‹ Histoire comparée des systèmes de philosophie considérés ..., Volume 8Chapitre 5 sur 27 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

De Tétat de la philosophie dans le midi deFEurope pendant le cours du xvui* siècle.

Vico. — Genovesù — Scarella, — De Soria. — Frotnand de Crémone. — BaldinottK — Faccwlati, — Soave, — Muratori. — Bianchu-^Verney, etc.

Les tentatives des Jordan Bruno , des Jérôme Cardan, des Thomas Campanella, quelque hardies et brillantes qu'elles fussent, étaient restées cependant à peu près infructueuses pour Tltalie ; elles n'avaient pu ni lui donner ni lui faire produire une philosophie indigène, originale, à laquelle elle pût s'attacher, et qui devint son guide intellectuel dans les travaux de la raison. Le vice seul de leurs méthodes y mettait obstacle. Les illustres exemples de Galilée étaient bien propres, sans doute, à rectifier les erreurs de cette direction; il avait enseigné la vraie route par la marche qu'il avait lui-même suivie. Cet enseignement fut rapidement compris dans la carrière des sciences physiques à laquelle il s'appliquait d'une manière si immédiate, à laquelle il promettait tant d'acquisitions prochaines, et bientôt, en effet, ces sciences, fécondées par lui , fructifièrent en Italie par de nombreuses découvertes. Mais on ne comprit pas

138 mST. COMP. DES SYST. DE PHIL.

aussi facilement comment il devait s'appliquer aux études philosophiques; Galilée Tavait à peine indiqué, et cet emploi ne pouvait être conçu sans des réflexions assez profondes. Les résultats obtenus dans Tordre des sciences physiques se présentaient sous une forme sensible, positive; ceux auxquels la philosophie aspirait étaient encore aussi vagues qu'incertains.

Les méthodes d'observation ne peuvent se transporter en philosophie que par deux ordres d'étude, doat la réunion leur donne la plus grande extension possible , mais dont Iç second leur fournit la matière la plus essentielle^ : l'un, sur un théâtre extérieur, observe la société et les individus, embrasse l'histoire des idées et des mœurs i l'wtre consulte les témoignages intimes de )$i conscience. Mais les méthodes d'observation, sur le second de ces deux théâtres, ne peuvent s'exercer qu'à l'aide d'un recueillement assidu, que par l'habitude de vivre intérieurement nvec soi-même. Si la disposition d'esprit qui rend capable de pénétrer avec sagacité le caractère et les vues des autres hommes, est plus généralement développée chez, les nations du midi de l'Europe, celle qui porte aux méditations sectaires et à la réflexion y rencontre plus d'obstacles da^s les drconstances locales^

Les résultats de l'eî^périence n'entrent dans la sphère de la philosophie qu'en se généralisant, et les mêmes circonstances locales, en donnant

PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP. XIUI. 130

plus de vivacité aux facultés d'imaginer et de sentir aux habitants du midi de TEurope, secondent moins chez eux celle de généraliser et d'abstraire.

Les deux causes principales qui concQururent, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, ep France, à donner une direction nouvelle aux tra- Yauif philosophiques, ne pouvaient, à beaucoup prè*^ e^^ercer le même empire en Italie, et bien moins encore en Espagne. En Italie, en Espagne surtout, 1^ philosophie n'était poiqt appelée encore à servir les intérêts généraux de la société, les institutions religieuses et politiques. Les mœurs et la situation économique des natfops pe réclamaient point d'une manière sensible les appliceitions dont la philosophie peut être la source , les repoussaient même à quelques égards. Le philosophe, exilé nécessairement dans le champ de§ spéculations, n'avait rien à faire avec la société. Çn Italie, en Es^pagne surtout, la philo- SopJ;iie, en sortant des écoles, n'eût point rencontré encore un auditoire de quelque étendue, qui fût disposé à la comprendre; il n'existait point d'opinion qu'^U® pût aspirer à gouverner, de public dpnt die eût besoin de servir les besoins ou de captiver les goûts. En Italie, d'ailleurs, et surtout en Espagne, l'enseignement de la philosophie était presque exclusivement réservé aux congrégations religieuses , et ses écoles étaient des cloîtres.

En Italie, en un mot, et surtout en Espagne, tout se réunissait pour mettre obstacle à ce libre développement de la pensée, à cet essor des convictions individuelles, qui renouvela dans leur principe même les études philosophiques. Et c'est pourquoi Descartes, qui donna le signal de ce retour à l'indépendance , de cet appel à la conscience de la raison dans chaque individu, eut peine à se faire entendre dans le midi de l'Europe.

Il pénétra cependant avec le temps en Italie, et la puissance inhérente à la franchise et à la vigueur de ses principes triompha des préventions et de l'opposition de la cour de "Rome. Vico nous apprend même qu'à la fin du xvir siècle la philosophie n'était plus étudiée à Naples que dans les Méditations de Descartes et son Discours sur la méthode.

L'Italie, d'ailleurs, au milieu de toutes les entraves qui arrêtaient dans son sein les progrès des sciences philosophiques, resta bien moins étrangère qu'on n'aurait pu le croire et qu'on ne le suppose généralement, aux progrès de ces sciences pendant le cours du xvnr siècle. L'éclectisme fut aussi son partage , ou plutôt son choix naturel; cet éclectisme, ftrt, il est vrai, plus réservé, plus restreint; en s'affranchissant des traditions scolastiques, il sut se défendre des divagations auxquelles s'étaient trop souvent livrés les premiers liovateurs.

PHIL0S0PH1£ MODERNE. GHAP. XXIU. 141

Trois écoles principales ont fleuri en Italie pendant le siècle dernier.

L'une, celle de Vico et de Stellini, eut un caractère essentiellement indigène ; elle peut être considérée comme un véritable renouvellement , qui a rajeuni les sciences philosophiques en leur rendant un principe de vie actif et fécond.

La seconde, dont Genovesi peut être considéré comme le représentant, se rapprocha, dans un éclectisme érudit , de la philosophie exotique.

La troisième, dont Draghetti et le cardinal Gerdil furent les chefs, lutta au contraire, et essentiellement dans un intérêt religieux, contre les doctrines philosophiques qui, de l'étranger, tendaient à se répandre en Italie.

Vico, en concevant avec hardiesse et grandeur toutes les sciences philosophiques dans un seul et unique système, se plaça, pour en établir l'harmonie, dans un point de vue qu'avait indiqué Bacon, mais qui n'avait point encore été saisi. Ce fut dans l'histoire entière de l'humanité qu'il étudia la nature humaine. Il entreprit de fonder une philosophie historique. Chose remarquable ! C'est encore à l'école de Platon que se prépara ce penseur profond, qui, dans une science déjà tant élaborée, lui trouva des voies nouvelles. Platon, qui, après avoir été en Italie, à la renaissance des lettres, l'objet d'un culte si exalté, y était retombé ensuite dans un oubli si général et si injuste, Platon retrouva enfin un disciple

142 HIST. GOMl». DES SYST. DE PHIL.

digne de lui dans cette nouvelle Grèce qui avait recueilli autrefois le bienfait deâ leçons de Py- Ihagort.

On apprend avec dû vif intérêt, dans la vife de Vico] écrite par lui - même, quelles furent là suite de ses études et la marche de ses idées* On le voit placé d'abord et successivëmeht, pour l'étude de la philosophie, Sous la direction de deux jésuites, dont l'un le P. del Balzo, nominaliste prononcé, lui fit étudier* Pierre l'Espagnol, et l'autre , le P. Ricci, scotiste , et fort attaché à la doctrine de Zenon, l'occupa essentiellement de l'être , de la substance et des degrés méta|)hysiques. On le voit s'appesantir une année d'utiè manière exclusive sur Suare^, qui lui avait été présenté comme le plus éminent des riiétaphysiciens. Cependant , ayant ensuite approfondi la science du droit, cultivé la poésie, il fut taruené par Horace à l'étude des philosophes moraux , se livra surtout à celle des anciens Grecs, et considéra la philosophie morale dans son double rapport avec la jurisprudence et avec la poésie. C'est alors qu'il sentit le vide et la stérilité de l'enseignement de Suarez, qu'Aristote lui sembla insuffisant, que de lui-même il se réfugia auprès de Platon, qu'il découvrit pourquoi la métaphysique d'Aristote n'avait pu l'assister dans l'étude de la morale, parce qu'elle conduit à un principe matériel ; qu'il trouva, au contraire, un secours puissant dans la métaphysique de Platon, parce qu'elle

PHltOSOPhiE MODEHNE. CttAP. XXIÎl. lia

conduit à un principe spirituel , IHdée éternelle. Dès lors il conçut et médita le projet d'un droit idéal éternel, régnant sur une cité universelle • dans les plans de la Providence, et sur le type 9 de laquelle sont fondés tous les gouvernements tde tous les temps et de tous les peuples (1). *

A répoque où Vico, jeune encore, quitta la ville de Naples, on commençait à cultiver la philosophie d'Épicure, telle que Gassendi l'avait ressuscitée , et la jeunesse napolitaine s'était passionnée pour elle avec une sorte d'enthousiasme. Vico voulut la connaître à sa source ; il consulta Lucrèce, dont les principes ne purent le satisfaire; il n'y trouva qu'une physique toute mécanique, qu'une métaphysique des sens, qu'une morale du plaisir. Autant il goûtait les explications que cette philosophie donne de la nature corporelle , autant il repoussait avec dédain les explications qu'elle essaye de donner des opérations de l'âme humaine. Il se confirma donc encore davantage dans la doctrine de Platon, qui, dans la seule constitution de l'âme humaine, lui parut faire reconnaître, sans le secours d'aucune hypothèse, l'existence de cette idée éternelle comme principe de toutes choses, qui, par la conscience de nous-mêmes , fait voir qu'il y a dans notre âme certaines vérités éternelles que nous ne pouvons méconnaître, ni démentir.

(1) V. la vie de Vico, en tête de ses œuvres , p. 5 à 16; édition de Milan, 1801.

ikk HIST. COUP. DES SYST. OE PHIL.

lesquelles, par conséquent, no viennent point de nous(l).

Locke lui sembla se confondre avec Épicure dans une métaphysique toute fondée sur les sens (2).

En revenant à Naples, Vico trouva la physique de Descartes triomphante dans sa patrie. La métaphysique d'Aristote était devenue un objet de risée ; on renvoyait dans les cloîtres cette métaphysique sublime qui, dans le xv* siècle, avait élevé si haut les Marsile Ficin, les Pic de La Mirandole et leurs glorieux émules, qui avait ranimé à la fois la poésie, l'histoire, l'éloquence, qui semblait avoir fait revivre tout entière la Grèce antique au sein de l'Italie moderne. On ne cherchait dans Platon qu'un aliment à la poésie, ou des textes pour étaler une érudition bornée à la mémoire. Mais la philosophie de Descartes ne parut point à Vico d'accord avec elle-même ; il jugea que la physique de ce grand homme repoussait sa métaphysique et réclamait celle d'Épicure; qu'en essayant de dérober quelques vues de spiritualisme à Platon, Descartes avait cessé d'être conséquent; que sa métaphysique ne pouvait produire une morale favorable au christianisme. Il ne trouva pas que Malebranche eût mieux servi

(4) Vie de Vico, p, 2J.

cette cause sacrée ; les Pensées de Pascal ne furent pour lui que des éclairs détachés ; la Logique de Port-Royal lui parut trop établie sur le type de celle d*Aristote (1).

Il avait tour à tour examiné et essayé la méthode des géomètres et celle des physiciens expérimentateurs : la première lui parut trop aride et trop restreinte, la seconde seulement applicable à la médecine, à l'histoire naturelle, mais sans emploi pour la philosophie de l'homme. Il nourrissait son esprit de la lecture des orateurs, des historiens et des poètes ; il se plaisait à observer chez eux les nœuds qui unissent les objets les plus éloignés; il s'appliquait surtout à l'étude des lois romaines, dont il trouvait les principaux fondements dans la philosophie des mœurs, dans la science de la langue et du gouvernement (2).

L'admiration pour Tacite s'unissait, dans l'esprit de Vico, à celle que lui inspirait Platon, L'un lui peignait l'homme tel qu'il est; l'autre, tel qu'il doit être, La métaphysique de l'un ne lui paraissait pas moins éminente que celle de l'autre. Cette double admiration était en lui, dit-il, comme l'esquisse du plan sur lequel il exécuta ensuite son Histoire idéale éternelle y destinée à corriger l'histoire universelle de tous les siècles, en déduisant de certaines

(i) Vie de Vico, en lêle de ses œuvres, p. xxiv à xxix. (2j Ibïd.t p. XYii à xxiir.

Page 1