‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 112 sur 177 · Livre XV. DétoumoDS UD instant nos regards de toutes ces dissensions · texte numérisé non relu

Livre XV. DétoumoDS UD instant nos regards de toutes ces dissensions

^ÇJ^ intestines qui déchiraient le sein de la noblesse ; ce corps, le plus ancien , le plus imposant , le plus respectable el le pins respecté du monde, ne faisait que se suicider lui-même; il se dépooillait de ses antiques droits légitimement acquis , aa prix de son sang et de ses services, sur mille champs de bataille. Un esprit d'union et de concorde aurait dû guider ses pas ; ce n était plus une classe de privilégiés ; c étaient des frères et des amis qui , par leurs sacrifices en faveur du Tiers- État, acquéraient de nouveaux droits à la vénération, à l'estime et à la reconnaissance de la nation. Héias 1 le bienfait

est bientôt oublié et l'ingratitude le suit de prèsl Noos

allons maintenant assister aux opérations du Tiers-Ordre.

Après la prestation du serment, le Tiers « comme noos Tavons vu plus haut , se retira d'abord dans la chapelle du collège (Saint-Paul) et ensuite au palais de l'Ombrière. On s'attendait à entendre, de la part de M. La Rose, lieutenantgénéral au sénéchal de Guienne , un discours de circx>nstance sur les avantages politiques et administratifs qui allaient découler naturellement du nouvel ordre qu'on allait inaogarer; il n'en fut rien : tout se passa dans un morne silence; c'était l'inexpérience en action; de beaux talents inconnus qui

s ignoraient eux-mêmes et qai allaient s'emparer timidement Livre xv. du timon des affaires. 1.

Les députés de la campagne demandèrent que le cahier de ^^^ ' la ville fût remis avant ceux des différentes communautés de la sénéchaussée ; la jalousie et la défiance s'étaient déjà glissées dans ce corps. Les députés de la ville objectèrent les formelles dispositions du règlement envoyé par le gouvernement; ils étaient dispensés de porter leur cahier à l'assemblée des ordres et déclaraient que , quand môme le cahier serait rédigé (ce qui n'était pas) , il ne serait déposé qu'après que la sénéchaussée aurait satisfait au règlement qui ordonnait la rédaction des électeurs à deux cents; que cette réduction faite, on nommerait des commissaires pour travailler à la rédaction du cahier général et que, jusqu'à ce moment, le cahier de la ville ne pouvait ni ne devait être remis.

L'invocation du règlement fut le signal des désordres; la bonté naturelle ou plutôt la pusillanimité du président eut bientôt enhardi les plus timides et encouragé le mépris de la décence et du respect. L'assemblée se métamorphosa tout à coup en un attroupement de séditieux et d'anarchistes , auxquels le président ne se donna pas la peine d'opposer un frein. C'étaient des réclamations intempestives, des apostrophes offensantes , des cris tumultueux , des scènes de bacchanales sans exemple dans nos annales. Dans l'espoir d'enchaîner cette tempête , le président ordonna enfin que la cahier de la ville serait remis le lendemain matin à huit heures. De non* veaux cris discordants retentirent dans tous les coins ; les uns le voulaient de suite, les autres, pas du tout. Témoins et acteurs en partie, dans ces inconvenantes scènes de désordre , les députés de la ville se retirèrent enfin à l'Hôtel-de-Ville , et, dans une pensée de confraternité, rédigèrent leur cahier, que les deux cent dix>huit furent invités le lendemain à signer après en avoir entendu la lecture. La séance fut aussi tumul- ^i^ote â. laeuse que la précédente ; les quatre-vingt-dix députés de la

Livre XV. ville insistèrent de nouveau sur la réduction; mais s'étant, par ^£l ' une lâche concession , relâchés des dispositions du règlement , ils furent, un moment après , forcés de se taire. Ne pouvant se faire entendre, ils se retirèrent et adressèrent un acte au président , pour Tinviter à se conformer au règlement et pour lui déclarer qu'ils n'assisteraient plus à aucune assemblée avant que la réduction ne fût entièrement opérée.

Les quatre commissaires chargés de notifier cet acte à M. le Président , ne furent pas admis ; ils firent inscrire lears noms et Tobjet de leur visite chez le concierge ; ils rougissaient de se voir condamnés à se roidir contre le courant et à en venir à des actes hostiles pour ramener un juge à l'exécution de la loi !

Cet acte n'eut pas les suites qu'on en attendait ; il opéra cependant quelquecffet , celui d'un acte du procureur du roi, signifié le soir même aux quatre-vingt-dix , de se rendre le lendemain à l'assemblée, pour procéder, conjointement avec le tiers de la campagne, à la nomination des commissaires qui seraient chargés de la rédaction du cahier général.

On ne savait que faire; les uns tenaient fortement à la lettre du règlement ; les autres , ennuyés , vexés de tant de tracasseries gratuites , opinèrent, dans une pensée de conciliation et de paix, pour se rendre à l'assemblée. Ce dernier avis fat jugé sage et suivi , mais on dressa une protestation contre l'infraction du règlement; on délibéra que cet acte serait couché sur le registre , et l'on se rendit à l'assemblée.

M. Duranteau père , drateur des quatre-vingt-dix , étant malade, fut remplacé par Nf. Brochon; il lut la protestation et en requit acte, qui lui fut accordé. On nomma trente-six commissaires, dix-huit de la ville et autant de la campagne; ils furent invités à se rendre après-midi dans la salle do sénéchal. L'assemblée se sépara jusqu'au S avril.

Les quatre-vingt-dix écrivirent au ministre et lui rendirent compte de tout ce qu'ils avaient été obligés de faire pour

ramener le bonordre et ia paix à Bordeaux ; mais , dans cet ^^^^ ^v. intervalle, le cahier du Tiers-État de la ville fui soustrait au ^^ ' dépôt; c'était pour beaucoup de monde un objet d'une inquiète cariosité ; il fut lu dans presque tous les salons , et peu s'en fallat qu'il ne fût imprimé ! Enfin , les commissaires se réunirent , et, après avoir délibéré sur la marche à suivre , ils résolurent de s'en tenir à celle adoptée par les rédacteurs du cahier de la ville. Ils se partagèrent en neuf bureaux composés chacun de quatre membres , deux de la ville et deux de la campagne , et l'on assigna , au moyen du sort , à chaque bureau son travail particulier. Les commissaires de la ville étaient heareux de ce mélange ; par des égards et des formes polies , ils espéraient détruire les préventions défavorables qu'on avait inspirées à ceux de la campagne contre eux. Ce travail dura hoit jours consécutifs et fut achevé à la satisfaction de tout le monde, avecles formes de l'honnêteté la plus exquise, des égards réciproques , avec beaucoup d'ordre et d'intelligence; on y voyait partout un esprit de concorde et un gage de paix. Dans cet intervalle , le clergé envoya au Tiers une députatioo pour lui annoncer les sacrifices qu'il voulait faire ; la visite. fut rendue le même jour.

On touchait au jour indiqué pour la lecture du cahier; mais ce travail n'était pas encore en état d'être présenté, il avait besoin d'être corrigé, transcrit et mis au net. Le \" avril, les trente-six commissaires se réunirent pour le lire en commun et le signer. La lecture fut longue et fatigante ; on fut obligé d'en renvoyer une partie au lendemain, et dans laprèsmidi, on acheva la lecture de tout le document, même du chapitre des demandes locales, quoiqu'il n'eût pas été relu par les commissaires. Ce chapitre ne contenait que les demandes faites par diverses communautés de la campagne et par les corporations de la ville , dans leur intérêt particulier. La rédaction de ce chapitre offrait beaucoup de difficultés, par Timpos^bilité où l'on se trouvait d'y faire entrer tous les

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Livre XV. objets qu'oQ voulait demander; et il était d'autant pins désagréable d'en faire la lecture , qu'on était assuré que , Tintérét particulier prévalant sur l'intérêt généra! , il n'était pas de communauté qui n'exigeât que toutes ses demandes absurdes ou ridicules fussent exprimées.

Pendant cette lecture , il s'éleva plusieurs discussions trèsvives; enfin, l'orage éclata de nouveau lorsqu'on entendit qoe quelques corporations avaient demandé l'entrée en ville des vins de la sénéchaussée et que la ville n'exprimait pas ellemême ce vœu. Un des commissaires de lacompagnie, M. FissoD, médecin à Cadillac, qui avait coopéré à la rédaction du cahier, voulant se garantir des reproches qu'il pourrait plaire à quelqu un de ses confrères de lui adresser, osa dire qu'on était convenu de cette renonciation et eut l'impudence d'ajouter que si elle n'était pas formellement exprimée, elle avait été soostraite, et que c'était une infidélité à lojquelle les commissaires de la campagne n avaient aucune part.

Élait-^il de bonne foi en avançant ce mensonge? 11 est difficile de le croire. Le bureau chargé de la rédaction du chapitre « Demande locale » était composé de quatre commissaires de la ville et de deux de la campagne ; l'intérêt de la sénéchaussée avait donc seul déterminé ainsi le nombre. L'article dont il s'agit avait été copié du cahier de la ville, où les rhaailleurs de vieille ferraille et les portefaix de bande faisaient seuls cette demande. Le bureau était composé d'hommes honorables : MM. Séjourné, notaire, Lemesie, Peychaud de Bourg, Deleuze, de Centras ; Lesnier, du Fronsadais, et Gazailban, de Parentis. Ce dernier avait copié lui-même l'article en question , et Séjourné ne fit que le transcrire sur le cahier général. C'était donc bien faussement que M. Fisson avait avancé que l'article avait été soustrait. On voulait répondre au bruit de l'assemblée; il fallait se ranger, non pas du côté de la vertu et de la raison , qui ne sont pas toujours favorables aux intérêts particuliers , mais du côté de la passion générale et

implacable , dont on est toujours sûr d'obtenir les suffrages. Livre xv. M. Fisson prit ce parli ; son zèle intéressé fut dignement ré- ^^*^'compensé.

M. Séjourné, homme honorable, voulut se justifier de cette inculpation aussi fausse qu'odieuse et invraisemblable; mais la foale se mit à crier avec une telle violence , que sa voix s'éteignit dans ce tonnerre étourdissant. Le président lui-même, homme facile à séduire, se permit de dire à cet honorable iocalpé que la place qu'il occupait n'élait pas la sienne , qu'il vêtait de trop. M. Séjourné se tut ; que pouvait-il faire pour prouver son innocence à ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un coupable et qui refusaient de l'entendre?

Il serait impossible de décrire la fureur, les gestes violents, les vociférations de ces hommes qui avaient abdiqué leur raison pour n'écouter que la voix trompeuse de la passion 1 Les députés de la ville firent preuve , dans ces circonstances, d'une modération exemplaire; ébahis et étonnés de ces scènes scandaleuses, ils gardèrent une attitude calme et ne répondirent que par le silence et l'indifférence aux invectives dont ils étaient assaillis de tous côtés ; un seul mot acerbe de leur part eût été le signal du carnage , car l'exaspération était à soo comble , et jamais émeute n'avait offert aux regards des Bordelais des scènes de désordre si effroyables! Renonciation ésolue! renonciation absolue! on n'entendait pas autre chose! C'était la foule qui voulait la liberté et qui commençait alors à en abuser I des hommes libres qui agissaient en esclaves de leurs passions haineuses et anarchiquesl

Enfin, un commissaire de police, prévoyant que ces scènes tragi-comiques allaient finir mal , et consultant son cœur plutôt que la prudence de ses confrères, perce la foule qui allait ondulant d'un côté à l'autre, comme les vagues d'une mer en fureur, et, se frayant un passage jusqu'au bureau du président , s'écrie que la ville renonçait à ses privilèges.

A ces mots qui , au fond , ne signifiaient rien de plus que ce

i" Part. B.c 4

Livre XV. que la ville avait déjà demandé, savoir, de partager le fardeau \L * des impôts en renonçant au privilège d'élre exemptée de la (aille; à ces mots, dis-je, les cris cessent, les esprits se calment , le silence se rétablit et des battements de mains sdccèdent aux hurlements de ces forcenés et à leurs étourdissants trépignements. Un commissaire de la campagne s*empare du cahier et se hâte d*y écrire cette expression énigmaiiqae de la volonté d*un seul individu, sans caractère, sans mission, comme la renonciation expresse de toutes les corporations de la ville au droit particulier de l'entrée des vins.

La manière odieuse, injuste et mortifiante dont les commissaires-rédacteurs avaient été traités par les députés de la campagne , leur imprima dans Tâme un sentiment douloureux dont ils ne purent se défendre. Cependant ils convinrent de se rendre le lendemain au palais pour entendre la lecture et faire la révision du cahier. On devait y être en nombre égal; les explications n*en seraient que plus faciles.

Les commissaires s exprimèrent avec fermeté et franchise; ils se plaignirent sans ménagement et reprochèrent à leurs adversaires les injustes inculpations dont ils avaient été les objets. Voyant qu'on allait leur appliquer la loi du talion, les vrais auteurs de ces scandales sortirent et entraînèrent avec eux quelques-uns de leurs amis. La séance devint très-orageuse ; M. Fisson fut rudement semonce par M. Brochon, qai, repoussant avec mépris ses impossibles justifications , lui dit en face : « Après les odieuses inculpations que vous vous êtes » permises si faussement , vous êtes indigne de la moindre » confiance. » M. Sers arriva, et, interrompant M. Brochon, reprocha plus vivement encore à certaines personnes d afficher sans pudeur une odieuse duplicité. M. Chéry se crut désigné ; il prit son chapeau et sa canne et gagna la porte. M. Darolles de Langoiran, causant avec M. de Sèze , se permit de nommer M. Crozilhac, qui, se trouvant assez près pour l'entendre, lui dit assez crûment : « Bon Dieu ! M. DaroUes, cessez donc de

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me nommer; on n entend ici que mon nom ! » M. Darollcs, Livre xv. caractère franc, loyal , impétueux , s emportait contre tous, excité, stimulé qu'il était contre M. Fisson. Ils sortirent en criant que les gens de la ville méprisaient ceux de la campagne , qui les valaient bien I

Les commissaires de la ville et plusieurs de ceux de la campagne attendaient le lieutenant général ; il ne vint pas. Oo alla le prier de vouloir bien indiquer une réunion des irenle-six commissaires pour relire et réviser le cahier ; mais ce magistrat objecta que c'était inutile, que la révision en était impossible , attendu que le cahier était déposé entre les mains du secrétaire.

On lui répondit que ce n était qu'un projet inrorme; que le dépôt réel et légal n'en pourrait être fait qu'après qu'il aurait élé arrêté , clos et signé de qui de droit ; que quand même on l'aurait remis au net , les députés de la ville étaient bien résolus à ne rien signer que ce qu'ils auraient lu et révisé avec attention.

Frappé de ces observations et de la fermeté de ces assurances, le lieutenant général consentit à la révision; mais il la renvoya après la réduction des députés de la campagne.

Les commissaires de la ville ne se rendirent pas à la séance du soir; MM. Fisson et Darolles profitèrent de leur absence pour se plaindre à leurs collègues des scènes de la séance précédente. La réduction fut alors ternâinée et les députés qui se trouvèrent en dehors du cadre des deux cents élus furent congédiés. Alors M. le Lieutenant général prévint les commissaires de la ville de se tenir prêts à aller le lendemain au palais, à telle heure. Ces commissaires se réunirent la veille au soir; on y reconnut que le Tiers-État de la ville ne poavait pas plus exprimer la renonciation au droit de la libre entrée des vins, que celui de la campagne ne pouvait l'exiger. On délibéra pour savoir de quelle manière il faudrait classer cette demande ; il fat décidé de laisser aux commissaires de

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Livre xv. la campagne la liberté de la placer où ils voudraient dans leur cahier; mais qu'une demande en sens contraire, exprimée par la ville , aurait sa place dans le chapitre de ses demandes particulières.

Le lendemain, 5 avril, les trente-six se rendirent au palais, d'après l'avis de M. le Lieutenant général.

La lecture commencée le matin fit oublier les querelles de la veille ; l'assemblée était paisible. On nomma deux commissaires pour corriger les fautes de style ; on chargea deux avocats de retoucher le chapitre de l'administration de la justice, et, après quelques autres observations , on se sépara pour reprendre ses travaux le soir. C'est alors qu'on reconnnt une omission dans le chapitre des impôts. Quelques villes de la sénéchaussée demandèrent la suppression du don gratvxL On fit insérer cette demande dans le cahier général. Dans le chapitre de l'administration de la justice , on avait , à l'insa des commissaires de la ville , substitué le mot présidiaux à celui de tribunaux. Lors de la première lecture, le mot tribunaux fut employé; mais le mot présidiaux fut substitué à sa place, malgré les réclamations des commissaires de la ville. Les commissaires de la campagne prétendaient que , sur la fin de la séance de la première lecture , l'opinion générale était pour changer le mot. MM. Soulié, Gazailhan et Da roi les s'emportaient beaucoup et menaçaient de protester avec éclat , si l'on faisait le moindre changement au cahier, à l'exception toutefois des modifications et additions qu'ils voulaient, eux, y introduire. Que le cahier reste tel qu'il est^ disaient-ils; mais ils furent bientôt réduits au silence, en leur demandant : Si lacahier doit rester tel qu'il est, pourquoi sommes-nous ici? Si le cahier doit être rétabli tel qu'il avait été, pourquoi ces observations, ces changements, ces additions que vous proposez?

Ces discussions avaient, aux yeux des commissaires de la campagne, une importance vitale; ils voulaient le cahier tel

qa*il avait été , parce qu'ils y avaient fait mettre que les com- Livre xv. missaires de la ville avaient renoncé a la libre entrée des vins. -^ '

Ceile idée était absurde 1 Comment pouvaient-ils croire qu'il était possible de forcer quelqu'un de céder ou d'abandonner ce qu'il ne pouvait ni ne voulait céder. Les pouvoirs des députés n'allaient pas si loin.

Les têtes s'échauffèrent , les cris recommencèrent de plus belle, et, croyant qu'il était impossible de s'entendre, les commissaires de la ville allaient se retirer ; la scission paraissait résolue. C'eût été un malheur; mais qui ou quelle en était la cause? M. le Lieutenant général, dans cette situation embarrassante, comprenant peut-être enfin les suites funestes qui pourraient résulter de sa faiblesse et de sa condescendance , proposa des moyens de conciliation. Les commissaires de la campagne opinèrent à leur tour pour laisser subsister l'article tel qu'il était, sauf à ceux de la ville de faire leur protestalion particulière. Ceux-ci, un peu plus conciliants et plus raisonnables, proposèrent que la demande de la campagne fût exprimée, selon son vœu, et que le vœu contraire de la ville fût également aussi clairement énoncé. La discussion fut longue; chaque parti tenait à son opinion; il n'y avait pas moyen de s'entendre. Les commissaires de la ville furent d'avis qu'il fallait compter les voix ; ceux de la ville refusèrent, à cause de l'absence de deux de leurs collègnes ; mais les autres répliquèrent que, puisque l'assemblée était toujours subsistante , ils seraient à temps d'opérer à leur rentrée , et que l'absence momentanée de quelques membres ne pourrait rendre une décision ni obligatoire , ni invalide. On alla aux voix; mais, après le premier tour de scrutin et même un second, on n'obtint aucun résultat. Alors le lieutenant général, dans un moment de dépit, déclara qu'il enverrait le cahier informe et raturé tel qu'il était, et que son procès-verbal en expliquerait la cause et les motifs. Les commissaires de la ville le voulaient bien ; mais quel ne fut pas l'étonnement

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Livre XV. général , lorsque le secrétaire fit observer qae le cahier, outre SCS ratures et sa malpropreté, était chargé de mots écrits par d'autres que par lui; que la prétendue renonciatioD de la ville était en marge ; que cette clause et les mots étrangers à la rédaction primitive ne pouvaient y être introduits qae par un des commissaires de la campagne , lorsque dans le désordre général ils s'étaient rendus maîtres du bureau , et enfin , que le procès-verbal devait faire mention de cette illégalité.

Cette étonnante, révélation était trop humiliante pour ne pas calmer la fougue des commissaires de la campagne. MM. Lesnier, Clochard et plusieurs autres se prononçaient pour la paix et y insistaient alors plus que jamais. MM. Darolles, Fisson et Gazailhan se turent, et, l'orage ayant enfin cessé de gronder, on continua la lecture du cahier et l'on finit par adopter la proposition des commissaires de la campagne. On continua la lecture et la discussion le 6 avril, mais avec un ton de politesse et toutes les formes de la bienséance, sans autre incident remarquable que la réception d'une lettre du curé de Puy-Paulin. Cet ecclésiastique prévenait le Tiers, au nom de ses confrères de la ville, qu'ils se proposaient de renoncer à toute espèce de casuel ; mais que , pour les dédommager de ce sacrifice, ils allaient demander aux Ëtalsgénéraux d'être promus de préférence aux canonîcats qui deviendraient vacants dans les chapitres collateurs , et qu'ils priaient le Tiers d'appuyer cette demande. I^ Tiers répondit qu'il ne pouvait .nullement le faire, attendu qu'il allait demander lui-même que tout prêtre desservant fût honorablement entretenu. On lut ensuite une protestation , signée de quinze députés, et plusieurs demandes ridicules ou inadmissibles, dont une, des maîtres des corporations, demandait qui/* fussent érigés en officiers du roi.

Le lendemain, 7 avril, il devait y avoir une assemblée gt^ nérale aux Jacobins (Notre-Dame). Les commissaires résolu-

rent d'y aller pour faire connaître les propositions déjà arrê- Livre xv. tées; mais que la lecture du cahier tie serait reprise au palais qu'après dix heures, et que, si leurs propositions étaient acceptées ou qu'on parût disposé à les accepter , la moitié d'entre ceux qui iraient aux Jacobins reviendraient annoncer les dispositions de l'assemblée à leurs collègues, au palais. Ils revinrent, en effet, avec la bonne nouvelle que les propositions étaient acceptées et que les demandes seraient classées comme les trente-six l'avaient décidé. Tout cela semblait le présage de l'union et de la paix.

Dans l'assemblée du 8 , le président proposa de délibérer sar le traitement à faire aux députés et sur l'étendue de leurs poavoirs. On crut devoir s'occuper d'abord de la seconde question ; les voix furent partagées là-dessus. Les uns voulaient qu'ils votassent aux États , par tête et non par ordre ; que , du moment que la Constitution serait arrêtée et bien publiée , le reste ne pouvait et ne devait être abandonné à la prudence des députés; c'était là l'opinion des cent vingtdeux députés. La grande majorité vota pour donner aux représentants de la nation des pouvoirs généraux et suffisants , conformément au règlement du ministre; c'était la manière de voir de cent cinquante députés ; les autres voix se perdirent dans des opinions particulières.

Ce résultat étonna beaucoup de monde ; l'assemblée devint bruyante et les vieilles passions de jalousie et de haine semblaient se raviver par une désolante recrudescence. Le pré-sident leva la séance. •

Le soir , on procéda à l'élection de trois scrutateurs. Les députés de la campagne désiraient s'en aller et demandèrent d'être expédiés les premiers. Les députés de la ville y consentirent avec l'empressement des hommes honnêtes, ce qui , au lieu de plaire, excita un sentiment de défiance chez ceux de la campagne qui , changeant d'avis , voulurent rester et demandèrent, outre la lecture du procès-verbal, que les quatre-

Livre XV. vingt-dix fussent les premiers à procéder à Télection. Ceux-ci chap^o. objectèrent que , n'en étant pas prévenus, plusieurs de leurs 1789. «^Q^jg étaient absents ; qu'il n'était pas juste qu'ils fussent privés de leurs suffrages ; mais que, pour laisser les deux cents de la campagne libres , ils allaient se retirer à l'Hôtel-de-Yilie. Ils le firent sur-le-champ , à la satisfaction des deux cents.

Le président invita les scrutateurs à prendre leurs places et les électeurs à venir déposer leurs bulletins. On demanda, avec une ennuyeuse persistance, la lecture du procès-verbal que le président avait renvoyée après les opérations du scrutin. Ils restèrent longtemps indécis; quelques-uns se décidèrent enfin, et à leur suite vint la grande majorité. Plusieurs, malgré cet exemple de conciliation, ne voulurent pas faire la remise de leurs billetsl Après les avoir fait avertir plusieurs fois, le président fit ouvrir le scrutin à sept heures do soir ; il était neuf heures lorsqu'on annonça les noms des scrutateurs élus.

Cette nouvelle fut portée [de suite aux quatre-vingt-dix , à l'Hôtel-de- Ville. Ceux-ci se félicitèrent de n'avoir pas entravé l'élection des scrutateurs par leur présence et se réunirent le soir à l'Hôtel-de-Ville. Ils y apprirent que la noblesse avait député quelques-uns de ses membres au Tiers , et que ceux-ci , à leur arrivée au palais , étaient très-étonnés de ne pas y voir les quatre-vingt-dix de la ville. Cet élbnnement n'était qu'un acte de politique. La noblesse savait les intrigues des partis ; elle comptait moins sur les députés de la ville que sur ceux de la campagne , et profita adroitement du moment où ceux-ci étaient seuls pour aller réclamer la lecture des derniers procès-verbaux et pour demander si les députés de la campagne devaient s'occuper séparément du traitement des députés aux États, ou si ceux de la ville et de la campagne , comme représentant ensemble le Tiers-État de la sénéchaussée, voulaient que les frais fussent supportés par la sénéchaussée tout entière.

Le 9 avril, les deux cents de la campagne finirent l'élection lî^^c xv, de leurs députés : c'étaient MM. Fisson , médecin à Cadillac; -1 *

Deleuze-Letang , notaire à Goutras; Yalentin-Bernard , bourgeois de Bourg ; Boissonneau , notaire à Blaye , et , comme député suppléant , M. Lesnier, avocat du Fronsadais.

Le lendemain (10), les quatre-vingt-dix s'assemblèrent dans l'après-midi et nommèrent leurs trois scrutateurs et deux députés. Les deux cents députèrent vers eux quatre de leurs collègues, pour les informer de la démarche, des demandes et de l'étonnement de la d^putation de la noblesse. Od fit pour réponse à la noblesse qu'on était sensible à sa visite et qu'on s'empresserait de la lui rendre ; que M. le Président ferait sans doute lire les procès-verbaux dès qu'ils seraient rédigés; que le traitement des députés et la manière d'y pourvoir exigeaient de sérieuses réflexions et qu'il leur serait fait une réponse convenable après avoir terminé la séance et connu le résultat des opinions. On délibéra en effet sur cette dernière question et il fut arrêté, à la majorité, que tous les députés seraient regardés indistinctement comme les vrais représentants du Tiers-État de la sénéchaussée de Guienne , et qu'ils seraient défrayés à raison de 24 livres par jour. Cette décision fut annoncée aux deux cents qui attendaient la réponse dans la grande salle d'audience.

L'élection fut continuée pour le Tiers-État de la ville et terminée le 12 au matin. MM. Lafargue, ancien consul ; Paul Nairac atné , négociant ; Desèze , médecin ;' Cachet de l'Isle , négociant; et enfin. Mercier de Terrefort, bourgeois, comme suppléant , furent proclamés députés.

On convint qu'on s'assemblerait le 1 8 pour entendre la lec- Inre des procès-verbaux des élections et ceux des pouvoirs. Une copie des uns et des autres et tous les cahiers des diverses communautés de la sénéchaussée furent remis aux huit députés, et l'assemblée se sépara pour se réunir le soir à un banquet oîi , libres , dégagés des préventions et des impres-

Lirre XV. gions fâclieuses , réunis et confondus, les députés se livrèrent, avec la cordialité la plus franche et la franchisé la pins cordiale, aux épanchements d'une amitié mutuelle. C'était une fête simple comme le motif qui l'avait déterminée : la paix, l'union et une douce joie y régnaient. Les places d'honneur furent réservées aux nouveaux députés ; et des couplets , je veux dire la chanson française pleine de gaîté et de patriotisme , terminèrent cette fête de concorde et de fraternité.

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