‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 18 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le prioce de Coati flatte les mécontents. — On le préconise. — Plus tard , on le mé« prise. — Le parlement interdit. — Sa conduite. — L'Ormée commence. — Les procédés des ormistes. — Ils chassent quelques membres du parlement. — Conduite suspecte de Gonti. — Les excès des ormistes. — Us expulsent de la Tille plusieurs officiers du parlement. — Une assemblée des Gedt-Trente. — Un rassemblement sur la place Saint-Michel. -^Combat dans la rue Pas-S^eorges. —Attaque faite sur Tbôtel de M. le président de Pichon.— Conflit sanglant. — —Perte considérable de chaque cété, etc.

Au commencemeDt de l'Ormée , le prince de Gonti ne pré- Lirre xl voyait pas les funestes développements qu'elle allait prendre ; ^^^ il se fit le serviteur de ces misérables , croyant qu'en les flattant, il pourrait s'en rendre maître. Il se trompait : le prince, en s'abaissant , devenait esclave ; il cessait d'être digne de représenter l'autorité. Dans les premiers moments de son intimité avec les ormistes , les rimeurs de l'époque , et l'abbé Gai, entre autres, célébrèrent, sur tous les tons, ses vertus et ses brillantes qualités (1); mais, quand on le vit avili et asservi à la volonté des factieux , on lui prodigua toutes les Métnoires épîthètes déshonorantes que renfermait le vocabulaire ; on ne ^f ^^DT-f \

coueci. « ciiioi,

loi épargna aucune sorte d'humiliation. Dans les placards affi- tome 48. chés aux coins des rues, on disait que Gonti s'était fait prêtre choisy, et devait aller dire son bréviaire ; que s'il voulait faire la ^fV^.ff'

(i) Illustre captir, Conti, brave, La vertu n'est jamais esclave , Quelque restreinte qu'elle soit :

Ce sont des marques de sa gloire Que dans le large et dans Tétroit , £lle moissonne la victoire.

Livre XI. guerre, il ferait mieux de s'en aller la faire tout de bon, que ^ ' de s'ensevelir dans la mollesse à Bordeaux et de faire l'amour à sa sœur, la duchesse de Longueville, qui, pour assouvir sa brutale passion , s'était déshonorée jusqu'à le recevoir dans son lit 1 Toutes ces infamies se disaient et se répétaient à Bordeaux, jusque même aux oreilles du prince et de la princesse. Ils en étaient honteux ; ils s'en sentaient avilis. Conti rougissait de sa servitude et désirait la paix ; mais la princesse n'en voulait pas et désirait la continuation de la guerre. L'armée ne l'aida que trop dans la réalisation de ses vœux.

Quand le roi , qui était alors à Poitiers , sut exactement la conduite des Bordelais, il interdit de suite et le même jour (10 décembre 16S1 ) le parlement de Bordeaux, les autres compagnies de la ville et tous les présidiaux du ressort. Le i*"" janvier 1652, le courrier remit en mains propres, au procureur général, l'interdit royal qui contenait une dépêche pour le parlement et une autre pour les jurats. Le procureur général manda ces magistrats ^ mais ils ne se rendirent pas auprès de lui. Le lendemain, il alla porter les deux paquets au parlement ; il rencontra cent vingt ormistes qui , lui barrant le passage, exigèrent la remise des dépêches. Il s'y refusa; mais, après des menaces brutales, on le fouilla lui-même, son secrétaire et son valet de chambre, et on emporta la déclaration du roi. Il rendit compte à la grand'chambre de la violence dont il avait été l'objet. On voulut qu'on fît des informations; mais on jugea à propos de fermer les yeux sur ces mauvais traitements : la gravité des circonstances exigeait beaucoup de prudence ; le remède n'aurait fait qu'augmenter le mal. Le 1 1 janvier, l'avocat général du Sault se présenta

Registres au parlement avec un exemplaire de la déclaration royale, publiée par la cour, à Blaye, le 8 du courant, qu'il venait de recevoir du prince de Conti ; il avait fait prier M. le Procureur général de venir en conférer avec lui , au parquet ; mais ce magistrat avait été si maltraité le 2 janvier, qu'il avait

du Parlement.

Chap. 6.

résola de ne plus retourner au palais sans que la compagnie Livre xi.

le mandat. Il fut invité pour le lendemain, et avec lui, tous

les conseillers catholiques qui se trouvaient encore en ville.

Do Sault s'étendit beaucoup sur les graves inconvénients qui d. Deyienne.

résulteraient de l'interdiction du parlement et de la cessation

de la justice distributive dans le ressort ; il alla jusqu'à dire

que, quoique ce document portât la signature du roi , il était

évident , à la seule inspection , qu'il n'était pas de lui , mais

de quelque autre individu calomniateur et moins soucieux des

intérêts du royaume. On délibéra donc que de très-humbles

remontrances seraient faites à Sa Majesté ; que , sous son bon

plaisir, tous les officiers de la ville et du ressort continueraient

l'exercice de leurs fonctions respectives; et dans la vue de

faire passer Mazarin et ses adhérents pour être les auteurs de

celte interdiction , on les déclara criminels de lèse-majesté ,

perturbateurs du repos public et passibles de beaucoup de

peines rigoureuses et infamantes.

On voit bien que cette délibération ne fut prise et que l'arrêt qui s'ensuivit ne fut rendu que sous la pression extérieure des ormisles ; on voulait les convaincre que les bourgeois et le peuple pouvaient se reposer sur le parlement pour la défense de leurs libertés et la sauvegarde de leurs intérêts. On réussit à faire passer cette conviction dans les esprits; mais les coryphées n'étant pas satisfaits , on recommença les assemblées tumultueuses de l'Ormée et l'on se montra beaucoup plus exigeant. Le parlement eut la faiblesse de croire que la foule respecterait ses arrêts; il ordonna donc aux jurats de s'opposer à ces rassemblements : la voix des jurats fut impuissante. L'Ormée , fière de sa puissance, répondit aux défenses do parlement par cet insolent plébiscite :

« Sur l'avis reçu, par la compagnie de l'Ormée, d'un cer- » tain arrêt du parlement de cette ville, injurieux et dérai- » sonnable , afin d'empêcher et détruire les bons desseins B de la dite assemblée , nous disons que , si le dit arrêt est

Lirre XL y^ publié par la ville, il sera couru sur les auteurs, adhérents » et complices d'icelui, faisant défense au dit parlement, sous » peine de vie , d*user à Tavenir de semblables procédures, » pour auxquelles s'opposer la dite assemblée prendra les » armes ; enjoignant aux bourgeois de la ville d'y tenir la » main , à peine d'être déclarés traîtres à leur patrie , et , » comme tels , bannis à perpétuité de la dite ville , et leurs » biens confisqués. Signé : L'Orbiéb. »

L'arrêt du parlement ne fut pas publié ; on l'arracha des mains des huissiers, et il fut déchiré en mille morceaux.

L'Ormée, comme on le voit, se sentait toute-puissante ; elle arbora le drapeau de la révolte , s'organisa en gouvernement et voulut , par ses premiers actes , faire preuve d'omnipotence.

En effet, les ormistes s'assemblèrent avec leurs armes et dressèrent une liste de proscription contre des citoyens honorables qui ne partageaient pas leurs sentiments. Les jurats se reconnurent impuissants à empêcher les désordres :'le mal était trop grand et presque sans remède. Sur les injonctions du parlement, les jurats firent un nouvel effort; mais, ayant cette fois-ci réussi à disperser la foule , ils vinrent déposer sur le bureau un paquet cacheté, à l'adresse du parlement. On délibéra qu'il serait ouvert le lendemain. Il contenait les noms des proscrits : Jean et Henry de Moneins, père et fils; Menau de Salomon, Jean du Bernet, Bernard d'Arche, Jean Gaston, Secondât de Montesquieu, Jacques de Pichon de Muscadet, Jean-François de Laroche, tous conseillers, et Jean de Pontac , procureur général.

Le parlement fut indigné de tant d'audace ; il ordonna la suppression du paquet et prit des mesures pour faire respecter les individus et les propriétés. Les uns, dominés par la peur, demandèrent à se retirer : la compagnie en accorda la permission à tous, excepté aux conseillers La Roche et Pichon de Muscadet, et au procureur général.

Quelques jours après , dit D. Devienne , que nous suivons Livre xi. ici textuellement , de Pichon eut occasion d'aller chez la du- .1 ' chesse de Longueville ; il y rencontra des ormistes qui le traitèrent de Mazarin, à'Epemoniste et qui menaçaient de se porter aux dernières extrémités contre lui. Il porta sa plainte an parlement et insista pour qu'elle fût couchée sur le registre, afin qu'il pût la poursuivre en temps et lieu. Plusieurs des conseillers proscrits, entre autres Salomon , du Bernet et Montesquieu étaient restés en ville; ils espéraient que les séditieux allaient rentrer dans le devoir et que les démagogues finiraient par se soumettre à l'autorité et à la loi. C'était une illusion : le peuple souverain n'abdique pas si vite; il avait condamné cesindividusà sortir de la ville, et s'était résolu à faire exécuter sa sentence, le i^^ mai, en recourant à la violence contre ces proscrits réfractaires. Le parlement s'assembla à ce sujet ; le prince de Conti s'y rendit, et déclara qu'on lui avait demandé des passeports pour les conseillers en question , mais qu'il les avait refusés et qu'il leur avait fait observer, en les congédiant , qu'il n'appartenait pas au peuple de faire la loi aux magistrats ou d'exercer de la violence sur les représentants de l'autorité royale; mais qu'il croyait devoir prévenir la compagnie que , dans de pareilles circonstances , il valait mieux employer la douceur que la force ; qu'il se chargeait de dire aux ormistes de ne plus s'assembler, et, qu'au cas qu'ils continuassent de le faire, il était d'avis que le parlement usât de son autorité , et protestait que , de son côté , il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher de pareils rassemblements. On accepta ses oSres ; il fit ce qu'il avait promis de faire, et le lendemain revint dire au palais que les ormistes étaient désolés de voir leurs intentions si peu comprises et si mal interprétées ; qu'ils n'entendaient pas du tout porter atteinte à l'autorité et nç voulaient que hâter le départ des conseillers suspects, qui avaient sollicité et obtenu la permission de sortir de la ville; et, enfin, qu'à la suite de ses

Livre XI. observations sur Tillégalité de leurs procédés , ils lui avaient donné leur parole qu'il n y aurait plus de rassemblement. Le parlement ne fut pas dupe de ce misérable jeu ; il savait que Gonti n'était qu'un instrument entre l^s mains des séditieux. Cependant , le président de Gourgues le remercia de ses services et le pria de ne plus recevoir chez lui les députés d'une assemblée illicite. Le prince le promit de nouveau ; mais on méprisait si fort son nom et son autorité , que l'abbé Gai se présenta quelques jours après chez le président d'Affîs , et , après lui avoir fait des reproches sur un arrêt qu'on avait rendu contre l'Ormée, lui adressa les plus violentes menaces, s'il était assez hardi pour l'exécuter, et ajouta qu'on saurait bien l'empêcher et qu'on allait , ce jour-là , le casser par un plébiscite d'une toute autre importance que des caprices parlementaires.

Les circonstances étaient graves , la guerre civile était imminente. Dans l'après-midi, les jurats voulaient publier l'arrêt du parlement : le peuple, excité par les ormistes, se souleva et déchira le papier qu'il avait arraché des mains de l'huissier. D'Âffis épuisa toutes les ressources de son éloquence et de sa popularité. Gonti ne pouvait plus se faire entendre de la foule ; les jurats étaient devenus nuls et leur autorité méconnue; les bourgeois refusaient d'obéir à leurs magistrats municipaux , et le parlement réuni ne savait que faire. Sur ces entrefaites, un huissier vint avertir la Gour, qu'ayant accompagné le président Pomiers, il avait trouvé le palais investi par la populace et des gens de guerre; que le chef des ormistes, Villars, l'avait insulté et lui avait arraché son pistolet et son épée, et, l'ayant jeté entre les mains de ses sicaires , l'avait fait battre et fouler aux pieds ; enfin que , sans le secours opportun de quelques amis , il aurait été sacrifié à la fureur des factieux ; qu'il suppliait, en conséquence, la Gour de recevoir sa plainte. On délibéra que , vu l'état des esprits , et considérant que , le palais étant investi de factieux, il n'y avait plus de liberté

ponr la Cour, les officiers du parlement cesseraient leurs fonctions jusqu'à ce que Tordre fût rétabli dans la ville. Le palais resta effectivement fermé depuis le 16 mai jusqu'au 25. Alors Conti , ayant appris que quelques officiers étaient rentrés en ville , fit inviter les autres ; mais ils ne se rendirent pas à ses dtôirs. Il renvoya de nouveau les huissiers, avec une nouvelle invitation et l'assurance que les esprits s'étaient calmés ; que rOrmée lui avait donné sa parole de se soumettre à l'autorité du parlement et de lui rendre le respect qui lui était dû; et enfin, qoe l'entrée du palais serait, à Favenir, entièrement libre. Toutes ces invitations , toutes ces assurances furent inutiles et sans effet ; on savait que ce n'était qu'un misérable jeu de la part des coryphées et que Conti allait être débordé luimême. PTayant aucune garantie de leur liberté et de leur s&reté individuelle , tous les officiers répondirent négativement à l'invitation. Ils étaient bien inspirés; car, le 1'"' juin, on trouva affiché à la porte du palais un placard séditieux , qui justifiait leurs craintes et leurs prévisions.

Le 3 juin , on vint prévenir le président de Pichon que la population allait, le soir même, le forcer de sortir de Bordeaux, et, en cas de résistance de sa part, lui faire sentir tous les effets de sa colère. Il pria la compagnie de ne pas trouvef mauvais qu'il pourvût à sa sûreté en sortant immédiatement de la ville. C'était une concession, un acte de faiblesse qui devait être suivi d'autres actes également impolitiques. L'avocat général du Sauit déclara qu'en passant dans les rues , on était venu le prévenir que les ormistes tenaient une assemblée nombreuse , faisaient prendre les armes aux compagnies de la ville , fermaient les boutiques et organisaient une émeute générale et formidable. Les jurats, mandés de suite, déclarèrent qu'ils n'avaient plus d'autorité en ville; que, malgré l'intervention du prince de Conti, on persistait à tenir l'assemblée à l'Ormée. Le parlement ordonna néanmoins aux jurats de faire leur devoir ; tout cela fut sans effet, car le jour

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