CHAPITRE PREMIER
Le Parlement enregistre la parole donnée par le duc d'Orléans de la destitution de d'Épemon. — On est indécis 2i Bordeaux sur raccommodement proposé. — MeiDeraye encore k Créon. — La princesse, embarrassée, s*appuie sur d*Affis, qai est remplacé par Latrêne, moins dévoué. — Ducoudray-Montpensier ^ Bordeaux. — Négociation avec lui. — Les troupes de Mazarin arrivent à Cenon , en Tue de Bordeaux. — Combat dans les Queyries. — Les Bordelais victorieux. — ■ Les troopes de MeiUeraye passent la Garonne et se dirigent sur Blanquefort. — Les Bordetois travaillent k fortifier les faubourgs. — La princesse leur donne un bon exemple. — Mazarin s'efforce de semer des germes de discorde en ville. — Il ne réussit pas. — Arrêt du conseil contre le Parlement. — Remontrances apologétiques des Bordelais, en réponse à Tarrèt du conseil. — Quelques réflexions sur ce sojet.
D'après le courrier da 1 5 août, dont noas avons parlé à la fin du dernier volume, il paraissait que le Parlement de
Lenet ,
Paris avait fait faire un grand pas à la question pendante Mémoires, eu. entre les Bordelais et la cour. Mais il y avait été arrêté , en présence du duc d'Orléans, à la pluralité de cent voix couvre soixante-dix, qu'on consignerait sur les registres la
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Livre XI. parole solennelle que le duc d'Orléans avait donnée, que Chap. 1. d'Épernon et de Caudale seraient privés du gouvernement de Guienne; qu'on donnerait amnistie aux Bordelais; grâces aux ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , et sûreté entière à la princesse et à son fils , le duc d'Enghien , pour aller partout où il leur plairait; et, enfin, que Ducoudray-Montpensier viendrait incessamment à Bordeaux , proposer au Parlement et aux Bordelais cet accommodement, qui serait accepté ou rejeté dans Tespace de dix jours, pendant lequel il y aurait, de part et d'autre, suspension d'hostilités.
Les esprits se partagèrent au sujet de cet accommodement : les uns , craignant de ne pouvoir supporter un siège , pQnchaient pour l'acceptation. Les affaires allaient mal : on avait envoyé des dépêches à Vatteville; mais on n'en recevait ni secours ni promesse d'en donner; les autres n'y voyaient que la preuve que Mazarin était réduit à la dernière extrémité ; tous étaient mécontents de ce qu'on ne parlait pas de la liberté des princes. On résolut de traîner cette affaire en longueur et d'attendre que quelque nouvel incident vint les faire sortir de l'embarras du moment ; ils comptaient sur l'inconnu. En attendant, on répandit le bruit que le roi voulait destituer Saint-Simon , commandant de Blaye , dont la fidélité paraissait douteuse et même suspecte. Les Bordelais se hâtèrent de s'en assurer, et lui firent écrire par M"* Dupin , mère de la dame de Pontac , femme belle et spirituelle dont il était épris et qui gardait toujours une grande influence sur lui. Pleine de bonne foi et ne se doutant pas de la ruse, elle lui fit savoir que le cardinal voulait le chasser de Blaye ; que la cour le soupçonnait d'être infidèle; que, dans cet état de choses, il pourrait facilement se raccommoder avec la princesse dont la position et les espérances étaient des plus heureuses , et qui lui enverrait des hommes et de l'argent pour le maintenir à Blaye , malgré Mazarin et la cour. Saint--Simon entrevit la ruse et ne se laissa pas prendre au piège.
Pendant ce temps, Meilleraye continnait ses cruautés a Livre xi. Créou; les paysans, vexés et harassés par ses troupes, lui ^^'^' tuaient les soldats ; par revanche , il faisait pendre tous ceux qu'il troavait nantis d'armes; et, ayant forcé un très-grand nombre de quitter leurs foyers, il fit de l'Entre-deux-Mers DD véritable désert. Instruite de ces horreurs inouïes, la princesse lai fit dire que s'il persistait dans sa conduite barbare à r^rd des bons habitants de la campagne, elle ferait pendre, par droit de représailles, tous les prisonniers qui se trouvaient en ville. Mazarin, dès lors, comprit la nécessité de procéder avec plus d'humanité et d'agir avec plus de modération.
l^ princesse se trouvait bien embarrassée; pressée, de tous côtés, par un ennemi qui voulait sa ruine, elle avait de grandes difficaltés à vaincre et mille périls à écarter ; il fallait pourvoir à tout : animer le peuple , se l'attachée et soutenir le zèle da parlement. Elle avait gagné les bonnes grâces de d'Affis, et on était bien assuré du franc et loyal concours de la compagnie, tant que d'AflSs se trouverait à sa tête; c'était un homme vif et emporté, de beaucoup d'esprit, brave quand il n'y avait pas de danger à vaincre, mais lâche en face du péril et même d'une opposition un peu violente ; très-intéressé, facile à gagner et par conséquent facile à perdre. Ce n'était pas l'homme qu'il fallait ! Mais , de tous les hommes d'alors , c'était l'agent le plus utile qu'on pût choisir dans ces tristes drccMistances. Il voulait bien faire , mais il ne pouvait rien qu'en l'absence du président Latréne , qui ne paraissait plus au palais depuis six mois , non pas par maladie, comme il le disait , mais pour qu'il n'eût pas sa part de responsabilité dans tout ce qui se faisait. Après bien des démarches, Latréne annonça enfin qu'il viendrait un tel jour reprendre son siège. VAfBs allait être mis de côté comme inutile , au grand chagrin de la princesse. Latréne était faible et timide , mais probe , incorruptible , honnête homme enfin , et attaché aux anciens usages du palais, tout en faveur de la cour. La prin-
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Livre XI. cesse alla le voir et lui exposa, avec une noble franchise, ses craintes sur sa conduite ; elle ne lui cacha pas qu'on répandaifc le bruit qu'il ne venait au palais que pour influencer la compagnie en faveur de la négociation dont Ducoudray-Montpensier était chargé , et pour anéantir les mesures qu'elle avait cru devoir prendre pour la liberté de son mari. Latrêne ré— pondit, avec respect, qu'il voyait bien avec peine qu'il n'avait pas l'honneur d'être connu de Son Altesse ; qu'il ne demandait rien, n'espérait rien et ne recevrait rien de Mazarin, dont la conduite lui paraissait aveugle et déplorable; qu'il aimait sa patrie et saurait, dans toutes les circonstances, accomplir ses devoirs. En effet, il se comporta avec une noble réserve et ne fit rien qui pût nuire à l'un ou à l'autre des partis belligérants. La négociation du père Bruno ne produisit pas d'effets salutaires. Lenet, qu'on voulait gagner par des intrigantes , se tenait sur ses gardes. Mazarin , Servien et consors virent échouer tous leurs efforts devant sa prévoyante sagesse. Tel était l'état des choses à Bordeaux, au 21 août, lorsqu'on apprit qu'un trompette se présentait avec des lettres pour le Lenet, Parlement, de la part de Ducoudray-Montpensier, qui était Mémotres, i.ii, g^rivé à La Bastide. Venu sans passeport, on le renvoya sans
réponse et on se hâta de passer en revue les troupes bordelaises : on leur distribua du vin ; on leur adressa des paroles flatteuses et encourageantes ; on ne négligea rien pour ranimer leur ardeur et leur enthousiasme. La princesse traversa tous les rangs, parla aux chefs et assura à tous qu'elle comptait sur leur fidélité et leur dévoûment. Les soldats criaient qu'ils étaient disposés à mourir plutôt que de traiter avec Mazarin, à moins qu'il ne rendît la liberté aux princes. Le trompette revint avec une lettre de Ducoudray. Comme elle portait pour adresse : A Messieurs du Parlement de Bordeaux, on regarda cette circonstance comme une insulte, et on le renvoya de nouveau avec mépris et sans daigner même ouvrir la lettre. Ducoudray alors se décida à venir en ville, lui-même; en
Chap. i.
débarquaat , il trouva sur le quai une garde , moins pour lui Livre xi. faire honneur que pour empêcher qu'on Tinsultât. En avançant vers le palais , il fut entouré de trois ou quatre mille personnes, criant à tue- tête que, sans la considération qu'on avait pour le duc d'Orléans , qui l'avait envoyé , et sans la défense expresse que la princesse leur avait faite, on l'aurait jeté à la rivière. Les cris de : Vive le rai! vivent les princes ! à bas le f. — Maaarinl retentissaient mille et mille fois à ses oreilles. Enfin , craignant pour sa vie , il se mit , lui aussi , à crier comme les autres et à charger Mazarin de ses imprécations. Le lendemain , on le conduisit au palais à travers une foule compacte qui criait comme la veille, et avec laquelle il fit chorus, à la satisfaction du public. A l'entrée du palais, on lui ôta son épée, et, introduit ainsi dans la salle du conseil, il exposa le but de sa mission et remit ses lettres. Le président Latréne répondit que le Parlement était reconnaissant des soins que M. le doc d'Orléans voulait bien prendre pour pacifier la Guienne; qu'il recevait avec respect ses lettres, mais qu'avant d'émettre aucune proposition ou de faire une réponse , il fallait ouvrir tous les passages, retirer les troupes et faire jouir les Bordelais de la trêve de dix jours que le dit seigneur duc leur proposait. Ducoudray voyait bien tout le danger de sa necueiLde position; il répondit que tout cela lui paraissait très-raison- p^^^^' *""" ^ nable; mais qu'il croyait devoir, par loyauté et franchise, prévenir la cour que le roi était persuadé que les dix jours étaient passés et que Sa Majesté avait, en conséquence, donné ordre d'attaquer la ville le lendemain, et qu'il allait partir en diligence pour arrêter le mouvement des troupes, s'il était possible. A ces mots, une agitation générale eut lieu dans la salle; c'était plus que de la surprise, c était de l'indignation ! « On traite donc avec nous, criait-on, pour nous surprendre et nous perdre ! Eh bien, nous nous défendrons et nous mourrons sur la brèche! » Ducoudray partit dans l'après-midi, heureux d'échapper à la mort, et le lendemain (23 août] , on vit pa-
Livre xj. raître sur les hauteurs de Genou et du Cy pressât , les troupes J- ' de Mazarin qui descendaient dans les Queyries et dans les palus de Floirac. L'alarme se répandit en ville ; on se mit à vociférer contre le perfide Mazarin, à crier aux armes! Le peuple, qui avait été généreux la veille envers Ducoudray, se repentit de ne l'avoir pas mis en pièces !
On convoqua de suite un conseil de guerre, qui, après de vives et longues discussions , décida qu'il fallait renforcer la petite garnison de La Bastide. Quelques-uns, plus hardis que sages , opinèrent pour que l'on se portât au-devant de l'en-
Lenet, id. nemi; mais le duc de Bouillon leur fit observai* qu'il y avait entre eux et les troupes de Mazarin un large fossé (un estey) qui se remplissait d'eau à la haute marée , et qu'on ne pouvait combler de fascines pour leur passage , sans inonder les environs et leurs propres positions; qu'il valait mieux faire de bons retranchements , attendre de pied ferme et canonner l'ennemi s'il s'approchait assez près. En présence d'un péril imminent et fécond en désastres, quelques-uns ne se gênaient pas pour dire qu'il ne fallait pas sacrifier tes intérêts de la ville aux vues particulières et intéressées du duc de Bouillon ; qu'il était enfin temps d'éviter de grands malheurs en faisant la paix. Ce sentiment fut soutenu par Pommiers-Francon et Martin ; mais le peuple , toujours dupe des ennemis de l'ordre, les menaça de la mort et se mit à crier plus fort que jamais : La guerre contre Mazarin ! La prévoyance était pour lui une folie , la prudence un crime ; et une aveugle témérité , une vertu civique ! Le 35 au matin, Meilleraye disposa tout pour attaquer le poste de La Bastide ; le cardinal lui-même voulut assister à ce premier combat : il vint se placer au cimetière de Genon , sur le même lieu où d'Épernon s'était mis antérieurement dans de semblables circonstances, et envova mille mousquetaires attaquer les postes avancés. Fatigués de leurs longues courses, ayant supporté la pluie pendant deux jours consécutifs , et craignant peut-être de se hasarder dans les
Tignes où les Bordelais se cachaient probablement, ces mous- Livre xi. qaelaires refusèrent de marcher, dit Lenet; mais dom Devienne ^J. ' noas assure que le combat eut lieu et que lennemi fut repoussé avec beaucoup de pertes. Les officiers rallièrent leurs troupes, et» les ayant renforcées par d'autres détachements toos frais , ils les ramenèrent sur le champ de bataille ; mais le canon les décima; elles rétrogradèrent vers la côte. Alors, fiers de leurs succès, encouragés et appuyés par les renforts que de Bouillon lëhr faisait passer, sachant d'ailleurs qu'ils combailaient sous les yeux do la princesse, qui, de l'autre rive , contemplait avec admiration leurs hauts faits d'armes , les Bordelais sortirent, électrisés, de leurs retranchements, et poursuivirent les fuyards jusqu'au pied du Cypressat. Le cardinal se retira confus et honteux de cet échec; Meilleraye , voyant que La Bastide était trop bien défendue , décampa la nuit môme et marcha vers Cambes et Le Tourne , laissant à Créon neuf cents malades ou blessés.
Ne pouvant rien faire contre Bordeaux sur la rive droite , Meilleraye fit passer le gros de son armée sur la rive gauche, pour rejoindre les troupes commandées par le comte de Palluau, qui avait remplacé le chevalier de La Valette; mais il resta lui-même à Créon , retenu par la goutte. Palluau reçut Tordre de conduire cette armée , par les Graves , à Blanquefort et d'y camper. Le vieux château du marquis de Duras était mal défendu , et le duc de Bouillon , voyant qu'il ne pouvait résister à un corps de troapes aussi considérable, ordonna à l'officier qui le gardait avec cinquante hommes, de se retirer à Bordeaux. On s'occupa alors , avec une ardeur sans exemple, de la défense de la ville; à compter du 28 août, chaque maison était tenue de fournir un homme pour travailler aux fortifications. Jamais ordonnance ne fut exécutée de meilleure grâce ni avec plus de promptitude et d'allégresse. Les hommes, les femmes rivalisaient de zèle et d'ardeur ; la princesse elle-même , les dames de sa suite et toutes les dames