‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 25 sur 177 · Livre XI · texte numérisé non relu

Livre XI

Chap. 7.

Mémoires

du ministre

Mazarin.

pillage. L archevêque lui-même, pour échapper à leurs excès sacrilèges , se retira promptement de la ville.

Mazarin , voyant qu*il serait difficile de réduire une population égarée et dirigée par des fanatiques , crut devoir employer des mesures moins rigoureuses et obtenir par ruse ce qu'il aurait de la peine à conquérir par la force. Il engage le P. Faure, cordelier de Paris , à former, par le moyen des religieux de son ordre, des intelligences à Bordeaux. Faure accepte le rôle qu'on lui propose , et envoie le P. Berthaud (ou Berthod) au P. Ithier, gardien du couvent des Cordeliers à Bordeaux « avec des lettres de créance. Le P. Berthod, cordelier de Brioude , qui avait demeuré à Bordeaux trois ou quatre ans , connaissait les personnes marquantes de la ville ; il y arrive la veille de Noël, et se met en relation avec les gens aflectionnés au roi. Mais le prince de Conti apprend, par une lettre de Paris, que le religieux Berthod travaillait contre lui et en faveur de Mazarin. Conti mande le gardien des Récollets, Ithier, et lui fait part de la nouvelle et de la peine qu'elle lui causait. Ithier nie le fait et affirme que Berthaud était tous les jours au chœur et n'était venu à Bordeaux que pour rétablir sa santé. Le l»*" janvier, Conti, peu rassuré par tout ce qu'il avait entendu , envoie chercher le P. Berthod et lui montre la lettre qui dévoilait ses projets politiques. Berthod nie ft-oidement une partie des choses alléguées contre lui , en explique le reste d'une manière adroite et réussit ainsi à tromper le prince , qui le renvoie au P. Ithier avec ordre de le surveiller. Quelques jours s'écoulent , et rien ne transpire ; alors Lenet va le sonder , mais en vain. Les soupçons existaient toujours cependant ^ et les ormistes murmuraient hautement contre ces sourdes et inconvenantes intrigues. Un jour , un ormiste vient prévenir Berthod du danger auquel il s'exposait en restant en ville ; il Ponge à partir et écrit une lettre en chiffres au curé de Blaye , le priant de lui envoyer , avec des habits de dégui-

semenl, le même matelot qui Tavait conduit à Bordeaux. Livre xi. Berlbod, qui était sévèrement surveillé, profite d*un mo- -1 *

ment où Ion attendait au couvent le prince de Conti et Lenet. La surveillance était moins exacte dans un temps où Ton pouvait et devait raisonnablement espérer qu'il serait plus réservé. Tout au contraire , il sort avec un autre religieux qui n'était nullement dans son secret et sous le prétexte d'aller voir un personnage marquant aux Cbartrons. Le matelot, qui avait le mot, va au devant de lui et lui dit que le monsieur qu'il cherchait ne devait pas descendre à terre ; qu'il était à bord d'un vaisseau hollandais qui était au large ; luais que s'il désirait le voir, il se chargerait de le conduire à bord de ce bâtiment et de le ramener à terre. Berthod prie Mémoires sofl complaisant surveillant, le religieux, de vouloir bien ^couêction^de^' Faltendre quelques moments, et, en mettant le pied à bord Petitot^ de l'embarcation , lui donne un petit paquet à l'adresse du P. Ithier, et passe inconnu au milieu des vaisseaux bordelais. Le religieux , ne voyant pas revenir le P. Berthod , repart pour le couvent, et remet le paquet au P. Ithier , qui , désolé, le porte au prince de Conti à neuf heures du soir. Le prince se fâche, accuse le père gardien d'avoir agi de connivence avec Berthod et le menace. Le père se justifie cependant ; mais l'Ormée , furieuse , met la tête de Berthod au prix de 700 pistoles. Ithier jouissait d'une très-grande coQsidération à Bordeaux ; on criait contre les religieux et môme contre lui , mais on le respectait trop pour le maltraiter ouvertement. Il fallait cependant une victime à la colère populaire; on la trouve dans la personne de M. Boucaut de Bourg, conseiller au parlement , qui était ce jour- la rentré en ville. On se porte en foule chez ce magistrat , qu'on accusait d'avoir eu des relations avec le récollet échappé à la vengeance due à ses intrigues ; on pille sa maison et on l'aurait massacré sans pitié s'il ne se fût sauvé par-dessus les toits dans le couvent des Jacobins. Les ormistes furieux parcou-

Livre XI. reni la ville, jurant mort à tous ceux qui passaient pour élre royalistes. Les honnêtes gens tremblaient : c'était le règne de la terreur; personne ne pouvait se croire en sûreté. Oa soupirait après la paix ; on se dégoûtait des horreurs qu'on voyait commettre par les ormistes. Villars, chef de parti , conservait des relations avec sa sœur , qui s'était faite carmélite; il la voyait quelquefois et paraissait honteux des excès de son parti et dégoûté de la société qu'il fréquentait. La religieuse en parle à sa supérieure , la mère Angélique , qui s'empresse de mettre Ithier dans la confidence. 11 paraissait certain qu'il ne serait pas difficile de gagner Yillars. Ithier communique cette circonstance à la cour, qui l'autorise à traiter, Yillars entre dans les vues de sa sœur et de ses complices et ne demande que la charge de procureursyndic de l'Hôtel-de-Ville , quarante mille écus et une amnistie générale. Enfin, grâce à l'adresse du P. Ithier, de la mère Angélique et de leurs amis , l'affaire fut si bien conduite, qu'on eut lieu d'espérer une prompte solution à toutes les difficultés du moment. Après quelques conférences secrètes, Villars offre d'introduire les troupes royales en ville, aux conditions suivantes : Une amnistie générale , la révocation des taxes récemment établies à Blaye , à compter du jour où la ville de Bordeaux serait remise en l'obéissance du roi ; la continuation de la suppression de l'impôt de deux écus par tonneau de vin, qu'on avait rétabli au grand mécontentement des Bordelais; la confirmation des privilèges de la ville; la permission d'imposer et de lever six ans durant, sur les habitants, une somme équivalente à celle qu'elle avait empruntée; et enfin, pour Yillars lui-même, la somme de trente mille écus , la chargé de syndic de la ville , et une lettre du roi qui confirmât ces conventions. Toutes ces dispositions furent approuvées par la cour , et la lettre du roi remise par Berthod à Villars , qui , bondissant de joie , s'écria : « Me voilà donc délivré de la potence ! » Toutes les précau-

tiens forent prises; Villars fit armer les paysans du Bonscat ; L^î^re xi. plusieurs officiers de l'armée et de la marine se prêtèrent au J. '

projet d'une manière si ostensible , qu'on soupçonnait aisément qu'il se tramait quelque chose en secret et qu'on était à la veille de quelque événement extraordinaire.

Quelques jours s'écoulèrent dans une inquiétude générale; rien ne transpirait qui pût autoriser des mesures sévères. Un jour les chefs du parti se trouvaient chez Lenet ; on causait assez familièrement des affaires politiques ; mais tout à coup, et d one voix grave , Lenet dit tout haut qu'il y avait des traîtres dans la ville. Yillars, qui était présent, se crut trahi; homme indécis, faible et sans principes, il courut chez le prince de Conti et lui révéla toute la conspiration, le 16 mars. Le prince, étonné, l'engagea à rester fidèle à la cause du prince de Condé et à continuer ses relations avec le P. Ithier, la mère Angélique , le conseiller Boucault et les autres conspirateurs. Deux ou trois jours plus tard , Ithier prévint Villars de se tenir prêt pour le 21 ; que tout était préparé. La duchesse de Longueville crut qu'il était temps d'agir et fit dire au P. Ilbier de [)asser chez elle pour affaires. Il y fut arrêté. Interrogé par les autorités ormistes , il avoua qu'il avait travaillé pour la paix; qu'il avait toujours eu une correspondance suivie avec Berthod ; qu'il avait essayé de soulever le quartier Saint-Michel ; que les sieurs de Jau , Masson , Litterie et même le président d'Affis étaient de la conspiration; que le sieur Roux devait fournir l'argent nécessaire à l'entreprise ; qu'il était convenu qu'au jour déterminé (21), les bénédictins, les cordeliers , les récollets, les capucins, les carmes, les feuillants sortiraient en criant : Vive le roi! vive la paix l mais il affirma qu'il n'avait pas eu de rapport avec^ les jésuites, les minimes et les pères de la Merci. Ithier était un esprit élevé et un homme de conscience. Il confessa tout avec oue noble franchise , avec calme , courage , et sans crainte de ce qui pourrait s'ensuivre.

Livre XI. gur ces entreftiites , on apprit que Berlhod était en ville ;

-1 ' il y était rentré en effet; il voulait assister à rentrée des

troupes royales. On le chercha pour le massacrer; on fouilla les sacristies , les couvents , les toits même des églises ; mais lui, homme adroit , parcourut, déguisé, la ville; il se glissa parmi les cavaliers du prince et galopait d*un coin à l'autre de Bordeaux , monté sur un beau coursier et criant à tue-téte : Mort à Berthodîmort à Berlhod! Il se cherchait lui-même , et, pas plus que les autres, ne se trouvait pasi On arrêta tous les complices; le curé de Saint-^Pierre , pour échapper à ses assassins , sauta par une fenêtre et se cassa un bras et une jambe ; le curé de Saint-Remi fut traité comme un criminel et jeté Gazette dans un cachot. La foule , dans sa fureur, dévasta la maison

an^BoKhEkvii ^® ^' ^^^^ • conseiller, et en emporta tout, jusqu'aux ser-

3 avril 1653. rureset aux verroux des portes. L'un des parents du P. Ithier, Mémoireê accusé dc complicité , fut mis à la question , étendu sur le

^\^Xec^Q^' chevalet , et après d'horribles souffrances fut laissé pour mort ;

de Petitot, il demeura perclus de ses membres le restant de ses jours. , pag. 406. Yjq curé de Saint-Siméon et le gardien des Capucins faillirent être massacrés comme complices ; ils fureut assez heureux pour échapper par une fuite précipitée.

Au milieu de ces scènes d'horreur et sous l'impression du malheureux sort qui l'attendait , Ithier fut tiré de son cachot et interrogé par des hommes qui allaient se constituer ses accusateurs, ses juges et môme ses bourreaux. Il se montra ferme, franc, chrétien et royaliste; c'était trop, car c'étaient autant de crimes. Personne ne prenait sa défense ; la peur avait glacé les cœurs les plus généreux. On délibéra sur le genre de mort qu'il devait souffrir. Un apothicaire, qui remplissait les fonctions de procureur général, conclut que, coupé en quartiers, ses membres devaient être suspendus aux portes de la ville; d'autres, et en particulier un pâtissier, conseiller de rOrmée, opinèrent qu'il serait brûlé vif et ses cendres jetées au vent. Le cure de Saint-Projet eut la lâcheté de se présenter,

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sans en être prié, pour le raser, lui ôter ses habits et le dé- î:!^"^*grader. Ou le traîna , escorté de la foule armée , au milieu des femmes , des filles et des milliers de forcenés qui criaient : Quil meurel Enfin on prononça la fatale sentence ; on rasa la tête de ce bon prêtre, on le dépouilla de ses habits, le bourreau lui mit la corde au cou , on le jeta dans un tombereau, une torche au poing, le bourreau derrière lui, et portant sur son front ua écriteau avec ces mots : Traître à la patrie! Le peuple voulait le tuer ; mais la duchesse de Longueville arriva et fit observer que sa mort ne rendrait aucun service à la cause des princes, et qu'il valait mieux qu il traînât, sous les yeux de ses parents et compatriotes, une misérable existence, que de se salir les mains du sang d'un prêtre ! On le condamna à une prison perpétuelle ; c'était le seul moyen qu'il y eût pour le sauver.

Sur ces enti-efaites, les cordeliers, désolés, sortirent en procession avec le Saint-Sacrement, et se rendirent à la prison pour réclamer leur gardien. Les ormistes les chassèrent jusque même dans leur maison. Le prince de Conti s'y rendit un moment après , et les trouva tous à genoux devant le Saint- Sacrement. Il fit serrer la sainte réserve, fit sortir tous les religieux du oouvent, excepté les malades, les fit conduire à La Bastide et leur défendit de jamais rentrer en ville, sous peine de mort. Les ormistes pillèrent leur couvent; ils firent, de leur réfectoire, un cabaret, et de leurs cellules , des retraites de voleurs. On chassa de Bordeaux la mère Angélique. Quant au président d'Affis, les conseillers de Bordes et Castelnau, ils furent emprisonnés au château du Hâ , mais ils furent mis en liberté plus tard. D'Affis se retira auprès de son frère, l'évoque de Lombes. Madame de Charlran , hôtesse de Berthod , Madame Boucant et quelques autres rachetèrent leur vie et leur liberté avec de fortes sommes d'ar^gent.

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