‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 19 sur 177 · Livre XI · texte numérisé non relu

Livre XI

Chap. 6.

Recueil des

pièces , ou treizième Courrier bordelais.

Livre XI. même on chassa de la ville le président de Pichon, Sauvât de ^?1 ' Pomiers , doyen du Parlement ; Jean de Sabourin , Léon de Lescnres, Louis de Lalane d'Uzeste, conseillers de grand — chambre ; François de Pomiers , président aux enquêtes ; Paul de Mons , et Léon de Lalanne , fils de Louis , conseillers aux requêtes; Duval, Pommier-Francon , Pichon-Muscadet , Martin, du Burg, de La Rochebalon, de La Groix-Maron , de Lesparre et de Primet , tous conseillers.

L'anarchie était à son comble : la population était mattresse de la ville , la compagnie n'osait plus se réunir. Cependant , le 7 juin , quelques officiers allèrent au palais ; le prince de Gonti s*y plaignit de ce qu'on le représentait comme complice des ormistes, malgré tous ses efforts pour prévenir leurs excès. Les membres du parlement, qui se trouvaient présents, n'osèrent pas lui reprocher sa connivence avec eux ; il était prudent de le ménager, et ils remirent à un autre jour, sous quelque prétexte , l'examen de la plainte du prince , mais avec la pensée secrète de n'en rien faire.

Dans ces pénibles conjonctures , le fidèle Lenet ne savait que faire ; il prit enfin la plume et adressa , le 1 0 juin , un rapport circonstancié au prince de Gondé. Gelte pièce est trop curieuse pour ne pas trouver place dans cet ouvrage :

<c Le bruit continue toujours icy que M. le prince

» de Gonti et Madame de Longueville faisoient mouvoir ceste x> Ormée, avec tant de violence et de chaleur, j'ai continué à » le leur dire ; mais ils ont continué de m'en vouloir desa- » buser par larmes et par paroles , et comme je leur ai tou- » jours dict que je n'en croyais rien ; mais qu'il était bon que » les effets justifiassent là-dessus leur conduite. Leurs Altesses » me promirent de s'y appliquer, et par effect, tout le 6 au » soir, le 7 et le 8 se sont passés en divers voyages, que j'ay » faicts chez ceux de la grande et petite Fronde , diverses » visites que les uns et les aultres ont faictes chez Leurs Altes- » ses et en plusieurs conférences que nous avons eues avec eux

9 pour restablir les choses en leur premier estât , et reprimer Livre xi.

V lear grand emportement de TOrmée qui s'assembloit en L '

» séance réglée tous les jours, qui avoient faict de toute sorte *^^*

s de charge parmy ceux qui la composent , qui venoient

B d'eux tout ce jour par députés , qui parloient haultement

i de chasser M. Denort , Fontenelle, dix ou douze conseil-

» 1ers du parlement et plusieurs bourgeois; qui se sentoient

I fortifiés par les huguenots, sur le suject de Tarest dont je

» vousay escrit, qui vouloit régler, disoient-ils , toutes les

s affaires publiques; enfin, tout s*en alloit en de très-grandes

I extrémités; et quand on leur parloit de ne rien faire que

1 par ordre de Votre Altesse , ils disoient qu'elle estoit envi-

» ronoée de mazarins, et qu'ils savoient bien que vous seriez

> bien aise quelque jour de tout ce quils faisoient, et tout cela B par la conduite de Villa rs et de Dure teste , dont le dernier B est dans un emportement publique, et Tautre, agissant avec * une modération apparente, porte tout aux extrémités; et ce » qu'il y a de pire est qu'il joue les deux et qu il faict tou-

» jours faire le contraire de tout ce qu'il concerte, puis vient . B en tesmoigner déplaisir en secret et harangue séditieuse- 9 ment à la teste de ses confrères en publique.

» On a donc fait, depuis trois jours, toutes les choses pos- B sibles pour porter les esprits à la réunion dans les Frondes, » et ensuite de pouvoir travailler sérieusement à couper la » racine de ce mal. Mais les divers intérests, les envies et les » haines particulières ont empesché les uns et les autres d'y » agir sincèrement, de sorte qu'on avoit point encore pris les » mesures, estant tous dans une telle méfiance qu'ils n'osent » et ne veuillent parler les uns devan tles autres de peur d'es- B Ire exposés au peuple.

B Leurs Altesses proposoient comme un grand remède, » d'assembler l'Hôtel-de-Ville; mais la crainte que j'avois que N toute rOrmée n'y allast et ne rendist maîtresse, par la

> pluralité des voix , de la délibération , m'en faisoit appré-

!»• Pirt. B. e

Chap. 6.

Livre XI. » hender le succès , car après cela il a y avoH ptasde^mesures » à garder; c'estoitaujourd'huy qu'elle devoit faire une grande » assemblée eu armes , semblable à celle qu'ils firent pour » chasser les quatorze conseillers, et c'estoit aujotird*huy » mesme qu'on devoit s'assembler au parlement pour advîser » aux moyens de s'y opposer. Je faisois différer l'on et l'autre » tant que je pouvois jusqu'à ce que M. de Chavagnac nous )) eust apporté des ordres précia; car je sçavois que de là » dépendoit la loi et les prophètes , ce que , frappant on coup » de volonté absolue , chacon plieroit et qu'il ne resleroît plus » ceste imagination que l'on vouloit bien tout ce qui arrivoit, » quoique Leurs Altesses protestassent toujours du contraire. » Enfin, hier,. je receus la deapéche de Yostre Altesse, du 2 » du courant-, dans laquelle il y avoitune lettre pour de Vil- » lars. Leurs Altesses crurent que les circonstances présentes » en devroient peut-être faire changer le style et<me la firent » ouvrir. Par effect, il fut fort à propos d'y ajouter une »dé- » fense positive de s'assembler que par ordre de M. le prince » de Gonti , comme l'on fit. Les deux 'Frondes s'assemblèrent » à l'archevêché ;pour adviser ce que l'on feroit aujourd'huy » pour se garantir de ce dont l'Ormée menaçoit, (quand elle » vint par députés proposer plusieurs officiers, et entre autres » se plaindre de ce que le capitaine des gardes de M. le prince » de Conti venoit de leur défendre , dans «leur assemblée, d'en » faire dorénavant aucune, que par l'ordre de Son Ait^e, » qui avoit envoyé dans lemesme moment M. de Latour^ qui » fut porter la ditte lettre au sieur de Yillars, qui, tout furieux, » cria qu'il falloit tout pousser aux extrémités, s'assembler en » armes le matin, et chasser tous les suspects, et ceux mesme » que Yostre Altesse lui mandoit de faire conserver.

» On résolut donc de s'assembler à l'Ormée , aujourd'hui , » ce 7 du matin, et en armes. Le bruit en fut ^rand par la A ville; chacun commença à appréhender remportèrent dont » ils menaçaient. Monsieur le prince de Gonti envoya quérir

ji quelques-uns de la grande Fronde et quelques-uns de la ^'^c^ ^'-

9 petite , car la jalousie est si grande entre eux qu'il n'y a -^ '

V plus quasi moyen de les joindre sans crainte de les voir

» battre. Son Altesse manda aussi les jurants et consuls de la

B Bourse et plusieurs bous bourgeois; elle les mit tous séparé-

B ment en présence de U^^ de Longueville et de Messieurs

B Gondrin, Sarrasin et moi'; et, après avoir concerté touç les

» moyens d'empescber tous les maux dont on estoit menacé

» par caste Ormée et avoir agité les inconvénients de p^t et

» d autre, on résolut de se rendre maistres de THostel-de-YiHe,

B qai, ceste nuit, par malheur, estoit gardé par un capitaine

« de rOrmée, et qu'on disoit la devoir livrer 9. ses coqfrères.

B Le joge de la Bourse disoit ;toujours que les bons bourgeois

» feroient tout ce que Leurs Altesses lui recommanderoient.

9 Fontenelle et la petite Fronde avoient une forte cabale dans

B le quartier du Chapeau-Rouge, des Chartrons, et les hu^ie^

B nols que nous avions cabale sous main , auroient promis de

B ne rien faire.

» Son Altesse promit donc au dit sieur de Fontenelle de B venir prendre au Chapeau-Rouge des bourgeois pour les B faire entrer ceste nuit dans l'Hostel-de-Ville. Ceux del'Or- B mée, qui estoient aux aguets, parce qu'ils savoient qu'on B cabaloit le bon bourgeois contre eux, faisoient une patrouille B sans ordre dans ce quartier-là, et, voyant à une heure après B minait du monde armé devant la maison d'un nommé du * Cornet, y firent une descharge de cinquante mousquetades B sans y blessQr ^personne. Ceux du Cbapeau-*Rovge , parmi B lesquels étoient MM. de Thibault et de Fontenelle , gaignè- B rent la maison, et tirèrent si fortement sur ceux de l'Ormée, B qu'il y en eustun de tué et cinq ou six blessés, parmi les- » quels sont Montelet, procureur, et Lafitte, marchand.

n Ce matin, la résolution qu'on prit hier au soir, confirme B en tout le contenu en vos lettres, de tout pacifier tant qu'on 1 pourra, a esté exécutée en ceste manière : Madame la prin-

LiTre XI. » cesse dans sa chaise , M. le duc et sa suite dans son carrosse , ChaM, ^ j^ chevalier de Thodias (1), M. de Romanville et moy d'un » coslé, M. le prince de Conti, M. de Goudrin, le juge de la » Bourse (2) et son plein carrosse de gentilshommes, d'un autre » costé, et Madame de Longueville avec MM. de Barbezières, » de Sarrazin , un consul , d'un autre , ont esté par toutes les » rues séparément, dès les six heures du matin jusque à midy, » faisant ouvrir les boutiques, empeschant qu'on ne s'armast* » pour aller joindre l'Ormée, ordonnant de se tenir en estât » de faire ce que Leurs Altesses ordonneroient. On avoit . » fait courir diverses copies de la lettre de Votre Altesse à » Villars, pour faire savoir sa volonté; M. le prince de Conti » et Madame de Longueville disant hautement que c'estoient » des esprits malicieux et insolents qui avoient fait courir le • » bruit que Leurs Altesses avoient favorisé toutes ces assem- » blées et les désavouant. Et tout cela a réussi si avantagea- » sèment que tous les bons bourgeois ont juré partout où l'on » a esté de n'avoir jamais de pensée que celle de Votre Al- » tesse. Leurs Altesses y ont apporté tous leurs seings et assa- » rément y ont esté de fort bon pied : pour Madame et M. le » duc , M. de Riconte vous dira ce qu'ils y ont fait, et avec » quelle facilité et quelle douceur ils ont tout porté à la dou- » ceur et à la paix, suivant vos ordres; quelques-uns ont » demandé justice du désordre de ceste nuit; on leur a promis » de le coynoistre et de leur rendre. Et de toute cette grande » assemblée de l'Ormée, il n'y a eu que cinquante ou soixante » hommes , Dureteste faisant le diable pour animer tout à la i> révolte. Ils avoient mis des sentinelles pour empêcher qu'en » abordant on ne cognoisse leur faible.

» Pendant ce temps-là , Villars est allé trouver Madame » de Longueville, luy a dit qu'il y avait quatre mille hommes

(0 Premier jurât.

(3) Il se nommait Tnichon.

Ghap. 6.

armés pour venger la mort de leurs confrères et brusier Livre xi toute la ville, à la réserve des maisons de Leurs Altesses.

Elle Ta traité d'insolent et Ta fait sortir M. le prince de

CoDti dit qu'il vous respond entièrement de Bourdeaux et rit de tous les sots qui ont cru (voilà comment il parle], qu'il eost favorisé tout ce qui s'est faict jusqu'à présent. 1 M. de Chavagnac vient du couvent des Carmes, où, ayant fort bien et judicieusement parlé, se réduit à deux choses principales : l'une , la réconciliation avec le parlement , et l'antre, la cessation des assemblées qui ne seroient pas autorisées par Son Altesse de Gonti. Quant au premier, ils ont respondu que c^la ne se pouvoit ; qu'ils estoient leurs ennemis ; que s'ils avoient le dessus , ils les perdroient , et Touloient avoir une évocation générale de leur cause. Quant an second , ils ne pou voient s'imaginer qu'est-ce qu'ils avoient faict depuis huit jours, qui eust obligé M. le prince de Conti de leur deffendre de s'assembler, eux qui leur avoit permis. Ilsont demandé justice à M. de Chavagnac de leurs confrères tuéset blessés. L'ambassadeur a respondu fortement sur tous ces points, et, comme M. de Riconte en a ouy la relation oomplette, il me dispensera de faire la mienne plus longue.

» Lbnet. »

Cet état d'anarchie continua pendant les deux jours suivants (le 11 et le 42 juin); enfin on convoqua, par ordre du parlement, le grand Conseil des Cent-Trente à l'Hôtel-de-Ville, pour aviser aux moyens de rétablir l'ordre. On y délibéra sur quelques mesures à prendre et on en fit un rapport le surlendemain au parlement. Le président de Gourgues insista pour qu'on rappelât les oflSciers qu'on avait expulsés. Conti donna l'assurance qu'ils pouvaient rentrer sans crainte , sans danger. On les fit avertir et inviter, et après plusieurs mesures dictées par la prudence, les membres du parlement qui se trouvaient avec de Pichon chez M. Pomiers, à Âgassac , arrivèrent en ville et reprirent leurs sièges au palais. On crut un instant que le

Livre XI. désordre était fini, mais il ne faisait que commencer; aa calme ^L ' apparent de quelques jours , succéda tme agitation plus forte *^^' que les précédentes : les ormisles manifestaient les projets les plus alarmants.

Le 24 juin , on vint prévenir THÔtel-de-Ville que les or-

mistes se rassemblaient sur la place Saint-Michel. ïje jurât

Journal de tout Guiraud (c'était Nort, selon D. Devienne), s y rendit, accom-

fait c"* ssét P^8°^ ^® ^^^'^ archers ; la foule était considérable et très- Bordeaux, de- exaspérée : on y remarquait un grand nombre d'individus pins iokV^^^^"*" de vin. Le jurât engagea Tattroupement à se disperser et tous les bons citoyens à rentrer chez eux. Ses conseils furent ni^ prisés, son autorité méconnue, et peu s'en fallut qu'on ne le mtt en morceaux. Il échappa par miracle à ce& forcenés et alla faire battre le tambour dans le quartier de Saint-Remi et du Chapeau-Rouge; et ayant réuni trois cents bourgeois, il se mit à leur tête et marcha vers le théâtre du rassemblenient tumultueux; mais, arrivés en ordre jusqu'au Pas-Saint- Georges, ils y rencontrèrent les ormistes, qui se portaient à leur rencontre. Une action très-vive s'engagea à deux heures et dura jusqu'à cinq. Enfin , obligés de se retirer devant les * décharges de mousqueterie de la garde bourgeoise, ils abandonnèrent la rue; et, ayant pénétré dans les maisons, ils s'y barHcadèrent et se défendirent par les croisées. Avertie de ces désordres, la princesse de Gondé se fit porter sur les lieux et réussit à faire cesser le feu ; mais les insurgés laissèrent dans la rue plus de quarante morts ou blessés. La perte des bourgeois consistait en dix ou douze blessés et deux morts, La Verrie , fils d'un procureur au parlement , et le jeune Ducot. La princesse courut des dangers réels , car sa chaise à porteurs fut frappée de deux balles.

La nuit se passa à former des projets de vengeance : le 25» dès la pointe du jour, une sourde rumeur circulait dans les quartiers de Saint-Michel et de Sainle-Croix ; les hommes , les femmes même et les enfants accouraient , de tous côtés ,

Ghap. 6.

armés de maaYais mousquets, de haches, de fa^tx, de piques, f^^vre xi. deeouleau:^^ et de bâtons; les hommes paisibles forent arrachés de ieurs Hks el forcés de se joindre anx séditieux, sous pMoe de voir leurs maisons pillées et incendiées. Cet attroupeflAeal <ie pins de deix mille personnes se mit en marche ^ers rafttet-de-VîBe, au milieu des pleurs el des cris des enbnts ek des. femmes déguenillés , qui suivaient leurs pères et levrs liiarîs. Le jurât Dubourdien avaii été chargé de la défense de eette place ; mais, voya»t arriver en désordre cette oolme de reheHes , le cœur lui loanqua ; il n'osa pas faire iBéoie un sÛBulaere de résistance, et, dès ta première sommation, fit ouvrir les portes de THÔtet-de- Ville. Les ormistes, maHrea de T^rsenal , s'emparèrent de deux canons et de six fauconneau 3( , firent sonner le tocsin et appelèrent , par ces lugubres sons, leurs partisans, épars en ville, à venir partager leur gloire et assister à leurs triomphes. On se concerta enfin ^u^ les projets futurs : il fallait songer à cueillir de nouveaux lauriers, et la première pensée fut de marcher, artillerie en iéte , vers le Chapeau^Rouge , de saccager ce quartier et de tomber d*abord sur l'hôtel du président de Pichon, magistrat iatègre el honorable, qui leur était particulièrement odieux.

Prévfou à temps de leurs desseins, M. de Pichon avait Qonfié la défense de soo hôtel à cent hommes de la garde bourgeoise; cent autres s'établirent chez le conseiller La Roque, qui était logé en face du président. A quelques pas de là étaient postés cent vingt hommes , tous armés de mousquets, et , de l'autre côté de la rue , il y en avait vingt dans la maiaoïi DuccHtiet et dans quelques autres du voisinage.

Comme on le voit , tout était préparé à bien recevoir les ormistes. Ils arrivent enfin en désordre et assaillent l'hôtel de M. de Gourgoes. Ou répond à la première attaque par une décharge qui étend douze émeu tiers sur le carreau . La vue d u sang enflamme leurs camarades; ils courent en avant, comme pour braver la mort; iU serrent leurs rangs, ouiis la fusillade

LiTre XI. des maisons voisines les éclaircit et jonche la rue de cadavres ; ^ ' iis redoublent d'audace , s'efforcent d'enfoncer la porte , mais

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