme une culture des facultés, de s'appliquer à seconder leur développement spontané, de reconnaître l'inconvénient des règles trop générales et trop absolues, de rechercher ce qu'exige la variété des dispositions individuelles. Il ne se borna point à proposer des plans , il se dévoua lui-même avec zèle à réaliser ses vues dans le célèbre institut de Dessau. Mais, moins heureux dans l'exécution, il fournit à ses nombreux et ardents adversaires l'occasion ou le prétexte de répandre quelque défaveur sur ses idées , et l'enthousiasme générai qu'il avait d'abord excité fit place, plus tard, comme il arrive trop souvent, à une injuste indifférence. Le pédantisme , qu'il avait si vive-
Ci) PhilalélUic.i. Il, §178.
ment irrité, ne manqua pas de se prévaloir de ce qui avait manqué au succès de cet essai, pour accréditer de nouveau l'autorité de ses routines.
La philosophie de Leibniz, déjà sur son déclin, trouva encore deux apologistes dans Eberhard et Plattner. Eberhard consacra son beau talent à la remettre en faveur, en réconciliant avec elle l'esprit de son siècle. Dans cette vue , il ne se borna pas à vouloir la justifier par des preuves nouvelles, il la revêtit de formes aimables , il essaya de la rendre populaire. Il entoura ses doctrines spéculatives des trésors d'une érudition choisie, et des faits recueillis dans le domaine de l'expérience. Il traita à la fois l'histoire de la religion, celle de la philosophie, et l'histoire naturelle de l'esprit humain. Il suivit, à beaucoup d'égards, une voie analogue à celle de Herder; observateur plus pénétrant, penseur plus profond, écrivain non moins distingué, il offrit, avec Herder, à l'Allemagne, le modèle d'une philosophie pleine d'élégance et de charme. Toutefois, comme Herder , il étudia les rapports mutuels des facultés de connaître et de sentir, l'influence qu'elles exercent l'une sur l'autre; comme Herder, il les fit dériver toutes deux d'un seul et unique foyer d'énergie, qui est dans l'âme cette force fondamentale appelée par Leibniz une force représentative. De la simplicité propre à cette force , il déduisit celle du principe pensant qui en est doté. • La sensation et .la pensée sont les deux modifications de cette
» force. L'âme est passive lorsqu'elle sent, active f lorsqu'elle pense ; l'unité préside à la pensée ; la > variété se déploie dans le sentiment. La pensée »se représente la variété comme une réunion » d'attributs; la sensation se la peint comme une » succession ou une juxtaposition de parties. » La sensation et la pensée s'exercent à la fois sur »la représentation des objets. Celte image que »la sensation nous procure est une apparence qui 1 a sa raison suffisante en partie dans les propriétés » de l'objet, en partie dans les limites elles-mêmes »du sujet sentant; car cette image varie suivant » que l'esprit saisit une portion plus ou moins » étendue des propriétés qui appartiennent à cet » objet. Le passage de la sensation à la pensée, et » réciproquement, s'opère parla loi de l'association »des idées. La sensation est intuitive, la pensée » synthétique. » Eberhardtire deces considérations psychologiques des conseils utiles pour la pratique de la méditation. L'Académie de Berlin couronna, en 1776, sa dissertation sur ce sujet. La théorie des belles-lettres et des beaux-arts fut aussi traitée par Eberhard avec autant de sagacité que de goût, et devint, grâce à lui, familière au public allemand. Il approvisionna la philosophie de plusieurs recueils de documents précieux pour la comparaison des doctrines.
Les systèmes irréligieux et destructifs de la morale, qui s'étaient successivement répandus en Angleterre et en France, ne trouvèrent aucun or-
gane en Allemagne et n'y obtinrent point d'adhérents.
La liberté de penser et l'indépendance des investigations n'y conduisirent point au scepticisme dans ces graves matières. Leur unique résultat fut de donner naissance à une nouvelle philosophie religieuse qui se flatta de ramener le christianisme à sa pureté primitive, en le dégageant de quelques-uns de ses dogmes et le considérant comme une grande époque de rénovation morale dans l'histoire du genre humain, plus encore que comme une révélation proprement dite. Par son Apologie de Socrate, par son Amyntor et quelques autres de ses écrits, Eberhard fut l'un des principaux auteurs de cette révolution qu'éprouva la théologie en Allemagne, et peut-être cette révolution, à son tour, contribua puissanynent à préserver l'Allemagne de l'invasion des doctrines irréligieuses , en offrant aux esprits qui n'étaient plus satisfaits des dogmes établis, un ordre d'opinions conforme aux nouveaux besoins de leur raison , et qui la délivrait d'un grand nombre de difficultés en leur conservant les vérités fondamentales.
Plattner réclame de nous une attention particulière comme l'un des derniers philosophes, comme l'un des philosophes les plus émînents sortis de la grande école de Leibniz, comme servant ù nous faire connaître à quels résultats est venue se terminer cette doctrine élabo'^ée par un
96 HÏST. COMR DES SYST. DE PHÎL.
observateur persévérant, par un penseur profond et méthodique. Plattner se plaça dans le point de vue de Leibniz , se pénétra de son esprit , adopta ses principes fondamentaux, mais abandonna la plupart de ses hypothèses et se créa un système qui lui fut presque entièrement propre.
Ce système est une sorte d'intermédiaire entre celui de Leibniz et celui de Kant, et sert à marquer les rapports de ces deux derniers entre eux, comme leurs contrastes. Plattner combattit le mysticisme exalté de Crusius; sans refuser toute utilité aux théories spéculatives , il fit consister le mérite essentiel de la philosophie à se conformer aux leçons de Texpérience, à l'autorité du sens commun et à Tintérêt de la moralité.
Peu de philosophes ont apporté à la psychologie un tribut de recherches aussi abondantes et aussi précieuses. Il les a enrichies de nombreuses observations physiologiques. Imitant par quelques dispositions de sa méthode la marche des géomètres, il a cependant aussi, par son exactitude scrupuleuse à décrire les phénomènes, imité celle des naturalistes. Ses ouvrages sont un modèle d'ordre , de concision et de clarté ; en tant qu'ils composent un tableau historique des facultés et des opérations de l'âme, ils mjériteraient de devenir classiques. Les seules notes qui les accompagnent et qui renferment une suite de rapprochements substantiels entre les opi-
nions des philosophes de tous les âges, donnent k ces ouvrages un prix éminent.
« Quel est ce monde au milieu duquel l'homme test placé? Quels sont les rapports de l'homme »avec lui? Telle est la question que l'homme » s'adresse lorsque, pour la première fois, sa rai- I son s'éveille, et qu'en jetant ses regards sur l'u- » nivers , il les replie aussi sur lui-même ; telle I est la question que la philosophie est appelée »à résoudre. Or, avant tout, il faut se rendre » compte des moyens dont on peut disposer pour »y atteindre; tel est le but de la logique (1). » Plattner l'a fondée avec raison sur la psychologie : « La logique , dit-il , est une histoire pragmati- » que ou critique de la faculté de connaître, ac- » cordée à l'homme (2). »
Le phénomène intellectuel qui, aux yeux de Plattner, comme aux yeux de toute l'école leibnizienne, joue le rôle le plus essentiel, et auquel se rapportent tous les autres, est celui qu'ils appellent la représentation (Vorstellung), en considérant l'âme humaine comme essentiellement douée d'une force représentative (A). cLes représenta- » lions sont la matière de j;outes les opérations de l'âme (â). t Aussi, Plattner n'a-t-il rien négligé pour répandre sur ce phénomène tout le jour
(1) Plalliipr, Aphorlsmen ,§1,7; Leipzig, 1793.
(3) Ibid., ibtd., § 28.
possible. Avec Leibniz, il admet dans fâme une classe entière de représentations dont elle n'a pas la conscience, et il a essayé d'en démontrer l'existence en répondant aux objections qui se sont élevées contre cette hypothèse (1). « Ces représen- » tationssont reçues par l'âme d'une manière pas- »sive; elles sont le produit des sens ou de l'ima-
• gination. Celles qui émanent de l'âme ellej? même et dont elle a la conscience, sont seules »des représentations pleines et entières; elles » naissent lorsque ce qui avait été représenté sans «être accompagné de conscience est rangé sous
• une notion, et rapporté en partie à un objet, » en partie à l'âme comme sujet. Pour constituer » la connaissance, il faut une représentation entière; connaître suppose la présence d'une » notion de genre ou d'espèce; connaître, c'est «savoir que ce qui est représenté est quelque » chose , et par conséquent qu'il appartient à un » genre ou à une espèce au moyen de ses attri- »buts(2). »
Plattner conçoit le phénomène de la sensation et celui du sentiment (Empfindmg) , comme appartenant à un ordre distinct de représentation. tt Celle-là est la conscience que l'âme a de son » propre état ; celui-ci, de l'état d'un objet entière- » ment différent d'elle-même. Celle-là comprend
(i) Plattner, Aphorumen^ § 29, 30, 113 et suiv. (2) /ôid., tWd.,§ii0et8Uiv.
» un rapport avec un penchant ; elle est agréable ou » désagréable : celui-ci comprend un rapport avec » une idée ; il est indilTérent (1). La sensation se lie » à un besoin et à un elTort pour le satisfaire. Il
• y a des sensations, comme des besoins, de trois
• genres: spirituel, animal et humain (2). «Platt* ner a essayé d'en dresser une nomenclature assez développée; mais la distinction introduite entre la première classe et la troisième y paraît quelquefois trop arbitraire.
« Il y a dans l'âme une double faculté de con- » naître, l'une inférieure, l'autre supérieure. La » première embrasse les représentations des sens »et de l'imagination; la seconde consiste dans »le pouvoir d'unir les notions entre elles, d'en
• former des jugements et des raisonnements (3).
» Quatre conditions sont nécessaires à la repré-
• sentation sensible pour être pleinement ac- » compile: une impression sur l'organe de l'âme;
• que l'âme saisisse cette impression et la trans- » forme en une image; qu'elle soit connue, en
• étant rapportée à une notion; enfin, la double
• conscience de l'objet et du sujet (4). »
Plattner suppose l'existence d'une sorte d'idées matérielles qui correspondent à la première de ces
(i) Plattner, Àphorismen, § 38 > 40.
(2) Neue Anthropologie, § 600 et suiv.
(3) Aphorismen, § 34.
(4) md., §45.
100 niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
quatre conditions, et qui résulte de l'action de l'objet sensible sur le système nerveux de l'organe de la sensation (1). L'âme, cependant, peut coopérer aussi à sa formation (2). Ces idées matérielles jouent un rôle dans les phénomènes de la mémoire et de l'imagination (3).
« L'image est entièrement distincte de l'im- » pression intérieure, laquelle a un caractère » purement mécanique ; cependant celle-là est un » effet de celle-ci, et par conséquent de l'objet » lui-même.
» Dans la formation de l'image commence à se » déployer l'activité de l'âme , activité cependant » dépourvue encore de réflexion. Quant au mode » suivant lequel l'âme entre en contact avec » l'impression reçue du dehors, Plattner ne » pense pas qu'il puisse être expliqué ; il en écarte »avec raison toute idée d'espace, de mouve- » ment, il rejette aussi toutes les hypothèses mé- »taphysiques conçues pour obtenir cette expli- » cation, et en particulier celle de l'harmonie » préétablie (4).
• Cette activité de l'âme par laquelle elle s'em- • pare de l'impression intérieure et la convertit
(1) Neue Anthropologie^ § 341 et suiv.
(2) iWd., § 357.
(3) Ibid., §387, 4U.
(i) //>;rf., §81, 88, 91.
»en image, est un effet de rattention (1). • Plattner en étudie la nature et les lois.
Le phénomène fondamental de la conscience est pour lui l'objet des observations les plus approfondies. Il y aperçoit trois éléments : l'objet, l'âme elle-même, en tant que sujet, et la représentation qui est l'intermédiaire , le rapport de l'un à l'autre ; car il suppose constamment que l'âme n'a pas seulement la conscience d'ellemême et de sa pensée, mais aussi celle de l'objet qui lui est étranger. Il suppose que celle-ci peut s'expliquer par la différence ou plutôt le contraste que l'âme remarque entre ce qui est en elle un effet reçu , une modification passive , et ce qui provient de sa propre activité (2). « Le «sentiment du moi est la condition nécessaire » de toute représentation (3). L'identité persévé- • rante de ce moi fonde la conscience de l'exi- »stence ; je suis^ est un élément qui se retrouve 9 chaque fois que je puis dire : je pense (4). Le moi »se sent comme le propriétaire du corps; il sent »le corps comme sa propriété (5).
• L'association des idées, sur laquelle s'exercent » à la fois la mémoire et l'imagination , est goutvernée par trois lois générales: la loi de l'ana-
(1) Neue Anlrhopologie , § 85 , 93.
(2) Ibid., § 122 et suiv.
(3) im., 8 126.
(4) IHd., § 142 et suiv.
(5) im., § 148.
lOÎ IIIST. COMP. DES SY8T. DE PHIL.
» gie, celle de la simultanéité, celle de Tordre ou »de la succession (1). Mais Fâme a aussi pour » associer ses idées une puissance dont le foyer
• est en elle-même (2). La variété des combinai- »sons qui résulte, dans chacun de nous, de Tas- »sociation des idées, est Tune des principales » causes de Textrôme variété qui apparaît entre les » esprits (8).
» C'est par la formation des notions générales » que commence à se déployer la faculté supét rieure de connaître. » En expliquant cette formation par l'abstraction (4), Plattner distingue une sorte d'abstraction sensible {abstractio impura)^ de celle qui donne naissance aux notions proprement dites, et il recourt à l'exemple des sourds ^ muets de naissance pour établir que celte espèce d'idées générales n'a pas besoin d'être fixée dans l'esprit par un signe (5). c La i notion générale pure, au contraire, est dépouil-
• lée de tout vestige de sensation ou d'image; » elle ne peut se soutenir dans l'esprit sans l'appui »d'un signe artificiel, c'est-à-dire sans un mot, » quoiqu'elle renferme plus que ce signe lui-mê- »me (6).
(1) Neue Anthropologie y § 269 et suiy.
(2) /dtd.,§305etsuiY.
(3) im.y § 315 et suiv.
(4) Ibid,, § 369 et suiv.
(5) Ibid., §376,378.
(6) im., § m.
» Le langage appartient donc aussi à la faculté » supérieure de connaître. » Plaltner compare les deux systèmes dont Tun attribue au langage une origine surnaturelle, dont l'autre y voit un ouvrage de Thomme lui-même. Il reconnaît que l'homme possédait dans sa propre nature la puissance d'inventer le langage ; il lui paraît probable que le langage a été en effet inventé par les premiers hommes ; il cherche à expliquer par quelle gradation d'opérations ils ont pu y parvenir (1). Il lui échappe cependant ici une méprise et même une contradiction, en alléguant Texemple des sourds-muets pourprouver que l'homme peut posséder la raison sans jouir du langage (2).
Plattner a établi ou admis entre l'entendement [Verstand)^ et la raison {Vernunfi), cette distinction qui a acquis une si haute importance dans les écoles récentes de l'Allemagne : « L'entende- » ment est la faculté supérieure de connaître, en » tant qu'elle pense ou conçoit en général , c'est- -à-dire qu'elle connaît les représentations sous
• certaines notions; la raison est cette mêmefa- » culte, en tant qu'elle unit les représentations en
• notions, en jugements, en déductions (3). Or, il » y a pour l'entendement des notions élémentaires, »sous lesquelles est conçu tout ce qui peut être
(1) Neue Anthropologie , § 473 et suiv.
(2) /Wd.,§475.
(3) IHd., § 650.
104 niST. COMP. DES SYST. D£ Pfllt.
B pensé, et pour la raison, certaines règles fonda-
• mentales qui gouvernent tous les jugements et » raisonnements (1).
t Les notions élémentaires se rangent d'abord
• dans une classe générale, ce qui peut être
• conçu, ou l'objet; elles peuvent ensuite se dis- » tribuer sous les dix titres suivants : la substance^ » l'accident (état ou changement), la propriété (quan-
• tité ou qualité) , le rapport^ l'unité^ la pluralité^ la » cause^ l'effet^ V espace , et le temps. » Ce sont autant de formes de nos idées, autant de catégories nouvelles proposées par Plattner (2).
» Or, ces formes, l'esprit ne les reçoit point du » dehors ; il les tire de son propre fonds , et les
• applique, les imprime aux objets, comme à une » matière. Ce ne sont point des notions innées, en
• ce sens qu'elles préexistent réellement en nous- » mêmes ; ce qu'il y a d'inné en nous, ce sont nos
• facultés , c'est la puissance de produire ces
• formes et d'en revêtir les impressions qui nous
• parviennent (3). Cependant la présence des
• objets extérieurs est l'occasion de ces formes » intellectuelles, qui sont pour l'esprit comme un » mode de concevoir (4). • Plattner pense que ce système ne diffère point au fond de celui de
(i) Neue Anthropologie , § G51.
(2) iWd.,§653.
(3) Ibid.j % 661 et suiv.
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXll. 105
Locke (i ). On y reconnaît une frappante analologie avec celui de Kant ; il en diflfère toutefois principalement en ce que Kant n'attribue aux formes de ces notions fondamentales qu'une valeur purement logique, en ce qu'il les sépare entièrement des conditions de l'espace et du temps (2).
« Les règles fondamentales, ou principes unitversels, sont les lois de la raison: c'est le possi- »ble pour les idées, le nécessaire pour les juge-
• ments et raisonnements (3). » Ces lois sont innées aussi, dans le même sens que les formes de l'entendement, c'est-à-dire qu'elles appartiennent en propre à notre âme. « Car l'expérience
• et le commerce des autres hommes ne nous
• fournissent que des représentations, et non la
• capacité de les unir d'après des rapports d'un
• accord logique (4).
• De même qu'il y a une double faculté de con- » naître, il y a aussi une double logique : l'une in- » férieure, l'autre supérieure. La première étudie
• et règle la connaissance dans sa sphère la plus
• familière, et hors des spéculations métaphy- »siques ; la seconde discute les prétentions et fixe
(1) Neue Anthropologie f §669, noie.
(2) JWd., § 670.
(3) Ibid., § 671.
(*) /^mT., §680.
106 HIST. œMP. DES SYST. DE PHlt.
» les droits de la raison dans cette région trans-» »cendantale (!)• »
La première de ces deux logiques repose essentiellement sur un art trop méconnu, trop négligé, sur le grand art de l'observation. Quoique Plattner n'accorde à cet art qu'un rang très subordonné, il expose cependant les préceptes qui le gouvernent avec un soin et un détail dont il n'y avait pas d'exemple; c'est une logique toute nouvelle, dont l'idée semble empruntée à Bacon (2).
A l'entrée de la logique supérieure se présente un autre art non moins essentiel , celui qui évalue la probabilité ou détermine la vraisemWance. « I^ portion la plus considérable et la plus im- » portante de nos jugements se fonde seulement 1 sur la vraisemblance (â), »
« La règle générale de la vraisemblance se » fonde sur la supposition de l'uniformité et de la » constance des lois de la nature (4). »
« 11 y a une vraisemblance analogique dérivée • de l'expérience ; il y a une vraisemblance philo- > sophique dérivée de la théorie (5). »
« Il y a une vraisemblance physique qui em- » brasse la nature ou l'empire de la réalité; une
(i) Neue Anthropologie, § 22, 23.
(2) Ibid., S157,168etsuiv.
(3) im., § 594.
(5) IMd,, § 598.
PHILOSOPHIE MODERNE. CUAP. XXIÏ. 107
» vraisemblance prognosiique qui pénètre dans Ta- » venir ; une vraisemblance historique, et enfin une t vraisemblance herméneutique; cette dernière a »pour objet l'interprétation (1). »
Basedow a fixé Tattention de Plattner sur le rôle que joue l'analogie dans la pensée humaine, et lui a suggéré les recherches philosophiques qu'il a tentées sur ce sujet (2).
Plattner distingue deux sortes de conviction : celle du sentiment, celle de la raison. La première dérive de la force sensible que les faits ou les idées reçoivent , soit des dispositions propres au sujet, soit des circonstances de l'objet ; la seconde consiste dans l'impossibilité où l'esprit se trouve de concevoir, autrement qu'il ne conçoit, une représentation connexe à une autre plusgénérale (3). ce La conviction raisonnable des faits résulte de
• l'accord de ces faits, soit avec les circonstances t admises pour vraies, comme en étant ou le font dément ou la suite, soit avec l'assertion des té- » moins dignes de foi, comme leur servant de
• preuve (4). » Il fait bien distinguer la certitude morale de la vraisemblance. La certitude morale est au même degré que la certitude géométrique, car elles ne diffèrent entre elles que par une li-
(1) Neue Anthropologie , § 603.
(2) /^irf., §601.
(3) /^id., §626, 631 , 635.
(4) Ibid.y § 636.
mite insensible. La certitude morale est une probabilité immense dans laquelle la possibilité de l'hypothèse contraire est comme infiniment petite (1). « La crédulité est une sorte d'impuissanj> ce de résister à la force de la représentation (2). » Il y a une crédulité historique et une crédulité » philosophique , une crédulité du sentiment et »une crédulité de la raison (3). »
Plattner remarque que c'est à Locke qu'appartient le mérite d'avoir le premier tenté de poser la limite de nos connaissances, et de trouver dans cette fixation la garantie de leur solidité , mérite que les kantiens attribuent au fondateur de leur école (4). Il distingue le scepticisme absolu, effet d'une certaine disposition de l'esprit, et le scepticisme de critique, né des soupçons réfléchis que provoque le dogmatisme sur la légitimité de nos connaissances. « La pensée sur la- » quelle ce dernier repose est celle-ci : Toutes les » conceptions humaines semblent n'être que des » rapports, et par conséquent on ne peut se con- » vaincre de leur vérité objective (5). »
Plattner déclare que le scepticisme, à ses yeux, ne saurait être réfuté, soit parce que, n'affirmant
(1) Neue Anthropologie, § 646, 647, 648.
(2) Ibid,, S 637.
(3) Ibid., §638, 639.
(4) ma,, § 693.
(3) /6Mi.,§707à7J0.
PHILOSOPHIE MODERNE. CÎÏAP. XXll. 109
et ne niant rien, il n'oflFre aucune prise à la contradiction, soit parce qu*il ne se confie pas même à ces premiers principes de connaissance sur lesquels on devrait s'appuyer pour le combattre, soit parce qu'il ne généralise point son doute lui-même (1). En tant que le scepticisme admet la conviction simplement subjective des représentations qui ressortent de la double faculté de connaître, Plattner le juge la seule manière de penser qui soit conséquente à elle-même en philosophie ; il y voit la seule philosophie qui puisse se concilier avec la religion révélée (2) . Mais si le scepticisme se refuse à la concession de cette conviction subjective qui est inhérente à la nature même de l'homme, Plattner n'y aperçoit qu'un égarement de l'esprit (3).
« Le monde réel est tout autre que le monde t sensible ; le monde matériel n'est rien pour nous «qu'une apparence régulière coordonnée à notre • expérience : » Telles sont quelques-unes des maximes du scepticisme de critique adopté par Plattner (4). Il est facile de voir que , dans ce système , les représentations de l'esprit ne représentent effectivement rien ; que les objets ne sont point réellement distincts du sujet qui conçoit ,
(1) Neue Anthropologie , § 710.
(2) /Md., §711.
(3) Ibid., §712etsuiv.
(i) md., §718.
110 HI8T. COMP. DE» StST. DÉ PEU.
malgré l'opposition que la conscience avait paru introduire entre eux. Après avoir commencé par supposer gratuitement la réalité de nos connaissances, Plattner finit par la détruire en théoriCt
Cependant il n'avoue point cet idéalisme qui nous paraît résulter nécessairement de son sys*tème. L'expérience et la raison, qui sont pour lui les deux sources de nos connaissances , ont , suivant lui, une égale réalité objective. La métaphysique , à laquelle l'expérience ne saurait apporter aucune lumière et dont la raison est le seul guide , se propose ces trois questions principales : Quels sont les fondements sur lesquels reposent nos idées des êtres matériels et spirituels, la connexion que nous supposons entre les causes et les eflTets , la perfection ou le mal que nous reconnaissons dans l'univers? « Cinq » systèmes, dit-il, ont été imaginés pour résoudre » la première question : le matérialisme , le dua- » lisme, c'est-à-dire celui qui admet les deux sub- » stances, l'une matérielle, l'autre spirituelle ; le »spînozisme, l'idéalisme, enfin le système de » Leibniz , qui , avec l'idéalisme , refuse à la ma- » tière les qualités premières sous lesquelles nous »la concevons, mais qui en tire une conséquence » diamétralement opposée à l'idéalisme , en ad- » mettant des substances simples comme les élé- »ments réels du monde extérieur (1). Tous ces
(1) Neue Anthropologie t § 747 à 765.
PHILOSOPHIE MODEBNE. CHAP. XML 111
I systèmes, ajoute-t-il, ont le tort commun de 9 prêter une réalité à la notion de substance. » Luimême ne la conçoit que comme la somme des propriétés : t Dans chaque substance il ne saun rait y avoir qu'une seule force fondamentale (1). »
Cette vue, qui explique la puissance par la force, domine la philosophie de Plattner, et mérite une attention particulière par ses rapports avec des doctrines anciennes ou récentes (B).
On doit signaler aussi une vue du même philosophe sur la notion de Fexistence. Le premier, peut-être, il a remarqué que Fexistence n'est pas un attribut, comme on l'a constamment supposé depuis Aristote ; qu'elle est la réalité ellemême (2).
Plattner expose de même, compare, critique à la fois les trois grandes hypothèses imaginées pour expliquer la connexion qui lie les diverses substances dans l'univers. Uinfluxus physique est impossible, en admettant la distinction de la matière et de l'intelligence; tous les autres systèmes métaphysiques le repoussent également. L'hypothèse des causes occasionnelles substitue le miracle à l'action naturelle, et conduit ou au spinozisme ou au mysticisme. L'harmonie préétablie est démentie par le sentiment intérieur et par
(1) Neue Anthropologie, § 766, 768, 771 , 772 et suiv.
(2) IMd., §727 h 733.
rexpérience psychologique; elle recourt à des systèmes surnaturels (1).
La notion de cause se confond, dans le système de Plattner , avec celle de substance ; la cause consiste aussi dans la force , mais c'est la force en action. Il conçoit Factivité comme un effort, nisus^ et la force comme le principe de cet effort.
€ Tout ce que je découvre, dit-il, dans ma fa- » culte représentative, est le sentiment de ma » force propre dont je me rends témoignage dans » la conscience que j'ai de ma propre activité , »et le sentiment de la résistance que j'éprouve »de la part des objets qui agissent sur moi.
» Mais ces deux sentiments renferment-ils réelle- » ment ce qu'ils annoncent ? Peut-on le prouver ? » Plattner s'adresse cette question. Il estime que la preuve est impossible, que la preuve contraire ne l'est pas moins (2).
La connexion des effets et des causes reçoit, dans la pensée de Plattner , une application légitime dans le domaine de l'expérience, comme dans la région transcendantale. « Dans cette der- • nîère région, nous reconnaissons, dit-il, que » tout ce qui survient a une cause, non seulement » en ce sens qu'un phénomène succède à un autre, » mais encore en tant qu'au delà du monde phé-
0) Neue Anthropologie, § 817 à 836.
nnoménal une force est le principe réel de la » causalité. Nous reconnaissons que toutes les » substances sont unies, non pas seulement en » tant que les apparences phénoménales sont siimultanées dans Tespace, mais aussi en tant » qu'au-delà du monde phénoménal les forces de • toutes les substances agissent réciproquement »les unes sur les autres (1). » C'est ainsi que le système entier de l'univers se résout définitivement en forces et en actions mutuelles de forces.
Deux autres philosophes de l'Allemagne occupent, avecPlattner, le premier rang parmi ceux qui, à cette époque, ont éclairé par leurs travaux la psychologie expérimentale : ce sont d'Irwing et Tetens.
D'Irwing s'est acquis une juste célébrité par ses Expériences et recherches sur l'homme. La méthode de l'observation comparée lui sert constamment de guide. Il occupe une sorte d'intermédiaire entre Locke et Leibniz ; ses vues sont bien plus larges, tout ensemble, et plus profondes que celles du premier; il est bien plus curieux des faits que le second; il devine la nature humaine; il la contemple, la décrit.
C'est par l'analyse des organes des sens et de
(4) Neue Anthropologie, § 85U 858.
ll/l niST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
leurs diverses fonctions, qued'Irwing nous introduit à rhiistoire de la formation des idées; il en déduit la théorie des différents ordres de nos sensations (1). A ce tableau de nos facultés simplement passives , il oppose celui de l'activité que l'âme déploie, soit qu'elle emprunte son efficacité des sensations extérieures, soit qu'elle la tire du principe intérieur et des facultés qui lui sont propres (2).
D'Irwing s'est surtout appliqué à mettre en lumière la distinction qui existe entre les deux grandes sources de nos richesses intellectuelles , entre ce que nous avons reçu du dehors et ce que nous avons produit nous-mêmes. « La matière «brute, l'étoffe, si l'on peut dire ainsi, de toutes » nos connaissances, est tout entière dans nos per- » ceptions sensibles; mais ces perceptionsreçoivent • ensuite, par l'application de nos facultés actives, » une foule d'élaborations successives ; cette forme » qu'elles reçoivent, cet emploi qui en est fait, ces » résultats qui en sont déduits, sont soumis aux lois » naturelles de nos «acuités (â). » Il faut voir dans l'ouvrage même de d'Irwing comment il explique la transformation successive des sensations en per-
(1) Erfahrungen und Untersuchungen ûber den Menschen , Berlin, 1778 , 4 vol. in 8° , 1. 1 , part. 1 et 2.
(2) Ibid., ibid.y part. HI, t. 2, sect. 3.
(3) Ibid.yibid., t. IV, inlrod., p. 8.
PHILOSOPHIE MODEBftE. CHAP. XXU. 115
ceptions (1)| des perceptions en conceptions (2), des idées simples en idées complexes (3) , des idées sensibles en notions abstraites (k) ; comment il développe les fonctions que remplissent, dans ce travail , soit le langage, soit les diverses facultés de l'entendement. Ces différentes expositions sont riches de détails. Sa dissertation sur les idées simples est particulièrement importante. Il les divise en deux classes : les unes qui appartiennent aux sens extérieurs, les autres qui appartiennent au sens interne. Celles-ci consistent dans les rapports que nous apercevons, soit entre les perceptions extérieures, soit entre ces perceptions et nous-mêmes ; elles comprennent non-seulement les notions de nos opérations intellectuelles, mais encore celles de certains sentiments généraux et primitifs, comme celui de l'admiration, de la crainte, de l'amour, et d'Irwing se trouve ainsi, sous quelque rapport, en analogie avec la doctrine de Hutcheson (5). Les idées abstraites ont leur origine première, moyenne et non immédiate, dans ces perceptions sensibles qui en renferment les matériaux ; mais elles ont leur origine pro-
(1) Erfahrungen und Untersuchungen ûber ien Menschen , t. I , paru Z, sect. 3.
(2) IMd., t. lU, sect. 12.
{3)/Wd., t. lV,sect. 16,§216.
(4) Ibid,, ibid., sect. 18, § 216.
(5) IHd., ibid., sect. 16, § 224.
chaîne dans les opérations nécessaires pour donner à ces matériaux bruts la forme qui leur correspond. Ces opérations consistent aussi dans une analyse prolongée des objets qui nous sont offerts, ou dans les comparaisons qui servent à établir les espèces (1). D'Irwing a distingué deux nouvelles classes dans les idées que Locke avait appelées archétypes: les unes, quMl nomme transcendaniales, représentent certains objets réels que les sens ne nous découvrent pas, mais dont l'existence nous est cependant démontrée par les déductions méthodiques de la raison , comme la notion de Dieu , par exemple; les autres, simplement idéales, n'ont aucun objet réel qui leur corresponde ; ce sont ou des modèles que nous instituons pour nous prescrire un but, une règle dans nos actions, ou des imaginations tout arbitraires (2). Nos connaissances reposent sur un emploi des notions générales; nos erreurs, nos systèmes, sont le plus souvent une suite de l'abus que nous en faisons. En développant ces deux importantes vérités, d'Irwing montre combien cet abus des notions générales a de séduction pour les esprits faux, combien il favorise les prétentions des demi-philosophes (G).
D'Irving a su éclairer avec avantage le système
(t) Erfahrungen und Untersuchungen ûber den Uensoheny sect. 18, § 225.
(2) ma., sect. 17, § 220, 221.
PHILOSOPHIE MODERNF. CHAP. XXIÎ. 117
de nos facultés par des comparaisons avec les phénomènes qui se produisent chez les animaux. La supériorité de l'homme se présente à lui comme le résultat de l'activité intellectuelle qui élabore les perceptions sensibles (1). Il voit dans cette activité le privilège essentiel de notre nature et le principe de sa perfectibilité indéfinie.
Tetens , professeur à Kehl , et ensuite à Copenhague , n*a pas obtenu en Allemagne l'attention qu'il méritait, quoique plusieurs historiens récents de la philosophie aient rendu justice au mérite supérieur qui caractérise ses travaux. Dans ses Recherches philosophiques sur la nature humaine et son développement (2) , il s'est proposé d'appliquer àce sujet la méthode d'observation que Locke a suivie dans son Essai sur l'entendement humain , et que les psychologues récents de l'Allemagne ont adoptée dans l'étude des sciences expérimentales des facultés de l'âme ; mais il ne s'en est pas dissimulé les diflTicultés, surtout lorsqu'il faut généraliser les observations individuelles. Son but était de montrer en quoi consiste la perfectibilité de l'âme, et de satisfaire ainsi, par les investigations de la science, au sentiment qui remplit le cœur de l'ami de l'humanité , lorsqu'il est pénétré de
(1) Erfahrungen und Vntersuchungen ûber den Memclien, t. IV, p. 258.
(2) Philosophtsche Versuche uber die Memchliche Natur , etc. , Leipzig , 1777 , 2 \o],^Vorrede , p. 5, il,
la dignité de notre nature et du prix éminent de la vertu. « Car c'est seulement, dit-il , par le seï» cours des saines lumières de la raison , qu'un » homme peut accomplir le plus noble des desseins, » celui de travailler à l'amélioration de ses sem- «blables (1). »
Charles Bonnet est le philosophe que Tetens semble avoir le plus constamment en vue, moins comme un guide que comme un émule, avec lequel il suppose qu'il sera lui-même comparé.
t Trois phénomènes intellectuels principaux » se manifestent dans l'entendement humain : la » sensation, la représentation ^ la pensée, et à chacun » d'entre eux semblent, au premier abord, devoir »correspondreaussitroisfacultésdistinctes.Cepen- » dant ces trois facultés ne se rapportent-elles point » à une faculté unique qui en serait le commun » principe ? Tel est le problème fondamental de la » psychologie. La simplicité de la substance pen- » santé a persuadé à plusieurs philosophes qu'elle » ne pouvait être douée que d'une seule faculté » principale, de laquelle dérivent toutesles autres; » quelques-uns ont pensé que cette faculté était à la 9 fois la source de tout ce qui appartient au do- » maine de l'intelligence et à celui de la volonté ; » quelques autres ont admis deux facultés primi- » tives pour expliquer ces deux ordres de phéno-
(1) Philosophische Versuche^ etc, t. î, p. 36.
» mènes. Leibniz et Wolf ont considéré comme Tacttivité essentielle de Fâme celle par laquelle elle » produit ses représentations; Condillac et Bonnet • Font placée dans la sensation. » Tetens a mis un soin particulier à exposer la première de ces deux hypothèses, qui lui paraît bien plus spécieuse ; il s'est attaché surtout à déterminer avec exactitude ce que Wolfif a entendu par cette représentation dont on a tant abusé ; mais il n'est satisfait ni de Tune ni de l'autre solution (1) ; il a cherché à en obtenir une nouvelle. Il a cru reconnaître que les trois facultés principales de Tintelligence, celles de la sensation, de la représentation et de la pensée, ne sont que trois degrés successifs de l'activité propre et spontanée de l'âme, d'une seule et même puissance , d'une vertu primitive dont nous reconnaissons l'existence, mais qu'il ne nous est pas donné de concevoir clairement (2), Il a été conduit à ce résultat en examinant tour à tour la nature , les lois , les actes de ces trois facultés , en étudiant les caractères propres à chacune, et les rapports qui existent entre elles. Il a d'abord approfondi la nature decephénomène qui, dans l'école leibnizienne, a reçu le nom de représentation; il a observé comment l'âme est tour à tour passive et active, comment son activité
(1) PhilosophUche Versuche, etc., 1. 1, recherche I, art. 1 et 2.
(2) /Wd., t(>id.,arl. 3, §2.
s'exerce et par elle-même et hors d'elle. « Les » modifications que l'âme éprouve, dit-il (1), soit
• qu'elles proviennent des impressions du dehors, »soit qu'elles aient leur cause dans l'âme elle- » même, laissent après elles certains effets , cer- » taines suites, certains vestiges- Ces vestiges que
• l'âme, par son activité propre, exhume, si Ton » peut dire ainsi , déploie et fait ressortir de son » sein où elles demeuraient ensevelies, forment » nos représentations. Le caractère propre de ces
• représentations consiste ainsi dans leur rapport tavec les modifications passées, et elles en de- » viennent comme les signes et les images. Elles » se rapportent donc aussi aux causes de ces mo- » dificalions elles-mêmes , c'est-à-dire aux objets » extérieurs dont nous avons reçu les impres- » sions, ou à notre propre état intérieur (2). Mais » la représentation a de plus en elle une certaine » vertu qui nous rappelle qu'elle est en effet le » signe d'une autre chose différente d'elle-même, % qui nous y renvoie comme à son objet, qui nous »fait voir cet objet en elle et par elle (3). Les
• représentations primitives sont les représenta- » tiens sensibles ; les autres en sont déduites. Les •idées, les pensées, sont le produit de la représen-
(1) PhiloMphische Y entiche ^ etCy recherche IX, art. 6; recherche XI, art. 1 et 2.
(2) Iblâ,, recherche IX, art. 6 , § 6 , 7 et 8. „,(3) Und., ibid,, § 10.
PHILOSOPHIE MODEUNE. GHAP. XXII. 121
itation, accompagnées de conscience, remar-
• quées, distinguées, précédées d'une comparai- »son et d'un jugement (1).
» Il y a des représentations analogiques et des ret présentations iniuUives. Les premières résultent »de Tanalogie de la représentation avec son objet.
• Mais comment pouvons-nous être instruits de » celte analogie , lorsque cet objet échappe aux » sens? » Telens répond que «la fidélité de la re- » présentation considérée comme un signe natu- » relde l'objet, est garantie ou par la connaissance » que nous avons de celle-ci à l'aide des vérités » générales que nous fournit la raison, ou par les »lois de l'entendement instituées par la nature » elle-même (2). » Il critique la division des idées obscures et claires, confuses et distinctes; il admet une clarté graphique ou d'expression , et une clarté idéale ou qui ne se rapporte qu'à l'idée elle-même (â).
Tetens attribue trois modes d'activité ou trois facultés à la force représentative : la perception, l'imagination, et ce qu'il appelle la puissance créatrice (Diclukrafi). Il donne ce dernier nom à la faculté qui forme de nouvelles représentations à
(1) PlUlosophische Versuche, etc. , recherche IX, art. 6, § H à 15.
(2) !bid.,md., art. H.
(3) Ibid., ibid., art. 12.
l'aide des représentations simples et élémentaires que les sens nous ont fournies. Il en examine la nature, l'énergie, les limites, les lois, les effets (1). C'est une des portions les plus neuves et les plus intéressantes de ses recherches.
Dans le premier phénomène intellectuel qui se produit en nous à l'occasion de la présence des objets sensibles, et que nous exprimons parle terme de sensation, Tetens introduit une distinction neuve et pour laquelle notre langue, moins riche dans ces matières que la langue allemande, ne fournît pas de termes séparés ( en allemand fiihlen, empfinden). Il observe d'abord un acte de la faculté de sentir, par lequel nous sentons la modification que nous fait éprouver l'objet ou l'impression reçue , sans connaître cet objet ; il observé ensuite un second acte par lequel nous sentons cet objet lui-même, l'apercevons et le distinguons (2), C'est sur cette portion du phénomène de la sensation ou du sentiment (Empjîwdung), qui est intellectuelle, intérieure, que Tetens a répandu d'abondantes lumières (S). Il met
(4) Philosophische Versuche, etc., recherche IX, art. i5.
(2) Ibid.y ibid,^ t. 1 , recherche II, art. 1.
(3) Nous disons sensation ou sentiment ^ parce que le phénomène est considéré par Tetens, comme par Fécole leibnizienne , sous un point de vue plus intellectuel que celui que laisse supposer Tusage ordinaire du terme sensation, dans notre langue.
au jour le spiritualisme caché de la sensation (4). Il est donc bien éloigné , comme l'on pense , d'attribuer aux impressions des sens extérieurs , non pas seulement l'origine de toutes nos idées, mais même celle de toutes nos afifections sensibles (2).
L'absolu seul , suivant Tetens , peut être senti par nous. «Cependant nous sentons, dit-il, le vrai » et le beau , parce qu'il y a dans le beau quelque «chose d'absolu (3).
« La faculté de penser, dans son union avec
• celle de sentir et avec celle de la représenta-
• tion, constitue notre faculté de connaître; car ïla pensée est la perception des relations et des » rapports. Or, il y a des idées, des relations et » des notions de relations, celles-là plus partîcu- » lières, celles-ci plus générales ; les premières sont »la source des secondes (4). Au nombre de ces «notions est celle de la cause; elle ne renferme »pas, comme Hume le suppose, une simple con- »nexion, une association de nos idées; elle ren- » ferme une véritable et réelle dépendance entre » les choses; nous puisons cette notion dans le sen- «timent de notre propre effort, de l'action que
nous exerçons. » Observation d'un éminentmé-
(1) Philosophische Versuche, etCj recherche II, art. 2, 3, 4, 8.
(2) Ibid.,ibid., arl 6. § 3.
(3) Ibid.y ibid,, art. 4.
(A) Ibid., recherche IV , art. i , 2, 3,
rite , que Tetens a saisie le premier , si nous ne nous trompons, qu'il a, du moins, développée avec une sagacité remarquable (1).
Leibniz n'avait reconnu que deux classes générales de relations : celles de comparaison ^ celles de concours. Tetens en établit trois : celles qui résultent de la comparaison , de la combinaison , de la dépendance (2). « Les notions de l'espace et du » temps sont une perception de rapports , déta- »chée de la perception des objets (3). »
« La sensation fournit la matière de toutes » nos idées ; la faculté de penser leur imprime la » forme (4). •
Tetens n'a pu consentir à fonder seulement sur une sorte d'instinct naturel la connaissance que nous avons de l'existence réelle des objets , comme Pont fait Reimarus, Reid , Beattie et Oswald. Peu de philosophes ont analysé avec autant de soin les notions de l'objet, du sujet, de la réalité , la nature de cette espèce si importante de jugements, sur laquelle repose toute la réalité de nos connaissances. La connaissance d'un objet placé hors du moi lui semble être parallèle à celle du moi. « Je prononce, dit-il, que cet objet est • réellement présent et n'est pas moi, d'une ma-
(1) Philosophische Veuuche, etc., recherche IV, art. 4,
(2) IMû., ibid., an. 5, §3.
(3) Ibid., md., an. 7, %\, (i) Ibid., ibïd.j an. 6»
]» nière aussi naturelle, aussi nécessaire que je pro- » nonce que je suis moi-même, en tant qu'âme, »un être réellement présent. La règle qui pré- » side à cet ordre de jugements est la suivante : » Nous attribuons chaque sensation à Têtre dans • la sensation simultanée duquel elle se trouve » contenue comme dans son tout (1). »
En considérant toute espèce de connaissance comme un produit de la faculté de penser, Tetens maintient cependant la distinction essentielle entre les connaissances sensibles et les connaissances rationnelles, et il éclaire cette distinction par quelques observations nouvelles ; il reproche à Bacon, à Locke et à leurs disciples, de n'avoir point assez apprécié le mérite du second ordre de connaissances; il fait voir que les principes généraux sur lesquels il repose ne sont point un résumé de l'expérience (2). Il examine en quoi consiste la nécessité des vérités rationnelles considérées, soit d'une manière subjective, soit dans une application objective; quelle en est la nature, quels en sont les fondements (â).
Tetens aconçu une idée aussi neuve qu'utile, en recherchant quels peuvent être les rapports des
(I) Philoiophitche Versuehe, etc., recherche V, art. 1,2,3,5, G, 7,8,10.
(i) Ibid.y recherche VI , art. 1 et 2.
(3) md., recherche VII , art. 1,2,3,4.
hautes théories spéculatives avec le sens commun , quand et comment celles-là sont d'accord avec celui-ci, comment on peut les réconcilier, et comment on doit se comporter quand cette conciliation est impossible (1).
Tetens recherche quel est le caractère essentiel et distinctif de l'humanité; il se demande si ce caractère consiste dans la perfectibilité ou dans la faculté de réflexion ; il critique les idées de Herder sur ce sujet ; il fait consister principa* lement ce caractère dans le plus haut degré de force du principe d'activité spontanée, et dans la plus grande étendue des modifications que cette activité peut recevoir (2). Il ne lui paraît point prouvé, ni que l'homme n'ait pu inventer par luimême le langage, ni que l'homme ait dû nécessairement l'inventer ; il prend un terme moyen entre ces deux hypothèses. Quelques individus doués de plus hautes facultés auraient pu jouir de ce privilège , auraient été capables de cette découverte (â).
L'étude approfondie qu'a faite Tetens du principe d'activité qui réside dans notre nature, lui a donné des idées plus justes de la liberté que n'en avaient eu les écoles de Descartes et de
(1) PhilosopMsche Versuche^ dfc, recherche VUI, art. 1 à 5.
(2) Ibid., recherche X, art. 2 etsuiv.
(3) Ibid., recherche XI , art. 1 et suîv.
Leibniz. Il Fa considérée comme une puissance par laquelle l'âme dispose d*elle-même, comme la faculté de ne pas faire ce qu'on fait , ou de le faire autrement qu'on ne le fait. C'est sur cette notion qu'il a fondé toute sa théorie des mobiles des actions humaines (1).
Après avoir observé la constitution de la nature humaine dans les facultés qui lui sont propres, Tetens interroge cette perfectibilité qui en est le noble privilège. Il recherche comment cette nature se développe, de quel genre, de quelle étendue de progrès elle est capable , quels moyens peuvent J'y conduire, quels obstacles l'arrêtent, quelles limites lui sont imposées , quelles espérances lui restent , quelles dififérences la variété de ces progrès produit entre les hommes, quelle est enfin l'influence de ce perfectionnement sur le bonheur (2) ; hautes et fécondes considérations trop négligées ordinairement par les philosophes , et sur lesquelles il reste encore tant à désirer î II est à regretter que Tetens n'ait pas achevé un ouvrage dont le but était si digne d'éloge.
Garve cultiva surtout la philosophie morale.
11 fit précéder sa traduction de l'Éthique d'Aris-
(1) Philosoph'ische Versuchej etc., t. 11, recherche Xli.
(2) Ibid., recherche XV.
128 HIST. œMP. DES SYST. DE PHIL.
tote, par une introduction qui est à elle seule un tableau rapide de l'histoire et des principes de cette science. Celle de la sagesse s'est montrée en lui ce qu'elle doit être, la bienfaitrice de l'humanité. En rappelant les vues presque oubliées de WoUaston et de Clarke sur la morale , il s'est proposé de rendre populaires les principes les plus généraux de cette science (1). Il a enseigné aux hommes par son exemple, non moins que par ses écrits, la plus haute et la plus utile des leçons, la patience (2) . Mais Garve a aussi porté dans la philosophie générale et dans l'art des méthodes des vues larges et fécondes. «La philosophie, » dit-il, lorsqu'elle est parvenue au plus haut
• degré de culture, devient alors éminemment » populaire ; elle reprend la forme de ce sens
• commun du sein duquel elle paraît être sortie (â). • Nul penseur n'a mieux compris dans quel esprit l'histoire de cette sience doit être étudié et etraitée , quels fruits on peut s'en promettre.
t L'histoire de la philosophie n'est pas seu-
• lement le tableau des idées et des opinions 9 des différents philosophes ; elle est essentielle- »ment le récit et l'explication des révolutions
(1) Einige Uetrachlungen ûher die allgemeinsten grundsœtxen der Sitten-Lehre , etc.
(% V. la note D à la fin du chapitre.
(3) VermisclUe Aufsœtzen, § 345, 296. - Versuche liî , p. 106.
» diverses que la science humaine a éprouvées » depuis Torigine jusqu'à présent, et pour qu'on • puisse découvrir les causes qui ont amené les 1 révolutions successives de la science, il faut «connaître, avant tout, quelle est la voie par la- 1 quelle la nature conduit l'esprit humain à cette » même science. » Garve en conclut qu'une bonne histoire de la philosophie ne peut être exécutée que par un vrai philosophe , par un philosophe même d'un mérite supérieur. Selon lui, il est un certain cercle inévitable dans lequel se meut et roule la sagesse humaine, de sorte qu'après avoir fait de grands progrès, elle semble revenir sur ellemême et retourner à son point de départ. La même suite et la même constance que la nature observe dans la marche générale des choses, semblent se reproduire , suivant le même ordre , dans le développement des connaissances humaines ; on dirait qu'elles ont leur naissance, leur enfance , leur jeunesse , leur maturité, leur vieillesse, leur décrépitude et leur mort. D'abord les sens sont le seul guide de l'homme, et c'est l'état sauvage ; l'empire de l'imagination survient , et c'est le spectacle qu'oiGFrirent les nations de l'Orient à la première époque de la civilisation ; puis on observe, on compare, la raison s'appuie sur l'analogie , et une sorte de bon sens pratique donne naissance à la sagesse : tels furent les premiers sages de la Grèce. Plus tard on généralise,