CHAPITRE IV
Les quatre-vingt-dix électeurs. — Leur influence. — M. Dudon, procureur général, avoue que le parlement avait perdu son influence. — Disette , misère. — La municipalité 8*efflpare de la caisse 'de deux sous. — Froid intense. — Ateliers de charité. — Le commerce heureux dans ces mauvais jours. — Travaux et embellissements de Bordeaux. — La tour du Canon. — La rue des Remparts. — Porte du Pape , appelée plus tard la porte 'de Saint-Symphorien. — Les trous du mur du couchant. — L'état de Tancien Bordeaux , sur la fin du XVIII* siècle. — La chapelle de Saint>Symphorien. •—* Le prolongement de la rue Saint-Martin. — Promenades créées. — Travaux de M. Pierre-Pierre, de M. de Fiefié, de M. Blanc-Dutrouilh.
Noas avons réservé, pour la seconde partie de notre travail , Livre x v.
presque tous les événements de 1789; cependant, avant de ^^^ terminer cette première partie de cet ouvrage , nous croyons
devoir donner une idée générale des quatre-vingt-dix élec- Voir, pourieurs
•a , ^ • /!• • noms, 1. 1 delà
tears et de leurs travaux. Ce sera une courte notice prélimi- ^e partie, p. 4 naire qui préparera le lecteur à ces événements majeurs, dont ^^ ^^'^' nous parlerons plus tard , et au développement de cette nouvelle magistrature populaire qui eut le courage douloureux d'assister à ces scènes étranges , sans pouvoir ni empêcher le progrès du mal , ni réaliser le bien qui était dans sa pensée lobjet de ses études et de ses patriotiques poursuites.
Malgré les orages qui éclataient tous les jours autour d'eux, ces électeurs ( les quatre-vingt-dix ] tenaient régulièrement leurs séances depuis le 1 9 juillet 1 789 jusqu'au 20 mars 1 790. Grâce à eux, la garde nationale, l'infanterie, la cavalerie s'organisèrent avec un empressement patriotique; l'administration était forte de leur zèle , de leur concours et de leur dévoûroent ; et tous les fonctionnaires étaient admirables d'exactitude et d'assiduité à leurs devoirs.
Livre XV. Sachant que cette assemblée devait se séparer après la ''-1 ' Domination des nouveaux oQiciers municipaux et celle des notables, les vingt-huit sections se réunirent et nommèrent chacune deux députés, pour aller lui exprimer leurs sentiments de reconnaissance pour leurs pénibles travaux. Prévenue de cette députation par M. Jaubert qu'on en avait nommé le président, vingt-quatre des électeurs allèrent recevoir ces députés sur les Fossés et les introduisirent dans la salle.
M. Jaubert, dans son discours, fit Téloge des travaux de l'assemblée des quatre-vingt-dix et de la sagesse de ses délibérations. M. Sers lui répondit, et la députation des sections fut reconduite par les mêmes députés qui l'avaient reçue.
Bordeaux était tranquille; mais on ne prévoyait pas les catastrophes que la disette allait produire. Les électeurs s'étaient reposés sur les jurats, qui étaient naturellement chargés de pourvoir aux besoins publics. Mais les jurats euxmêmes ne pouvaient rien faire sans le parlement; et dans les débats auxquels la Cour invitait les ofiiciers municipaux, toot se passait à huis-clos; on ignorait où l'on en était pour l'approvisionnement de la ville, et l'on comptait sur le mouvement habituel du commerce qui , d'ordinaire , alimentait la place sufiisamment.
On croyait en public que le parlement savait tout ; mais que , jaloux de la puissance des quatre-vingt-dix , qui paralysait la sienne et absorbait celle des jurats , il n'était pas fâché de créer des embarras pour cette nouvelle autorité qu'on voyait surgir dans une société d'où il allait disparaître. M. DudoD, procureur général, vint avouer, devant les éle(>teurs I que le parlement avait perdu non seulement son influence, mais môme la confiance du peuple; que les électeurs avaient pour eux toute la force de l'opinion publique ; que ^ «'^^^Î^'/V '^ ^^^^ ^*^^ rapportait à leur sagesse pour le maintien de 2« Partie. l'ordre et de la paix.
Les quatre-vingt-dix électeurs firent tout ce qui était hu-
mainement possible pour satisfaire aux besoins du moment ; L^'^rc xv. mais ces besoins se multipliaient et la disette allait en aug- '-1 ' mentant. Dans cet intervalle, un navire arriva de Tlrlande, à l'adresse de M. Goppinger; il apportait du froment; mais ce négociant refusa de le vendre aux boulangers , même avec le cautionnement des jurats. Les quatre-vingt-dix intervinrent et offrirent leur garantie propre et personnelle , qui fut acceptée, et les grains furent distribués aux boulangers. A réchéance du terme , les boulangers refusèrent de rembourser la somme due pour Tachât, sous le prétexte que la ville leur devait une indemnité, dont le compte n'était pas réglé et poar lequel ils étaient en instance.
Ce ne fut plus le moment de délibérer sur la chicane des boulangers; ce fut celui d'agir et de pourvoir aux besoins pressants du moment et de payer M. Goppinger, ne fût-ce que pour ne pas anéantir complètement la confiance et le crédit.
M. Feuilherade proposa de s'emparer de la caisse , dite de deux sous par livre. C'était un impôt que le commerce payait à la douane; mais il appartenait à la ville. On approuva la proposition , qui semblait offrir à la population alarmée une ancre de salut dans la tempête.
Après de longues discussions, on arrêta que des commissaires iraient chez le directeur de la caisse, avec la décision de l'assemblée. Il les accueillit avec bonté et ne fit pas la moindre difficulté à leur ouvrir ses registres et leur laisser les fonds auxquels les maire et jurats n'avaient jamais touché et dont le parlement seul pouvait jusque-là disposer, quoiqu'ils appartinssent à la ville. Les électeurs s'estimaient heureux de pouvoir, par cette caisse, faire face, pour quelques jours encore, aux besoins du moment. Dans cet état de choses, l'hiver sannonçait avec une rigueur extraordinaire; le froid intense suspendait les travaux ; les glaces empêchaient les arrivages; les classes laborieuses étaient sans travail, sans pain; le malaise, la misère, le désespoir partout. Jamais Bordeaux
Livre XV. n avait tant souffert : le cîel et la terre , tous les éléments ^— •' semblaient se combiner pour lui faire éprouver toutes sortes ' de maux. On fit un appel à la bienfaisance et à la charilé: la quête donna 92,000 livres à peu près. Il fut arrêté que la classe indigente jouirait d'une diminution de cinq deniers par livre de pain , et que la distribution de ces secours serait laissée aux membres de l'assemblée , chacun dans sa paroisse. Les dames charitables, les curés , les hommes pieux et compâtissants rendirent , par leur connaissance des misères de certaines familles, cette tâche légère et douce aux quatrevingt-dix électeurs.
On s'occupa ensuite de la classe laborieuse et de quelques ateliers de charité et de travail ; on porta d'abord son attention sur les communications d'un quartier à un autre , sur les embellissements de la ville et sur les réparations indispensables et urgentes ; on désigna les lieux , on nomma des surveillants bénévoles et on organisa des bandes de travailleurs.
Ateliers. — 1® Le premier atelier fut établi au Châteaa- Trompette. Les fausses braies , entre le château et la rivière, depuis la porte Richelieu jusqu'au pavé des Ghartrons , furent complètement réparés. La porte Richelieu fermait alors la rae nommée aujourd'hui Esprit-des-Lois. Le pavé fut refait avec un trottoir du côté de la rivière. Cette réparation était trèsurgente : les voitures n'y pouvaient pas passer.
2"^ Le second atelier de travail devait s'occuper des réparations des rues des Remparts , Porte-Dijeauœ , etc. , etc. Malgré les incessantes réclamations des habitants du quartier, depuis quinze ou vingt ans , auprès des jurats, et môme en 4787, auprès de l'assemblée des Cent-Trente , l'entrée du bas de la rue des Remparts était impraticable. Jusqu'à la construction du palais archiépiscopal ( la Mairie ) , cette rue était trèsfréquentée; la porte Dijeaux était la seule par laquelle les habitants des landes de Mérignac, de Caudéran , de S^-Médard
péQélraient jusqu'alors en ville ; les bouviers des landes sla- Livre xv. ticDDuient, les jours de marché, sur la place Dauphine ; la **^' rue des Remparls était fermée par le mur du jardin de l'archevêché ( hôtel de la Mairie ) , et Ton passait par la rue de THÔpital pour aller au marché.
3® Le troisième atelier était employé à enlever les terres , reste d'une partie des anciens remparts , depuis l'église des Mioimes jusqu'à celle de Sainte-Eulalie ; il étendit son travail au nivellement de l'esplanade du Fort du Hâ. La place dite aujourd'hui place d^ Armes j était, du côté des Minimes où si^e maintenant la Cour d'assises , un vaste jardin dépendant (la Fort du Hâ. Des monceaux de terre de tous côtés obstruaient le passage et s'élevaient jusqu'à la hauteur du cordon (le la maison qui fait l'encoignure de la rue Ségur; la rue Berry était impraticable; on allait au Petit-Sémiiïaire (aujourd'hui caserne Saint-Raphaël ) par une voie incommode , étroite, sale, pratiquée entre cette masse de terre et le mur du jardin du séminaire, sur lequel jardin on a construit rbôpital. Pour entrer dans l'église de Sainte-Eulalie, il fallait descendre huit à dix marches. Tel était l'état du terrain, depuis la rue du Hâ jusqu'à Sainte-Eulalie.
Toutes ces terres furent enlevées par les ouvriers du troisième atelier de charité et servirent à combler le chemin de Saint-Genès, alors impraticable, depuis l'embranchement du chemin de Pessac jusqu'à celui de Saint-Nicolas. C'est avec celte terre qu'on a fait la belle chaussée à l'entrée de la ville, sur cette route ; c'est en les enlevant et en comblant les basfonds qu'on a réussi à ouvrir un passage de la rue des Minimes au cours d'Âlbret.
4"" Le quatrième atelier fut établi sur le port; les cales, devant les portes de la Monnaie et de Sainte-Croix , furent établies ou réparées.
S"* Le cinquième atelier fut occupé à déblayer la rue Fondaudège , alors encombrée de grosses masses de terre ; on
Livre XV. répara alors l'entrée de la rue de la Taupe , qui était impra-
Ghap. Am ..11
— ticable.
6"^ Les ouvriers du sixième atelier furent employés à remblayer les chemins, qui , partant du Bouscat, Bruges et autres communes voisineis , aboutissaient au Palais-Gallicn ; c'étaient de nouvelles et belles chaussées.
7° Cet atelier combla et nivela les grands fossés où croupissaient des eaux fangeuses dans le quartier du Jardin-Public et des Char Irons.
8"" Le huitième atelier fut chargé de remblayer les places Royale, Dauphine, Saint-Germain, des Capucins et d'Aquitaine , et de poser, à l'extrémité de ces places ainsi nivelées, des bornes pour en défendre l'entrée aux voitures.
9^ Le pont de la rue Saint- Louis , sur le ruisseau la Devèze (quartier de la rue Bouffard) , dont le mauvais état menaçait ruine , fut entièrement réparé par cet atelier.
10* Le dixième atelier s'occupa à réparer des voies de communication entre les différents quartiers de la ville et des faubourgs et à les rendre plus faciles.
11^ Par cet atelier, le sol des allées de Tourny et du Jardin-Public fut considérablement exhaussé.
12^ On établit un douzième atelier ; mais on n'en a guère parlé , parce que les travaux dont il fut chargé , pour la réparation du chemin du Tondu , n'étaient pas assez considérables pour fixer l'attention publique.
Toutes ces réparations , tous ces établissements sont dus aa zèle et au généreux concours des quatre-vingt-dix électeurs; plusieurs d'entre eux présidaient à ces travaux ou en surveillaient l'exécution ; ils furent commencés au mois rigoureux de janvier 1790 et ne furent terminés que sur la fin de 1791. Les deniers publics furent alors utilement employés ; le travail est un préservatif contre les dangers que l'oisiveté, les vices et la misère peuvent engendrer pour le repos et le bonheur d'une société.
Il lear était d autant plus facile de faire exécuter ces tra- Livre xv. vaux , que leur puissance paraissait avoir plus de solidité en sappoyant sur le peuple. Que peut-on espérer d une admi- Distration mobile qui prend le timon des affaires aujourd'hui pour le quitter demain , sans avoir le temps de mûrir ses projets, et moins encore que le temps, les moyens de les exécuter? Tourny lui-même nous fut enlevé trop tôt. C'est autant à son amour pour les arts qu'à son habileté et à son génie que notre cité doit, non seulement les établissements qu'il créa , mais encore ceux qui ont été créés après lui ; il donna rimpulsion au génie et à l'émulation des artistes et enflamnia, pour ainsi dire, toutes les sortes d'ambition. On connaît ses projets et leur utilité; il excita partout le goût des bâtiments; 00 en comprit les avantages, et l'amour du lucre trouva son aliment dans ces louables entreprises. La valeur des terres s'élevait toujours et se tenait en rapport avec les heureuses spéculations des propriétaires des bâtisses. Le commerce accroissait les richesses nationales; l'industrie locale y apportait son tribut et l'aisance générale créa le luxe et excita le désir de jouir des commodités de la vie. On bâtit alors des maisons plus vastes, plus élégantes, plus appropriées à ses fantaisies ou à ses besoins réels ; le goût se perfectionna ; les idées de l'utile et du beau furent propagées; c'était la suite des progrès du luxe , de l'opulence et de la civilisation.
Le commerce fut constamment heureux depuis la paix de 1763; le goût des bâtisses prit un nouvel essor lors de la construction du Grand-Théâtre, dont nous devons le projet au maréchal de Richelieu et l'exécution au célèbre Louis. Sous ce génie et par ses soins, furent formés de jeunes architectes dont les talents ont contribué puissamment aux autres embellissements de la ville. Malgré la guerre avec l'Angleterre, cette époque si glorieuse pour la marine française fut aussi celle oti le commerce de notre ville fut le plus actif, le plus brillaut et le plus lucratif. Sous la protection des vaisseaux de
l'« Part. B.c 5
Chap. A,
Livre XV. l'État, nos flottes marchandes parcouraient les mers , allaient et revenaient, comme si le monde était en pleine paix. Noos étions , en quelque sorte , les maîtres de la mer ; tous les événements, toutes les circonstances concouraient à favoriser la prospérité de notre cité et à rendre l'intervalle, depuis 1777 jusqu'à la paix (en 1783), l'une des époques les plus heureuses, les plus prospères de nos annales. C'est alors que furent bâties les belles maisons qui forment ce magniflque carré de la rue Esprit-des-Lois, la place Richelieu et le côté nord du Chapeau-Rouge. On rebâtit alors les vieilles maisons da cb\é méridional de cette rue ; on s'occupa aussi de celles de la rue Saint-Remi, quartier populeux et beau alors et très-fréquenté en raison de sa proximité avec la Bourse , le port et la Douane. Le coniimerce des colonies et surtout de Saint- Domingue était la source de ces richesses qui ne trouvaient pas d'autre voie d'expansion , d'autre placement plus utile que la construction des maisons en ville.
Plus tard , la suppression des couvents laissait aux spéculateurs les vastes emplacements qu'occupaient celui des Récollets et celui des Jacobins , séparés l'un de l'autre par une simple muraille; vis-à-vis, de l'autre côté des fossés de l'Intendance, on livra à l'exploitation le jardin de l'hôtel de l'intendance et l'emplacement qu'occupait le couvent des Grandes-Carmélites.
La vieille salle de spectacle était bâtie à l'entrée de la roe de la Corderie ( aujourd'hui rue Condillac ) ; elle était appuyée sur le mur de clôture du couvent des Récollets; ce mur se prolongeait plus loin , presque vis-à-vis de la rue des Carmélites. Ce dernier couvent (des Carmélites) occupait l'espace depuis la rue de ces religieuses jusqu'à celle du Canon , aujourd'hui de la Vieille-Tour. Qui croirait aujourd'hui que cette rue , dont la largeur a été conservée , était alors absolument isolée , ou , qu'après la sortie du spectacle , on craignait d'en approcher; il était même très-dangereux d'y passer.
Votrle tome III,
Puisque nous venons de parler incidemment de la vieille Livre xv. tour du Canon, il ne sera pas hors de propos de dire un mot de *^' trois de ces tours qui existaient, selon les anciens historiens , sur les remparts de Bordeaux, et dont on voyait encore les pagiSTosï restes sur la fin du XVIII® siècle. La première de ces tours était celle du Dragon; on en fit une maison à un seul étage avec rez-de-chaussée. Son emplacement est occupé aujourd'hui par la maison n^ 9 , rue des Remparts , et , sur le côté opposé, par la maison n® 34 , rue Saint-Paul. Le mur extérieur était construit en moellons, mais on a trouvé dans la cave des blocs de pierre énormes posés les uns sur les autres sans mortier. Dans cette tour, il y avait deux caves Tune sur l'autre ; la première était faite dans le sol de la rue des Remparts ; la seconde était plus profonde , et la porte qui en fermait l'entrée était de niveau avec le sol de la rue Saint- Paul ; on y voyait les restes de quelques colonnes cannelées, adhérentes au mur, avec un passage ou ouverture pour pénétrer sous les remparts.
Il est probable que la rue Saint-Paul fut construite sur le fossé des remparts , qui longeait en dehors le mur de la première enceinte ; mais ce mur où était-il ? L'ouverture de cette cave et son passage sous les remparts fait naître des doutes.
On dit que la vieille tour du Dragon était à l'angle. Si la ligne murale partait du pied de cette tour, les rues de la Yieille^Tour du Dragon et de Saint-Paul se trouvaient dans la première enceinte; mais cela ne s'accorde pas avec la description de Vinet et de D. Devienne; celui-ci ne parle pas du d. Devienne, rempart, et cependant le mur dont il fait mention et sur le- '^^tZ^^^^' quel se trouvait la tour du Dragon, le flanquait de ce côté. Mais le rempart existait-il à l'époque de la construction de ce mur? S'il n'existait pas, alors l'ouverture de la cave à l'éxtérieur, \si porte du Pape [tel était son nom), ainsi que l'aqueduc qui conduit le ruisseau (la Devèze) dans la rue Saint-Paul , s'expliquent. Cette supposition peut seule résoudre toutes les
Livre XV. difficultés ; mais il reste à savoir à quelle époque fut constniit le rempart dont la rue porte le nom ?
Nous avons déjà vu, dans le cours de cet ouvrage, que les murs de Burdigala furent renversés par les Golhs, les Sarrasins et, enfin, par les Normands, au neuvième siècle. Les ducs d'Aquitaine les firent relever au dixième siècle sur leurs fondements et jetèrent dans certains endroits, à défaut d*aQtres matériaux , des fragments de colonnes , des frises , des chapiteaux et autres débris sculptés. D'après ces données, il paraîtrait que l'ancienne ligne murale ne fut pas déplacée; cependant, il semble naturel de supposer qu'elle l'a été, puisqu'on n'en a pas trouvé de vestiges dans les fouilles faites dans la rue Saint-Paul. On a fait de nouveaux fondements avec des matériaux difiTérents de ceux de l'enceinte primitive et qui n'étaient que les débris des temples , des monuments et même des statues et des tombeaux. On a retrouvé le vieux mur de la première enceinte dans le local de l'intendance et de son jardin , lors de la construction de la maison n'' 8 , daos la nouvelle rue qui conduit de la place Puy- Paulin aux fossés de l'Intendance ; il décrivait une ligne droite depuis la vieille tour du Dragon jusqu'à la Bourse, en parfaite conformité ao plan de Vinet et à la description d'Ausone. Il semble qu'il en devait être ainsi de la ligne du couchant.
La vieille tour du Dragon était bâtie par les Anglais; elle était très-haute, et sur le faite était planté l'étendard d'Angleterre, sur lequel on voyait, en grand , le léopard britannique , que les enfants appelaient le dragon. L'entrée de la tour était sur la rue des Remparts; mais sa rondeur, sur ce point , n'était en saillie que d'un mètre quarante centimètres à peu près; tout le reste de son emplacement était sur la rae Saint-Paul.
Yak tome iii, H est impossible aujourd'hui de déterminer avec précision page 634. les lieux 011 so trouvaient les différentes tours de la première enceinte, ni même celles des premiers accroissements de noire
ville. La porte des Juifs (Dijeaux) formait, du temps de Livre xv, Mazarin, une demi-lune, et fut reculée et rebâtie par Tourny, — *
qui bouleversa tout pour tout renouveler. La construction de celle nouvelle porte Dijeauœ et rétablissement de la grille en fer qui formait la porte Dauphine, ont nécessité des travaux qui ont coupé la continuité des fossés. La construction du Château-Trompette et de la porte Saint-Germain ont produit de si grands changements dans c6 quartier, que Ton ignore complètement où commençaient les fossés, du côté des Char- Irons. Les maisons bâties depuis Tencoignure de la place de Tourny, qui formait aussi celle de la Corderie (rue Ck)ndillac) jusqu'à la porte Dijeaux , ont été construites sur les fossés des remparts ; la rue de la Corderie était en ville, lors du second accroissement et était séparée des fossés par im mur de clôture de près de trois mètres d'épaisseur.
Du côté du couchant , les fossés étaient fort larges ; on coDslruisit à peu près au milieu un nouveau mur de clôture, dont l'épaisseur était réduite à un mètre quarante centimètres et qui séparait la rue des Remparts, qui était en ville, du fossé sur lequel a été construite , à une époque plus récente, la rue Bouffard hors ville.
Dans la seconde des trois tours dont nous avons parlé plus bant, il y avait, sur la fin du dernier siècle, un atelier de forgeron ; elle était près de celle du Dragon et fut démolie en 1764-65; la maison n** 59 la remplace.
La troisième tour était beaucoup plus loin , à dix ou quinze toises du ruisseau la Devèze , qui coule sous la maison n® 46 sur les remparts et sous la rue Saint-Paul, où il suit son cours entre les maisons n^' 14 et 1 5. Cette troisième tour déviait un peu de la ligne de la deuxième tour; il y avait au devant d'elle une échoppe; l'échoppe et la tour appartenaient à l'hospice de Saint-André; on les vendit en 1794. Leur emplacement est occupé par la maison n** 48.
L'intervalle entre la porte du Dragon et la seconde porte
Livre XV. dont nous venons de parler était muré ; cette dernière s ap- -1 ' pelait la porte du Pape. Mais quelle est l'origine de ce nom? Est-ce que cette porte fut bâtie par les ordres de Clément V, lors de son séjour à Bordeaux? On l'appelait ainsi peut-être parce que ce pontife sortait par là pour aller à la campagne. Le mur qui séparait la rue des Remparts de celle de Bouffard s'arrêtait à cette porte, qui, si elle existait aujourd'hui, conduirait dans la rue Saint-Paul , a la distance de quelques pieds de celle de Montméjean. Il a exisié longtemps, vis-àvis, un passage par lequel on allait à la rue Saint-Paul, en descendant par un escalier en bois Irès-élevé; la porte de cet escalier est murée, mais l'emplaceoient existe avec sa profondeur, n^ 1 4 , et la vieille maison dont il dépend , rue Saint- Paul , n^ 30. Le sol de la rue des Remparts était à peu près à douze mètres au-dessus du niveau de celui des fossés, où ces tours de la porte du Pape étaient bâties, et comme la même différence d'élévation existe encore entre la rue des Remparts et celle de Saint-Paul , on est conduit naturellement à croire que cette dernière rue (Saint-Paul) était construite sur les fossés. A l'extérieur, dans la rue Bouffard , et pins loin , tout le long de la Deyèze jusques et y compris la rue Dauphine , on exhaussa considérablement le sol; c'est làqoe M. de Tourny fit répandre les débris, les décombres provenant de la démolition de la vieille porte Dijeaux et tontes les terres inutiles à l'intérieur de ce quartier de la ville (1). variétésbord., Baurcin parle de cette porte et dit qu'elle existait près da
t. ni, p. 298. . T .1
ruisseau Lamothe.
Ce nom Lamothe remplace mal à propos, chez Baurein, le nom de Devèze ; voici comment : La famille Lamothe fit bâtir, dans ce quartier, un pont sur ce ruisseau , qui , depuis
(1) Nous donnons ici les numéros des maisons, tels qu'ils étaient en 1798; le numérotage des maisons ayant été changé , nous ne pouvons déterminer exactement les emplacements véritables. Nous écrivons ces détails d'après un cahier écrit par l'un des quatre-vingt-dix électeurs de 1789.
lors, s'appelle, chez quelques écrivains, le ruisseau Lamothe. Livre xv. Le nom de porte du Pape , qui était en usage au commencemeot du quatorzième siècle, fut remplacé dans le quinzième par celui de pofle Saini-Symphorien , qu on lui donnait par suite de la construction d'une chapelle en Thonneurdecesaint. Cette chapelle se voyait en allant des allées d'Âlbret (le cours) vers Pont-Long ; on en découvrit les fondements, dit Baurein, lorsqu'on construisit les maisons qui forment l'alignement de la grande rue Saint-Martin. Elle existait sur le terrain qu'occupe aujourd'hui cette rue , là ou elle est coupée par la rue PoDt-Long, car son prolongement jusqu'à la rue Judaïque ne date que de peu d'années. Cette chapelle était plus près de la porte Dijeaux que de la porte du Pape. La construction du rempart est postérieure à celle de cette porte, qui depuis lors a cessé d'être utile ; mais il est impossible aujourd'hui de déterminer l'époque.
Les deux tours de cette porte étaient construites , comme celle du Fort du Hâ , de pierres de forme semblable ; elles ne furent démolies qu'en 1785, avec la vieille maison dont elles faisaient partie.
Dans ce quartier se trouvait aussi le prieuré de Saint-Martin, bénéfice dépendant des Feuillants et dont les revenus devaient s'être accrus avant 1793, par suite des réparations et embel* lissements entrepris par M. de Tourny. La chapelle fut vendue en 1794, et les maisons n'^MS et 19 , de la rue Judaïque , près de la petite rue Saint-Martin , occupent aujourd'hui son emplacement.
Le prolongement de la rue Saint-Martin fut proposé, en 1782, par deux architectes, acquéreurs des jardins de M. Dufresae, entre la rue Pont-Long et la rue Judaïque. Leur projet, qui fut présenté à M. de Tourny, embrassait tout le terrain qui se trouvait entre l'impasse des Lauriers et la petite rue Saint-Martin; celte dernière rue devait disparaître et se . confondre avec le prolongement. Tout ce terrain, couvert de
Livre XV. vieilles échoppes, mais donnant cependant un certain revenu, devait changer de forme et s'embellir par la construction de nouvelles maisons et de nouvelles rues. Ce projet offrait certains attraits au génie entreprenant de l'Intendant ; mais son exécution présentait de grandes difficultés et ruinait les ressources des propriétaires sans leur offrir une indemnité convenable. M. de Tourny ne s'arrêtait pas pour si peu de chose; sans daigner consulter ceux dont il prévoyait le refus, il envoya les plans au ministre et obtint du Conseil d'État un arrêt qui en ordonnait l'exécution.
Deux familles honorables , M. Testas , à la porte Dijeaux , et M. Mamsusse, chirurgien à Saint-Pierre, propriétaires de presque tout le terrain en question et des échoppes, formèreni opposition à rcxéculiotn de l'arrêt du Conseil d'État ; il en résulta un procès. La Révolution survint, et, en donnant droit à M. de Tourny, Gt taire tous les intérêts.
Le prolongement rencontra un autre adversaire très-obstiné, M. Gaubric, propriétaire de la maison qu'ilfallait démolir pour ouvrir un passage sur la rue Judaïque. Ce local était avantageusement situé pour son commerce et réunissait toutes les commodités désirables pour sa profession de fabricant de chandelles; il résista constamment. A sa mort, ses enfants acceptèrent l'indemnité qu'on lui avait proposée, et le procès, commencé en 1 782 , fut terminé sous M. le baron d'Haussez , préfet de la Gironde , qui fit démolir la maison et ouvrir le passage en 1828.
Au commencement du XVIII'' siècle, on songea à créer des promenades publiques à Bordeaux; il n'y en avait presque pas. Les jurats décidèrent, le 47 novembre 1708, d'en faire une sur les Fossés. On y planta des ormeaux de chaque côté, depuis la rue Leyteire jusqu'à celle du Hâ ; on les a remplaces , de nos jours, par d'autres arbres dont les racines, comprimées sous une terre constamment foulée et privée de toute humidité par le pavé, ne communiquent que peu de suc
nutritif aux tiges, et,, selon les apparences, ne pourront pas Livre xv.
1 Cbap. 4.
lutter longtemps contre la mort. —
On délibéra aussi , le même jour, de faire un quai depuis la porte des Salinières jusqu'à la Douane inclusivement. L'ouvrage fut commence et bientôt achevé. Lorsqu'on commença , en 1715, à bâtir la belle façade sur la rivière, on délibéra , le 27 juin, de t)lanter une allée d'ormeaux, sur le port, depuis la Cour des Aides jusqu'à la porte Caiihau ; cette allée ne subsista pas longtemps.
Comme il n'y avait alors , dans ce quartier, aucun passage de rintérieur jusqu'au port, il fut proposé en jurade, le 17 septembre 1736, d'ouvrir deux portes de ville, vis-à-vis du qaai de Royan. La Cour des Aides s'opposa à ce qu'on ouvrit la rue du Chai-des-Farines ; mais la construction de la porte Saint-Pierre fut approuvée et ordonnée, et, pour l'exécuter, OD fut obligé de prendre un peu de terrain sur le cimetière de Saint-Pierre ; l'archevêque y consentit et le travail fut achevé.
Le 30 jain 1750 , les jurais délibérèrent de faire faire le peyrat, c'est-à-dire de paver depuis la place Royale jusqu'à la porte Saint-Pierre ; c'était la partie la plus anciennement empierrée du port de Rordeaux , et , pendant une partie du XVIIl« siècle, il n'y avait là que de petits espaces mal pavés ; le reste du terrain était couvert de boue; les aqueducs et les canaux versaient leurs eaux fécales, toutes leurs immondices sur ce terrain fangeux et presque inabordable. Cet état de choses ofixisquait tous les regards; les ressources financières de la ville ne permettaient pas d'y porter remède. M. Gaschet de risle , jurât , offrit de mettre à la disposition de ses collègues des fonds suffisants pour exhausser le sol , finir le pavé , prolonger jusqu à la rivière les canaux souterrains et livrer aux piétons et au public tout le quai. Celte offre patriotique fut acceptée le 7 février 1789 , et, le 3 juin suivant, les jurais prirent des mesures pour le remboursement à M. Gaschet
Livre XV. de la somme de i 5,000 livres par trimçstre , jusqu'à rentière
Chap. 4. ••111
— extmction de la dette.
Au commeocemeûl du XIX® siècle , le gouvernement de Napoléon I'^^ prit à sa charge Tentrelien du port et le confia à ladministralion des ponts-et-chaussées. De toutes les attributions confiées aux maires et jurats, par lordonnance de la marine de 1681, l'autorité impériale na conservé que la police ordinaire sur les quais. Les officiers de police du port, nommés autrefois par les jurats , ensuite par le Conseil municipal , sont , depuis Napoléon I^, nommés par le ministre.
Plus tard , Pierre Pierre arriva à Bordeaux comme commissaire général de police. C'était un excellent administrateur, un homme actif et intelligent; il contenait les partis, maintenait le calme , garantissait la sûreté des personnes et des propriétés ; il sut se concilier l'estime et le respect de tous et l'afleclion d'un grand nombre de Bordelais. On avait arrêté, en 1792 , de transporter le marché sur le terrain qu'occupaient l'ancien Hôtel-de-Ville et le collège de Guienne. Dès que les travaux furent finis , le commissaire général ordonna la translation; il rencontra une certaine résistance; mais, après quelques menaces, les mécontents se turent et l'ordre fut exécuté.
Dans ce temps , le petit marché de la porte Dijeaux était très-fréquenté ; les marchands s'étaient établis , selon leurs convenances, sur les bords de la place Dauphine, et leurs bancs, couverts de tuiles, de planches, de toiles cirées, obstruaient la place et lui donnaient un aspect triste et repoussant.
Lors de la distribution en lots des terrains des Récollets et des Jacobins, on donna à chaque rue le nom de Tune de nos grandes illustrations et on traça une place qui devait être appelée la place des Grands-Hommes. M. Pierre Pierre y fit transférer le marché de la porte Dijeaux; le marché, disaitil , fera bâtir la place ot de belles maisons tout autour. L'exé-
culion de son projet éprouva quelques lenteurs et même de Livre xv. la résistance; personne ne songeait à bouger ou à déménager. -1 \
Alors le commissaire général s'y transporta , par une belle matinée, avec des ouvriers, fit abattre ces vilains étalages, et, au son de la trompette, fit signifier aux intéressés que si les débris n'étaient pas enlevés dans les vingt-quatre heures , il y ferait mettre le feu. On apprit enfin à obéir.
Il existait alors sur les Fossés une vieille maison (la maison seule)\ elle n'obstruait aucun passage, mais elle masquait l'enlrée de la rue des Boucheries et les maisons du côté nord qui appartenaient à des marchands. M. Pierre-Pierre proposa aux propriétaires de ce quartier de se cotiser et d'acheter la vieille baraque. Ils le firent, et la maison seule dispanit.
On doit aussi au même magistrat l'ouverture de la Twe Bouledu-Pélal, qui n'était qu'une impasse; cette ouverture était nécessaire pour la communication des fossés des Tanneurs avec la place Saint-André. Il fit abattre la vieille porte de la Grave sur le port et élargir ce passage. Peu de temps après, il fit ouvrir la rue des Allamandiers pour avoir une voie de communication avec le quartier de Sainte-Croix.
Le marché des Chartrons fut établi en 1800 , par les soins de M. Fieflé, alors maire du nord de Bordeaux , sur le jardin de l'ancien couvent des Petits -Carmes. La ville était sans ressources ; ce quartier populeux avait besoin d'un marché. M. Fieffé trouva des souscripteurs et s'arrangea de manière que leur capital leur serait remboursé sur le prix de la ferme. Il fit élever et aplanir le sol, y établit des boutiques et une fontaine. M. Fieffé fit de grands efforts pour soutenir ce marché, mais il le voyait languir même avant sa mort. En échange de ses dépenses et de ses travaux, cet administrateur habile , éclairé , et dévoué aux intérêts de la ville, n'a eu d'autre récompense que l'affectueuse reconnais^ sance de ses concitoyens pour ses peines , quoique infructueuses.
Cbap. 4.
Livre XV. M. Blanc-Dutrouilh , comme adjoint au maire, a droit aussi à la gratitude des Bordelais par les importants travaux qu'il commença et qu*il eut le bonheur d'achever; nous ne pouvons passer sous silence son nom et ses œuvres.
On lui doit les trottoirs sur le cours d'Albret , depuis le pont de la Devèze jusqu'au chemin du Tondu , et dans la même forme que les trottoirs depuis la place Dauphins jusqu'à la place Fégère. Ce sont des promenades.
C'est lui qui présida aussi aux travaux du prolongemeot de la rue JudaïqueSaint-Seurin , depuis la petite rue Pont- Long jusqu'au mjar de clôture du domaine dont la maison de maître est située sur le chemin de Mérignac , vis-à-vis de la rue du Repos. Cet ouvrage a été bien conduit et a produit de grands avantages pour le quartier. Le remblai des terres a exhaussé le sol ; on a comblé le marais et assaini tout ce quartier, et aujourd'hui on y voit une magnifique chaussée qui se raccorde à merveille avec le sol de la rue Judaïque.
Les prairies de ces marais ont changé de forme et de qualité; le terrain a acquis une plus grande valeur, et, grâce à M. Blano- Dutrouilh, c'est aujourd'hui un beau et populeux quartier.
La démolition du Château-Trompette fournit un nouvel aliment au zèle administratif de cet intelligent magistrat. La distribution des rues était tracée sur le plan ; mais c'est lai qai exhaussa et nivela le sol formant aujourd'hui la place, et qni fit faire les promenades des Quinconces et les autres ouvrages accessoires. Il s'en occupa avec soin et avec une intelligente activité; il s'en acquitta avec succès et mérita les éloges et la reconnaissance de ses compatriotes.