Livre XII. Peudant ces misérables débals judiciaires, au sujet du cou
i653 rageux Filhot, les troupes royales s'approchaient de plus en plus de la ville et menaçaient tous les jours d*en commencer le siège. Le duc de Vendôme était revenu devant Lormont ; le duc de Caudale avait son quartier général à Règles; le * comte de Marsin occupait le Médoc avec une partie de l'Entredeux-Mers, et Bordeaux se voyait cerné de tous côtés. La ville n'était guère approvisionnée ; les vivres étaient chers ; toutes les communications avec les campagnes étaient interceptées, la famine commença à se faire sentir. Les Bienintentionnés s'efforcèrent alors de rendre plus critique la situation des basses classes; ils cachèrent le blé qu'on avait dans les greniers; on dissuada le peuple de la construction de moulins à bras et à cheval ; les boulangers ne purent pas se procurer assez de farine pour la population , qui augmentait tous les jours par l'arrivée en ville des paysans refoulés par les troupes du roi. On abandonna la direction de l'hôpital; les familles
indigentes, les mendiants, les ouvriers sans travail couraient ^^"^^^ ^i'les rues, criant misère et demandant du travail, du pain ou la -^ '
mort! Les vrais amis des pauvres sympathisaient avec eux et leur donnaient à comprendre qu'à cause des éternels troubles des ormistes, ils étaient dans l'impuissance de les secourir comme par le passé, et les envoyaient à la porte de ceux qui paraissaient intéressés à la continuation de la guerre et qui leur donnaient cependant moins de secours que les royalistes opprimés.
Cette tactique anti-révolutionnaire produisit les meilleurs effets; les ormistes devinrent impopulaires; la faim les rendit odieux , et le peuple se prononça pour les Bien-intentionnés, On en profita pour s'assembler et causer tout haut des besoins du moment et de la nécessité de la paix. Les marchands se réunirent à la Bourse, sous la présidence de Martini, comme 9 Juillet. nous l'avons déjà dit, et délibérèrent qu'il fallait fermer leurs boutiques, attendu que le commerce étoit paralysé par les troubles intérieurs et par la guerre. Cette mesure augmenta l'inquiétude générale et les murmures. Le lendemain, l'assemblée fut plus nombreuse et plus exigeante visà-vis des ormistes ; on parla plus fort et plus haut que jamais de la paix, comme seul remède à tant de maux; les enfants s'attroupèrent et coururent partout , ayant un jeune homme nommé Desbats à leur tête et demandant la paix. Le prince de Conti, averti de ce désordre, monta à cheval avec ses gardes et fit arrêter l'imprudent Desbats. Mais ses amis , ses connaissances des quartiers de la Rousselle et de la rue Neuve, prirent les armes et insistèrent avec force qu'on mft Desbats en liberté. Le prince, suivi de ses soldats, se disposait à les attaquer; mais il rencontra le corps des bouchers, avec quelques ci-devant ormistes en tête, et tous criant de toute la force de leurs poumons, qu'il fallait la paix, la paix à tout prix ! On essaya de les intimider, c'était en vain! On voulait les disperser, c'était impossible! Dans le tumulte, et après un
Livre XH. échange de paroles acerbes et de défis réciproques, un des gardes du prince appuya son pistolet sur la tête d'un bourgeois ; le coup allait partir, sans le prince qui accourut et défendit de tirer. Conti devait s'estimer heureux de l'avoir défendu asse2 tôt, car si le conflit avait eu lieu, le peuple était tellement exaspéré, qu'il l'aurait massacré sur-le-champ avec tous les ormistes (1). Le calme se rétablit un peu; mais on vint dire à Conti qu'on avait fait des barricades dans la rue Neuve et à la Rousselle. Le comte Marsin répondit : « Nous )> savons comment il faut s'y prendre pour mettre les bonr- » geois à la raison. » — « Nous aussi, répliqua le Hollandais D Ridder, qui se trouvait tout près, nous en savons autant que D vous; nous saurons résister, vaincre ou mourir contents si » nous mourons libres ! » Le prince , confondu , fit relâcher Desbats, et se retira, bien persuadé que c'en était fait de TOrmée à Bordeaux. Il convoqua une assemblée générale pour le soir ; Marsin opina pour qu'on allât avec le canon démolir les barricades de la rue Neuve et de la Rousselle ; Viilars et le grand coryphée Dureteste proposèrent de piller les maisons des bourgeois et des Bien-intentionnés ; le chevalier de Todias , jurât , s'exprima avec modération , combattit toutes les mesures violentes et conclut en disant qu'il fallait enfin donner la paix à une ville accablée, depuis longtemps, de tontes sortes de misères. Le prince, indécis, confus, parla très^ haut, comme pour faire appel au patriotisme des Bordelais ; mais sa voix se perdit dans les murmures des assistants. On se sépara sans, avoir pris de résolution.
Les ormistes comptaient sur l'Espagne ; mais ils n'en recevaient ni secours ni bonnes nouvelles, quand enfin on vit arriver le comte de Fiesque, que Lenet conduisit, le samedi
(1) Parmi les jeunes gens qai se distinguèrent alors pour la cause du ro! , on remarquait MM. de La Crompe, Roberel, Rodorel, Grenier, Ferrand, Raymond, Rolland et autres.
suivant (12 juillet), à l'assemblée de rHôlel-de-Yille. Cet Livre xii. eavoyé annonça la prochaine arrivée de plusieurs vaisseaux
espagnols avec des hommes et de Targent, et dit qu'il était si
impatient de leur apporter cette bonne nouvelle, qu'il se fit débarquer à La Teste et arriva le plus tôt possible en ville , après avoir couiu mille dangers.
Cette annonce enhardit les ormistes et refroidit le zèle des Bien-intenlionnés. On discuta la question vitale du moment : quatre ou cinq voix seulement s élevèrent avec courage pour la paix ; mais la majorité tenait trop à sa domination pour y coQsenlir. Tout cela n'empêcha cependant pas le président d'envoyer des députés au prince pour lui demander la paix ; les secrétaires du roi en firent de même ; presque tous les corps religieux allèrent à l'Hôtel-de-YiHe pour le même objet. Quand les chanoines de Saint*-André se présentèrent à l'assemblée, l'orfèvre Guiraud les traita de séditieux et dit qu'il fallait les pendre tous. Les protestants vinrent aussi , à leur tour, demander la paix : Dureteste les accueillit avec insolence et les congédia avec brutalité. On doit dire cependant, à la louange des religionnaires, que dans ces temps critiques, comme l'observe un écrivain , ils furent constamment fidèles à leurs devoirs. Le prince de Conti, entouré d'une petite cour d'intrigants corrompus et corrupteurs , répondit à tous ces corps qu'il voulait la paix autant et plus que personne, mais qu'il voulait quelle fût solide.
Les Bien-intentionnés désiraient la paix, mais ils ne savaient comment s*y prendre pour l'avoir; ils étaient nombreux et bien décides , mais ils se croyaient numériquement inférieurs aux ormistes. Après s être comptés , ils reconnurent qu'avec leurs valets et leurs serviteurs de toute sorte , ils pouvaient au moins balancer la puissance des capitaines de la ville, qui étaient gagés, et n'avaient, pour monter la garde , que vingtcinq hommes par compagnie. Encouragés par cette revue de leurs forces , ils résolurent de se mettre dans les rangs de la
Livre xu. garde ormiste et d'y travailler, par leur influence et par la ^^' "' persuasion , à neutraliser les mauvais conseils des chefs du parti et à faire comprendre à leurs camarades les avantages et la nécessité de la paix. Le même jour, trois ormistes enragés devaient monter la garde avec leurs hommes : c'étaient Turquois, de Blanzin et de Guiraud. Les Bien-intentionnés n'hésitèrent pas, et les plus influents commencèrent, ce jourlà même, à donner l'exemple : le vicomte de Yirelade, Bacalan, avocatgénéral en la chambrede TÊdit, Nanot, Bouleney, Bestet, Sociando et Cornai se joignirent à la compagnie de Turquois ; celle de Blanzin reçut dans ses rangs les royalistes suivants : de Barilaut, lieutenant particulier; Mercier, avocat du roi; Lafargue, conseiller au présidial; Lauvergn^e, jurât; Bichon, Grenier, Dariet, Suau etPitard. La troisième compagnie, celle de Guiraud, vit arriver dans ses rangs Dalon, jurât ; Norajés, Rivière, Courtade, Dumas, Griffon et plusieurs autres dont nous regrettons de ne pas connaître les noms. Cet exemple influa sur la conduite de beaucoup d'autres bourgeois et les décida à organiser une quatrième compagnie : elle fut formée de suite, et Mercier, Lestrilles, Roubardeau, Pissebœuf, jurât, et plusieurs autres bourgeois du quartier de la Rousselle, se mirent à sa télé. Tout s'arrangeait pour le bien de la paix. Les ormistes exaltés voyaient s'évanouir leurs espérances, comme autant de folles illusions; les timides du parti se rapprochaient des Bien-intentionnés, et les scènes tragiques, qui n'avaient que trop longtemps ensanglanté nos rues, semblaient toucher à leur dénoûment. Marsin et Fiesque étaient encore un obstacle au bien ; ce dernier s!efforçait de rassurer les esprits et de les disposer à recevoir les Espagnols comme des libérateurs; Marsin disputait à Dureteste le sceptre parmi les restes de l'Ormée; Conti était annulé : le mépris public s'était attaché au prince qui avait méconnu sadignité et sa race ; il était devenu le dernier des ormistes et le plus avili parmi les factieux. Marsin le maltraitait de paroles injurieuses et le quali-
fiait d*îinbécile. Le prince ormisle s'en plaignait au prince de Condé ; mais celui-ci, loin de flatter le sot orgueil de cette nnllité princière, se contenta de lui répondre qu'il ferait bien (le vivre en paix et de laisser Marsin régler les affaires de la gnerre et Leoet celles des 6nances.
Plus rOrmée se divisait et s aflaiblissail , plus le parti de Tordre gagnait en résolution et en courage. Martini continuait à présider les assemblées de la Bourse; Lenet y allait assidûment pour y semer la division et entretenir les passions; mais son influence y était nulle et toutes les voix allaient à la paix. Le 19 juillet « tous les corps de la ville s'y trouvèrent réunis. Par suite d'une délibération presque unanime , on envoya au prince de Conti une députation de soixante-treize députés, le jarat Todias en tête , pour lui faire connaître les dispositions des habitants , leurs vœux pour la paix, et pour lui demander qu'on changeât les capitaines et lesofiiciers ormistes. Cétait hardi , mais c'était nécessaire. Le prince , qui n'avait qne l'ombre du pouvoir, les engagea à se rendre le lendemain à l'archevêché , où on délibérerait sur leur demande et sur les moyens de rétablir la paix et Tordre.
Celte nouvelle fut accueillie au dehors avec une joie indicible : les députés, en sortant de l'hôtel du prince, sur les sept heures , trouvèrent plus do deux mille personnes dans la rne,' criant : Vioe le roil plus dOrméel et se livrant à tontes les démonstrations d'un bonheur expansif. Jusque-là , chaque parti avait sa couleur et son drapeau; la couleur de VOrmée était le bleu; celle des princes, l'isabelle. Marigni, bel esprit de ce temps, disait que la princesse de Condé, la duchesse de Longueville, le prince de Conti, Marsin, le parlement, les jurats, lui et Terrassin avaient chacun leur faction dans Bordeaux : c'était une autre Babel. Le peuple se para de la couleur blanche : « Toute la population , dit Mont- » glat, quitta le vert, marque de rébellion, pour prendre le » blanc, et sans l'écharpe blouo, personne n'osa plus paraître