‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 41 sur 177 · Livre XU · texte numérisé non relu

Livre XU

1). Devienne, liv. X.

ibid.

Od prévint le maréchal d'Albret qui était indisposé ; il se transporte le 28 chez M; le Premier-Président et fait donner d. Devienne, Tordre aux capitaines de se rendre auprès des jurats à lÏÏôtel-de-Ville , où le devoir les appelait. La Cour, prévefioe aQssi, défend les attroupements et ordonne à toutes les personnes en état de porter les armes de se réunir , au premier appel , auprès des jurats et des capitaines et de marcher ^s leur, drapeau. Cependant les factieux s'étaient rendus ffiattres de la porte Sainte-Croix , de la place Canteloup et de ^int-Michel ; ils avaient déjà sonné le tocsin au beffroi de ÏHôteWe-Ville, à Saint-Michel , à Sainte-Croix et à Sainte- Euialie, et introduit dans la cité une multitude de paysans

Ghap. 6.

Livre XII. alléchés par l'espoir du pillage. Le désordre était à son comble . la terreur dans tous les esprits; c'était VOrmée qui reparaissa î ( avec ses sanglants souvenirs. Des menabres du parlement , assistés des jurats, vont haranguer la foule; mais le peuple en arrête plusieurs et refuse de les mettre en liberté , si on ne brisait pas les chaînes de quelques-uns des leurs qui étaient en prison. M. deTarneau leur représente qn'on n'obtenait rien par la violence; qu'il était moralement impossible de satisfaire tous leurs désirs, et qu*il fallait attendre de la bonté du roi les grâces et exemptions qu'ils sollicitaient; mais à peine a-t-il achevé la phrase , qu'un coup de mousqueton l'étend raide sur la place! Ce n'est pas assez encore ; les émeu tiers s'emparent du président Lalanne et de deux conseillers et jurent de les massacrer si on ne mettait pas en liberté leurs concitoyens. Pendant ces débats , on fait sortir par une porte de derrière les malheureux commis, qui, conduits à travers des rues étroites et à la fateur d'une nuit obscure, arrivent au Château- Trompette. Le comte de Montaigu , qui y commandait , fait sortir des soldats; ils dispersent les factieux et en étendent plusieurs sur le carreau ; ils en conduisent quelques autres dans le château.

Les capitaines de quartiers arrivent avec un grand nombre de bourgeois et deux escouades commandées par Boroche et Minvielle ; ils font la patrouille et nettoient les places publiques et les carrefours. Les jurats rendent une ordonnance pour que tous les citoyens, ou, selon le langage du temps, tous les bourgeois , manants et habitants de Bordeaux prennent les armes pour étouffer la rébellion ; le parlement défend, sous peine de mort, les attroupements séditieux, et invite le gouverneur et le commandant du château à venir an! palais , afin de délibérer en commun sur les nécessités du moment. Ces messieurs se rendent à la prière de la cour, et on délibère qu'il fallait se rendre à THôtel-de-Ville , se mettre en état de défense et à l'abri d'une surprise ; qu'il était en outre

Chap. 6.

nécessaire de garder les portes et les avenues des places pu- Livre xii. bliques. Les jurais s'efforcent de réunir les bourgeois , mais soit crainte, soit complicité, ils ne sortent pas de chez eux et paraissent même faire cause commune avec les factieux , criant , comme la populace : Vive le roi sans gabelle! Les jurats et les commissaires nommés par chaque jurade , essaient de publier Tarrôt du parlement, mais en vain; les rasseooblements deviennent plus tumultueux et plus bruyants; on fait entrer par la porèe Sainte-Croix une multitude de paysans qui parcourent la ville sans opposition et en désordre, en attendant le moment du pillage, et intimident tellement les boui^eois qu'ils n'osent pas s'exposer dans les rues. Les factieux sont donc maîtres de toutes les places, et toutes les fois que les jurats ou les commissaires élèvent la voix pour (aire entendre la raison , ils sont accablés de reproches , d'injores et de menaces , et forcés de s'enfuir. Boisson , jurât du quartier Saint-Michel, reste deux heures en butte à leurs sarcasmes et exposé à tonte leur fureur. Tarneau n'est pas la seule victime , il en tombe plusieurs autres ; les conseillers Aadraut et Marbotin arrivent sur le théâtre de ces désordres et sefforcent de faire entendre une voix amie à ces misérables; mais à peine ont-ils parlé de soumission , qu'on s'empare d'eux et qu'on déclare vouloir les mettre en pièces si l'oti ne remet les prisonniers en liberté. Le désordre était à son comble; la fureur populaire menaçait de tout détruire ; ils oavaient plus qu'une seule chose en vue : la liberté des prisonniers. Les jurats se décident à les satisfaire ; leur vie était à ce prix. Ils chargent Fontenel d'aller demander au comte deMontaigu , commandant du château , leur mise en liberté. Cétait au nom de tous les Bordelais qu'on sollicitait cette d. Devienne, grâce , puisque de cela seul dépendait , non seulement la cessation des troubles et des scènes d'horreur qui déshonoraient ta ville , mais aussi la conservation de leurs maisons et de leurs fortunes , puisqu'on les menaçait du pillage et de 1 m-

liv. X.

Chap. 6.

Livre xn. cendie. Fontenel part pour le château; mais, arrivé devant la chapelle de Saint-Jean, il se voit arrêté par une troupe de séditieux qui menacent de le mettre en morceaux s'il ne leur donnait pas une lettre pour Montaigu , afin de faire sortir les prisonniers. Fontenel les assure qu'il y va dans ce but, et s'engage à revenir se mettre à leur disposition si les prisonniers ne sortaient pas avec lui. On le laisse partir en jurant que , s'il ne revenait pas dans une demi-heure avec les prisonniers, on regorgerait, lui, sa femme et ses enfants, et qu'on brûlerait sa maison. A cent pas plus loin, le même danger se reproduit avec une autre bande, qui lui tient le même langage. Enfin , il arrive an château , explique l'objet de sa mission , et supplie le comte de rétablir le calme dans leur malheureuse ville, en accordant la liberté aux prisonniers. Le comte hésite ; son devoir lui inspirait un refus ; l'humanité et une triste nécessité le poussaient à donner son assentiment à la supplique des jurats ; mais dans ce moment survient le président de Lalanue avec un conseiller et le jurât Minvielle ; ils confirment le récit que venait de faire Fontenel , et dé~ terminent le comte à livrer les prisonniers ; les jurats les conduisent aux coryphées du parti , qui les fait escorter en triomphe dans la ville. Alors les mutins se retirent à Saint- Michel et à Sainte-Croix , décidés , en apparence , à cesser toutes hostilités à l'avenir. Mais ils ne sont pas encore satisfaits; ils se retranchent dans les cimetières de ces deux paroisses , allument des feux , écrivent aux mécontents des autres paroisses de Bordeaux de se tenir prêts pour de nouvelles expéditions le lendemain. On le sait à THÔtel-de-VilIc ; les jurats restent en permanence et font tout ce qu'ils peuvent pour déterminer les bourgeois à prendre les armes pour la défense de leurs intérêts et de l'ordre social. Le maréchal d'Albret arrive avec des troupes et ranime le courage des bourgeois ; mais les artisans se mêlent parmi eux et réussissent à neutraliser l'effet produit par sa' présence. Sur ces

entrefaites , on apprend que des centaines de paysans étaient Livre xn. arrivés en ville et que le nombre des factieux grossissait à ^^ ' chaque instapt. Le maréchal réunit le peu de bourgeois qu'il avait trouvé disposés à laider et se prépare à fondre sur eux. Une résistance formidable s organise partout, et, forts de leur nombre et de leur audace , les factieux envoient dire qu'ils mettraient bas les armes si on voulait acquiescer à leurs demandes , sinon , qu'ils étaient résolus de mettre la ville au pillage. Le maréchal témoigna la meilleure volonté et dit qu'il allait au palais, au près des chambres. Le parlement saisit aussi avec empressement une occasion favorable d'empêcher un conflit qui eût été vif et sanglant. Il charge Fontenel de se mettre en rapport avec les factieux et de leur dire qu'on recevrait leurs propositions ; mais ils envoient le prieur des bénédictins de Sainte-Croix avec le curé de la paroisse de Saint'Micbel , auprès du maréchal , pour lui dire que c'était à lui seul qu'ils voulaient remettre leurs demandes par écrit. Le maréchal n'hésite pas un instant et se rend , avec sa garde et quelques amis , au cimetière de Saint-Michel , où ils se tenaient réunis. On lui remit un papier, aux cris de : Vive le roi sans gabelle /De là , il se rend à Sainte-Croix , où il assiste un moment à un spectacle semblable, et , après avoir vu la démonstration la plus énergique sur le lieu des désordres , il repart pour rejoindre le parlement. Arrivé au palais, il trouve* toutes les rues obstruées, toutes les issues fermées; les factieux ne voulaient laisser sortir un seul membre du parlement avant qu'on eût satisfait , par un arrêt , à leurs désirs. On délibère , on ne voulait pas pactiser avec la révolte oise laisser faire la loi. Mais les factieux, impatients, envoient à la Cour le curé de Saint-Michel, qui, tout effrayé, entre et assure que, si on ne leur donnait pas satisfaction, ils allaient tout briser, tout brûler et le tuer lui-même. Le parlement , touché de cet avertissement, rend un arrêt portant que de très- Chronique ùorhumbles remontrances seraient faites à Sa Majesté , afin qu'il

liv, X.

— no —

Livre XII. lui plat de donner une amnistie générale aux Bordelais , d'abo- ^!!l ' lir rimpôt mis sur le tabac, ainsi que le papier timbré, le contrôle, la marque de Tétain et des métaux. Il ordonne, en outre, sous le bon plaisir du roi, que tous ces droits surseoiront ensemble la levée de cinq sous par boisseau des blés et des farines qui entreraient en ville.

Cet arrêt , tout conforme aux vœux des factieux , fut publié et affiché ; ils en parurent contents , et la journée du 30 se passa sans désordre ; mais, dans la nuit, on afficha un placard séditieux à la grande porte de Saint-Michel. Le lendemain , un bénéficier de Saint-Michel , en se rendant à l'église, trouva une foule immense occupée à lire et à commenter ce placard ; il lenleva et le porta aux jurats réunis à THÔtel-de-

n. Devienne, Ville; OU y lut la vis suivant : « Messieurs , vous êtes avertis » qu'un nommé Despace , procureur au parlement; Pierre » Mauran, clerc de M. Bussaguet, conseiller, sont du parti de » la gabelle, et un nommé Taranque , chirurgien ; c'est l'avis x> que vous donne un ami de la patrie et du repos public ! » On communiqua de suite cet écrit séditieux au gouverneur, à M. le président de Gourgues et au procureur général. Bientôt après, Despace et Mauran vinrent demander aux jurats qu'on fit des recherches pour découvrir les auteui-s de ce placard ; les jurats leur en donnèrent l'assurance. Dans ce moment le maréchal d'Âlbret fit dire aux jurats qu'il allait entendre la messe à Saint-Michel et qu'il serait bien aise qu'ils s'y rendissent , afin d'aviser avec eux aux moyens propres à découvrir les auteurs de ce placard. Presque au même instant, on annonça que les émeutiers se rassemblaient de nouveau au cimetière de Saint-Michel, avec la résolution de n'en pas sortir avant que le parlement n'eût reçu l'assurance que le roi confirmait son arrêt. Le jurât Minvielle s'y rendit à la hâte et trouva des gens occupés à lire une copie du placard ; il prit part à la conversation et apprit qu'ils croyaient tous que cet écrit ne pouvait provenir que de quel-

Chap. 6.

que personne malintenlionDée qui avait en vue son intérêt Livré xii. particulier ou voulait satisfaire quelque passion coupable. Il leur consettia de rester tranquilles et d'éviter tout désordre ; ils le promirent et entrèrent avec lui à l'église pour assister à la messe. Le maréchal y arriva bientôt après avec les ju-* rats, et vit avec plaisir que tout était calme, tous les esprits disposés à là paix ; il les loua de leur conduite et tes engagea à nen jamais dévier.

Le peuple était tranquille, mais les chefs de la sédition ne Tétaient pas; ils remuaient encore les masses, mais le bon sens du public les rendit impuissants. Informé que le bas peuple seul était coupable de cette dernière insurrection , le roi ne voulait pas punir tous les Bordelais pour les faits isolés de quelques coryphées audacieux ; il accorda une amnistie générale , déchargeant en même temps tous les coupables de toutes peines , amendes , dépens , dommages et intérêts , non seulement en ville , mais dans la banlieue ; il laissa même subsister Tarrêt du parlement qui avait défendu de lever des impôts dont se plaignait le peuple , et fit tout ce qui était possible pour ôter aux Bordelais tout sujet de mécontentement. Les Bordelais étaient contents , mais ils se croyaient vainqueurs ; la bonté du monarque fut considérée comme une concession arrachée par la force à la faiblesse. Les événements prouvèrent bientôt après que leur reconnaissance n était ni sincère ni durable. On disait aussi que le maréchal se prêtait à ces coupables manifestations , dans des vues particulières.

En 1671 le parlement avait mis beaucoup de lenteur à poursuivre le chevalier de Courbon-Saint-Léger, qui avait tué, dans un duel, le comte de Miossens, son frère. Ce jeune chevalier profita de ces lenteurs du parlement à instruire son procès, pour obtenir des lettres de grâce. D'Albret en fut Irès-irrité et chercha une occasion de se venger; la sédition lui en fournit une : il n'en empêcha pas les développements, au contraire, il en voyait les progrès avec complaisance; il

Chap. 6.

Livre XII atlîsa , par des manœuvres odieuses , le feu toujours prêt à reparaître , afin de pousser à uoe rébellion ouverte les malheureux Bordelais , et de mettre le roi dans la nécessité de se servir de lui pour tirer une vengeance éclatante du parle* ment et de la ville. La pensée était horrible 1 c'était compromettre à la fois les intérêts du roi et le salut d'une grande population. On le disait bien; mais que ne disait-on pas? Malheureusement on crut Tâme du maréchal assez mauvaise pour se prêter à des mesures quelque abominables qu'elles fussent , pourvu qu'elles pussent réaliser ses pensées de vengeance.

Page 1