‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 51 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M. de Tourny arrive ii Bordeaux. — L'état où se trouvait alors la ville. — La porte des Capucins. — Cours ou boulevarts de Bordeaux. — Porte d'Aquitaine. — L'infante Marie-Thérèse d'Espagne arrive à Bordeaux. — On lui fait une magnilique réception. — r Porte Dauphine. — Porte Bijcanx. —> Procès intenté par l'arcbevéque à M. de Tourny, relativement k la place Dauphine. — Le Jardin- Public. — Les Ghartrons. — La disette des vivres ii Bordeaux. — La sage conduite du gouvernement.

Livre xiif. Nous voici amvég en 1743; cest une Doavelle ère qui ^^ s*OQVPe pour Bordeaux , avec l'admirable administration de M. Louis-Urbain Aubert, marquis de Tomrny, intendant de la Guienne, magistrat intègre ^ actif et intelligent, qui eut à lutter contre de jalouses rivalités, des médiocrités haineuses et les sottes prétentions de Tignorance et de l'inhabileté ; mais ses grands talents imposèrent silence à ses adversaires et sur* montèrent les obstacles suscités contre ses projets par des envieux, des ambitieux et des incapables. Son histoire devient celle de Bordeaux, depuis 1743 jusqu'en 1758 , toute la durée de son intendance.

M. de Tourny s'était déjà distingué dans l'intendance du Limousin, où Ton admirait ses grands talents, ses vastes conceptions , et où l'on aimait sa personne. On y conserve encore le souvenir de son administration. Il arriva à Bordeaux le 31 août 1743, et, après avoir visité avec soin toute la ville, sa haute capacité comprit bientôt les immenses améliorations et les embellissements dont elle était susceptible. A cette époque, Bordeaux semblait être encore la ville d'Êléonore et des Edouard d'Angleterre : de vieilles constructions de formes les plus singulières, des maisons en torchis, avec des garni-

tares de briques, toutes incommode^ ot inalsaines, de vieilles ^î^e xiii. marailles, d'un aspect morne et triste, surmontées de tours . 4-

lézardées et au pied desquelles étaient de profondes fosses où gisaient les immondices de la ville et où dormaient éternellement les eaux sales du voisinage. Ces vieux murs étaient perc& de plus de vingt portes qui ressemblaient aux mesquins note 7. guichets de nos vieux donjons féodaux et hors de proportion avec le mouvement d'une population active et industrieuse; anprès de ces portes se trouvaient de vieilles tourelles sans grâce, des poDts-Ievis, des ouvrages avancés qai rappelaient les guerres civiles des siècles précédents ou celles non moins désastreuses des Anglais. Aucune avenue, aucune promenade, aocQD embelliesemeint extérieur qui put préparer le voyageur à œ qu'on s'attend à trouver dans Tenceinte d'une grande ville; avant d*y entrer, l'étranger était déjà découragé; il ne voyait rien au dehors qui pût lui donner une idée favorable de rintérieur. On n*y voyait en effet que des rues étroites, deux charrettes n'y pouvaient passer de front , comme dans les roes des Faures , Poitevine, Bouqnièro, de la Rousselle, etc. I^ rez-de-chaussée était en général en moellon ; les premiers étages projetaient en avant sur de grosses poutres et rendaient les rues très-obscures ; elles étaient d'ailleurs toutes sales , tortoeases et sans pavé ; dans la plupart on rencontrait des poils publics qui gênaient la circulation , comme dans les rues deSainle-Eulalie, des Minimes , du Loup , des Lois, de Puitsde-Cazeaux, de Puits-de-Bagne-Cap, de Maucaillou, sur les fossés des Tanneurs et des Carmes, etc., etc. En dehors des DJnrs, à l'ouest, on voyait des terres épaves ou en culture, HD sol marécageux ; la ville isolée des faubourgs par les nétoiles du service militaire ; elle ressemblait à une place de guerre du moyen-Age , autour de laquelle on ne sonflrait pas de maisons qui pussent faciliter à l'ennemi l'accès des murs ou l'approche des fortifications.

Il serait difficile de donner'unc idée des hôtels , si Ton j>euf

Livre xifr. ainsi qualifier ces misérables roaisoos où denieuraient les opu- ^^' ' lents , les hauts seigneurs du pays et les membres du parlement; leur vétusté semblait, à ces amis des temps antiques, une preuve héraldique de Tàncienneté de leurs familles. Les édifices publics s'harmonisaient avec le reste : c'étaient des constructions mesquines et presque toutes dans un état de d^adation« Les églises seules faisaient exception : c'était juste; elles sont les maisons de Dieu; le lieu de la prière, le seul endroit ou tous les rangs se mêlent, se oonfondent sous l'œil du Roi des rois. Le gouverneur logeait alors à la Mairie, qui était dans l'hôtel Nesmond, rue Porte-Dijeaux. L'Hôtel-de* Ville menaçait ruine ; on en avait même abandonné une grande partie, qui fut cédée, plus tard, au collège de la Magdelaine, en 4772. Le vieux palais oii siégeait le parlement était occupé par les tribunaux du sénéchal et de Vamiranté, par tes insalubres et mesquines prisons civile et criminelle et autres services ou offices publics. Un autre local du même établissenâent renfermait Tatelier monétaire, le bureau des trésoriers de France et la chambre de commerce. Le tribunal des eaux et forêts , celui des traites et ports, l'administration de la marine, l'université, la douane, le bureau des postes, occupaient des maisons particulières. Sqr le superbe port de Bordeaux , on ne voyait pas un seul édifice digne de ce magnifique hémicycle; l'abordage se faisait seulement à la cale de la Douane et à celle iies Salinières. Tout le reste du port, dans toute son étendue, n'était qu'un sol fangeux, inégal, couvert de vase et inaccessible, excepté dans les hautes marées. Bordeaux cependant était riche; le commerce y florissait, mais les arts y étaient méconnus. Il fallait de Tourny pour détruire les anciennes routines , les vieilles habitudes et pour apprendre aux Bordelais à jouir (le leurs fortunes , à embellir leurs maisons et avec elles la ville. Il comprit vite ce qu'il fallait; mais, conune les vrais amis de l'humanité, il en fut peu compris. Dans cette ville, si

Chap. 4.

arriérée alors, soas les rapports intellectuels et civils, de Litre xiii. ToQniy rencontra cependant des jarals éclairés , intelligents et animés de bonne volonté ; ils adoptèrent ses vues philanthropiques et concoururent généreusement avec lui aux embellissements qu'il proposc)it; il trouva en eux un appui à son habileté , à sa résolution et à sa vieille expérience , contre r^orance , la vieille routine et l'indifférence de leurs concitoyens. Le premier ouvrage que l'on crut indispensable, c'était une porte qui pût ouvrir aux habitants de Saint-Michel et de Sainte-Croix une voie de communication avec le faubourg de Paludate et la Terre-de-Bordes. Les jurais se réunirent le 23 août et délibérèrent qu'il serait construit une porte à l'extrémité de la rue de Clare, à l'endroit où aboutissent aux murs de la ville, à l'intérieur, dans une direction opposée, les mes Entre-deu^-Places et des Capucins, et au dehors, le chemin de Bègles et celui de la Terre-de-Bordes. Le plan de cette porte fut pris sur un dessin soumis aux jurats par M. Montaigu, ingénieur habile de Bordeaux. C'était une construction trèssimple quant au style et dans l'ensemble : on eut grand tort, en la faisant , de trop vouloir la mettre en rapport avec les maisons du quartier. Comme c'était la première de^ portes construites sous l'administration de M. de Tourny, le peuple Yappeiait la Porte Neuve; quelquefois on l'appelait la Porte des Capucins, à cause du couvent de ces religieux qui se trouvait tout près et qui est devenu, depuis 1804, le Grand-Sémioaire. On l'a réparé et on a voûté sa chapelle en 1828; on y voit, à l'entrée du sanctuaire, de chaque côté, des plaques de marbre qui rappellent les noms et les vertus de NN. SS. d'Âviau et de Cheverus.

Aux yeux de l'intendant, l'uniformité et la symétrie étaient les deux premiers éléments de la beauté des places publiques : anssi seSbrçait-il de les réaliser dans tous ses travaux. Au dehors et au dedans de chaque porte, il fit faire de jolies places, bordées de maisons toutes bâties sur le même plan ; il

ijvrcxiii. ne négligea rien non plus pour atteindre à l'uniformité dans ^L ' fous les travaux qu*il fit faire dans notre cité , comme sur notre port, qui, dans toute son étendue, présente une magnifique façade , composée de plus de quatre cents maisons , toutes construites sur un plan uniforme , et dans le court es* pace de temps de trois ans, à la place des misérables huttes qu'on voyait adossées au mur de la ville et presque inaccessibles à cause des mares d'eau stagnante et des amas de booe qui occupaient tout l'espace jusqu'à la rivière.

Pour donner de la vie au quartier de la Porte des Capucins, M. deTourny établit en dehors, sur un terrain vide inoccupé et appartenant aux jurats, un marché hebdomadaire pour la vente du bétail et le fit autoriser un peu plus tard par lettrespatentes du roi. Cet établissement existe encore; c'était un vrai service rendu à la population. On y trouve les animaux nécessaires à l'alimentation de la ville; jusqu'alors les bouchers allaient les chercher au loin.

La coopération d'une jurade entreprenante et éclairée encouragea beaucoup M. de Tourny, tout en lui servant d'appui et d'auxiliaire. Ses premiers travaux décélèrent en lui l'homme de génie et de bon goût ; ^es succès ultérieurs étaient assurés; le doute à cet égard n'était pas possible. Les alentours de la ville étaient dans un état affreux ; Tourny s'aperçut vite du parti qu'on en pouvait tirer. Il résolut de relier les faubourgs à la ville, en utilisant les espaces vacants qui les séparaient, et, pour atteindre au but proposé, il fit faire de grandes chaussées ou boulevarts , qui , bordés d'arbres de chaque côté , ofiriraient aux Bordelais, dans un temps peu éloigné, des promenades ombragées qui serviraient aussi de grandes artères pour la circulation de l'air et finiraient par devenir les quartiers de l'opulence , des lieux de luxe et d'agrément. Il ne se trompait pas ; ces magnifiques cours sont aujourd'hui , à quelques exceptions près, les parties les plus saines, les plus agréables et les plus fréquentées de la ville.

Homnie prévoyant et résola, M. de Tourny^fit commenoer, i^wre xiii. eo 1745, un cours oo boulevart qa'il prolongea depuis le non- J. ' veao Fart-Louis jusqu'à la place Fégère. L'exécution do ce projet fil plai^r aux habitants de ces quartiers; elle donna une plus grande valeur aux maisons et aux en) placements; elle assainit l'air, embellit la ville, révéla les talents de Tadministratenr et provoqua non seulement des éloges, mais une confiance iUiinitée et une active coopération aux entreprises projetées. Tannée suivante , encouragé par ses succès et par les béné- t746. dictions do peuple, il fit commencer la reconstruction des portes Saintr-Julien, Dijeaux et Dauphine et ouvrir de petites places au devant d'elles (4). Les vieilles portes qu'il allait remplacer tombaient en ruine; c'étaient tout simplement des loors crénelées avec des ponts-levis jetés sur les fossés dont la ville était entourée. A la place des vieilles tourelles qu'on appelait porte Saint- Julien , à cause du voisinage d'un hôpital et d'une chapelle dédiés sous le vocable de ce saint et qui devinrent plus tard un riche prieuré, il fit construire la belle porte qu'on admire encore et lui donna le nom de porte d'Aquitaine, en l'honneur d'un fils de Louis XV qui venait de natlre et qui reçut le titre de duc (T Aquitaine. Les vieilles habitudes du peuple ont triomphé du baptême du courtisanesque intendant , et les Bordelais l'appellent encore la porte Saint-- Julien. Sur la place extérieure, il établit un marché pour les matières résineuses, que les bouviers des Landes y transportent; jusqu'alors, elles encombraient le carrefour du Chaufneuf, comprenant tout l'espace qui unit les fossés des Tanneurs à ceux des Carmes. C'est dans ce carrefour qu'on faisait, jus-

(i) Od a dit qu'il y avait un temple de Jupiter (Jovis) dans ce quartier et que de ^ e«t venu le nom de porte Dijeaux (porta dei Jovis). C*est une erreur; elle fktt ainsi appelée, parce que c'était le quartier où demeuraient les juife, pendant une certaine partie du moyen-âge. Les Anglais, maîtres de la Guienne, l'appelèrent la porte deJews, et de ces mots on a fait, au XVI* siècle, porte Dijeaux.

Nous en parlerons dans la Note 8. NOTE 8.

LWre XIII. qu'au XVI^" siècle , j'exécution des nobles condamnés à la dé-

Gbap.4. ., ^.

~ capitation.

Au milieu de ces heureuses innovations et splendides embellissements , il fallut songer aux préparatifs à faire pour recevoir- l'infante Marie-Thérèse , fille de Philippe Y, mariée au dauphin de France. L'intendant s'occupa , avec son zèle habituel, de tou^ ce qui regardait le voyage de la princesse, la commodité de la route, et de tout ce qui pouvait lui plaire. Jamais Bordeaux n'avait vu des fêtes plus belles , plus somp* NOTE 9. tueuses ou plus splendides. Nous en parlons dans une note.

C'est alors, comme nous venons de le dire, que M. de Tourny fil reconstruire les portes Dauphine et Dijeaux; en dehors d'elles, on ne voyait qu'un terrain inculte avec quelques misérables échoppes éparses gà et là ; de petits jardins potagers et un cimetière à l'usage des hôpitaux. M. de Tourny résolut d'y faire une place belle et spacieuse, sur laquelle on bâtirait des maisons sur un plan uniforme. Il convoqua la jurade le 4 janvier 1746, et fit voler des sommes pour la reconstruction de ces deux portes monumentales et l'établissement de la nouvelle place. Il autorisa les jurais à acquérir les propriétés particulières, bien convaincu que les nouvelles constructions seraient plus que suffisantes pour couvrir tous les frais; il ne se trompait pas.

Vers 1769, il n'y avait encore, sur le côté occidental de la place Dauphine, qu'une seule pauvre maison, depuis l'encoignure de la rue Pont-Long jusqu'à celle de la rue Judalique. Le cimetière de l'hôpital était sur cet emplacement; M. de Tourny le fit transférer à l'entrée du chemin du Tondu et exhaussa le sol, depuis la rue des Remparts jusqu'à la rue Dauphine , en y faisant répandre tous les débris des vieilles portes Dauphine et Dijeaux. Les maisons, depuis la porle Dauphine jusqu'à la porte Dijeaux , ont été les dernières construites.

Monseigneur l'Archevêque de Lussan se plaignit, pour plu-

sieurs raisons , de Tei&pièteifieBt des Carats. Cet espace de i^ivro xiii. terrain; en dehors des murs , était un fief dont il était le ^ ' seigneur. L'intendant ne pouvait en disposer sans empiéter sur ses droits ef sans blesser la justice ; il prétendait conserver ses droits seigneuriaux dans la vente des terrains et réclamait une indemnité de 450,000 livres pour la cessation des droits de mutation qu'il allait perdre par les projets de l'intendant. La translation du cimetière , selon le prélat , ne pouvait se faire sans le concours de l'autorité ecclésiastique; elle n'était pas plus nécessaire que l'établissement d'une nouvelle place , dont on ne voyait pas la nécessité , et l'intendant abusait de ses pouvoirs, qui devaient se borner aux embellissements de la ville et non à des travaux sans utilité en dehors des murs.

Les jurats repoussèrent ces prétentions , par la raison que les futurs travaux et embellissements, étant rjBConnus comme choses d'utilité publique , ne laissaient pas de droits de lods et ventes du terrain , ni aucun droit au paien^ent des cens et rentes, et que le prélat ne pouvait pas réclamer une indem- Dite, attendu qu'il n'éprouvait pas de perte, et serait amplement dédommagé de ses légers sacrifices du moment par la grande valeur que ces terrains allaient acquérir et par les mutations fréquentes que les nouvelles constructions entraîneraient dans la suite. L'archevêque insista et l'affaire fut portée devant le Conseil d'État; mais M. de Tour^y fit continuer, malgré les réclamations du prélat , les importants travaux de la place Dauphine, quidevait relier à la ville le vaste faubourg de Saint-Seurin. Cette place est aujourd'hui la plus belle et la plus régulière de Bordeaux. Sur tout le pourtour, on voit, sur nn plan uniforme et agréable à la vue , des maisons été* gantes et belles ; c'était la môme riche uniformité que Tinten^ dant voulait voir sur toutes les places publiques. Il ne fut cependant pas assez heureux pour achever ces importants travaux : la place Dauphine ne fut inaugurée que le t6 mai 1770,

Livre XIII. Les jorats d'alors voulaient y construire un vaste réservoir oa '^ ' château-d*eau qui pût alimenter toutes les fontaines de la ville. *^^* Ce projet fut abandonné et repris en 1787 et en 1794. La Révolution vint arrêter l'essor de la prospérité de Bordeaux et faire évanouir les philanthropiques idées de nos magistrats. On y revint en 1829 et en 1830 : on crut pouvoir y creuser un puits artésien ; ce projet échoua comme beaucoup d'autres ; mais on n'a pas cessé un instant de s'occuper des moyens de donner à la ville de Bordeaux une bonne qualité d'eau , dont elle a tant besoin. De nouveaux efforts furent tentés en 1834 et 1842; enfin, grftce aux généreux sacrifices de la ville et surtout au legs de M. Delort, on a réalisé le vœu des Bordelais.

la Guienne, On obtint, après une délibération du Conseil municipal 6JaiUeti852. ^g j^j^^ ^gg^j^ ^^ j^^^j j^ président de la République

(7 juin 1858) qui déclare d'utilité publique les travaux de conduite et de distribution des eaux de Saint-Médard et du Taillan jusque dans la ville de Bordeaux , et qui autorise la ville à acquérir, soit à l'amiable, d'après une expertise contra* dictoire, soit par voie d'expropriatiota pour cause d'utilité publique, les terrains, sources et bâtiments nécessaires, évalués à 340,000 fr.

Page 89. Nous avons déjà parlé de la fondation de la place DaUphioe,

en 1605; quant à la porte Dijeanœ, bâtie à l'extrémité occidentale de la rue de ce nom , elle était flanquée d'une sorte de redoute de dix mètres de hauteur en dehors, là où est la place Dauphine. Cette redoute s'appelait la Demi-Lune, à cause de sa forme , et servit de rempart à la ville ^ contre l'armée de Mazarin, en 1650. On ne sait pas à quelle époque cette vieille porto fut construite ; elle fut détruite avec ses gothiques bastions et remplacée , selon le plan de M. de Toumy, en 1747, par la porte actuelle.

En 1793, la place Dauphine a été arrosée du sang des meilleurs citoyens de Bordeaux ; c'est là que Incombe et ses

■— 269 — misérables associés tinrent , des mois entiers , l'échafaud en Livre xiit

Phin À

permanence. On lui donna alors le nom de place Nationale. -1 '

Eo 1811, elle fut appelée place du Roi de Rome; mais en 1814, le nom primitif fut rétabli.

L'habile intendant ne s'arrêtait pas devant des diflScuItés : il savait les vaincre ; sa volonté et une constante persistance étaient souvent ses éléments de succès. Les Chartrons formaient un bourg distinct de la ville; ses habitants différaient si visiblement q^uant aux mœurs, aux usages et aux habitudes sociales ded Bordelais , qu'on les aurait pris pour une colonie étrangère ; c'est ce. qui faisait dire que ce bourg avait été fondé par les Normands, tandis que, en réalité, son origine De peut se retracer qu'à l'an 1383 , lorsqu'on vit arriver les

religieux chartreux de Yauclere à Bordeaux; ils laissèrent leur nom au lieu où ils s'établirent d'abord dans notre cité. Leur couvent fut le centre autour duquel se groupèrent les premières maisons de ce magnifique faubourg. Il était séparé de la ville par un espace de terrain considérable , dont on voyait quelques parties en culture , quelques autres complantéesde vignes et,. par-ci par-là, quelques misérables échoppes. Vers la fin du XVII* siècle (1685), on y établit : « six chirur-^

> gienspour eooercer, dit la chronique, tari de la chirurgie

> et de la barberie, tout ainsi que les maistres chirurgiens

8 jurez de la ville ont accoutumé à la charge de n* entreprendre

» rien sur les statuts des dits maistres et d'appeler j dans les Chroni^ lo»v » maladies aiguës et dangereuses , des médecins et chirurgiens ^^^^*

9 de la dite ville, pour consulter sur les dites maladies. » Plus

tard, en 1694 , ce faubourg devint si considérable, que les unècembra jurais y établirent un boulanger pour vendre et distribuer du ^^*' pain au public.

Hais laccroissement du faubourg avait lieu du côté de la rivière; c'est là que se trouvaient la vieille chapelle et l'an* tique couvent des chartreux ; c'est là aussi que s'était formée la première agglomération de maisons, un peu plus bas que

Livre xiH. le pavé octuel des Charlrons. L'espace intermédiaire, derrière le Châleau-Trompelte , conservait toujours un aspect agreste ; M. de Tourny résolut de le convertir en promenade au jardin public et de lier ainsi le faubourg à la ville , en ouvrant plusieurs rues qui aboutissaient, de chaque côté, à ce vaste emplacement. Du côté du nord , une porte communiquait avec une rue qui traversait tout le faubourg ; au couchant , une large route bordée de deux rangées de noyers, et qui s*appelle encore Yallée des Noyers, ouvrait un passage sur la route du Médoc et le quartier de Saint-Seurin. Au midi , on trouve d'autres voies de communication avec la ville; et au levant, un superbe cours borde ce beau jardin public. H. de Tourny communiqua son projet à la municipalité, qui l'approuva et obtint un arrêt du Conseil en date du 1 S janvier 1747, et enregistré au parlement de Bordeaux le 28 du même mois , qui autorise la ville à employer 80,000 livres pour l'acquisition du terrain et des masures qui s'y trouvaient et pour couvrir les frais de l'établissement projeté. De Tourny se réjouissait enfin de voir ses espérances à la veille de se réaliser, malgré la mauvaise volonté des uns et les tracasseries intéressées de quelques hommes en place chez qui une basse rivalité remplaçait l'amour du bien public.

Mais ce philanthropique projet fut à peine en voie d'exécution , qu'une affreuse famine vint porter la tristesse dans tous les cœurs. Les guerres dispendieuses de Louis XIV avaient presque anéanti le commerce de Bordeaux et n'avaient rien donné en échange de la prospérité générale, que la gloire de nos armes, dont la France est encore fière. Dès le mois d'août, on commença à craindre une disette prochaine; l'importation était nulle; les approvisionnements ordinaires n'ayant pu s'effectuer, les greniers étaient vides et aucun moyen de les remplir ne se présentait aux spéculateurs. De tout temps Bordeaux tirait ses grains de la Bretagne et du Poitou; mais le gouvernement , par un arrêt du 22 août, avait défendu toute expor-

tatîoD de ces contrées , dans le but d'en retirer les approvi- Livre xiii, sionnements des armées. On prescrivit la fabrication du pain J. '

de méiure ( méteii ) ; mais tout cela était insuffisant. Informé deTétat des choses par les remontrances du parlement, le roi fit lever la défense faite par l'arrêt du 22 août et ouvrit les ports de la Bretagne aux commerçants bordelais. La Bre^ tagoe , la Saintonge et le Poitou avaient déjà écoulé le superflu de leurs produits; il fallait songer à d'autres ressources. Le fermier général fut envoyé en Guienne , avec mission d'offrir à la ville un prêt de 300,000 livres pour l'approvisionnement de la place. On convoqua une assemblée générale des DOtaUes, et, après plusieurs motions et propositions patriotiques , mais difficiles d'exécution , il y fut reconnu que le moyen le plusexpédilif eten même temps le plus sûr, c'était d'employer un seul fournisseur pmbe et expérimenté. Le fermier général, M. Bouret, leur proposa M. Rives, négo- o septembre, ciantde Toulouse, qui s'obligea, en septembre, de livrer à la ville , dans l'espace de quatre mois, 200,000 boisseaux de froment et 400,000 de seigle. Le contrat fat à peine passé qo'oQ en reconnut les inconvénients; on s'efforça d'y remédier 60 invitant tes trente principaux n^ociants de Bordeaux à s'associer avec M. Rives. Les chances étaient grandes et nombreuses ; rien ne paraissait certain à ces spéculateurs qui ne visaient qu'à grossir leur fortune. Huit d'entre eux consentirent cependaiH à partager les risques et les espérances du négociant toulousain. Un nouveau traité eut lieu le 15 et de nouvelles conditions proposées de part et d'autre et accepléeQ. Dans ce second contrat, il n'y avait rien d'éventuel ou d'incertain ; tout était positif; toutes les suites probables étaient prévues et stipulées; mais le monopole s'y ménageait une grande place et les intérêts publics ne s'en trouvèrent pas mieux. Les jurats devaient visiter et approuver les grains à lear débarquement ; la nouvelle compagnie se chargeait de la vente , et le produit en serait comme un à--compte sur les

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