DE L HISTOIRE DE BORDEAUX
CoDfonnément à notre plan et à nos promesses , nous donnons ici les critiques qu'on nous a adressées sur le dernier volume de Dotre travail (tome II de la seconde partie).
A la page 115 du tome II de la seconde partie, au lieu de Madame du Saiilx de Morizès, il faut lire Madame du Sault. Il s'agit dans cet endroit de l'épouse de M. du Sault , membre du parlement , guillotiné le 10 juillet 1794 (22 messidor an II).
Madame du Sault de Morizès, sa sœur, Madame de Malet, et un domestique fidèle, périrent le 16 juillet 1794 (28 messidor an II) , et l'atroce Lacombe ne fut guillotiné que le 14' août suivant. La même correction doit se faire au nom du Saulx, sur la liste des victimes de Lacombe, dans le supplément au premier volume de la seconde partie , qu'on donnera au public avec notre dernier volume.
Noos devons cette nécessaire rectification à l'obligeance de M. du Sault de Morizès , ancien député et fils de la regrettable victime de Lacombe , dont il est ici question.
Dans notre notice biographique sur Vergniaud ( tome I^' de la seconde partie), nous avons dit, sur l'autorité d'un manuscrit de 1798, que M. Dupaty avait engagé son gendre, M. de Picbard, président à mortier au parlement , à lui confier l'éducation de ses enfants. Cette assertion nous a été confirmée par M. le comte de Peyronnet, qui , bien jeune encore , avait vu MM. Dupaty et Vergniaud ; mais elle a été contestée. On assure que M. de Picbard n'a pas été le gendre de M. Dupaty ; il a été marié deux fois ; né le 11 novembre 1734, il épousa, le 11 décembre 1760, Cécile Foumyé, fille de M. Pierre Fournyé, seigneur de Roqueferre; puis en secondes noces, le 7 novembre 1763, Marie-Joséphine- Adélaïde Le Breton, qui fut guillotinée à Paris, le même jour que son époux.
Nous avons fait quelques recherches pour contrôler ces renseignements que Fhonorable M. de Pichard , de Pondaurat, nous a fait Thonneur de nous communiquer; n ayant rien trouvé qui pût les infirmer, nous nous empressons, en les adoptant comme vraies, de rectifier notre erreur, qui , au fond , n*a qu un très médiocre intérêt au point de vue historique.
En parlant de M. Dupaty, Thonorable M. de Pichard nous accuse d'avoir trop rabaissé cet ancien membre du parlement de Bordeaux, en disant que cette pauvre tête ne dut sa célébrité d'un jour quà ses originalités et à ses mauvaises lettres sur l'Italie. Voyons si nous avons réellement le tort qu'on nous impute.
Parmi les difi*érentes excentricités qui marquèrent quelques phases de l'existence de M. Dupaty, il en est une qu'il suffira de citer. Il conçut l'idée de singer Montesquieu et même de l'éclipser, et, pour cela, forma l'extravagant projet de parcourir le monde pour dresser une charte judiciaire constitutionnelle , une sorte de code où il encadrerait tout ce qu'il trouverait de bon , de convenable et de sage , sous le point de vue philosophique , chez tous les peuples ; habit d'arlequin qu'il voulait donner à la France régénérée par les sophistes de l'école voltairienne.
Pour l'exécution de son philanthropique projet , et comme ré- . compense de son dévoùment civique , il demanda vingt-cinq mille livres de rente, que le gouvernement crut pouvoir et devoir mieux employer à autre chose. En voilà assez pour sa tête.
Voyons maintenant si nous avons été trop sévère à l'égard de ses Lettres sur l'Italie.
La Harpe y trouve un mélange de bon sens et de faux esprit. Si nous en croyons Michaud , on lui reprochait des néologismes , de la recherche et un criminel abus d'esprit. Voici ce que nous trouvons dans le judicieux Feller : a Lettres pleines d'impostu- » res, de mensonges atroces et d'un fanatisme d'irréligion qui ne » permet pas de croire que sa tête fût bien saine. » Voici ce que dit un publiciste cité par le même auteur : « Peut-^tre les vifs » regrets que lui inspirait l'abolition du paganisme et des obscé- •)) uités romaines, les ardents et inutiles désirs de les voir réla-
» blis, oDt-ils contribué à abréger ses jours. Et comment veri*aU- > on, sans une douleur mortelle , que les lieux autrefois habités » par de tendres amantes soient aujourdhui souillés par des » prêtres; que le Panthéon est désert; que les dieux n'y sont » plus; qn au lieu cTadorer Vénus, on invoque la Vierge, etc. »
On parlait un jour de Dupaty, devant Voltaire , et comme on eialtait ses mérites comme jurisconsulte , le philosophe de Ferney répondit : « Eh ! vraiment , Dupaty a des dispositions pour la lit- » térature. » Ces mots furent suivis, de la part de l'admirateur de Dupaty , par un éloge de ses talents comme littérateur. « Eh ! » oui, il en apour la jurisprudence. » On comprit que, bien que Dupaty fût de Técole philosophique , le grand maître , le coryphée de l'incrédulité n'en faisait grand cas , ni pour la jurisprudence , ni dans les rangs des littérateurs. La postérité est , sur ce point , de l'avis de Voltaire.
C'en est assez sur ce sujet ; si l'on nous trouve sévère en qualifiant de mauvaises les lettres de Dupaty sur l'Italie, que faut-il penser des auteurs que nous venons de citer?
Son Ëminence M^Me cardinal Donnet, après avoir lu le dernier volume de la seconde partie de notre ouvrage, nous a fait l'honneur de nous adresser, en guise de critique , la lettre suivante. Le public, qui s'y attend, y trouvera les. observations judicieuses de l'esprit éclairé et élevé du savant prélat; mais les éloges que son génie accorde à notre travail sont plutôt l'expression de sou indulgente bonté, que la reconnaissance de quelques mérites de notre part.
<K Monsieur le Curé ,
» Je vous avais demandé quelques mois , afin de vous adresser, en toute connaissance de cause, mes impressions au sujet du dernier volume que vous venez de publier ; j'ai mieux aimé faire 3"« de la attendre d'autres travaux , pour que cette lettre vous arrivât en ^^^^'^^^ v^rue, même temps que moi, à Montferrand, le jour de la visite pastorale.
» Je m'étais permis de vous le dire : s'il est facile de se rendre compte de ce qu'on éprouve , en lisant un volume qui commence au 22 janvier 1793 et finit au 29 juillet 1830, je ne sais
rien de |jluâ épineux que d'avoir à lexprimer dans une iellre destinée peut-être à Fimpression.
)> Je débute par un reproche aGn de donner à mes éloges plus d'autorité. Quoiqu'il y ait progrès dans votre manière d'écrire les noms de lieux et de personnes, vous n'avez pas toui-*à-fait réussi à vous placer hors de l'atteinte des épilogueurs; cette inscription, par exemple, de cippe gallo-romain (p. 535) , où on lit Cols au lieu de Coss [consulibus), et dans sa traduction Cattus pour Caïus, et Julian pour Julien ; témoin aussi dans les notes (p. 619) les deux empereurs romains, Fulquietus et Allectus, dont je n'ai retrouvé nulle part les noms et que vous faites figurer dans les légendes de deux petits bronzes (1).
» Assurément, vous n'attendrez pas de moi que je m'arrête à relever les simples fautes typographiques des textes courants; mais il faudrait se montrer attentif et même scrupuleux quand il s'agit de donner l'épigraphie d'un monument quelconque. Ces riens ne font pas la matière d'une fettre. Je ne m'attacherai pas non plus à vous recommander encore plus d'ordre et moins d'interversion dans l'exposé chronologique des événements (défaut qui se représente bien plus rarement , je me plais à le reconnaître, dans ce volume que dans ses atnés) : vous déclarez vous-même, au bas d'une page, que le plan approuvé par moi serait le meilleur, mais que son exécution est trop difficile : il faut donc en passer par ce que vous voulez.
» Enfin, je n'insisterai pas sur une critique à laquelle pourrait donner lieu , dans une histoire de Bordeaux , une appréciation générale des affaires de l'Espagne en 1808 (p. 359 à 366), à Toc-
(1) Allectus commandait sous les ordres de Carausius, vers Tan 287, lorsque celui-ci se fit reconnaître empereur en Angleterre. Maximilien Hercule, empereur, Tattaqua en â89 ; mais il fut battu. H associa ensuite cet usurpateur k Tcmpire. Allectus , craignant d*âtre puni de ses exactions par Carausius, l'assassina et se fit déclarer empereur en 29i. C*e8t lui qui est représenté sur le petit bronze.
Quant au nom de Fulquetus, nous croyons qu'il s*agit ici du petit tyran du nom de FL AureliuSj dont on a t2iïi Fulquetus dans un article de journal, qu'on a copié. Noms ne donnons ceci que comme une pure conjecture. FI. Aurelius Constantius Chlorus Cœsar l\\ était au pouvoir eo Tan 300.
casion de l'abdieation de Charles IV et de renlèvement des princes, ses fik. lis traversèrent notre ville ^ il est vrai , et des hommes de cœur tentèrent de le rendre à la liberté ; mais ces deux circonstances avaient seules le droit de tigorer dans votre livre, et Tensemble de ce drame appartiendrait bien mieux à Thistoire de fiajonne et même à celle de Marseille, où, pendant plusieurs années , laugoste exilé , la reine et l'infant don Françoisnle-Paule reçurent des témoignages de respect d'une population sympathique à ces grandes infortunes. D'ailleurs, cet épisode est plein d'intérêt et de détails curieux.
» Reste donc le fond du livre, que vous avez exclusivement consacré à la peinture de trois grandes époques , dont il faudrait parler avec quelque étendue; je regrette que vous n'ayez réservé poar l'histoire générale du premier Empire et des deux Restaurations, que le très-petit nombre de pages indispensable pour reKer entre eux les faits qui dominent le premier quart de notre siècle. Alors seulement, Bordeaux a eu un rôle spécial dans les événements dont la France a été le théâtre , et votre âme généreuse prend feu en les racontant. L'horreur et le dégoût que vous ÎDspre si justement cette époque, de trop douloureuse mémoire, soQt remplacés dans les deux autres par les seuls sentiments qui puissent faire battre un noble cœur : fidélité et compassion, et iexpression c%)u]e de votre plume avec une abondance et un naturel qui attachent le lecteur et ne lui permettent plus de quitter ce volume.
» Vous avez admirablement démontré que les révolutions, si puissantes déjà par les idées qu'elles propagent, par les passions quelles surexcitent, par les troubles qu'elles produisent, acquièrent une force nouvelle et redoutable par les auxiliaires qu'elles rencontrent dans les classes politiques et même dans certams gouvernements.
» Dès le début de votre livre, quatre pages sont consacrées à la situation morale de Bordeaux pendant la terreur. Ce morceau est écrit avec un soin et une rapidité qu'on ne trouve pas toujours dans les volumes précédents.
9 Puis (p. 4 à 8 et 165 à 172) vous en venez à Tappréciation
réelle de quelques philosophes et surtout de certains héros de rbumanité. Le chiffre est ici plus éloquent que la parole, et nous trouvons un relevé des confiscations et du pillage dont les églises de France et celles de Bordeaux en particulier eurent h souffrir, et qu'on évalue à un milliard, ce qui a fait dire à Neoker, qui avait suivi attentivement du fond de sa retraite , les tours de ces hommes désintéressés : « Les richesses de Salomon , les tré^ » sors du Mogol, les pillages de Tamerlan et de Gengiskan n'é- » taient rien auprès d*un pareil brigandage , auprès d'une si large
» rapine. »
» Je signalerai à vos lecteurs un morceau écrit avec éclat et qui prête à beaucoup de réflexions , l'accusation de Robespierre par TalKen. Mais la critique, qui doit toujours se montrer impartiale, est obligée, ici , de relever une inadvertance. Après avoir cité ^ dans la grande scène dont je viens de parler, le billet si dramatique de Thérésia à Tallien , il ne fallait pas répéter cette citation 80 pages plus loin (p. 144) ; c'est, du reste, Monsieur le Curé, la seule rechute dans l'habitude des répétitions que j'ai remarquée dans ce volume.
» Quand Robespierre est mort et que Lacombe est par terre , Ysabeau devient , à Bordeaux , le principal personnage. Vous l'avez peint au naturel : médiocre, quoique non dépourvu d'intelligence , et moins cruel par nature que son devancier, il est le type trop commun de ces hommes qui s'élèvent sans effort jusqu'à la férocité , si tel est le diapason du jour, et s'approprient avec b même facilité le langage et même les allures d'un honnête patriotisme. Il en donna une preuve éclatante lorsqu'il délivra à la famille de Marcellus (p. 127 à 131), en 1794, ce long acte de réhabilitation , qui est certainement une des pièces intéressantes du volume. C'est un des hommages les plus glorieux que la vertu ait pu recevoir à une pareille époque.
» Avant de quitter cette douloureuse époque, je vous féliciterai d'une bonne page (245), sur la nécessité qui força la Convention à créer un semblant de religion et de liberté des cultes. Et, à propos de cultes, je ne puis me dispenser de dire à quel point sont fades et ridicules les discours et la correspondance des autorités du jour
avec leur teiate moitié mythologique et moitié pastorale , avec leurs interminables périodes sur les charmes de la vertu , avec ienr araour de l'allégorie , de la parabole et autres rêveries qui n'arrêtaient pas le mal. Je me garde bien d'excepter de ce ridicule cruel les programmes des fêtes nationales (pa^^tm dans tout le vohime et dans les notes qui le suivent ) et les circulaires explicatives de François de Neufchâteau , ministre de l'intérieur. Qoelqoes harangues de 1 848 n'ont pas réussi à s'élever plus haut.
» Mais aussi comme on respire lorsqu'on trouve sur son passage quelques hommes de caractère. Voyez comme le style qui est tout l'homme s'en ressent ! Vous faites bien de citer à la page 360 une lettre peu connue de Napoléon au préfet de la Seine. Comme c'est vn de haut et noblement dit ! J'ai fait lire aussi à deux pubUcîstes, il y a peu de jours, dans la capitale, les admirables paroles du premier consul sur la souveraineté temporelle du Pape, que M. Thiers a conservées dans son histoire, et que vous avez citées à la page 376. L'auteur de la brochure Napoléon IH et ritalie oe peut manquer d'en faire son profit.
» Tarrive à la réaction royaliste de 1795 (p. 249) : Vous avea adressé aux Bordelais bien des reproches sur leur inconstance , leurs défaillances pendant le séjour des princes anglais. Peut-être ètes-vous injuste , mais à coup sûr pas assez courtois , quand vous affirmez que le caractère propre des habitants de ces contrées est de n'en point avoir, et de ne reconnaître que deux mobiles , tiniérêt et le plaisir. Vous donnez des détails curieux, quoique un peu futiles, mais enfin ils sont historiques, sur cette réaction royaliste et principalement féminine de 1795 (p. 252).
n Plus loin , vous vous trouvez amené à parler de l'Angleterre et d'une proclamation des administrateurs de la Gironde , sous la date du 31 décembre 1797, et Ton peut remarquer dans cette pièce une nouvelle preuve de la cordialité de l'entente des deux peuples. Nous avons beau changer de gouvernement et de drapeau , les cœurs français seront toujours les mêmes à l'endroit des cœurs anglais. C'est bien de ces deux peuples que Ton peut dire qu'ils ne s'aiment guère avant, pendant et après. Or, de l'Angleterre à votre chère Irlande , il n'y n qu'un pas, et on lit (p. 297,
299) un morceau plein de chaleur patriotique et tout-à-fait touchant sur cette religieuse et malheureuse Érin. On vous pardonne votre sobriété d*anathèmes à lendroit de M. Michelet , quand on le voit parler de l'Irlande avec un intérêt enthousiaste et compatissant.
» Un autre bon morceau , c'est celui où vous vous donnez le plaisir de montrer nos héros de Tépoque dans leur paroxisme d'admiration pour le soleil levant de 1799. 11$ ne savaient plus guère comment rappeler décemment lanniversaire de la fondation de la République • et vous leur dites d'un ton candide : « Il aurait » fallu pour cela des républicains , et on ne voyait nulle part que » des impérialistes ou des gens prêts à le devenir. »
» En parlant du préfet Thibaudeau , vous n'avez point rappelé la circonstance la plus malheureuse de sa vie et vous avez omis de dire qu'il est mort , il y a deux ans , sénateur du dernier Empilée. Peut-être serez-vous bien aise d'apprendre que j'ai été en position de le voir plusieurs fois dans les dernières années de sa vie. Je lui ai parlé de Dieu et du compte à rendre d'une aussi longue existence. Il s'est montré sensible à mes avances et a iini chrétiennement. L'angélique vertu de M^'d'Aviau, qui rencontra, on le sait, tant d'obstacles à son zèle dans les premières années de son épiscopat , était un sujet dont il aimait à parler. Il ne tarissait pas sur le mérite du saint archevêque, pas plus que sur le talent administratif d'un autre archevêque de Bordeaux, M*' de Gicé, devenu archevêque d'Aix, dont Marseille dépendait, lorsque M. Thibaudeau quitta la préfecture de la Gironde pour celle des Bouches-du-Rhône. Voilà trois archevêques de Bordeaux qu'il a trouvés sur ses pas ; puisse le souvenir des rares qualités des premiers, les prières et les exhortations de celui qui trace ces lignes , l'avoir aidé dans le grand passage du temps à l'éternité !
» Quant au commissaire général de police, Pierre-Pierre, vous ne trouvez que du bien à en dire , et vous avez raison , car j'ai entendu des vieillards qui avaient vécu à Bordeaux de son temps, le louer sans restriction pour tout le bien qu'il a fait ici.
» Je reviens ù Thibaudeau et à la curieuse historiette de la
translation des cendres de Michel Montaigne , que cet administrateur avait imaginé d'ordonner pour échauffer, disait-il, le voltairianisme du peuple. Tout le monde sait aujourd'hui qu'on se trompa de squelette et qu'une parente de Montaigne fit à sa place un voyage posthume pendant lequel Montaigne demeura paisible^ ment au£ Feuillants, où il est encore.
)» A ce propos , je vois avec plaisir, M. le Curé , que vous ne prenez point une part très-ardente dans le concert de voix inté-fessées qui font de Montaigne un philosophe dans toute la mauvaise acception du mot. Vous vous bornez à le nommer « l'un ^ des pères de la philosophie moderne » , et cela est vrai, comme il est vrai aussi que Chateaubriand a enfanté les romantiques. Mais je ne crois pas, comme M. le vicomte de Gourgues dans sa Notice sur le caractère et les écrits de Montaigne , et comme M. l'abbé Sagette dans les ilnna/esarcAéo/o^tgi/e^^ que Montaigne fût aussi sceptique que l'école voltairienne a intérêt à nous le dhre. Qu'on fasse des reproches à Montaigne pour ce qu'il a écrit de mauvais, c'est justice; mais il faut aussi reconnaître qu'il n'a jamais perdu le fond de foi catholique qui lui mérite le titre d'honnête homme et le rend digne du rang qu'il occupait dans la société de son temps. Ceux que nous avons pour adversaires dépècent Montaigne et nous donnent volontairement ses abattis, si j'ose ainsi parler, pour des spécimens de sa valeur réelle. Je voudrais qu'une grande et consciencieuse publication , une étude profonde et prise de haut , démasquât tous ces mensonges de parti. Je voudrais qu elle établit le bilan réel d'un écrivain qu'on élève trop peut-être , en en faisant un philosophe proprement dit , mais qui était après tout un chrétien malheureusement entaché de renaissance , mais non pas un impie ni un révolutionnaire déguisé, par caprice ou respect humain, en chrétien et en gentilhomme.
» Vous ne vous attendiez pas, Monsieur le Curé , à une si longue épitre ; je n'aurais jamais cru pouvoir trouver assez de temps pour l'écrire ; je n'ai cependant rien dit encore des grandes époques de la Restauration et des Cent-Jours. Vous ne voudriez pas que je les traitasse comme on traita les images de Brutus et de Cassius aux funérailles de Pison ; elles n'en brilleraient cependant
que mieux (suivant la remarque de Tacite) dans un coup d*œil général sur le beau volume qui nous occupe.
» Je dirai donc succinctement, quàTinlérét des documents complètement inédits publiés par vous sur ces deux époques, se joint le mérite de leur exposition, car on voit que c'est avec bonheur que vous avez écrit toute la seconde moitié du volume. L'histoire du 12 mars et Maj^ie-Thérèse à Bordeaux en sont les deux points culminants ; mais il faudrait citer trop de pages pour rendre une justice de détail à ce labeur. Vous avez bien saisi les dispositions impartiales et neutres en apparence , mais hostiles au fond , des Anglais, de Wellington surtout, en 1814. Vous avez bien peint pour 1815 la figure cauteleuse d'un vainqueur que je m'abstiens de nommer et qui fait contraste avec la noble figure du seul
homme de sa race C'est ainsi que Napoléon, pas assez juste
peut-être pour d'autres grandeurs, nommait la duchesse d'An— gotiléme.
» Les gloires des bonnes dames du berceau , dignes femmes peu favorisées de la fortune , mais riches de leurs nobles sentiments, sont racontées avec attendrissement et par conséquent avec succès ; elles surent se rendre moins oublieuses que les Nababs de nos grandes cités ; qu'elles en soient bénies !
» Vous n'avez pas voulu que les dernières lignes de vos annales fussent souillées par le récit des mauvais traitements dont le vicomte de Curzay fut l'objet. Vous vous taisez pour n'être pas forcé d'infliger un blâme à votre patrie d'adoption.
» On retrouve la même délicatesse dans vos observations au sujet des ordonnances du 16 juin 1826.
» Le volume se termine par des détails historiques et descriptifs sur le pont de Bordeaux , le Jardin-Public , le quai vertical , la distribution des eaux et quelques autres établissements ou monuments. Ces documents sont bons à consulter et par conséquent utiles ; ils l'eussent probablement été davantage , si vous avie^ réservé pour ce chapitre additionnel toutes les notes de ce genre qu'on trouve éparses dans votre livre, et si vous eussiez groupé ces notes selon un ordre chronologique ou méthodique à votre choix.
B Je finis , M. le Curé , en vous répétant ce que déjà je vous avais écrit, que j'aimais à voir Thomme de'Dien, après s'être acquitté des grands devoirs de la prière et du ministère des âmes , se ménager du temps pour quelques études sérieuses et utiles. L'histoire a besoin d'être écrite sans parti pris , sans passion ; il faut signaler le caractère dominant des faits en bien comme en ce qui ne l'est pas, invoquer des témoignages, remonter à la source du bien et du mal ; et qui doit mieux savoir le faire que le prêtre méditatif qui écrit sous l'œil du maître? C'est là ce qui donne à votre ouvrage un mérite particulier.
B Comment les écrivains indifférents ou hostiles à toutes croyances sentiraient-ils l'action d'en-haut dans ce qui se passe sous leurs yeux? Sauraient-ils la discerner dans les événements, méconnaissant la main de la Providence par laquelle ils existent et se meuvent ? Seraient-ils capables de la voir dans l'histoire ; et, habitués qu'ils sont à emprisonner le vrai , l'utile , le beau dans le sensualisme , comment pourraient-ils voir dans la vie des peuples autre chose que le résultat d'un calcul et les chances du hasard?
» Il imporLe de leur apprendre tout ce qu'il y a de providentiel dans cette succession rapide des provinces, des nations qui naissent , qui grandissent et qui meurent. C'est ce que vous avez démontré à nos chers Bordelais en écrivant leur histoire ; vous leur avez expliqué le plan divin qui s'exécute par le libre exercice de la volonté humaine, quelle qu'elle soit ; vous leur avez prouvé que les graades catastrophes , ainsi que les événements heureux regardés par quelques modernes historiens comme des caprices du sort, n'ont été, d'après la parole de Bossuet, appuyée par celle des livres saints , que l'accomplissement des conseils éternels de Dieu : Sortes miftuntur in sinum et à Domino temperantur,
» Recevez , Monsieur le Curé , la nouvelle assurance de mon estime et de mon affection.
» Signé : -[- Ferdinand, Cardinal Donnet,
> Archevêque de Bordeaux, »
Nous cédons à la sollicitation d'un ami du regrettable Justin Dujiuy, rédacteur en chef de la Guienne, en reproduisant ici
une des dernières lellres (la dernière peut-être) qu'il ait écrites. Voici à quelle occasion elle nous a été adressée :
Quelques semaines avant sa mort, nous avions témoigné h un de ses nombreux amis le regret que sa santé ne lui eût pas permis de parcourir notre dernier volume et de livrer au public , qui s'y attendait, une critique raisonnée et impartiale quil était si compétent de donner. Ayant appris cette circonstance , il oublia ou surmonta , pour un moment , ses douleurs , pour nous écrire la lettre que voici :
« Monsieur le Curé ,
)) Vous me faites beaucoup trop d'honneur en supposant que le public attache une véritable importance à savoir mon opinion sur Fouvrs^e si considérable que vous avez entrepris et pour la composition duquel vous vous êtes livré à tant d'études et de recherches consciencieuses.
» Je voudrais avoir la compétence et l'autorité que vous avez la bienveillance de me prêter, pour les faire servir à la propagation d'un travail qui vous a coûté tant de soins et de veilles. Mais outre que cet avantage me manque, letat de ma santé et mes travaux forcés de chaque jour me condamnent à la privation d'une lecture aussi étendue que celle qu'exigerait votre savante histoire de Bordeaux. J'aurais besoin d'un repos absolu pour me rétablir d'une affection grave dont je souffre depuis plusieurs années , et chaque jour j'ai à faire un journal , ce qui m'oblige à en lire une infinité d'autres, et qui multiplie autour de moi des occupations fatigantes où disparait mon temps tout entier. Joignez à cela, Monsieur le Curé, les nombreuses publications de circonstance qui pleuvenl sur la table d'un journaliste, et vous pourrez vous faire une idée du peu de loisirs qui me restent pour me livrer à la lecture suivie d'un ouvrage d'érudition comme celui dont vous venez d'enrichir Bordeaux. Je n'ai pu en lire que quelques chapitres ; j'y ai trouvé du mouvement et de l'éclat ; mais quelquefois aussi de l'irrégularité dans le dessin littéraire du style. Je ne hasarde cette critique qu'en tremblant, car je ne suis pas de ceux qui croient à l'infaillibilité de leur goût.
— XUI
> Qaaod ii s'agit de juger un homme comme vous , Mcmsieur le Curé , qui , par des efforts admirables , êtes parvenu à vous iaitier à tous les secrets de notre langue si compliquée et si rebelle , il faut y regarder de près et ne pas s'eiposer à de téméraires appréciations. Quoi quil en soit, ce que j'ai lu de votre Une m'a vivement frappé par la vigueur de la mise en œuvre.
1» S'il me restait assez de loisirs ponr aller plus avant et plus profondément dans une composition si vaste et d on si haut intérêt historique, nul doute que je n'y trouvasse d'autres qualités que je pourrais signaler à Tattenticm des lecteurs de la Guierme.
B Mais je viens de vous dire , Monsieur le Curé , les raisons qai me priveront de cette jouissance. D'autres seront plus heureux que moi , et je tiens à leur disposition les colonnes de la Guierme ; ils y pourront montrer de la justice pour le talent défoné d'un écrivain qui rend un véritable service à Bordeaux , en publiant ses vieilles et glorieuses annales.
0 Veuillez agréer, Monsieur le Curé, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-
hnmble serviteur.
» Justin DUPUY.
» Le 19 décembre i858. »
On nous a adressé le 20 juillet une lettre d'une portée vague , une critique générale et superficielle , où , à des paroles d'une sévérité Don motivée , se trouvent mêlés des éloges immérités. L'auteur pense « que pour écrire convenablement l'histoire d'un » pays, il faudrait y être né, ou y avoir vécu de longues années ; • qu'un étranger, quelque étendues que soient ses connaissances, 9 quelque cultivée que soit son intelligence , quelque brillants s que soient ses talents, ne saurait jamais se tirer, avec avantage » pour le public, et avec une parfaite exactitude historique, d'une i entreprise aussi grandiose que celle d'une histoire de Bori deaux. » Cependant notre correspondant nous a fait la grâce d'avouer qu'il n'a pas trouvé d'en*eur ni d'inexactitude historique dans notre travail. Il a bien fait, en se réfutant, de nous épargner la peine de le faire; nous le prions de nous dire si Tite-Live était natif de Rome, si Gibbon était enfant de l'empire des Césars, si
Roberlson était le commensal ou le compatriote de Charles-Quint, si Rayaal était né aux Indes, et si Dom Devienne, étranger à Bordeaux , a pu écrire une partie de Thistoire de cette ville sans s exposer à des censures irréfléchies , inspirées par une jalouse ignorance , des prétentions ridicules , ou par une outrecuidance littéraire qui n'a d'autre base quun sot orgueil ou une vanité nauséabonde. Notre correspondant a , dit-on , trente-six ou trente-huit ans ; à cet âge on peut savoir beaucoup : mais nous lui demandons la liberté de lui dire qu'il a besoin d'étudier encore et d'apprendre beaucoup, avant qu'il puisse s'ériger en Aristarque. Nous ajouterons, pour son édification, qu'il était encore au berceau quand nous nous mimes à étudier l'histoire de Bordeaux à Bordeaux.