IV
146 HIST. COMP. DES SY8T. DE PHIt.
propriétés éternelles des choses sociales les progrès, l'état et la décadence de toutes les nations. Ce fut alors qu'il connut pour la première fois les écrits du chancelier Bacon ; il y trouva en quelque sorte réunis les mérites de Platon et de Tacite, la sagesse spéculative et la sagesse pratique (1).
Si le traité De augmentis scientiarum fit concevoir à Vico l'unité des connaissances humaines, le traité De éapientia veterum lui inspira le désir de remonter jusqu'à l'origine des traditions humaines, et d'en chercher des monuments dans les origines du langage et dans les étymologies (2). Grotius, enfin, obtint aussi son suffrage, et avec Platon, Tacite, Bacon, composa en quelque sorte toute sa société intellectuelle. « Il désira, dit-il, * plier leurs doctrines à la religion catholique. » 11 conçut l'idée d'un système qui manquait encore à la république des lettres , qui devait concilier la meilleure philosophie , c'est à-dire un platonisme chrétien , avec une philologie qui portât le caractère de la science dans ses deux branches , l'histoire des langues et celle des choses; d'un système qui réunît d'une manière harmonieuse les maximes des sages de l'Académie , avec les pratiques des sages des diverses nations (3).
(1) Vie de Vico, en tête de ses œuvres, p. xxxv et xxxvi.
(2) mu., p. xLvi.
(3) im.f p LUI.
Telle fut l'éducation intellectuelle de cet homme extraordinaire, et les observations dont elle fournît le sujet ne sont pas moins instructives que ses livres eux-mêmes. Elle en donne aussi le secret. Il y a , dans la philosophie de Vico, quelque chose d'élevé sans doute, mais aussi quelque chose de vague comme l'exaltation qui l'anime. Descartes, et surtout ses disciples, avaient proscrit des régions philosophiques l'histoire, l'éloquence, la poésie. Vico veut les y rappeler de nouveau , pour assister la. philosophie, autant que pour être éclairées par elle.
« L'âme humaine est une sorte 4e Dieu pour » l'homme , comme Dieu est Tâme de l'univers. » Socrate éleva notre intelligence à la philosophie
• morale, plutôt qu'il ne fit descendre cette phi-
• losophie du ciel. Rien n'est plus contraire à » notre nature que l'ignorance et l'erreur. La
• chute de l'homme a introduit sur la terre les
• désordres dn langage, de l'esprit et du cœur; » leurs remèdes sont dans la vertu , la science et » l'éloquence. Deux choses importent essentielle- »ment: les fins 4e l'étude et la méthode pourétu- » dier. La métaphysique nous enseigne que l'infini ï est bien plus certain que le fini ; l'âme, que le » corps ; Dieu, que l'homme , l'homme qui ignore » comment il se meut, comment il sent, comment » il connaît. Elle nous introduit ainsi à la théolo- » gie révélée , celle-ci à la morale chrétienne^ et^ » de là, à la jurisprudence chrétienne qui est le
1 /|8 ÎIIST. COMP. DES SYST. DE PflIL.
» terme de nos études, » Telles étaient les pensées qui agitaient Fesprit de Vico, qu'il développait tour à tour dans ses discours d'inauguration. Mais un grand et nouvel argument roccupait constamment et dominait toutes ses méditations: c'est qu'un principe unique lie tout le savoir divin et humain. A l'aide de ce principe, toutes les sciences se prêteraient un secours mutuel (i). « Il y a trois • éléments de toute science divine et humaine : » connaître, vouloir, pouvoir. Leur principe uni- »que est l'intelligence; l'œil de l'intelligence » est la raison ; le flambeau éternel de la raison » est Dieu. Nous sommes aussi assurés de ces trois » éléments que de notre propre existence ; nous » pouvons les expliquer tous trois par la pensée. »Les premiers principes de toute science vien- » nent de Dieu; c'est par ces trois éléments qu'ils » se répandent dans toutes les sciences, qu'ils les • lient entre elles par les nœuds les plus étroits, »et les rappellent de nouveau à Dieu (2). » Vico essaya une nouvelle application de ces vues dans deux traités où la philosophie et la j urisprudence se trouvèrent étroitement associées (3). C'est encore dans cet esprit qu'il avait écrit deux ouvrages qui n'ont point vu le jour, et qui avaient pour objet,
(1) Vie de Vico, en tête de ses œuvres, p. xxxvi à xliv. *
(2) Ibitl., p. Lv.
Ç\) De universi juris nno principîOf 1720, in-'4". — /V couaiantiâ jnr'ispi'udentifi, 172J , in-4«.
l'un, de retrouver les principes du droit naturel dans ceux de ce qu'il 'ùi>pélmi l'humanité des nations; l'autre, d'expliquer la génération des mœurs humaines d'après une certaine chronologie raisonnée^ remontant aux temps obscurs et fabuleux de la Grèce (1). Mais ce fut surtout dans sa Science nouvelle qu'il développa méthodiquement ce système; là s'explique pleinement ce principe qui ne s'était encore présenté que d'une manière confuse dans ses autres écrits. Il voulut remonter jusqu'aux traditions primitives et vulgaires des peuples, pour en tirer une nouvelle critique capable de révéler l'origine des institutions, des sciences et des arts, nécessaire pour pouvoir traiter du droit naturel avec des notions claires et des expressions exactes. 11 espéra d'un mode semblable de recherches, que ces origines paraîtraient tout autres qu'elles ne se sont montrées jusqu'à ce jour. Il en partage les principes en deux branches , celle des idées , celle des idiomes. A l'aide de la première, il croit avoir découvert d'autres principes historiques d'astronomie et de chronologie , deux sciences qu'il appelle les yeux de l'histoire, et de là les principes de l'histoire universelle qu'il juge avoir manqué jusqu'alors. Il découvre aussi Vautres principes historiques de la philosophie^ et d'abord ce qu'il appelle une meta-
(l) Vie de Vico, en têle des qemres, p. lxyi.
physique du genre humain^ c'est-à-dire une théologie naturelle de toutes les nations, par laquelle chaque peuple, à Taîde d'un certain instinct naturel, a conçu lui-même ses propres dieux. Il découvre que le principe de la théologie des Gentils fut le même que celui de la poésie des poètes théologues. Avec le secours de cette métaphysique, il découvre une morale et une politique communes à toutes les nations, sur lesquelles se fonde la jurisprudence du genre humain. Dans de certaines périodes de temps, le genre humain subit une suite de changements; les nations développent de plus en plus les idées de leur propre nature; avec le développement de ces idées , se modifient les gouvernements, dont la dernière forme est la monarchie. Parmi les effets de la découverte de l'origine des langues, Vico croit trouver certains principes communs à toutes; il dottne l'aperçu d'un système d'étymologies communes à toutes les langues originales, pour expliquer ridée d'tiw dictionnaire étymologique universel, pour la science de la langue nécessaire à l'explication juste et raisonnée du droit naturel des nations. C'est avec te double ordre de principes d'idées et de langues, qui composent ce qu'il appelle la philosophie et la yhilologie du genre humain, qu'il expose son Histoire idéale éternelle d'après ridée de la Providence, idée par laquelle il espère démontrer que le droit naturel ou droit des gens est gouverné. C'est dans ie plan de cette histoire éternelle, que roulent,
avec le temps, toutes les histoires particulières des nations, dans leur naissance, leurs progrès, leur état, leur décadence et leur fin. Trois grandes périodes se montrent à lui au milieu des monuments de l'antiquité 2 celle des dieux, celle des héros, celle des hommes, ou les périodes des temps obscurs, fabuleux, historiques, A ces trois époques il fait correspondre trois langues : la première hiéroglyphique ou muette, la seconde symbolique ou par métaphores, la troisième conventionnelle; trois formes de gouvernement, celui de la famille, l'aristocratie des castes, le gouvernement institué, populaire d'abord, monarchique ensuite; il leur fait correspondre aussi trois espèces de mœurs, d'autorités, de raisons (1).
Nous avons emprunté à Vico lui-même la substance de ce tableau abrégé de la science nouvelle^ pour demeurer plus fidèle à sa pensée , souvent obscure, indéterminée, incomplète, dans le cours même de l'ouvrage. Il a voulu, en prêtant à l'histoire le plus haut degré de généralité dont elle soit susceptible, en l'élevant presque à la hauteui d'un idéal métaphysique, saisir les traits les plus universels du caractère de l'humanité, les lois les plus universelles qui la régissent, la marche
(i) Vie de Vico, en lête de ses œuvres, p. lxvii et smy.-^Idea delV 4 opéra , i^id., p. 31 et suiv. — Principj di scienza nwoi'fl, 1. 1. — Del mtodOy t, 1 , p. 443 et suiv.
152 lUST. COMP. DES SYST. DE PlIIL.
constante de la civilisation, marquer ainsi les divers âges de la vie des peuples, et faire éclater dans ce vaste système la pensée de la Providence. C'est pourquoi il donne à la science nouvelle le nom de théologie sociale, parce qu'elle est le tableau des décrets par lesquels la suprême sagesse gouverne la grande cité du genre humain.
C'était, en un mot, la première tentative de ce genre de recherches que les savants de l'Allemagne, depuis Iselin et Herder, ont poursuivi avec tant d'ardeur et de succès sous le titre d'histoire de l'humanité , mais tentative faite dans l'esprit de Platon , d'après un idéal plus encore que d'après les monuments, et sous une forme poétique presque autant que philosophique.
La vaste entreprise de Vico ne peut guère être considérée que comme une ébauche imparfaite.
Il a mis souvent les conjectures à la place des faits, et les conjectures, souvent aussi, sont peu d'accord avec le témoignage des faits. Il y a en lui quelque chose de l'audace du Dante ; comme le Dante, aussi, il est mystérieux, environné de nuages; il nous présente l'histoire de l'humanité comme le sujet d'une sorte d'épopée dont il a tracé l'esquisse. « L'homme se fait lui-même la règle de l'unî- » vers, par la nature indéfinie de son intelligence, ^ là où elle tombe dans l'ignorance. L'esprit hu- »main juge des choses éloignées et inconnues, » d'après celles qui lui sont présentes et connues. »La philosophie, pour servir le genre humain,
PHILOSOPHIE MODERNE. CHAP. XXllI. 153
» doit relever et conduire riiomme tombé, sans » anéantir sa nature, ni l'abandonner à sa corrup- »lion. Les vrais philosophes admis à ^cole de » cette science sont les philosophes politiques et
• spécialement les platoniciens, qui s'accordent » avec les législateurs sur ces trois points princi- »paux : qu'il y a une providence divine; que les » passions doivent être modérées et devenir des «vertus humaines; que les âmes humaines sont
• immortelles. A ces trois principes fondamen- » taux de la science correspondent trois grandes
• institutions : celle de la religion, celle des ma-
• riages, celle des sépultures (1). » Telles sont les principales maximes qui président à la science de l'humanité. Celles qui suivent sont les fondements du vrai. « La philosophie considère l'homme tel
• qu'il doit être; la législation, telle qu'il est. Les
• hommes, ne sachant point le vrai, veulent s'at- » tacher au certain, pour reposer du moins leur
• volonté sur la conscience, là où la science ne
• peut satisfaire leur esprit. La philosophie con- » temple la raison, et devient la science du vrai;
• la philologie observe l'autorité du jugement
• humain^ de laquelle naît la conscience du cer- » tain. Les philosophes et les philologues se sont » égarés, pour ne pas s'être prêté le secours mutuel
(1) Scicîiza niwva, 1. I. — Degîi elementif § i à 5. — Del metodo, p. 149 à 151.
«auquel ils étaient appelés. Le jugement himiaîn, » incertain de sa nature, obtient sa garantie par le » sens commun des hommes sur les nécessités et » les utilités humaines. Le sens commun est un «jugement irréfléchi, qui est senti, plutôt qu'il » n'est formé par une communauté, un peuple, »une nation, le genre humain tout entier. Les
• idées uniformes , nées chez des peuples qui ne » se connaissent point les uns les autres , doivent » avoir un commun motif de vérité. Il est né- » cessaire qu'il y ait , dans la nature des choses » humaines,une langue mentale commune à toutes »les nations; c'est elle qui s'exprime dans les » proverbes, que les savants auraient dû étudier, » dont ils auraient pu former un vocabulaire men- » ial commun à toutes les diverses langues arti- » culées, mortes et vivantes (1). »
Les maximes qui, d'après Vico, donnent le fondement de la certitude sont , en général , des axiomes simplement historiques ; quelques-unes cependant ont aussi un caractère psychologique. «Les hommes, qui ignorent les causes naturelles, » prêtent aux choses leur propre nature ; la physi- » que des ignorants est une métaphysique vulgaire.
• L'esprit humain se complaît dans l'uniformité. » Les hommes sentent d'abord, perçoivent ensuite » avec trouble, et réfléchissent enfin. Les hommes,
(J) Scienzanuova.l.], §6,7,9,i0, H, 1^, 43, 22.
» dès Tenfance du monde, furent, par leur nature
• même, des poètes sublimes. Le langage des
• sourds-muets nous explique la naiscance des » hiéroglyphes. Les familles sont le type et le ber- Dceau des gouvernements (1), »
Ces maximes renferment en quelque sorte la substance du système de Vico. Cette espèce de science nouvelle à qui il a donné le nom de philologie, est, comme il le déclare lui-même, « une If philosophie de Cautorité^ fondée sur le sens com-
• mun, qui est lui-même comme la conscience du » genre humain. Les preuves dont elle s'environne
• sont l'explication naturelle des mythologies
• considérées comme les histoires civiles des pre- I miers peuples, lei^ traditions héroïques, les étyii mologies des langues originales , le vocabulaire
• mental, les traditions vulgaires, les monuments
• de l'antiquité; l'histoire proprement dite vient » les confirmer, en révélant dans le cours des évé- » nements le rapport des effets avec les causes. Elle » fait ainsi retrouver dans la réalité des faits ce que » la méditation avait conçu dans un type idéal sur ï le monde des nations^ et se conforme à la méthode
• de Bacon, suivant laquelle penser, c'est voir (2).t
C'est surtout vers les deux premiers âges , et plus particulièrement vers le berceau du gem^e
(J) Scienza nuova , 1. 1 , § 32, 3 ^ 37, 47, 57, 63. (2) Del metodOy iOid., p. ioO.
humain, que se sont dirigées les investigations de Vico. Il conçoit donc, il cherche à exposer ce qu'il appelle la sagesse poétique^ c'est-àdire celle dont les poètes du monde encore enfant furent les premiers interprètes. « La nature » humaine , dit-il , dans ce qu'elle a de commun » avec celle des animaux, a cette propriété que les » sens sont les seules voies par lesquelles elle puis- » se connaître les choses ; la sagesse poétique dut » donc commencer par une métaphysique non rai- » sonnée, non abstraite, mais sentie et imaginée, »à laquelle l'admiration présidait, comme l'igno- » rance ; cette métaphysique fut donc en quelque » manière divine, c'est-à-dire qu'elle divinisa tout »ce qu'elle sentit et admira (1). Les poètes théo- » logiens prêtèrent en même temps un corps àtou- » tes les substances divines ; ils prêtèrent des sens, » des passions, aux intelligences supérieures, et de » ces images naquit une sorte de logique poétique » dont les mythologies sont l'expression. Il y eut » aussi une morale poétique qui commença » par la piété , vertu que la Providence avait ap- » pelée à fonder les nations, parce qu'elle est la i mère de toutes les vertus morales, économiques )> et civiles , et que seule elle rend capable de »bien agir (2), »
(1) Del melodo , 1. U , l. 2, p. 3 à 30,
(2) Ibid.,il?id., p. 9îJ,
On comprend que les vues du sage Napolitain sur un semblable sujet doivent souvent être hypothétiques; elles devaient Têtre surtout à une époque où ce genre de recherches était encore si nouveau. Mais elles oJGFrent quelquefois des aperçus importants et féconds ; elles sollicitent des investigations nouvelles, autant qu'elles provoquent la méditation. Pendant que ce sage interrogeait ainsi l'histoire dans ses sources les plus lointaines , les plus ignorées , il appelait la philosophie à sa plus haute mission. « La sagesse, » dit-il, doit perfectionner à la fois Tentendemein »de l'homme et sa volonté; éclairer l'un par la » connaissance des choses les plus élevées , porter » l'autre au choix des choses les meilleures. Les cho- » ses les plus élevées dans cet univers, sont celles »qui se rapportent à la Divinité; les meilleures , » celles qui concernent le bien de tout le genre
• humain (1). La métaphysique des philosophes
• s'empare donc d'abord de l'idée de Dieu; elle » s'aide de la logique pour porter la lumière dans » l'esprit humain ; elle épure le cœur par la mo- »rale (2),
Vico fut et devait être lentement et difficilement compris; il obtint cependant, comme il le méritait, non-seulement des disciples, mais des admirateurs. Toutefois , il ne se trouva dans
(1) Del meiodo, 1. II. t. 2, p. 3.
(2) Ibld.y ibid.y p. 98.
son école aucun génie capable d^achever Fenlreprise colossale qu'il avait conçue.
Si, comme on ne peut le méconnaître, ceuxlà, aussi, ont bien mérité de la philophie , qui , sans y introduire de nouveaux systèmes , ont su faire un choix judicieux dans les éléments des doctrines existantes , déterminer avec précision les idées, les soumettre à un ordre régulier, les exposer avec simplicité et netteté, prêter à la vérité un langage et des formes qui la rendent facilement accessible aux esprits, qui ont ainsi procuré à la science les moyens de remplir le but qu'elle se propose , en servant la société humaine , Tabbé Genovesi a certainement des droits éminents à la reconnaissance de l'Italie. Nul écrivain, jusqu'à lui, n'avait rempli à un aussi haut degré toutes ces conditions. Il a offert à sa patrie le modèle d'un éclectisme aussi libre que sage. Cet éclectisme est même utile à étudier pour les philosophes de toutes les nations , par l'heureuse harmonie dont il offre l'exemple dans les éléments dont il se compose.
Cette belle portion de l'Italie qui fut le théâtre de renseignement de Pythagore, s'honore justement de pouvoir joindre le nom deGenovesi àceluideVico.Genovesi, travaillant pour les écoles publiques, enseignant lui-même, écrivant dans le midi de l'Italie, fut soumis sans doute à quelques gênes. Il puisa cependant avec une noble indépendance, dans les productions récentes delà philoso-
phie étrangère, ce qui lui parut.utile et vrai, et sa propre philosophie en reçut un caractère de libéralité remarquable. Il professa pour Bacon une juste admiration; il donna des éloges à Gassendi, à Hobbes ; il rendit hommage au génie de Descartes , reconnut en lui le mérite d'avoir introduit la liberté de philosopher, prescrit le doute d'épreuve, porté dans les idées et les jugements la critique et le choix. Mais il lui reprocha d'avoir accordé une confiance excessive aux forces de l'esprit humain , d'avoir trop négligé les prudents avertissements de Bacon, alors même qu'il entrait dans la carrière ouverte par ce grand homme,etde n'avoir pas assez distingué entre l'art qui pénètre dans les secrets de la nature et les sciences abstraites ou mathématiques. 11 fit remarquer que l'enthousiasme avec lequel la philosophie cartésienne a été reçue dans les écoles, provenait en partie de ce qu'elle favorisait la présomption naturelle de la raison humaine. Il assigna un rang éminent à CArt de penser de Port- Royal ; il y critiqua cependant l'approbation trop absolue donnée au système des idées innées de DiBScartes ; il le blâma de s'être trop étendu sur les règles des syllogismes et autres objets peu utiles, d'avoir négligé l'art de la critique. Il considéra La Recherche de la vérité de Malebranche comme appartenant plutôt à la logique qu'à la métaphysique, et, sous le premier rapport, il y reconnut d'excellents préceptes pour la direction de l'esprit, au
l(ift HIST. COMP. DES SYST. DE PFIIL.
milieu des brillantes illusions par lesquelles Malebranche se laisse séduire ; mais il se plaint de ce que, dans les entraînements de cette exaltation, Malebranche, sans le vouloir, sans le savoir, favorise le scepticisme en refusant tout crédit au témoignage des sens.
Le premier^ Genovesi fait connaître à Tltalie les principaux philosophes de l'Angleterre et de l'Allemagne ; le premier, il y introduit Locke. Leibniz et Locke obtiennent surtout sa préférence : il goûte le spiritualisme du premier et la simplicité du second; il les concilie sans cesse; mais, en empruntant à tous deux , il abandonne les hypothèses du premier , et dans la partie de la science qu'ont embrassée les travaux du second, il en restreint la doctrine. 11 embrasse à son tour un bien plus vaste domaine, l'encyclopédie entière des sciences philosophiques. Son érudition surpasse encore celle de Gassendi ; elle comprend aussi la philosophie des Pères de l'Eglise, celle de l'école ; il est familier avec tous les travaux contemporains. Cette érudition, comme celle de Gassendi , est tellement bien conçue et employée, qu'elle ne sert qu'à répandre un jour plus abondant sur les questions discutées, en préparant leur discussion. Ainsi, non-seulement il choisit avec discernement , mais il met son lecteur à portée de faire lui-même à son tour un choix libre et raisonné. 11 sait apprécier les penseurs de l'Allemagne, qui, à cette époque, étaient
PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP. XXUI. 161
preaque ignorés en France et en Italie, les Tschirnbausen , les Christian Thomasius, les Wolflf , les Rûdig^r ; il relève avec impartialité les mérites de ce dernier philosophe et ses imperfections; mais il procède ordinairement en conférant, sur chaque sujet, les opinions des principaux philosophes anciens et modernes, et fait sortir la sienne propre du sein de ces parallèles , méthode dont Gassendi lui avait donné Texemple. Le parti qu'il a su tirer de l'histoire comparée de la philosophie est assurément F un des principaux mérites qui signalent ses ouvrages. Tune des principales utilités qui en résultent (1). On remarquera parmi ces divers tableaux com* paratifs et sommaires, celui qui concerne les divers systèmes sur la nature de Tâme (2). Genovesi a recueilli les preuves de sa spiritualité et de son universalité. Il attribue à l'âme, avec saint Augustin, une certaine extension de forces qui lui permet d'agir sur plusieurs points à la fois, sans altérer sa simplicité. Du reste, avec saint Augustin aussi, il penche à laisser dans le nombre des problèmes insolubles, l'explication de l'union de l'âme et du corps (S).
(1) Elementorum artiê togictHoriticm libri V, Venise, 1767.— logkœ elementa , p. 13 et suiv. — Disciplinarum melaphysicarum ele^ mtnta^ t. V, c. 3, p. 77 et suiv.; Bassano, 1779.
(2) Disciplinarum metaphyêicarum elementa , pars HI , t. 3 , c. 1» p. 68.
(3) JWd., i^irf., §19. p. 129.
IV* Il
162 aiST. GOMP. DES SYST. DE PHIL.
Genovesi a fondé la logique sur la psychologie, La première fonction qu'il assigne à Tart de penser est de guérir Tentendement de ses maladies, et c'est pourquoi la première partie de sa Logique est une sorte de médecine intellectuelle (emendatrice). Ce sujet, si épuisé en apparence, se rajeunit encore entre ses mains ; il distingue quatre espèces d'ignorance : manque de notions, ne pas savoir les comparer ou les rapporter à leurs objets, ou connaître leurs rapports avec leurs fins. Il distingue également quatre sortes d'erreurs : dans les idées premières, dans les jugements, dans les discours, dans les méthodes. 11 assigne aux erreurs trois ordres de causes : dans l'esprit lui-même, dans les corps, et hors de nous. Les erreurs qui naissent de la parole forment une quatrième classe, qui lui a fourni l'occasion de réflexions ingénieuses sur les révolutions que subit la signification des mots dans les langues et sur les doutes qui peuvent en naître relativement à l'interprétation des auteurs, comme relativement au vrai sens des traditions de l'antiquité (1).
Genovesi a consacré un livre entier aux idées et à leurs signes. Sa définition de l'idée est assez vague : «L'idée, dit-il, est la forme d'une chose » quelconque exislùnte au possible (2). • Ailleurs il la
(1) Elementa artis logico-eriticas, 1. I, c. 2 à 6. — Della loffica^ Venise , 1799 , 1. 1.— De«' emendatrice, c. 2 à 5.
(2) Elementa metaphysicœ, pars lU, prsefalio , définit. 6.
PHILOSOPHIE BfODEBlîE. GHAP. XXIII. 16$
définît « la forme, Tespèce, l'image, la connais- » sance d'une chose , ce qui est présent à l'âme • lorsqu'elle perçoit ou pense, et qui lui représente » une chose distincte d'elle-même , ou existante »ou possible (1). » L'idée est-elle différente de la perception ? Après avoir exposé les trois opinions différentes qui ont partagé les philosophes sur ce sujet,ilincline, avecWolff,à revenir à celle des scolastiques,qui,distinguant les idées matérielles et intellectuelles ^on les espèces impresses et expresses dont les premières sont les occasioQS des secondes et qui se correspondent les unes aux autres, réservent à celles-ci le caractère de perceptions. Il distingue sept systèmes différents sur l'origine des idées : celui des idées innées ; celui qui attribue à l'âme la création de ses propres idées 5 l'hypothèse des causes occasionnelles; celle de Maiebranche et des philosophes qui ont pensé que notre âme, unie à Dieu essentiellement, voit tout dans la lumière de Dieu ; celle qu'exprime l'antique adage : fiihH est in intellectu quin prius fuerit in sensu; l'hypothèse de Lucrèce qui imagine certains simulacres provenant des objets et «'introduisant dans l'âme ; enfin, l'opinion des philosophes qui, en reconnaissant que toutes nos idées naissent des sens et de la méditation, avouent cependant qu'ils ignorent comment ce phénomène
(1) Elementa artis logico-criticœ , l. II, c. i.-^Bella logica^ 1. lî,
16/i HIST. COMP. DES SYST. DE PIUL.
s*opère. Lui-même, après avoir discuté toutes ces opinions diverses, se range à ce dernier avis (1), et considère au reste cette question comme plus curieuse qu'utile. Dans une réponse à Tabbé Conti , il avoue qu'après de longues méditations pendant le cours entier de sa vie , il est revenu, sur la nature et l'origine des idées , à la même incertitude qui s'était emparée de lui dans ses premières recherches, et il justifie ses doutes par un nouvel examen approfondi et critique de tous les systèmes divers conçus sur cette matière par les philosophes (2).
Genovesi rapporte nos connaissances à quatre sources principales :1a conscience, les sens, le témoignage, le raisonnement. La nomenclature qu'il a dressée des caractères de nos idées mérite peutêtre d'être rapportée. Il les range sous quatre genres, suivant qu'elles sont considérées, ou relativement à leur origine , ou en elles-mêmes, ou relativement aux objets qu'elles représentent, ou enfin d'après le mode suivant lequel elles les représentent. Sous le premier aspect, elles sont ou adventices j ou factices 9 ou naturelles. Les idées adventices^ provenant des sens, sont celles des corps, de leurs propriétés, qualités et actions. Les idées /ac-
(i) Délia logicaf I. Il, c. 1 .-^Elementa metaphys.f pars Ilf, c. 3. (2) V. cette Lettre à la 8uitedes Eléments latins de logique. Elle doit être de Tannée 1746.
tîces sont formées par nous-mêmes ou par similitude , ou par proportion, ou par association, ou par abstraction , ou par déduction. Les idées naturelles, appelées aussi innées, proviennent du fond de notre propre nature et comprennent celles de tous les phénomènes intérieurs, comme les notions du vrai, du juste, etc. Sous le second aspect, les idées sont intelligibles ou sensibles^ simples ou composées. Sous le troisième aspect, elles sont positives ou négatives, adéquates ou inadéquates, singulières ou universelles, absolues ou relatives, abstraites ou concrètes , réelles ou chimériques. Sous le dernier aspect, enfin, elles sont ou claires ou obscures, ou distinctes ou confuses (1). Le philosophe napolitain a d^ailleurs distingué, avec autant de justesse que de précision , les diverses manières dont l'hypothèse des idées innées est envisagée par les platoniciens, les épicuriens, les stoïciens. Descartes, ses disciples, Buddée et d'autres encore (2). On regrette qu'un philosophe aussi scrupuleusement attentif à la recherche du vrai , n'ait pas toujours porté dans l'observation ou dans l'exposition des phénomènes psychologiques une exactitude assez rigoureuse, comme lorsqu'il définit la faculté de sentir celle
(1) Elementa art. logicocrit.^ I. II, c. i.— D^Wa%fca, I. U,
(2) Art.logkœl.U,c.^,$3,
t par laquelle nous avons la conscience des mou- » vements excités dans les nerfs par les objets ex^ > ternes, on par des causes existant dans notre » corps lui-même (1). »
Genovesi distingue quatre espèces de vérités : vérité morale, naturelle, métaphysique et logique, et cinq degrés relativement à la connaissance : l'ignorance, le doute, Topinion, la croyance et la science. La croyance^ ou la foi, ne diffère point, à ses yeux, delà persuasion; il la fait consister, avec saint Augustin, à penser avec (usentimenU d'après des motifs de crédibilité. Elle diflère de la science en ce que celle-ci se fonde sur l'évidence et la nécessité des motifs , tandis que la croyance repose sur la confiance en celui qui est estimé savoir la chose dont il témoigne. Genovesi a comparé avec son soin accoutumé les opinions des philosophes sur le critérium de la vérité. Ici encore il distingue la certitude mathématique, critérium des sciences abstraites; la certitude physique, critérium des sciences naturelles; la certitude morale, critérium des sciences de fait ; et trois sortes d'évidence correspondantes : l'une intelligible, une autre sensible, une autre morale. La certitude morale, qui est elle-même l'appui de la croyance, a quatre fondements : les témoignages des contemporains et des succes-
(i) Elementa metaphys,, pars UI, prafatio, § 9.
seurs, les eflfets concordants avec, le fait, l'existence de faits semblables dans la nature, Taccord avec les lois de la nature (1)« Mais quel sera le juge de l'évidence? Il en est deux, répond Genovesi : la conscience et le commun sentiment des meilleurs esprits (2), Que faire si les diverses évidences semblent se contredire? Préférer l'évidence physique à la morale, Tévidence mathématique à la physique, l'autorité divine à toutes trois. L'évidence mathématique ne peut être en opposition réelle avec l'autorité divine; qUe si elles paraissent se contredire, ou celle-là est trompeuse, ou celle-ci est mal entendue, et alors on recourra à l'Église, qui, en matière religieuse, est le juge de l'évidence commune (3).
La Logique de Genovesi peut être considérée comme l'un des recueils les plus complets qui existent, des règles les plus sages pour la conduite de Tesprit dans la recherche et le discernement du vrai : telles sont celles qu'il donne pour l'art des expériences, pour l'évaluation des probabilités, pour l'appréciation des témoignages, pour la lecture des historiens. Il y a joint des maximes sur l'autorité de Dieu, sur les moyens de reconnaître la parole divine, sur l'interprétation des livres sacrés. A l'exemple de l'école allemande, il a
(1) Délia logica, 1. 111, cl et 2.
(2) Art. lofjicœ: de verit» ejusque criterio , 1. lU, c. 3, § 10.
(3) Ilnd., iWd., $ 1S,
fait entrer dans la logique VHermeneutiqun ou Fart de pénétrer le véritable sens des auteurs, la critique des ouvrages ou l'art de reconnaître leur authenticité ou leur supposition, les interpolations ou les altérations. A cette occasion il a réuni d'intéressantes observations sur la formation des langues, sur les révolutions qu'elles subissent, sur la question de savoir jusqu'à quel point les auteurs ont voulu et ont pu s'expliquer euxmêmes.
Ces observations sont accompagnées de préceptes non moins utiles sur la culture de l'esprit et l'éducation de la raison, l'art d'étudier, les moyens d'étendre nos connaissances. Genovesi a institué pour l'art du raisonnement huit règles simples, d'une application plus facile et plus générale que celles du syllogisme. Sa définition du raisonnement est assez neuve : « Raisonner, dit-il, c'est » développer une idée claire-confuse^ pour la rendre n claire-distincte, en faisant servir sa portion claire »à expliquer celle qui demeurait confuse (1). »11 rappelle à un petit nombre de maximes les principes qui gouvernent les démonstrations à priori et celles àpo«^riori. Il assigne également, pour les méthodes synthétique et analytique, soit des règles communes, soit des règles spéciales; mais, trop préoccupé de l'emploi que reçoit l'analyse
(i) Délia logica . I. IV , c. 1 et 2 , p. 131 , 138.
PHILOSOPHIE MODEBl^E. CHAP. XXIIT. 169
dans les sciences mathématiques, il n'a saisi que d'une manière imparfaite la nature propre de cette méthode, et il n'a point indiqué l'application qu'elle peut recevoir dans les autres genres de connaissances. Genovesi approuve Wolff d'avoir introduit les méthodes mathématiques dans les sciences philosophiques (1); il a, non-seulement exposé et justifié, mais imité le mode de procéder du philosophe allemand. Il a su cependant éviter, autant qu'il est possible, et la sécheresse naturelle à ce mode de procéder, et surtout la fatigante diffusion de Wolff". Du reste, il a eu soin de signaler et de prévenir le danger auquel expose rillusion trop ordinaire à ceux qui emploient les méthodes mathématiques, lorsqu'ils supposent que cet emploi suffit pour conférer aux connaissances dans lesquelles on les transporte , la certitude dont jouissent les sciences mathématiques (2).
En considérant la logique comme une espèce d'introduction générale aux sciences, Genovesi a terminé le code qu'il a tracé de cet art par un coup d'oeil sur le système entier des connaissances humaines, leur classification, l'harmonie qui règne entre elles, le caractère propre à chacune, leurs principes fondamentaux, aperçus qui de-
(1) Art. ïogicŒy 1. V, c. 10.
(2) Vellalogiea,lV,c.3,$A.
170 msT. GOMP. ms stst. de PHiié
vraient en eflTet couronner la logique et qu'on y rencontre si rarement. On reconnaît un héritier de Vico, lorsqu'on entend Genovesi recommander rétude de la jurisprudence comme nécessaire au philosophe. « L'étude des lois civiles , dit-il , doit • accompagner celle des lois de la nature (1).» Aussi, a*t-il consacré un chapitre de sa Logique à enseigner comment on doit juger des faits par rapport aux droits qui en peuvent naître (2).
La Logique de Genovesi, dans sa concision, est bien plus complète que la plupart des Logiques ordinaires; elle est la plus complète, peut-être, de celles qui existent. L'un des principaux mérites de ce philosophe consiste dans TêXactitude, la patience et la fidélité avec lesquelles il recherche et parcourt tous les éléments du sujet qu'il traite. On retrouve encore ce mérite dans sa Métaphysique. Il a justifié les scolastiques d'avoir rangé la philosophie au rang des sciences, de l'avoir considérée comme une sagesse universelle à laquelle les autres sciences empruntent leurs principes , emprunt qui se montre surtout évidemment dans la théologie et le droit naturel. Il a défini la métaphysique, i la science qui expose les causes et les rai- »sons les plus générales des choses éternelles, » produites, possibles, leur coordination et leurs
(4) Délia hgica,L\, c. 4, § Î1.
(2) Ibid,, l. 111 , c. 5.
PHILOSOPHIE MODERNB. CHAP. XXUL 171
j»lois. » Il a donné à ces deux applications le développement le plus étendu. Il a demandé à la métaphysique les notions fondamentales sur lesquelles repose la morale (i). Il a vu dans la volonté divine le fondement du droit et de la justice. Sa philosophie est religieuse sans intolérance; sa morale est amie du bonheur.
Exempt de tout esprit de système, circonspect et réservé, il a tout ensemble servi la grande cause de la liberté de penser, et combattu le scepticisme avec autant de force que de franchise (3). Pendant que Genovesi,du haut de sa chaire, répandait sur la jeunesse napolitaine les plus utiles et les plus abondantes instructions; pendant que ses leçons retentissaient aussi à Venise, à Padoue, dans les principales écoles d'Italie, Condillac, à Parme, travaillait avec peu de fruit à l'éducation solitaire d'un prince, mais livrait, du moins, au monde littéraire, l'élégante exposition de ses théories philosophiques. Condillac, plus affirmatif , plus absolu^ s'efforçait de rappeler à un principe unique le système des connaissances humaines. Genovesi, donnant bien plus d'étendue à ses recherches, parcourait tous les contours des questions , posait les problèmes , rappelait toutes les solutions proposées, et souvent hésitait à con-
(1) FAemenia metaphys., pars II, c. 4; pars lïî, c. 7; Appendix.
(2) lùîd.y pars I , dîssertalh , liM duo , à la fin du premier volume.
172 flIST. COMP. DES SYST. DE PHIL.
dure. L'un, tirant tout de son propre fonds, donnait à la science une forme nouvelle; Tautre interrogeait surtout les doctrines de tous les siècles et s'instituait leur arbitre. Condillac devait obtenir des succès plus brillants ; il devait introduire la philosophie dans le monde. Genovesi, nous n'hésitons pas à le dire, en acquérant bien moins de renommée, porta des fruits plus utiles, méritait d'en porter de plus durables. Un pontife éclairé, Benoît XIV, applaudit solennellement à ses travaux, et néanmoins, lorsqu'une funeste influence chercha dans sa patrie à arrêter le progrès des lumières, à faire rétrograder les études, Genovesi fut exposé à l'ingratitude, à l'injustice; on voulut déshériter de ses bienfaits la jeunesse à laquelle il avait dévoué sa vie.
L'Italie doit encore à l'abbé Genovesi le premier traité de philosophie morale, si nous ne nous trompons, dans lequel la théorie des devoirs ait été exposée à la manière des anciens et des philosophes écossais. Le principe en est faible, il est vrai; il réside dans la loi du moindre maU et par conséquent dans un mobile intéressé.
Mais ce qu'il y a de trop étroit dans la notion fondamentale est réparé par la pureté des règles pratiques, par l'abondance des conseils utiles et par le bel ordre de l'ensemble (1). On sait que Genovesi a été aussi l'un des premiers écrivains
(1) Délia Diceosina, 4« édition; Venise, 1799.
qui aient doté F Italie de travaux élémentaires sur réconomie politique; il a heureusement appliqué à cette science l'esprit d'ordre, la précision, la clarté, qui caractérisent toute sa philosophie.
Genovesi était également familier avec les sciences physiques et mathématiques; il leur emprunta souvent de lumineux exemples; il avait puisé dans cette étude le goût dçs vérités positives. Cette universalité de connaissances a contribué à donner tout ensemble plus de solidité aux bases de sa philosophie, plus d'étendue et de fécondité aux résultats qu'il en a tirés.
L'école de Genovesi s'honore des noms d'un Verri, qui donna à l'école italienne une théorie du plaisir et de la douleur, et des principes nouveaux sur la grande question du bonheur; d'un Beccaria, dont l'éloquence donna le signal de la réformation des lois criminelles, qui, de concert avec Verri, répandit dans la Lombardie, par des publications périodiques pleines de chaleur et de talent, le goût et l'étude de la philosophie morale; d'un Filangieri, qui, si jeune encore, amassa tant d'érudition, entreprit de si vastes travaux, conçut de si nobles espérances pour l'amélioration de la législation politique et civile des États; d'un Pagano, véritable sage, la lumière et l'honneur de cette même ville de Naples où Genovesi avait cessé d'enseigner, et qui lui-même succomba, martyr du patriotisme, sous les coups des vengeances politiques ; d'un Scarella, aussi exercé
17& HIST. CXMIP. DES SYST. DE ^HB..
dans la psychologie que dans la logique; qui puisa à la fois, arec un sage éclectisme, dans Descartes, Lodce et Leibniz ; qui sembla pressentir à quelques égards, la doctrine de Kant sur le principe des connaissances , en déclarant que les sens et Texpérience fournissent seulement des vérités particulières, mais que l'âme a besoin d'une force intime et propre , pour reproduire par ellemême quelques idées universelles et indétermi-' nées qui existent déjà en elle (1).
Vers le même temps De Soria enseignait à PIse une philosophie fondée à peu près sur les mêmes principes que celle de Genovesi , mais bien moins riche à tous égards, bien moins exacte (2). Sa doctrine sur les idées est d'une assez grande indigence(3). Ce qui lui est propre, c'est rabondance, on pourrait dire le luxe des règles qu'il a instituées pour l'art de l'analyse. Ce code ne renferme pas moins de trente et une lois (4). Il y a fait entrer les célèbres préceptes de Descartes et le résumé des conseils de Locke; il y a joint aussi quelques maximes qui lui appartiennent en
(i) Elementa logieœy anthologiœ, psychoîogiœ, aact. J. B. Scarella; Brixiae, 4762.
(2) Rationalis philosophiœ insiitutiones , sive de emenâenda regendaqué menu, auct. J.Giiaibertoik Soria; Amsterdam, 1741 , 1 vol. in- 8°.
(3) Ibiii , pars I, c. i.
(4) Ibid.f pars altéra, c. 3.
PHILOSOPHIE IIOMWIE- CHAP. XXUI. 175
propre; mais un grand nombre d'entre elles ne dérive pas d'une manière exclusive, ni même d'une manière spéciale, de la méthode analytique. Elles se réfèrent, en général, à l'étude, à la conduite de l'esprit, à l'appréciation du té-* moignage.
On range aussi dans l'école de Genovesi un autre professeur de Pise , Claude Fromond , de Crémone, auteur d'une Logique qui a été recommandée^ soit comme dégagée de toutes les subtilités de l'école, soit à cause du mérite de sa méthode. On loue particulièrement ses vues sur la preuve ostensible , probable et douteuse. Doué d*un esprit étendu et fécond, porté à jouir luimême de la liberté philosophique, comme à l'encourager chez les autres , il concevait quelques vues nouvelles dans tous les sujets qu'il venait à saisir. Mais, en traitant à sa propre manière l'analyse des choses, des idées, des jugements, il se crée aussi une langue particulière et inusitée ; il innove souvent sans nécessité , et souvent il altère en innovant ; en voulant revêtir de formes neuves des choses connues ou même vulgaires, il ne fait que les environner de ténèbres.
En suivant les traces de Genovesi, Baldinotti résuma en aphorismes une philosophie empreinte du même caractère et puisée aux mêmes sources. L'extrême concision de son langage n'enlève rien à la clarté, à l'élégance dont il est orné. Dans un rapide tableau de l'histoire de la philosophie.
sincère admirateur de Bacon, il rappelle aussi les éininents services rendus par Galilée à la phiio-sophie; il reproche aux écrivains français de n'avoir pas su assez les apprécier , et il fait à ces deux grands hommes la part de l'influence qu'ils ont eue sur la restauration des sciences. « Galilée, dit-il, *fut le père d'une école nouvelle, non d'une école » simplement étrusque, non d'une école seulement » italienne , mais bien d'une école européenne ; il • fut le fondateur d'une nouvelle philosophie. Dis- » ciple de la nature, il ouvrit le vaste livre qu'elle » présente à l'homme, se dévoua tout entier à l'é- » tudier (1). «Juste envers Descartes et son école, Baldinotti rend à Locke et à Leibniz un éclatant hommage (2) ; il les associe dans ses éloges. Ses jugements sur Hobbes, S'Gravesande, Rûdiger, ïhomasius, Crousaz , et principalement sur Buffier, sont d'une sévérité qui va quelquefois jusqu'à la rigueur. Il rappelle avec fierté, mais sans exagération, les droits que les philosophes de l'Italie ont à la reconnaissance delà postérité. Il retrace avec un juste regret le souvenir de ces temps où l'Italie brillait de tout l'éclat des lettres, et associait l'étude assidue des sources de l'antiquité à l'essor du génie ; il reproche à son siècle cette négligence dédaigneuse pour les travaux de l'érudition, cette mollesse d'esprit qui redoute
(1) De recta mentis institut ione , § 127; Ticini, 1787.
(2) im., § 139, Ul , im, 156, 157, 158.
PHILOSOPfflE MODERNE. CHAP. XXIII. 177
toutes les entreprises difficiles , ces intentions vénales qui altèrent et corrompent les nobles mobiles dont les penseurs et les savants doivent être inspirés; il veut ramener la jeunesse italienne à ces études fortes qui exercent les facultés de Tentendement , qui excitent l'esprit par la présence même de la difficulté et le désir d'en triompher (1). S'il reconnaît qu'à la métaphysique appartient le droit de fixer les principes, de démontrer les lois qui régissent l'art de juger, d'inventer, de discourir, c'est dans les exemples donnés par les esprits supérieurs, dans les modèles laissés par les sages, dans l'histoire des découvertes du génie, qu'il aperçoit la véritable origine des règles auxquelles cet art a été soumis (2). Il invite la philosophie à comprendre toute la dignité de sa mission , à en accomplir toute l'étendue, à se considérer elle-même comme une science universelle, à secouer le joug de la servitude à l'égard de l'autorité, à oser se frayer des voies nouvelles (3). Cependant il l'avertit aussi des étroites limites imposées à la raison humaine ; dans le nombre des choses qui lui seront à jamais inconnues, dont la recherche est inutile, il comprend les vraies causes et les vraies fins des choses, le nœud qui les unit, les essences pri-
(1) De recta mentis institutione , § 2[$ à 3i.
(2) Ibîd., § 37 à 47.
(3) Wid., § OS h 6G.