Livre XV. quantités de ces denrées qui se trouvaient alors en entrepôt
Chap. 6. ^ -n 3
à Bordeaux :
Café, Indigo, Cacao, Hoc4m,
poids net. poids net. poids net. poids ad.
En entrepôt le 3i décembre 1786. . . 119,737 55,759 177,848 34,6oT
Entré en janvier 1787 1,128,871 42,194 47,278 69,169
Sorti 367,454 34,835 11,248 1,036
Resuit encore au 31 janvier 781,154 63,118 113,878 102,790
On peut , en examinant ce tableau et tout ce que nous venons de dire, se faire une idée du mouvement des affaires et de rétendue des opérations commerciales de Bordeaux, quelques années avant la Révolution française. Nous y ajouterons les prix des grains, dans la province, à la même époque.
Le froment se vendait 20 livres 10 sous; iBméture, ITliv.; le seigle, 12 liv.; avoine, 10 liv. ; blé d'Espagne, lOliv. 10 sous; fèves, 10 liv. ; panis, 10 liv. ; chanvre en rame, 30 à 35 liv. le quintal. En fait de farines, le minot se payait 20 liv. 10 sous le quintal; semblés, 20 liv. le boisseau; résillon, 19 liv. le boisseau ; la repasse fine, 15 liv.
Après la nouvelle moisson (juillet 1797) il y eut une grande baisse sur le prix des grains. Le froment première qualité se vendait de 13 à 13 liv. 10 sous; la seconde qualité , de 12 à 13 liv.; le seigle du pays, 7 liv. 10 sous; et les autres grains en proportion.
Nous croyons devoir consigner ici les noms des n^ocianlsarmateurs et propriétaires dont les navires faisaient le commerce avec les colonies, en 1787 et les années suivantes : c*étaientMM. Coppinger, Maignac, Cabarus, Lard in , RombertetBapts, Camescasse, Gradis, Bonaffé, Letellier, Dubourg, Seignouret, Journu, Bethmann; Beyermann, Labadie, Balguerie, Rubichon, Baour, Rodrigues, Delbos, Anglade, Raba, etc., etc.
C est à ces négociants et armateurs que Bordeaux doit sa splendeur et sa prospérité; l'or et l'argent du monde affluaient dans leurs comptoirs, et leur opulence effaçait celle des plu?^
riches seigneurs de Tcpoque. Tel était le degré de splendeur Litre xv. et d'éblouissante richesse de Bordeaux , par suite de ses im- 1 "
menses relations commerciales , qu'Arthur Young , dans ses excursions sur le continent, traduit ainsi ses impressions en 1787. parcourant notre cité : « Malgré tout ce que j'avais vu ou » entendu sur le commerce, les richesses et la magnificence )) de cette ville, elle surpasse de beaucoup mon attente. » Paris ne m'avait pas satisfait, car il n'est pas comparable à » Londres; mais on ne saurait mettre Liverpool en parallèle » avec Bordeaux. »
Si Arthur Young pouvait encore revenir sur les bords de la Garonne , il serait bien étonné de trouver Bordeaux déchu de son ancienne prospérité et de sa gloire , et bien éloigné de celles qui distinguent aujourd'hui Liverpool.
Le canal de Suez achevé , grâce à la France et par un Français, Marseille deviendra notre Liverpool et rendra à Bordeaux , ville de transit pour le Nord , son antique gloire et sa supériorité commerciale, éclipsée et usurpée depuis longtemps par cette ville anglaise.
Le commerce des colonies avec la mère-patVie était si Histoire étendu en 1786, que le Conseil d'État, par son arrêt du 14 sous Louis xvi juillet 1786, décida q^u'un service régulier de vingt-quatre paquebots serait organisé entre la France et l'Amérique. Les départs devaient se faire alternativement de Bordeaux et du Havre, pour les îles de France et de Bourbon, les 1 5 janvier, 15 avril, 15 juillet et 15 octobre; et les 10 février, 25 mars, 10 mai, 25 juin, 10 août, 25 septembre, lOnovemhre et 25 décembre, pour les États-Unis d'Amérique.
De ces vingt-quatre paquebots, il y en avait huit destinés au service des États-Unis et les autres pour les lies. Le tarif (lu fret fut plus élevé que celui du commerce, afin que ce nouveau service ne portât aucun préjudice aux bâtiments ou ne nuisit aux intérêts des négociants français; chaque tonneau <lc 2,000 livres do poids ou do 42 pieds cubes d'encombre-
Livre XV. ment était taxé sur le pied de 100 livres pour rAmériqae et J. ' de 200 livres pour les îles de France et de Bourbon.
Les passagers nourris à la table du capitaine payaient 600 livres pour aller aux Antilles, et le double pour aller à nie Bourbon. Ceux qui étaient nourris à la table des officiers de la marine marchande payaient 300 livres pour les Antilles et 750 livres pour Bourbon.
Les passagers nourris à la ration des vivres de la cale ne payaient que 160 livres pour les Antilles et 300 livres pour rile-de-France.
Les passagers de première classe avaient le droit de porter trois malles ; ceux de seconde classe ne pouvaient en avoir que deux; et les troisièmes, qu'une seule. Chaque malle ne devait pas dépasser le poids de 200 livres ni cuber plus de 4 pieds 1/2. Le port d'une lettre était de 20 sous, et les journaux ou feuilles périodiques étaient transportés pour le modique prix de 6 livres par an.
On comprend facilement les immenses avantages résultant de ce service transatlantique pour le commerce de Bordeaux ; depuis lors, notre cité s'embellissait de plus en plas; nos quais étaient encombrés de colis et de marchandises de toutes sortes , qu'on embarquait pour des pays lointains , ou qu'on en recevait pour la consommation intérieure ou l'exportation. On pourra juger de l'extension inouïe que prit notre commerce , dans les deux ou trois années qui suivirent le traité de 1786, quand on saura que, le 1*"^ mai 1789, il y avait dans le port de Bordeaux deux cent dix-huit navires étrangers et sept cent quarante-deux français ; en toat neuf cent soixante grands ou petits bâtiments. N« (lu !«' avril Nous trouvous daus le Journal de Guienne un tableau succinct de Bordeaux, quelque temps avant le traité de 1786; il n'est pas étranger à notre sujet et servira à faire connaître l'état civil, commercial , industriel, artistique et administratif de Bordeaux à cette époque.
Cette antique capitale de la Guienne était la résidence d'an ^^"f^^ xv. archevêque , d'un gouverneur , de deux commandants en ^ '
chef et d'un intendant. C'était le siège d'un parlement , d'une Cour des Aides, d'un bureau des finances, d'une amirauté, (Vun sénéchal, d'une municipalité, d'une juridiction des eaux et forêts, d'une cour des monnaies , d'une élection, d'un tribunal des traites et ports , d'une juridiction consulaire et d'un tribunal de commerce. Cette ville contenait alors trois forts, ti'ois chapitres (Saint-André, Saint-Seurin et Sainte- Croix, dont un était ablatial], quatorze paroisses, un annexe , une commanderie de Malte , trois séminaires , douze communautés d'hommes , treize communautés de filles , trois hôpitaux , une maison de force. Sa population était au moins de cent quatre mille habitants, parmi lesquels il y avait quatre-vingt-dix-huit avocats, quatre-vingt-dix procureurs, trente notaires, cinquante-huit huissiers, douze commissaires de quartier, cinqfeudistes, dix-sept médecins, soixante chirurgiens, vingt-deux sages-femmes , vingt-un apothicaires, six herboristes, six fleuristes. On y comptait huit cents négociants, armateurs ou banquiers, deux cent six courtiers, quatre commissionnaires pour les rouliers , quinze consuls ou vice-consuls étrangers , soixante marchands de grains et farines , quinze marchands de fer, treize marchands de cuir, vingt marchands de planches , quarante-huit marchands de morue, quinze marchands d'œwvre (pieux pour la vigne), vingt marchands drapiers, quarante-six marchands bonnetiers, onze marchands de laine « dix marchands pelletiers , quinze marchands de chapeaux , huit fabricants de couvertures , quatre-vingt-dix marchands de toile , neuf fabricants de bas, deux fabricants de tamis, dix-neuf fabricants de parasols, deux fabricants de peignes, trois fabricants de chocolat , trois fabricants de cire d'Espagne, un inspecteur de manufacture , six architectes-ingénieurs , trente-six entrepreneurs, vingt plâtriers, treize bijoutiers, trente horlogers , trente-trois or-
Livre XV, fèvrcs, scpt gravGurs, sept passementiers, deux batteurs ^^ * dor, treize doreurs, quarante-sept sculpteurs, quatre mécanicieus-ingénieurs , cinq opticiens, trente~six distillateurs, dix- neuf confiseurs, trente-buit fabricants de chandelle, cent soixante-cinq épiciers, vingt marchands merciers, trente marchands de modes , quarante-deux parfumeurs , trentequatre quincailliers, dix brodeurs, six miroitiers , huit marchands de cuirs à repasser, deux fabricants de bonnets carres et de petits collets, huit imprimeurs, huit libraires, vingt marchands de papiers, dix cartonniers, huit parcheminiers, sept relieurs, quatre marchands de papiers, six jaugeurs, six marchands de bouteilles, vingt-quatre faïenciers, six teneurs de livres, trente-un écrivains jurés, neuf écrivains publics, trente-deux hôteliers, vingt-trois limonadiers, sept charcutiers, deux restaurateurs, trente-huit boulangers, cinquante bouchers , onze fabricants de biscuits, vingt-un chaudronniers, trente-sept forgerons, cinq fourbisseurs, quarantetrois serruriers, deux éperonniers, deux épingliers , vingt-neuf clouliers, dix-neuf gantiers, dix-sept cardeurs de laine, neuf peigneurs de laine, treize fripiers, trois cent vingt-huit tailleurs, dix-huit tanneurs, quarante tapissiers , treize teinturiers, neuf tisserands , treize tonneliers, vingt tourneurs, trente-huit vanniers, vingt-neuf vitriers, vingt-un vinaigriers , trois poseurs de sonnettes , douze tabletiers , douze luthiers, seize maréchaux-ferrants, cent vingt-deux menuisiers , cinquante selliers , quatre facteurs d'orgues , trentequatre ferblantiers, quatre fleuristes-artificiers, quatre fondeurs de métaux , cent soixante-sept perruquiers , deux cent trois cordonniers, huit cofiretiers, quarante-huit constructeurs de navires, quatre avironniers, vingt-trois voiliers, dix-sept poulieurs , quarante-cinq gabariers, vingt-sept cordiers , soixante-six marchands de goudron , cinquante arrimeurs, quatorze pilotes côtiers, quarante-cinq charpentiers de haute-futaie, vingt-cinq charrons, quinze carrossiers, six
brovssiers, trente-un houchonniers , onze armuriers, huit ébé- Livre xv. nistes, quarante-six couvreurs, treize jardiniers, sept potiers L
d'étain , quatre artiBciers , cinquante-six porteurs d'eau.
Il y avait dans cette ville une douane , un bureau de contrôle des actes publics, un bureau de poste , un entrepôt de tabac , un bureau de marine , trois bureaux de messageries , une petite poste , une poste maritime, un bureau des vingtièmes, une régie des poudres et salpêtres, un bureau de vivres, onze dépôts d eaux minérales, une université , une académie (le belles-lettres, une académie de peinture et d'architecture, un Musée, un collège de sciences, un collège de médecine, une école de chirurgie, une bibliothèque publique, un cours public et gratuit de mathématiques, une superbe salle de spectacle , une Bourse , une manufacture d'indiennes , une manufacture de chapeaux, deux manufactures de porcelaine, trois verreries, sept raffineries, un riche cabinet d'histoire naturelle qui appartenait à M. Journu.
Les sciences et les arts y étaient enseignés avec succès; on y voyait des professeurs d'architecture navale , d'hydrographie, d'accouchement, de physique expérimentale, quatre maîtres de langues, cinq maîtres d'escrime, cinquante-six musiciens , quinze maîtres de danse, quatre écoles chrétiennes , cinq écoles hébraïques , vingt maîtres ou maltresses de pension.
Cette ville était gardée par soixante-trois hommes de guet à cheval , cent quatre de guet à pied et six régiments de milice bourgeoise ; elle était éclairée par environ huit cent cinquante réverbères. Sa marine se composait de trois cents navires; le port était communément fréquenté par trois cents navires étrangers et cent cinquante bâtiments de cabotage. Deux cent quarante voitures bourgeoises, soixante-dix remises , cent vingt-huit fiacres roulaient journellement dans les rues, et deux cent seize chaises à porteurs étaient occupées à porter les citoyens où leurs affaires ou leurs plaisirs les appelaient. Voilà Bordeaux avant la Révolution.
Livre XV. Nous venons de voir lancien Bordeaux et de contempler ^^ * avec intérêt la marche ascensionnelle de sa prospérité et les développements graduels de son commerce; la Révolalion arrive : elle change et bouleverse ce tableau.
Dans la loi du 16-24 août 1790, on trouve au titre XII des dispositions spéciales , sous ce titre : Des Juges en matière de commerce , que nous ne croyons pas devoir transcrire dans cette notice. Au lieu de jugeS'<onsuls , nous n*aurons plus que des juges de commerce, investis du droit et des pouvoirs de connaître des affaires maritimes. Les anciens négociants et banquiers furent déclarés éligibles en qualité de juges aux tribunaux de commerce (10 août 1791 ). Les jurandes et les maîtrises furent abolies et la liberté du commerce consacrée. Les assignats ont-ils eu une valeur commerciale? La France répondra pour nous.
Nous arrivons maintenant à l'époque de la codification,
travail immense , où les noms de Napoléon et de Portails
Histoire s'unissent pour Texécution d'un travail, avec une méthode,
t'^iiMW^xui ""® clarté et une profondeur de vues qui étaient, dit
page 299. M. Thiers, un sujet de surprise pour tout le monde.
Après le Code civil est venu le Code régulateur des relations commerciales: les célèbres ordonnances de 1667, 1673 et 1681 lui servirent de modèles; il fut rédigé par des hommes d'expérience et rendu exécutoire à compter da l*»" janvier 1808.
L'année 1790 se présenta avec de noirs pressentiments, les années 1791 et 1792 les réalisèrent dans les faits; mais c'est 1793 qui ruina notre place, et depuis lors, jusqu'en 1795, le commerce languissait , l'agriculture était négligée, l'industrie frappée de stérilité , les comptoirs vidés dans les poches des proconsuls et de leurs infâmes satellites, les négociants incarcérés ou guillotinés , le négociantisme un crime que le sang seul pouvait expier ; le bien s'appelait mal, et le mal, organisé par les lois, s'établissait dans les esprits comme le véritable bien. C'était le monde renversé.
6 mai iB5i.
Isolée des peuples voisins, en guerre avec le monde, la France Livre xv. voyait ses côtes bloquées , ses colonies envahies , sa marine 'l, * presque anéantie; le désespoir lui suggéra Tidéc de nouvelles ressources et de nouveaux moyens de défense et de vengeance , celait d armer en course et de métamorphoser les bâtiments de commerce en bâtiments croiseurs. Bordeaux donna l'exemple, et des centaines de corsaires s'élancèrent de son port et furent suivis par des milliers partant de Dieppe, du Havre et de tous les ports de France. Nous nous écarterions de notre sujet si nous voulions raconter les hauts faits , les actions brillantes , les nombreuses prises de nos marins bordelais ; il faudrait parler de nos navires : la Ciloyemie française, capi- La Guienne, taine Dubedat ; le Général Dumouriez', le Général Courpon, le Sans-Culotte , la Liberté , le Jean-Bart, le Brutus, le Robert, VAjax français, la Daurade, capitaine Benqucy, armée par Ferrand et C® ( 1 ) ; la Républicaine, capitaine LeBozec, qui fit , dans une seule croisière , quatorze prises ; le Décidé , capitaine Noël ; le Huron , capitaine Harismendi , armé par M. Conte; le Scipion français , capitaine Martin; la Confiance, capitaine Surcouf; le Vautour, capitaine Belle; le Grand- Bonaparte , armé en course par MM. Sallanche et Sorbe; le Bordelais, capitaine Thibaut, armé par M. Balguerie; le Grand^Décidé , la terreur des Anglais, capitaine Duchéne; la Bellone, capitaine Destibetcho; le Blaireau, capitaine Castets; \di Psyché, capitaine Léveillé; YAdour, capitaine Mondetot ; la Représaille , commandée par Quoniam ; la Blonde , ï Eugène, capitaine Limousin; Y Emile, le Napoléon, le 7amerlan et un grand nombre d'autres croiseurs , tous plus ou moins célèbres, tons la terreur des Anglais et croisant non seulement dans la Manche ou sur nos côtes, mais poussant leurs courses aventureuses jusqu'aux Açores et aux Antilles,
(1) Nous tenons beaucoup de ces détails de la bouche de M. Benquey lui-même <"! (I« quelques articles de la Guienne.
i"*I»;irt.ii. \'l
Livre XV. et rentrant dans noire port avec des vaisseaux capturés et 1. des trésors immenses.
Dans cette liste de nos plus célèbres corsaires peuvent figurer avec distinction, le Courageux, appartenant à M. de Ségur; la Minerve, qui appartenait à M. Gérus et avait pour capitaine l'intrépide M. Langlois; la Mouche, capitaine Louis de Briolle; la Nouvelle-Mouche , c^ipitaine Plassiard; XOfak et la Brune , le Robuste , Y Éveillé, V Aigle et le Jason , appartenant presque tous à la maison Gradis, et tous distingués par leurs nombreuses prises et leurs brillantes actions sur mer. Nous passons sous silence un grand nombre de corsaires bordelais, commandés par des hommes de courage et de mérite et dont les noms sont conservés dans les fastes du commerce et les registres de la marine. Pendant vingt ans, ils ont tenu la mer et balayé de nos côtes les vaisseaux anglais, qui , fiers de leur supériorité numérique, ont fui cependant bien souvent devant nos simples bâtiments armés en course , mais montés par des hommes de cœur qui ne demandaient pas mieux que d'accrocher les navires ennemis , engager le combat anssi près que possible et venger le pavillon français des insultes de ses ennemis.
Enfin, la Restauration arrive, et avec elle le repos, le bien-être et l'espérance d'un heureux avenir. Le commerce renaît; on réveille l'idée des grandes expéditions; le port de Bordeaux reprend son ancienne activité, et un mouvement inconnu depuis bien des années est imprimé aux transactions, à l'industrie et aux S|)écnlations commerciales, par les maisons Bonafie, Cabarus, Baour, Bethmann, Delbos, Pellelreaa, Daniel Guestier, Rubichon, Justin Poussât, Sorbe, Portai et une foule d'autres dont les travaux et la réputation sont consignés dans les registres de la Bourse.
La révolution de 1830 arrive et jette quelque perturbation dans les esprits et dans les affaires. Ce n'est pas que Louis- Philippe voulût la ruine du commerce, non, mais il se rendit
trop accessible à un certain parti , qui , intéressé au bien-être ^î^re xv. du Nord, s*acharnait contre les intérêts du Midi et, trouvant le '^^ ' moyen de faire protéger la production et d'encourager la consommation du sucre de betterave , sacrifia notre commerce , nos pays viticoles , tous les intérêts méridionaux , aux exigences de quelques députés spéculateurs du nord de la France.
Quelques mois ont suffi pour dissiper les craintes éveillées par la catastrophe de 1830 , et en 1834 et 1835 le commerce se livra de nouveau avec ardeur à ses expéditions lointaines el à ses immenses entreprises. Mais malheureusement la confiance ne se rétablissait pas , et le commerce en a besoin : c*est son élément , il ne vit et ne prospère que par elle. La prospérité n'était que factice et apparente. L'ordre social a ses lois de progrès , de solidité et de bien-être ; l'usurpation ne s'appuyant que sur la mobile volonté d'un peuple inconstant dans ses affections el ami des changements, n'inspirait pas la même confiance que la royauté légitime, et, malgré ses rases et son habileté à conduire les affaires , le commerce, pendant tout son règne , n a jamais pu atteindre le degré de prospérité qu'il avait acquis en 1786, 1787 et même en 1828. Noos avons déjà vn le mouvement de notre port en 1786 et les années suivantes; nous allons maintenant voir ce qu'il était en 1838 , sous Charles X :
En 1828, le tonnage total des naviœs entrés ou sortis de statistique notre port était de. . . 237,869 tx
En 1833, de 227,339
Différence en faveur de 1828 10,530 tx
^n 1828 , le Havre faisait un commerce maritime de 251,636 tx
Et en 1833 , ce commerce s'éleva à 320,946
On voit bien que Bordeaux fut sacrifié aux exigences de Paris et du Havre! L'année 1830 a été pour notre port une
de la Gironde.
Livre XV. époque de déchéance. F.ouis-Phiiippe et ses ministres élendi-
"^^ lent leur sollicilude aux régions septentrionales de la France;
les pays méridionaux ou l'ouest de la France furent enliè-
rement négligés. Ceci ressortira encore mieux du tableau
suivant :
En 1841 , le tonnage total des navires entrés ou sortis des ports suivants, était :
A Bordeaux 266,169 tx
Au Havre 587,681
A Marseille ' . 920,976
Il paraît évident que, depuis 1830, notre commerce est entré dans une voie de décadence dont il n'est pas encore possible d'entrevoir la fin. La république de 1848 en acheva la ruine. Les colonies sont perdues, en quelque sorte, par l'émancipation imprudemment brusque des esclaves ; le sucre de canne , presque abandonné faute de bras, ne pouvait plus lutter avec le sucre indigène, ni répondre aux besoins intérieurs et encore moins aux demandes d'exportation; les sncres de betterave ont remplacé , sur notre marché, le sacre de nos colonies.
Depuis quelques années, Bordeaux semble renaître; on remarque sur nos quais un mouvement inaccoutumé; le commerce s'étend sur une plus large échelle et ses paquebots à voiles et à vapeur sillonnent toutes les mers et transportent en peu de temps nos vins et les produits des pays méridionaux , sur tous les points de l'Amérique centrale, aux colonies et môme en Australie. Ainsi Bordeaux se trouvera bientôt relié à l'Inde , aux États-Unis, à toutes les parties de l'Ancien et du Nouveau-Monde , grâce à nos steamers et à nos magnifiqjes clippers à hélice.
Pour se faire une idée du mouvement qui se manifeste dans notre port, il faut visiter les magnifiques chantiers de Messieurs Arman et Chaigneau. On n'a pas besoin d'aller en Angleterre pour voir à quel degré de perfection est portée aujourd'hui
rarchitecture navale ; les chaoliers de Bordeaux ne laissent rien à désirer, et les bâtiments qu'ils envoient sur toutes les mers n'ont rien à envier, en fait de grandeur, de beaule et de solidité, à ceux qu'on voit à Liverpool et à Londres.
Outre ces magnifiques chantiers, il y en a bien d'autres également curieux à voir : ce sont ceux de MM. Moulinier, Bichon, Guibert, Lestonnat, Cluzan, Viaud , Charron et plusieurs autres de leurs confrères de Bordeaux , de Libourne et de La Roque. On jugera, par la nomenclature suivante, de la haute importance de notre marine marchande ; nous ne citerons que les navires qui font les grands voyages au delà da cap de Bonne -Espérance et du cap Hom :
Noms des Navires. Genre do construct** Tonnage.
Bordeaux clipper 750 tx
Canton id
Charlemagne id
Comète tr ois-mâts....
Eclair clipper
Golconde id
Georges-de-Courson id
Himalaya id
Jessore trois-mâts....
Jean-Louis id
Joachim clipper
Lormont trois-mâts....
Mariquita id
Périgny id
Tous ces navires vont au delà du cap ie Bonne-Espérance ; il y en a bien d'autres qui fréquentent les mêmes parages et parcourent la même ligne, mais leur tonnage est moins fort et leur service moins régiilier. Nous donnons ci-après les noms de quelques bâtiments de construction moderne, qui vont au delà du cap Horn; mais, à vrai dire, pour être juste, il faudrait faire Ténumération de tous les navires de notre port. Nous n en citerons que quelques-uns ; si nous ne craignions de trop étendre notre travail , nous en nommerions un grand nombre d'autres.