Livre XII. A considérer attentivement Tétat de Bordeaux, à deux dif
férentes époques, celle de sa plus grande liberté et celle où la liberté n'existait presque pas, on eût dit que le despotisme était plus favorable à la prospérité de notre cité , que ces prétendues libertés si souvent voisines de la licence et presque toujours la cause de jalousies , de rivalités ambitieuses et de luttes intestines. Toujours est-il vrai que jamais la prospérité de Bordeaux n'avait suivi une marche ascensionnelle aussi rapide que sous l'autorité tutélaire du grand roi. Louis XIV laissait l'empreinte de sa grandeur personnelle sur toutes ses entreprises; il voulait la France grande, belle et à la hauteur de ses propres idées; il s'identifiait avec elle, et jamais prince n'a pu dire avec plus de vérité : L'Etat, c'est moi! Il lui fallait sans doute, pour cela, beaucoup de peines, de soucis et de sacrifices; il en fallait aussi à la France, et Bordeaux en eut sa part. La guerre que ce roi faisait à la Hollande laissait malheureusement un grand vide dans le trésor; il
Cbap. 6.
im|)orUiil à TËIat de ic combler. On avait frappé de forts Livre xii. impôts plusieurs sortes de iDarchandises; cela ne suffisait pas; m mit UQ nouvel impôt sur le papier timbré et sur letnin ouvré. Le peuple voyait avec peine ces nouvelles charges, dont il De comprenait pas la néqessité. Le pouvoir non seulement buiaitaux pieds 3es libertés, mais il empiétait sur ses droits les plus inaliénables en le privant d'un bien-être qui était le fruit de son travail et de ses économies , et en tarissant la MTce d où découlait tout ce qui pouvait augmente;* les resioarces de sop existence ou répandre un charme sur la vie. Le droit de marque surtout, établi sur les mesures employées |)ar les marchands et les cabaretiers, parut aussi au public (DiDiDe un impôt vexatoire qui tendait directement à aug- 1675. loeoier le prix des denrées nécessaires. Le peuple était .mécootent; mais que pouvait~il sous la main de fer de Louis le Grand? Bordeaux, cependant, était tranquille; mais il survint ioopioément dans ses murs un événeiqent léger en apparence, loaisqui menacaitt en prenant (es proportions d'une sédition, k replonger la ville dans les horreurs de la guerre civile ; en voici la cause (4) :
Le iQ xû^vs , les préposés du fisc se transportent chez un i675. potier, rue du Loup, pour apposer la marque légale sur des ustensiles mis en vente. Les femmes du quartier, armées de CDQleaQx et de pierres^ accourent < criant : aux gabeleursl et d. Devienne, les menaçant de la mort. Des attroupements considérables se forment; la population se précipite sur la scène du désordre, prend la défense des femmes, qui , se voyant appuyées par brs maris, leurs parents et leurs amis, brisent la porte et les vitres et poursuivent les commis du gouvernement jusque <iaQ$ la rue Aroaud-Miqueu, où ils se cachent. F^e jurât Fonieoel arrive avec quelques soldats, et, après avoir ordonné à
(1) Nous emprantons à D. Devienne presque tous les détails relatifs à cette sédi- ^. Us Mat exacts et confirmés par nos recherches.
liv. X.
Livre XII. |a populace de se disperser, va chercher les commis ei ramène avec courage dans la boutique d'où ils avaient expulses. Le lendemain, 27, les employés recommeno leur opération dans la même rue , assistés de la force pat que. Mais tout à coup on voit arriver des bandes de forcé en désordre, tous armés de couteaux, de bâtons et de pien et criant : Vive le roi sans gabellel Ils voulaient donner à li résistance une apparence de légalité : la sédition était or| nisée. Le jurât Fontenel , suivi d'un capitaine et de qnt soldats, ordonne au peuple de se retirer, aux hommes pai bles de donner l'exemple , aux maîtres potiers et aux m; chands de garder leurs ouvriers chez eux. L'un des facti^ s'avance vers le jurât et lui dit de se retirer; que le peup qui ne voulait pas d'un impôt si vexatoire, allait assommer vils agents du pouvoir, et donner un exemple de sa vengedi et de sa haine pour les oppresseurs des pauvres. Fonie prend à l'instant sa livrée de magistrat et répond qu'il faisait que son devoir et saurait toujours le faire pour exéca les ordres du roi et du gouverneur ; quant à eux , qa'il priait de se disperser et de réfléchir que leur conduite il gale les conduirait à leur perte et attirerait sur la ville nouveaux malheurs. Voyant que le jurât ne se retirait {i on *se met à l'insulter, à le menacer et, enfin, à faire toml sur les commis, qui s'étaient abrités derrière la robe do jiiï une pluie de pierres qui force ce magistrat de s'éloigner, ap avoir reçu des blessures et de fortes contusions. Il recul protégé par les soldats et quelques gentilshommes, jus(j la rue Saint- James, dans l'espoir de se sauver avec lescd mis dans l'Hôtel-de-Ville ; mais arrivé à l'entrée du marcl il rencontre une multitude de gens de la lie du peuple , \ manifeste les intentions les plus coupables. Alors, voyl qu'on en voulait à la vie des commis, il les fait entrer di une maison, et s'étant mis sur la porte, les bras étendus et robe déployée, il leur dit qu'il était prêt à s exposer à toi
^r fureur plutôt que de souffrir qu'une multitude d'hommes |tl la lâcheté de mettre la main «ur deux ou trois commis |V)$ armes, et qui n'avaient d'autre tort que d'exécuter les ardres du roi; que ces employés étaient sous sa sauvegarde, Bique, s'ils voulaient massacrer des hommes inoffensifs incapables de résistance , il fallait qu'ils commençassent par lui IHser sur le corps avant de pénétrer jusqu'à eux . Ces mâles acceols d'un homme de cœur, cette intrépidité en présence de la liorl, imposent le respect à la foule étonnée; elle s'arrête comme désarmée, et sur ces entrefaites, trois autres jurats arrivent iD secours de Fontenel. La fureur du peuple s'apaise, les ficdmes avaient échappé à la mort. Après quelques moments de repos, les jurats sortent, ayant chacun à son côté un com- Bis, et s'ayancent vers l'HôteUde-Ville ; mais on crie de Boaveau que les gabeleurs se sauvent , et, sans garder aucun méDagement pour les jurats, on fait tomber une grêle de lierres sur les uns et sur les autres. Alors oti ordonne à la milice de faire feu sur l'attroupement et de fondre sur les plus Mis, à grands coups d'épées et de hallebardes ; plusieurs resleot sur la place, les autres se dispersent à la faveur de la Mit; mais leur défaite ne les rend que plus furieux pour le